Le bâtard de Mauléon 1
Chapitre IX
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Comment le bâtard de Mauléon reçut le
billet qu’il était venu chercher.
Les premières ombres de la nuit descendaient grises et lugubres sur le palais désolé. Don Pedro était assis, sombre et inquiet, dans les appartements inférieurs où il s’était réfugié, n’osant rester dans l’appartement voisin de la chambre où gisait le cadavre de son frère. Près de lui, Maria Padilla pleurait.
– Pourquoi pleurez-vous, madame ? dit tout à coup le roi avec aigreur. N’avez-vous donc pas ce que vous avez tant désiré ? Vous m’avez demandé la mort de votre ennemi, vous devez être satisfaite, votre ennemi n’est plus.
– Sire, dit Maria, j’ai peut-être, dans un moment d’orgueil féminin, dans un élan de colère insensée, désiré cette mort, Dieu me pardonne si
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ce désir est jamais entré dans mon cœur ! mais je crois pouvoir répondre que je ne l’ai jamais demandée.
– Ah ! voilà bien les femmes ! s’écria don Pedro : ardentes dans leurs désirs, timides dans leurs résolutions ; elles veulent toujours, elles n’osent jamais ; puis, quand un autre est assez fou pour avoir obéi à leur pensée, elles nient que cette pensée elles l’aient jamais eue.
– Sire, au nom du ciel ! dit Maria, ne me dites jamais que c’est à moi que vous avez sacrifié le grand-maître ; ce serait mon tourment dans cette vie ; ce serait mon remords dans l’autre... Non, dites-moi ce qui est vrai ; dites-moi que vous l’avez sacrifié à votre honneur. Je ne veux pas, entendez-vous bien, je ne veux pas que vous me quittiez sans me dire que ce n’est pas moi qui vous ai poussé à ce meurtre !...
– Je dirai tout ce que vous voudrez, Maria, répliqua froidement le roi en se levant et en allant au-devant de Mothril, qui venait d’entrer avec les droits d’un ministre et l’assurance d’un favori.
D’abord Maria détourna les yeux pour ne pas
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voir cet homme, pour lequel la mort du grand-maître, quoique cette mort servît ses intérêts, avait encore redoublé sa haine ; elle alla dans l’embrasure d’une fenêtre, et là, tandis que le roi causait avec le More, elle regarda un chevalier armé de toutes pièces qui, profitant du désordre que l’exécution de don Frédéric venait de jeter dans tout le château, entrait dans la cour, sans que gardes ni sentinelles s’inquiétassent de lui demander où il allait.
Ce chevalier, c’était Agénor, qui se rendait à l’appel que lui avait fait le grand maître, et qui cherchant des yeux les rideaux de pourpre que celui-ci lui avait désignés comme étant ceux de son appartement, disparut à l’angle de la muraille.
Maria Padilla suivit machinalement des yeux, et sans savoir qui il était, le chevalier jusqu’à ce qu’elle l’eût perdu de vue. Alors revenant de l’extérieur à l’intérieur, elle reporta son regard sur le roi et sur Mothril.
Le roi parlait vivement. À ses gestes énergiques on comprenait qu’il donnait des
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ordres terribles. Un éclair traversa l’esprit de doña Maria ; avec cette rapide intuition familière aux femmes elle devina ce dont il était question.
Elle s’avança vers don Pedro au moment où celui-ci faisait signe à Mothril de se retirer.
– Seigneur, dit-elle, vous ne donnerez pas deux ordres pareils dans le même jour.
– Vous avez donc entendu ? s’écria le roi en pâlissant.
– Non, mais j’ai deviné. Oh ! sire, sire, continua Maria en tombant à genoux devant le roi : bien souvent je me suis plainte d’elle, bien souvent je vous ai excité contre elle, mais ne la tuez pas, sire, ne la tuez pas, car après l’avoir tuée vous me direz aussi comme vous me l’avez dit à propos de don Frédéric, que c’est parce que je vous demandais sa mort que vous l’avez tuée.
– Maria, dit le roi d’un air sombre, relevez-vous, ne priez pas, c’est inutile, tout était décidé d’avance. Il fallait ne pas commencer, ou maintenant il faut finir ; – la mort de l’un entraîne la mort de l’autre. Si je ne frappais que don
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Frédéric, c’est pour le coup qu’on penserait que don Frédéric a, non pas expié un crime, mais a été sacrifié à une vengeance particulière.
Doña Maria regarda le roi avec effroi ; on eût dit le voyageur qui s’arrête épouvanté devant un abîme.
– Oh ! tout cela retombera sur moi, dit-elle, sur moi et sur mes enfants ; on dira que c’est moi qui vous ai poussé à ce double meurtre, et cependant vous le voyez, mon Dieu ! ajouta-t-elle en se traînant à ses pieds, je le prie, je le supplie de ne pas me faire un spectre de cette femme.
– Non, car je proclamerais tout, ma honte et leur crime ; non, car je montrerais la lettre de don Frédéric à sa belle-sœur.
– Mais, s’écria doña Maria, vous ne trouverez jamais un Espagnol qui portera la main sur sa reine.
– Aussi j’ai choisi un More, répondit impassiblement don Pedro. À quoi bon les Mores, si on ne leur faisait pas faire ce que refuseraient les Espagnols ?
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– Oh ! je voulais m’en aller ce matin, s’écria doña Padilla, pourquoi suis-je restée ! mais il est encore temps ce soir, laissez-moi quitter ce palais-ci ; ma maison vous est ouverte à toute heure du jour et de la nuit, vous me viendrez voir dans ma maison.
