Le bâtard de Mauléon 3
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Alexandre Dumas
Le bâtard de Mauléon
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Alexandre Dumas
Le bâtard de Mauléon
roman
Tome troisième
La Bibliothèque électronique du Québec
Collection À tous les vents
Volume 621 : version 1.0
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Du même auteur, à la Bibliothèque :
Les Louves de Machecoul
Les mille et un fantômes
La femme au collier de velours
Les mariages du père Olifus
Le prince des voleurs
Robin Hood, le proscrit
Les compagnons de Jéhu
La San Felice
Vingt ans après
Les trois mousquetaires
Le comte de Monte-Cristo
Le vicomte de Bragelonne
Le chevalier de Maison-Rouge
Histoire d’un casse noisette et autres contes
La bouillie de la comtesse Berthe et autres contes
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Le bâtard de Mauléon
III
Édition de référence :
Paris, Michel Lévy Frères, Éditeurs, 1871.
Présenté en trois volumes.
Image de couverture :
La bataille de Nájera
(Chroniques de Jean Froissart).
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I
Rianzarès.
Agénor se choisit dans le bourg, situé sur le versant d’une colline, une habitation d’où il pût facilement découvrir la route blanche et tortueuse qui montait entre deux murs de roches à pic.
La troupe se reposait, cependant, et tout le monde en avait besoin.
Musaron avait rédigé, de son plus beau style, une épître au connétable et une autre au prince de Galles, pour donner avis à l’un et à l’autre de l’arrivée des florins d’or.
Un homme d’armes, escorté d’un écuyer breton choisi dans les vassaux de dame Tiphaine, avait été expédié vers Burgos, où, disait-on, le prince se trouvait en ce moment, à cause de bruits de guerre nouvellement éclos dans le pays.
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Chaque jour Mauléon supputait, avec la connaissance parfaite qu’il avait des localités, les marches de Gildaz et d’Hafiz.
Selon ses calculs, les deux messagers devaient avoir traversé la frontière depuis quinze jours, au moins.
Dans ces quinze jours, ils avaient eu le temps de retrouver doña Maria, et celle-ci avait pu préparer la fuite d’Aïssa. Une bonne mule fait vingt lieues dans sa journée : cinq à six jours suffisaient donc à la belle Moresque pour arriver jusqu’à Rianzarès.
Mauléon prit discrètement quelques renseignements sur le passage de l’écuyer Gildaz. Il ne paraissait pas impossible, en effet, que les deux hommes eussent passé le défilé à Rianzarès, endroit facile, sûr et connu.
Mais les montagnards répondirent qu’à l’époque dont parlait Mauléon, ils n’avaient vu passer qu’un cavalier more, jeune et d’une mine assez farouche.
– Un More, jeune !
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– Vingt ans au plus, répondit le campagnard.
– Il était vêtu de rouge, peut-être ?
– Avec un morion sarrasin, oui, seigneur.
– Armé ?
– D’un large poignard pendu à l’arçon de la selle par une chaîne de soie.
– Et vous dites qu’il passa à Rianzarès seul !
– Absolument seul.
– Que dit-il ?
– Il chercha quelques mots d’espagnol, qu’il prononça mal et vite, demanda si le passage dans le roc était sûr pour les chevaux, et si la petite rivière du bas de la côte était guéable, puis, sur nos affirmations, il poussa son rapide cheval noir et disparut.
– Seul ! c’est étrange, dit Mauléon.
– Hum ! fit Musaron, seul, c’est singulier...
– Gildaz aura voulu entrer par un autre point de la frontière pour éveiller moins les soupçons, qu’en penses-tu, Musaron ?
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– Je pense que Hafiz avait une bien laide figure.
– Qui nous dit d’ailleurs, répliqua Mauléon pensif, que ce soit bien Hafiz qui a passé à Rianzarès ?
– Il vaut mieux croire que non, en effet.
– Et puis, j’ai remarqué, ajouta Mauléon, que l’homme à peu près arrivé au comble du bonheur se défie de tout, et voit dans toute chose un obstacle.
– Ah ! monsieur, vous touchez au bonheur, en effet, et c’est aujourd’hui, si nous ne nous sommes pas trompés, que doña Aïssa doit arriver... Il serait bon que durant toute la nuit nous fissions bonne garde aux environs de la rivière.
– Oui, car je ne voudrais pas que nos compagnons la vissent arriver. Je crains l’effet de cette fuite sur leur esprit un peu étroit. Un chrétien amoureux d’une Moresque, en voilà assez pour troubler le courage des plus intrépides ; on m’attribuerait tous les malheurs
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qui sont arrivés, comme un châtiment de Dieu. Mais malgré moi, le More seul, vêtu de rouge, ayant le poignard à l’arçon de la selle, cette ressemblance avec Hafiz me préoccupe.
– Encore quelques instants, quelques heures, quelques jours, tout au plus, et nous saurons à quoi nous en tenir, répondit le philosophe. Jusque-là, monsieur, comme nous n’avons pas sujet d’être tristes, vivons en joie, s’il vous plaît.
C’est en effet ce qu’Agénor avait de mieux à faire. Il vécut en joie et attendit.
Mais le premier jour, le septième du mois, passa, et rien ne parut sur la route, sinon des trafiquants de laine et des soldats blessés, ou des chevaliers ayant fui de Navarette, et à pied, ruinés, faisant de petites journées par les bois, de grands détours dans les montagnes, et regagnant ainsi le pays natal après mille angoisses et mille privations.
Agénor apprit de ces pauvres gens qu’en plusieurs endroits déjà se réveillait la guerre ; que la tyrannie de don Pedro, alourdie par celle de Mothril, pesait insupportable sur les Castilles,
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que beaucoup d’émissaires du prétendant vaincu à Navarette parcouraient les villes, ameutant les hommes sages contre l’abus du pouvoir rétabli.
Ces fugitifs assurèrent qu’ils avaient vu déjà plusieurs corps organisés avec l’espérance d’un prochain retour de Henri de Transtamare. Ils ajoutèrent que bon nombre de leurs compagnons avaient vu des lettres de ce prince, dans lesquelles il promettait de revenir bientôt avec un corps d’armée levé en France.
Tous ces bruits de guerre enflammaient l’esprit belliqueux d’Agénor, et comme Aïssa n’arrivait pas, l’amour ne pouvait calmer en lui cette fièvre qui s’allume chez les jeunes gens au cliquetis des armes.
Musaron commençait à désespérer ; il fronçait le sourcil plus souvent qu’il n’en avait l’habitude, et en revenait assez aigrement sur le compte de Hafiz, auquel avec obstination il attribuait, comme à un démon malfaisant, le retard d’Aïssa, pour ne pas dire plus, ajoutait-il, quand sa mauvaise humeur était au comble.
Quant à Mauléon, semblable au corps qui
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cherche son âme, il errait incessamment sur le chemin, dont ses yeux, familiarisés avec toutes les sinuosités, connaissaient chaque buisson, chaque pierre, chaque ombre, et il devinait le pas d’une mule de deux lieues de loin.
Aïssa n’arrivait pas ; rien ne venait d’Espagne.
