Le bâtard de Mauléon 3

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 5

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Le bâtard de Mauléon 3

Chapitre LVII

 

Explication.

 

Doña Maria ne se faisait pas illusion : le danger était extrême.

Las d’une possession de plusieurs années, blasé par les succès, et corrompu par l’adversité qui purifie les bonnes natures égarées, don Pedro avait besoin de stimulants pour le mal, et nullement de conseils pour le bien.

Il s’agissait de changer les dispositions de cette âme, et rien n’eût été impossible avec de l’amour ; mais il était à craindre que don Pedro n’en eût plus pour doña Maria.

Elle allait donc en aveugle dans ce chemin si bien éclairé pour Mothril son ennemi.

Nul doute que si elle eût rencontré le More en route, et qu’elle eût tenu un poignard, elle l’en

 

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eût frappé sans miséricorde, car elle sentait que cette influence maudite pesait sur sa vie depuis un an, et commençait à la dominer.

Maria pensait tout cela quand elle ouvrit la porte secrète et se trouva dans l’appartement du roi.

Don Pedro, épouvanté, incertain, errait comme une ombre dans sa galerie.

Ce silence de doña Maria, cette colère calme, lui donnait les plus vives appréhensions et la plus dangereuse colère.

– On vient, disait-il, me braver jusqu’en ma cour, on me montre que je ne suis pas le maître, et réellement je ne le suis pas, puisque l’arrivée d’une femme bouleverse tous mes projets, et détruit l’espoir de tous mes plaisirs.

C’est un joug qu’il faut que je rompe... si je ne suis pas assez fort pour agir seul, on m’aidera.

Il disait ces mots quand Maria, qui avait glissé comme une fée sur la dalle de faïence polie, l’arrêta par le bras et lui dit :

– Qui vous aidera, señor ?

 

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– Doña Maria ! s’écria le roi comme s’il eût vu un spectre.

– Oui, doña Maria, qui vient vous demander, à vous, au roi, en quoi le conseil, le joug, si vous voulez, d’une noble espagnole, d’une femme qui vous aime, est plus déshonorant et plus lourd que le joug imposé à don Pedro par Mothril, à un roi chrétien par un More ?

Don Pedro serra les poings avec fureur.

– Pas d’impatience, dit doña Maria, pas de colère, ce n’est pas l’heure ni le lieu. Vous êtes ici chez vous, et moi, votre sujette, je ne vais pas, vous le comprenez, vous dicter des volontés. Ainsi, maître comme vous l’êtes, señor, ne prenez pas la peine de vous irriter. Le lion ne querelle pas la fourmi.

Don Pedro n’était pas accoutumé à ces humbles protestations de sa maîtresse. Il s’arrêta interdit.

– Que voulez-vous donc, madame ? dit-il.

– Peu de chose, señor. Vous aimez, à ce qu’il paraît, une autre femme, c’est votre droit ; je

 

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n’examinerai pas si vous en usez bien ou mal, c’est votre droit ; je ne suis pas votre épouse, et le fussé-je, je me rappellerais ce que, pour moi, vous avez infligé de chagrins et de tortures à celles qui furent vos épouses.

– Me le reprochez-vous ? dit fièrement don Pedro qui cherchait l’occasion de s’irriter.

Doña Maria soutint son regard avec fermeté.

– Je ne suis pas Dieu, dit-elle, pour reprocher les crimes des rois ! je suis une femme, vivante aujourd’hui, morte demain, un atome, un souffle, le néant : mais j’ai une voix, et j’en use pour vous dire ce que vous n’entendrez que de moi. Vous aimez, roi don Pedro, et chaque fois que cela vous est arrivé, un nuage a passé devant vos yeux et vous a caché tout l’univers.. mais... vous détournez la tête... Qu’écoutez-vous ? Qui vous préoccupe ?...

– J’avais cru, dit don Pedro, entendre marcher dans la chambre voisine... non, c’est impossible...

– Pourquoi impossible... tout est possible, ici... Regardez-y, sire... je vous prie... Nous écouterait-

 

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on ?...

– Non, il n’y a pas de porte à cette chambre, et je n’ai pas un serviteur près de moi. C’est la brise du soir qui aura soulevé une portière et fait battre un panneau de fenêtre.

– Je vous disais, reprit doña Maria, que, comme vous ne m’aimez plus, j’ai pris la résolution de me retirer.

Don Pedro fit un mouvement.

– Cela vous rend joyeux, j’en suis bien aise, dit froidement doña Maria, je le fais pour cela. Je me retirerai donc, et vous n’entendrez plus jamais parler de moi. Dès ce moment, señor, vous n’avez plus pour maîtresse doña Maria de Padilla ; c’est une humble servante qui va vous faire entendre la vérité sur votre position.

Vous avez gagné une bataille, mais on vous dira que d’autres l’ont gagnée pour vous : votre allié, en pareil cas, est votre maître et vous le prouvera tôt ou tard. Déjà même le prince de Galles réclame des sommes considérables qui lui sont dues... Cet argent, vous ne l’avez pas ; ses

 

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douze mille lances, qui ont combattu pour vous, vont se tourner contre vous.

Cependant le prince votre frère a trouvé des secours en France, et le connétable, chéri de tout ce qui porte un nom français, va revenir avec la soif d’une revanche. Ce sont deux armées que vous aurez à combattre ; que leur opposerez-vous ?

Une armée de Sarrasins. – Ô roi chrétien ! vous avez un seul moyen de rentrer dans la confédération des princes de l’Église et vous vous privez de ce moyen. Vous voulez attirer sur vous, outre les armes temporelles, la colère du pape et l’excommunication ! Songez-y, les Espagnols sont religieux, ils vous abandonneront ; déjà même le voisinage des Mores les effraye et les dégoûte.

Ce n’est pas tout... l’homme qui vous pousse à votre ruine ne la trouve pas complète dans la misère et la dégradation, c’est à dire dans l’exil et la déchéance, il veut vous imposer une alliance infâme, il veut faire de vous un renégat. Dieu m’entend, je ne hais pas, j’aime Aïssa, je la

 

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protège, je la défends comme une sœur, car je connais son cœur et je connais sa vie. Aïssa, fût-elle fille d’un roi sarrasin, ce qui n’est pas, señor, je le prouverai, Aïssa ne vaut pas mieux pour être votre femme que moi, la fille des anciens chevaliers de Castille, moi, la noble héritière de vingt ancêtres valant des rois chrétiens. Pourtant, vous ai-je demandé jamais de faire consacrer notre amour par un mariage ? – Certes je le pouvais. – Certes, roi don Pedro vous m’avez aimée !

Don Pedro soupira.

– Ce n’est pas tout. – Mothril vous parle de l’amour d’Aïssa, que dis-je, il vous le promet, peut-être.

Don Pedro regarda inquiet, et vivement intéressé, comme pour saisir avant qu’elles n’eussent retenti les paroles de Maria.

– Il vous promet qu’elle vous aimera, n’est-ce pas ?

– Quand cela serait, madame !

– Cela pourrait être, sire, et vous méritez plus

 

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que de l’amour ; il y a certaines personnes de votre royaume, et ces personnes sont les égales d’Aïssa, je crois, qui ont pour vous plus que de l’adoration.

Le front de don Pedro s’éclaircit ; doña Maria faisait habilement vibrer chaque corde sensible en son âme.

– Mais enfin, continua la jeune femme, doña Aïssa ne vous aimera point, parce qu’elle en aime un autre.

– Cela est vrai ? s’écria don Pedro, avec fureur ; cela n’est pas une calomnie ?

– Si peu une calomnie, seigneur, que si vous interrogiez tout à l’heure Aïssa, que si vous l’interrogiez avant qu’elle ait pu communiquer avec moi, elle vous dirait mot pour mot ce que je vais vous dire.

– Dites, madame, dites : ce faisant, vous me rendrez véritablement service. Aïssa aime quelqu’un... Qui aime-t-elle ?

– Un chevalier de France qu’on appelle Agénor de Mauléon.

 

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– Cet ambassadeur qui me fut envoyé à Soria ; et Mothril le sait ?

– Il le sait...

– Vous l’affirmez ?

– Je le jure.

– Et son cœur est pris de telle façon que me promettre son amour a été de la part de Mothril un effronté mensonge, une trahison odieuse ?

– Un effronté mensonge, une odieuse trahison.

– Vous le prouverez, señora ?

– Aussitôt que vous l’ordonnerez, seigneur.

– Redites-le moi, que je me le persuade.

Doña Maria dominait le roi de toute sa hauteur. Elle le tenait par l’orgueil et par la jalousie.

– « Par le Dieu vivant ! me dit tout à l’heure Aïssa, et ses paroles retentissent encore à mon oreille, je vous jure que, dans le cas où don Pedro me tiendrait en son pouvoir et voudrait m’imposer son amour, je vous jure que j’aurai un poignard pour me percer le cœur ou une bague

 

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comme la vôtre pour aspirer un poison mortel. » Et elle me désignait cette bague que j’ai au doigt, señor.

