Le bâtard de Mauléon 1

Alexandre Dumas · Chapitre 3 sur 5 · partie 2/3

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Le bâtard de Mauléon 1

Chapitre IX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– C’est bien, madame, dit le soldat ; et il tira de sa poche un cordon de soie long, flexible, et à l’extrémité duquel il fit un nœud coulant.

Cette froide cruauté révolta la reine.

– Oh ! s’écria-t-elle, comment le roi don Pedro a-t-il pu trouver dans tout son royaume un Espagnol qui acceptât cette infâme mission ?

– Je ne suis pas Espagnol : je suis More ! dit le soldat en relevant la tête et en écartant le capuchon blanc qui lui voilait le visage.

– Mothril ! s’écria-t-elle : Mothril, le fléau de l’Espagne !...

– Homme d’un sang illustre, madame, reprit le More en riant, et qui ne déshonorera pas la tête de sa reine en la touchant.

Et il fit un pas vers Blanche, le cordon fatal à la main. L’instinct de la vie fit que la jeune femme se recula de l’assassin d’un pas égal à celui qu’il avait fait pour s’approcher d’elle.

– Oh ! vous ne me tuerez pas ainsi sans prière,

 

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et en état de péché ! s’écria Blanche.

– Madame, reprit le féroce messager, vous n’êtes pas en état de péché, puisque vous vous dites innocente.

– Misérable ! qui oses insulter ta reine avant de l’égorger... Oh ! lâche ! que n’ai-je là quelqu’un de mes braves Français pour me défendre !

– Oui, dit Mothril en riant, mais malheureusement vos braves Français sont de l’autre côté des monts Pyrénéens ; et à moins que votre Dieu ne fasse un miracle...

– Mon Dieu est grand ! s’écria Blanche. – À moi ! chevalier ! à moi !

Et elle s’élança vers la porte ; mais avant qu’elle n’en eût atteint le seuil, Mothril avait lancé le cordon, qui s’arrêta sur ses épaules. Alors il tira le lacet à lui, et ce fut en ce moment que la reine, en sentant le froid collier qui lui serrait la gorge, poussa le lamentable cri. Ce fut alors aussi que Mauléon, oubliant les conseils de son écuyer, se précipita du côté d’où venait la

 

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voix de la reine.

– Au secours ! cria la jeune femme d’une voix étranglée en se débattant sur le parquet.

– Appelle, appelle, dit le More serrant le lacet auquel la malheureuse prisonnière se cramponnait de ses deux mains crispées, appelle, et nous verrons qui viendra à ton secours, de ton Dieu ou de ton amant.

Tout à coup des éperons résonnèrent dans le corridor, puis sur le seuil de la porte apparut le chevalier devant le More stupéfait.

La reine poussa un gémissement mêlé de joie et de souffrance. Agénor leva son épée, mais Mothril d’un bras vigoureux força la reine de se relever et se fit un bouclier de son corps.

Les gémissements de la malheureuse s’étaient changés en un râle sourd et étouffé, ses bras étaient tordus par la violence de la douleur et ses lèvres bleuissaient.

– Kebir ! criait Mothril en arabe, Kebir ! à mon secours !

Et il se couvrait à la fois du corps de la reine et

 

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d’un de ces redoutables cimeterres, dont la courbe intérieure lorsqu’elle saisit une tête, la tranche et la fait voler comme la faucille un épi.

– Ah ! mécréant, s’écria Agénor, tu veux tuer une fille de France !

Et par dessus la tête de la reine, il essaya de frapper Mothril de son épée.

Mais au même instant, il se sentit saisi par le milieu du corps et courbé en arrière par Kebir, dont les deux bras lui faisaient une ceinture de fer.

Il se retourna vers ce nouvel antagoniste, mais c’était un temps précieux perdu. La reine était retombée sur ses genoux ; elle ne criait, elle ne gémissait plus, elle ne râlait plus. Elle semblait morte.

Kebir cherchait des yeux sur le chevalier une place où, en desserrant les bras une seconde, il pût enfoncer son poignard, qu’il tenait entre ses dents.

Cette scène avait pris moins de temps à arriver au point où nous en sommes que n’en met l’éclair

 

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à briller et à disparaître. C’était le temps qu’il avait fallu à Musaron pour suivre son maître et pour arriver à son tour à la chambre de la reine.

Il arriva.

Le cri qu’il poussa en voyant ce qui se passait, instruisit Agénor du renfort inattendu qui lui venait.

– La reine d’abord ! dit le chevalier, toujours étreint par le robuste Kebir.

Il se fit un court instant de silence, puis Mauléon entendit un sifflement qui passait à son oreille, puis il sentit les bras du More qui se relâchaient.

La flèche lancée par l’arbalète de Musaron venait de lui traverser la gorge.

– Vite à la porte ! cria Agénor, ferme toute communication : moi je vais tuer le brigand !

En secouant le cadavre de Kebir, attaché à lui par un reste d’étreinte et qui tomba lourdement sur le parquet, il bondit vers Mothril ; et avant que celui-ci eût le temps de se relever et de se mettre en défense, il le frappa d’un coup si

 

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violent que la lourde épée coupa la double maille de fer qui garantissait sa tête et entama le crâne. Les yeux du More s’obscurcirent, son sang noir et épais inonda sa barbe, et il tomba sur Blanche, comme s’il eût voulu de ses dernières convulsions étouffer encore sa victime.

Agénor écarta le More d’un coup de pied, et se penchant vers la reine, desserra vivement le lacet presque entièrement caché dans les chairs. Un long soupir indiqua seul que la reine n’était pas morte : mais toute sa personne semblait déjà paralysée.

– À nous la victoire ! cria Musaron. Seigneur, prenez la jeune dame par la tête, moi je vais la prendre par les pieds, et nous l’allons enlever ainsi.

