Le bâtard de Mauléon 2

Alexandre Dumas · Chapitre 3 sur 4 · partie 2/4

Pages du PDF

Le bâtard de Mauléon 2

Chapitre XVI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

– Vous êtes ici chez vous, seigneur envoyé du roi de France, dit le capitaine commandant l’escorte.

– Je ne suis pas l’envoyé du roi de France, dit Agénor, et je ne mérite pas d’être traité comme tel. Je suis l’envoyé du connétable Bertrand Duguesclin.

Mais le capitaine se contenta de répondre au chevalier par un salut et se retira.

Musaron faisait le tour de chaque chambre, inspectant les tapis, les meubles, les étoffes, et disant à chaque inspection :

– Décidément, nous sommes mieux ici qu’à la tour.

 

321

Pendant que Musaron passait sa revue, le grand gouverneur du palais entra, et demanda au chevalier s’il lui plaisait de faire quelques préparatifs pour paraître devant le roi.

– Aucun, dit Agénor ; j’ai mon épée, mon casque et ma cuirasse ; c’est la parure du soldat, et je ne suis qu’un soldat envoyé par son capitaine.

Le gouverneur sortit en ordonnant aux trompettes de sonner.

Un instant après, on amena à la porte un superbe cheval, couvert d’une housse magnifique.

– Je n’ai pas besoin d’un autre cheval que le mien, dit Agénor ; on me l’a pris, qu’on me le rende : voilà tout ce que je désire.

Dix minutes après, le cheval d’Agénor lui était rendu.

Une foule immense bordait l’intervalle, d’ailleurs très court, qui séparait la maison d’Agénor du palais du roi. Le jeune homme chercha à retrouver, parmi les femmes entassées

 

322

au balcon, sa compagne de voyage, qu’il connaissait si bien. Mais ce fut une vaine prétention à laquelle il renonça bien vite.

Toute la noblesse fidèle à don Pedro formait un corps de cavalerie rangé dans la cour d’honneur du palais. C’était un spectacle éblouissant que celui de ces armes couvertes d’or.

À peine Agénor eut-il mis pied à terre, qu’il se trouva quelque peu embarrassé. Les événements s’étaient succédé avec tant de rapidité, qu’il n’avait pas encore eu le temps de songer à sa mission, persuadé qu’il était que sa mission ne s’accomplirait pas.

Sa langue semblait collée à son palais, il n’avait pas une idée précise dans l’esprit. Toutes ses pensées flottaient vagues, indécises, et se heurtant comme les nuées dans les jours brumeux de l’automne.

Son entrée dans la salle d’audience fut celle d’un aveugle à qui la vue revient tout à coup sous un ardent rayon de soleil, qui illumine pour lui un nuage d’or, de pourpre et de panaches mouvants.

 

323

Tout à coup, une voix vibrante retentit, voix qu’il reconnaissait pour l’avoir entendue, une nuit dans le jardin de Bordeaux, un jour dans la tente de Caverley.

– Sire, chevalier, dit cette voix, vous avez désiré parler au roi, vous êtes devant le roi.

Ces paroles fixèrent les yeux du chevalier sur le point qu’ils devaient embrasser. Il reconnut don Pedro. À sa droite était une femme assise et voilée, à sa gauche était Mothril debout.

Mothril était pâle comme la mort ; il venait de reconnaître dans le chevalier l’amant d’Aïssa.

Cette inspection avait été rapide comme la pensée.

– Monseigneur, dit Agénor, je n’ai jamais cru un seul instant que je fusse arrêté par les ordres de Votre Seigneurie.

Don Pedro se mordit les lèvres.

– Chevalier, dit-il, vous êtes Français, et, par conséquent, peut-être ignorez-vous que lorsqu’on parle au roi d’Espagne on l’appelle Sire et Altesse.

 

324

– En effet, j’ai eu tort, dit le chevalier en s’inclinant, vous êtes roi à Soria.

– Oui, roi à Soria, reprit don Pedro, en attendant que celui qui a usurpé ce titre ne soit plus roi ailleurs.

– Sire, dit Agénor, ce n’est point heureusement sur ces hautes questions que j’ai à discuter avec vous. Je suis venu de la part de don Henri de Transtamare, votre frère, vous proposer une bonne et loyale paix, dont vos peuples ont si grand besoin, et dont vos cœurs de frères se réjouiront aussi.

– Sire chevalier, dit don Pedro, si vous êtes venu pour discuter ce point avec moi, dites-nous alors pourquoi vous venez me proposer aujourd’hui ce que vous m’avez refusé il y a huit jours ?

Agénor s’inclina.

– Altesse, dit-il, je ne suis point juge entre Vos puissantes Seigneuries ; je rapporte les paroles qu’on m’a dites, voilà tout. Je suis une voie qui s’étend de Burgos à Soria, d’un cœur de frère à

 

325

un autre cœur.

– Ah ! vous ne savez pas pourquoi l’on m’offre aujourd’hui la paix, dit don Pedro. Eh bien ! moi, je vais vous le dire.

Il se fit, en attendant les paroles du roi, un profond silence dans l’assemblée ; Agénor profita de ce moment pour reporter de nouveau les yeux sur la femme voilée et sur le More. La femme voilée était toujours muette et immobile comme une statue. Le More était pâle et changé, comme si en une nuit il eût souffert toutes les douleurs qu’un homme peut atteindre en toute une vie.

– Vous m’offrez la paix au nom de mon frère, dit le roi, parce que mon frère veut que je la refuse, et sait que je la refuserai aux conditions que vous allez me faire.

– Sire, dit Agénor, Votre Altesse ignore encore quelles sont ces conditions.

– Je sais que vous venez m’offrir la moitié de l’Espagne ; je sais que vous venez me demander des otages, au nombre desquels doit être mon ministre Mothril et sa famille.

 

326

Mothril, de pâle qu’il était, devint livide ; son œil ardent semblait vouloir lire jusqu’au fond du cœur de don Pedro, pour s’assurer s’il persévérerait dans son refus.

Agénor tressaillit, il ne s’était ouvert de ses conditions à personne, excepté à la bohémienne, à laquelle il en avait dit quelques mots.

– En effet, dit-il, Votre Altesse est bien instruite, quoique je ne sache pas comment et par qui elle a pu l’être.

En ce moment, sans affectation et d’un mouvement naturel, la femme assise auprès du roi leva son voile brodé d’or et le rejeta sur ses épaules.