– Cette bague... dit don Pedro avec effroi... Qu’a donc cette bague, señora ?

– Elle renferme en effet un poison subtil, señor. Je la porte depuis deux ans, pour assurer ma liberté de corps et d’âme, au cas, au jour, où dans les mauvaises chances de votre fortune que j’ai si fidèlement suivie, j’en rencontrerais une qui me livrât à vos ennemis.

Don Pedro sentit comme un remords à l’aspect de cet héroïsme simple et touchant.

– Vous êtes, dit-il, un noble cœur, Maria, et je n’ai jamais aimé une femme comme je vous ai aimée... mais les mauvaises chances sont loin... vous pouvez vivre !

– Comme il m’a aimée ! pensa Maria en pâlissant, mais sans se trahir. Il ne dit plus comme il m’aime !

– Et voilà la pensée d’Aïssa ? reprit don Pedro après un silence.

 

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– Tout entière, señor.

– C’est de l’idolâtrie pour ce chevalier français.

– C’est un amour égal à celui que j’ai eu pour vous, répondit doña Maria.

– Que vous avez eu ? dit don Pedro plus faible que sa maîtresse, et montrant sa blessure à la première douleur.

– Oui, seigneur.

Don Pedro fronça les sourcils.

– Pourrai-je interroger Aïssa ?...

– Quand il vous plaira.

– Parlera-t-elle devant Mothril ?

– Devant Mothril, oui, seigneur.

– Elle dira tous les détails de son amour ?

– Elle avouera même ce qui fait la honte d’une femme.

– Maria ! s’écria don Pedro avec un élan terrible, Maria, qu’avez-vous dit !

– La vérité, toujours, répliqua-t-elle

 

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simplement.

– Aïssa déshonorée...

– Aïssa, qu’on veut faire asseoir sur votre trône, et placer dans votre lit, est fiancée au seigneur de Mauléon par des liens que Dieu seul à présent peut rompre, car ils sont les liens d’un mariage accompli...

– Maria ! Maria ! dit le roi ivre de fureur.

– Je vous devais ce dernier aveu... C’est moi qui, sollicitée par elle, ai introduit le Français dans la chambre où Mothril la tenait enfermée, moi, qui, protégeant leurs amours, devais les réunir sur la terre de France.

– Mothril ! Mothril ! tous les châtiments seront trop faibles, toutes les tortures trop douces pour te faire expier ce lâche attentat ! Amenez-moi Aïssa, madame, je vous prie.

– Seigneur, j’y vais... Mais réfléchissez, je vous prie. J’ai trahi le secret de cette jeune fille pour servir l’intérêt, l’honneur de mon roi... Ne vaut-il pas mieux que vous vous en teniez à ma parole, ne pouvez-vous me croire sans cette

 

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preuve qui arrache l’honneur à la pauvre enfant.

– Ah ! vous hésitez, vous me trompez !

– Seigneur, je n’hésite pas, je cherche à rendre un peu de confiance à Votre Majesté : cette preuve, nous l’aurons aussi bien dans quelques jours sans éclat, sans un scandale qui perdra cette jeune fille.

– Cette preuve, je la veux sur-le-champ, et je vous somme de me la fournir sous peine de n’être pas crue dans vos accusations.

– Seigneur, j’obéis, dit Maria douloureusement émue.

– Je vous attends bien impatiemment, madame.

– Seigneur, vous allez être obéi.

– Si vous avez dit la vérité, doña Maria, demain il n’y aura plus en Espagne un seul More qui ne soit proscrit ou fugitif.

– Demain alors, seigneur, vous serez un grand roi ; et moi, pauvre fugitive, pauvre délaissée, je rendrai grâce à Dieu du plus grand bonheur qu’il m’ait accordé en ce monde, la certitude de votre

 

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prospérité.

– Señora, vous pâlissez, vous chancelez, voulez-vous que j’appelle ?

– N’appelez-pas, sire... Non... Je vais retourner chez moi... J’ai fait demander du vin, j’ai préparé un rafraîchissement qui m’attend sur ma table ; je brûle, et une fois désaltérée, je serai tout à fait bien ; ne pensez donc plus à moi, je vous prie.

– Mais je vous jure, dit tout à coup Maria en se précipitant vers la chambre voisine, je vous jure qu’il y avait là quelqu’un ; cette fois j’ai entendu, je ne me trompe pas, la marche d’un homme...

Don Pedro prit un flambeau, Maria un autre, et tous deux se précipitèrent dans cette chambre ; elle était déserte, rien n’annonçait qu’on y eût passé.

Seulement une portière tremblait encore du côté de la porte extérieure qu’avait annoncée Hafiz.

– Personne ! dit Maria surprise, j’ai bien entendu pourtant.

 

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– Je vous l’ai dit, c’était impossible... Oh ! Mothril ! Mothril ! quelle vengeance je tirerai de ta trahison. Vous allez donc revenir, madame ?

– Le temps de prévenir Aïssa et de reprendre le chemin secret.

Ayant ainsi parlé, doña Maria prit congé du roi, qui, dans sa fièvre d’impatience, confondit presque la reconnaissance du service rendu avec le souvenir de l’amour passé.

C’est qu’en effet doña Maria était une femme belle et passionnée, une femme qu’on ne pouvait oublier lorsqu’on l’avait vue.

Fière et audacieuse, elle imposait le respect, elle arrachait l’amour. Plus d’une fois ce roi despote trembla de la voir s’irriter, plus souvent encore ce cœur blasé palpita dans l’attente de sa venue.

Aussi lorsqu’elle partit après s’être ainsi expliquée, don Pedro voulut-il courir après elle pour lui dire : – Qu’importe Aïssa, qu’importent les petites lâchetés qu’on trame dans l’ombre, vous êtes ce que j’aime, vous êtes le fruit que

 

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désire ardemment ma soif.

Mais doña Maria venait de fermer la porte de fer, et le roi n’entendit plus rien que le frôlement de sa robe sur les murs et le crépitement des branches séchées qui se brisaient sous ses pas.

 

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VII

 

La bague de Maria et le poignard d’Aïssa.

 

Le pied de Mothril avait effleuré bien légèrement la terre lorsque doña Maria crut entendre remuer dans la chambre. Mothril avait ôté ses sandales pour venir jusqu’à la tapisserie écouter ce qui se tramait contre lui.

La révélation du secret d’Aïssa l’avait pénétré de crainte et d’horreur. Que doña Maria eût pour lui de la haine, il n’en doutait pas ; qu’elle cherchât à le perdre en dénigrant sa politique, en dévoilant son ambition, le More en était certain ; mais ce qu’il ne pouvait supporter, c’était l’idée que don Pedro devînt indifférent pour Aïssa.

Aïssa, fiancée à Mauléon, Aïssa, déchue de sa pureté précieuse, devenait pour don Pedro un objet sans charme et sans valeur : et ne plus tenir don Pedro par l’amour d’Aïssa, c’était perdre le

 

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lien qui retient un coursier indompté.

Encore quelques moments et tout cet échafaudage si péniblement élevé s’écroulait. – Aïssa, sûre d’être protégée, venait avec sa compagne révéler à don Pedro le secret tout entier... Alors doña Maria reprenait tous ses droits, alors Aïssa perdait les siens, alors Mothril, honteux, honni, chassé, maltraité comme un misérable faussaire, prenait, avec ses compatriotes, le funèbre chemin de l’exil ; en admettant qu’il ne fût pas poussé tout d’abord dans la tombe par cet ouragan de la colère royale. Voilà donc ce qui se déroula aux yeux du More pendant que Maria parlait à don Pedro, et que ces paroles tombaient une à une comme des gouttes de plomb fondu sur la plaie vive de cet ambitieux.

Haletant, éperdu, tantôt froid comme le marbre, tantôt brûlant comme le souffre en ébullition, Mothril se demandait pourquoi, la main sur un poignard fidèle, il ne tuait pas d’un seul coup le maître qui écoutait et la révélatrice qui parlait ; c’est-à-dire pourquoi il ne sauvait pas

 

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sa vie et sa cause.

Si don Pedro eût eu près de lui un autre ange gardien que Maria, cet ange n’eût pas manqué de l’avertir en ce moment qu’il courait un danger terrible.

Tout à coup le front de Mothril s’éclaircit, la sueur en tomba moins abondante, moins glacée. Deux mots de Maria lui avaient ouvert la voie du salut en même temps que l’idée du crime.

Il la laissa donc achever tranquillement ; elle put dire toute sa pensée à don Pedro, et ce n’est qu’aux derniers mots de l’entretien, alors qu’il n’avait plus rien à apprendre, qu’il sortit de sa cachette, et que la tapisserie trembla derrière lui, comme le remarquèrent don Pedro et doña Maria.

Mothril une fois dehors s’arrêta l’espace de deux secondes, et dit :

– Elle mettra, par le couloir secret, trois fois le temps que je vais mettre à entrer dans sa chambre par le patio.