Comme si elle eût entendu ces mots, comme si elle eût voulu venir en aide à ses libérateurs, la reine se souleva par un mouvement convulsif, et la vie remonta à ses lèvres.

– Inutile, inutile, dit-elle ; laissez-moi ; je suis déjà plus d’à moitié dans la tombe. Une croix seulement ; que je meure en baisant le symbole

 

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de notre rédemption.

Agénor lui donna à baiser la poignée de son épée qui formait une croix.

– Hélas ! hélas ! dit la reine ; à peine descendue du ciel, voilà que j’y remonte déjà, voilà que je retourne parmi les vierges mes compagnes. Dieu me pardonnera, car j’ai bien aimé, car j’ai bien souffert.

– Venez, venez, dit le chevalier ; il est temps encore, nous vous sauverons.

Elle saisit la main d’Agénor.

– Non, non ! dit-elle, tout est fini pour moi. Vous avez fait tout ce que vous pouviez faire. Fuyez, quittez l’Espagne, retournez en France, allez trouver ma sœur, racontez-lui tout ce que vous avez vu, et qu’elle nous venge. Moi, je vais dire à don Frédéric combien vous êtes un ami noble et fidèle.

Et détachant de son doigt une bague qu’elle donna au chevalier :

– Vous lui rendrez cette bague, dit-elle, c’est celle qu’elle m’a donnée au moment de mon

 

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départ, au nom de son mari le roi Charles.

Et se soulevant une seconde fois vers la croix de l’épée d’Agénor, elle expira au moment où elle touchait le fer symbolique de ses lèvres.

– Seigneur, cria Musaron l’oreille tendue vers le corridor, ils viennent, ils courent, ils sont nombreux.

– Il ne faut pas qu’on trouve le corps de ma reine confondu parmi les égorgeurs, dit Agénor. Aide-moi, Musaron.

Et il prit le cadavre de Blanche, l’assit majestueusement sur sa chaise de bois sculpté et lui posa le pied sur la tête sanglante de Mothril, comme les peintres et les sculpteurs ont posé le pied de la Vierge sur la tête brisée du serpent.

– Et maintenant, partons, dit Agénor, si toutefois nous ne sommes pas cernés.

Deux minutes après, les deux Français se retrouvaient sous la voûte du ciel, et reprenant le chemin du sycomore, voyaient le cadavre de la sentinelle qui, dans la même attitude et toujours soutenu par le mur contre lequel il était appuyé,

 

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semblait veiller encore avec ses grands yeux sans regard que la mort avait oublié de fermer.

Ils étaient déjà de l’autre côté du fossé quand l’agitation des torches et un redoublement de cris leur apprirent que le secret de la tour était découvert.

 

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XII

 

Comment le bâtard de Mauléon partit pour la

France, et ce qui lui arriva en chemin.

 

Agénor prit, pour retourner en France, le même chemin à peu près qu’il avait pris pour venir en Espagne. Seul, et par conséquent n’inspirant aucune crainte ; pauvre, et par conséquent n’inspirant aucune envie, il espérait s’acquitter avec bonheur de la mission dont la reine mourante l’avait chargé ; cependant, il fallait se défier sur la route.

D’abord des lépreux qui, disait-on, empoisonnaient les fontaines avec un mélange de cheveux graissés de têtes de couleuvres et de pattes de crapaud.

Puis, des Juifs alliés avec les lépreux, et généralement, hommes ou choses, avec tout ce qui pouvait faire du tort ou du mal aux chrétiens.

 

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Puis, du roi de Navarre, ennemi du roi de France, et par conséquent des Français.

Puis, des Jacques qui, après avoir longtemps remué le peuple contre la noblesse, en étaient enfin arrivés à soulever le fléau et la fourche contre l’armure.

Puis, de l’Anglais posté traîtreusement à tous les bons coins de ce beau royaume de France, à Bayonne, à Bordeaux, en Dauphiné, en Normandie, en Picardie, dans les faubourgs de Paris même au besoin, enfin des Grandes compagnies, réunions hétérogènes résumant tout cela, fournissant contre le voyageur, contre la propriété, contre l’habitant, contre la beauté, contre la puissance, contre la richesse, un contingent éternellement affamé de lépreux, de Juifs, de Navarrais, d’Anglais, de Jacques, sans compter toutes les autres contrées de l’Europe qui semblaient avoir fourni à chaque bande parcourant et désolant la France, un échantillon de la plus chétive et de la plus mauvaise part de sa population. Il y avait jusqu’à des Arabes dans ces Grandes compagnies si heureusement et si

 

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richement bariolées : seulement, par esprit de contradiction, ils s’étaient faits chrétiens, ce qui leur était bien permis, puisque de leur côté les chrétiens s’étaient faits Arabes.

À part ces inconvénients dont nous n’avons encore donné qu’un insuffisant programme, Agénor voyageait le plus tranquillement du monde.

C’était pour le voyageur de ce temps-là une obligation d’étudier, de suivre et d’imiter la manœuvre du friquet pillard. Il ne fait pas un bond, pas un vol, pas un mouvement sans tourner la tête avec rapidité vers les quatre points cardinaux, pour voir s’il n’apercevra pas soit un fusil, soit un filet, soit une fronde, soit un chien, soit un enfant, soit un rat, soit un autour.

Musaron était ce friquet inquiet et pillard ; il avait été chargé par Agénor de la direction de la bourse, il n’aurai pas voulu que sa médiocrité fort peu dorée se changeât en une nullité absolue.

