Le bâtard de Mauléon 1

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 5 · partie 3/3

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Le bâtard de Mauléon 1

Chapitre IV

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

me venger qui me manque, Dieu merci ! mais si j’agissais trop violemment, mon royaume se perdrait peut-être par cette imprudente justice. Quant à don Frédéric, il ne relève que de moi, et le roi de France n’a rien à voir à sa vie ou à sa mort. Seulement, viendra-t-il ? ou s’il vient, n’aura-t-il pas eu le temps de prévenir sa complice ?

Comme il disait ces mots, le roi aperçut sur la route de la sierra d’Aracena comme un nuage de poussière. Ce nuage grossit. Bientôt, à travers son voile devenu plus transparent, il aperçut les blanches robes des cavaliers mores ; puis, à sa haute taille, au palanquin doré près duquel il marchait, le roi reconnut Mothril.

La troupe avançait rapidement.

– Seul ! murmura le roi.

Quand il eut pu embrasser du regard depuis le premier jusqu’au dernier des hommes qui la composaient :

– Seul ! Qu’est donc devenu le grand-maître ? Aurait-il, par hasard, refusé de venir à Séville, ou

 

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faudra-t-il l’aller chercher à Coïmbre ?

Cependant la troupe avançait toujours.

Au bout d’un instant, elle disparut sous les portes de la ville. Le roi la suivait des yeux, et de temps en temps la voyait reparaître et reluire dans les rues tortueuses de la ville : enfin, il la vit entrer à l’alcazar ; en se penchant sur la balustrade, il put la suivre dans les cours : il était évident que dans un instant il serait fixé.

Le More avait ses entrées libres et absolues près du roi. Au bout d’un instant il parut donc sur la terrasse et trouva don Pedro debout, les yeux attachés sur l’endroit par lequel il savait qu’il devait arriver. Son visage était sombre et ne cherchait aucunement à dissimuler son inquiétude.

Le More croisa ses mains sur sa poitrine et toucha presque la terre de son front. Mais don Pedro ne répondit à ce salut que par un geste d’impatience.

– Le grand-maître ? dit-il.

– Sire, répondit Mothril, j’ai dû me hâter de

 

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revenir vers vous. Les grands intérêts dont j’ai à vous entretenir feront que Votre Altesse écoutera, je l’espère, la voix de son fidèle serviteur.

Don Pedro, tout accoutumé qu’il fût à lire au fond du cœur, était trop préoccupé des passions qui l’agitaient en ce moment pour voir tout ce que contenaient de précautions astucieuses les paroles du More, embarrassées à dessein.

– Le grand-maître ? répéta-t-il en frappant du pied.

– Seigneur, répondit Mothril, il viendra.

– Pourquoi l’avez-vous quitté ? Pourquoi, s’il n’est pas coupable, ne vient-il pas librement, et s’il l’est, pourquoi ne vient-il pas de force ?

– Seigneur, le grand-maître n’est pas innocent, et cependant il viendra, soyez tranquille ; peut-être voudrait-il fuir, mais il est surveillé par mes gens : ils l’amènent plutôt qu’ils ne l’escortent. Si j’ai pris les devants, c’est pour parler au roi, non pas des choses faites, mais des choses qui lui restent à faire.

– Ainsi donc, il vient, tu en es sûr ? répéta don

 

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Pedro.

– Demain soir il sera aux portes de Séville. J’ai fait diligence, comme vous voyez.

– Personne n’est instruit de son voyage !

– Personne.

– Vous comprenez l’importance de ma demande et la gravité de votre réponse.

– Oui, sire.

– En bien ! qu’y a-t-il encore de nouveau ? demanda don Pedro, avec un horrible serrement de cœur dont son visage ne trahit pas la présence, car son visage avait eu le temps de redevenir indifférent.

– Le roi sait combien je suis jaloux de son honneur, dit le More.

– Oui, mais vous savez aussi, Mothril, dit don Pedro en fronçant le sourcil, que les insinuations sur ce sujet sont bonnes de Maria Padilla à moi, c’est-à-dire d’une femme jalouse à un amant trop patient peut-être ; mais de vous à don Pedro, mais du ministre au roi, tout blâme sur l’irréprochable conduite de la reine Blanche vous est interdit,

 

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vous le savez, et si vous l’avez oublié, je vous le répète.

– Sire Pedro, dit le More, un roi puissant, heureux, aimé, aimant comme vous l’êtes, ne trouve place en son cœur ni pour l’envie, ni pour la jalousie ; je comprends cela : votre bonheur est grand, seigneur ; mais il ne faut pas que votre bonheur vous aveugle.

– Cette fois tu sais quelque chose ! s’écria don Pedro, en fixant son regard profond sur le More.

– Seigneur, répondit froidement celui-ci, Votre Seigneurie a réfléchi plus d’une fois sans doute aux embûches dont elle est entourée. Elle s’est demandé en sa sagesse où va la monarchie de Castille, puisque le roi n’a pas d’héritiers.

– Pas d’héritiers ! répéta don Pedro.

– Du moins pas d’héritiers légitimes, continua le More ; en sorte que le royaume appartiendrait, s’il vous arrivait malheur, au plus hardi ou au plus heureux de tous les bâtards, soit à Henri, soit à don Frédéric, soit à Tello.

– Pourquoi toutes ces paroles, Mothril ?

 

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demanda don Pedro. Voudrais-tu par hasard me conseiller un troisième mariage ? Les deux premiers n’ont point eu d’assez heureux résultats pour que je suive ton conseil. Je t’en avertis, Mothril.

Ces paroles, arrachées au fond de l’âme du roi par un violent chagrin, firent étinceler l’œil du More.

