Le bâtard de Mauléon 1

Alexandre Dumas · Chapitre 1 sur 5 · partie 2/3

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Le bâtard de Mauléon 1

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Ah ! dit Musaron, si c’était celle où Satan transporta Notre-Seigneur, et si je trouvais quelqu’un, fût-ce le diable qui, pour baiser sa griffe, m’offrît tous les royaumes de la terre.

– Tu accepterais, renégat ?

– Avec reconnaissance, chevalier.

– Musaron, reprit gravement le chevalier, plaisantez avec tout ce que vous voudrez, mais pas avec les choses saintes.

Musaron s’inclina.

– Monseigneur, dit-il, tient toujours à savoir ce que l’on voit du haut de cette colline ?

– Plus que jamais, allez donc.

Musaron fit un léger circuit, juste ce qu’il en fallait pour se tenir hors de la portée de la lance de son maître, puis, gravissant le coteau :

 

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– Ah ! s’écria-t-il quand il eut gagné le sommet, ah ! Jésus Dieu ! qu’est-ce que je vois !

Et il se signa.

– Eh bien ! que vois-tu ? demanda le chevalier.

– Le paradis ou peu s’en faut, dit Musaron plongé dans l’admiration la plus profonde.

– Décris-moi ton paradis, répondit le chevalier qui craignait toujours d’être dupe de quelque facétie de son écuyer.

– Ah ! monseigneur, comment voulez-vous ! s’écria Musaron, des bois d’orangers à fruits d’or, une grande rivière à flots d’argent, et au-delà la mer resplendissante comme un miroir d’acier.

– Si tu vois la mer, dit le chevalier, ne se hâtant point encore de prendre sa part du tableau de peur qu’arrivé lui-même au sommet tout ce magnifique horizon n’allât se dissoudre en vapeur, comme ces mirages dont il avait entendu parler par les pèlerins d’Orient, si tu vois la mer, Musaron, tu dois encore mieux voir Coïmbre, qui est nécessairement entre nous et la mer, et si tu

 

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vois Coïmbre, nous sommes au bout de notre voyage, puisque c’est à Coïmbre que m’a donné rendez-vous mon ami, le grand-maître Frédéric.

– Oh ! oui, s’écria Musaron, je vois une belle et grande ville, je vois un haut clocher.

– Bien, bien, dit le chevalier, commençant à croire à ce que lui disait son écuyer, et se promettant pour cette fois de punir sérieusement cette plaisanterie un peu trop prolongée si toutefois c’en était une. Bien, c’est la ville de Coïmbre, c’est le clocher de la cathédrale.

– Qu’est-ce que je dis, une ville ! qu’est-ce que je dis, un clocher ! je vois deux villes, je vois deux clochers.

– Deux villes, deux clochers, dit le chevalier en arrivant à son tour au sommet de la colline, tu vas voir que nous n’en avions pas assez tout à l’heure, et que maintenant nous allons en avoir trop.

– Trop, c’est la vérité, dit Musaron : voyez-vous, sire Agénor, l’une à droite, l’autre à gauche. Voyez-vous le chemin qui de l’autre côté

 

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de ce bois de citronniers se sépare en bifurquant : laquelle des deux villes est Coïmbre, lequel des deux chemins faut-il suivre ?

– En effet, murmura le chevalier, voilà un embarras nouveau et auquel je n’avais pas songé.

– D’autant plus grand, dit Musaron, que si nous nous trompons, et que par malheur nous prenions le chemin du faux Coïmbre, nous sommes incapables de trouver au fond de notre bourse de quoi payer notre gîte.

Le chevalier jeta autour de lui un second regard circulaire, mais dans l’espérance, cette fois, d’apercevoir quelque passant près duquel il pût se renseigner.

– Maudit pays, dit-il, ou plutôt maudit désert. Car lorsque l’on dit pays, on suppose un lieu habité par d’autres créatures que les lézards et les cigales. – Oh ! où est donc la France ! continua le chevalier avec un de ces soupirs qui s’échappent parfois des cœurs les moins mélancoliques en songeant à la patrie, – la France, où l’on trouve toujours une voix encourageante pour vous indiquer votre chemin.

 

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– Et un fromage de lait de brebis pour vous rafraîchir le gosier ; voilà ce que c’est que de quitter son pays. Ah ! sire Agénor, vous aviez bien raison de dire : la France ! la France !

– Tais-toi, brute, s’écria le chevalier, qui voulait bien penser tout bas ce que Musaron disait tout haut, mais qui ne voulait pas que Musaron dit tout haut ce que lui pensait tout bas. Tais-toi.

Musaron s’en garda bien, et le lecteur doit déjà connaître assez intimement le digne écuyer pour savoir que, sur ce point, ce n’était pas son habitude d’obéir aveuglément à son maître ; il continua donc, et comme répondant à sa propre pensée :

– Et d’ailleurs, dit-il, comment serions-nous secourus ou même salués, nous sommes seuls dans ce Portugal damné. Oh ! les Grandes compagnies, voilà qui est beau, voilà qui est agréable, voilà qui est imposant, et surtout voilà qui est commode pour vivre ; oh ! sire Agénor, que ne faisons-nous tout simplement partie, en ce moment de quelque Grande compagnie à cheval

 

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sur la route du Languedoc ou de la Guyenne.

– Vous raisonnez comme un Jacques, savez-vous cela ? maître Musaron, dit le chevalier.

– Aussi, en suis-je un, messire, ou du moins en étais-je un avant d’entrer au service de Votre Seigneurie.

– Vante-toi de cela, misérable !

– N’en dites point de mal, sire Agénor, car les Jacques ont trouvé moyen de manger en guerroyant, et c’est un avantage qu’ils ont sur nous ; nous, nous ne guerroyons pas, c’est vrai, mais aussi nous ne mangeons guère.

– Tout cela ne nous dit pas laquelle de ces deux villes est Coïmbre, murmura le chevalier.

– Non, dit Musaron, mais voilà peut-être qui nous le dira.

Et il montra du doigt à son maître un nuage de poussière soulevé par une petite caravane qui venait à une demi-lieue derrière eux, suivant le même chemin qu’eux, et au milieu duquel le soleil, de temps en temps, faisait reluire comme des paillettes d’or.

 

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– Ah ! dit le chevalier, voici enfin ce que nous cherchons.

– Oui, dit Musaron, ou ce qui nous cherche.

– Eh bien ! tout à l’heure tu demandais des brigands.

– Mais je n’en demandais pas trop, dit Musaron. En vérité le ciel est en train de nous combler ; je demandais trois ou quatre brigands, et voilà qu’il nous en envoie une troupe ; nous demandions une ville, et voilà qu’il nous en envoie deux. – Voyons, sire chevalier, continua Musaron en se rapprochant de son maître, réunissons-nous en conseil et disons-nous nos avis, deux avis valent mieux qu’un, vous le savez ; commencez par dire le vôtre.

– Mon avis, répondit le chevalier, est que nous gagnions le bois de citronniers au travers duquel passe la route, et qui nous offre à la fois de l’ombre et de la sécurité ; de là nous attendrons prêts à l’attaque ou à la défense.