Agénor faillit pousser un cri d’effroi ; dans cette femme qui siégeait à la droite de don Pedro, il venait de reconnaître sa compagne de voyage.

Le sang afflua à son visage, il comprit d’où le roi tenait les renseignements qui lui avaient épargné la peine d’exposer les conditions de la paix.

– Sire chevalier, dit le roi, apprenez ceci de ma

 

327

bouche, et répétez-le à ceux qui vous ont envoyé : quelles que soient les conditions que l’on me propose, il y en a une que je repousserai toujours ; c’est celle de partager mon royaume, attendu que mon royaume est à moi, et que je veux être libre d’en disposer à mon gré ; vainqueur, j’offrirai à mon tour des conditions.

– Alors son Altesse veut donc la guerre ? demanda Agénor.

– Je ne la veux pas, je la subis, répondit don Pedro.

– C’est la volonté immuable de Votre Altesse ?

– Oui.

Agénor détacha lentement son gantelet d’acier, et le jeta dans l’espace qui le séparait du roi.

– Au nom de Henri de Transtamare, roi de Castille, dit-il, j’apporte ici la guerre.

Le roi se leva au milieu d’un grand murmure et d’un effroyable froissement d’armes.

– Vous avez fidèlement rempli votre mission,

 

328

sire chevalier, dit-il ; il nous reste à faire loyalement notre devoir de roi. Nous vous offrons vingt-quatre heures d’hospitalité dans notre ville, et s’il vous convient, notre palais sera votre demeure, notre table sera la vôtre.

Agénor, sans répondre, fit un profond salut au roi, et en relevant la tête, il jeta les yeux sur la femme assise aux côtés du roi.

Elle le regardait en souriant avec douceur. Il lui sembla même qu’elle appuyait son doigt sur ses lèvres comme pour lui dire :

– Patience ! Espérez !

 

329

XXI

 

Le rendez-vous.

 

Malgré cette espèce de promesse tacite dont Agénor, d’ailleurs, ne se rendait pas bien compte, il sortit de l’audience dans un état d’anxiété facile à décrire. Tout ce qui demeurait vraisemblable pour lui, sans aucun doute, c’est que cette bohémienne inconnue, avec laquelle il avait familièrement voyagé, n’était autre que la célèbre Maria Padilla.

La résolution de don Pedro, qui, pour éclater, n’avait pas même attendu ses paroles, n’était pas ce qui l’inquiétait le plus ; car, au bout du compte, don Pedro avait su la veille ce qu’il n’aurait dû savoir que le lendemain ; voilà tout. Mais Agénor se souvenait encore d’avoir livré à la bohémienne son plus cher, son plus intime secret : l’amour d’Aïssa.

 

330

Une fois la jalousie de cette femme terrible éveillée contre la pauvre Aïssa, qui pouvait savoir où s’arrêterait la frénésie qui avait déjà sacrifié tant de têtes innocentes ?

Toutes ces funèbres pensées, éveillées à la fois dans l’esprit d’Agénor, l’empêchèrent de remarquer les foudroyants regards de Mothril et des nobles Mores, que la proposition faite au nom de Henri de Transtamare avait blessés à la fois dans leur orgueil et dans leurs intérêts.

Vif et brave comme il l’était, le chevalier franc n’eût probablement pas conservé en face de leurs provocantes œillades tout le calme et toute l’impassibilité nécessaires à un ambassadeur.

Au moment où il allait peut-être les remarquer et y répondre, une autre distraction lui survint. À peine était-il hors du palais et avait-il dépassé la haie des gardes qui l’entouraient, qu’une femme, enveloppée d’un long voile lui toucha le bras avec un signe mystérieux pour l’engager à la suivre.

Agénor hésita un instant ; il savait de combien de pièges don Pedro et sa vindicative maîtresse

 

331

entouraient leurs ennemis, quelle fertilité de moyens ils développaient lorsqu’il s’agissait d’une vengeance ; mais en ce moment, le chevalier, tout bon chrétien qu’il fût, se sentit un peu crédule à cette fatalité des Orientaux, qui ne laisse pas à l’homme son libre arbitre, et lui enlève ainsi, – n’est-ce pas un bonheur parfois ? – et lui enlève ainsi la faculté de prévoir et de repousser le mal.

Le chevalier étouffa donc toute crainte ; il se dit qu’il luttait depuis assez longtemps, qu’il était bon d’en finir d’une façon ou de l’autre, et que si le destin avait fixé cette heure pour sa dernière heure elle serait la bienvenue.

Il suivit donc la vieille, qui traversa ce grand concours de peuple, le même dans toutes les grandes villes, et qui, certaine sans doute de ne pas être reconnue, enveloppée comme elle l’était, s’achemina tout droit vers la maison qui avait été donnée comme logis au chevalier.

Sur le seuil de cette maison, Musaron attendait.

Une fois entré, ce fut Agénor qui guida la

 

332

vieille jusqu’à la chambre la plus reculée. La vieille, à son tour, le suivait, et Musaron, se doutant qu’il allait se passer quelque chose de nouveau, fermait la marche.

La vieille une fois entrée, leva son voile, et Agénor et son écuyer reconnurent la nourrice de la bohémienne.

Après tout ce qui venait de se passer au palais, cette apparition n’étonna aucunement Agénor ; mais Musaron, dans son ignorance, poussa un cri de surprise.

– Seigneur, dit la vieille, doña Maria Padilla veut causer avec vous, et désire, en conséquence, que vous vous rendiez ce soir au palais. Le roi passe en revue les troupes nouvellement arrivées, pendant ce temps doña Maria sera seule, peut-elle compter sur vous ? La viendrez-vous voir ?

– Mais, dit Agénor, qui ne pouvait afficher pour doña Maria les bons sentiments qu’il n’avait point, pourquoi doña Maria désire-t-elle me voir ?

– Croyez-vous, seigneur chevalier, que ce soit

 

333

un bien grand malheur d’être choisi par une femme comme doña Maria pour lui venir parler secrètement ? dit la nourrice avec ce sourire complaisant des vieilles servantes du Midi.

– Non, dit Agénor ; mais je l’avoue, j’aime les rendez-vous en plein air, les endroits où l’espace ne manque point, et où un homme puisse aller avec son cheval et sa lance.

– Et moi avec mon arbalète, dit Musaron.

La vieille sourit à ces marques d’inquiétude.

– Je vois, dit-elle, qu’il faut que j’accomplisse mon message jusqu’au bout.