C’était la révélation de tous les tourments endurés par don Pedro dans son intérieur si agité ; Mothril savait la moitié de ce qu’il voulait savoir ; un mot allait lui apprendre le reste.

– Seigneur, dit-il, pourquoi cette troisième femme ne serait-elle point une femme dont le caractère serait éprouvé et la fécondité certaine ? Épousez doña Maria Padilla, par exemple, puisque vous l’aimez à ne pouvoir vous séparer d’elle, et qu’elle est d’assez bonne maison pour devenir reine. De cette façon, vos fils seront légitimés, et nul n’aura plus le droit de leur disputer le trône de Castille.

Mothril avait rassemblé toutes les forces de son intelligence afin de mesurer la portée d’une

 

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attaque qui pour lui était sans seconde. Alors, avec une volupté inconnue au reste des hommes, et connue de ces seuls ambitieux à vaste envergure qui jouent au jeu les royaumes, il vit un sombre nuage d’ennui passer sur le front de son souverain.

– J’ai déjà rompu sans résultat un mariage qui me liait au roi de France, dit don Pedro ; je ne puis rompre maintenant celui qui me lie à la maison de Castro...

– Bon ! murmura Mothril ; plus d’amour réel dans le cœur, plus d’influence à craindre ; il y a une place à prendre, sinon sur le trône, du moins dans le lit du roi de Castille.

– Voyons, dit don Pedro, finissons-en. Tu avais, disais-tu, quelque chose d’important à m’apprendre.

– Oh ! ce que j’avais à vous dire était simplement une nouvelle qui vous délie de tout égard envers la France.

– Cette nouvelle, alors... parle vite !

– Seigneur, dit Mothril, permettez-moi de

 

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descendre pour donner quelques ordres aux gardiens de cette litière qui est en bas. Je suis inquiet, car j’y ai laissé seule une personne qui m’est bien chère.

Don Pedro le regarda avec étonnement.

– Va, dit-il, et reviens vite.

Le More descendit et fit avancer la litière jusque dans la première cour.

Don Pedro, du haut de la terrasse, suivait vaguement les démarches de son ministre. Mothril reparut quelques instants après.

– Seigneur, dit-il, Votre Altesse, cette fois encore, m’accordera-t-elle, comme d’habitude, un logement dans l’alcazar ?

– Oui, certes.

– Permettez donc alors que j’y fasse entrer la personne qui est dans cette litière.

– Une femme ? demanda don Pedro.

– Oui, seigneur.

– Une esclave que tu aimes ?

– Sire, ma fille.

 

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– Je ne savais pas que tu eusses une fille, Mothril.

Mothril ne répondit rien : le doute et la curiosité entrèrent ensemble dans l’esprit du roi. C’est ce que demandait le More.

– Maintenant, dit don Pedro, ramené par l’importance de la situation aux choses qu’il voulait apprendre, dis-moi ce que tu sais sur la reine Blanche.

 

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VII

 

Comment le More raconta au roi don

Pedro ce qui s’était passé.

 

Le More s’approcha du roi, et donnant à ses traits l’expression d’une compassion profonde, c’est-à-dire du sentiment qui devait le plus blesser don Pedro de la part d’un inférieur :

– Sire, lui dit-il, j’ai besoin, avant de commencer ce récit, que Votre Altesse se rappelle de point en point les ordres qu’elle-même m’a donnés.

– Va, dit don Pedro, je n’oublie jamais rien de ce que j’ai dit une fois.

– Le roi m’avait ordonné de me rendre à Coïmbre, je m’y suis rendu ; – de dire au grand-maître que Son Altesse l’attendait, je le lui ai dit ; – de hâter son départ, je n’ai pris qu’une heure de

 

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repos, et le jour même de notre arrivée nous nous sommes mis en route.

– Bien, bien, dit don Pedro, je sais que tu es un serviteur fidèle, Mothril.

– Votre Altesse a ajouté : Tu veilleras à ce que pendant le voyage le grand-maître ne donne avis à personne de son départ. Eh bien ! le lendemain de notre départ, le grand-maître... Mais, en vérité, je ne sais si, malgré les ordres de Votre Altesse, je dois lui dire ce qui s’est passé.

– Dis... le lendemain de votre départ !...

– Le grand-maître a écrit une lettre...

– À qui ?

– Juste à la personne à laquelle Votre Altesse craignait qu’il n’écrivît.

– À la reine Blanche ! s’écria don Pedro en pâlissant.

– À la reine Blanche, sire.

– More ! dit don Pedro, songe à la gravité d’une pareille accusation.

– Je ne songe qu’à servir mon roi.

 

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– Tu peux encore dire que tu t’étais trompé.

Mothril secoua la tête.

– Je ne m’étais pas trompé, dit-il.

– Prends garde ! cette lettre, il me la faudra ! s’écria don Pedro menaçant.

– Je l’ai ! répondit froidement le More.

Don Pedro qui s’était avancé d’un pas, frissonna et fit un pas en arrière.

– Oh !dit-il, tu l’as ?

– Oui.

– Cette lettre écrite par don Frédéric ?

– Oui.

– À Blanche de Bourbon ?

– Oui.

– Et cette lettre ?...

– Je la donnerai à monseigneur lorsqu’il ne sera plus courroucé comme il l’est en ce moment.

– Moi, dit don Pedro avec un sourire nerveux, moi courroucé ! je n’ai jamais été plus calme.

– Non, monseigneur, vous n’êtes pas calme,

 

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car votre œil est indigné, car vos lèvres blêmissent, car votre main tremble et caresse un poignard. Pourquoi vous en cacher, monseigneur ? c’est bien naturel, et la vengeance est légitime en pareil cas. Voilà pourquoi, devinant que la vengeance de monseigneur sera terrible, j’essaie d’avance de la fléchir.