Bien au contraire, il arrivait de France, à des intervalles mesurés comme par l’aiguille d’une horloge, des troupes de gens armés, qui prenaient position dans les environs, et semblaient attendre un signal pour entrer simultanément.
Les chefs de ces différentes troupes s’abouchaient à l’arrivée de chaque nouvelle troupe, échangeaient un mot d’ordre et des instructions qui leur paraissaient satisfaisantes, car, sans autre précaution, hommes de toutes armes et de tous pays commerçaient ensemble et vivaient dans une intelligence parfaite.
Le jour où Mauléon, moins occupé d’Aïssa, voulut en savoir plus long sur ces arrivages d’hommes et de chevaux, il apprit que ces différentes troupes attendaient un chef suprême et de nouveaux renforts pour rentrer en Espagne.
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– Et le nom du chef ? demanda-t-il.
– Nous l’ignorons : il nous l’apprendra lui-même.
– Ainsi tout le monde va entrer en Espagne, excepté moi ! s’écriait Agénor au désespoir... Oh ! mon serment, mon serment !
– Eh ! monsieur, répliqua Musaron, la douleur vous fait perdre la tête. Il n’y a plus de serment si doña Aïssa n’arrive pas ; elle n’arrive pas, poussons en avant.
– Il n’est pas temps encore, Musaron ; l’espoir me reste, j’ai encore l’espoir ! Je l’aurai toujours, car j’aimerai toujours !
– Je voudrais bien causer seulement une demi-heure avec ce petit noiraud d’Hafiz, grommelait Musaron. Je voudrais... le regarder seulement... bien en face...
– Eh ! que peut Hafiz contre la volonté toute puissante de doña Maria... C’est elle qu’il faut accuser, Musaron, elle... ou bien ma mauvaise fortune !
Huit jours se passèrent encore et rien n’arriva
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d’Espagne. Agénor faillit devenir fou d’impatience et Musaron de colère.
Au bout de ces huit jours, il y avait cinq mille hommes armés répandus sur la frontière.
Des chariots chargés de vivres, quelques-uns chargés d’argent, disait-on, escortaient ces forces imposantes.
Les hommes du sire de Laval, les Bretons de Tiphaine Raguenel attendaient impatiemment aussi le retour de leur messager pour savoir si le prince de Galles consentait à libérer le connétable.
Enfin le messager revint, et Agénor courut avec empressement à sa rencontre jusqu’à la rivière.
L’homme d’armes avait vu le connétable, l’avait embrassé, avait été festoyé par le prince anglais, et avait reçu de la princesse de Galles un magnifique présent. Cette princesse avait daigné leur dire qu’elle attendait le brave chevalier de Mauléon pour récompenser son dévouement, et que la vertu honorait tous les hommes, de
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quelque nation qu’ils fussent.
Ce messager ajoutait que le prince avait accepté les trente-six mille florins à compte, et que la princesse, le voyant hésiter un moment, avait dit :
– Sire, mon époux, je veux que le bon connétable soit libre de par moi, qui l’admire autant que ses compatriotes. Nous sommes un peu Bretons, nous autres de la Grande-Bretagne, je paierai trente mille florins d’or pour la rançon de messire Bertrand.
Il en résultait que le connétable allait être libre s’il ne l’était déjà même avant le paiement.
Ces nouvelles faisaient bondir de joie tous les Bretons escortant la rançon, et comme la joie est plus communicative que la douleur, toutes les troupes réunies sur Rianzarès avaient poussé, en apprenant le résultat de l’ambassade, un hourra de joie dont les vieilles montagnes avaient frissonné jusqu’en leur racines de granit.
– Entrons en Espagne, avaient crié les Bretons, et ramenons notre connétable !
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– Il le faut bien, dit Musaron tout bas à Agénor... Pas d’Aïssa, pas de serment ; le temps se perd, marchons, monsieur !
Et Mauléon, cédant à son ardente inquiétude, avait répondu :
– Marchons !
La petite troupe, escortée des vœux et des bénédictions de tous, franchit le défilé neuf jours après le délai fixé par Maria Padilla pour l’arrivée de la Moresque.
– Nous la trouverons peut-être bien en route, dit Musaron, pour achever de décider son maître.
Quant à nous, les précédant à la cour du roi don Pedro, nous allons peut-être découvrir et apprendre au lecteur la cause de ce retard de mauvais augure.
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II
Gildaz.
Doña Maria se tenait à sa terrasse, comptant les jours et les heures, car elle devinait pour elle et Aïssa, ou plutôt elle sentait un malheur dans la persévérante quiétude du More.
Mothril n’était pas homme à s’endormir ainsi ; jamais il n’avait su tellement dissimuler sa soif de vengeance que rien ne l’eût annoncée à ses ennemis durant quinze grands jours.
Tout entier à donner des fêtes au roi, à faire arriver l’or aux coffres de don Pedro, tout prêt à faire entrer les Sarrasins auxiliaires en Espagne et à joindre enfin les deux couronnes promises sur le front de son maître, telles étaient ses occupations apparentes. Il négligeait Aïssa, il ne la voyait qu’une fois le soir, et presque toujours accompagné de don Pedro, qui envoyait à la
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jeune fille les présents les plus rares et les plus magnifiques.
Aïssa, prévenue d’abord par son amour pour Mauléon, puis par son amitié pour doña Maria, acceptait les présents, quitte à les dédaigner une fois reçus ; puis, usant de la même froideur avec le prince, sans se douter qu’elle irritait ainsi un désir ardent, elle cherchait de cette conduite loyale un remerciement dans le regard de Maria lorsqu’elle venait à la rencontrer.
Doña Maria, elle, lui disait aussi par un pareil regard :
– Espère ! le plan que nous avons conçu mûrit chaque jour dans son ombre ; mon messager va revenir, et te rapportera et l’amour de ton beau chevalier, et la liberté sans laquelle il n’est pas de réel amour.
Enfin, ce jour que doña Maria désirait si ardemment vint à luire pour elle.
C’était par une de ces matinées comme il en éclate avec l’été sous le beau ciel d’Espagne ; la rosée tremblait à chaque feuille sur les terrasses
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fleuries d’Aïssa quand doña Maria vit entrer dans sa chambre la vieille que nous connaissons.
– Señora ! dit-elle avec un long soupir, señora !
– Eh bien ! qu’y a-t-il ?
– Señora, Hafiz est là !
– Hafiz !... qui cela, Hafiz !
– Le compagnon de Gildaz, señora.
– Quoi ! Hafiz et point Gildaz ?
– Hafiz et point Gildaz, oui, señora.
– Mon Dieu ! qu’il entre ; sais-tu quelque autre chose ?
– Non, Hafiz ne m’a rien voulu dire, rien, et je pleure, voyez-vous, señora, parce que le silence d’Hafiz est plus cruel que toutes les sinistres paroles de tout autre.
– Allons, console-toi, dit doña Maria toute frissonnante, console-toi, ce n’est rien, un retard, sans doute, et voilà tout.
– Alors pourquoi Hafiz n’est-il pas retardé ?
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– Au contraire, vois-tu, ce qui me rassure, c’est le retour d’Hafiz ; certes, Gildaz ne l’eût pas gardé près de lui me sachant inquiète ; il l’envoie, donc les nouvelles sont bonnes.