– Hafiz, dit-il en frappant sur l’épaule du jeune tigre qui épiait chacun de ses ordres, cours au

 

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passage de la galerie, arrête doña Maria quand elle se présentera, demande lui pardon comme si le repentir t’égarait, accuse-moi si tu veux, avoue, révèle... fais tout ce que tu voudras, mais retiens-la cinq minutes avant qu’elle n’entre dans la galerie.

– Bien, maître, dit Hafiz ; et, grimpant comme un lézard sur la colonne de bois du patio, il entra dans le passage où déjà se faisait entendre le pas de doña Maria qui s’approchait.

Mothril pendant ce temps fit le tour du jardin, monta l’escalier de la galerie, et pénétra chez doña Maria.

D’une main il tenait son poignard, de l’autre un petit flacon d’or qu’il venait de prendre dans un des plis de sa large ceinture.

Lorsqu’il entra, la cire à demi consumée coulait en larges nappes sur le flambeau, Aïssa, les yeux fermés, dormait doucement sur les coussins. De ses lèvres entrouvertes s’exhalait un nom cher avec le parfum de son haleine.

– Elle d’abord, dit le More avec un sombre

 

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regard... morte, elle n’avouera pas ce que doña Maria veut lui faire dire...

– Oh !... frapper mon enfant, murmura-t-il... mon enfant qui dort... elle à qui peut-être, si je ne me presse pas d’avoir peur, le Très-Haut réserve une couronne, attendons !... qu’elle meure seulement la dernière, que je me réserve encore un moment d’espoir.

Il s’avança aussitôt vers la table, prit la coupe d’argent à demi pleine encore de la boisson préparée par Maria elle-même, et y versa tout entier le contenu du flacon d’or.

– Maria, dit-il tout bas, avec un affreux sourire, ce poison que je te verse ne vaut peut-être pas celui que tu caches dans ta bague, mais nous autres pauvres Mores, nous sommes des barbares, excuse-moi : si mon breuvage ne te plaît pas, je t’offrirai mon poignard.

Il achevait à peine quand la voix suppliante d’Hafiz arriva jusqu’à son oreille avec la voix plus animée de doña Maria retenue dans le couloir secret...

 

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– Par pitié ! disait le monstre enfant, pardonnez à ma jeunesse, j’ignorais ce que mon maître me faisait faire.

– Je verrai plus tard, répondit Maria, laisse-moi ! Je saurai m’enquérir et démêler dans les témoignages qu’on portera sur toi la vérité que tu me caches.

Mothril s’alla blottir aussitôt derrière la tapisserie qui masquait la fenêtre. Placé là, il pouvait tout voir, tout entendre, il pouvait s’élancer sur Maria lorsqu’elle voudrait sortir.

Hafiz congédié par elle disparut lentement sous la sombre galerie.

Alors on eût pu voir Maria dans son appartement, et contempler avec une indéfinissable émotion Aïssa plongée dans le sommeil.

– J’ai profané aux yeux d’un homme, dit-elle, ton doux secret d’amour, j’ai noirci ta beauté de colombe, mais le tort que je t’ai fait sera bien réparé, pauvre enfant ! tu dors sous ma protection... dors ! cette minute encore je la laisse

 

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à tes doux rêves !

Elle fit un pas vers Aïssa. Mothril serra des doigts son large poignard.

Mais le mouvement que venait de faire doña Maria la rapprocha de la table, où elle vit sa coupe d’argent et la liqueur vermeille qui appelait ses lèvres arides.

Elle prit cette coupe et but à longs traits.

La dernière gorgée touchait encore à son palais que déjà le froid dévorant de la mort avait touché son cœur.

Elle vacilla, ses yeux devinrent fixes, elle appuya ses deux mains sur sa poitrine, et devinant dans cette inconcevable douleur une nouvelle calamité, une nouvelle trahison peut-être, elle regarda autour d’elle avec anxiété, avec effroi, comme pour interroger la solitude et le sommeil, ces deux témoins muets de sa souffrance.

La douleur éclata dans son sein comme un incendie, Maria rougit, ses mains se crispèrent, il lui sembla que son cœur remontait à sa gorge, et

 

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elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.

Prompt comme l’éclair, Mothril prévint ce cri par une étreinte mortelle.

Maria se débattit en vain dans ses bras, elle mordit en vain les doigts du Sarrasin qui lui fermaient la bouche.

Mothril, tandis qu’il retenait ainsi les bras et la voix de l’infortunée, éteignit la bougie, et Maria tomba en même temps dans les ténèbres et dans la mort.

Ses pieds battirent quelques secondes le sol, avec un bruit qui réveilla la jeune Moresque sa compagne.

Aïssa se leva, et voulant marcher dans ces ténèbres trébucha sur le cadavre.

Elle tomba dans les bras de Mothril, qui lui saisit les mains et la renversa près de Maria en lui déchirant l’épaule d’un coup de poignard.

Inondée de sang, Aïssa s’évanouit. Alors, Mothril arracha du doigt de Maria l’anneau dans lequel était renfermé le poison.

Il vida cet anneau dans la coupe d’argent, et le

 

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remit au doigt de sa victime. Puis, teignant dans le sang le poignard que la jeune Moresque portait à sa ceinture, il le déposa près de Maria, en sorte que ses doigts y touchaient.

Ce mystère d’horreur s’accomplit en moins de temps qu’il n’en faut au serpent des Indes pour étouffer deux gazelles qu’il guettait jouant au soleil dans les herbes d’une savane. Mothril, pour que sa tâche fût accomplie en entier, n’avait plus qu’à se mettre à l’abri du soupçon.

Rien n’était plus facile. Il rentra dans le patio voisin comme s’il fût revenu d’une excursion de surveillance.

Il demanda aux serviteurs du roi si le roi était couché. On lui répondit qu’on voyait le roi se promener avec une sorte d’impatience dans sa galerie.

Mothril demanda ses coussins, ordonna qu’un serviteur lui fît lecture de quelques versets du Coran, et parut s’abandonner à un profond sommeil.

Hafiz, sans avoir pu consulter son maître,

 

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l’avait compris, grâce à son instinct. Il s’était mêlé aux gardes de don Pedro avec sa gravité accoutumée. Une demi-heure passa ainsi. Le plus grand silence régnait dans le palais.

Tout à coup un cri déchirant retentit au fond de la galerie royale, et la voix du roi fit entendre ces mots effrayants :

– Au secours ! au secours !

Chacun se précipita vers la galerie, les gardes avec leurs épées nues, les serviteurs avec la première arme qui leur tomba sous la main.

Mothril, se frottant les yeux et se redressant comme s’il eût encore été alourdi par le sommeil, demanda :

– Qu’y a-t-il ?

– Le roi ! le roi ! répondit la foule empressée.

Mothril se leva et marcha derrière les autres. Il vit s’avancer dans la même direction Hafiz qui, lui aussi, se frottait les yeux et semblait effaré de surprise.

On vit alors don Pedro, un flambeau à la main, sur le seuil de l’appartement de doña Maria. Il

 

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poussait de grands cris, il était pâle, et de temps en temps, se retournant vers la chambre, il redoublait ses gémissements et ses imprécations.

Mothril fendit la foule qui entourait, muette et tremblante, le prince à demi fou.

Dix flambeaux jetaient sur la galerie leur sanglante lueur.

– Voyez ! voyez ! cria don Pedro... Mortes ! mortes toutes deux !

– Mortes ! répéta la foule sourdement.

– Mortes ! dit Mothril ; qui, mortes, seigneur ?...

– Regarde, Sarrasin effronté ! dit le roi dont les cheveux se hérissaient sur sa tête.

Le More prit une torche des mains d’un soldat, il entra lentement dans la chambre, et recula ou feignit de reculer à l’aspect des deux cadavres et du sang qui teignait les dalles.

– Doña Maria ! dit-il... doña Aïssa ! s’écria-t-il... Allah !

La foule répéta en frissonnant : doña Maria !

 

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doña Aïssa ! mortes !

Mothril s’agenouilla et considéra les deux victimes avec une attention douloureuse.

– Seigneur, dit-il à don Pedro qui chancelait et appuyait sa tête sur ses deux mains baignées de sueur... il y a eu ici un crime commis, veuillez faire retirer tout le monde.

Le roi ne répondit pas... Mothril fit un signe, tout le monde se retira lentement.

– Seigneur, répéta le More avec le même ton d’affectueuse insistance, il y a eu un crime commis.

– Scélérat ! s’écria don Pedro revenant à lui, je te revois ici, toi qui m’as trahi !...

– Mon seigneur souffre bien puisqu’il maltraite ainsi ses meilleurs amis, dit Mothril avec une inaltérable douceur.

– Maria !... Aïssa !.. répétait don Pedro en délire... mortes !

– Seigneur, je ne me plains pas, moi, dit Mothril.

 

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– Toi ! te plaindre ! infâme ! Et de quoi te plaindrais-tu ?...

– De ce que je vois dans la main de doña Maria l’arme qui a versé le sang illustre de mes rois, tué la fille de mon maître si vénéré, du grand calife.