Et elle tira de son aumônière un petit sachet renfermant une lettre.

Musaron, à qui en pareille circonstance le rôle de lecteur appartenait toujours, s’empara du papier et lut :

« Ceci, chevalier, est un gage de sécurité donné par votre compagne de voyage. Venez me trouver à l’heure et au lieu que vous dira ma nourrice, afin que nous parlions d’Aïssa. »

 

334

À ces mots, Agénor tressaillit, et comme le nom de la maîtresse est la religion de l’amant, ce nom d’Aïssa parut une sauvegarde solennelle à Agénor, et il s’écria aussitôt qu’il était prêt à suivre la nourrice partout où elle voudrait aller.

– En ce cas, dit-elle, rien n’est plus simple, et j’attendrai Votre Seigneurie ce soir à la chapelle du château. Cette chapelle est publique aux officiers de notre seigneur le roi, mais à huit heures du soir on ferme les portes. Vous entrerez à sept heures et demie, et vous vous cacherez derrière l’autel.

– Derrière l’autel ! dit Agénor en secouant la tête, avec ses préjugés de l’homme du nord, je n’aime pas le rendez-vous donné derrière un autel.

– Oh ! ne craignez rien, dit naïvement la vieille ; Dieu ne s’offense point en Espagne de ces petites profanations dont il a l’habitude. D’ailleurs vous ne resterez pas longtemps à attendre ; derrière cet autel est une porte par laquelle, de ses appartements, le prince et les personnes de sa maison peuvent se rendre à la

 

335

chapelle. Cette porte, je l’ouvrirai ; pour vous, et vous disparaîtrez, sans qu’on vous voie, par ce chemin inconnu.

– Sans qu’on vous voie. Hum ! hum ! fit en français Musaron, cela sent terriblement le coupe-gorge, seigneur Agénor, qu’en dites-vous ?

– Ne crains rien, répliqua le chevalier dans la même langue ; nous avons la lettre de cette femme, et quoique signée de son nom de baptême seulement, c’est une garantie. S’il m’arrivait malheur, tu retournerais avec cette lettre près du connétable et de don Henri de Transtamare ; tu expliquerais mon amour, mes malheurs, la ruse dont on se serait servi pour m’attirer dans le piège ; et, je les connais tous deux, il serait tiré des traîtres une vengeance qui ferait frémir l’Espagne.

– Très bien, repartit Musaron ; mais en attendant vous n’en seriez pas moins égorgé.

– Oui ; mais si c’est réellement pour me parler d’Aïssa que doña Maria me demande ?...

– Monsieur, vous êtes amoureux, c’est-à-dire

 

336

que vous êtes fou, répondit Musaron, et un fou a toujours raison, là surtout où il extravague. Pardonnez-moi, monsieur, mais c’est la vérité. Je me rends, allez là-bas.

Et l’honnête Musaron soupira profondément en achevant cette péroraison.

– Mais, au fait, reprit-il tout à coup, pourquoi n’irais-je pas avec vous, moi ?

– Parce qu’il y a une réponse à porter au roi de Castille, don Henri de Transtamare, dit le chevalier, et que, moi mort, toi seul peux redire le résultat de ma mission.

Et Agénor raconta succinctement et clairement à l’écuyer la réponse de don Pedro.

– Mais au moins, dit Musaron, qui ne se tenait point pour battu, je puis veiller autour du palais.

– Pourquoi faire ?

– Pour vous défendre, comte de Saint-Jacques ! s’écria l’écuyer, pour vous défendre avec mon arbalète, qui jettera bas une demi-douzaine de ces visages jaunes, tandis que vous en abattrez une autre demi-douzaine avec votre

 

337

épée. Ce sera toujours une douzaine d’infidèles de moins, ce qui ne peut nuire à notre salut.

– Mon cher Musaron, dit Agénor, fais-moi au contraire le plaisir de ne point te montrer. Si l’on me tue, les murs de l’alcazar seuls en sauront quelque chose ; mais écoute, continua-t-il avec la confiance des cœurs droits : je crois n’avoir point insulté cette doña Maria Padilla, elle ne peut donc m’en vouloir, peut-être même lui ai-je rendu service ?

– Oui, mais le More, mais le seigneur Mothril, vous l’avez insulté suffisamment, lui, n’est-ce pas, ici et ailleurs ? Or, si je ne me trompe, il est gouverneur du palais, et pour vous donner une idée de ses bonnes dispositions à votre égard, c’est lui qui voulait vous faire arrêter aux portes de la ville et jeter dans une cave. Ce n’est pas la favorite qu’il faut craindre, j’en conviens, mais c’est le favori.

Agénor était quelque peu superstitieux, il entremêlait volontiers la religion de ces sortes de capitulations de conscience à l’usage des amoureux ; il se retourna vers la vieille en disant :

 

338

– Si elle sourit, j’irai.

La vieille souriait.

– Retournez près de doña Maria, dit le chevalier à la nourrice, c’est chose convenue ; ce soir, à sept heures, je serai à la chapelle.

– Bien, et moi j’attendrai avec la clef de la porte, répondit celle-ci. Adieu, seigneur Agénor ; adieu, gracieux écuyer.

Musaron hocha la tête, la vieille disparut.

– Maintenant, dit Agénor en se retournant vers Musaron, pas de lettres pour le connétable, on pourrait t’arrêter et te les prendre. Tu lui diras que la guerre est résolue, qu’il faut commencer les hostilités ; tu as notre argent, tu t’en serviras pour aller aussi vite que possible.

– Mais vous, seigneur ?... car enfin il faut bien supposer que vous ne serez pas tué.

– Moi, je n’ai besoin de rien. Si je suis trahi, j’ai fait le sacrifice d’une vie de fatigues et de déceptions, dont je suis las. Si doña Maria, au contraire, me protège, elle me fera trouver chevaux et guides. Pars, Musaron, pars à l’instant

 

339

même, les yeux sont fixés sur moi et non sur toi ; on sait que je reste, c’est tout ce qu’il faut. Pars, ton cheval est bon et ton courage est grand. Quant à moi, je passerai le reste du jour en prières. Va !

Ce projet, tout aventureux qu’il était, une fois adopté, était sage, selon la situation. Aussi Musaron cessa-t-il de le discuter, non par courtoisie pour son maître, mais par conviction.

Musaron partit un quart d’heure après la résolution prise, et sortit sans difficulté de la ville. Agénor se mit en prières, comme il l’avait dit, et à sept heures et demie il se dirigea vers la chapelle.