– Donnez cette lettre, Mothril, s’écria le roi.

– Cependant, monseigneur...

– Donnez cette lettre, sans retard, à l’instant même ; je le veux !

Le More tira lentement de dessous sa robe rouge la gibecière du malheureux Fernand.

– Mon premier devoir, dit-il, est d’obéir à mon maître, quelque chose qui puisse en arriver.

Le roi examina la gibecière, en tira le sachet brodé de perles, l’ouvrit et saisit vivement la lettre qu’il renfermait. Le sceau de cette lettre avait visiblement été levé ; une nouvelle contraction altéra les traits de don Pedro à cette vue ; cependant, sans faire aucune observation, il lut :

 

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« Madame, – ma reine, – le roi me mande à Séville. Je vous ai promis de vous avertir des grands événements de ma vie ; celui-là me parait décisif.

» Quoi qu’il en soit, dame illustre et sœur chérie, je craindrai peu la vengeance de doña Padilla, qui sans doute me fait appeler, si je sais votre personne si chère à l’abri de ses atteintes. J’ignore ce qui m’attend ; peut-être la prison, peut-être la mort. – Prisonnier, je ne pourrais plus vous défendre, et si je dois mourir je profite du moment où mon bras est libre pour vous dire que mon bras serait à vous s’il n’était pas enchaîné, – que mon cœur est à vous jusqu’à la mort.

» Fernand vous porte cet avis, cet adieu peut-être. Au revoir, ma douce reine et amie, dans ce monde peut-être, – au ciel certainement.

» DON FRÉDÉRIC. »

 

– Ce Fernand, qui est-il ? où est-il ? s’écria don Pedro, si pâle qu’il était effrayant à voir.

 

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– Seigneur, répondit Mothril d’un ton parfaitement naturel, – ce Fernand, c’était le page du grand-maître. Il est parti avec nous ; dans la soirée du lendemain de notre départ, il a reçu ce message. La nuit même, en traversant la Zezère, le hasard a fait qu’il s’est noyé et que j’ai trouvé cet écrit sur son cadavre.

Don Pedro n’avait pas eu besoin d’explications pour comprendre Mothril.

– Ah ! dit-il, vous avez retrouvé le cadavre, vous !

– Oui.

– Avant tout le monde ?

– Oui.

– Ainsi, personne ne sait ce que contient cette lettre ?

– Seigneur, dit Mothril, pardonnez à mon audace ; les intérêts de mon roi l’ont emporté sur la discrétion qui m’était commandée ; j’ai ouvert la gibecière, et j’ai lu la lettre.

– Mais vous seul ? Alors, c’est comme si personne ne l’avait lue.

 

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– Sans doute, seigneur, depuis que la lettre est entre mes mains.

– Mais auparavant ?

– Ah ! seigneur, auparavant je ne réponds de rien, d’autant plus que le page n’était pas seul auprès de son maître : il y avait un maudit... un giaour... un chien... un chrétien... Pardon, sire.

– Et quel était ce chrétien ?

– Un chevalier de France qu’il appelle son frère.

– Ah ! dit don Pedro souriant, j’aurais cru qu’il eût donné un autre nom à ses amis.

– Eh bien ! il n’a pas de secrets pour ce chrétien, et il n’y aurait rien d’étonnant qu’il fût de moitié dans la confidence du page, et dans ce cas le crime serait public.

– Le grand-maître arrive ? demanda don Pedro.

– Il me suit, seigneur.

Don Pedro se promena quelque temps le sourcil froncé, les bras croisés, la tête inclinée sur

 

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la poitrine, il était facile de voir qu’un orage terrible grondait autour de son cœur.

– Il faut donc commencer par lui, dit-il enfin d’une voix sombre, c’est le seul moyen d’excuse d’ailleurs que j’aie près de la France. Quand le roi Charles V verra que je n’ai pas épargné mon frère, il ne doutera plus du crime, et me pardonnera de n’avoir pas épargné sa belle-sœur.

– Mais ne craignez-vous pas, seigneur, dit Mothril, qu’on ne se trompe à la vengeance, et qu’on ne pense que vous avez frappé dans le grand-maître, non pas l’amant de la reine Blanche, mais le frère de Henri de Transtamare votre compétiteur au trône ?

– Je rendrai la lettre publique, dit le roi, le sang couvrira la tache ; allez, vous m’avez fidèlement servi.

– Maintenant, qu’ordonne le roi ?

– Qu’on prépare l’appartement du grand-maître.

Mothril sortit, don Pedro demeura seul, et ses pensées s’assombrirent encore ; il vit la raillerie

 

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s’attacher à son nom, l’homme jaloux et orgueilleux reparut sous le roi impassible, il lui sembla entendre déjà le bruit des amours de Blanche et du grand-maître courir parmi les peuples avec toutes les exagérations qu’ils attachent aux fautes des rois. Puis, comme il fixait ses yeux sur les appartements de doña Padilla, il crut la voir debout derrière le rideau de sa fenêtre, et surprendre sur son visage le sourire et l’orgueil satisfait.

– Ce n’est pas elle qui me fait faire ce que je vais accomplir, dit-il, et cependant on dira que c’est elle, et cependant elle le croira.

Impatient, il détourna la tête, et ses yeux se portèrent vaguement tout autour de lui.

En ce moment, sur une terrasse inférieure à la terrasse royale, deux esclaves Mores passaient portant des cassolettes d’où s’exhalait une vapeur bleuâtre et parfumée. La brise des montagnes fit monter jusqu’au roi cet enivrant parfum.