– C’est vrai, murmura don Pedro... le poignard est dans la main de doña Maria... mais elle-même... elle, dont les traits offrent un aspect si effrayant, dont l’œil menace, dont les lèvres écument, elle, doña Maria, qui l’a tuée ?...

– Comment le saurai-je, seigneur, moi qui dormais, et qui entre ici après vous.

Et le Sarrasin, après avoir contemplé le visage livide de Maria, secoua la tête sans rien dire, seulement il examina curieusement la coupe encore à demi pleine.

– Du poison ! murmura-t-il.

Le roi se baissa sur le cadavre dont il saisit la main raidie avec une sombre terreur.

– Ah ! s’écria don Pedro, la bague est vide !

– La bague ? répéta Mothril en jouant la

 

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surprise ; quelle bague ?

– Oui, continua le roi, la bague au poison mortel... Ah ! regardez ! Maria s’est donné la mort ! fit le roi.. Maria que j’attendais, Maria qui pouvait encore espérer mon amour.

– Non, seigneur, je crois que vous vous trompez, doña Maria était jalouse, et savait depuis longtemps que votre cœur s’occupait d’une autre femme. Doña Maria, songez-y bien, seigneur, a dû être frappée d’épouvante et mortellement blessée dans son orgueil en voyant venir chez vous Aïssa que vous y appeliez. Sa colère passée, elle aura préféré la mort à l’abandon... d’ailleurs, elle ne mourait pas sans vengeance, et pour une Espagnole, se venger est un plaisir bien préférable à la vie.

Ce discours était d’une habile perfidie ; le ton de naïve confiance avec lequel il fut prononcé imposa un moment à don Pedro. Mais tout à coup il fut emporté par la douleur, par le ressentiment, et s’écria en saisissant le More à la gorge :

– Mothril, tu mens ! Mothril, tu te joues de moi. Tu attribues la mort de doña Maria au regret

 

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de mon abandon, tu ne sais donc pas, ou tu feins de ne pas savoir que je préférais à tout doña Maria, ma noble amie.

– Seigneur, vous ne me disiez pas cela l’autre jour, quand vous accusiez doña Maria de vous fatiguer.

– Ne me dis pas cela, maudit, en présence de ce cadavre !

– Seigneur, j’enchaînerai ma langue, je m’ôterai la vie avant de déplaire à mon roi, mais je voudrais calmer sa douleur, et j’y tâche en ami fidèle.

– Maria ! Aïssa ! dit don Pedro éperdu. Mon royaume pour racheter une heure de votre vie !

– Dieu fait bien ce qu’il fait, psalmodia lugubrement le More. Il m’a ôté la joie de mes vieux jours, la fleur de ma vie, la perle d’innocence qui enrichissait ma maison.

– Mécréant, s’écria don Pedro dont ces paroles, lancées à dessein, réveillaient l’égoïsme, et par conséquent la fureur, tu parles encore de la candeur et de l’innocence d’Aïssa, toi qui savais

 

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son amour pour le chevalier franc, toi qui savais son déshonneur.

– Moi, répliqua le More d’une voix étranglée... moi, je savais le déshonneur de doña Aïssa, Aïssa était déshonorée !.. Ah ! fit-il avec un rugissement de colère, qui pour être affecté n’était pas moins terrible, qui a dit cela ?

– Celle à qui ta haine ne portera plus préjudice, celle qui ne mentait pas, celle que la mort vient de m’enlever.

– Doña Maria ! fit le Sarrasin avec mépris, elle avait intérêt à le dire... elle pouvait bien dire cela par amour, puisqu’elle est morte par amour, elle pouvait bien calomnier par vengeance puisqu’elle a tué par vengeance.

Don Pedro demeura silencieux, réfléchi, devant cette accusation si logique et si hardie.

– Si doña Aïssa n’était pas percée d’un coup de poignard, ajouta Mothril, on viendrait peut-être nous dire qu’elle a voulu assassiner doña Maria.

Ce dernier argument dépassait toutes les

 

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limites de l’audace. Don Pedro le prit pour s’en servir.

– Pourquoi non, dit-il... Doña Maria m’avait révélé le secret de ta moresque, celle-ci ne peut-elle pas s’être vengée sur la révélatrice.

– Fais attention, répondit Mothril, que la bague de doña Maria est vide... Or, qui l’a vidée sinon elle-même... Roi, tu es bien aveugle puisque tu ne vois pas, par la mort de ces deux femmes, que Maria t’avait trompé.

– Comment cela ? Elle devait m’apporter la preuve, m’amener Aïssa pour me répéter les paroles de Maria.

– Est-elle venue ?

– Elle est morte.

– Parce qu’il fallait prouver pour revenir, et qu’elle ne pouvait prouver.

Don Pedro, cette fois encore, baissa la tête, égaré dans cette obscurité terrible.

– La vérité ! murmura-t-il, qui me dira la vérité ?

 

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– Je te la dis.

– Toi, s’écria le roi avec un redoublement de haine ! tu es un monstre qui persécutas doña Maria, qui voulus me la faire abandonner, c’est toi qui as causé sa mort... Eh bien ! tu disparaîtras de mes États, tu prendras la route de l’exil, voilà la seule grâce que je te puisse faire.

– Silence, seigneur ! un prodige, répliqua Mothril, sans répondre à cette véhémente sortie de don Pedro, le cœur de doña Aïssa bat sous ma main, elle vit, elle vit !

– Elle vit, s’écria don Pedro, tu en es sûr ?

– Je sens le battement du cœur.

– La blessure n’est pas mortelle, peut-être... un médecin !...

– Nul parmi les chrétiens, dit Mothril avec une sombre autorité, ne portera la main sur une noble fille de ma nation ; Aïssa ne sera peut-être pas sauvée, mais si elle l’est, ce sera par moi seul.

– Sauve-la ! Mothril, sauve-la !... pour qu’elle parle...

Mothril attacha sur le roi un profond regard.

 

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– Pour qu’elle parle, dit-il, mon seigneur, elle parlera.

– Eh bien ! Mothril, nous verrons alors.

– Oui, seigneur, nous verrons si je suis un calomniateur, et si Aïssa est déshonorée.

Don Pedro, qui était à genoux devant les deux cadavres, regarda alors le sinistre visage de Maria, contracté par une mort hideuse ; puis le calme et doux visage d’Aïssa, endormie dans son évanouissement.

– Au fait, dit-il en lui-même, doña Maria était bien jalouse, et je me rappelle toujours qu’elle n’a pas défendu autrefois Blanche de Bourbon, que j’ai fait tuer pour elle.

Il se releva, ne voulant plus considérer que la jeune fille.

– Sauve-la, Mothril, dit-il au Sarrasin.

– Ne craignez rien, seigneur, je veux qu’elle vive, elle vivra.

Don Pedro se retira frappé d’une sorte de superstitieuse terreur, et il lui sembla que le spectre de doña Maria se relevait du sol et le

 

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suivait dans la galerie.

– Si la jeune fille était en état de parler, dit-il, amène-la-moi, ou fais-moi prévenir, je veux l’interroger.

Ce fut sa dernière parole. Il rentra chez lui sans regrets, sans amour, sans espoir.

Mothril ordonna que les portes fussent fermées, il fit cueillir, par Hafiz, différents baumes dont il exprima le suc sur la blessure d’Aïssa, blessure que son poignard si habile avait faite avec la dextérité d’un couteau de chirurgien.

Aïssa revint à elle aussitôt que Mothril lui eût fait respirer quelques puissants aromates. Elle était affaiblie ; mais sa mémoire lui revenant avec les forces, le premier usage qu’elle fit de la vie fut de pousser un cri d’effroi.

Elle venait d’apercevoir le corps inanimé de Maria Padilla, gisant à ses pieds, l’œil encore chargé de menace et de désespoir.

 

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VIII

 

La prison du bon connétable.

 

Cependant Duguesclin avait été conduit à Bordeaux, résidence du prince de Galles, et il s’y voyait traité avec les plus grands égards, mais en prisonnier qu’on surveille étroitement.

Le château dans lequel on l’avait renfermé avait un gouverneur et un geôlier. Cent hommes d’armes faisaient la garde et ne laissaient pénétrer personne auprès du connétable.

Toutefois, les officiers les plus distingués de l’armée anglaise tenaient à honneur de rendre visite au prisonnier. Jean Chandos, le sire d’Albret, et les principaux seigneurs de la Guyenne obtinrent la permission de dîner et de souper souvent avec Duguesclin, qui, bon convive et joyeux compagnon, les recevait à merveille, et, pour les bien traiter, empruntait de

 

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l’argent aux Lombards de Bordeaux sur ses propriétés de Bretagne.

Peu à peu le connétable endormit les défiances de la garnison. Il paraissait se plaire dans sa prison, et n’annonçait en rien le désir d’être libre.

Lorsque le prince de Galles le visitait et lui parlait de sa rançon en riant :

– Elle se fait, disait-il, monseigneur, patience.

Le prince alors lui confiait ses ennuis. Duguesclin, avec sa franchise accoutumée, lui reprochait d’avoir mis son génie et sa puissance au service d’une aussi méchante cause que celle de don Pedro.