Donc, il devinait de loin les lépreux, flairait les Juifs à cinq cents pas, voyait les Anglais dans chaque buisson, saluait les Navarrais avec

 

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politesse, montrait son long couteau et sa courte arbalète aux Jacques ; quant aux Grandes compagnies, il les redoutait bien moins que Mauléon, ou plutôt il ne les redoutait pas du tout ; car, disait-il à son maître, si l’on nous fait prisonniers, seigneur, eh bien ! nous nous engagerons nous-mêmes dans ces Grandes compagnies pour nous racheter, et nous paierons notre liberté avec la liberté que nous aurons volée aux autres.

– Tout cela sera bel et bien quand j’aurai accompli ma mission, disait Agénor ; alors il arrivera ce qui plaira à Dieu, mais en attendant, je désire qu’il lui plaise qu’il ne nous arrive rien.

Ils traversèrent ainsi, sans encombre, le Roussillon, le Languedoc, le Dauphiné, le Lyonnais, et parvinrent jusqu’à Châlon-sur-Saône. L’impunité les perdit : convaincus qu’il ne leur arriverait plus rien, si près qu’ils étaient du port, ils se hasardèrent à voyager une nuit, et le matin de cette nuit-là, au point du jour, ils tombèrent dans une embuscade si nombreuse et si bien tendue, qu’il n’y avait pas moyen de

 

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résister ; aussi, le prudent Musaron mit-il la main sur le bras de son maître au moment où il allait inconsidérément tirer son épée du fourreau, de sorte qu’ils furent pris sans coup férir. Ce qu’ils avaient le plus redouté, ou plutôt ce que le chevalier avait le plus redouté, leur arrivait ; ils étaient, Musaron et lui, au pouvoir d’un capitaine de compagnie, messire Hugues de Caverley, c’est-à-dire d’un homme qui était à la fois Anglais de naissance, juif d’esprit, Arabe de caractère, Jacques de goût, Navarrais pour l’astuce, et presque lépreux par dessus tout cela, car il avait fait la guerre dans des pays tellement chauds, disait-il, qu’il s’était accoutumé à la chaleur au point de ne plus pouvoir quitter son armure et ses gantelets de fer.

Quant à ses détracteurs, et le capitaine, comme tous les gens d’un mérite transcendant, en avait beaucoup, ils disaient tout simplement que s’il n’ôtait point son armure, et s’il gardait ses gantelets, c’était pour ne point communiquer à ses nombreux amis la fâcheuse maladie qu’il avait eu le malheur de rapporter d’Italie.

 

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On conduisit immédiatement Musaron et le chevalier devant ce chef. C’était un gaillard qui voulait tout voir et tout interroger par lui-même ; car, dans ce temps de danger, il prétendait toujours que ses gens pourraient laisser passer quelque prince déguisé en manant, et qu’il perdrait encore occasion de faire fortune.

En un instant, il fut donc au courant des affaires de Mauléon, affaires avouables, bien entendu ; quant à la mission de la reine Blanche, il va sans dire qu’il n’en fut pas question d’abord. On parla rançon, voilà tout.

– Excusez-moi, dit Caverley, j’étais là sur le chemin comme l’araignée sous une poutre. J’attendais quelqu’un ou quelque chose, vous êtes venu, je vous ai pris ; mais c’est sans intention méchante contre vous ; hélas ! depuis que le roi Charles V est régent, c’est-à-dire depuis la fin de la guerre, nous ne gagnons plus notre vie. Vous êtes un charmant cavalier, et je vous laisserais courtoisement aller si nous vivions en temps ordinaire ; mais dans les temps de famine, voyez-vous, on ramasse les miettes.

 

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– Voici les miennes, dit Mauléon en montrant le fond de sa bourse au partisan. Je vous jure maintenant sur Dieu et sur la part qu’il me fera, j’espère, en paradis, que ni en terres, ni en argent, ni en quoi que ce soit, je ne possède autre chose. Ainsi, à quoi vous servirais-je ? Laissez-moi donc aller.

– D’abord, mon jeune ami, répondit le capitaine Caverley en examinant la vigoureuse nature et l’air martial du chevalier, d’abord vous serviriez à faire un effet superbe au premier rang de notre compagnie, ensuite vous avez votre cheval, votre écuyer ; mais ce n’est pas tout cela qui fait de vous une prise bien précieuse pour moi.

– Et quelle malheureuse circonstance, demanda Agénor, me donne donc une si grande valeur à vos yeux, je vous prie ?

– Vous êtes chevalier, n’est-ce pas ?

– Oui, et armé à Narbonne de la main d’un des premiers princes de la chrétienté.

– Donc vous êtes pour moi un otage précieux,

 

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puisque vous avouez que vous êtes chevalier.

– Un otage ?

– Sans doute : que le roi Charles V prenne un de mes hommes, un de mes lieutenants, et veuille le faire brancher. Je le menace de vous faire brancher aussi, et cela le retient. Si malgré cette menace il le fait brancher réellement, je vous fais brancher à votre tour, et cela le vexe d’avoir un gentilhomme pendu. Mais pardon, ajouta Caverley, je vois là à votre main un bijou que je n’avais pas remarqué, quelque chose comme une bague. Peste ! montrez-moi donc cela, chevalier. Je suis amateur des choses bien travaillées, moi, surtout quand le précieux de la matière ajoute encore à la valeur de l’exécution.

Mauléon reconnut facilement dès lors à qui il avait affaire. Le capitaine Caverley était un de ces conducteurs de bande ; il s’était fait chef de brigands, ne voyant plus, comme il le disait lui-même, rien à faire en continuant honnêtement son métier de soldat.

– Capitaine, dit Agénor en retirant sa main, respectez-vous quelque chose au monde ?

 

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– Tout ce dont j’ai peur, répondit le condottiere : Il est vrai que je n’ai peur de rien.

– C’est fâcheux, dit froidement Agénor, sans quoi cette bague qui vaut...

– Trois cents livres tournois, interrompit Caverley en jetant un simple regard sur le joyau, au poids de l’or et sans compter la façon.