La nourrice n’était pas facile à consoler ; d’ailleurs il y avait peu de vraisemblance dans les consolations trop précipitées de sa maîtresse.
Hafiz entra.
Il était calme et humble, ainsi qu’à son ordinaire. Son œil exprimait le respect, comme l’œil des chats et des tigres qui, dilaté en face de quiconque les craint, se resserre et se ferme à demi, quand on les regarde avec colère ou une volonté dominatrice.
– Quoi ! seul ? dit Maria Padilla.
– Seul, oui, madame, répliqua timidement Hafiz.
– Et Gildaz ?
– Gildaz, maîtresse, répondit le Sarrasin en regardant autour de lui, Gildaz est mort.
– Mort ! s’écria doña Padilla, qui joignit les deux mains avec angoisse ; mort ! pauvre garçon,
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est-il possible ?
– Madame, il a été pris de la fièvre en route.
– Lui, si robuste !
– Robuste, en effet, mais la volonté de Dieu est plus forte que l’homme, répliqua sentencieusement Hafiz.
– Une fièvre, oh ! et pourquoi ne m’a-t-il pas prévenue ?
– Madame, dit Hafiz, nous voyagions tous deux, dans la Gascogne, à un défilé, nous avons été attaqués par des montagnards que le son de l’or avait attirés.
– Le son de l’or. Imprudents !
– Le maître français nous avait donné de l’or, il était si joyeux ! Gildaz se crut seul en ces montagnes, seul avec moi, et il eut la fantaisie de recompter notre trésor : alors il fut tout à coup frappé d’une flèche, et nous vîmes s’approcher plusieurs hommes armés. Gildaz était brave, nous nous sommes défendus.
– Mon Dieu !
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– Comme nous allions succomber, car Gildaz était blessé, son sang coulait...
– Pauvre Gildaz !... et toi ?
– Moi aussi, maîtresse, dit Hafiz en retroussant lentement sa manche large, qui mit à nu son bras sillonné par le fer d’un poignard ; comme nous étions blessés, on nous prit notre or, et aussitôt les voleurs s’enfuirent.
– Après, mon Dieu ! après ?
– Après, maîtresse, Gildaz fut pris de la fièvre, et il se sentit près de la mort...
– Ne t’a-t-il rien dit ?
– Si, maîtresse, quand ses yeux s’appesantirent : Tiens, me dit-il, tu vas échapper, toi ! sois fidèle comme je l’étais ; cours chez notre maîtresse, et remets dans ses mains ce dépôt que m’a confié le maître français. Voici le dépôt.
Hafiz tira de son sein une enveloppe de soie toute trouée de coups de poignards et souillée de sang.
Doña Maria frémissante toucha le satin avec
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horreur, et l’examinant :
– Cette lettre a été ouverte, dit-elle.
– Ouverte ! dit le Sarrasin avec de gros yeux étonnés.
– Oui, le cachet est brisé.
– Je ne sais, dit Hafiz.
– Tu l’as ouverte, toi ?
– Moi ! je ne sais pas lire, maîtresse.
– Quelqu’un alors ?...
– Non, maîtresse ; regarde bien, vois, à l’endroit du cachet, cette ouverture : la flèche du montagnard a troué la cire et le parchemin.
– C’est vrai ! c’est vrai ! dit doña Maria, défiante encore.
– Et le sang de Gildaz est autour des déchirures, maîtresse.
– C’est vrai ! pauvre Gildaz !
Et la jeune femme, fixant un dernier regard sur le Sarrasin, trouva si calme, si stupide, si parfaitement muette cette physionomie enfantine,
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qu’elle ne put conserver un soupçon.
– Raconte-moi la fin, Hafiz.
– La fin, maîtresse, c’est que Gildaz m’eut à peine remis la lettre qu’il expira ; aussitôt, je pris ma course, ainsi qu’il l’avait dit, et pauvre, affamé, mais courant toujours, je suis venu t’apporter le message.
– Oh ! tu seras bien récompensé, enfant, dit doña Maria, émue jusqu’aux larmes ; oui, tu ne me quitteras pas, et si tu es fidèle... si tu es intelligent...
Un éclair parut sur le front du More, éclair éteint aussi vite qu’allumé.
Alors Maria lut la lettre que nous connaissons, rapprocha les dates, et se livrant à l’impétuosité naturelle de son caractère :
– Allons ! se dit-elle à elle-même, allons, à l’œuvre !
Elle donna au Sarrasin une poignée d’or en lui disant :
– Repose-toi, bon Hafiz, et dans quelques jours tiens-toi prêt ; je me servirai de toi.
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Le jeune homme partit radieux ; il touchait le seuil, emportant son or et sa joie, quand les gémissements de la nourrice éclatèrent avec plus de force. Elle venait d’apprendre la fatale nouvelle.
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III
De la mission qu’avait Hafiz,
et comment il l’avait remplie.
La veille du jour où Hafiz était venu rapporter à doña Maria la lettre de France, un pâtre s’était présenté aux portes de la ville et avait demandé à parler au seigneur Mothril.
Mothril, occupé à dire ses prières à la mosquée, avait tout quitté pour suivre ce singulier messager, qui ne devait pas annoncer un bien haut et bien puissant ambassadeur.
Mothril, à peine sorti de la ville avec son guide, avait aperçu dans une lande un petit cheval andalou paissant dans la bruyère, et, couché dans l’herbe rare, au milieu des cailloux, le sarrasin Hafiz, qui guettait avec ses gros yeux tout ce qui sortait de la ville.
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Le pâtre, payé par Mothril, avait couru gaiement rejoindre ses maigres chèvres sur le coteau. Mothril, oubliant toute étiquette, s’était assis, lui le premier ministre, auprès du sombre enfant à la face immobile.
– Dieu soit avec toi ! Hafiz, tu reviens donc ?
– Oui, seigneur, me voici.
– Et tu as laissé ton compagnon assez loin pour qu’il ne se doute de rien ?
– Très loin, seigneur, et il ne se doute assurément de rien.
Mothril connaissait son messager. Il savait le besoin d’euphémisme commun à tous les Arabes, pour qui c’est un point capital que d’éviter le plus longtemps possible de prononcer le mot : Mort.
– Tu as la lettre ? dit-il.
– Oui, seigneur.
– Comment te l’es-tu procurée ?
– Si je l’eusse demandée à Gildaz, il l’eût refusée. Si j’eusse voulu la lui prendre de force, il m’eût battu, et tué sans doute, lui plus fort que
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moi.
– Tu as usé d’adresse ?
– J’ai attendu qu’il fût arrivé avec moi au cœur de la montagne qui sert de frontière à l’Espagne et à la France. Les chevaux étaient bien las, Gildaz les fit reposer, lui même s’endormit sur la mousse au pied d’un grand rocher. Je choisis ce moment, j’approchai de Gildaz en rampant, et le frappai dans la poitrine avec mon poignard ; il étendit les bras en poussant un cri sourd, et ses mains furent toutes arrosées de sang. Mais il n’était pas mort, je le sentis bien. Il avait pu dégainer son coutelas et m’en frapper au bras gauche ; je lui perçai le cœur avec ma pointe, il expira aussitôt. La lettre était dans le pourpoint, je l’en tirai : marchant toute la nuit dans la direction du vent avec mon petit cheval, j’abandonnai le cadavre et l’autre cheval aux loups et aux corbeaux. Je franchis la frontière, et sans être inquiété, j’achevai ma route. Voici la lettre que je t’ai promise.