– Comment, disait-il, un chevalier de votre rang et de votre mérite a-t-il pu s’abaisser à défendre ce pillard, cet assassin, ce renégat couronné ?

– Raison d’État, répliquait le prince.

– Et désir d’inquiéter la France, n’est-ce pas ? répondait le connétable.

– Ah ! messire Bertrand, ne me faites pas parler politique, disait le prince.

 

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Et l’on riait.

Parfois la duchesse, femme du prince, envoyait à Bertrand des rafraîchissements, des présents ouvragés de ses mains, et ces douces prévenances rendaient plus supportable au prisonnier le séjour de la forteresse.

Mais il n’avait près de lui personne à qui confier ses chagrins, et ses chagrins étaient profonds. Il voyait le temps s’écouler, il sentait que cette armée, levée avec tant de peines, s’éparpillait de jour en jour, plus difficile à rassembler quand il le faudrait.

Il avait presque sous les yeux le spectacle de la captivité de douze cents officiers et hommes d’armes ses compagnons, pris à Navarette, noyau d’une troupe invincible qui, devenus libres, ramasseraient avec ardeur les débris de cette grande puissance écrasée en un jour de défaite imprévue.

Souvent il pensait au roi de France, bien embarrassé sans doute en ce moment.

Il voyait, du fond de sa prison ténébreuse, le

 

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cher et vénérable sire se promener tête baissée sous les treilles du jardin de Saint-Paul, tantôt se lamentant, tantôt espérant, et murmurant comme Auguste : Bertrand ! rends moi mes légions !

Et pendant ce temps, ajoutait Duguesclin en ses monologues intérieurs, la France est dévorée par le reflux des compagnies : les Caverley, les Vert-Chevalier, pareils aux sauterelles, rongent le reste de la pauvre moisson.

Puis Duguesclin pensait à l’Espagne, aux insolents abus de don Pedro, à la condition obscure de Henri, renversé à tout jamais du trône auquel il avait touché de la main.

Alors le connétable ne pouvait s’empêcher d’accuser la lâche nonchalance de ce prince, qui, au lieu de poursuivre furieusement son œuvre, d’y consacrer sa fortune, sa vie de soulever une moitié du monde chrétien contre les infidèles Espagnols attachés à don Pedro, mendiait sans doute bassement sa vie près de quelque châtelain ignoré.

Quand ce flot de pensées envahissait l’âme du bon connétable, la prison lui paraissait odieuse ;

 

105

il regardait les barreaux de fer, comme Samson les gonds des portes de Gaza, et il se sentait la force d’emporter la muraille sur son épaule.

Mais la prudence lui conseillait promptement de faire bon visage, et comme à sa loyauté bretonne Bertrand joignait l’astuce du Bas-Normand, comme il était à la fois fin et fort, le connétable ne poussait jamais autant d’éclats de joie, il ne buvait jamais aussi bruyamment qu’aux heures du découragement et de l’ennui.

Aussi donna-t-il le change à quelques-uns des plus rusés Anglais.

Une autorité supérieure maintenait cependant autour du prisonnier la plus rigoureuse surveillance. Trop fier pour s’en plaindre, le connétable ne savait à qui, ni à quoi attribuer ce déploiement de sévérités qui allaient jusqu’à arrêter la circulation des lettres qu’on lui envoyait de France.

La cour d’Angleterre avait regardé comme un des plus heureux résultats de la victoire de Navarette la prise de Duguesclin.

 

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Le connétable, en effet, était le seul obstacle sérieux que les Anglais, commandés par un héros tel que le prince de Galles, pussent rencontrer en Espagne.

Le roi Edouard, bien conseillé, voulait étendre peu à peu sa puissance dans ce pays ravagé par la guerre civile. Il sentait bien que don Pedro, allié des Mores, serait tôt ou tard détrôné, que don Henri vaincu et tué, il ne restait plus de prétendants au trône de Castille, proie facile dès lors pour l’armée victorieuse du prince de Galles.

Mais si Bertrand était libre, les choses changeaient de face : il pouvait rentrer en Espagne, reconquérir l’avantage perdu à Navarette, chasser les Anglais et don Pedro, installer à jamais Henri de Transtamare, et c’était fait d’un plan de domination qui, depuis cinq ans, préoccupait le conseil du roi d’Angleterre.

Edouard jugeait moins chevaleresquement les hommes que son fils. Il supposait que le connétable pouvait s’évader, que s’il ne s’évadait pas, il pouvait être enlevé ; que même prisonnier, enchaîné, impuissant entre quatre murailles, il

 

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pouvait donner un bon conseil, un bon plan d’invasion, une espérance au parti vaincu.

Aussi Edouard avait-il placé près de Duguesclin deux surveillants incorruptibles : le gouverneur et le geôlier, qui, tous deux, ne relevaient que de l’autorité directe du grand conseil d’Angleterre.

Edouard ne communiquait pas au prince de Galles, si éminemment noble et loyal, l’arrière-pensée de ses conseillers. Il craignait que ce prince n’y mît obstacle par une résistance magnanime.

Le fait est que le monarque anglais ne voulait à aucun prix rendre le prisonnier contre rançon, et qu’il espérait, en gagnant du temps, le retirer des mains du prince de Galles, le faire conduire à Londres, où la Tour lui paraissait, pour un semblable trésor, un plus fidèle dépositaire que le château de Bordeaux.

Certes, le prince de Galles, s’il eût eu avis de cette détermination, eût mis Duguesclin en liberté avant d’en recevoir l’ordre officiel. Aussi attendait-on à Londres que les affaires d’Espagne

 

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fussent bien assises, que don Pedro parût consolidé sur le trône, que la France fût tenue rigoureusement en échec, pour pouvoir, par un coup d’État soudain, par un ordre du grand conseil, rappeler le prince à Londres avec son prisonnier.

Or, le monarque anglais attendait le moment favorable.

Duguesclin, lui, ne sentait pas l’orage. Il vivait avec confiance sous la main qu’il trouvait toute-puissante de son vainqueur de Navarette.

Le jour tant désiré par l’illustre prisonnier éclaira enfin les barreaux de sa chambre.

Le sire de Laval venait d’arriver à Bordeaux avec la rançon.

Ce noble Breton fit connaître ses intentions et sa mission au prince de Galles.

Il était midi. Le soleil descendait obliquement dans l’appartement du connétable qui, seul en ce moment, regardait avec tristesse les rayons décroître sur la muraille nue.

Les trompettes sonnèrent, les tambours

 

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battirent : Bertrand comprit qu’une illustre visite lui arrivait.

Le prince de Galles entra chez lui, tête nue, avec un visage riant.

– Eh bien ! sire connétable, dit-il, tandis que Duguesclin le saluait un genou en terre, ne désiriez-vous pas le soleil... ? il est beau ce matin.

– Le fait est, monseigneur, répliqua Duguesclin, que j’aimerais mieux le chant des rossignols de mon pays que le petit cri des souris de Bordeaux ; mais à ce que fait Dieu l’homme n’a rien à dire.

– Bien au contraire, sire connétable, quelquefois Dieu propose et l’homme dispose. Savez-vous les nouvelles de votre pays ?

– Non, monseigneur, fit Bertrand d’une voix émue, tant ce doux nom remuait d’angoisses et de plaisir en son cœur.

– Eh bien ! sire connétable, vous allez être libre : l’argent est arrivé.

Ayant ainsi parlé, le prince tendit la main à Bertrand stupéfait, et le quitta en souriant.

 

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À la porte :

– Messire gouverneur, dit-il à l’officier chargé de garder le prisonnier, vous laisserez, s’il vous plaît, approcher du connétable l’ami et l’argent qui lui arrivent de France.

Le prince, ayant ainsi parlé, sortit du château.

Le gouverneur, sombre et soucieux, demeura seul avec le connétable.

Cette arrivée inattendue de Laval détruisait tous les plans du conseil d’Angleterre, et Duguesclin allait être libre malgré tout.

Sans un ordre exprès du roi Edouard, le gouverneur ne pouvait s’opposer à la volonté du prince de Galles, et cet ordre n’était pas arrivé.

Cependant, le gouverneur connaissait la pensée intime du conseil d’Angleterre ; il savait que la sortie du connétable serait une source de malheurs pour sa patrie, et un chagrin pour le roi Edouard. Il se résolut donc à tenter de faire par lui-même ce que le gouvernement n’avait encore pu faire, tant l’expédition de Mauléon avait été rapide, tant l’empressement des Bretons à libérer

 

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leur héros avait été enthousiaste.

Donc, le gouverneur, au lieu de donner des ordres au geôlier, selon que le prince de Galles lui avait prescrit, vint tenir société au prisonnier.

– Vous voilà donc libre, seigneur connétable, dit-il, et ce sera un vrai malheur pour nous de vous perdre.

Duguesclin sourit.

– En quoi ? dit-il avec un air railleur.

– C’est un honneur si grand, messire Bertrand, pour un simple chevalier tel que je suis, de garder un si puissant guerrier que vous !