– Eh bien ! cette bague, capitaine, qui, de votre aveu, vaut trois cents livres tournois, voilà tout, si vous eussiez craint quelque chose, vous en eût rapporté mille.

– Comment cela ? dites, mon jeune ami, on apprend à tout âge, et j’aime à m’instruire, moi.

– Avez-vous au moins une parole, capitaine ?

– Je crois que j’en avais une autrefois ; mais, à force de l’avoir donnée, je n’en ai plus.

– Mais, au moins, vous fiez-vous à celle des autres qui, ne l’ayant jamais donnée, l’ont encore, eux ?

– Je ne me fierai qu’à celle d’un seul homme, et vous n’êtes pas cet homme, chevalier.

 

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– Quel est-il ?

– C’est messire Bertrand Duguesclin ; mais messire Duguesclin répondrait-il pour vous ?

– Je ne le connais pas, dit Agénor, du moins personnellement ; mais tout étranger qu’il me soit, si vous me laissez aller où j’ai besoin, si vous me laissez remettre cette bague à qui elle est destinée, je vous promets, au nom de messire Duguesclin lui-même, non pas mille livres tournois, mais mille écus d’or.

– J’aime mieux comptant les trois cents livres que vaut la bague, dit en riant Caverley, et en étendant la main vers Agénor.

Le chevalier se recula vivement, et s’avançant vers une fenêtre qui donnait sur la rivière :

– Cette bague, dit-il en la tirant de son doigt et en étendant son bras au-dessus de la Saône, est l’anneau de la reine Blanche de Castille, et je le porte au roi de France. Si tu me donnes ta parole de me laisser aller, et je m’y fierai, moi, je te promets mille écus d’or. Si tu me refuses, je jette la bague dans la rivière, et bague et rançon tu

 

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perds tout.

– Oui, mais je te garde, toi, et je te fais pendre.

– Ce qui est un bien mince dédommagement pour un si habile calculateur que tu es ; et la preuve que tu n’estimes pas ma mort au prix de mille écus, c’est que tu ne dis pas non.

– Je ne dis pas non, reprit Caverley, parce que...

– Parce que tu as peur, capitaine ; dis non, et la bague est perdue, et tu me feras pendre après si tu veux. Eh bien ! dis-tu non, dis-tu oui ?

– Ma foi ! s’écria Caverley, frappé d’admiration, voilà ce que j’appelle un joli garçon ; jusqu’à l’écuyer qui n’a pas bougé. Le diable m’emporte ! par la rate de notre saint-père le pape ! je t’aime, chevalier.

– Fort bien, et je t’en suis reconnaissant comme il convient ; mais réponds.

– Que veux-tu que je réponde ?

– Oui ou non, je ne demande pas autre chose, et c’est bientôt dit.

 

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– Eh bien ! oui.

– À la bonne heure, dit le chevalier en remettant la bague à son doigt.

– Mais à une condition, cependant, continua le capitaine.

– Laquelle ?

Caverley allait répondre, quand un violent tumulte appela son attention ; ce tumulte avait lieu à l’extrémité du village, ou plutôt du camp assis au bord de la rivière et tout entouré de forêts. Plusieurs soldats montrèrent leurs têtes effarées à la porte en criant :

– Capitaine, capitaine !

– C’est bien, c’est bien, répondit le condottiere, habitué à ces sortes d’alertes, j’y vais ; puis se retournant vers le chevalier : Toi, dit-il, demeure ici, douze hommes te garderont ; j’espère que c’est de l’honneur que je te fais, hein...

– Soit, dit le chevalier, mais qu’ils ne m’approchent pas ; car au premier pas qu’ils font, je lance la bague dans la Saône.

 

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– Ne l’approchez pas, mais ne le quittez pas non plus, dit Caverley à ses bandits, et saluant le chevalier sans avoir levé un instant la visière de son casque, il se rendit d’un pas qui dénonçait l’insouciance de l’habitude vers l’endroit du camp où le bruit était le plus fort.

Pendant tout le temps de son absence, Mauléon et son écuyer demeurèrent debout près de la fenêtre ; les gardes étaient de l’autre côté de la chambre et se tenaient immobiles devant la porte.

Le tumulte continua quoiqu’il allât en diminuant, enfin il cessa tout à fait, et une demi-heure après sa sortie, Hugues de Caverley reparut emmenant à sa suite un nouveau prisonnier que venait de faire la compagnie, tendue dans le pays comme un filet à alouettes.

Le prisonnier semblait être un gentilhomme de campagne, d’une taille belle et bien prise ; il était armé d’un casque rouillé et d’une cuirasse qui semblait avoir été ramassée par un de ses ancêtres sur le champ de bataille de Roncevaux. Dans cet accoutrement, le premier sentiment qu’il inspirait

 

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était le rire ; mais quelque chose de fier dans sa tenue, de hardi dans sa contenance, qu’il essayait cependant de rendre humble, commandait sinon le respect, du moins la circonspection aux railleurs.

– L’avez-vous bien fouillé ? demanda Caverley.

– Oui, capitaine, répondit un lieutenant allemand à qui Caverley devait l’heureux choix de la position qu’il occupait, choix qui avait été inspiré à celui-ci, non point par la supériorité de la position, mais par l’excellence des vins que, dès cette époque, on récoltait sur les bords de la Saône.

– Quand je dis lui, reprit le capitaine, je veux dire lui et ses gens.

– Soyez tranquille, l’opération a été rigoureusement faite ; répondit le lieutenant Allemand.

– Et qu’avez-vous trouvé sur eux ?

– Un marc d’or et deux marcs d’argent.

– Bravo ! dit Caverley, la journée paraît devoir

 

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être bonne.