La vieille l’attendait ; elle lui fit signe de se hâter, et elle ouvrit la petite porte, entraînant avec elle le chevalier.

Après une longue enfilade de corridors et de galeries, Agénor entra dans une salle basse à demi éclairée, et autour de laquelle régnait une terrasse couverte de fleurs.

Sous une espèce de dais une femme était assise avec une esclave, qu’elle renvoya aussitôt

 

340

qu’elle vit le chevalier.

La vieille se retira aussi par discrétion, aussitôt qu’elle eut introduit le chevalier.

– Merci de votre exactitude, dit doña Maria à Mauléon. Je savais bien que vous étiez généreux et brave. J’ai voulu vous remercier après vous avoir fait en apparence une perfidie.

Agénor ne répondit rien. C’était pour parler d’Aïssa qu’on l’avait appelé et qu’il était venu.

– Approchez-vous, dit doña Maria. Je suis tellement attachée au roi don Pedro, que j’ai dû prendre ses intérêts en blessant les vôtres ; mais mon excuse est dans mon amour, et vous qui aimez, vous devez me comprendre.

Maria se rapprochait du but de l’entrevue. Agénor, néanmoins, se contenta de s’incliner, et resta muet.

– Maintenant, continua Maria, que mes affaires sont faites, nous allons parler des vôtres, seigneur chevalier.

– Desquelles ? demanda Agénor.

– De celles qui vous intéressent le plus

 

341

vivement.

Agénor, à la vue de ce sourire franc, de ce geste gracieux, de cette éloquence toute cordiale, se sentit désarmé.

– Voyons, asseyez-vous là, dit l’enchanteresse en lui indiquant de la main une place auprès d’elle.

Le chevalier fit ce qu’on lui ordonnait.

– Vous m’avez cru votre ennemie, dit la jeune femme ; cependant il n’en est rien, et la preuve, c’est que je suis prête à vous rendre des services égaux au moins à ceux que vous m’avez rendus.

Agénor la regarda étonné. Maria Padilla reprit :

– Sans doute, n’avez-vous pas été pour moi un bon défenseur pendant le chemin, un bon conseiller indirect ?

– Bien indirect, dit Agénor ; car j’ignorais complètement à qui je parlais.

– Je n’en ai pas moins réussi à servir le roi, grâce aux renseignements que vous m’avez donnés, ajouta Maria Padilla en souriant : cessez

 

342

donc de nier que vous m’ayez été utile.

– Eh bien ! je l’avouerai, madame... Mais quant à vous...

– Vous ne me croyez point capable de vous servir. Oh ! chevalier, vous suspectez ma reconnaissance !

– Peut-être en auriez-vous le désir, madame, je ne dis pas le contraire.

– J’en ai le désir et la possibilité. Admettez, par exemple, que vous soyez retenu à Soria.

Agénor tressaillit.

– Je puis, moi, continua Maria, faciliter votre sortie de la ville.

– Ah ! madame, dit Agénor, en agissant ainsi, vous servez les intérêts du roi don Pedro autant que les miens ; car vous empêchez qu’on ne taxe le roi de trahison et de lâcheté.

– J’admettrais cela, répondit la jeune femme, si vous étiez un simple ambassadeur inconnu à tous, et si vous fussiez venu pour accomplir une mission toute politique, et ne pouvant exciter la haine ou la défiance que chez le roi ; mais

 

343

cherchez bien, n’avez-vous pas quelqu’autre ennemi à Soria, quelque ennemi tout personnel ?

Agénor se troubla visiblement.

– Ne comprendriez-vous point, si cela était, poursuivit doña Maria, que cet ennemi, si vous en avez un, ne consultant pas le roi, ne s’inquiétant que de son ressentiment privé, vous tendit un piège en se vengeant sur vous, sans que le roi fût pour rien dans cette vengeance ? Ce qui serait facile à prouver à vos compatriotes, dans le cas où on en viendrait à une explication. Car, rappelez-vous-le bien, chevalier, vous êtes ici autant pour veiller à vos intérêts privés qu’à ceux de don Henri de Transtamare.

Agénor laissa échapper un soupir.

– Ah ! je crois que vous m’avez comprise, dit Maria. Eh bien ! si j’écartais de vous le danger qui peut vous menacer en cette rencontre ?...

– Vous me conserveriez la vie, madame, et c’est pour beaucoup un grand intérêt que celui de la conservation ; mais quant à moi, je ne sais si j’en serais bien reconnaissant à votre générosité.

 

344

– Pourquoi ?

– Parce que je ne tiens pas à la vie.

– Et vous ne tenez pas à la vie...

– Non, dit Agénor, en secouant la tête.

– Parce que vous avez quelque grand chagrin, n’est-ce pas ?

– Oui, madame.

– Et si je connaissais ce chagrin ?

– Vous ?

– Si je vous en montrais la cause ?

– Vous ? vous pourriez me dire... vous pourriez me faire voir...

Maria Padilla se dirigea vers la tenture de soie qui fermait la terrasse.

– Voyez ! dit-elle en écartant cette tenture.

On apercevait en effet une terrasse inférieure séparée de la première par des massifs d’orangers, de grenadiers et de lauriers roses. Sur cette terrasse, au milieu des fleurs, et baignée dans la poudre d’or d’un soleil couchant, une

 

345

femme se balançait dans un hamac de pourpre.

– Eh bien ? dit doña Maria.

– Aïssa ! s’écria Mauléon en joignant les mains avec extase.

– La fille de Mothril, je crois, dit doña Maria.

– Oh ! madame, s’écria Mauléon, dévorant du regard l’espace qui le séparait d’Aïssa. Oui, là ! là ! vous avez raison ; là est le bonheur de ma vie !

– En effet, si près, dit en souriant doña Maria, et si loin !

– Vous railleriez-vous de moi, señora ? demanda Agénor avec inquiétude.

– Dieu m’en préserve, seigneur chevalier ! Je dis seulement que doña Aïssa est en ce moment l’image du bonheur. Souvent il semble qu’on n’ait qu’à étendre la main pour le toucher, et l’on est séparé par quelque obstacle invisible, mais insurmontable.

– Hélas ! je le sais : elle est surveillée, gardée.

– Enfermée, seigneur franc, enfermée par de

 

346

bonnes grilles aux fortes serrures.

– Si je pouvais au moins attirer son attention ! s’écria Agénor, la voir, me faire voir d’elle !

– Ce serait donc déjà un grand bonheur pour vous ?