– Bon ! dit le connétable avec son enjouement ordinaire, je suis de ceux qui se font toujours prendre en bataille. Le prince me fera de nouveau prisonnier, c’est infaillible, et alors vous me garderez encore ; car, je le jure, vous gardez bien.

Le gouverneur soupira.

– Il me reste une consolation, dit-il.

– Laquelle ?

– J’ai en garde tous vos compagnons : douze

 

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cents Bretons, prisonniers comme vous... Je causerai de vous avec eux.

Duguesclin sentit sa joie l’abandonner à l’idée que ses amis allaient rester prisonniers, tandis que lui, sortant d’esclavage, reverrait le soleil du pays.

– Ces dignes compagnons, ajouta le gouverneur, seront affligés de vous voir partir ; mais par mes bons offices je diminuerai l’ennui de leur captivité.

Nouveau soupir de Bertrand, qui, cette fois, se mit à arpenter en silence le sol dallé de la chambre.

– Oh ! continua le gouverneur, la belle prérogative du génie et de la valeur ! un homme vaut par son mérite douze cents hommes à la fois.

– Comment cela ? dit Bertrand.

– Je veux dire, messire, que la somme apportée par le sire de Laval pour vous libérer suffirait à payer la rançon de vos douze cents compagnons.

– Cela est vrai ! murmura le connétable, plus

 

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rêveur, plus sombre que jamais.

– C’est la première fois, poursuivit l’Anglais, qu’il m’est démontré visiblement qu’un homme peut valoir une armée. En effet, vos douze cents Bretons, seigneur connétable, sont une véritable armée, et feraient à eux seuls une campagne. Par saint Georges, messire, si j’étais à votre place, et riche comme vous l’êtes, je ne sortirais d’ici qu’en illustre capitaine, avec mes douze cents soldats !

– Voilà un brave homme, se dit Duguesclin pensif ; il me marque mon devoir... En effet, il ne convient pas qu’un homme, fait de chair et d’os comme les autres, coûte aussi cher à son pays que douze cents chrétiens vaillants et honnêtes.

Le gouverneur suivait d’un œil attentif le progrès de son insinuation.

– Çà ! dit Bertrand tout à coup, vous croyez que les Bretons ne coûteraient que soixante-dix mille florins de rançon ?

– J’en suis certain, seigneur connétable.

– Et que, la somme étant donnée, le prince les

 

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délivrerait ?

– Sans marchander...

– Vous vous en portez garant ?

– Sur mon honneur et ma vie ! dit le gouverneur tressaillant de joie.

– C’est bien ; faites entrer ici, je vous prie, le sire de Laval, mon compatriote et mon ami. Faites monter aussi mon scribe, avec tout ce qu’il faut pour rédiger une cédule en bonne forme.

Le gouverneur ne perdit pas de temps ; il était si heureux qu’il oublia que sa consigne était de ne laisser arriver près du prisonnier que des Anglais ou des Navarrais, ses ennemis naturels.

Il transmit au geôlier surpris l’ordre de Bertrand et courut lui-même prévenir le prince de Galles.

 

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IX

 

La rançon.

 

Bordeaux était pleine de tumulte et d’agitation causés par l’arrivée du sire de Laval avec ses quatre mulets chargés d’or et les cinquante hommes d’armes portant les bannières de France et de Bretagne.

Une foule considérable avait suivi le cortège imposant, et sur tous les visages on lisait, soit l’inquiétude et le dépit s’il s’agissait d’un Anglais, soit la joie et le triomphe si le visage était d’un Gascon ou d’un Français.

Le sire de Laval recueillait en passant les félicitations des uns, les lourdes imprécations des autres. Mais sa contenance était calme et impassible ; il tenait après les trompettes la tête du cortège, une main sur son poignard, l’autre à la bride de son puissant cheval noir, et, visière

 

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levée, il fendait les flots de la foule curieuse, sans presser ni ralentir devant aucun obstacle le pas de sa monture.

Il arriva devant le château où Duguesclin était prisonnier, mit pied à terre, donna son cheval aux écuyers, et commanda aux quatre muletiers de descendre les coffres qui contenaient les espèces.

Ces gens obéirent.

Tandis qu’ils soulevaient l’un après l’autre les quatre pesants fardeaux, et que les curieux se pressaient avidement autour de l’escorte, un chevalier, visière baissée, sans couleurs ni devise, s’approcha du sire de Laval et lui dit en pur français :

– Messire, vous allez avoir le bonheur de voir l’illustre prisonnier, le bonheur plus grand encore de le mettre en liberté, puis vous l’emmènerez au milieu des braves gens d’armes qui vous suivent ; moi, qui suis un des bons amis du connétable, je n’aurais peut-être pas l’occasion de lui dire un mot, vous plairait-il me faire monter avec vous dans le donjon.

 

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– Sire chevalier, dit M. de Laval, votre voix caresse agréablement mon oreille, vous parlez la langue de mon pays, mais je ne vous connais pas, et si l’on me demandait votre nom, je devrais mentir...

– Vous répondriez, dit l’inconnu, que je suis le bâtard de Mauléon.

– Mais vous ne l’êtes pas, dit vivement Laval, puisque le sire de Mauléon nous a quittés pour passer plus vite en Espagne.

– Je viens de sa part, messire, ne me refusez pas, j’ai un seul mot à dire au connétable, un seul...

– Dites-moi ce mot alors, je le lui transmettrai.

– Je ne puis le dire qu’à lui, et encore il ne peut le comprendre que si je lui montre mon visage. Je vous en supplie, sire de Laval, ne me refusez pas, au nom de l’honneur des armes françaises, dont, je vous le jure devant Dieu, je suis un des plus zélés défenseurs.

– Je vous crois, messire, dit le comte, mais vous me montrez bien peu de confiance.. sachant

 

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qui je suis, ajouta-t-il avec un sentiment d’orgueil blessé.

– Quand vous saurez qui je suis moi-même, sire comte, vous ne tiendrez plus un pareil langage... Voilà trois jours que je passe à Bordeaux, essayant de pénétrer auprès du connétable ; et ni or ni ruse ne m’a réussi.

– Vous m’êtes tout à fait suspect, répliqua le comte de Laval, et je ne chargerai pas pour vous ma conscience d’un mensonge. D’ailleurs, quel intérêt avez-vous à monter près du connétable, qui va sortir dans dix minutes ? Dans dix minutes, en effet, il sera ici, où vous êtes, et vous lui direz ce mot si important...

L’étranger s’agita impatiemment.

– D’abord, dit-il, je ne suis pas de votre avis, et je ne regarde pas le connétable comme libre. Quelque chose me dit que sa sortie de prison rencontrera plus de difficultés que vous ne le supposez. D’ailleurs, en admettant qu’il sortit dans dix minutes, comte, j’aurais déjà gagné ce temps sur la route que je veux prendre ; j’aurais évité tous les retards de la cérémonie de mise en

 

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liberté : visite au prince, remerciements au gouverneur, festin d’adieu ; je vous en prie, menez-moi avec vous... je puis vous être utile.

L’étranger fut interrompu à ce moment par le geôlier, qui vint sur le seuil inviter le sire de Laval à pénétrer dans le donjon.

Le comte prit congé de son solliciteur avec une brusque autorité.

Le chevalier inconnu, qu’il semblait voir frissonner sous son armure, se retira le long d’un pilier, derrière les hommes d’armes, et attendit, comme s’il espérait toujours, que le dernier coffre eût disparu sur la route du donjon.

Tandis que le sire de Laval montait l’escalier, on vit passer par une galerie ouverte, qui joignait les deux ailes du château, le prince de Galles, précédé du gouverneur et suivi de Chandos et de quelques officiers.

Le vainqueur de Navarette allait rendre sa dernière visite à Duguesclin.

Toute la populace cria : Noël ! et vive saint Georges ! pour le prince de Galles...

 

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Les trompettes françaises sonnèrent en l’honneur du héros, qui les salua courtoisement.

Puis, les portes se fermèrent, et toute la foule se rapprochant des degrés, attendit avec des murmures bruyants la sortie du connétable.

Le cœur battit violemment aux hommes d’armes bretons, qui allaient revoir leur grand capitaine, et qui, tous, eussent donné leur vie pour lui conquérir la liberté.

Cependant une demi-heure se passa ; l’impatience des assistants commençait à devenir de l’inquiétude pour les Bretons.

Le chevalier inconnu déchirait son gantelet droit avec son gantelet gauche.

On vit reparaître sur la galerie ouverte Chandos, causant vivement avec des officiers qui semblaient stupéfaits et étourdis de surprise.

Puis, lorsque la porte du château se rouvrit, au lieu de donner passage au héros devenu libre, elle laissa voir le sire de Laval, pâle, défait, tremblant d’émotion, qui cherchait des yeux dans la foule.

 

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Plusieurs officiers bretons se précipitèrent vers lui.

– Qu’y a-t-il donc ? demandèrent-ils avec anxiété.

– Oh ! un grand désastre ! un étrange événement ! répliqua le comte... Mais où est donc cet inconnu, ce prophète de malheur ?