Puis se retournant vers le nouveau prisonnier :

– Maintenant, dit-il, causons un peu, mon paladin ; quoique vous ressembliez fort à un neveu de l’empereur Charlemagne, je ne serais pas fâché de savoir de votre propre bouche qui vous êtes : voyons, dites-nous cela franchement, sans restriction, sans réserve.

– Je suis, comme vous pouvez le voir à mon accent, répondit l’inconnu, un pauvre gentilhomme d’Aragon qui vient visiter la France.

– Vous avez raison, dit Caverley, la France est un beau pays.

– Oui, dit le lieutenant, seulement le moment que vous avez choisi est mauvais.

Mauléon ne put s’empêcher de sourire, car il appréciait mieux que personne la justesse de l’observation.

Quant au gentilhomme étranger, il demeura impassible.

– Voyons, dit Caverley, tu ne nous a dit

 

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encore que ton pays, c’est à dire la moitié de ce que nous voulons savoir ; maintenant quel est ton nom ?

– Quand je vous le dirais, vous ne le connaîtriez pas, répondit le chevalier ; d’ailleurs je n’ai pas de nom, je suis bâtard.

– À moins que tu ne sois Juif, Turc au More, reprit le capitaine, tu as au moins un nom de baptême.

– Je m’appelle Henri, répondit le chevalier.

– Tu avais raison. Maintenant, lève un peu ton casque, que nous voyions ta bonne figure de gentillâtre aragonais.

L’inconnu hésitait et regardait tout autour de lui comme pour s’assurer s’il n’y avait point là quelqu’un de connaissance.

Caverley, ennuyé de cette attente, fit un signe. Un des aventuriers s’approcha alors du prisonnier, et frappant du pommeau de son épée le bouton de son casque, il releva la visière de fer qui cachait le visage de l’inconnu.

Mauléon poussa un cri : ce visage, c’était le

 

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portrait frappant du malheureux grand-maître don Frédéric, de la mort duquel il ne pouvait cependant pas douter, puisqu’il avait tenu sa tête entre ses mains.

Musaron pâlit d’horreur et se signa.

– Ah ! ah ! vous vous connaissez, dit Caverley en regardant alternativement Mauléon et le chevalier au casque rouillé.

À cette interpellation, l’inconnu regarda Mauléon avec une certaine inquiétude ; mais son premier regard lui indiquant qu’il voyait le chevalier pour la première fois, son visage se rasséréna.

– Eh bien ? demanda Caverley.

– Moi ! dit le dernier venu, vous vous trompez, je ne connais pas ce gentilhomme.

– Et toi ?

– Ni moi non plus.

– Pourquoi donc as-tu poussé ce cri tout à l’heure ? demanda le capitaine assez incrédule, malgré la double dénégation de ses deux prisonniers.

 

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– Parce que j’ai cru qu’en lui abattant sa visière, ton soldat lui abattait la tête.

Caverley se mit à rire.

– Nous avons donc bien mauvaise réputation, dit-il ; mais voyons, franchement, chevalier, connais-tu ou ne connais-tu pas cet Espagnol ?

– Sur ma parole de chevalier, répondit Agénor, je le vois aujourd’hui pour la première fois.

Et tout en faisant ce serment, qui était l’exacte vérité, Mauléon demeurait tout palpitant encore de cette étrange ressemblance.

Caverley reportait ses yeux de l’un à l’autre. Le chevalier inconnu était redevenu impassible et semblait une statue de marbre.

– Voyons, dit Caverley, impatient de pénétrer ce mystère, tu es le premier en date, chevalier de... J’ai oublié de te demander ton nom à toi ; mais peut être es-tu aussi bâtard ?

– Oui, dit le chevalier, je le suis.

– Bon, dit l’aventurier. Et tu n’as pas de nom non plus alors ?

 

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– Si fait, dit le chevalier, j’en ai un, moi ; je m’appelle Agénor ; et comme je suis né à Mauléon, on m’appelle habituellement le bâtard de Mauléon.

Caverley jeta un coup d’œil rapide sur l’inconnu pour voir si le nom que venait de prononcer le chevalier lui causait quelque impression. Pas un muscle de son visage ne bougea.

– Voyons, bâtard de Mauléon, dit Caverley, tu es le premier en date, finissons donc ton affaire d’abord ; ensuite nous passerons à celle du seigneur Henri. Ainsi, nous disions : la bague pour deux mille écus.

– Pour mille écus, reprit Agénor.

– Tu crois ?

– J’en suis sûr.

– Cela peut bien être. La bague donc pour mille écus. Mais tu me certifies que c’est bien la bague de Blanche de Bourbon.

– Oui, dit le chevalier.

L’inconnu fit à son tour un mouvement de

 

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surprise qui n’échappa point à Mauléon.

– Reine de Castille ? continua Caverley.

– Reine de Castille, reprit Agénor.

L’inconnu redoubla d’attention.

– Belle-sœur du roi Charles V ? reprit encore le capitaine.

– Belle-sœur du roi Charles V.

L’inconnu était devenu tout oreilles.

– La même, demanda Caverley, qui est prisonnière au château de Medina-Sidonia par l’ordre du roi don Pedro son époux ?

– La même qui vient d’être étranglée par l’ordre de son époux don Pedro au château de Medina-Sidonia, répondit l’inconnu d’une voix froide, mais cependant accentuée.

Mauléon le regarda avec étonnement.

– Ah ! ah ! fit Caverley, voilà que la chose se complique.

– Comment savez-vous cette nouvelle ? demanda Mauléon, je croyais être le premier qui l’apportât en France.

 

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– Vous ai-je pas dit, reprit l’inconnu, que j’étais Espagnol et que j’arrivais de l’Aragon ? J’appris cette catastrophe qui, au moment de mon départ, faisait grand bruit en Espagne.