– Oh ! avis plein de raison, s’écria l’écuyer de son ton moitié goguenard, moitié convaincu, et

 

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auquel je me range sans discussion : – de l’ombre et de la sécurité. – C’est tout ce que je demandais en ce moment. – De l’ombre, c’est la moitié de l’eau ; la sécurité, c’est les trois quarts du courage. Gagnons donc le bois de citronniers, sire Agénor, et au plus vite.

Mais les deux voyageurs avaient compté sans leurs chevaux. – Les pauvres animaux étaient si fatigués, qu’en échange des nombreux coups d’éperon ils ne purent rendre que le pas. Heureusement cette lenteur n’avait d’autre inconvénient que de laisser plus longtemps les voyageurs exposés au soleil. La petite troupe contre laquelle ils prenaient ces précautions était encore trop éloignée pour avoir pu les apercevoir ; une fois arrivés au bois, ils regagnèrent le temps perdu : en un instant, Musaron fut à bas de son cheval, qui était si fatigué qu’il se coucha presque aussitôt que lui ; le chevalier ayant mis pied à terre, jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, et s’assit au pied d’un palmier qui s’élevait comme le roi de cette petite forêt odorante.

 

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Musaron attacha le cheval à un arbre, et se mit à chercher sa vie par le bois. Au bout d’un instant il revint avec une douzaine de glands doux et deux ou trois citrons dont il offrit la primeur au chevalier qui le remercia en secouant la tête.

– Ah ! oui, dit Musaron, je sais bien que tout cela n’est pas bien restaurant pour des gens qui viennent de faire quatre cent lieues en seize jours, mais que voulez-vous, monseigneur, il n’y a plus que patience à prendre. Nous nous rendons près de l’illustre don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques, frère ou à peu près du seigneur don Pèdre, roi de Castille, et s’il tient seulement la moitié de ce que promet sa lettre, à notre prochain voyage nous aurons des chevaux frais, des mules avec des sonnettes qui attirent les passants, des pages avec des habits qui flattent les yeux, et nous verrons accourir autour de nous les filles de posadas, les muletiers et les mendiants ; ceux-là nous donneront du vin, les autres des fruits ; les moins chiches nous offriront leurs maisons, rien que pour l’honneur de nous loger, et alors nous ne manquerons de rien, justement parce que nous n’aurons besoin de rien ; en

 

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attendant, il nous faut croquer des glands et sucer des citrons.

– C’est bien, c’est bien, sire Musaron, dit le chevalier en souriant, dans deux jours vous aurez tout ce que vous avez dit, et ce repas est votre dernier jeûne.

– Dieu vous entende ! monseigneur, dit Musaron en levant au ciel son regard plein de doute, en même temps qu’il soulevait de sa tête son bicoquet surmonté d’une longue plume d’aigle des Pyrénées ; je m’efforcerai d’être à la hauteur de ma fortune, et pour cela je n’aurai qu’à monter sur nos misères passées.

– Bah ! dit le chevalier, ce sont les misères passées qui font le bonheur à venir.

– Amen ! dit Musaron.

Sans doute, malgré cette terminaison toute religieuse, Musaron allait attaquer la conversation sur quelque autre point, lorsque tout à coup le tintement des sonnettes, le trot d’une douzaine de chevaux ou de mules, et un certain cliquetis de fer commença de résonner dans le lointain.

 

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– Alerte ! alerte ! dit le chevalier, voici la troupe en question. Diable ! elle a fait diligence, et il paraît que ceux qui la composent ont des chevaux moins fatigués que les nôtres.

Musaron posa dans une touffe d’herbe le reste de ses glands et son dernier citron, et s’élança vers l’étrier de son maître qui, en un instant, fut en selle et la lance au poing.

Alors, du milieu des arbres où ils avaient fait cette courte halte, ils virent apparaître au sommet de la colline une troupe de voyageurs montés sur de bonnes mules et vêtus richement, les uns à l’espagnole, les autres à la moresque. Après cette première troupe venait à son tour un homme qui en paraissait le chef et qui, enveloppé d’un long caban de fine laine blanche aux houppes soyeuses, ne livrait à l’impression de l’air que deux yeux étincelants derrière ce rempart.

Il y avait en tout, compris ce chef, douze hommes, bien forts et bien armés, et six mules de main, conduites par quatre valets ; ces douze hommes marchaient en tête, comme nous l’avons dit ; puis, comme nous l’avons dit encore, le chef

 

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venait ensuite, et derrière le chef, formant l’arrière-garde, les six mules et les quatre valets, au milieu desquels s’avançait une litière de bois peint et doré, hermétiquement fermée par des rideaux de soie, et qui recevait un courant d’air par des trous ménagés dans les ornements d’une petite frise sculptée qui régnait tout autour. Deux mules, non comprises dans l’énumération que nous avons faite, portaient cette litière et marchaient au pas.

C’était toute cette troupe qui en s’approchant avait fait ce grand bruit de sonnettes et de grelots.

– Ah ! pour cette fois, dit Musaron, quelque peu étonné, voilà de véritables Mores, et je crois que j’ai parlé trop tôt, messire, voyez donc comme ils sont noirs. Jésus ! on dirait des gardes du corps du diable ! Et comme ils sont richement vêtus, ces mécréants ! Quel malheur, dites donc, sire Agénor, qu’ils soient si nombreux ou que nous ne soyons pas en plus grande compagnie ! Je crois qu’il aurait été bien agréable au ciel que toutes ces richesses passassent entre les mains de deux bons chrétiens comme nous. Je dis

 

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richesses, et c’est le mot, car les trésors de cet infidèle sont bien certainement dans cette boîte de bois peint et doré qui le suit, et vers laquelle il tourne à chaque instant la tête.

– Silence ! dit le chevalier ; ne vois-tu pas qu’ils se consultent, que deux pages armés ont pris les devants, et qu’ils semblent vouloir attaquer ! Allons ! allons ! prépare-toi à me donner un coup de main, s’il est nécessaire, et passe-moi mon écu, afin que si l’occasion s’en présente, on apprenne ici ce que c’est qu’un chevalier de France.

– Messire, répondit Musaron, qui paraissait moins décidé que son maître à prendre une attitude hostile, je crois que vous faites erreur : ces seigneurs mores ne peuvent songer à attaquer deux hommes inoffensifs ; voyez, un des deux pages a été consulter son maître, et la figure cachée n’a pas donné d’ordre, mais a seulement fait signe d’aller en avant... Eh ! tenez, messire, les voilà qui continuent leur chemin, sans avoir apprêté leurs flèches, sans avoir bandé leurs arbalètes ; – ils mettent seulement la main à leur

 

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épée, et ce sont, tout au contraire, des amis que le ciel nous envoie.

– Des amis chez les Mores ! – et la sainte religion qu’en faites-vous, païen maudit ?

Musaron sentit qu’il avait donné prise à cette rebuffade, et baissa respectueusement la tête.