Mothril prit le parchemin dont le cachet était bien entier, mais qui avait cependant été percée
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d’outre en outre par le poignard d’Hafiz sur le cœur de Gildaz.
Avec une flèche qu’il prit au carquois d’une sentinelle, il troua le cachet de telle sorte que la soie du scel fut rompue, puis parcourut avidement la lettre.
– Bien ! dit-il, nous y serons tous à ce rendez-vous.
Et il se mit à rêver. Hafiz attendait.
– Que ferai-je, maître ?
– Tu vas remonter à cheval et reprendre cette lettre ; tu frapperas dès l’aurore aux portes de doña Maria. Tu lui annonceras que les montagnards ont attaqué Gildaz et l’ont blessé de flèches et de poignards ; qu’en mourant il t’a remis la lettre. Ce sera tout.
– Bien ! maître.
– Va, cours toute la nuit ; que tes vêtements soient au matin trempés de rosée, ton cheval de sueur, comme si tu arrivais seulement ce matin-là. Et puis, attends mes ordres, et de huit jours n’approche pas de ma maison.
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– Le Prophète est content de moi ?
– Oui, Hafiz.
– Merci, maître.
Voilà comment la lettre avait été décachetée ; voilà de quelle nature était l’orage qui grondait sur la tête de doña Maria.
Cependant Mothril ne s’en tint pas à ce qu’il avait fait. Il attendit le matin, et se parant d’habits magnifiques, il alla trouver le roi don Pedro.
Le More, en entrant chez le roi, trouva le prince assis dans un large fauteuil de velours, et jouant machinalement avec les oreilles d’un jeune loup qu’il aimait à apprivoiser.
À sa gauche, dans un fauteuil pareil, était assise doña Maria, pâle et comme irritée. En effet, depuis qu’elle était là, si près de don Pedro, le prince, occupé sans doute d’autres pensées, ne lui avait pas adressé la parole.
Doña Maria, fière comme les femmes de son pays, dévorait cet affront avec impatience. Elle non plus ne parlait pas, et comme elle n’avait pas de loup familier à agacer, elle se contentait
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d’entasser en son cœur défiances sur défiances, colères sur colères, projets sur projets.
Mothril entra, et ce fut pour Maria Padilla une occasion de sortir avec fracas.
– Vous partez, madame, dit don Pedro inquiet malgré lui de cette sortie furieuse, qu’il avait provoquée par l’indolent accueil fait à sa maîtresse.
– Oui, je pars, dit-elle, et je veux ménager votre gracieuseté, dont vous faites provision sans doute pour le sarrasin Mothril.
Mothril entendit, mais il ne parut pas s’irriter. Si doña Maria eût été moins furieuse, elle eût deviné que le calme du More naissait de quelque assurance secrète d’un triomphe très prochain.
Mais la colère ne calcule pas ; elle porte assez de satisfaction en elle. Elle est réellement une passion. Qui l’assouvit y trouve un plaisir.
– Sire, dit Mothril affectant une douleur profonde, je le vois, mon roi n’est pas heureux.
– Non, répliqua don Pedro avec un soupir.
– Nous avons beaucoup d’or, ajouta Mothril.
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Cordoue a contribué.
– Tant mieux, dit nonchalamment le roi.
– Séville arme douze mille hommes, continua Mothril, nous gagnons deux provinces.
– Ah ! dit le roi sur le même ton.
– Si l’usurpateur rentre en Espagne, je pense d’ici à huit jours l’enfermer dans quelque château... le prendre.
Jamais ce nom de l’usurpateur n’avait failli d’exciter chez le roi une violente tempête, cette fois don Pedro se contenta de dire sans fureur :
– Qu’il y vienne, tu as de l’or, des soldats ; nous le prendrons, nous le ferons juger, et on lui tranchera la tête.
Mothril à ce moment se rapprocha du roi.
– Oui, mon roi est bien malheureux, reprit-il.
– Et pourquoi, ami ?
– Parce que l’or ne te plaît plus, parce que le pouvoir te dégoûte, parce que tu ne vois rien de doux dans la vengeance, parce qu’enfin tu ne trouves plus pour ta maîtresse un regard d’amour.
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– Sans doute, je ne l’aime plus, Mothril, et à cause de ce vide de mon cœur, rien ne me paraît plus désirable.
– Quand ce cœur semble si vide, roi, n’est-ce pas qu’il est plein de désirs ; le désir, tu sais, c’est l’air renfermé dans les outres.
– Je le sais, oui, mon cœur est plein de désirs.
– Tu aimes alors ?
– Oui, je crois que j’aime...
– Tu aimes Aïssa, la fille d’un puissant monarque. Oh ! je te plains et je t’envie à la fois, car tu peux être bien heureux ou bien à plaindre, seigneur.
– C’est vrai, Mothril, je suis bien à plaindre.
– Elle ne t’aime pas, veux-tu dire ?
– Non, elle ne m’aime pas.
– Crois-tu, seigneur, que ce sang, pur comme celui d’une déesse, soit agité par les passions auxquelles céderait une autre femme ? Aïssa ne vaut rien pour le harem d’un prince voluptueux ; c’est une reine, Aïssa, elle ne sourira que sur un
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trône. Il y a de ces fleurs, vois-tu, mon roi, qui ne s’épanouissent que sur le sommet des montagnes.
– Un trône... moi... épouser Aïssa, Mothril ; que diraient les chrétiens ?
– Qui te dit, seigneur, que doña Aïssa, t’aimant parce que tu seras son époux, ne te fera pas le sacrifice de son Dieu, elle qui t’aura donné son âme.
Un soupir presque voluptueux s’échappa de la poitrine du roi.
– Elle m’aimerait !...
– Elle t’aimera.
– Non, Mothril.
– Eh bien ! seigneur, plonge-toi dans la douleur alors, car tu n’es pas digne d’être heureux ; car tu désespères avant le but.
– Aïssa me fuit.
– Je croyais les chrétiens plus ingénieux à deviner le cœur des femmes. Chez nous, les passions se concentrent et s’effacent en apparence sous la couche épaisse de l’esclavage,
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mais nos femmes si libres de tout dire, et par conséquent de tout cacher, nous rendent plus clairvoyants à lire dans leur cœur ; comment veux-tu que la fière Aïssa aime, ostensiblement, celui qui ne marche qu’escorté d’une femme rivale de toutes les femmes qui aimeraient don Pedro.
– Aïssa serait jalouse ?
Un sourire du More fut sa réponse, puis il ajouta :
– Chez nous, la tourterelle est jalouse de sa compagne, et la noble panthère se déchire aux dents et aux griffes de la panthère en présence du tigre qui va choisir l’une ou l’autre.
– Ah ! Mothril, j’aime Aïssa.
– Épouse-la.
– Et doña Maria ?
– L’homme qui a fait tuer sa femme pour ne pas déplaire à sa maîtresse, hésite à congédier sa maîtresse qu’il n’aime plus, pour conquérir cinq millions de sujets et un amour plus précieux que la terre entière !