– Suprême !

– Eh bien ! je veux vous le procurer. Doña Aïssa ne vous a pas vu ; elle vous verrait même que sa douleur n’en serait que plus grande, car pour les amants, c’est une triste ressource que de se tendre les bras, et de confier un baiser à l’air. Faites mieux, seigneur chevalier.

– Oh ! que faut-il que je fasse ? dites, dites, madame ; ordonnez, ou plutôt conseillez-moi.

– Voyez-vous cette porte ? dit doña Maria en montrant une sortie placée sur la terrasse même ; en voici la clef, la plus grande des trois clefs passées dans cet anneau ; vous n’avez qu’à descendre un étage ; un long corridor, pareil à celui que vous avez suivi pour venir ici, aboutit au jardin de la maison voisine, dont les arbres apparaissent au niveau de la terrasse de doña

 

347

Aïssa. Ah ! vous commencez à comprendre, je crois...

– Oui, oui, dit Mauléon, dévorant les paroles à mesure qu’elles sortaient de la bouche de doña Maria.

– Ce jardin, continua celle-ci, est fermé d’une grille dont voici la clef près de la première. Une fois là, vous pouvez vous rapprocher encore de doña Aïssa, car vous pouvez parvenir jusqu’au pied de la terrasse où elle se balance en ce moment ; seulement, le mur de cette terrasse est à pic, il est impossible de l’escalader ; mais du moins pourrez-vous, une fois là, appeler votre maîtresse et lui parler.

– Merci ! merci ! s’écria Mauléon.

– Vous êtes déjà plus satisfait, tant mieux ! dit doña Maria l’arrêtant ; toutefois, il y a danger à converser ainsi à distance, on peut être entendu. Je vous dis cela bien que Mothril soit absent ; il accompagne le roi à la revue des troupes qui nous arrivent d’Afrique, et il ne rentrera qu’à neuf heures et demie au moins ou à dix heures, et il en est huit.

 

348

– Une heure et demie ! Oh ! madame, donnez vite, donnez-moi cette clef, je vous en supplie.

– Oh ! il n’y a pas de temps de perdu. Laissez s’éteindre ce dernier rayon de soleil qui rougit encore le couchant ; c’est l’affaire d’une minute ou deux. Puis, voulez-vous que je vous dise ?... ajouta-t-elle en souriant.

– Dites.

– Je ne sais comment séparer cette clef de la troisième, car cette troisième, qui avait été donnée par Mothril au roi don Pedro lui-même, j’ai eu bien de la peine à me la procurer.

– Au roi don Pedro ! dit Agénor tout frissonnant.

– Oui, reprit Maria. Figurez-vous que cette troisième clef ouvre la porte qui conduit à un escalier fort commode, lequel aboutit lui-même à la terrasse où rêve à vous sans doute en ce moment Aïssa.

Agénor poussa un cri de folle joie.

– De sorte, continua doña Maria, que cette porte une fois fermée sur vous, vous serez libre

 

349

de converser une heure et demie avec la fille de Mothril, et cela sans crainte d’être importunés. Car si l’on vient, et l’on ne peut venir que par la maison, vous aurez votre retraite sûre et ouverte de ce côté.

Agénor tomba à genoux et dévora de baisers la main de sa protectrice.

– Madame, dit-il, demandez-moi ma vie le jour où elle pourra vous être utile, et je vous la donnerai.

– Merci, gardez-la pour votre maîtresse, seigneur Agénor. Le soleil est disparu, dans quelques instants il fera nuit sombre, vous n’avez qu’une heure. Allez, et ne me compromettez pas près de Mothril.

Agénor s’élança par le petit escalier de la terrasse et disparut.

– Seigneur Franc, lui cria doña Maria tandis qu’il fuyait, dans une heure on vous tiendra votre cheval prêt à la porte de la chapelle ; mais que Mothril ne se doute de rien, ou nous serions perdus tous deux.

 

350

– Dans une heure, je le jure, répondit la voix déjà lointaine du chevalier.

 

351

XXII

 

L’entrevue.

 

C’était en effet Aïssa qui, pensive et seule, se tenait sur la terrasse inférieure du palais attenant aux appartements de son père et aux siens, et qui, nonchalante et rêveuse comme une vraie fille d’Orient, aspirait la brise du soir et poursuivait du regard les derniers rayons du soleil.

Lorsque le soleil fut couché, sa vue s’égara sur les jardins magnifiques de l’Alcazar, cherchant par-delà les murailles, par-delà les arbres, ce qu’elle avait cherché par-delà l’horizon, tant que l’horizon avait existé. Cette idée, ce souvenir vivace, qui ne tient compte ni des lieux, ni des temps, et qu’on appelle amour, c’est-à-dire éternel espoir.

Elle rêvait aux campagnes de France, plus vertes et plus touffues sinon plus parfumées ; à

 

352

ces riches jardins de Bordeaux, dont les ombrages protecteurs avaient abrité la plus douce scène de sa vie ; et comme en toute chose à laquelle il s’arrête, l’esprit humain cherche une analogie triste ou joyeuse, elle songeait en même temps au jardin de Séville, où pour la première fois elle avait vu de près Agénor, lui avait parlé, avait touché sa main, qu’à présent elle brûlait de serrer encore.

Il y a des abîmes dans la pensée des amants. Comme dans l’esprit des fous, les extrêmes s’y croisent avec l’incohérente rapidité des songes, et le sourire de la jeune fille qui aime se résout parfois, comme celui d’Ophélie, en larmes amères et en sanglots déchirants.

Aïssa, toute subjuguée par ses souvenirs, sourit, soupira, versa des larmes.

Elle en était aux larmes et peut-être allait passer aux sanglots, quand un pas précipité retentit dans l’escalier de pierre.

Elle crut que Mothril, déjà de retour, se hâtait, comme il faisait quelquefois, de la venir surprendre au milieu de ses plus doux rêves,

 

353

comme si, chez cet homme clairvoyant jusqu’à la magie, une intelligence veillait, pareille à un flambeau infernal, pour éclairer toutes choses à l’entour de lui, et ne lui laissait d’obscur que sa pensée, immuable, profonde et toute-puissante.

Et cependant il lui semblait que ce pas n’était point celui de Mothril, que ce bruit venait d’un côté opposé à celui par lequel venait Mothril.