– Pardon, messire, dit-il, je me suis trompé quand j’ai dit des amis. Un chrétien, je le sais bien, ne peut-être ami d’un More, c’est des conseillers que j’ai voulu dire : il est permis de recevoir des conseils de tout le monde, quand ces conseils sont bons. – Je vais interroger ces honnêtes seigneurs, et ils nous indiqueront notre chemin.

– Eh bien ! soit, je le veux ainsi, dit le chevalier, je le veux d’autant mieux qu’ils passent, à mon avis, un peu trop fièrement devant moi, et que le maître, à ce qu’il me semble, n’a pas répondu au salut courtois que je lui faisais du fer de ma lance, va-le donc trouver, et demande-lui civilement, de ma part, laquelle de ces deux villes est Coïmbre ; – tu ajouteras que tu viens de la part de messire Agénor de Mauléon, et en

 

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échange de mon nom, tu lui demanderas son nom à ce chevalier more ; – va.

Musaron, qui voulait se présenter devant le chef de la troupe avec tous ses avantages, essaya de faire lever son cheval ; mais il y avait si longtemps que l’animal n’avait trouvé d’ombre et d’herbe, et il lui semblait si commode et surtout si agréable de brouter accroupi, que l’écuyer ne put obtenir qu’il se remit sur ses jambes, ne fût-ce que pour un instant ; il en prit donc son parti et courut à pied après la troupe, qui, ayant continué de s’avancer pendant la délibération, allait disparaître dans la pente sinueuse au tournant de quelques oliviers.

Tandis que Musaron courait afin de s’acquitter de son message, Agénor de Mauléon, debout sur sa selle, ferme sur ses étriers, immobile comme une statue équestre, ne perdait pas de vue le More et ses compagnons ; bientôt il vit ce cavalier s’arrêter à la voix de l’écuyer ; son escorte fit halte comme lui ; tous ceux qui la composaient semblaient vivre de la vie du chef, comme s’ils eussent été avertis de ses désirs par une voix

 

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intérieure, et n’avoir pas même besoin d’un signe pour obéir à sa volonté.

Il faisait un temps si pur, il régnait un si profond silence dans toute cette nature qui reposait endormie sous la chaleur du ciel, la brise de la mer était si douce, qu’elle apportait sans obstacle aux oreilles du chevalier les paroles de Musaron, et Musaron s’acquittait de sa mission, non seulement en fidèle, mais encore en habile ambassadeur.

– Salut à Votre Seigneurie, dit-il, – salut d’abord de la part de mon maître, l’honorable et valeureux sire Agénor de Mauléon qui attend là-bas sur ses étriers la réponse de Votre Seigneurie ; salut ensuite de la part de son indigne écuyer, qui se félicite bien sincèrement du hasard qui lui permet d’élever la parole jusqu’à vous.

Le More fit un salut grave et circonspect de la tête seulement, et attendit en silence la fin du discours.

– Plaise à Votre Seigneurie de nous indiquer, continua Musaron, lequel de ces deux clochers

 

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que l’on voit là-bas est celui de Coïmbre ! veuille aussi, si Votre Seigneurie le sait, m’indiquer, parmi tous ces beaux palais de l’une ou de l’autre ville dont les terrains dominent la mer, quel est le palais de l’illustre grand-maître de Saint-Jacques, l’ami et l’hôte impatient du preux chevalier qui a l’honneur de vous faire demander par moi ce double renseignement ?

Musaron, pour donner plus de relief à son maître et à lui-même, avait fait sonner plus que les autres les paroles relatives à don Frédéric. En effet, comme pour justifier son habileté, le More écouta fort attentivement la seconde partie du discours, et à cette seconde partie ses yeux étincelèrent de ce feu intelligent particulier à ceux de sa nation, et qui semble dérobé à un rayon du soleil.

Mais il ne répondit pas plus à la seconde partie qu’à la première, et après un moment de réflexion, saluant de la tête comme il avait déjà fait, il dit à ses gens un seul mot arabe prononcé d’une voix impérieuse et gutturale, puis l’avant-garde se remit en marche, le cavalier more poussa

 

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sa mule, et l’arrière-garde, au milieu de laquelle marchait la litière fermée, le suivit à son tour.

Musaron demeura un instant à sa place, stupéfait et humilié. Quant au chevalier, il ne savait pas au juste si le mot arabe, qu’il n’avait pas plus compris que Musaron, avait été répondu à son écuyer ou dit par le More à sa suite.

– Ah ! dit tout à coup Musaron, qui ne voulait pas convenir vis-à-vis de lui-même qu’une pareille injure lui avait été faite, il ne comprend pas le français ; voilà la cause de son silence. Pardieu ! j’aurais dû lui parler en castillan.

Mais comme le More était déjà trop loin pour que Musaron, à pied comme il était, pût courir après lui, et que d’ailleurs l’écuyer prudent préférait peut-être un doute consolant à une humiliante certitude, il revint près de son maître.

 

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III

 

Comment, sans le secours du More, le chevalier Agénor de Mauléon trouva Coïmbre et le palais

de don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques.

 

Agénor, furieux de ce qu’il avait entendu et de ce que lui répéta son écuyer, eut un instant l’idée d’obtenir par la force ce que le More avait refusé à sa courtoisie. Mais lorsqu’il fit sentir l’éperon à son cheval pour courir après l’impertinent Sarrazin, le pauvre animal montra si peu de disposition à seconder les désirs de son maître, que le chevalier dût s’arrêter sur la pente semée de cailloux qui formait le chemin à peine indiqué d’ailleurs. L’arrière-garde du More observait les démarches des deux Francs, et se retournait par intervalles pour n’être pas surprise.

– Messire Agénor, criait Musaron alarmé de cette démonstration à laquelle la lassitude du

 

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cheval ôtait cependant toute chance de danger, messire Agénor, ne vous ai-je point dit que ce More ne comprenait pas le français, et ne vous ai-je pas avoué que, scandalisé comme vous de son silence, l’idée de l’interroger en espagnol m’était venue, mais quand il se trouvait déjà trop loin pour que cette idée fût mise à exécution. Ce n’est donc pas à lui qu’il faut en vouloir, mais à moi qui n’ai pas eu cette bienheureuse idée plus tôt. D’ailleurs, ajouta-t-il en voyant que le chevalier avait été obligé de faire une halte, d’ailleurs, nous sommes seuls, et vous voyez que votre cheval est harassé.

Mauléon secoua la tête.

– Tout cela est bel et bon, dit-il, mais ce More n’a pas agi naturellement ; on peut ne pas entendre le français, mais dans tous les pays du monde, on comprend la langue universelle du geste. Or, en prononçant le mot Coïmbre, tu as montré alternativement les deux villes, et il a dû nécessairement deviner que tu demandais ton chemin. – Je ne puis point rejoindre à cette heure ce More insolent. Mais, par le sang de Notre-

 

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Seigneur qui crie vengeance contre ces infidèles ! qu’il ne se retrouve jamais sur mon chemin.