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– Tu as raison, mais doña Maria en mourrait.
Le More sourit encore.
– Elle t’aime donc bien ?
– Si elle m’aime ! tu en doutes ?
– Oui, seigneur.
Don Pedro pâlit.
– Il l’aime encore ! pensa Mothril, n’éveillons pas sa jalousie, car il la préférerait à toutes les autres.
– J’en doute, reprit-il, non parce qu’elle te serait infidèle, je ne le crois pas, mais parce que, se voyant moins aimée, elle persiste à vivre près de toi.
– J’eusse appelé cela de l’amour, Mothril.
– Moi, je nomme ce sentiment ambition.
– Tu chasserais Maria ?
– Pour obtenir Aïssa, oui.
– Oh ! non... non !
– Souffre, alors.
– Je croyais, dit don Pedro en fixant sur
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Mothril un regard enflammé, que si tu voyais souffrir ton roi, tu n’aurais pas le courage de lui dire : Souffre !... Je croyais que tu ne manquerais pas de t’écrier : Je te soulagerai, mon seigneur.
– Aux dépens de l’honneur d’un grand roi de mon pays, non ; plutôt la mort !
Don Pedro demeura plongé dans une sombre rêverie.
– Je mourrai donc, dit-il, car j’aime cette fille, on plutôt, s’écria-t-il avec une sinistre flamme, non, je ne mourrai pas.
Mothril connaissait assez le roi, et savait assez qu’aucune barrière n’était de force à arrêter l’élan des passions chez cet homme indomptable.
– Il userait de violence, pensa-t-il, empêchons ce résultat.
– Seigneur, dit Mothril, Aïssa est une belle âme, elle croirait aux serments... Si vous lui juriez de l’épouser après avoir quitté solennellement doña Maria, je crois qu’Aïssa confierait sa destinée à votre amour.
– T’y engagerais-tu ?
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– Je m’y engagerais.
– Eh bien ! s’écria don Pedro, je romprai avec doña Maria, je le jure.
– C’est autre chose, faites vos conditions, monseigneur.
– Je romprai avec doña Maria et lui laisserai un million d’écus. Il n’y aura pas, dans le pays qu’elle choisira pour sa résidence, une princesse plus riche et plus honorée.
– Soit, c’est d’un prince magnifique, mais enfin, ce pays ne sera pas l’Espagne !
– Il faut cela ?
– Aïssa ne sera rassurée que si la mer, une mer infranchissable, sépare votre ancien amour du nouveau.
– Nous mettrons la mer entre Aïssa et doña Maria, Mothril.
– Bien, monseigneur.
– Mais je suis le roi, tu sais que je n’accepte de conditions de personne.
– C’est juste, sire.
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– Il faut donc que le marché, un peu semblable au marché des juifs, s’accomplisse entre nous sans engager d’abord d’autre que toi.
– Comment cela ?
– Il faut que doña Aïssa me soit remise comme otage.
– Rien que cela ? dit Mothril avec ironie.
– Insensé ! ne vois-tu pas que l’amour me brûle, me dévore, que je joue en ce moment à des délicatesses qui me font rire, comme si le lion avait des scrupules dans sa faim ? Ne vois-tu pas que si tu me fais marchander Aïssa, je la prendrai ! Que si tu roules tes yeux irrités, je te fais arrêter et pendre, et que tous les chevaliers chrétiens seront là pour regarder ton corps au gibet, et pour faire la cour à ma nouvelle maîtresse ?
– C’est vrai, pensa Mothril ; mais doña Maria, seigneur ?
– Que j’aie faim d’amour, te dis-je, et doña Maria verra comment mourut doña Bianca de Bourbon.
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– Votre colère est terrible, mon maître, répliqua humblement Mothril, bien fou qui ne plierait le genou devant vous.
– Tu me livreras Aïssa ?
– Si vous me le commandez, oui, seigneur ; mais si vous n’avez pas suivi mes conseils, si vous ne vous êtes pas défait de doña Maria, si vous n’avez terrassé ses amis, qui sont vos ennemis, si vous n’avez levé tous les scrupules d’Aïssa, songez-y, vous ne posséderez pas cette femme, elle se tuera !
Ce fut au tour du roi de frémir et de rêver.
– Que veux-tu donc ? dit-il.
– Je désire que vous attendiez huit jours. – Ne m’interrompez point ! – Alors laissez doña Maria vous tenir rigueur... Aïssa partira pour un château royal, sans que nul devine sa fuite ou la destination de son voyage ; vous convaincrez cette jeune fille, elle deviendra vôtre et elle vous aimera.
– Et doña Maria ? te dis-je.
– Assoupie d’abord, elle se réveillera vaincue.
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– Laissez-la gémir et s’irriter ; vous aurez échangé la maîtresse contre une amante, jamais Maria ne vous pardonnera cette infidélité, elle-même vous débarrassera d’elle.
– Oui, elle est fière, c’est vrai, et tu crois qu’Aïssa viendra ?
– Je ne crois pas, je sais.
– Ce jour-là, Mothril, demande-moi la moitié de mon royaume, elle est à toi.
– Vous n’aurez jamais plus justement récompensé de loyaux services.
– Ainsi donc dans huit jours ?
– À la dernière heure du jour, oui, monseigneur Aïssa sortira de la ville escortée par un More, je te la conduirai.
– Va, Mothril.
– Jusque-là, n’éveillez pas les soupçons de doña Maria.
– Ne crains rien. J’ai bien caché mon amour, ma douleur ; crois-tu que je ne cacherai pas ma joie !
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– Annoncez donc, monseigneur, que vous voulez partir pour un château de campagne.
– Je le ferai, dit le roi.
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IV
Comment Hafiz égara ses compagnes de voyage.
Cependant doña Maria, depuis le retour d’Hafiz, avait renoué ses intelligences avec Aïssa.
Celle-ci ne savait pas lire, mais la vue du parchemin qu’avait effleuré la main de son amant, cette croix surtout, représentation de sa volonté loyale, avaient comblé de joie le cœur de la jeune fille, et sollicité vingt fois ses lèvres qui s’y étaient reposées ivres d’amour.
– Chère Aïssa, dit Maria, tu vas partir. Dans huit jours tu seras loin d’ici, mais tu seras bien près de celui que tu aimes, et je ne crois pas que tu regrettes ce pays.
– Oh ! non, non ; ma vie, c’est de respirer l’air qu’il respire.
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– Donc vous serez réunis. Hafiz est un enfant prudent, bien fidèle, et rempli d’intelligence. Il connaît la route, puis tu ne craindras pas cet enfant comme tu ferais d’un homme, et j’en suis sûre tu voyageras avec plus de confiance en sa compagnie. Il est de ton pays, vous parlerez tous deux la langue que tu chéris. Ce coffret contient tous tes joyaux : rappelle-toi qu’en France un seigneur bien riche ne possède pas la moitié de ce que tu vas porter à ton amant. D’ailleurs, mes bienfaits accompagneront le jeune homme, allât-il avec toi jusqu’au bout du monde. Une fois en France, tu n’as plus rien à craindre. Je médite ici une grande réforme. Il faut que le roi chasse d’Espagne les Mores ennemis de notre religion, prétexte dont se servent les envieux pour ternir la gloire de don Pedro. Toi absente, je me mettrai à l’œuvre sans hésiter.