– Faites ce que vous voudrez, madame, dit don Pedro, à qui, par un étrange revirement de souvenir, apparaissait en ce moment l’image de la belle Moresque du kiosque, avec son sommeil voluptueux, et ses femmes aux grands éventails veillant sur ce sommeil. – Faites ce que vous voudrez. Je suis las de vous entendre toujours dire que vous partez, sans vous voir partir jamais.
– Mon Dieu ! dit Maria Padilla, vous êtes témoin que je sors d’ici parce que, n’ayant point demandé la mort de don Frédéric, je demande inutilement la vie de la reine Blanche.
Et avant que le roi don Pedro eût pu s’opposer à cette action, elle ouvrit rapidement la porte et s’apprêta à sortir ; mais en ce moment un grand bruit retentissait dans le palais ; on voyait fuir des gens en proie à une terreur insensée ; on entendait
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des cris dont on ne pouvait comprendre la cause ; le vertige aux vastes ailes semblait planer au-dessus du palais.
– Écoutez ! dit Maria, écoutez !
– Que se passe-t-il donc ? dit don Pedro en se rapprochant de l’Espagnole, et que veut dire tout ceci ? Répondez, Mothril, continua-t-il en s’adressant au More qui, debout de l’autre côté du vestibule, pâle et les yeux fixés sur un objet que ne pouvait voir don Pedro, demeurait immobile, une main sur son poignard, essuyant de l’autre la sueur qui coulait sur son front.
– Affreux ! affreux ! répétèrent toutes les voix.
Don Pedro, impatient, fit un pas en avant, et en effet un spectacle horrible vint à son tour frapper ses regard. Au haut de l’escalier aux larges dalles on vit apparaître le chien de don Frédéric, hérissé comme un lion, sanglant et terrible ; il tenait dans sa gueule la tête de son maître qu’il attirait doucement sur le marbre par ses longs cheveux. Devant lui fuyaient, en poussant les cris que don Pedro avait entendus, tous les serviteurs, tous les gardes du palais. Tout
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brave, tout téméraire, tout insensible qu’il fût, don Pedro essaya de fuir ; mais ses pieds, comme ceux du More, semblaient cloués au plancher. Le chien descendait toujours, laissant une large trace rouge derrière lui. En arrivant entre don Pedro et Mothril, comme s’il eût reconnu en eux les deux assassins, il déposa la tête à terre et poussa un hurlement si lamentable qu’il fit tomber évanouie la favorite et frissonner le roi, comme si l’ange de la mort l’eût touché de son aile ; puis il reprit son précieux fardeau, et disparut dans la cour.
Un homme encore avait entendu le hurlement du chien et avait frissonné à ce hurlement ; cet homme, c’était le chevalier armé de toutes pièces que doña Maria avait vu entrer dans l’alcazar et qui, en bon chrétien, aussi superstitieux au moins qu’un More, se signa au bruit de ce hurlement, priant Dieu d’écarter de lui toute mauvaise rencontre.
Alors cette même nuée de serviteurs effarés s’enfuyant, se heurtant, se renversant, vint à son tour le frapper d’une stupeur qui ressemblait à de l’effroi. Le digne chevalier s’appuya contre un
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platane, et, la main sur son poignard, vit défiler cette rapide procession d’ombres pâles ; enfin il aperçut le chien, et le chien l’aperçut.
Le chien vint droit à lui, guidé par cet instinct subtil qui lui faisait reconnaître dans le chevalier l’ami de son maître.
Agénor était saisi d’horreur. Cette tête sanglante, ce chien semblable à un loup qui emporte sa proie, ce monde de serviteurs fuyant avec des visages pâles et des cris étranglés, tout lui représentait un de ces rêves affreux comme en font les malades dévorés par la fièvre.
Le chien continua de s’approcher avec une joie douloureuse, et vint déposer à ses pieds la tête souillée de poussière ; puis il éleva aux voûtes le hurlement le plus funèbre et le plus perçant qu’il eût encore poussé. Un instant immobile d’effroi, Agénor crut que le cœur allait lui manquer ; enfin, devinant une partie de ce qui venait de se passer, il se baissa, écarta avec ses mains les beaux cheveux, et reconnut, quoique noyés dans les ombres de la mort, les yeux calmes et doux de son ami. Sa bouche était
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sereine comme lorsqu’il vivait, et l’on eût dit que le sourire qui lui était habituel se faisait jour encore sur ses lèvres violettes. Agénor tomba agenouillé, et de grosses larmes silencieuses roulèrent de ses yeux sur ses joues. Il voulut prendre cette tête pour lui rendre les derniers devoirs, et seulement alors il s’aperçut que les dents du malheureux grand-maître tenaient serré un petit rouleau de parchemin ; il les sépara avec son poignard, déroula le parchemin, et lut avidement ce qui suit :
« Ami, nos pressentiments funestes ne nous avaient pas trompés, mon frère me tue. Préviens la reine Blanche : elle aussi est menacée. Tu as mon secret ; garde mon souvenir. »
– Oui, seigneur, dit le chevalier ; oui, j’exécuterai religieusement tes dernières volontés !... Mais comment sortir d’ici ?... Je ne sais plus par où je suis entré... Ma tête se perd ; je n’ai plus de mémoire, et ma main est si tremblante, que mon poignard, que je ne puis remettre au fourreau, va m’échapper.