Derrière les esclaves venait une femme voilée, à la taille souple et grande, à la ceinture fine, à la tête penchée. Elle était couverte de ce voile arabe

 

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qui ne laisse une ouverture que pour faire jaillir le rayon des yeux. Mothril la suivait avec une sorte de respect, et quand ils furent à la porte de la chambre où l’étrangère devait entrer, le More se prosterna en quelque sorte aux pieds de la jeune fille.

Ces parfums, ce regard voluptueux, ce respect du More, faisaient un contraste si puissant avec les passions qui étreignaient le cœur de don Pèdre, qu’il se trouva un moment rafraîchi et régénéré ; comme si la jeunesse et le plaisir lui eussent été inspirés par cette apparition.

Aussi attendait-il impatiemment le soir.

Et quand le soir fut venu, il descendit de son appartement et vint, se fiant à la nuit, par les jardins où seul il avait le droit d’entrer, devant le kiosque habité par Mothril ; alors soulevant avec précaution les épaisses guirlandes de lierre et les branches d’un immense laurier-rose qui mieux qu’une tapisserie dérobait l’intérieur de l’appartement aux yeux indiscrets, il put voir sur un large coussin de soie broché d’argent, à peine voilée d’une longue robe transparente, les pieds

 

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nus et ornés de bagues et de colliers selon la mode orientale, le front calme, les yeux perdus dans une vague rêverie, Aïssa souriant et découvrant sous le vermillon de ses lèvres ses dents fines, blanches et égales comme les perles.

Mothril avait compté sur la curiosité du roi ; depuis que la nuit était venue, il écoutait et regardait, il entendait le bruit des branches soulevées ; il distingua, dans la calme fraîcheur de la nuit, la respiration ardente du roi, mais il ne parut, en aucune façon, s’apercevoir que son souverain fût là. Seulement, comme la nonchalante jeune fille venait de laisser glisser de ses doigts distraits son combolio de corail, il se précipita pour le ramasser et le lui rendit en se tenant presque agenouillé devant elle.

Aïssa sourit.

– Pourquoi tant d’honneurs depuis deux ou trois jours, dit-elle. Un père ne doit que de la tendresse à son enfant, et c’est l’enfant qui doit le respect au père.

– Ce que Mothril fait, il doit le faire, répondit le More.

 

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– Mon père, pourquoi donc me rendre plus de devoirs qu’à vous-même ?

– Parce que plus de devoirs vous sont dus qu’à moi, répliqua-t-il ; car le jour viendra bientôt où tout vous sera révélé ; et ce jour venu, peut-être ce sera-t-il vous qui ne daignerez plus m’appeler votre père, doña Aïssa.

Ces paroles mystérieuses frappèrent à la fois la jeune fille et le roi d’une indéfinissable impression ; mais quelques instances que fît Aïssa, Mothril n’en voulut pas dire davantage et se retira.

Derrière lui, les femmes d’Aïssa entrèrent, elles venaient avec de grands éventails de plumes d’autruche agiter l’air autour du sopha de leur maîtresse, tandis qu’une douce musique, que l’on entendait sans voir ni l’instrument ni le musicien, faisait vibrer dans l’air comme un parfum mélodieux. Aïssa ferma ses grands yeux tout embrasés de flammes secrètes.

– À quoi peut-elle songer ? dit le roi, en voyant comme l’ombre d’un rêve passer sur son visage.

 

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Elle rêvait au beau chevalier français.

Les femmes s’approchèrent pour baisser les stores.

– C’est étrange, dit le roi, forcé de quitter cette contemplation dangereuse, on dirait qu’elle a prononcé un nom.

Le roi ne se trompait pas, elle avait prononcé le nom d’Agénor.

Mais quoique les stores se fussent refermés, don Pedro n’était pas dans une disposition d’esprit qui lui permit de rentrer dans ses appartements.

Le cœur du prince réunissait à cette heure les sentiments les plus opposés.

Ces sentiments formaient entre eux un combat qui excluait tout espoir de repos et de sommeil ; demandant la fraîcheur à l’air de la nuit, le calme au silence, il demeura errant dans les jardins, revenant toujours, comme vers un but irrésistible, à ce kiosque où la belle Moresque dormait du plus profond sommeil ; parfois aussi le roi passait devant les fenêtres de doña Padilla, et fixait ses

 

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yeux sur les vitraux sombres, puis croyant que la hautaine Espagnole dormait, il continuait son chemin qui, par un détour plus ou moins long, le ramenait toujours au kiosque.

Le roi se trompait, Maria Padilla ne dormait point ; il y avait absence de lumières, mais plein de flamme comme celui de don Pedro, son cœur brûlait et bondissait dans sa poitrine, car immobile derrière sa fenêtre, enveloppée dans une robe de couleur sombre, elle regardait le roi sans perdre un seul de ses mouvements, et nous dirons presque sans laisser échapper une seule de ses pensées.

Il y avait encore, outre les yeux de Maria Padilla, deux yeux qui plongeaient dans le cœur du roi don Pedro, c’étaient ceux du More, placé en sentinelle aussi pour apprécier le résultat de son intrigue. Quand le roi s’approcha des fenêtres d’Aïssa, il tressaillit de joie. Quand don Pedro leva son regard vers l’appartement de Maria Padilla, et sembla hésiter de monter chez la favorite, sa bouche proférait tout bas des menaces que sa main, en cherchant instinctivement son

 

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poignard, semblait prête à exécuter. Ce fut sous l’influence de ces deux regards si perçants et si venimeux que don Pedro passa toute la nuit, se croyant seul et oublié ; enfin, écrasé de fatigue, une heure avant le jour, il s’étendit sur un banc et s’endormit de ce sommeil fiévreux et agité qui n’est qu’une souffrance ajoutée aux autres souffrances.