– Au contraire, messire, dit Musaron, chez lequel la prudence n’excluait ni le courage ni la rancune. – Au contraire, rencontrez-le, mais dans d’autres conditions. Rencontrez-le seul à seul, avec les valets qui gardent sa litière, par exemple. Vous vous chargerez du maître et moi des valets ; puis ensuite nous verrons ce qu’il garde dans cette boîte de bois doré.

– Quelque idole, sans doute, répondit le chevalier.

– Ou bien son trésor, dit Musaron, un grand coffre avec des diamants, des perles, des rubis à remuer à deux mains. Car ces infidèles maudits connaissent les conjurations à l’aide desquelles on retrouve les trésors cachés. Oh ! si nous avions été six seulement, quatre même, nous vous en aurions fait voir, monsieur le More ! Ô France ! France ! poursuivit Musaron, où es-tu ? Vaillants gens d’armes, où êtes-vous ? Respectables aventuriers, mes compagnons, que n’êtes-vous là ?

 

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– Ah ! mais, dit tout à coup le chevalier, qui avait réfléchi pendant cette sortie de son écuyer ; j’y songe...

– À quoi ? demanda Musaron.

– À la lettre de don Frédéric.

– Eh bien ?

– Eh bien ! dans cette lettre, peut-être nous donne-t-il sur la route de Coïmbre quelque renseignement que j’ai oublié.

– Ah ! vrai Dieu ! voilà qui est parler juste et penser sainement. La lettre, sire Agénor, la lettre, quand elle ne servirait qu’à nous réconforter par les belles promesses qu’on vous y fait.

Le chevalier décrocha de l’arçon de sa selle un petit rouleau de cuir parfumé, et, de ce rouleau, tira un parchemin. C’était la lettre de don Frédéric, qu’il conservait à la fois comme un passeport et un talisman.

Voici ce qu’elle contenait :

 

« Noble et généreux chevalier don Agénor de

 

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Mauléon, te souvient-il du beau coup de lance que tu échangeas à Narbonne avec don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques, alors que les Castillans venaient chercher en France doña Bianca de Bourbon ? »

 

– Il veut dire madame Blanche de Bourbon, interrompit l’écuyer, secouant la tête de haut en bas en homme qui a la prétention de comprendre l’espagnol, et qui ne veut pas laisser passer une occasion de faire connaître ce qu’il sait.

Le chevalier regarda Musaron de côté avec cette expression dont il avait l’habitude d’accueillir les fanfaronnades de tout genre que se permettait son écuyer ; puis, reportant ses yeux sur le parchemin :

 

« Je t’ai promis un bon souvenir, car tu fus noble et courtois envers moi. »

 

– Le fait est, interrompit une seconde fois Musaron, que Votre Seigneurie pouvait

 

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parfaitement bien lui introduire son poignard dans la gorge comme elle a fait si délicatement au Mongat de Lourdes dans le combat du pas de Larre, où elle a débuté. Car dans ce fameux tournoi où vous le désarçonnâtes et où, furieux d’être désarçonné, il demanda de continuer le combat à armes émoulues en place des armes courtoises dont vous vous étiez servi jusque-là, vous le teniez parfaitement sous votre genou. Et au lieu d’abuser de votre victoire, vous lui dites généreusement, j’entends encore ces belles paroles : « Relevez-vous, grand-maître de Saint-Jacques, pour être l’honneur de la chevalerie castillane. »

Et Musaron accompagna ces dernières paroles d’un geste plein de majesté, par lequel il parodiait sans s’en douter le geste qu’avait dû faire son maître en cette solennelle occasion.

– S’il fut désarçonné, dit Mauléon, ce fut la faute de son cheval qui ne put soutenir le coup. Ces chevaux demi-arabes, demi-castillans, valent mieux que les nôtres à la course, mais valent moins au combat. Et s’il tomba sous moi, c’est la

 

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faute de son éperon qui accrocha une racine d’arbre au moment où je lui portais un coup de hache sur la tête ; car c’est un chevalier intrépide et adroit. N’importe, continua Agénor avec un sentiment d’orgueil que toute cette modestie dont il venait de faire preuve ne lui permettait point de réprimer tout à fait, le jour dans lequel eut lieu cette mémorable passe d’armes de Narbonne fut un beau jour pour moi.

– Sans compter que vous en reçûtes le prix de madame Blanche de Bourbon, qui même était devenue fort pâle et fort tremblante, la douce princesse, en voyant que le tournoi auquel elle croyait assister s’était changé en un véritable combat. Oui, seigneur, répliqua Musaron tout palpitant à l’idée des grandeurs qui attendaient à Coïmbre son maître et lui-même, vous avez raison de dire que ce fut un beau jour, car votre fortune en est née.

– Je l’espère, répondit modestement Agénor ; mais continuons.

Et il reprit sa lecture.

 

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« Aujourd’hui, je te rappelle, moi, – la promesse que tu me fis de n’accorder qu’à moi la fraternité d’armes. – Nous sommes tous deux chrétiens, viens auprès de moi en Portugal, à Coïmbre, que je viens de conquérir sur les infidèles. – Je te procurerai l’occasion de faire contre les ennemis de notre sainte religion de beaux faits d’armes. – Tu vivras dans mon palais comme moi-même, et à ma cour comme mon frère. – Viens donc, mon frère, – car j’ai bien besoin d’un homme qui m’aime, moi qui vis entouré d’ennemis adroits et dangereux.

» Coïmbre est une ville que tu dois connaître de nom, sise, je te l’ai déjà dit, en Portugal, à deux lieues de la mer, sur le fleuve Mondego. – Tu n’auras à traverser que des pays amis. – D’abord, l’Aragon, qui est le domaine primitif laissé par don Sanche le Grand à Ramire, qui était un fils naturel comme toi, et qui fut un grand roi comme tu es un brave chevalier ; puis la Castille-Nouvelle, que le roi Alphonse VI a commencé de reconquérir sur les Mores, et que ses successeurs ont reconquise tout à fait après lui. Puis, Léon, théâtre des grands faits d’armes de l’illustre

 

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Pélage, ce preux chevalier dont je t’ai raconté l’histoire. Puis enfin tu traverseras l’Acqueda, et tu te trouveras dans le Portugal, où je t’attends. N’approche pas trop des montagnes que tu verras à ta gauche, si tu n’as pas une suite considérable, et ne te fie ni aux Juifs ni aux Mores que tu trouveras sur ton chemin.

» Adieu ! souviens-toi que je me suis appelé tout un jour Agénor en ton honneur, comme tu t’es appelé tout un jour Fédérigo pour m’honorer.

» J’ai marché sous tes couleurs ce jour aussi, et toi, tu as marché sous les miennes. C’est ainsi que nous allâmes, toi portant mon écharpe, moi portant la tienne, côte à côte, jusqu’à Urgel, escortant notre bien-aimée reine doña Bianca de Bourbon. Viens, don Agénor ; j’ai besoin d’un frère et d’un ami : viens. »

 

– Rien, dit Musaron, rien dans cette lettre qui puisse nous guider.