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En effet, le chevalier se releva pâle, frissonnant, presque fou, marchant devant lui sans voir, se heurtant aux colonnes de marbre, étendant les mains devant lui comme un homme ivre qui craint de se briser le front. Enfin, il se trouva dans un magnifique jardin tout planté d’orangers, de grenadiers et de lauriers-roses, des gerbes d’eau pareilles à des cascades d’argent jaillissaient dans des vasques de porphyre. Il courut à l’un de ces bassins, but avidement, rafraîchit son front en le trempant dans l’eau glacée, et chercha à s’orienter ; alors, une faible lumière aperçue à travers les arbres attira son regard et le guida. Il courut à elle, une forme blanche appuyée aux trèfles d’un balcon le reconnut, poussa un soupir et murmura son nom. Agénor leva la tête, vit une femme qui lui tendait les bras. Aïssa, Aïssa, s’écria-t-il à son tour, et du jardin il passa près de la Moresque. La jeune fille lui tendit les bras avec une profonde expression d’amour, puis se reculant tout d’un coup avec inquiétude :
– Oh ! mon Dieu ! Français, es-tu blessé ?
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En effet, Agénor avait les mains sanglantes ; mais au lieu de lui répondre, au lieu de lui donner une explication trop longue, il posa une de ses mains sur son bras, et lui montra de l’autre le chien qui l’avait suivi. À cette terrible apparition, la jeune fille poussa un cri à son tour ; Mothril, qui rentrait chez lui, entendit ce cri. On entendit sa voix qui demandait des flambeaux ; on entendit ses pas et ceux de ses serviteurs qui s’approchaient.
– Fuis, s’écria la jeune fille, fuis ; il te tuerait, et je mourrais aussi ; car je t’aime.
– Aïssa, dit le chevalier, je t’aime aussi : sois-moi fidèle, et tu me reverras.
Puis, serrant la jeune fille sur son cœur, imprimant un baiser sur ses lèvres, il baissa la visière de son casque, tira sa longue épée, sauta par la fenêtre basse, et s’enfuit froissant les branches, écrasant les fleurs ; il arriva bientôt hors du jardin, traversa la cour, s’élança hors de la porte, et, tout étonné qu’on ne fit aucune tentative pour l’arrêter, aperçut de loin Musaron ferme sur sa selle et tenant en main le beau
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cheval noir que don Frédéric lui avait donné.
Un râle strident accompagnait le chevalier par derrière, il se retourna, et le peu d’empressement des gardes à lui barrer le chemin lui fut expliqué. Le chien, qui n’avait pas voulu abandonner le seul ami qui lui restât, le suivait. Pendant ce temps, Mothril, saisi de frayeur aux cris qu’il avait entendus, se précipitait chez Aïssa. Il trouva la jeune fille pâle et debout près de la fenêtre ; il voulut l’interroger, mais, à ses premières questions, la jeune fille ne répondit que par un sombre silence. Enfin le More se douta de ce qui était arrivé.
– Quelqu’un est entré ici ?... Aïssa, répondez.
– Oui, dit la jeune fille, la tête du frère du roi.
Mothril regarda la jeune fille plus attentivement. Sur sa robe blanche était restée l’empreinte d’une main sanglante.
– Le Français t’a vue ! s’écria Mothril exaspéré.
Mais cette fois Aïssa le regarda d’un œil fier et ne répondit pas.
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X
Comment le bâtard de Mauléon entra dans
le château de Medina-Sidonia.
Le lendemain de ce jour terrible, et comme les premiers rayons du soleil éclairaient la cime de la sierra d’Aracéna, Mothril, enveloppé dans un large manteau blanc, prenait congé du roi don Pedro au bas des degrés de l’alcazar.
– Je vous réponds de mon serviteur, dit le More, c’est l’homme qu’il faut à votre vengeance, sire, un bras sûr et rapide, d’ailleurs je veillerai sur lui. Pendant ce temps, faites chercher ce Français, complice du grand-maître, et si vous le rejoignez surtout pas de pitié pour lui.
– C’est bien, dit don Pedro, va vite et reviens.
– Seigneur, répondit le More, pour faire plus
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grande diligence, je conduirai ma fille à cheval et non en litière.
– Que ne la laisses-tu à Séville, répliqua le roi. N’a-t-elle donc pas sa maison, ses femmes et ses duègnes ?
– Seigneur, je ne puis l’abandonner. Partout où j’irai il faut qu’elle me suive. C’est mon trésor, et je veille dessus.
– Ah ! ah ! More, tu te rappelles l’histoire du comte Julien et de la belle Florinde.
– Je dois me la rappeler, répondit Mothril, puisque c’est à elle que les Mores doivent d’être entrés en Espagne, et que je dois par conséquent l’honneur d’être le ministre de Votre Altesse.
– Mais, répondit don Pedro, tu ne m’avais pas dit que tu eusses une fille si belle.
– C’est vrai, dit le More ; ma fille est bien belle.
– Si belle que tu l’adores à deux genoux, n’est-ce pas ?
Mothril feignit d’être fort troublé par ces paroles.
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– Moi ! dit-il, qui a pu dire à Votre Altesse...
– On ne m’a pas dit, j’ai vu, répondit le roi. Ce n’est point ta fille.
– Ah ! seigneur, dit Mothril, n’allez pas croire que ce soit ou ma femme ou ma maîtresse !
– Mais qu’est-ce donc, alors ?
– Un jour le roi le saura ; mais en attendant je vais accomplir les ordres de Son Altesse.
Et, prenant congé de don Pedro, il partit.
En effet, la jeune fille, enveloppée d’un grand manteau blanc, qui ne laissait voir que ses grands yeux noirs et ses sourcils arqués, faisait partie de la suite du More : mais ce dernier mentait lorsqu’il dit qu’elle devait l’accompagner pendant toute la route. À deux lieues de Séville, il se détourna de son chemin et mit la jeune fille en sûreté dans le palais d’une riche Moresque à laquelle il se confiait.