– Tu n’es pas encore comme je te veux, dit Mothril en voyant le roi succomber sous le poids de la fatigue, il faut que je te débarrasse de cette doña Padilla que tu n’aimes plus, à ce que tu prétends, et que cependant tu ne peux pas quitter.

Et il laissa retomber le rideau qu’il avait soulevé, pour regarder dans le jardin.

– Allons, se dit Maria Padilla, une dernière tentative à faire, mais prompte, mais décisive, et avant que cette femme, car c’est une femme sans doute qu’il regardait à travers la jalousie, n’ait pris de l’influence sur son cœur.

Et elle donna ses ordres à ses gens qui, dès le matin, menèrent grand bruit dans le palais.

 

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Quand le roi s’éveilla et remonta chez lui, il entendit dans les cours les piétinements des mules et des chevaux, et dans les corridors les pas pressés des femmes et des pages.

Il allait s’enquérir des causes de ce mouvement, lorsque sa porte s’ouvrit, et Maria Padilla parut sur le seuil.

– Qu’attendent ces chevaux et que veulent tous ces serviteurs affairés, madame ? demanda don Pedro.

– C’est mon départ qu’ils attendent, sire, mon départ que j’ai fait préparer le plus tôt que j’ai pu, pour épargner à Votre Altesse la présence d’une femme qui ne peut plus rien pour son bonheur. D’ailleurs, c’est aujourd’hui que mon ennemi arrive, et comme votre intention serait sans doute, dans l’épanchement de la tendresse fraternelle, de me sacrifier à lui, je lui cède la place, car je me dois à mes enfants, qui, puisque leur père les oublie, ont besoin deux fois de leur mère.

Maria Padilla passait pour la plus belle femme de l’Espagne ; telle était son influence sur don Pedro, que les chroniqueurs contemporains,

 

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convaincus que la beauté, si parfaite qu’elle soit, ne peut atteindre à une telle puissance, ont préféré attribuer cette influence à la magie, au lieu d’en chercher les causes dans les charmes naturels de la magicienne.

Telle qu’elle était, belle de ses vingt-cinq ans, riche de son titre de mère, avec ses longs cheveux noirs retombant sur la simple robe de laine qui, selon la mode du quatorzième siècle, modelait ses bras, ses épaules et son sein, elle résumait pour don Pedro, non pas tout ce qu’il avait rêvé, mais tout ce qu’il avait ressenti d’amour réel et de douces pensées ; c’était la fée de la maison, la fleur de l’âme, l’écrin des souvenirs heureux. Le roi la regarda tristement.

– Cela m’étonnait, dit-il, que vous ne m’eussiez pas déjà quitté, Maria ; il est vrai que vous avez bien choisi votre moment, celui où mon frère Henri se révolte, celui où mon frère Frédéric me trahit, celui où le roi de France me va sans doute faire la guerre. Il est vrai que les femmes n’aiment pas le malheur.

– Êtes-vous malheureux ? s’écria doña Padilla,

 

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en faisant trois pas et en tendant ses deux mains vers don Pedro, en ce cas, je reste, cela me suffit, autrefois j’eusse demandé : Pedro, si je reste, seras-tu heureux ?

De son côté, le roi avait penché son corps en avant, de sorte qu’une des deux belles mains de Maria tomba dans les siennes. Il était dans un de ces moments où le cœur profondément blessé éprouve le besoin de se cicatriser par un peu d’amour. Il porta cette main à ses lèvres.

– Vous avez tort, Maria, dit-il, je vous aime ; seulement, pour que vous trouvassiez un amour qui correspondît au vôtre, il vous eût fallu aimer un autre homme qu’un roi.

– Vous ne voulez donc pas que je parte ? demanda Maria Padilla avec cet adorable sourire qui faisait oublier à don Pedro le reste de l’univers.

– Non, dit le roi, si toutefois vous consentez à partager ma fortune à venir, comme vous avez partagé ma fortune passée.

Alors, de la place même où elle était, et par la

 

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fenêtre ouverte, d’un de ces gestes de reine qui eussent fait croire que Maria était née au pied d’un trône, la belle statue fit signe à cette nuée de serviteurs prêts à partir de rentrer dans les appartements.

En ce moment Mothril entra. Cette conférence trop prolongée de don Pedro avec sa maîtresse l’inquiétait.

– Qu’y a-t-il ? demanda don Pedro impatient.

– Il y a, sire, répondit le More, que votre frère don Frédéric arrive, et que l’on aperçoit son escorte sur la route de Portugal.

À cette nouvelle, une telle expression de haine jaillit en éclairs des yeux du roi, que Maria Padilla vit bien qu’elle n’avait rien à craindre de ce côté, et après avoir tendu son front à don Pedro, qui y posa ses lèvres pâles, elle rentra chez elle en souriant.

 

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VIII

 

Comment le grand-maître entra dans l’Alcazar

de Séville, où l’attendait le roi don Pedro.

 

En effet, comme venait de le dire Mothril, le grand-maître s’avançait vers Séville ; il atteignit les portes vers midi, c’est-à-dire vers le milieu de la plus forte chaleur du jour.

Les cavaliers qui formaient son escorte, Mores et chrétiens, étaient couverts de poussière, et la sueur baignait le flanc des mules et des chevaux. Le grand-maître jeta un regard sur les murailles de la ville qu’il croyait voir couvertes de soldats et de peuple, comme c’est l’habitude dans les jours de fêtes, mais il n’y vit que des sentinelles qu’on avait coutume d’y voir dans les temps ordinaires.