– Mais si la reine Blanche de Bourbon est morte, dit Caverley, comment as-tu sa bague ?

– Parce qu’elle me l’a donnée avant de mourir pour aller la porter à sa sœur la reine de France, et pour lui dire en même temps qui l’a fait mourir, et comment elle est morte.

– Vous avez donc assisté à ses derniers moments ? demanda vivement le chevalier.

– Oui, répondit Agénor, et c’est même moi qui ai tué son assassin.

– Un More ? demanda l’inconnu.

– Mothril, répondit le chevalier.

– C’est bien cela, mais vous ne l’avez pas tué.

– Comment ?

– Vous l’avez blessé seulement.

– Morbleu ! dit Musaron, si j’avais su cela, moi qui avais encore onze traits dans ma trousse !

 

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– Allons, dit Caverley, tout cela est peut-être fort intéressant pour vous autres, mais cela ne me regarde pas le moins du monde, attendu que je ne suis, moi, ni Espagnol ni Français.

– C’est juste, dit Mauléon ; ainsi, c’était chose convenue, tu gardes ce que j’avais sur moi, tu me rends la liberté ainsi qu’à mon écuyer.

– Il n’avait pas été question de l’écuyer, dit Caverley.

– Parce que cela allait sans dire, tu me laisses cette bague, et en échange de cette bague je te donne mille livres tournois.

– À merveille, dit le capitaine, mais il y avait encore une petite condition.

– Une condition ?

– Que j’allais te dire au moment où nous avons été dérangés.

– C’est vrai, dit Agénor, je me le rappelle ; et quelle était cette condition ?

– C’est qu’outre ces mille livres tournois auxquelles j’estime le laissez-passer que je te donne, tu me devras encore le service dans ma

 

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compagnie pendant tout le temps de la première campagne à laquelle il plaira au roi Charles V de nous employer, ou qu’il me plaira de faire moi-même pour mon propre compte.

Mauléon fit un bond de surprise.

– Ah ! voilà mes conditions, reprit Caverley, cela sera ainsi ou cela ne sera pas : Tu vas signer que tu appartiens à la compagnie, et moyennant cet engagement, tu es libre... momentanément, bien entendu.

– Et si je ne reviens pas ? dit Mauléon.

– Oh ! tu reviendras, répondit Caverley, puisque tu prétends que tu as une parole.

– Eh bien ! soit ! j’accepte, mais sous une réserve, une seule.

– Laquelle ?

– C’est que, sous aucun prétexte, tu ne pourras me faire porter les armes contre le roi de France.

– C’est juste ; je n’y pensais pas, dit Caverley, moi qui n’ai de roi que celui d’Angleterre, et encore... Nous allons donc écrire un engagement, et tu vas le signer.

 

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– Je ne sais pas écrire, dit le chevalier, qui partageait sans aucune honte l’ignorance généralement répandue parmi les nobles de cette époque. Mais mon écuyer écrira.

– Et tu feras ta croix ! dit Caverley.

– Je la ferai.

Il prit un parchemin, une plume, et les tendit à Musaron qui écrivit sous sa dictée :

« Moi, Agénor, chevalier de Mauléon, m’engage aussitôt ma mission accomplie auprès du roi Charles V à venir retrouver messire Hugues de Caverley partout où il sera, et à servir, moi et mon écuyer, pendant toute la durée de cette première campagne, pourvu que cette première campagne ne soit pas dirigée contre le roi de France, ni contre monseigneur le comte de Foix, mon seigneur suzerain. »

– Et les mille livres tournois ? glissa doucement Caverley.

– C’est juste, dit Agénor, je les oubliais.

– Oui, mais moi j’ai de la mémoire.

 

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Agénor continua, dictant à Musaron :

« Et je remettrai en outre audit sire Hugues Caverley la somme de mille livres tournois que je reconnais lui devoir en échange de la liberté momentanée qu’il m’a rendue. »

L’écuyer ajouta la date du jour et le millésime de l’année, puis le chevalier prit la plume comme il eût pris à peu près un poignard, et traça hardiment un signe en forme de croix.

Caverley prit le parchemin, le lut avec la plus scrupuleuse attention, ramassa du sable, en saupoudra l’écriture encore humide, plia proprement le parchemin, et le passa dans le ceinturon de son épée.

– Là ! maintenant, dit-il, voilà qui va bien. Tu peux partir, tu es libre.

– Écoute, dit l’inconnu. Comme je n’ai pas de temps à perdre et que moi aussi je suis appelé à Paris par une affaire d’importance, je t’offre de me racheter aux mêmes conditions que ce chevalier. Cela te va-t-il ? Réponds, mais réponds vite.

 

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Caverley se mit à rire.

– Je ne te connais pas toi, dit-il.

– Connais-tu donc davantage messire Agénor de Mauléon, qui n’est dans tes mains, ce me semble, que depuis une heure.

– Oh ! dit Caverley, à nous autres observateurs, il ne nous faut pas même une heure pour apprécier les hommes, et pendant cette heure qu’il a passée près de moi, le chevalier a fait quelque chose qui me l’a fait connaître.

Le chevalier Aragonais sourit étrangement.

– Ainsi, tu me refuses ? dit-il.

– Parfaitement.

– Tu t’en repentiras.

– Bah !

– Écoute ! tu m’as pris tout ce que je possédais, je n’ai donc plus rien pour le moment à t’offrir. Garde mes gens en otage, garde mes équipages, et laisse-moi partir avec mon seul cheval.

– Parbleu ! la belle grâce que tu me fais ; tes

 

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équipages et tes gens sont à moi, puisque je les tiens.

– Alors, laisse-moi au moins dire deux mots à ce jeune seigneur, puisqu’il s’en va libre.

– Deux mots à propos de ta rançon ?