Et lui, poussant rapidement son cheval, abrégea le chemin par une course non interrompue.
Bientôt il traversa le Guadalété, à la place
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même où avait disparu le roi don Rodrigue après la fameuse bataille qui dura sept jours, et entre Tariffa et Cadix, il vit le château de Medina-Sidonia s’élever dans les airs tout chargé de cette tristesse qui pèse sur la demeure des prisonniers.
C’est là qu’une jeune femme, blonde et pâle, vivait depuis longtemps dans la compagnie d’une seule femme. Les gardes se multipliaient autour d’elle comme autour du plus dangereux prisonnier, et des yeux impitoyables la suivaient incessamment, soit que, les bras pendants et la tête inclinée, elle parcourût lentement ces jardins dévorés par le soleil ; soit que, couchée devant sa fenêtre fermée de grilles de fer, elle interrogeât l’espace d’un regard mélancolique en soupirant après la liberté, et en suivant les vagues infinies et sans cesse renaissantes de l’immense océan.
Cette femme était Blanche de Bourbon, femme de don Pedro, qu’il avait dédaignée dès la première nuit de ses noces. Elle se consumait peu à peu dans les larmes et dans les regrets d’avoir sacrifié à ce vain fantôme d’honneur l’avenir si doux qu’un jour elle avait vu briller dans les yeux
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bleus de don Frédéric.
Quand la pauvre femme voyait passer dans la campagne les jeunes filles qui venaient de vendanger les raisins de Xérès ou de Marbella ; lorsqu’elle entendait chanter leurs amants qui se rendaient au-devant d’elles, alors son cœur se gonflait, alors les larmes jaillissaient de ses yeux. Et elle aussi, songeant qu’elle aurait pu naître loin du trône et libre comme une de ces jeunes vendangeuses au teint bruni, elle invoquait une image bien chère, et murmurait tout bas un nom qu’elle avait déjà prononcé bien souvent.
C’est qu’aussi, depuis que Blanche de Bourbon y était prisonnière, Medina-Sidonia semblait un lieu maudit. Les gardes en éloignaient le voyageur, sans cesse soupçonné d’être un complice ou tout au moins un ami. La reine n’avait qu’un seul moment de liberté, ou plutôt de solitude, chaque jour : c’était l’heure où, faisant la sieste sous ce soleil brûlant, les sentinelles, honteuses elles-mêmes de tant de précautions prises pour garder une femme, s’appuyaient sur leurs lances et dormaient à
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l’ombre soit de quelque platane vert, soit de quelque blanche muraille.
Alors la reine descendait sur une terrasse qui donnait sur le fossé plein d’eau vive, et si elle voyait de loin quelque voyageur, espérant s’en faire un ami qui irait donner de ses nouvelles au roi Charles, elle tendait vers lui ses bras suppliants.
Mais personne n’avait encore répondu à cet appel de la prisonnière.
Un jour cependant elle vit venir sur le chemin d’Arcos deux cavaliers : dont l’un, malgré le soleil qui semblable à un globe de feu pesait sur son casque, paraissait à l’aise dans son armure complète. Il portait si fièrement sa lance que dès la première vue on reconnaissait en lui un chevalier vaillant. Du moment où elle l’aperçut, les regards de Blanche se fixèrent sur lui et ne purent plus le quitter. Il s’avançait au galop rapide d’un vigoureux cheval noir, et quoiqu’il vînt visiblement de Séville, quoiqu’il parût se diriger vers Medina-Sidonia, et que tous les messagers qu’elle avait reçus de Séville eussent
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été jusque-là des messagers de douleurs, la reine Blanche éprouva plutôt un sentiment de joie que de crainte en apercevant ce chevalier.
En l’apercevant à son tour, il s’arrêta.
Un vague pressentiment d’espérance fit alors battre le cœur de la prisonnière ; elle s’approcha du rempart, fit le signe de la croix, et, comme d’habitude, joignit les mains.
Aussitôt l’inconnu, poussant son cheval, vint au galop tout droit vers la terrasse.
Un geste effrayé de la reine lui désigna la sentinelle qui dormait appuyée à un sycomore.
Le chevalier mit pied à terre, fit signe à son écuyer de le rejoindre, lui parla bas quelques instants. L’écuyer conduisit les deux chevaux derrière un rocher qui les dérobait à la vue, puis revint près de son maître, et tous deux gagnèrent un énorme buisson de myrtes et de lentisques qui était à portée de la voix de la terrasse.
Le digne chevalier qui de sa vie n’avait pu, comme Charlemagne, faire avec la plume d’autres signes que des lettres ayant la forme
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d’un poignard ou d’une épée, ordonna à son écuyer d’écrire à la hâte, avec un crayon, que ce dernier plus lettré portait toujours sur lui, quelques mots sur un large caillou.
Puis il fit signe à la reine de s’éloigner un petit peu, parce qu’il allait lancer le caillou sur la terrasse.
En effet, d’un bras vigoureux, il fit voler la pierre tranchante : elle fendit l’air et tomba sur la dalle à quelques pas de la reine. Le bruit de sa chute fit ouvrir les yeux au soldat plongé dans un lourd sommeil, mais le soldat ne voyant rien autour de lui que la reine immobile et désolée, qu’il avait l’habitude de voir tous les jours à la même place, ferma ses yeux éblouis et se rendormit bientôt.
La reine alla ramasser le caillou et lut ces mots :
« Êtes-vous l’infortunée reine Blanche, sœur de mon roi ? »
La réponse de la reine fut sublime de douleur et de majesté. Elle croisa ses bras sur sa poitrine,
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et fit, de haut en bas, un signe de tête qui fit pleuvoir deux grosses larmes à ses pieds.