– Si fait ; tout au contraire, tout, dit Agénor. N’as-tu pas entendu ! et c’est vrai, que tout un

 

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jour j’ai porté son écharpe.

– Eh bien ?

– Eh bien ! ces couleurs étaient jaune et rouge. Cherche bien, Musaron ; toi dont la vue est si perçante, cherche bien, s’il n’y a pas dans les deux villes un édifice sur lequel flotte une bannière jaune comme l’or, rouge comme le sang, et cet édifice sera le palais de mon ami don Frédéric et tout autour de ce palais la ville de Coïmbre.

Musaron appliqua une main sur ses yeux pour briser les rayons du soleil qui confondaient tous les objets dans des flots de lumière formant une mer embrasée, et après avoir laissé errer son regard de gauche à droite et de droite à gauche, il fixa définitivement ses yeux sur la ville située à droite du fleuve, dans une des sinuosités que dessinait son cours.

– Sire Agénor, dit Musaron, en ce cas, voici Coïmbre ici à droite au pied de ce coteau et derrière cette muraille de platanes et d’aloès, car sur l’édifice principal flotte la bannière que vous dites ; seulement elle est surmontée d’une croix

 

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rouge.

– La croix de Saint-Jacques ! s’écria le chevalier ; c’est bien cela. Mais ne fais-tu pas quelque erreur, Musaron ?

– Que Votre Seigneurie regarde elle-même.

– Le soleil est si ardent que je distingue mal ; guide un peu mon regard.

– Par là, messire, par là... suivez le chemin... là, entre ces deux bras du fleuve. Il se sépare en deux branches, n’est-ce pas ?

– Oui.

– Suivez la branche droite qui côtoie le fleuve ; voyez la troupe du More entrer par l’une des portes... Tenez, tenez...

Juste en ce moment, le soleil, qui jusque-là avait été un obstacle pour les deux voyageurs, vint au secours de Musaron en faisant jaillir un rayon de feu des armures moresques toutes damasquinées d’or.

– Bien ! bien !... je vois, dit-il. Puis, après un moment de réflexion :

 

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– Ah ! le More allait à Coïmbre, et il n’a pas compris le mot Coïmbre ; à merveille ! Il faudra pour première courtoisie que don Frédéric me fasse avoir raison de cette insolence.

Mais comment se fait-il, continua le chevalier toujours se parlant à lui-même, que don Frédéric, ce prince si pieux, que son titre met au rang des premiers défenseurs de la religion, souffre des Mores dans sa ville nouvellement conquise, dans la ville d’où il les a chassés ?

– Que voulez-vous, messire ? répondit Musaron sans être interrogé. Don Frédéric n’est-il pas le frère naturel du seigneur don Pedro, roi de Castille ?

– Eh bien ? demanda Agénor.

– Eh bien ! ne savez-vous point, et cela m’étonnerait, car le bruit en est venu en France, ne savez-vous point que l’amour des Mores est inné dans cette famille. Le roi ne peut plus se passer d’eux, assure-t-on. Il a des Mores pour conseillers, il a des Mores pour médecins, il a des Mores pour gardes du corps, enfin il a des Moresques pour maîtresses...

 

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– Taisez-vous, maître Musaron, dit le chevalier, et ne vous mêlez point des affaires du roi don Pedro, fort grand prince et frère de mon illustre ami.

– Frère ! frère ! murmura Musaron, j’ai encore entendu dire que c’était là une de ces fraternités moresques, qui finissent un jour ou l’autre par le cordon ou le cimeterre. J’aime mieux avoir pour frère Guillonnet, qui garde les chèvres dans le val d’Andorre, en chantant :

 

Là haut sur la montage,

Un berger malheureux...

 

que d’avoir le roi don Pedro de Castille. C’est mon avis à moi.

– Il est possible que ce soit ton avis, dit le chevalier, mais le mien à moi est que tu n’ajoutes pas un mot sur cette matière. Quand on vient demander l’hospitalité aux gens, c’est bien le moins qu’on ne parle pas mal d’eux.

– Nous ne venons pas chez le roi don Pedro de

 

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Castille, dit l’intraitable Musaron, puisque nous venons chez don Frédéric, seigneur de Coïmbre en Portugal.

– Chez l’un ou chez l’autre, dit le chevalier, tais-toi, je le veux.

Musaron leva son béret blanc à gland rouge, et s’inclina avec un rire goguenard que dissimulèrent ses longs cheveux, noirs comme l’ébène, retombant sur ses joues maigres et bistrées.

– Quand Votre Seigneurie voudra partir, dit-il après un moment de silence, son très humble serviteur est à ses ordres.

– C’est à ton cheval, dit Mauléon, qu’il faut demander cela. En tous cas, s’il ne veut partir, nous le laisserons où il est ; et quand viendra le soir, et qu’il entendra hurler les loups, il gagnera bien la ville tout seul.

Et en effet, comme si l’animal, qui devait le nom que lui donnait l’écuyer au val dans lequel il avait vu le jour, eût entendu la menace qui lui était faite, il se leva plus allègrement qu’on eût pu

 

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le croire, et vint présenter à son maître son garrot encore tout ruisselant de sueur.

– Partons donc, dit Agénor.

Et il se mit en route, relevant pour la seconde fois la visière de son casque, qu’il avait baissée au passage du More.

Si le chef arabe eût été là, son regard perçant eût pu voir alors, par l’ouverture du casque, une belle et noble physionomie toute échauffée, toute poudreuse, mais pleine de caractère, un regard assuré, des lèvres fines et rusées, des dents blanches comme l’ivoire, un menton sans barbe encore, mais creusé avec cette vigueur qui annonce la plus opiniâtre volonté.

En somme, c’était donc un jeune et beau chevalier que messire Agénor de Mauléon, et c’est ce qu’il put se dire à lui-même, en se mirant dans la surface polie de son écu qu’il venait de reprendre aux mains de Musaron.

Cette halte d’un instant avait rendu quelque vigueur aux deux chevaux. Ce fut donc d’un pas assez rapide qu’ils reprirent leur chemin, indiqué

 

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désormais d’une manière infaillible par la bannière aux couleurs du grand maître de Saint-Jacques flottant sur le palais.

À mesure qu’ils avançaient, on voyait les habitants sortir des portes malgré la chaleur du jour. On entendait les trompettes retentir, et le carillon des cloches épanouissait dans l’air ses grappes de notes joyeuses et vibrantes.

– Si j’eusse envoyé Musaron en avant, se dit Agénor, je pourrais croire en vérité que toute cette rumeur et cette cérémonie se font en mon honneur. Mais, si flatteuse que serait cette réception pour mon amour-propre, il faut bien que j’attribue tout ce bruit à une autre cause.

Quant à Musaron, qui voyait dans tout ce bruit des signes patents d’allégresse, il relevait gaiement la tête, aimant mieux en tout cas être reçu par des gens joyeux que par des gens attristés.

Les deux voyageurs ne s’étaient pas trompés. Une grande agitation remuait la ville, et si la figure des habitants ne portait pas précisément le masque souriant de la joie que semblaient leur

 

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commander le son des cloches et les fanfares des trompettes, leur physionomie était au moins celle de gens au milieu desquels vient de tomber une nouvelle importante et inattendue.