– Quel jour verrai-je Mauléon ? dit Aïssa qui n’avait rien écouté que le nom de son amant.
– Tu peux être dans ses bras cinq jours après ton départ de cette ville.
– Je mettrai moitié moins de temps que le plus
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rapide cavalier, madame.
Ce fut après cet entretien que doña Maria fit venir Hafiz et lui demanda s’il ne voudrait pas retourner en France pour accompagner la sœur de ce pauvre Gildaz.
– Pauvre enfant, inconsolable de la mort de son frère, ajouta-t-elle, et qui voudrait donner une sépulture chrétienne à ses restes infortunés.
– Je le veux bien, dit Hafiz ; fixez-moi le jour du départ, maîtresse.
– Demain tu monteras une mule que je te donne. La sœur de Gildaz aura une mule pour monture, et une autre chargée de ma nourrice, qui est sa mère, et de quelques effets relatifs à la cérémonie qu’elle veut accomplir.
– Bien, señora. Demain je partirai. À quelle heure ?
– Le soir, après les portes fermées, après les feux éteints.
Hafiz n’eut pas plutôt reçu cet ordre qu’il le transmit à Mothril.
Le More s’empressa d’aller trouver don Pedro.
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– Seigneur, dit-il, voici le septième jour ; tu peux partir pour ton château de plaisance.
– J’attendais, répliqua le roi.
– Pars donc, mon roi, il est temps.
– Tous les préparatifs sont faits, ajouta don Pedro... Je partirai d’autant plus volontiers que le prince de Galles m’envoie demain demander de l’argent par un héraut d’armes.
– Et le trésor est vide aujourd’hui, seigneur ; car, tu sais, nous tenons prête la somme destinée à faire taire les fureurs de doña Maria.
– Bien, il suffit.
Don Pedro commanda tout pour le départ. Il affecta d’inviter à ce voyage plusieurs dames de la cour, et ne fit pas mention de doña Maria.
Mothril guettait l’effet de cette insulte sur la fière Espagnole ; mais doña Maria ne se plaignit point.
Elle passa la journée avec ses femmes à jouer du luth et à faire chanter ses oiseaux.
Le soir venu, comme toute la cour était partie,
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comme doña Maria se disait mortellement frappée d’ennui, elle ordonna qu’on lui préparât une mule.
Au signal donné par Aïssa, libre dans sa maison, car Mothril avait accompagné le roi, doña Maria descendit, monta sur sa mule après s’être enveloppée d’un grand manteau comme en portaient les duègnes.
Dans cet équipage, elle alla chercher elle-même Aïssa par le passage secret, et comme elle s’y attendait elle trouva Hafiz qui, en selle depuis une heure, fouillait les ténèbres de ses yeux perçants.
Doña Maria fit voir aux gardes sa passe et leur donna le mot. Les portes furent ouvertes. Un quart d’heure après les mules couraient rapidement dans la plaine.
Hafiz marchait le premier. Doña Maria remarqua qu’il obliquait sur la gauche au lieu de suivre le droit chemin.
– Je ne puis lui parler, car il reconnaîtrait ma voix, dit-elle bas à sa compagne, mais toi qu’il ne
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reconnaîtra pas, demande-lui pourquoi il change ainsi de route.
Aïssa fit la demande en langue arabe, et Hafiz tout surpris répliqua :
– C’est que la gauche est plus courte, señora.
– Bien, dit Aïssa, mais ne t’égare pas surtout.
– Oh ! que non pas, fit le Sarrasin, je sais où je vais.
– Il est fidèle, sois tranquille, dit Maria ; d’ailleurs, je suis avec vous, et je ne t’accompagne à d’autre fin que de te dégager au cas où une troupe t’arrêterait dans les environs. Au matin tu auras fait quinze lieues, plus de soldats à craindre. Mothril veille, mais dans un rayon circonscrit par son indolence et la paresse de son maître. Alors je te quitterai, alors tu poursuivras ta route ; et moi, traversant tout le pays, je viendrai frapper aux portes du palais qu’habite le roi. Je connais don Pedro, il pleure mon absence et me recevra les bras ouverts.
– Ce château est donc près d’ici, dit Aïssa.
– Il est à sept lieues de la ville que nous
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quittons, mais beaucoup sur la gauche ; il est situé sur une montagne que nous apercevrions tout là-bas à l’horizon si la lune se levait.
Tout à coup la lune, comme si elle eût obéi à la voix de doña Maria, s’élança d’un nuage noir dont elle argenta la bords. Aussitôt une lumière douce et pure s’échappa sur les champs, et les bois, de sorte que les voyageurs se trouvèrent soudain enveloppés de clarté.
Hafiz se retourna vers ses compagnes, il regarda autour de lui, le chemin avait fait place à une vaste lande, bornée par une haute montagne sur laquelle se dressait un château bleuâtre et arrondi.
– Le château ! s’écria doña Maria, nous nous sommes égarés !
Hafiz tressaillit, il avait cru reconnaître cette voix.
– Tu t’es égaré ? dit Aïssa au More, réponds.
– Hélas ! serait-il vrai ? dit Hafiz avec naïveté.
Il n’avait pas achevé que du fond d’un ravin bordé de chênes verts et d’oliviers s’élancèrent
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quatre cavaliers, dont les chevaux ardents franchirent la pente avec des naseaux enflammés, des crinières flottantes.
– Que veut dire ceci ? murmura sourdement Maria... Sommes-nous découvertes ?
Et elle s’enveloppa dans les plis de son manteau sans ajouter une parole.
Hafiz se mit à pousser des cris aigus, comme s’il avait peur, mais un des cavaliers lui appliqua un mouchoir sur les lèvres, et entraîna sa mule.
Deux autres des ravisseurs aiguillonnèrent les mules des deux femmes, en sorte que ces animaux prirent un galop furieux dans la direction du château.
Aïssa voulait crier, se défendre.
– Tais-toi ! lui dit doña Maria ; avec moi tu ne crains rien de don Pedro, avec toi je ne crains rien de Mothril. Tais-toi !
Les quatre cavaliers, comme s’ils faisaient rentrer un troupeau dans l’étable, dirigèrent leur capture vers le château.
– Il paraît qu’on nous attendait, pensa doña
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Maria. Les portes sont ouvertes sans que la trompe ait sonné.
En effet, les quatre chevaux et les trois mules entrèrent avec grand bruit dans la cour de ce palais.
Une fenêtre était éclairée, un homme se tenait à cette fenêtre.
Il poussa un cri de joie en voyant arriver les mules.
– C’est don Pedro, et il attendait ! murmura doña Maria qui reconnut la voix du roi ; que signifie tout cela !
Les cavaliers ordonnèrent aux femmes de mettre pied à terre, et les conduisirent à la salle du château.
Doña Maria soutenait Aïssa toute tremblante.
Don Pedro entra dans la salle, appuyé sur Mothril dont les yeux étincelaient de joie.