Le chevalier s’inclina respectueusement, et s’adressant à son écuyer, qui était déjà muni d’un autre caillou pour une seconde lettre.
– Écris ceci, lui dit-il.
« Madame, pouvez-vous être sur cette terrasse ce soir à huit heures, j’ai une lettre de don Frédéric à vous remettre. »
L’écuyer obéit.
La seconde missive arriva aussi heureusement que la première. Blanche fit un mouvement de joie, puis réfléchit longtemps et répondit : Non !
Une troisième pierre fut lancée.
« Y a-t-il un moyen de pénétrer jusqu’à vous ? » demandait-il, forcé de suppléer par la pantomime à sa voix, qui eût pu éveiller la sentinelle, ou à l’écriture, que son bras n’eut pas la force de lancer de l’autre côté du fossé. La reine désigna au chevalier un sycomore, à l’aide duquel il pouvait monter sur la muraille ; puis
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elle indiqua une porte qui, de cette muraille, conduisait à la tour habitée par elle.
Le chevalier s’inclina, il avait compris.
En ce moment, le soldat se réveilla et reprit sa faction.
Le chevalier demeura caché quelque temps, puis, profitant d’un moment où l’attention de la sentinelle était attirée d’un autre côté, il se glissa avec son écuyer derrière le rocher où attendaient les chevaux.
– Seigneur, dit l’écuyer, nous avons entrepris là une besogne difficile : pourquoi donc n’avez-vous pas tout de suite envoyé le billet du grand-maître à la reine ? Pour mon compte, je n’y eusse pas manqué, moi.
– Parce qu’un hasard pouvait le détacher en chemin, – et la reine ne m’eût pas cru si le billet avait été perdu. À ce soir donc, et cherchons un moyen d’arriver à la terrasse sans être vus de la sentinelle.
Le soir arriva. Agénor n’avait encore trouvé aucun moyen de pénétrer dans la forteresse ! Il
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pouvait être sept heures et demie.
Agénor tenait à entrer s’il était possible sans violence et plutôt par ruse que par force. Mais, comme d’habitude, Musaron était d’un avis parfaitement contraire à celui de son maître.
– De quelque façon que vous vous y preniez, seigneur, lui dit-il, nous serons toujours forcés de livrer bataille et de tuer. Votre scrupule me paraît donc peu légitime. Tuer est toujours tuer. Le meurtre est un péché à sept heures et demie comme à huit heures du soir. Je maintiens donc que de tous les moyens que vous proposez le mien seul est acceptable.
– Quel est-il ?
– Vous allez voir. Justement la sentinelle est un vilain More, un affreux mécréant qui roule des yeux blancs comme s’il était à moitié plongé déjà dans les flammes où il doit être un jour plongé tout à fait. Veuillez donc, Seigneur, dire un In manus, et donner mentalement le baptême à cet Infidèle.
– Et quel résultat cela aura-t-il ? demanda
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Agénor.
– Le seul dont nous devions nous préoccuper dans cette circonstance. Nous tuons son corps, mais nous sauvons son âme.
Le chevalier ne comprenait pas encore bien le moyen que comptait employer Musaron. Cependant, comme il avait une grande confiance dans l’imaginative de son écuyer, qu’il avait déjà eu plus d’une fois l’occasion d’apprécier, il accéda à sa demande, et se mit en prières. Pendant ce temps, Musaron, avec la même tranquillité que s’il se fût agi de gagner un gobelet d’argent dans une fête de village, remonta son arbalète, y plaça un vireton, et ajusta le More : presque aussitôt un sifflement aigu se fit entendre. Agénor, qui ne quittait pas des yeux la sentinelle, vit son turban osciller, ses bras s’étendre. Le soldat, affaissé sur lui-même, ouvrit la bouche comme pour crier, mais aucun son ne s’échappa de son gosier : étouffé par le sang et soutenu par le mur contre lequel il était appuyé, il demeura presque droit et tout à fait immobile.
Agénor se retourna alors vers Musaron qui, le
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sourire sur les lèvres, rajustait à son côté l’arbalète d’où venait de sortir en ce moment la flèche plantée au cœur du More.
– Voyez-vous, seigneur, dit Musaron, il y a deux avantages dans ce que je viens de faire : le premier, c’est d’envoyer malgré lui un infidèle au paradis ; le second, c’est de l’empêcher de crier qui vive ! Maintenant, marchons, rien ne nous empêche plus, la terrasse est déserte et le chemin nous est ouvert.
Ils bondirent vers le fossé, qu’ils passèrent à la nage. L’eau glissait sur l’armure du chevalier comme sur les écailles d’un poisson. Quant à Musaron, toujours plein de précautions et de respect pour lui-même, il avait ôté ses habits qu’il portait en paquet sur sa tête. Arrivés au pied du sycomore, il se revêtit, tandis que son maître faisait couler l’eau qui sortait par toutes les ouvertures de sa cuirasse, et grimpant aux branches du sycomore, il arriva le premier à sa cime, de niveau avec le rempart.
– Eh bien ! demanda Mauléon, que vois-tu ?
– Rien, répondit l’écuyer, si ce n’est la porte
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que personne ne garde et que votre seigneurie fera sauter avec deux coups de hache.
Mauléon était arrivé à la même hauteur que son écuyer, et par conséquent il pouvait s’assurer par lui-même de la vérité de l’argument. Le chemin était libre, et la porte indiquée fermée le soir interceptait seule la communication de l’appartement de la captive avec les terrasses.