Alors elle songea en frissonnant au roi ; au roi qu’elle avait complètement cessé de craindre, et par conséquent oublié depuis l’arrivée de doña Maria. Cet escalier par lequel venait le bruit était celui que Mothril avait ménagé comme un passage secret à son souverain.

Elle se hâta donc, non pas de sécher ses larmes, ce qui eût senti la dissimulation vulgaire, ce qui eût été au-dessous de sa fière pensée, mais de chasser un souvenir trop doux en présence de l’ennemi qui allait s’offrir à ses yeux ; si c’était Mothril, elle avait sa volonté ; si c’était don Pedro, elle avait son poignard.

Puis, elle affecta de tourner le dos à la porte, comme si rien d’heureux ou de menaçant ne

 

354

pouvait parvenir à elle en l’absence d’Agénor, préparant son oreille à entendre la dure parole en harmonie avec le pas sinistre qui l’avait déjà fait frémir.

Soudain, elle sentit autour de son cou deux bras armés de fer ; elle poussa un cri de colère et de dégoût ; mais ses lèvres furent closes par deux lèvres avides. Alors, à la sensation dévorante qui passa dans ses veines, plus encore qu’au regard qu’elle jeta sur lui, elle reconnut Agénor agenouillé sur le marbre à ses pieds.

À peine put-elle étouffer le second cri de joie qui s’exhala de sa bouche et dégonfla son cœur. Elle se leva, toujours enlacée à son amant, et forte comme la jeune panthère qui traîne sa proie dans les broussailles de l’Atlas, elle emmena, elle emporta pour ainsi dire Agénor dans l’escalier, qui déroba dans son ombre mystérieuse la joie des deux amants.

La chambre aux longs stores d’Aïssa venait aboutir au pied de cet escalier ; elle s’y réfugia dans les bras de son amant, et comme la lumière des cieux était absorbée par les épaisses tentures,

 

355

comme nul bruit ne traversait les murailles tapissées, on n’entendit pendant quelques instants que des baisers dévorants et des soupirs de flamme perdus dans les longues tresses noires d’Aïssa, qui s’étaient dénouées dans l’étreinte, et qui les enveloppaient tous deux comme un voile.

Étrangère à nos mœurs européennes, ignorant l’art de doubler les désirs par la défense, Aïssa s’était livrée à son amant, comme avait dû se livrer la première femme, sous l’empire de l’instinct, et avec l’abandon et l’entraînement d’un bonheur qu’on sent être soi-même le suprême bonheur.

– Toi ! toi ! murmurait-elle enivrée ; toi, dans le palais du roi don Pedro ! toi, rendu à mon fol amour ! Oh ! les jours sont trop longs dans l’absence, et Dieu a deux mesures pour le temps : les minutes où je te vois et qui passent comme l’ombre ; les jours où je ne te vois pas et qui sont des siècles.

Puis, leurs deux voix se perdirent dans un doux et long baiser.

– Oh ! tu es donc à moi ! s’écria enfin Agénor.

 

356

Que m’importe la haine de Mothril, que m’importe l’amour du roi ! Je puis mourir maintenant.

– Mourir ! dit Aïssa les yeux humides et les lèvres frémissantes ; mourir ! Oh ! non, tu ne mourras pas, mon bien-aimé. Je t’ai sauvé à Bordeaux et te sauverai encore ici. Quant à l’amour du roi, regarde comme mon cœur est petit, comme il soulève une imperceptible partie de ma poitrine. Crois-tu que dans ce cœur tout rempli de toi, ne battant que pour toi, il y ait place même pour l’ombre d’un autre amour ?

– Oh ! Dieu me garde de pouvoir penser un instant que mon Aïssa m’oublie, dit Agénor. Mais là où la persuasion échoue, la violence est parfois toute-puissante. N’as-tu pas entendu raconter l’aventure de Lénor de Ximénès, à qui la brutalité du roi n’a laissé d’autre asile qu’un couvent !

– Lénor de Ximénès n’était point Aïssa, seigneur. Il n’en serait donc point, je te le jure, de l’une comme de l’autre.

– Tu te défendrais, je le sais bien, mais en te

 

357

défendant, tu mourrais peut être !

– Eh bien ! ne m’aimerais-tu pas mieux morte qu’appartenant à un autre ?

– Oh ! oui ! oui ! s’écria le jeune homme en la serrant sur son cœur. Oh ! oui, meurs, meurs s’il le faut ! mais ne sois qu’à moi !

Et il l’enveloppa de nouveau dans ses bras avec un mouvement d’amour qui ressemblait presque à de la terreur.

La nuit qui déjà brunissait les murailles extérieures, avait dans la chambre enlevé toute forme aux objets : comment, dans cette obscurité pleine de paroles d’amour et d’haleines brûlantes, comment ne pas se brûler de ce feu qui dévore sans éclairer, pareil à ces flammes terribles qui vivent sous les ondes.

Pendant un long espace de temps, le silence de la mort ou celui de l’amour régna dans la chambre où venaient de retentir deux voix, et de se heurter deux cœurs aux battements confondus.

Agénor s’arracha le premier de ce bonheur ineffable, il ceignit son épée dont le fourreau de

 

358

fer résonna sur le marbre.

– Que fais-tu ! s’écria la jeune fille en saisissant le bras du chevalier.

– Tu l’as dit, répondit Agénor, le temps a deux mesures ; des minutes pour le bonheur, des siècles pour le désespoir. Je pars.

– Tu pars, mais tu m’emmènes, n’est-ce pas ? mais nous partons ensemble ?

Le jeune homme se dégagea avec un soupir des bras de sa maîtresse.

– Impossible, dit-il.

– Comment, impossible ?

– Oui, je suis venu ici avec le titre sacré d’ambassadeur, c’est lui qui me protège ; je ne puis le violer.

– Mais moi ! s’écria Aïssa, moi, je ne te quitte point.

– Aïssa, dit le jeune homme, je viens au nom du bon connétable ; je viens au nom de Henri de Transtamare, qui m’ont confié, l’un, les intérêts de l’honneur français ; l’autre, les intérêts du

 

359

trône castillan ; que diraient-ils quand ils verraient qu’au lieu de remplir cette double mission, je ne me suis occupé que des intérêts de mon amour ?

– Qui le leur dira ! Qui t’empêche de me cacher à tous les yeux !

– Il faut que je retourne à Burgos. Il y a trois journées de chemin de Soria à Burgos.

– Je suis forte, habituée aux marches rapides.