Quant à demander leur chemin, c’était chose inutile pour Agénor et son écuyer, car ils n’avaient besoin que de suivre la foule qui le précipitait vers la place principale de la ville.

Au moment où ils fendaient la presse pour arriver sur cette place, et où Musaron distribuait à droite et à gauche, pour ouvrir un chemin au noble seigneur qui le suivait, quelques coups du manche de son fouet, ils virent tout à coup se dresser devant eux, ombragé par de hauts palmiers et par des sycomores touffus et inclinés dans la direction que leur imprimait, dans les jours d’orage, le vent de la mer, le magnifique alcazar moresque bâti pour le roi Mohamed, et qui servait de demeure au jeune conquérant don Frédéric.

Si grande hâte qu’ils eussent d’arriver, Agénor et son écuyer demeurèrent un instant en admiration devant le vaste et capricieux

 

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monument tout brodé de la plus fine dentelle de pierre, et tout incrusté de mosaïques de marbre qui semblaient de larges plaques de topaze, de saphir et de lapis-lazuli, montées par quelque architecte de Bagdad pour un palais de fées ou de houris. L’Occident, ou même cette partie de l’Occident qu’on appelle, relativement à l’Espagne, le Midi de la France, ne connaissait encore que ses cathédrales romanes de Sainte-Trophime, ou ses ponts et ses arches antiques, mais n’avait aucune idée de ces ogives et de ces trèfles de granit que l’Orient devait venir dessiner, cent ans plus tard, au front des cathédrales et au sommet des tours. C’était donc une magnifique vue que l’alcazar de Coïmbre, même pour nos ignorants et barbares aïeux, qui méprisaient à cette époque la civilisation arabe et italienne qui devait les enrichir plus tard.

Pendant qu’ils demeuraient ainsi immobiles et en contemplation, ils virent sortir par les deux portes latérales du palais une troupe de gardes et de pages conduisant en main des mules et des chevaux.

 

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Ces deux troupes, décrivant chacune un quart de cercle, vinrent se rejoindre en repoussant devant elles le peuple, et en ménageant, en face de la porte du milieu à laquelle on montait par un escalier de dix degrés, une large place vide en forme d’arc, dont la façade du palais formait la corde. Le mélange du luxe éblouissant de l’Afrique avec l’élégance plus sévère du costume d’occident, donnait à ce spectacle un attrait irrésistible, et dont Agénor et son écuyer subissaient l’influence, en voyant d’un côté ruisseler l’or et la pourpre sur le caparaçon des chevaux arabes et les habits des cavaliers mores, et de l’autre la soie et les ciselures, et surtout cette fierté franque incrustée, pour ainsi dire, dans le maintien même des bêtes de somme.

Quand au peuple, en voyant se déployer tout ce spectacle, il criait : Viva ! comme il fait à la vue de tous les spectacles.

Tout à coup la bannière du grand-maître de Saint-Jacques apparut sous la haute voûte découpée en trèfles qui formait la porte du milieu de l’alcazar ; cette bannière, accompagnée de six

 

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gardes, et portée par un puissant homme d’armes, vint se placer au centre de l’espace vide.

Agénor comprit que don Frédéric allait faire quelque procession par les rues, ou quelque voyage d’une ville à une autre, et il fut tenté, malgré la pénurie de sa bourse, d’aller chercher quelque hôtellerie où il pût attendre son retour : car il ne voulait pas troubler par sa présence inopportune l’ordonnance de cette sortie.

Mais au même instant, par une des voûtes latérales, il vit sortir l’avant-garde du chef more, puis cette fameuse litière de bois doré toujours fermée, toujours balancée sur le dos des mules blanches, et qui donnait des tentations si fortes et si religieuses à Musaron.

Enfin un plus grand bruit de buccins et de trompettes annonça que le grand-maître allait paraître, et vingt-quatre musiciens, sur huit de front, s’avancèrent à leur tour de la voûte jusqu’aux degrés, qu’ils descendirent toujours sonnant.

Derrière eux s’élança un chien bondissant : c’était un de ces vigoureux mais sveltes chiens de

 

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la Sierra, à la tête pointue comme celle de l’ours, à l’œil étincelant comme celui du lynx, aux jambes nerveuses comme celles du daim. Tout son corps était couvert de soies lisses et longues qui faisaient chatoyer au soleil leurs reflets d’argent ; il avait au cou un large collier d’or incrusté de rubis, avec une petite sonnette du même métal ; sa joie se trahissait par ses élans, et ses élans avaient un but visible et un but caché. Le but visible était un cheval blanc comme la neige, couvert d’une grande housse de pourpre et de brocart, qui recevait ses caresses en hennissant, comme pour répondre. Le but caché était sans doute quelque noble seigneur, retenu sous la voûte dans laquelle le chien s’enfonçait impatient, pour reparaître, bondissant et joyeux. quelques secondes après.

Enfin, celui pour lequel hennissait le cheval, celui pour lequel bondissait le chien, celui pour lequel le peuple criait : Viva ! parut à son tour, et un seul cri retentit, répété par mille voix :

– Vive don Frédéric !

En effet, don Frédéric s’avançait, causant avec

 

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le chef arabe qui marchait à sa droite, tandis qu’un jeune page d’une charmante figure, bien que ses sourcils noirs et la légère contraction de ses lèvres vermeilles donnassent à ses traits l’expression de la fermeté, marchait à sa gauche, lui tenant toute ouverte une bourse pleine de pièces d’or, dans laquelle don Frédéric, en arrivant sur le premier degré, puisa à poignées, et que, de sa main blanche et délicate comme la main d’une femme, il envoya en pluie éblouissante sur les têtes agitées de la multitude, qui redoubla de cris à ces largesses inaccoutumées sous les prédécesseurs de son nouveau maître.

Ce nouveau maître était d’une taille qui même à cheval semblait majestueuse. Le mélange du sang de la Gaule avec le sang espagnol lui avait donné de longs cheveux noirs, des yeux bleus et un teint blanc ; et de ces yeux bleus sortaient des regards si doux et si bienveillants que beaucoup, pour ne pas le perdre de vue un instant, ne songèrent pas même à ramasser les sequins, et que l’air tout autour du palais retentit de bénédictions.

 

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Tout à coup, au milieu de cette joie expansive, soit hasard, soit influence de quitter momentanément un si bon maître, les trompettes et les buccins, qui s’étaient interrompus un instant, reprirent leurs fanfares ; mais au lieu des sons gais et joyeux qu’ils avaient fait entendre, ne jetèrent plus au peuple qu’un air triste et mélancolique, tandis que les cloches, cette invention nouvelle pour servir d’intermédiaire entre l’homme et Dieu, firent entendre, au lieu de leur vif et brillant carillon, un tintement sourd, lugubre et prolongé, qui ressemblait au tocsin.

En même temps, le chien, se dressant devant son maître, appuya ses deux pattes sur sa poitrine, et fit entendre un hurlement si sombre, si prolongé, si lamentable, que les plus braves en frissonnèrent.