Comme l’avait dit Musaron, avec la pointe de sa hache introduite entre les pierres, Agénor fit sauter la serrure, puis les deux verrous.
La porte s’ouvrit. Devant la porte se présentait un escalier tournant qui servait de dégagement aux appartements de la reine, dont la principale entrée se trouvait dans la cour intérieure. Au premier étage, ils trouvèrent une porte à laquelle le chevalier frappa trois fois sans qu’on lui répondît.
Agénor se douta que la reine craignait quelque surprise.
– Ne redoutez rien, madame, c’est nous.
– Je vous ai bien entendus, dit la reine de
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l’autre côté de la porte, mais ne me trahissez-vous pas ?
– Je vous trahis si peu, madame, dit Agénor, que j’ouvre cette porte afin de vous faire fuir. J’ai tué la sentinelle. Nous allons traverser le fossé, ce sera l’affaire d’un moment, et dans un quart d’heure vous serez libre et en pleine campagne.
– Mais cette porte, en avez-vous la clef ? demanda la reine. Moi, je suis enfermée.
Agénor répondit en exécutant la même manœuvre qui lui avait déjà réussi pour la porte d’en bas. Au bout d’un instant, celle de la reine fut enfoncée comme la première.
– Merci, mon Dieu ! s’écria la reine en apercevant ses libérateurs. Mais, ajouta-t-elle d’une voix tremblante et presque inintelligible, mais don Frédéric ?
– Hélas ! madame, dit lentement Agénor, en mettant un genou en terre et en présentant à la reine le parchemin, don Frédéric... voici sa lettre.
À la lueur d’une lampe, Blanche lut le billet.
– Mais il est perdu ! s’écria-t-elle ; ce billet est
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un dernier adieu d’un homme qui va mourir !
Agénor ne répondit pas.
– Au nom du ciel ! s’écria la reine, au nom de votre amitié pour le grand maître, dites-moi s’il est mort ou vivant ?...
– Dans l’un ou l’autre cas, vous le voyez, don Frédéric vous commande de fuir.
– Mais s’il n’est plus, s’écria encore la reine, pourquoi fuir ? S’il est mort, pourquoi vivre ?...
– Pour obéir à son dernier désir, madame, et pour demander vengeance en votre nom et le sien, à votre frère, le roi de France.
En ce moment, la porte intérieure des appartements s’ouvrit, et la nourrice de Blanche, qui l’avait suivie de France, entra pâle et effarée.
– Oh ! Madame, dit-elle, le château se remplit d’hommes armés qui arrivent de Séville, et on annonce un envoyé du roi qui demande à vous parler.
– Venez, madame, dit Agénor, il n’y a pas de temps à perdre.
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– Au contraire, dit la reine, si on ne me trouvait pas en ce moment, on courrait après nous et on nous rejoindrait infailliblement. Mieux vaut que je reçoive cet envoyé ; et puis, ensuite, quand il sera tranquillisé par ma présence et par notre entretien, nous fuirons.
– Mais, madame, reprit le chevalier, si cet envoyé était chargé d’ordres sinistres, s’il avait des intentions mauvaises ?
– Je saurai par lui s’il est mort ou vivant, reprit la reine.
– Eh bien, madame, dit le chevalier, si vous recevez cet homme pour ce seul motif, eh bien ! je vous dirai la vérité, moi : – hélas ! il est mort !
– S’il est mort, dit la reine Blanche, que m’importe alors ce que cet homme vient faire ici ! – Songez à votre sûreté, sire de Mauléon ; voilà tout. – Allez dire à cet homme que je vous suis, continua Blanche en s’adressant à sa nourrice.
Puis, comme le chevalier la voulait retenir encore, elle lui imposa l’obéissance par un geste
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de reine, et sortit de l’appartement.
– Seigneur, dit Musaron, si vous m’en croyez, nous laisserons la reine faire ses affaires comme elle l’entend, et nous songerons à revenir sur nos pas. Nous allons périr misérablement ici, seigneur, quelque chose me le dit. Remettons à demain la fuite de la reine, et d’abord...
– Silence ! dit le chevalier ; la reine sera libre cette nuit, ou je serai mort.
– Alors, seigneur, dit le prudent Musaron, replaçons au moins les portes, que l’on ne s’aperçoive de rien si on vient visiter la terrasse. On va trouver le cadavre du More, seigneur.
– Pousse-le dans l’eau.
– C’est une idée, mais bonne tout au plus pour une heure ; il reviendra à la surface, l’entêté.
– Une heure, c’est la vie dans certaines occasions, dit le chevalier : va.
– Je voudrais à la fois, s’écria Musaron, m’en aller et rester près de vous ; si je ne m’en vais pas, on retrouvera le More ; si je m’en vais, j’ai peur qu’il ne vous arrive malheur pendant
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l’instant que je vous laisserais seul.
– Et que veux-tu qu’il m’arrive avec mon poignard et mon épée ?
– Hum ! fit Musaron.
– Va donc, tu perds le temps.
Musaron fit trois pas vers la porte, mais s’arrêtant tout à coup :
– Ah ! seigneur, dit-il, entendez-vous cette voix ?
Effectivement, le bruit de quelques paroles prononcées assez haut était arrivé jusqu’à eux, et le chevalier écoutait.
– On dirait la voix de Mothril ! s’écria le chevalier ; c’est impossible, cependant.
– Rien n’est impossible avec les Mores, l’enfer et la magie, reprit Musaron en s’élançant vers la porte avec une rapidité qui témoignait de son désir de se retrouver en plein air.
– Si c’est Mothril, raison de plus pour entrer chez la reine, s’écria Agénor ; car si c’est Mothril, la reine est perdue ! Et il fit un
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mouvement pour suivre sa généreuse inspiration.