– Me voici, dit le chevalier mystérieux, me voici... je vous attendais.

– Désirez-vous toujours voir le connétable ?

– Plus que jamais !

– Eh bien ! hâtez-vous, car dans dix minutes il serait trop tard. Venez ! venez ! il est plus prisonnier que jamais.

– Nous allons voir, répliqua l’inconnu en gravissant légèrement les degrés derrière le comte qui l’entraînait à sa suite.

Le geôlier leur ouvrit la porte en souriant, et toute la foule rassemblée se mit sur mille tons différents à commenter l’événement qui retardait la sortie du connétable.

 

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– Çà, dit tout bas le chef des Bretons à ses hommes d’armes, le poing à l’épée, et attention !

 

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X

 

Comment, au lieu de rendre un prisonnier, le

gouverneur délivra une armée entière.

 

L’Anglais ne s’était pas trompé : il connaissait son prisonnier.

À peine le sire de Laval eut-il reçu l’ordre de pénétrer dans le château, à peine se fut-il jeté dans les bras du connétable, à peine, enfin, ce premier moment de mutuelle joie fut-il passé, que le connétable, considérant les coffres montés par les muletiers jusqu’au palier de la chambre :

– Que d’argent ! fit-il, mon cher ami.

– Jamais on ne vit impôt plus facilement levé, répondit le sire de Laval qui, fier de son compatriote, ne savait comment lui témoigner son respect et son amitié.

– Ce sont mes braves Bretons, dit le

 

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connétable, et vous tout le premier, qui vous êtes dépouillés.

– Il fallait voir les pièces pleuvoir dans la bourse des collecteurs, s’écria le sire de Laval, heureux de déplaire par cet enthousiasme au gouverneur anglais qui était revenu de sa visite chez le prince et écoutait impassible.

– Soixante-dix mille florins d’or, quelle somme ! répéta encore le connétable.

– Quelle somme, quand il s’agit de la percevoir ! petite quand elle est perçue et qu’on va la donner !

– Mon ami, interrompit Duguesclin, asseyez-vous, je vous prie. Vous savez qu’il y a ici douze cents compatriotes prisonniers comme moi ?

– Hélas ! oui, je le sais.

– Eh bien ! j’ai trouvé le moyen de les rendre libres. C’est par ma faute qu’ils furent pris, je réparerai aujourd’hui ma faute.

– Comment cela ! dit le sire de Laval étonné.

– Avez-vous eu l’obligeance, messire gouverneur, de faire monter le scribe ?

 

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– Il est à la porte, sire connétable, dit l’Anglais, et il attend vos ordres.

– Qu’il entre.

Le gouverneur frappa trois fois du pied : le geôlier introduisit le scribe qui, prévenu sans doute, apprêta parchemin, plume, encre, et cinq longs doigts maigres.

– Écrivez ce que je vais vous dicter, mon ami, dit le connétable.

– J’attends, monseigneur.

– Je dicte :

« Nous, Bertrand Duguesclin, connétable de France et de Castille, comte de Soria, savoir faisons par les présentes que notre repentir est grand d’avoir, en un jour d’orgueil insensé, estimé notre valeur personnelle au prix de douze cents bons chrétiens et braves chevaliers qui, certes, valent mieux que nous. »

Ici le bon connétable s’arrêta sans étudier sur les physionomies l’effet de ce préambule. Le scribe écrivit fidèlement.

 

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« Nous en demandons humblement pardon à Dieu et à nos frères, continua Duguesclin, et pour réparer notre folie, nous consacrons la somme de soixante-dix mille florins au rachat des douze cents prisonniers faits par Son Altesse le prince de Galles à Navarette, de funeste mémoire. »

– Vous engagez vos biens ! s’écria le sire de Laval ; c’est un insigne abus de générosité, seigneur connétable.

– Non, mon ami, mes biens sont déjà dissipés, et je ne puis réduire madame Tiphaine à la misère ; elle n’a souffert que trop déjà par mon fait.

– Que faites-vous donc alors ?

– L’argent que vous m’apportez est bien à moi ?

– Assurément ; mais...

– Il suffit. S’il est à moi, j’en dispose à mon gré. Écrivez, messire le scribe :

« J’affecte à ce rachat les soixante-dix mille florins que m’apporte le sire de Laval. »

 

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– Mais, seigneur connétable, s’écria Laval épouvanté, vous demeurez prisonnier.

– Et couvert d’une gloire immortelle, interrompit le gouverneur.

– Cela est impossible, continua Laval, réfléchissez-y.

– Vous avez écrit ? dit le connétable au scribe.

– Oui, monseigneur.

– Donnez donc que je signe.

Le connétable prit la plume et signa rapidement.

À ce moment, les trompettes annoncèrent l’arrivée du prince de Galles.

Déjà le gouverneur s’était saisi du parchemin.

Quand le sire de Laval aperçut le prince anglais, il courut à lui, et, fléchissant le genou :

– Seigneur, dit-il, voilà l’argent demandé pour la rançon de M. le connétable, acceptez-vous ?

– Selon ma parole, et de grand cœur, dit le prince.

 

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– Cet argent, monseigneur, est bien à vous, prenez-le, continua le comte.

– Un moment, dit le gouverneur : Votre Altesse n’est pas informée de l’incident qui se présente, qu’elle veuille bien lire ce parchemin.

– Pour l’annuler, s’écria Laval.

– Pour le faire exécuter, dit le connétable.

Le prince jeta les yeux sur la cédule, et, pénétré d’admiration :

– Voilà un beau trait, dit-il, et je voudrais l’avoir fait.

– Cela vous était inutile, monseigneur, reprit Duguesclin, à vous qui êtes le vainqueur.

– Votre Altesse ne retiendra pas le connétable ! s’écria Laval.

– Non, certes, s’il veut sortir, dit le prince.

– Mais je veux rester, Laval, je le dois, demandez à ces seigneurs ce qu’ils en pensent.

Chandos, Albret et les autres témoignèrent hautement leur admiration.

– Eh bien ! dit le prince, que l’on compte

 

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l’argent, et vous, messieurs, faites mettre en liberté les prisonniers bretons.

Ce fut alors que sortirent les capitaines anglais, ce fut alors aussi que Laval, à demi fou de douleur, se rappela le sinistre augure du chevalier inconnu, et courut hors du château pour l’appeler à l’aide.

Déjà, dans le château, un officier faisait l’appel des prisonniers ; déjà les coffres étaient vides, l’or entassé par piles, quand Laval revint avec l’inconnu.

– Dites maintenant au connétable ce que vous avez à lui dire, murmura Laval à l’oreille du chevalier, tandis que le prince causait familièrement avec Duguesclin, et puisque vous avez tant de pouvoir, magique ou naturel, persuadez-le de prendre pour lui l’argent de la rançon au lieu de le donner à d’autres.

L’inconnu tressaillit. Il fit deux pas en avant, et son éperon d’or résonna sur la dalle.

Le prince se retourna au bruit.

– Quel est ce chevalier ? demanda le

 

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gouverneur.

– Un mien compagnon, dit Laval.

– Qu’il lève sa visière alors, et soit le bienvenu, interrompit le prince.

– Seigneur, dit l’inconnu d’une voix qui fit tressaillir Duguesclin à son tour ; j’ai fait un vœu de garder mon visage couvert, permettez-moi de l’accomplir.

– Ainsi soit-il, seigneur chevalier, mais vous n’avez pas dessein de rester inconnu pour le connétable.

– Pour lui comme pour tous, seigneur.

– En ce cas, s’écria le gouverneur, vous aurez à sortir du château, où j’ai l’ordre de ne laisser entrer que des gens qui me soient connus.

Le chevalier s’inclina comme pour montrer qu’il était disposé à obéir.

– Les prisonniers sont libres, dit Chandos en rentrant dans la salle.

– Adieu, Laval, adieu, s’écria le connétable avec un serrement de cœur qui n’échappa point à

 

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celui-ci, car il saisit les mains de Bertrand en disant :

– Pour Dieu ! il est temps encore, désistez-vous.

– Non, sur ma vie, non, répliqua le connétable.

– En voulez-vous donc à son honneur à ce point ? dit le gouverneur ; s’il n’est pas libre aujourd’hui, dans un mois il peut l’être. L’argent se trouve, des occasions de gloire comme celle-là ne se trouvent pas deux fois.

Le prince semblait applaudir, ses capitaines l’imitaient.

Le chevalier inconnu s’avança aussitôt gravement vers le gouverneur, et d’une voix majestueuse.

– C’est vous-même, dit-il, sire gouverneur, qui en voulez à la gloire de votre maître, en lui laissant faire ce qu’il fait.

– Que dites-vous, messire, s’écria le gouverneur pâlissant, vous m’offensez ! Moi, j’en voudrais à l’honneur de monseigneur ! par la mort vous en avez menti !

 

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– Ne jetez pas votre gantelet sans savoir s’il est digne de moi de le relever ; messire, je parle haut et vrai : Son Altesse le prince de Galles agit contre sa gloire en retenant Duguesclin dans ce château.