– Sans doute ; à combien l’estimes-tu ?

– À la somme qu’on a prise sur toi et tes gens, c’est-à-dire à un marc d’or et à deux marcs d’argent.

– Soit, dit le chevalier.

– Eh bien alors, reprit Caverley, dis-lui donc ce que bon te semble.

– Écoutez-moi, chevalier, dit le gentilhomme aragonais.

Et tous deux se retirèrent à l’écart pour causer plus librement.

 

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XIII

 

Comment le chevalier aragonais se

racheta moyennant dix mille écus d’or.

 

Le capitaine Caverley suivait fort attentivement des yeux la conversation des deux étrangers : mais l’Espagnol avait tiré Agénor assez loin de l’aventurier pour que pas une des paroles prononcées par eux ne pût arriver jusqu’à lui.

– Sire chevalier, dit l’inconnu, nous voici hors de la portée de la voix, mais non pas hors de la portée des yeux : baissez donc, je vous prie, la visière de votre casque, afin de vous rendre impassible et inintelligible pour tous ceux qui vous entourent.

– Et vous, seigneur, dit Agénor, laissez-moi encore, avant que vous baissiez la vôtre, contempler quelques instants votre visage ;

 

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croyez-moi, j’éprouve à vous voir une douloureuse joie que vous ne pouvez comprendre.

L’inconnu sourit tristement.

– Sire chevalier, dit-il, regardez-moi tout à votre aise, car je ne baisserai pas ma visière. Quoique j’aie à peine cinq ou six ans de plus que vous, j’ai assez souffert pour être sûr de mon visage : c’est un serviteur obéissant qui ne dit jamais que ce que je veux qu’il dise, et s’il vous rappelle les traits de quelque personne aimée, tant mieux, ce sera pour moi un encouragement à vous demander un service.

– Parlez, dit Agénor.

– Vous paraissez au mieux, chevalier, dans l’esprit du bandit qui nous a faits prisonniers. Il n’en est pas de même de moi, à ce qu’il paraît ; tandis qu’il me retient obstinément, il vous permet à vous de continuer votre route.

– Oui, seigneur, répondit Agénor, surpris de voir que, depuis qu’il causait à l’écart, l’Espagnol, tout en conservant encore un léger

 

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accent, parlait le français le plus pur.

– Eh bien ! dit l’Aragonais, quel que soit votre besoin de continuer votre route, le mien n’est pas moins grand ; et il faut à quelque prix que ce soit, que je sorte des mains de cet homme.

– Seigneur, dit Agénor, si vous me jurez que vous êtes chevalier, si vous me donnez votre parole, je puis à mon tour engager mon honneur près du capitaine Caverley pour qu’il vous laisse partir avec moi.

– Et c’est, s’écria l’étranger joyeux, c’est justement là le service que j’allais vous prier de me rendre. Vous êtes aussi intelligent que courtois, chevalier.

Agénor s’inclina.

– Ainsi donc vous êtes noble ? demanda-t-il.

– Oui, sire Agénor ; et je puis même ajouter que peu de gentilshommes peuvent se vanter d’être plus nobles que moi.

– Alors, dit le chevalier, vous avez un autre nom que celui que vous vous êtes donné ?

– Oui, certainement, répondit le chevalier ;

 

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mais voici justement en quoi votre courtoisie sera grande ; il faut que vous vous contentiez de ma parole sans savoir mon nom, car ce nom, je ne puis le dire.

– Même à un homme dont vous invoquez l’honneur, même à un homme à qui vous demandez de répondre de vous ? dit Agénor avec surprise.

– Sire chevalier, reprit l’inconnu, je me reproche cette circonspection comme indigne de vous et de moi ; mais de graves intérêts, qui ne sont pas seulement les miens, la commandent. Obtenez donc ma liberté à tel prix que vous voudrez, et quel que soit ce prix, foi de gentilhomme ! je le paierai. Puis, si vous voulez me permettre d’ajouter un mot, ce sera pour vous dire que vous ne vous repentirez pas de m’avoir obligé en cette occasion.

– Assez, assez, seigneur, dit Mauléon, demandez-moi un service, mais ne me l’achetez pas d’avance.

– Plus tard, sire Agénor, dit l’inconnu, vous apprécierez ma loyauté, qui me force à vous

 

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parler ainsi ; j’aurais pu mentir momentanément et vous dire un faux nom ; vous ne me connaissez pas, force eût donc été pour vous de vous en contenter.

– J’y songeais à l’instant même, reprit Mauléon. Vous serez donc libre en même temps que moi, seigneur, si le capitaine Hugues de Caverley a bien voulu me conserver ses bonnes grâces.

Agénor quitta l’étranger qui demeura à la même place, et retourna près de Caverley qui attendait impatiemment le résultat de la conversation.

– Eh bien ! demanda le capitaine, êtes-vous plus avancé que moi, mon cher ami, et savez-vous quel est cet Espagnol ?

– Un riche marchand de Tolède qui vient commercer en France, et qui prétend que sa détention lui causerait un notable préjudice. Il réclame ma caution, l’acceptez-vous ?

– Êtes-vous prêt à la donner ?

– Oui. Ayant partagé un instant sa situation,

 

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j’ai dû naturellement y compatir. Voyons, capitaine, soyons rond en affaires.

Caverley se consulta.

– Un marchand riche, continua-t-il ; et qui a besoin de sa liberté pour continuer son commerce...

– Monsieur, glissa Musaron à l’oreille de son maître, je crois que vous venez de dire là une parole imprudente.

– Je sais ce que je fais, répondit Agénor.

Musaron s’inclina, en homme qui rend hommage à la prudence de son maître.

– Un riche marchand ! répéta Caverley. Diable ! alors ce sera plus cher, vous comprenez, que pour un gentilhomme ; et notre premier prix d’un marc d’or et de deux marcs d’argent ne peut plus tenir.