– Seigneur, dit Musaron en le retenant par son surcot, vous savez que je ne suis pas un lâche ; seulement je suis prudent : je ne m’en cache pas, je m’en vante. Eh bien ! attendez encore quelques minutes, mon bon seigneur, après je vous suivrai en enfer, si vous voulez.
– Attendons, reprit le chevalier, tu as peut-être raison.
Cependant la voix parlait toujours, elle s’assombrissait peu à peu ; tout au contraire, la reine, qui avait toujours parlé à voix basse, reprenait à son tour peu à peu un énergique accent. À cette espèce de dialogue étrange succéda un court silence, puis un horrible cri.
Agénor n’y put tenir et s’élança dans le corridor.
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XI
Comment le bâtard de Mauléon fut chargé
par Blanche de Bourbon de remettre une
bague à la reine de France sa sœur.
Voilà ce qui s’était passé, ou plutôt ce qui se passait chez la reine.
À peine Blanche de Bourbon eut-elle traversé le corridor, et monté, sur les pas de sa nourrice, quelques escaliers qui conduisaient à sa chambre, que la marche alourdie de plusieurs soldats retentit dans le grand escalier de la tour.
Mais la troupe s’arrêta dans les étages inférieurs ; deux hommes montèrent seuls, encore l’un d’eux s’arrêta-t-il dans le corridor, tandis que l’autre continua son chemin vers la chambre de la reine.
On frappa à la porte.
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– Qui est là ? demanda la nourrice toute tremblante.
– Un soldat qui vient de la part du roi don Pedro apporter un message à doña Blanche, répondit une voix.
– Ouvre, dit la reine.
La nourrice ouvrit, et recula devant un homme de haute stature qui, vêtu d’un costume de soldat, c’est-à-dire jacquet de mailles qui lui enveloppait tout le corps, était en outre enseveli dans un large manteau blanc, dont le capuchon voilait sa tête et dont les plis cachaient ses mains.
– Retirez-vous, bonne nourrice, dit-il avec ce léger accent guttural qui distinguait les Mores les plus exercés à parler la langue castillane, retirez vous. J’ai à entretenir votre maîtresse de sujets fort importants.
Le premier sentiment de la nourrice fut de rester, malgré l’injonction du soldat ; mais sa maîtresse, qu’elle interrogeait du regard, lui fit signe de se retirer, et elle obéit. Mais en passant dans le corridor, elle se repentit promptement de
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cette obéissance, car elle vit droit et silencieux contre le mur le second soldat, qui se tenait sans doute prêt à exécuter les ordres de celui qui était entré chez la reine.
Une fois que la nourrice eut passé devant cet homme, et qu’elle se sentit séparée de sa maîtresse par ces deux étranges visiteurs ainsi que par une barrière impossible à franchir, elle comprit que Blanche était perdue.
Quant à cette dernière, calme et majestueuse comme d’habitude, elle s’avança vers le prétendu soldat, messager du roi ; celui-ci baissa la tête comme s’il eût craint d’être reconnu.
– Et maintenant nous sommes seuls, dit-elle, parlons.
– Madame, répondit l’inconnu, le roi sait que vous avez correspondu avec ses ennemis, ce qui, vous le savez, est un crime de trahison au premier chef.
– Et c’est d’aujourd’hui seulement que le roi sait cela ? répondit la reine avec le même calme et avec la même majesté. Voilà cependant, ce me
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semble, assez longtemps que je suis punie de ce crime, qu’il prétend ne savoir que d’aujourd’hui.
Le soldat leva la tête et répliqua :
– Madame, le roi ne parle pas cette fois des ennemis de son trône, mais des ennemis de son honneur. La reine de Castille ne doit pas être soupçonnée ; et cependant elle a donné lieu au scandale.
– Faites votre mission, dit la reine, et sortez quand vous l’aurez finie.
Le soldat garda un instant le silence comme s’il eût hésité à aller plus avant ; puis enfin :
– Connaissez-vous l’histoire de don Guttiere ? dit-il.
– Non, dit la reine.
– Elle est cependant récente et a fait assez de bruit.
– Ce sont les choses récentes que j’ignore, répondit la prisonnière, et le bruit, si grand qu’il soit, traverse bien difficilement les murs de ce château.
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– Eh bien ! je vais vous la dire, moi, répliqua le messager.
La reine, forcée d’écouter, demeura debout, calme et digne.
– Don Guttiere, dit le messager, avait épousé une femme jeune, belle et âgée de seize ans, juste l’âge qu’avait Votre Altesse lorsqu’elle épousa le roi don Pedro.
La reine resta insensible à cette allusion, toute directe qu’elle était.
– Cette femme, continua le soldat, avant d’être la signora Guttiere, s’appelait doña Mencia, et sous ce nom, qui était son nom de jeune fille, elle avait aimé un jeune seigneur qui n’était autre que le frère du roi, le comte Henri de Transtamare.
La reine tressaillit.
– Une nuit, en entrant chez lui, don Guttiere la vit toute tremblante et toute troublée ; il l’interrogea ; elle prétendit avoir vu un homme caché dans sa chambre. Don Guttiere prit un flambeau et chercha ; mais il ne trouva rien, qu’un poignard si riche, qu’il vit bien que ce
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poignard ne pouvait pas appartenir à un simple gentilhomme.
» Le nom du fabricant était sur la poignée ; il alla le trouver et lui demanda à qui il avait vendu ce poignard.
» – À l’infant don Henri, frère du roi don Pedro, répondit le fabricant.