– Tu mens ! tu mens ! crièrent des voix irritées, en même temps que des épées remuaient aux fourreaux.

Le prince avait pâli comme les autres, tant l’attaque semblait rude et injuste.

– Qui donc, dit-il, me ferait ici faire sa volonté ? Est-ce un roi, par hasard, pour parler ainsi à un fils de roi ? Le connétable peut payer sa rançon et sortir. S’il ne paie pas, il reste, voilà tout... pourquoi ces plaintes hostiles ?

Le chevalier inconnu ne se troubla point.

– Monseigneur, ajouta-t-il, voici ce que j’ai ouï dire sur toute ma route : on va donner la rançon du connétable ; mais les Anglais le craignent trop pour le laisser partir.

– Vrai Dieu ! on dit cela ? murmura le prince.

– Partout, monseigneur.

 

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– Vous voyez qu’on se trompe, puisque le connétable est libre de partir... N’est-il pas vrai, connétable ?

– C’est vrai, monseigneur, répondit Bertrand, qu’une étrange, une inexprimable inquiétude agitait depuis le moment où il avait entendu la voix du chevalier inconnu.

– Or, dit le gouverneur, comme le sire connétable a disposé de la somme destinée à son rachat, il faudrait attendre qu’une somme pareille arrivât...

Le prince demeura rêveur un instant.

– Non, dit-il enfin, le connétable n’attendra pas. Je fixe sa rançon à cent livres.

Un murmure d’admiration circula dans l’assemblée.

Bertrand voulut s’écrier ; mais le chevalier inconnu se mit entre lui et le prince.

– Dieu merci ! fit-il en l’arrêtant de la main, la France peut payer deux fois pour son connétable ; Duguesclin ne doit être l’obligé de personne, voici dans ce rouleau des traites sur le Lombard

 

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Agosti de Bordeaux, il y en a pour quatre-vingt mille florins, payables à vue ; je vais moi-même faire compter la somme, qui sera ici avant deux heures.

– Et moi, interrompit le prince avec colère, je vous dis que le connétable sortira de ce château en payant cent livres, ou qu’il n’en sortira pas ! Si messire Bertrand se trouve offensé d’être mon ami, qu’il le dise ! Je me souviens pourtant qu’il me déclara un jour aussi bon chevalier que lui.

– Oh ! monseigneur, s’écria le connétable en s’agenouillant devant le prince de Galles, j’accepte avec tant de reconnaissance, que, pour payer les cent livres, je ferai un emprunt à vos capitaines.

Chandos et les autres officiers s’empressèrent de lui tendre leurs bourses, dans lesquelles il puisa, puis il apporta les cent livres au prince, qui l’embrassa en lui disant :

– Vous êtes libre, messire Bertrand : qu’on ouvre les portes, et qu’il ne soit plus dit que le prince de Galles craint quelqu’un en ce monde.

 

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Le gouverneur consterné se fit répéter cet ordre ; le malheureux avait si mal joué, qu’au lieu d’un prisonnier seul, il perdait toute une armée avec le capitaine.

Tandis que le prince questionnait ses officiers et Laval lui-même au sujet du mystérieux auteur de ce coup d’État, l’inconnu s’approcha de Duguesclin et lui dit à voix basse :

– Une fausse générosité vous tenait en prison, une fausse générosité vous en tire. – Vous voilà libre, – au revoir, dans quinze jours sous Tolède !

Et s’inclinant profondément devant le prince de Galles, laissant Bertrand stupéfait, il disparut.

Une heure après, les plus actives recherches ne l’eussent pas fait découvrir dans la ville que le connétable, libre et joyeux, traversait en triomphe avec ses Bretons qui poussaient leurs acclamations jusqu’au ciel.

Une seule personne peut-être ne se joignit pas au cortège qui suivait Duguesclin dans son ovation.

C’était un des officiers du prince de Galles, un

 

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de ces chefs de Grandes compagnies qu’on appelait capitaines, et qui avaient voix au conseil, bien que leur opinion ne comptât pour rien.

C’était en un mot un personnage de notre connaissance, à la visière toujours close, qui, entré dans la chambre de Bertrand avec Chandos, avait été frappé de la voix du chevalier inconnu, et ne l’avait plus un moment perdu de vue.

Aussi, à peine le chevalier eut-il disparu, que ce capitaine rassembla quelques-uns de ses hommes, les fit monter à cheval pour découvrir la trace du fugitif, et lui-même ayant pris des informations, s’élança sur le chemin de l’Espagne.

 

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XI

 

La politique de Musaron.

 

Cependant Agénor, poussé par l’inextinguible anxiété de l’amant qui n’a pas de nouvelles, Agénor s’avançait à pas rapides vers les États de don Pedro.

En chemin, il s’était rallié, grâce à une certaine réputation que lui avait acquis son voyage en France, les Bretons, qui, après la rançon faite, venaient chercher Duguesclin et combattre avec lui.

Il rencontra aussi bon nombre de chevaliers espagnols, qui allaient au rendez-vous fixé par Henri de Transtamare, lequel, disait-on, devait rentrer en Espagne, et commençait à nouer des intelligences avec le prince de Galles, mécontent de don Pedro.

 

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Chaque fois qu’il couchait à une ville ou à un bourg de quelqu’importance, Agénor s’informait d’Hafiz, de Gildaz, et de Maria Padilla, demandant si l’on n’avait pas vu passer un courrier cherchant un Français, ou une jeune et belle Moresque suivie de deux serviteurs et gagnant la frontière de France.

Chaque fois aussi qu’une réponse négative venait frapper son oreille, le jeune homme enfonçait avec plus d’ardeur ses éperons dans le ventre de son cheval.

Alors, Musaron disait de son ton de philosophe gourmé :

– Monsieur, voilà une jeune femme qu’il vous faudra bien aimer, car elle nous coûte bien des peines.

À force de marcher, Agénor gagna du terrain ; à force de s’enquérir, il fut renseigné.

Vingt lieues encore le séparaient de la cour de Burgos.

Il savait qu’une armée très dévouée, très aguerrie, très fraîche, et par conséquent

 

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dangereuse pour don Pedro, n’attendait qu’un signal pour se rallier et opposer au vainqueur de Navarette une nouvelle tête d’hydre plus mordante, plus envenimée que jamais.

Agénor se demandait et demandait à Musaron s’il ne serait pas convenable, avant de continuer toute négociation politique, d’entamer les négociations amoureuses avec Maria de Padilla.

Musaron avouait que la diplomatie est bonne, mais il prétendait qu’en prenant don Pedro, Maria, Mothril et l’Espagne, on prendrait Burgos, dans laquelle Burgos on ne pouvait manquer de prendre Aïssa, si elle y était encore.

Cela consolait beaucoup Agénor, et il faisait quelques lieues de plus. Voilà comment se resserra peu à peu le cercle destiné à étouffer don Pedro que la prospérité aveuglait, que les intrigues de ses favoris occupaient de futilités, alors qu’il s’agissait d’une couronne.

Musaron, le plus entêté des hommes, surtout depuis qu’il se sentait riche, ne souffrit pas que son maître s’aventurât une seule fois à pousser vers Burgos, à s’y enfermer et à conférer avec

 

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doña Maria.

Il profita au contraire de son abattement et de ses négligences amoureuses pour le retenir au milieu des Bretons et des partisans de Transtamare, en sorte que le jeune chevalier fut bientôt chef d’un parti considérable, autant par le relief de sa mission en France, que par son assiduité à nourrir l’élément de la guerre.

Il accueillait les arrivants, tenant table ouverte, correspondait avec le connétable, avec son frère Olivier, qui se préparait à faire passer la frontière à cinq mille Bretons pour secourir son frère, et l’aider à gagner sa première bataille.

Musaron devenait tacticien : il passait des jours entiers à écrire des plans de bataille et à supputer le nombre des écus que Caverley pouvait avoir amassés depuis la dernière affaire, pour avoir la satisfaction de ne se pas tromper la première fois qu’on le battrait.

C’est au milieu de ces dispositions belliqueuses qu’une importante nouvelle arriva chez Agénor : malgré la vigilance de Musaron, un émissaire adroit venait d’annoncer à Agénor le

 

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départ de don Pedro pour le château de plaisance, et la disparition d’Aïssa, de Maria, coïncidant avec le voyage du roi.

Le même courrier savait que Gildaz était mort en chemin, et que Hafiz seul avait reparu chez doña Maria.

Agénor, pour savoir tant de choses et de si bonnes, n’avait eu besoin que de donner trente écus à un homme du pays, qui s’était abouché avec la nourrice de Maria, mère du pauvre Gildaz.

Aussi, lorsque Agénor sut à quoi s’en tenir, malgré Musaron, malgré ses compagnons d’armes, malgré tout, se jeta-t-il sur le meilleur de ses chevaux, auquel il fit prendre la route de ce château que don Pedro avait choisi pour résidence.

Musaron pesta et maugréa ; mais il partit aussi pour ce château.

 

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