– Faut-il prévenir le roi ? demanda un des officiers de don Frédéric, en s’apprêtant à prendre

 

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les devants si le prince l’ordonnait.

– Ne vous inquiétez pas, dit don Frédéric avec un triste sourire, le More est parti devant, et mon frère est prévenu. D’ailleurs, ajouta-t-il avec un accent amer, ne savez-vous pas qu’il y a des tournois et des fêtes à Séville à l’occasion de mon arrivée ?

Les Espagnols regardaient avec étonnement autour d’eux, car rien n’indiquait ces tournois promis et ces fêtes commandées. Tout était triste et sombre au contraire ; ils interrogèrent les Mores, mais les Mores ne répondirent point.

Ils entrèrent dans la ville ; portes et fenêtres étaient fermées, comme c’est l’habitude en Espagne au moment des grandes chaleurs ; on ne voyait dans les rues, ni peuple, ni apprêts, et l’on n’entendait d’autre bruit que celui des portes qui s’ouvraient pour donner passage à quelque dormeur en retard, curieux de savoir, avant de faire sa sieste, quelle était cette troupe de cavaliers qui entraient dans la ville, à cette heure où, en Espagne, les Mores eux-mêmes, ces enfants du soleil cherchaient l’ombre des bois ou

 

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la fraîcheur de la rivière.

Les cavaliers chrétiens marchaient les premiers ; les Mores, plus nombreux du double, car plusieurs troupes s’étaient successivement jointes à la première, formaient l’arrière-garde.

Don Frédéric examinait toutes ces manœuvres ; cette ville, qu’il s’attendait à voir vivante et joyeuse, et qu’il trouvait au contraire morne et silencieuse comme un tombeau, avait déjà donné à son cœur de terribles soupçons. Un officier s’approcha de lui, et se penchant à son oreille :

– Seigneur, dit-il, avez-vous remarqué que derrière nous on a fermé la porte par laquelle nous sommes entrés ?

Le grand-maître ne répondit rien, on continua d’avancer, et bientôt on découvrit l’alcazar. Mothril attendait à la porte avec quelques officiers de don Pedro. Ils avaient le visage bienveillant.

La troupe si impatiemment attendue entra aussitôt dans les cours de l’alcazar, dont les

 

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portes, comme celles de la ville, se refermèrent sur elle.

Mothril avait suivi le prince avec tous les signes du plus profond respect.

Au moment où il mit pied à terre, il s’approcha de lui et lui dit :

– Vous savez, monseigneur, qu’il n’est point d’usage qu’on entre dans le palais avec des armes. Voulez-vous que je fasse porter votre épée dans votre appartement ?

La colère de don Frédéric, si longtemps contenue, semblait n’attendre que cette occasion pour éclater.

– Esclave, dit-il, la servilité t’a-t-elle si fort abruti que tu ne saches plus reconnaître tes princes et respecter tes maîtres ? Depuis quand le grand-maître de Saint-Jacques de Calatrava, qui a le droit d’entrer casqué et éperonné dans les églises et de parler tout armé à Dieu, n’a-t-il donc plus le droit d’entrer armé au palais, et de parler l’épée au fourreau à son frère !

Mothril écouta avec respect et courba la tête

 

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avec humilité.

– Monseigneur a dit la vérité, répondit-il, et son très humble serviteur avait oublié, non pas qu’il fût prince, mais qu’il fût grand-maître de l’ordre de Calatrava. Tous ces privilèges sont coutumes chrétiennes, et il n’est pas étonnant qu’un pauvre mécréant comme moi les ignore ou les oublie.

En ce moment un autre officier s’approcha de don Frédéric.

– Est-il vrai, seigneur, dit-il, que vous ordonniez que nous vous quittions !

– Qui a dit cela ? demanda le grand-maître.

– Un des gardes de la porte.

– Et vous lui avez répondu !

– Que nous n’avions d’ordres à recevoir que de notre seigneur don Frédéric.

Le prince hésita un instant : il se voyait jeune, il se sentait vigoureux, il se savait brave ; enfin, il était assez bien entouré pour faire une longue défense.

 

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– Seigneur, continua l’officier, voyant que son maître se consultait, dites un mot, faites un signe, et nous vous tirerons de cette embûche où vous êtes tombé ; nous sommes ici trente qui portons la lance, le poignard et l’épée.

Don Frédéric regarda Mothril, – il surprit un sourire sur ses lèvres et suivit la direction de son regard. Sur les terrasses qui entouraient la cour, on voyait des archers, des arbalétriers, leurs arcs et leurs arbalètes à la main.

– Je ferais égorger ces braves gens, se dit à lui-même don Frédéric, – non, puisque c’est à moi seul qu’on en veut, entrons seul.

Le grand-maître se tourna calme et assuré vers ses compagnons :

– Retirez-vous, mes amis, dit-il ; je suis dans le palais de mon frère et de mon roi ; – la trahison n’habite pas de pareilles demeures, – et, si je me trompe, rappelez-vous que j’ai été prévenu qu’on me trahissait et que je n’ai pas voulu le croire.

Les soldats de don Frédéric s’inclinèrent et sortirent un à un. Don Frédéric se trouva seul

 

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alors avec les Mores et les gardes du roi don Pedro.

– Et maintenant, dit-il en se tournant vers Mothril, je veux voir mon frère.

– Seigneur, votre désir va être accompli, répondit le More, car le roi vous attend avec impatience.

Il s’effaça pour que le prince pût monter l’escalier de l’alcazar.

– Où est mon frère ? demanda le grand-maître.

– Dans l’appartement de la terrasse.

C’était un appartement voisin de celui qu’habitait ordinairement don Frédéric. En passant devant la porte du sien, le grand-maître s’arrêta un instant.