– Tu as raison ; car la marche des cavaliers arabes est rapide, plus rapide que ne pourra l’être la nôtre. Dans une heure, Mothril s’apercevra de ton évasion ; dans une heure, il sera à notre poursuite, Aïssa ; je ne puis regagner Burgos en fugitif.

– Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! nous séparer encore, dit Aïssa.

– Cette fois, du moins, la séparation sera courte, je te le jure. Laisse-moi m’acquitter de ma mission, laisse-moi rejoindre le camp de don Henri, laisse-moi dépouiller l’emploi dont il m’a chargé, laisse-moi redevenir Agénor, le cavalier

 

360

franc qui t’aime, qui n’aime que toi, qui ne vit que pour toi, et alors, je te le jure, Aïssa, sous un déguisement quelconque, fût-ce sous celui d’un Infidèle, je reviens à toi, et cette fois, c’est moi qui t’emmène de force, si tu ne veux pas venir.

– Non ! non ! dit Aïssa, d’aujourd’hui seulement a commencé ma vie ; jusqu’aujourd’hui, je ne vivais pas, car je ne t’appartenais pas ; d’aujourd’hui, je ne pourrais vivre sans toi ; comme autrefois, je ne pourrais plus soupirer et pleurer en attendant ; non, je rugirais, je me déchirerais dans ma douleur : d’aujourd’hui, je suis ta femme ! Eh bien ! meurent tous ceux qui s’opposeront à ce que la femme suive son époux !

– Et quoi ! même notre protectrice, Aïssa ! même cette femme généreuse qui m’a guidé jusqu’à toi, même cette pauvre Maria Padilla, sur laquelle Mothril se vengerait ? Et tu sais de quelle façon se venge Mothril !

– Oh ! mon âme s’en va, murmura la jeune fille en, pâlissant ; car elle sentait qu’une force supérieure, celle de la raison, la détachait de son

 

361

amant. Mais laisse-moi te rejoindre ; j’ai deux mules si rapides qu’elles dépassent à la course les plus rapides chevaux. Tu m’indiqueras un endroit où je puisse t’attendre ou te rejoindre ; et, sois, tranquille, je te rejoindrai.

– Aïssa, nous revenons au même but par un autre chemin, impossible ! impossible !

La jeune fille se laissa glisser sur ses deux genoux. La fière Moresque était aux pieds d’Agénor, priant, suppliant.

En ce moment, le son triste et plaintif d’une guzla traversa les airs au-dessus de leurs têtes en imitant le cri d’un ami inquiet qui appelle ; tous deux tressaillirent.

– D’où vient ce bruit ? dit Aïssa.

– Je devine, moi, dit Agénor ; viens, viens.

Tous deux remontèrent sur la terrasse.

Les yeux d’Agénor se portèrent aussitôt vers la terrasse de Maria.

L’ombre était épaisse, mais cependant, à la sombre clarté des étoiles, les deux jeunes gens purent distinguer une robe blanche penchée sur le

 

362

parapet et tournée de leur côté.

Seulement peut-être eussent-ils pu rester dans le doute de savoir si c’était un fantôme ou si c’était une femme. Mais au même instant la vibration de la corde sonore retentit dans la même direction.

– Elle m’appelle, murmura Agénor ; elle m’appelle, tu l’entends.

– Venez ! venez ! cria, comme venant du ciel, la voix assourdie de doña Maria.

– L’entends-tu, Aïssa ? l’entends-tu ? fit Agénor.

– Oh ! je ne vois rien, je n’entends rien, balbutia la jeune fille.

En même temps retentirent les trompettes, qui, d’habitude, escortaient le roi à sa rentrée au palais.

– Grand Dieu ! s’écria Aïssa transformée tout à coup en femme inquiète et faible ; ils viennent ; fuis, mon Agénor, fuis !

– Encore un adieu, fit Agénor.

 

363

– Un dernier peut-être, murmura la jeune fille en appuyant ses lèvres sur les lèvres de son amant.

Et elle poussa le jeune homme dans l’escalier.

Son pas n’avait pas cessé de retentir, que celui de Mothril se faisait entendre ; et la porte qui conduisait chez Maria Padilla se refermait à peine, que celle de la chambre d’Aïssa s’ouvrait.

 

364

XXIII

 

Les préparatifs de la bataille.

 

Trois jours après les événements que nous venons de raconter, Agénor, par la même route qu’il avait suivie en venant, avait rejoint Musaron, et rendait compte de sa mission à Henri de Transtamare.

Nul ne se dissimulait les dangers qu’avait courus Agénor dans l’accomplissement de sa mission d’ambassadeur. Aussi, le connétable le remercia, le loua, et lui enjoignit de prendre place à côté des plus braves Bretons, sous la bannière que portait Sylvestre de Budes.

De tous côtés, on se préparait à la guerre. Le prince de Galles avait obtenu passage sur les terres du roi de Navarre, et il avait rejoint don Pedro, lui amenant une bonne armée pour joindre à ses belles troupes d’Afrique.

 

365

De leur côté, les aventuriers anglais, ralliés décidément à don Pedro, se proposaient de bons coups contre les Bretons et les Gascons, leurs ennemis acharnés.

Il va sans dire que les plans téméraires, et partant les plus lucratifs, fermentaient dans la tête de notre ami, messire Hugues de Caverley.

Henri de Transtamare n’était point en arrière de tous ces préparatifs belliqueux. Il avait été joint par ses deux frères, don Tellez et don Sanche, leur avait confié un commandement, et marchait à petites journées au-devant de son frère don Pedro.

On sentait par toute l’Espagne cette ardeur fébrile qui passe pour ainsi dire dans l’air et qui précède les grands événements. Musaron, toujours prévoyant et philosophe à la fois, exhortait son maître à manger le plus fin gibier et à boire le meilleur vin, pour être plus fort dans la bataille et se faire d’autant plus d’honneur.

Enfin Agénor, livré à lui-même, rendu plus amoureux que jamais par la possession d’un instant, combinait tous les moyens possibles et

 

366

impossibles de se rapprocher d’Aïssa, de l’enlever, afin de ne pas être obligé d’attendre cet événement si chanceux d’une bataille, où l’on arrive fier et fort, mais d’où l’on peut sortir fuyard ou blessé à mort.

À cet effet, des libéralités de Bertrand, il avait acheté deux chevaux arabes, que Musaron dressait chaque jour à faire de longues traites et à supporter la faim et la soif.

Enfin on apprit que le prince de Galles venait de dépasser les défilés et d’entrer dans la plaine. Il se porta, avec l’armée qu’il avait amené de la Guyenne, près de la ville de Vittoria, à peu de distance de Navarette.