La foule resta muette ; et, du milieu de ce silence, une voix cria :

– Ne sortez pas, grand-maître ; restez avec nous, don Frédéric.

Mais personne ne put savoir qui avait donné ce conseil.

 

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À ce cri, Agénor vit le More tressaillir, et son visage se couvrit d’une couleur terreuse, qui est la pâleur de ces enfants du soleil, tandis que son regard inquiet cherchait à lire jusqu’au fond du cœur de don Frédéric la réponse qu’il allait faire à cette stupeur si générale et à ce cri isolé.

Mais don Frédéric, flattant de la main son chien hurlant, faisant un doux signe à son page, et saluant avec un triste sourire la multitude qui le regardait les yeux suppliants et les mains jointes :

– Mes bons amis, dit-il, le roi mon frère me mande à Séville, où les fêtes et les tournois m’attendent en réjouissance de notre réconciliation. Au lieu de vouloir m’empêcher de rejoindre mon frère et mon roi, bénissez bien plutôt l’accord de deux frères qui s’aiment.

Mais au lieu d’accueillir ces paroles avec joie, le peuple les reçut dans son morne silence. Le page glissa quelques mots à son maître, et le chien continua ses hurlements.

Pendant ce temps, le More ne perdait pas de vue ni le peuple, ni le page, ni le chien, ni don Frédéric lui-même.

 

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Cependant, le front du grand-maître s’assombrit un instant. – Le More crut qu’il hésitait.

– Seigneur, dit-il, vous savez que tout homme a son destin écrit d’avance : les uns sur le livre d’or, les autres sur le livre d’airain. Le vôtre est écrit sur le livre d’or ; accomplissez donc hardiment votre destin.

Don Frédéric leva les yeux, qu’il avait tenus baissés un instant, comme pour chercher dans toute cette multitude un visage ami, un regard encourageant.

Juste en ce moment, de son côté, Agénor se dressait sur ses arçons, pour ne pas perdre le moindre détail de la scène qui s’accomplissait devant lui. Comme s’il eût deviné ce que cherchait le grand-maître, il leva d’une main la visière de son casque et de l’autre agita sa lance.

Le grand-maître poussa un cri de joie, ses yeux étincelèrent, et un sourire d’allégresse, épanoui sur ses lèvres, roses comme celles d’une jeune fille, se répandit par tout son visage.

 

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– Don Agénor ! s’écria-t-il en étendant la main vers le chevalier.

Comme si le page avait le privilège de lire dans son cœur, il n’eût point besoin d’en entendre davantage, et s’élança des côtés de don Frédéric, courant au chevalier en criant : Venez, don Agénor, venez !

La foule s’écartait, car elle aimait tout ce qu’aimait don Frédéric, et au même instant tous les yeux se fixèrent sur le chevalier, que le grand-maître accueillait avec autant de joie que le jeune Tobie accueillit le compagnon divin que lui envoyait le ciel.

Agénor mit pied à terre, jeta la bride de son cheval au bras de Musaron, lui donna sa lance, accrocha son écu à l’arçon de sa selle, et traversa la foule conduit par le page.

Le More pâlit de nouveau. Il venait de reconnaître à son tour ce même chevalier franc qu’il avait rencontré sur la route de Coïmbre, et à l’écuyer duquel il n’avait point répondu.

Cependant Frédéric avait tendu ses bras à

 

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Agénor, et celui-ci s’y était précipité avec l’effusion d’un cœur de vingt ans.

C’était merveille que de voir ces deux beaux jeunes gens dont le visage respirait tous les nobles sentiments qui font si rarement complète l’image de la beauté sur la terre.

– Me suis-tu ? demanda don Frédéric à Agénor.

– Partout, répondit le chevalier.

– Mes amis, répondit le grand-maître de sa voix sonore et vibrante qui était l’amour de la multitude, je puis partir maintenant, et vous n’avez rien à craindre, don Agénor de Mauléon, mon frère, mon ami, la fleur des chevaliers francs, vient avec moi.

Et sur un signe du grand-maître, les tambours battirent une marche vive, les trompettes sonnèrent une fanfare joyeuse, l’écuyer amena à don Frédéric son beau cheval, blanc comme la neige, et tout le peuple cria d’une seule voix :

– Vive don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques ! Vive don Agénor, le chevalier franc !

 

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En ce moment le chien de don Frédéric vint regarder en face le chevalier et le More. – Au More, il montra ses dents blanches avec un grognement sournois et menaçant ; au chevalier il fit mille caresses.

Le page passa avec un sourire triste sa main sur le cou du chien.

– Seigneur, dit Agénor au jeune prince, quand vous m’avez prié de vous suivre et que je vous ai répondu que je vous suivrais, je n’ai consulté que mon zèle, ainsi que j’ai fait en venant de Tarbes ici. De Tarbes ici je suis venu en seize jours, c’est une rude marche ; aussi mes chevaux sont-ils morts de fatigue, et je ne pourrais accompagner Votre Seigneurie bien loin.

– Eh ! s’écria don Frédéric, ne t’ai-je pas dit que mon palais était le tien ? Mes armes et mes chevaux sont à toi comme tout ce qui est à Coïmbre. Va choisir dans mes écuries des chevaux pour toi, des mules pour ton écuyer, ou plutôt, non, non, ne me quitte pas même un instant, Fernand se chargera de tout. Va faire seller Antrim, mon cheval de bataille, et demande

 

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en passant à l’écuyer de don Agénor ce qu’il préfère d’un cheval ou d’une mule. Quant à tes montures fatiguées, tu y tiens, et tout bon chevalier tient à la sienne, elles suivront à l’arrière-garde et on les ménagera.

Le page ne fit qu’un bond et disparut.

Pendant ce temps, le More qui croyait qu’on allait partir, était descendu pour aller faire le tour de sa litière et donner quelques ordres à ceux qui la gardaient. Mais voyant que le départ tardait et que les deux amis restés seuls s’apprêtaient à échanger quelques paroles confidentielles, il remonta vivement près d’eux et revint prendre sa place aux côtés du grand-maître.

– Seigneur Mothril, dit celui-ci, le chevalier que vous voyez est un de mes amis. C’est plus qu’un de mes amis, c’est mon frère d’armes, je l’emmène avec moi à Séville, car je veux l’offrir à mon seigneur le roi de Castille pour capitaine, et si le roi consent à me le laisser après que je le lui aurai offert, je le bénirai. Car c’est une lame incomparable et un cœur plus vaillant encore que sa lame.

 

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Le More répondit en excellent espagnol, quoique sa prononciation se ressentît de cet accent guttural qu’Agénor avait déjà remarqué quand, sur la route de Coïmbre, il avait prononcé ce seul mot arabe à la suite duquel il s’était remis en marche :

– Je remercie Votre Seigneurie de m’avoir appris le nom et la qualité du seigneur chevalier, – mais le hasard m’avait déjà présenté le noble Français. Malheureusement, un étranger, un voyageur, quand il est comme moi d’une race ennemie, doit souvent se défier du hasard, – aussi n’ai-je point accueilli avec la courtoisie que j’eusse dû y mettre le seigneur Agénor, que tantôt je rencontrai dans la montagne.