– Ne puis-je entrer chez moi, dit-il, et me reposer un instant avant de paraître devant mon frère ?

– Monseigneur, répondit Mothril, quand Votre Altesse aura vu le roi, elle se reposera alors tout à son aise et tant que bon lui semblera.

 

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Il se fit alors un mouvement parmi les Mores qui suivaient le prince. Frédéric se retourna.

– Le chien... murmurèrent les Mores.

En effet, le fidèle Allan, au lieu de suivre le cheval à l’écurie, avait suivi son maître, comme s’il eût pu deviner le danger qui le menaçait.

– Le chien est à moi, dit don Frédéric.

Les Mores s’écartèrent, moins encore par respect que par crainte, et le chien, joyeux, vint appuyer ses deux pattes contre la poitrine de son maître.

– Oui, dit-il, je te comprends, et tu as raison. Fernand est mort, Agénor est loin d’ici, et tu es le seul ami qui me reste.

– Monseigneur, dit Mothril avec son sourire ironique, est-il aussi dans les privilèges du grand-maître de Saint-Jacques d’entrer dans les appartements du roi suivi de son chien ?

Un flot sombre passa sur le front de don Frédéric. Le More était près de lui ; don Frédéric avait la main sur son poignard ; une décision prompte, un mouvement rapide, et il était vengé

 

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de cet esclave railleur et insolent.

– Non, dit-il en lui-même, la majesté du roi est dans tous ceux qui l’entourent : n’attentons point à la majesté du roi.

Il ouvrit froidement la porte de son appartement, et il fit signe à son chien d’y entrer.

Le chien obéit.

– Attends-moi, Allan, dit-il.

Le chien se coucha sur une peau de lion. Le grand-maître ferma la porte. En ce moment, on entendit une voix qui criait :

– Mon frère ! où est donc mon frère ?

Don Frédéric reconnut la voix du roi, et s’avança vers le point de l’appartement d’où venait cette voix.

Don Pedro sortant du bain, pâle encore de sa nuit sans sommeil, grondant d’une sourde colère, fixa un regard sévère sur le jeune homme qui se prosternait devant lui.

– Me voici, mon roi et mon frère, dit-il ; vous m’avez appelé, et me voici. Je suis venu en toute

 

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hâte pour vous voir, et pour vous souhaiter toute prospérité.

– Comment cela est-il possible, grand-maître, répondit don Pedro, et ne dois-je pas m’étonner que vos paroles soient si peu d’accord avec vos actions ? Vous me souhaitez toutes sortes de prospérités, dites-vous, et vous conspirez avec mes ennemis ?

– Seigneur, je ne vous comprends pas, dit don Frédéric en se relevant, car du moment où on l’accusait, il ne voulait pas rester une seconde de plus à genoux. – Est-ce bien à moi que s’adressent ces paroles ?

– Oui, à vous-même, don Frédéric, grand-maître de Saint-Jacques.

– Sire, vous m’appelez donc traître, alors ?

– Oui ? car traître vous êtes, répondit don Pedro.

Le jeune homme pâlit, mais se contint.

– Pourquoi cela, mon roi ? dit-il avec un accent de douceur infinie. Je ne vous ai jamais offensé, volontairement du moins ; tout au

 

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contraire, dans plusieurs rencontres, et particulièrement dans la guerre contre les Mores, aujourd’hui vos amis, j’ai manié une épée qui était bien lourde pour mon bras qui était encore si jeune.

– Oui, les Mores sont mes amis ! s’écria don Pedro, et il m’a bien fallu choisir mes amis parmi les Mores, puisque dans ma famille je n’ai trouvé que des ennemis.

Don Frédéric se relevait plus fier et plus intrépide à mesure que les reproches du roi devenaient plus injustes et plus outrageants.

– Si vous parlez de mon frère Henri, dit-il, je n’ai rien à répondre, et cela ne me regarde pas. Mon frère Henri s’est rebellé contre vous, mon frère Henri a eu tort, car vous êtes notre seigneur légitime et par l’âge et par la naissance ; mais mon frère Henri veut être roi de Castille et on dit que l’ambition fait tout oublier ; moi, je ne suis pas ambitieux, et ne prétends rien. Je suis grand-maître de Saint-Jacques : si vous en savez un plus digne que moi, je suis prêt à résigner ma charge entre ses mains.

 

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Don Pedro ne répondit pas.

– J’ai conquis Coïmbre sur les Mores, et je m’y suis enfermé comme dans ma propriété. Personne n’a de droit sur ma ville. Voulez-vous Coïmbre, mon frère, c’est un bon port.

Don Pedro ne répondit point davantage.

– J’ai une petite armée, reprit don Frédéric. Mais je l’ai réunie sous votre bon plaisir. Voulez-vous mes soldats pour combattre vos ennemis ?

Don Pedro continuait de garder le silence.

– Je n’ai de bien que le bien de ma mère, doña Éléonore de Guzman, et les trésors que j’ai conquis sur les Mores. Voulez-vous mon argent ? mon frère.

– Ce n’est ni ta charge, ni ta ville, ni tes soldats, ni ton trésor que je veux, dit don Pedro, ne pouvant plus se contenir à la vue du calme du jeune homme, c’est ta tête.

– Ma vie est à vous comme tout le reste, mon roi ; je ne la défendrai pas plus que je n’eusse défendu le reste. Seulement pourquoi prendre la tête quand le cœur est innocent !

 

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– Innocent ! reprit don Pedro. Connais-tu une Française qui s’appelle Blanche de Bourbon ?

– Je connais une Française qui s’appelle Blanche de Bourbon, et je la respecte comme ma reine et comme ma sœur.