» Don Guttiere savait tout ce qu’il voulait savoir. Il ne pouvait se venger du prince don Henri, car c’était un vieux Castillan plein de respect et de vénération pour ses maîtres, qui n’eût point voulu, quelque offense qu’il eût reçue, tremper ses mains dans un sang royal.
» Mais doña Mencia était la fille d’un simple gentilhomme, il pouvait donc se venger d’elle et se vengea.
– Comment cela ? demanda la reine, entraînée par l’intérêt que lui inspirait le récit de cette aventure, qui avait un si grand rapport avec la sienne.
– Oh ! d’une façon bien simple, dit le messager. Il alla attendre à sa porte un pauvre
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chirurgien nommé Ludovico, et comme celui-ci rentrait chez lui, il lui mit le poignard sur la gorge, lui banda les yeux et l’emmena dans sa maison.
» Arrivé là, il lui ôta le bandeau. Une femme était liée sur un lit, ayant deux cierges allumés, l’un au chevet, l’autre au pied, comme si elle eût été déjà morte. Son bras gauche surtout était attaché si solidement, qu’elle eût fait de vains efforts pour le dégager de ses liens. Le chirurgien demeura interdit, il ne comprenait rien à ce spectacle.
» – Saignez cette femme, dit don Guttiere, et laissez couler le sang jusqu’à ce qu’elle meure.
» Le chirurgien voulait résister, mais il sentit le poignard de don Guttiere qui traversait ses habits et qui était prêt à traverser sa poitrine ; il obéit. La même nuit, un homme pâle et tout ensanglanté se jetait aux pieds de don Pedro.
» – Sire, lui disait-il, cette nuit on m’a entraîné, les yeux bandés et le poignard sur la gorge, dans une maison, et là on m’a forcé par violence de saigner une femme et de laisser
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couler le sang jusqu’à ce qu’elle fût morte.
» – Et qui t’a forcé ? dit le roi. Quel est le nom de l’assassin ?
» – Je l’ignore, répondit Ludovico. Mais sans que personne me vît, j’ai trempé ma main dans la cuvette, et en sortant, je fis semblant de trébucher et j’appuyai ma main toute sanglante contre la porte. Cherchez, sire, et la maison sur la porte de laquelle vous verrez une main de sang sera celle du coupable.
» Le roi don Pedro prit avec lui l’alcade de Séville, et ils parcoururent ensemble la cité jusqu’à ce qu’il eût trouvé la terrible enseigne : alors il frappa à cette porte, et don Guttiere vint ouvrir lui-même, car par la fenêtre il avait reconnu l’illustre visiteur.
» – Don Guttiere, dit le roi, où est doña Mencia ?
» – Vous allez la voir, sire, répondit l’Espagnol.
» Et conduisant le roi dans la chambre où les cierges brûlaient toujours et où le bassin plein
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d’un sang tiède fumait encore :
» – Sire, dit-il, voilà celle que vous cherchez.
» – Que vous a fait cette femme ? demanda le roi.
» – Elle m’avait trahi, sire.
» – Et pourquoi vous êtes-vous vengé sur elle et non sur son complice ?
» – Parce que son complice est le prince don Henri de Transtamare, frère du roi don Pedro.
» – Avez-vous une preuve de ce que vous dites là ? demanda le roi.
» – Voici le propre poignard du prince, qu’il a laissé tomber dans la chambre de ma femme, et que j’ai trouvé en y entrant.
» – C’est bien, dit le roi, faites enterrer doña Mencia, et faites nettoyer la porte de votre maison sur laquelle on voit une main ensanglantée.
» – Non pas, sire, répondit don Guttiere ; chaque homme exerçant un office public a coutume de placer le signe représentatif de sa
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profession au-dessus de sa porte ; moi, je suis le médecin de mon honneur, et cette main sanglante est mon enseigne.
» – Soit, dit don Pedro, qu’elle y reste donc et qu’elle apprenne à votre seconde femme, si vous prenez une nouvelle épouse, ce qu’elle doit de vénération et de fidélité à son mari.
– Et il ne fut rien fait autre chose ? demanda Blanche.
– Si fait, madame, dit le messager ; en rentrant au palais, le roi don Pedro exila l’infant don Henri.
– Eh bien ! quel rapport cette histoire a-t-elle avec moi ? demanda la reine, et en quoi doña Mencia me ressemble-t-elle ?
– En ce que, comme vous, elle a trahi l’honneur de son mari, répondit le soldat, et en ce que, comme don Guttiere, dont il a approuvé la conduite et auquel il a fait grâce, le roi don Pedro a déjà fait justice de votre complice.
– De mon complice ! Que veux-tu dire, soldat ? murmura Blanche, à qui ces paroles
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rappelèrent le billet de don Frédéric et ses terreurs passées.
– Je veux dire que le grand-maître est mort, répondit froidement le soldat, mort pour crime de trahison de l’honneur de son roi, et que, coupable du même crime que lui, vous devez vous préparer à la mort comme lui.
Blanche était demeurée glacée, non pas de cette annonce qu’elle allait mourir, mais de cette annonce que son amant était mort.
– Mort ! dit-elle : ainsi c’est donc bien vrai, il est mort !
L’accentuation la plus habile de la voix humaine aurait peine à rendre ce que la jeune femme mit de désespoir et de terreur dans ces mots.
– Oui, madame, reprit le soldat More, et j’ai amené avec moi trente soldats pour escorter le corps de la reine de Medina-Sidonia à Séville, pour que les honneurs qui sont dus à son rang lui soient accordés quoique coupable.
– Soldat, dit la reine, je t’ai dit déjà que le roi
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don Pedro était mon juge et que tu n’étais, toi, que mon bourreau.