– Chère Aïssa ! dit-il en se précipitant vers la jeune fille qui frémissait d’indignation, et qui, l’œil animé, la lèvre inquiète, semblait demander compte à sa compagne d’une trahison.
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– Chère Aïssa, pardonnez-moi, répéta le roi, d’avoir ainsi effrayé vous et cette bonne femme ; permettez que je vous souhaite la bienvenue.
– Et moi donc, dit doña Maria en soulevant le capuce de sa mante, vous ne me saluez pas, seigneur ?...
Don Pedro poussa un grand cri, et recula d’effroi.
Mothril, pâle et tremblant, se sentit défaillir sous l’écrasant regard de son ennemie.
– Voyons ! faites-nous donner un appartement, notre hôte, continua doña Maria, car vous êtes notre hôte, don Pedro.
Don Pedro, chancelant, atterré, baissa la tête et rentra dans la galerie.
Mothril s’enfuit... Mais déjà chez lui la fureur avait remplacé la crainte.
Les deux femmes se serrèrent l’une contre l’autre, et attendirent en silence. Un moment après elles entendirent les portes se fermer.
Le majordome saluant jusqu’à terre vint prier doña Maria de vouloir bien monter à son
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appartement.
– Ne me quittez pas ! s’écria Aïssa.
– Ne crains rien, te dis-je, enfant, vois ! Je me suis montrée, et mon regard a suffi pour dompter ces bêtes féroces... Allons, suis-moi... je veille sur toi, te dis-je.
– Et vous ! oh ! craignez aussi pour vous !
– Moi ! fit Maria Padilla en souriant avec hauteur, qui donc oserait ? ce n’est pas à moi d’avoir peur en ce château.
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V
Le patio du palais d’été.
L’appartement dans lequel on conduisit Maria lui était bien connu. Elle l’habitait au temps de sa domination, de sa prospérité. Alors toute la cour savait le chemin de ces galeries à piliers de bois peint et doré, dont un patio ou jardin d’orangers avec un bassin de marbre formait le centre. On ne voyait alors que pages aux riches portières de brocart et valets empressés à faire leur service sous ces galeries somptueusement éclairées.
Dans le patio, en bas, sous les branches épaisses des arbres en fleurs, se cachaient les symphonies moresques si douces, si suavement tristes, qu’elles semblent de lents parfums aspirés par le ciel, lorsqu’elles montent des lèvres du chanteur ou des doigts du musicien.
Aujourd’hui tout n’était que silence. Séparée
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du reste du palais, cette galerie semblait morne et vide. Les arbres avaient toujours leur feuillage, mais il était sinistre ; le marbre versait à flots l’onde blanchissante, mais avec un bruit pareil aux grondements de la mer irritée.
À l’extrémité d’un des plus longs côtés de ce parallélogramme, une petite porte cintrée en ogive donnait passage de la galerie d’Aïssa dans la galerie occupée par le roi.
Ce passage était long, étroit comme un canal de pierre. Autrefois don Pedro avait voulu qu’il fût toujours tendu d’étoffes précieuses, et que la dalle en fût jonchée de fleurs. Mais dans l’intervalle si long de deux séjours, les tentures s’étaient flétries et déchirées, les fleurs sèches craquaient sous les pieds.
Tout ce qui a aidé l’amour se fane quand l’amour est mort. Il en est ainsi de ces lianes passionnées qui fleurissent et se tordent luxuriantes autour de l’arbre qu’elles aiment, mais se dessèchent et tombent inanimées quand elles n’ont plus à aspirer la sève et la vie de leur allié.
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Doña Maria fut à peine installée dans son appartement qu’elle demanda son service.
– Señora, répondit le majordome, le roi n’est pas venu pour séjourner, mais seulement pour attendre un réveil de chasse. Il n’a pas emmené de service.
– L’hospitalité du roi cependant ne permet pas que ses hôtes manquent ici du nécessaire.
– Señora, je suis à vos ordres, et tout ce que Votre Seigneurie demandera...
– Donnez-nous donc des rafraîchissements et un parchemin pour écrire.
Le majordome s’inclina et sortit.
La nuit était venue ; les étoiles brillaient au ciel. Tout au fond le plus reculé du patio, une chouette poussait son hululement plaintif qui faisait taire le rossignol perché sous les fenêtres de doña Maria.
Aïssa, dans cette obscurité, sous l’influence de ces sombres événements, Aïssa, épouvantée de la taciturne fureur de sa compagne, se tenait en tremblant au plus profond de l’appartement.
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Elle voyait alors passer et repasser comme une ombre pâle doña Maria, la main sur son menton, l’œil perdu dans le vague, mais étincelant de projets.
Elle n’osait parler de peur de troubler cette colère et de faire dévier cette douleur.
Tout à coup le majordome reparut, apportant des flambeaux de cire qu’il posa sur une table.
Un esclave le suivait chargé d’un bassin de vermeil, sur lequel deux coupes d’argent ciselé accompagnaient des fruits confits et une large fiole de vin de Xérès.
– Señora, dit le majordome, Votre Seigneurie est servie.
– Je ne vois pas l’encre et le parchemin que j’ai demandés, dit doña Maria.
– Señora, on a cherché longtemps, dit le majordome embarrassé, mais le chancelier du roi n’est pas ici, et les parchemins sont dans le coffre royal.
Doña Maria fronça le sourcil.
– Je comprends, dit-elle ; bien, merci, laissez-
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nous.
Le majordome sortit.
– La soif me dévore, dit alors doña Maria ; chère enfant, voulez-vous me verser à boire ?
Aïssa s’empressa de verser du vin dans une des coupes, et l’offrit à sa compagne qui but avidement.
– N’a-t-il pas donné d’eau ? ajouta-t-elle ; ce vin double ma soif au lieu de la calmer.
Aïssa chercha autour d’elle et aperçut une jarre de terre à fleurs peintes, comme il y en a dans l’Orient pour garder l’eau fraîche, même au soleil.
Elle y puisa une coupe d’eau pure, dans laquelle doña Maria versa le reste du vin de l’autre coupe.
Mais déjà son esprit ne s’occupait plus des besoins du corps ; sa pensée, toute absorbée ailleurs, avait regagné les sombres espaces.
– Qu’est-ce que je fais ici ? se disait-elle. Pourquoi perdre du temps... Ou je dois convaincre le traître de sa trahison, ou je dois
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essayer de le ramener encore.
Elle se tourna brusquement vers Aïssa, qui suivait avec anxiété chacun de ses mouvements.
– Voyons, jeune fille, toi qui as le regard si pur que l’on croit voir ton âme au travers de tes prunelles, réponds à une femme, la plus malheureuse des femmes ; as-tu de l’orgueil ?... Envierais-tu parfois cette splendeur de ma prospérité ? Aurais-tu pour conseil, aux sinistres heures de la nuit, un mauvais ange qui te détourne de l’amour pour te pousser vers l’ambition ? Oh ! réponds-moi ! Oh ! souviens-toi que toute ma destinée est dans le mot que tu vas prononcer : réponds-moi comme tu répondrais à Dieu ? Savais-tu quelque chose de ce projet d’enlèvement ? le soupçonnais-tu ? l’espérais-tu ?