– Aussi vous ai-je dit franchement ce qu’il en était, capitaine ; car je ne veux pas vous empêcher de tirer de votre prisonnier la rançon équivalente à sa position.

– Décidément, chevalier, je l’ai déjà dit, vous

 

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êtes un joli garçon. Et combien offre-t-il ? – Il a dû vous toucher un mot de cela pendant cette longue conversation.

– Mais, dit Agénor, il m’a dit d’aller avec vous jusqu’à cinq cents écus d’argent ou d’or. – D’or. – Cinq cents écus d’argent, vous seriez volé.

Caverley ne répondit pas, il calculait toujours.

– Cinq cents écus d’or, dit-il, suffiraient pour un simple marchand ; mais vous avez dit un riche marchand, rappelez-vous cela.

– Je me le rappelle aussi, répondit le chevalier, et je vois même que j’ai eu tort de vous le dire, seigneur capitaine ; mais comme on doit porter la peine de ses torts, eh bien ! mettons la rançon à mille écus, et s’il faut en payer cinq cents pour mon indiscrétion, eh bien ! je les paierai.

– Ce ne peut être assez pour un riche marchand, répondit Caverley. Mille écus d’or ! mais c’est tout au plus la rançon d’un chevalier.

Agénor consulta de l’œil celui dont il était chargé de défendre les intérêts, pour savoir s’il

 

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pouvait s’engager plus avant. L’Aragonais fit de la tête un signe affirmatif.

– Alors, dit le chevalier, doublons la somme et que tout soit dit.

– Deux mille écus d’or, reprit le condottiere commençant à s’étonner lui-même du prix élevé que l’inconnu mettait à sa personne. Deux mille écus d’or, mais c’est donc le plus riche marchand de Tolède ! Ma foi ! non, je crois que j’ai fait un beau coup et je veux en profiter. Eh bien ! qu’il double un peu et nous verrons.

Agénor regarda de nouveau son client qui lui fit un second signe pareil au premier.

– Eh bien ! dit le chevalier, puisque vous êtes si exigeant, nous irons jusqu’à quatre mille écus d’or.

– Quatre mille écus d’or ! s’écria Caverley stupéfait et ravi à la fois ; alors c’est un juif, et je suis trop bon chrétien pour lâcher un juif à moins de...

– À moins de combien ? répéta Agénor.

– À moins de... le capitaine hésita lui-même

 

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devant le chiffre qui lui venait à la bouche, tant ce chiffre lui paraissait exorbitant ; à moins de dix mille écus d’or. Ah ! ma foi ! voilà le mot lâché, et c’est pour rien, ma parole d’honneur !

L’inconnu fit un signe imperceptible d’assentiment.

– Touchez là, dit Agénor en tendant la main à Caverley, la somme nous va et c’est prix fait.

– Un instant, un instant, s’écria Caverley, pour dix mille écus d’or je n’accepte pas la caution du chevalier, rate du pape ! Il me faudrait un prince pour une pareille garantie, et encore, et encore j’en connais beaucoup que je n’accepterais pas.

– Déloyal ! s’écria Mauléon en marchant droit à Caverley et en mettant la main à son épée ; je crois que tu te défies de moi.

– Eh ! non ; enfant, répondit Caverley, tu te trompes : ce n’est pas de toi que je me défie, c’est de lui. Te figures-tu par hasard qu’une fois hors de mes griffes il paiera dix mille écus d’or ? Non. Au premier carrefour il tournera à gauche et tu ne le reverras jamais ; il n’a été si magnifique en

 

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paroles, ou, si tu l’aimes mieux, en gestes, car j’ai vu les gestes qu’il te faisait, que parce qu’il a l’intention de ne pas payer.

Malgré cette impassibilité dont s’était vanté l’étranger, Agénor vit le rouge de la colère lui monter au visage ; mais presque aussitôt il se contint, et, faisant de la main au chevalier un signe de prince :

– Venez, dit-il, seigneur Agénor, j’ai encore un mot à vous dire.

– N’y va pas, reprit Caverley ; c’est pour te séduire par de belles paroles et te laisser les dix mille écus d’or sur les bras.

Mais le chevalier sentait instinctivement que l’Aragonais était plus encore qu’il ne paraissait ; il s’approcha donc de lui avec une confiance entière et même avec un certain respect.

– Merci, loyal gentilhomme ! dit l’Espagnol à voix basse ; tu as bien fait de t’engager pour moi et sur ma parole ; tu n’as rien à craindre ; je paierais ce Caverley à l’instant même si tel était mon plaisir, car j’ai dans la selle de mon cheval

 

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pour plus de trois cent mille écus d’or et de diamants ; mais le misérable accepterait ma rançon, et après l’avoir acceptée ne me rendrait pas ma liberté. Voilà donc ce que vous allez faire ; vous allez changer de cheval avec moi, vous partirez et vous me laisserez ici ; puis, à la prochaine ville, vous découdrez la selle, vous en tirerez un sac de cuir, et dans ce sac de cuir vous prendrez ce qu’il faudra de diamants pour faire dix mille écus d’or ; puis, avec une escorte respectable, vous me reviendrez chercher.

– Seigneur, dit Agénor étonné ; mais qui êtes-vous, mon Dieu ! pour disposer de tant de ressources ?

– Je crois vous avoir témoigné assez de confiance en vous mettant entre les mains tout ce que je possède, pour n’avoir pas besoin de vous dire qui je suis.

– Seigneur ! seigneur ! reprit Mauléon, en vérité, maintenant je tremble, et vous ne savez pas combien de scrupules m’assiègent. Cette ressemblance étrange, cette richesse, ce mystère qui vous environne... Seigneur, j’ai des intérêts à

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