Il avait trente mille cavaliers et quarante mille fantassins. C’était à peu près une force égale à celle que commandait don Pedro.

De son côté, Henri de Transtamare avait sous ses ordres soixante mille hommes de pied et quarante mille chevaux.

Bertrand, campé à l’arrière-garde avec ses Bretons, laissait les Espagnols faire leurs

 

367

rodomontades, et célébrer déjà de part et d’autre la victoire que ni l’un ni l’autre n’avait encore gagnée.

Mais il avait ses espions, qui lui rapportaient jour par jour ce qui se faisait dans l’armée de don Pedro, et même dans celle de don Henri ; mais il savait tous les projets de Caverley lui-même au moment où la féconde imagination de l’aventurier les enfantait.

Il savait en conséquence que le digne capitaine, affriandé par les captures de rois qu’il avait déjà faites, s’était offert au prince de Galles pour terminer d’un seul coup la guerre.

Son plan était on ne peut plus simple, c’était celui de l’oiseau de rapine qui plane si haut dans les airs qu’il est invisible, qui fond tout à coup sur sa proie, et l’enlève dans ses serres au moment où elle s’y attend le moins.

Messire Hugues de Caverley se liguait avec Jean Chandos, le duc de Lancastre, et une partie de l’avant-garde anglaise, donnait inopinément sur le quartier de don Henri, l’enlevait, lui et sa cour, faisait ainsi d’un seul coup vingt rançons,

 

368

dont une seule eût suffi à la fortune de six aventuriers.

Le prince de Galles avait accepté ; il n’avait rien à perdre et tout à gagner au marché qu’on lui proposait.

Malheureusement, messire Bertrand Duguesclin avait comme nous l’avons dit, des espions qui lui rapportaient tout ce qui se faisait dans l’armée ennemie.

Plus malheureusement encore, il avait contre les Anglais, en général, une vieille rancune de Breton, et contre messire Caverley en particulier, une haine toute neuve.

Il recommanda donc à ses espions de ne pas s’endormir un seul instant, ou, s’ils s’endormaient, de ne dormir au moins que d’un œil.

Il fut, en conséquence, prévenu des moindres mouvements de messire Hugues de Caverley.

Une heure avant que le digne capitaine quittât le camp du prince de Galles, le connétable prit six mille chevaux bretons et espagnols, et envoya,

 

369

par un chemin opposé au sien, Agénor et Le Bègue de Vilaine prendre un poste dans un bois qui séparait un défilé.

Chacune des deux troupes devait occuper la portion de bois parallèle, puis quand les Anglais seraient passés, fermer le défilé derrière eux.

De son côté, Henri de Transtamare, prévenu, tenait tout son monde sous les armes.

Caverley devait donc se heurter à une muraille de fer puis, lorsqu’il voudrait battre en retraite, il se trouverait enveloppé par une autre muraille de fer.

Hommes et chevaux étaient embusqués à la tombée de la nuit. Chaque cavalier, couché ventre à terre, tenait à la main la bride de son cheval.

Vers dix heures, Caverley et toute sa troupe s’engagea dans le défilé. Les Anglais marchaient avec une telle sécurité, qu’ils ne firent pas mêmes sonder le bois, ce que d’ailleurs la nuit rendait sinon impossible, du moins fort difficile.

Derrière les Anglais, les Bretons et les Espagnols se réunirent comme les deux tronçons

 

370

d’une chaîne que l’on joint.

Vers minuit, on entendit un grand bruit : c’était Caverley qui fondait sur le quartier du roi don Henri, et celui-ci qui le recevait aux cris de : Don Henri et Castille !

Alors Bertrand, ayant Agénor à sa droite, et Le Bègue de Vilaine à sa gauche, mit toute sa troupe au galop, au cri de : Notre-Dame-Guesclin !

En même temps, de grands feux s’allumèrent sur les flancs et éclairèrent la scène, montrant à Caverley ses cinq ou six mille aventuriers pris entre deux armées.

Caverley n’était pas homme à chercher une mort glorieuse mais inutile. À la place d’Edouard III, à Crécy, il eût fui ; à la place du prince de Galles, à Poitiers, il se fût rendu.

Mais, comme on ne se rend qu’à la dernière extrémité, surtout lorsqu’en se rendant on risque d’être pendu, il mit son cheval au galop, et par une des ouvertures latérales, il disparut, comme au théâtre disparaît le traître par une des coulisses mal fermées.

 

371

Tout son bagage, une somme considérable en or, une cassette de pierreries et de joyaux, fruit de trois ans de rapines, pendant lesquels, pour échapper à la corde, il avait fallu au digne capitaine plus de génie que n’en avaient jamais déployé Alexandre, Annibal ou César, tombèrent aux mains du bâtard de Mauléon.

Musaron en fit le compte, tandis qu’on dépouillait les morts et qu’on enchaînait les prisonniers ; il se trouva alors qu’il était au service d’un des plus riches chevaliers de la chrétienté.

Ce changement, et il était immense, ce changement s’était fait en moins d’une heure.

Les aventuriers avaient été taillés en pièces ; deux ou trois cents seulement s’étaient sauvés à grand-peine.

Ce succès inspira tant d’audace aux Espagnols, que don Tellez, le jeune frère de don Henri de Transtamare, poussant son cheval en avant, voulait marcher à l’instant même et sans autre préparation à l’ennemi.

 

372

– Un moment, seigneur comte, dit Bertrand, vous n’allez pas, je présume, marcher tout seul à l’ennemi, et risquer de vous faire prendre sans gloire.

– Mais toute l’armée marchera avec moi, je suppose, répondit don Tellez.

– Non pas, seigneur, non pas, répondit Bertrand.

– Que les Bretons restent s’ils veulent, dit don Tellez, mais je marcherai avec les Espagnols.

– Pour quoi faire ?

– Pour battre les Anglais.

– Pardon, dit Bertrand, les Anglais ont été battus par les Bretons, mais ils ne le seraient point par les Espagnols.

– Plaît-il ! s’écria impétueusement don Tellez en marchant sur le connétable, et pourquoi ?

– Parce que, dit Bertrand sans s’émouvoir, parce que les Bretons sont meilleurs soldats que les Anglais, mais que les Anglais sont meilleurs soldats que les Espagnols.

 

373

Le jeune prince sentit la colère lui monter au front.

Continuer : partie 3 sur 4