– Madame, répondit Aïssa d’un air à la fois triste et doux, vous, ma bonne protectrice, vous qui m’avez vue voler au-devant de mon amant avec une joie si ardente, vous me demandez si j’espérais aller auprès d’un autre !
– Tu as raison, dit doña Maria avec impatience ; mais ta réponse, qui peut-être
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renferme toute la candeur de ton âme, me paraît encore un subterfuge ; vois-tu, c’est que mon âme, à moi, n’est pas pure comme la tienne, et que toutes les passions de la terre l’offusquent et la bouleversent. Je réitère donc ma question : Es-tu ambitieuse ? et te consolerais-tu jamais de la perte de ton amour par l’espérance d’une grande fortune... d’un trône ?...
– Madame, répondit Aïssa en frémissant, je n’ai pas d’éloquence et ne sais si je parviendrai à persuader votre douleur ; mais, par le Dieu vivant ! soit-il le mien, soit-il le vôtre, je vous jure que dans le cas où don Pedro me tiendrait en son pouvoir et voudrait m’imposer son amour, je vous jure que j’aurai mon poignard pour me percer le cœur, ou une bague comme la vôtre pour aspirer un poison mortel.
– Une bague comme la mienne, s’écria doña Maria se reculant vivement en cachant sa main sous sa mante, tu sais...
– Je sais, parce que tout le monde en ce palais l’a dit tout bas, que, dévouée au roi don Pedro et tremblant de tomber après la perte de quelque
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bataille entre les mains de ses ennemis, vous aviez l’habitude de porter en cette bague un poison subtil pour vous faire libre au besoin... C’est aussi, du reste, l’habitude des gens de mon pays ; je ne serai pour mon Agénor ni moins vaillante ni moins fidèle que vous pour don Pedro. Je mourrai lorsque je verrai qu’il va perdre son bien...
Doña Maria serra les mains d’Aïssa, la baisa même au front avec une farouche tendresse.
– Tu es une généreuse enfant, dit-elle, et tes paroles me dicteraient mon devoir, si je n’avais quelque chose de plus sacré à garantir en ce monde que mon amour... Oui, je devrais mourir, ayant perdu mon avenir et ma gloire, mais qui veillera sur cet ingrat et ce lâche que j’aime encore ? qui le sauvera d’une mort honteuse, d’une ruine plus honteuse encore ? Il n’a pas un ami ; il a des milliers d’ennemis acharnés. Tu ne l’aimes pas, tu ne céderas à aucune suggestion : c’est tout ce que je désire, parce que le contraire est la seule chose que je redoutais. Maintenant, la ligne que je vais suivre est toute tracée. Avant
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que l’aurore ait paru demain, il y aura en Espagne un changement dont parlera tout l’univers.
– Madame, dit Aïssa, prenez garde aux emportements de votre esprit si courageux... Prenez garde que je suis seule au monde, que je n’ai d’espoir et de bonheur qu’en vous et par vous.
– Je songe à tout cela : le malheur épure mon âme, je n’ai plus d’égoïsme n’ayant plus d’amour vulgaire.
– Écoute, Aïssa, mon parti est pris : je vais aller trouver don Pedro ; cherche bien dans le coffret incrusté d’or qui doit se trouver dans la pièce voisine, tu trouveras une clef. C’est la clef d’une porte secrète aboutissant aux appartements de don Pedro.
Aïssa courut et rapporta en effet cette clef, dont s’empara Maria.
– Vais-je rester seule en cette triste demeure, madame ? dit la jeune fille.
– Je sais pour toi une retraite inviolable. Ici peut-être pourrait-on pénétrer jusqu’à toi, mais
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viens, au bout de la chambre dont tu viens de prendre la clef, il y a une dernière chambre enfermée de murs et sans issue. Je t’y enfermerai, tu n’auras rien à craindre...
– Seule ! oh non ! seule j’aurais peur.
– Enfant ! tu ne peux pourtant m’accompagner : c’est du roi que tu crains quelque chose ; eh bien ! puisque je vais me trouver près de lui !
– C’est vrai, dit Aïssa, oui, madame ; eh bien ! je me résigne, j’attendrai... non pas en cette chambre noire et reculée, oh ! non, ici même, sur les coussins où vous avez reposé, là où tout me rappellera votre présence et votre protection.
– Il faut bien que tu reposes, cependant.
– Je n’en ai pas besoin madame.
– Comme tu voudras, Aïssa ; passe le temps de mon absence à supplier ton Dieu de me faire triompher, car alors, demain, au grand jour et sans appréhensions, tu prendras la route qui conduit à Rianzarès, demain, tu pourras en me quittant te dire : Je vais à mon époux, et sur la
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terre aucun pouvoir ne sera assez fort pour m’écarter de lui.
– Merci, madame, merci ! s’écria la jeune fille en inondant de baisers les mains de sa généreuse amie... Oh ! oui, je prierai, oh ! oui, Dieu m’entendra.
Au moment où les deux jeunes femmes échangeaient ce tendre adieu, l’on eût pu voir du fond du patio monter peu à peu sous les branches des orangers une tête curieuse, qui vint se placer au niveau de la galerie dans le plus épais de l’ombre.
Cette tête ainsi confondue avec le massif demeura immobile.
Doña Maria quitta la jeune fille et prit légèrement le chemin de la porte secrète.
La tête, sans remuer, tourna de gros yeux blancs vers doña Maria, la vit pénétrer dans le corridor mystérieux, et prêta l’oreille.
En effet le bruit d’une porte criant sur ses gonds rouillés se fit entendre à l’autre extrémité de ce couloir, et aussitôt la tête disparut du milieu
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de l’arbre, comme celle d’un serpent qui redescendrait en toute hâte.
C’était le sarrasin Hafiz qui glissait ainsi le long du tronc poli d’un citronnier.
Il trouva en bas une autre figure sombre qui l’attendait.
– Quoi donc ! Hafiz, tu redescends déjà ? lui dit ce personnage.
– Oui, maître, car je n’ai plus rien à voir dans l’appartement : doña Maria vient d’en sortir.
– Où va-t-elle ?
– Au bout de la galerie à droite, et là elle a disparu.
– Disparu !... oh ! par le saint nom du Prophète ! elle a pris la porte secrète, et elle va parler au roi. Nous sommes perdus.
– Vous savez que je suis à vos ordres, seigneur Mothril, dit Hafiz en pâlissant.
– Bien. Suis-moi vers les appartements royaux : tout dort à cette heure. Il n’y a ni gardes, ni courtisans. Tu monteras par le patio du roi
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jusqu’à sa fenêtre, comme tu viens de faire, et tu écouteras là-bas comme tu viens d’écouter ici.
– Il y a un moyen plus simple, seigneur Mothril... et vous pourrez écouter vous-même.
– Lequel ?... hâte toi, grand Dieu !
– Suivez-moi alors.. Je monterai le long d’une colonne du patio, j’arriverai à une fenêtre ; je m’introduirai par là, et saurai me glisser jusqu’à une porte de derrière que je vous ouvrirai. Vous pourrez, de cette façon, entendre à l’aise tout ce que don Pedro et Maria Padilla vont se dire ou se disent en ce moment.
– Tu as raison, Hafiz, et le Prophète t’inspire. – Je ferai ce que tu dis. – Montre-moi le chemin.
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