– Eh bien ! voila ce que je voulais dire, reprit don Pedro ; c’est que tu tiens pour ta reine et ta sœur, l’ennemie de ton frère et de ton roi.

– Sire, dit le grand-maître, si vous appelez ennemi celui que vous avez offensé et qui conserve dans son cœur le souvenir de son injure, la personne dont vous parlez est peut-être votre ennemie. Mais, sur mon âme, autant vaudrait dire qu’elle est votre ennemie aussi, la gazelle que vous avez blessée d’une flèche, et qui fuit blessée.

– J’appelle mon ennemie quiconque soulève mes villes, – et cette femme a soulevé Tolède. – J’appelle mon ennemie quiconque arme mes frères comme moi, – et cette femme a armé contre moi mon frère, non pas mon frère Henri l’ambitieux, comme tu l’appelais tout à l’heure, mais mon frère don Frédéric, l’hypocrite et

 

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l’incestueux.

– Mon frère, je vous jure...

– Ne jure pas, tu te parjurerais.

– Mon frère...

– Connais-tu cela ? – dit don Pedro, tirant la lettre du grand-maître de la gibecière de Fernand.

À cette vue, qui lui prouvait que Fernand avait été assassiné, à cette preuve de son amour tombée entre les mains du roi, don Frédéric sentit que la force lui manquait. Il fléchit le genou devant don Pedro, et demeura un instant la tête inclinée sous le poids des malheurs qu’il prévoyait. Un murmure d’étonnement courut dans le groupe de courtisans placés à l’extrémité de la galerie ; Frédéric, à genoux devant son frère, suppliait évidemment son roi ; or, s’il le suppliait, c’est qu’il était coupable, ils ne songeaient pas qu’il pût supplier pour un autre.

– Seigneur, dit don Frédéric, je prends Dieu à témoin que je suis innocent de ce que vous me reprochez.

– C’est donc à Dieu que tu vas le dire, reprit le

 

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roi ; car, pour moi, je ne te crois pas.

– Ma mort laverait une souillure, dit le grand-maître ; que sera-ce donc quand je serai pur de crime ?

– Pur de crime ! s’écria le roi don Pedro ; et comment appelles-tu donc ceci ?

Et, emporté par la colère, le roi souffleta le visage de son frère avec la lettre qu’il avait écrite à Blanche de Bourbon.

– C’est bien, dit Frédéric en faisant un pas en arrière ; tuez-moi et ne m’outragez pas ! Je sais depuis longtemps que les hommes deviennent des lâches à force de vivre avec les courtisanes et les esclaves !... Roi, tu es un lâche ! car tu as insulté un prisonnier !

– À moi ! cria don Pedro ; à moi, mes gardes ! qu’on l’emmène et qu’on le tue.

– Un moment, interrompit don Frédéric en étendant la main vers son frère avec majesté, tout furieux que tu sois, tu vas t’arrêter devant ce que je vais te dire. Tu as soupçonné une femme innocente, tu as outragé le roi de France en la

 

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soupçonnant ; mais tu n’offenseras pas Dieu à plaisir. Or, je veux prier Dieu avant que tu m’assassines ; je veux une heure pour m’entretenir avec mon maître suprême. Je ne suis pas un More, moi !

Don Pedro était presque fou de rage. Cependant il se contint, car on le regardait.

– C’est bien, tu auras une heure, lui dit-il ; va !

Tous ceux qui assistaient à cette scène étaient glacés de crainte. Les yeux du roi flamboyaient ; mais de ceux de don Frédéric jaillissaient aussi des éclairs.

– Sois prêt dans une heure ! lui cria don Pedro au moment où il sortait de la chambre.

– Sois tranquille, je mourrai toujours trop tôt pour toi, puisque je suis innocent, répondit le jeune homme.

Il resta une heure enfermé chez lui sans que personne approchât, face à face avec le Seigneur ; puis, comme cette heure était écoulée, et que les bourreaux n’avaient point paru, il sortit dans la galerie et cria :

 

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– Tu me fais attendre, seigneur don Pedro ; l’heure est passée.

Les bourreaux entrèrent.

– De quelle mort dois-je périr ? demanda le prince.

Un des bourreaux tira son épée.

Frédéric examina cette épée en passant son doigt sur le tranchant.

– Prenez la mienne, dit-il en tirant son épée hors du fourreau, elle coupe mieux.

Le soldat prit l’épée.

– Quand vous serez prêt, grand-maître, dit-il.

Frédéric fit signe aux soldats d’attendre un instant ; puis, s’approchant d’une table, il écrivit quelques lignes sur un parchemin, roula ce parchemin et le prit entre ses dents.

– Qu’est-ce que ce parchemin ? demanda le soldat.

C’est un talisman qui me rend invulnérable, dit don Frédéric ; frappe maintenant, je te brave.

Et le jeune prince, dépouillant son cou,

 

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relevant ses longs cheveux sur le haut de sa tête, s’agenouilla les mains jointes et le sourire sur les lèvres.

– Crois-tu à la puissance de ce talisman ? demanda tout bas un soldat à celui qui allait frapper.

– Nous allons bien voir, répondit celui-ci.

– Frappe ! dit Frédéric.

L’épée flamboya aux mains de l’exécuteur ; un éclair jaillit de la lame, et la tête du grand-maître, détachée d’un seul coup, roula sur le plancher.

En ce moment, un hurlement épouvantable perça les voûtes du palais.

Le roi, qui écoutait à sa porte, s’enfuit épouvanté. Les bourreaux s’élancèrent hors de la chambre. Il ne resta plus sur la place que du sang, une tête séparée du corps, et un chien qui, brisant une porte, vint se coucher près de ces tristes débris.

 

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