– Ah ! ah ! dit Frédéric avec curiosité, Vos Seigneuries se sont déjà rencontrées.

– Oui, seigneur, répliqua Agénor en français, et je l’avoue, la négligence du seigneur More à répondre à une simple question que je lui avais fait faire par mon écuyer pour lui demander mon chemin, m’a quelque peu blessé. Nous sommes plus civils de l’autre côté des Pyrénées avec les

 

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étrangers nos hôtes.

– Messire, répondit Mothril en espagnol, vous faites erreur sur un point. Les Mores sont encore en Espagne, c’est vrai, mais ils ne sont déjà plus chez eux, et de ce côté-ci des Pyrénées, excepté à Grenade, les Mores ne sont plus eux-mêmes que les hôtes des Espagnols.

– Tiens, fit tout bas Musaron, qui s’était insensiblement approché des degrés, il comprend donc le français, maintenant.

– Que ce nuage se dissipe entre vous ; le seigneur Mothril, ami, ministre de mon seigneur le roi de Castille, voudra bien, je l’espère, avoir quelque faveur pour le chevalier de Mauléon, ami et frère de son frère.

Le More s’inclina sans répondre, et comme Musaron, toujours curieux de savoir ce que renfermait la litière, s’en approchait plus près que Mothril ne désirait sans doute qu’on en approchât, il descendit les degrés ; et, sous prétexte d’aller faire à l’un de ses valets quelque recommandation oubliée, il alla se placer entre la litière et l’écuyer.

 

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Frédéric profita de ce moment pour se pencher vers Agénor.

– Tu vois, lui dit-il, dans ce More, celui qui gouverne mon frère, et, par conséquent, celui qui me gouverne.

– Ah ! reprit Agénor, pourquoi cette parole amère ? Un prince de votre race, un chevalier de votre valeur, souvenez-vous-en toujours, don Frédéric, ne doit être gouverné que par Dieu.

– Et pourtant je vais à Séville, répondit en soupirant le grand-maître.

– Et pourquoi y allez-vous ?

– Le roi don Pedro m’en prie et les prières du roi don Pedro sont des ordres.

Le More paraissait partagé entre l’ennui de quitter sa litière et la crainte de laisser don Frédéric en dire trop au chevalier français. La crainte l’emporta, il revint près des deux amis.

– Seigneur, dit-il à don Frédéric, je viens annoncer à Votre Seigneurie une nouvelle qui contrariera ses projets. J’ai dû m’en éclaircir auprès de mon secrétaire, bien que j’en eusse déjà

 

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presque la certitude. – Le roi don Pedro a pour officier de ses gardes un capitaine de Tariffa, vaillant homme dans lequel il a mis toute sa confiance, quoiqu’il soit né ou plutôt quoique ses aïeux soient nés de l’autre côté du détroit. – Je craindrais donc que le seigneur français ne prit une peine inutile en venant à la cour du roi don Pedro. – Ce qui fait que je lui donnerai le conseil de rester à Coïmbre, d’autant plus que doña Padilla n’aime point les Français, la chose est sue.

– En vérité, dit Frédéric, c’est comme cela, seigneur Mothril ? Eh bien ! alors tant mieux, je garderai mon ami avec moi.

– Je ne suis pas venu en Espagne, mais en Portugal. Je ne suis pas venu pour servir le roi don Pedro, mais le grand-maître don Frédéric, dit Agénor avec fierté. Le service que je cherchais, je le tiens et n’en veux point d’autre. Voici mon maître.

Et il salua courtoisement son ami.

Le More sourit. Ses dents blanches étincelèrent sous sa barbe noire.

 

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– Oh ! les belles dents, dit Musaron. Comme il doit bien mordre.

En ce moment le page amena Antrim, le cheval de guerre du grand-maître, et la Coronella, la mule de Musaron. L’échange se fit aussitôt : Agénor de Mauléon monta sur le cheval frais, Musaron enfourcha la mule fraîche ; on remit les montures fatiguées aux mains des valets de suite, et, sur l’invitation du More, don Frédéric descendit les degrés et voulait monter à cheval à son tour.

Mais une seconde fois le beau chien aux longues soies blanches parut s’opposer à ce dessein. Il se plaça entre son maître et son cheval, repoussant son maître en hurlant.

Mais don Frédéric l’écarta du pied, et malgré toutes ces démonstrations de son chien fidèle, se mit en selle et donna l’ordre du départ. Alors, comme s’il eût compris cet ordre et que cet ordre l’eût désespéré, le chien sauta à la gorge du destrier et le mordit cruellement.

Le cheval se cabra en hennissant de douleur, et fit un bond de côté qui eût désarçonné tout autre

 

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qu’un cavalier aussi expérimenté que don Frédéric.

– Eh bien ! Allan, s’écria-t-il, – donnant à son chien le nom sous lequel on désignait sa race. – Méchant animal, deviens-tu enragé ?

Et il l’enveloppa avec la lanière du fouet qu’il tenait à la main d’un coup si violent que l’animal terrassé alla rouler à dix pas de là.

– Il faut tuer ce chien, dit Mothril.

Fernand regarda le More de travers.

Allan vint s’asseoir sur les degrés de l’alcazar, leva la tête, ouvrit la gueule, et hurla lamentablement une seconde fois.

Alors tout le peuple, qui avait assisté en silence à cette longue scène, éleva la voix, et le cri qui avait déjà retenti, sortant d’une seule bouche devint un cri général.

– Ne partez pas, grand-maître don Frédéric, restez avec nous, grand-maître ! Qu’avez-vous besoin d’un frère quand vous avez un peuple ? Que vous promet donc Séville, que ne vous offre pas Coïmbre ?

 

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– Monseigneur, dit Mothril, faut-il que je retourne près du roi, mon maître, et que je lui dise que votre chien, votre page et votre peuple ne veulent pas que vous veniez ?

– Non, seigneur Mothril, dit don Frédéric, nous partons ; en route mes amis.

Et saluant de la main le peuple, il se plaça en tête de la cavalcade, fendant la multitude silencieuse qui s’ouvrait devant lui.

On ferma les grilles dorées de l’alcazar, qui grincèrent en se refermant comme les portes rouillées d’un sépulcre vide.

Le chien resta sur les degrés tant qu’il put voir son maître, tant qu’il put espérer qu’il changerait de résolution et qu’il reviendrait, mais lorsqu’il eut perdu cet espoir, lorsque don Frédéric eut disparu au tournant de la rue qui conduisait à la porte de Séville, il s’élança à sa poursuite et en quelques élans le rejoignit, comme si n’ayant pu l’empêcher de marcher au danger, il voulait au moins partager ce danger avec lui.

Dix minutes après on sortait de Coïmbre, et

 

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l’on reprenait la route par laquelle étaient venus le matin le More Mothril et Agénor de Mauléon.

Continuer : partie 3 sur 3