Le bâtard de Mauléon 3
Chapitre LXIII
Comment le crime de Mothril eut un
heureux succès.
Au château de don Pedro, le deuil se répandit plus terrible et plus bruyant quand le jour eut éclairé l’appartement de doña Maria.
Don Pedro n’avait pu reposer ; ses serviteurs prétendaient l’avoir entendu pleurer.
Mothril avait occupé la nuit d’une façon plus avantageuse à ses intérêts. Il s’était arrangé de façon à détruire jusqu’au moindre vestige de son crime.
Demeuré seul avec Aïssa, lui prodiguant les plus tendres soins avec l’habileté du médecin le plus expert, il avait, dès le début de son entretien avec elle, façonné comme une cire molle l’esprit encore flottant de la jeune fille.
143
Aussi, lorsque Aïssa s’était écriée en voyant le corps de doña Maria, Mothril avait-il feint de ressentir une horreur involontaire, et il avait jeté un manteau sur les restes inanimés de la maîtresse du roi.
Puis, comme Aïssa le regardait avec épouvante :
– Pauvre enfant ! murmura Mothril, rends grâce à Dieu qui t’a sauvée.
– Sauvée, moi ? demanda la jeune fille.
– D’une mort affreuse, oui, chère enfant.
– Qui donc m’a frappée ?...
– Celle dont la main tient encore ton poignard.
– Doña Maria ! elle, si bonne, si généreuse ! impossible.
Mothril sourit avec cette compassion dédaigneuse qui impose toujours aux esprits frappés de quelque grand intérêt.
– La maîtresse du roi, généreuse et bonne pour Aïssa que le roi adore !... Vous ne le croyez pas, ma fille.
144
– Mais, dit Aïssa, puisqu’elle voulait m’éloigner.
– Pour vous réunir, disait-elle, à ce chevalier français, n’est-ce pas ? fit le More de son ton calme et toujours bienveillant.
Aïssa se dressa toute pâle de voir ainsi le secret de son amour aux mains de l’homme le plus intéressé à le combattre.
– Ne crains rien, continua le More ; ce que Maria n’a pu faire, à cause de la jalousie et de l’amour du roi, je le ferai, moi. Aïssa, tu aimes, dis-tu, eh bien ! je te le permets, je t’y aiderai ; pourvu que la fille de mes rois vive et vive heureuse, je ne désire plus rien sur la terre.
Aïssa, pétrifiée d’entendre ainsi parler Mothril, ne pouvait cesser de le regarder avec des yeux encore fatigués du sommeil de la mort.
– Il me trompe, se disait-elle ; puis, songeant à ce corps de doña Maria :
– Doña Maria est morte, répétait-elle avec égarement.
– En voici la cause, ma chère fille : le roi vous
145
aime passionnément, et il l’a déclaré hier à doña Maria... celle-ci est rentrée chez elle ivre de colère et de jalousie. Don Pedro proposait de s’unir à vous par les liens du mariage, ce qui toujours avait été l’ambition de doña Maria... Alors elle a renoncé à la vie, elle a vidé sa bague dans la coupe d’argent, et pour ne pas vous laisser après elle triomphante et reine, pour se venger en même temps de don Pedro et de moi qui vous aimons tant à divers titres, elle a pris votre poignard et vous a frappée.
– Pendant mon sommeil, alors, car je ne me rappelle rien, dit Aïssa ; un nuage couvrait ma vue, j’entendais comme des battements sourds et des râles étouffés... Je crois que je me suis levée, que j’ai senti des mains sur les miennes, et aussitôt le froid déchirant de l’acier...
– Ce fut le dernier effort de votre ennemie, elle tomba près de vous, seulement le poison avait été plus fort pour elle que le poignard pour vous... J’ai retrouvé en vous une étincelle de vie, je l’ai ranimée, j’ai eu le bonheur de vous sauver.
– Oh ! Maria, Maria ! murmura la jeune fille...
146
tu étais bonne pourtant.
– Vous dites cela parce qu’elle a favorisé votre amour avec Agénor de Mauléon, ma fille, lui dit Mothril tout bas et avec une bienveillance trop affectée pour ne pas cacher une sourde fureur... parce qu’elle l’a fait pénétrer dans votre appartement à Soria.
– Vous savez ?...
– Je sais tout... le roi le sait aussi... Maria vous avait déshonorée près de don Pedro avant de vous assassiner. Mais elle a craint que la calomnie ne glissât sur l’âme du roi, et qu’il ne vous pardonnât d’avoir appartenu à un autre ; on est si indulgent quand on aime... aussi a-t-elle employé le fer pour vous retrancher du monde des vivants.
– Le roi sait qu’Agénor ?...
– Le roi est fou de colère et d’amour... le roi, qui avait déjà corrompu Hafiz pour vous attirer au château, lorsque moi j’ignorais tout, le roi, dis-je, attendra votre convalescence pour vous attirer de nouveau vers lui... C’est excusable, ma fille, il vous aime.
147
– Je mourrai cette fois, dit Aïssa, car ma main ne tremblera pas, ne glissera pas sur mon sein comme a fait celle de Maria Padilla.
– Toi, mourir ! toi, mon idole ! toi, mon enfant adorée ! s’écria le More en s’agenouillant... non, tu vivras, je te l’ai dit, heureuse et bénissant à jamais mon nom.
– Sans Agénor, je ne vivrai pas.
– Il est d’une autre religion que la vôtre, ma fille.
– Je prendrai sa religion.
– Il me hait.
– Il vous pardonnera quand il ne vous verra plus entre lui et moi. D’ailleurs, qu’importe à moi... j’aime, je ne connais au monde que l’objet de mon amour.
– Pas même celui qui vient de vous sauver pour votre amant ? dit humblement Mothril avec une douleur affectée qui toucha profondément le cœur de la jeune fille... vous me sacrifiez, même quand je m’expose à mourir pour vous !
– Comment cela ?
148
– Assurément, Aïssa... vous voulez vivre avec don Agénor... je vous y aiderai.
– Vous !
– Moi, Mothril, oui, Aïssa.
– Vous me trompez...
– Pourquoi ?
– Prouvez-moi votre sincérité.
– C’est facile... Vous craignez le roi, eh bien ! je vous empêcherai de voir le roi. Cela vous satisfait-il ?
– Pas entièrement.
– Je conçois... vous désirez revoir le Français.
– Avant toute chose.
– Attendons que vous soyez en état de supporter le voyage, je vous conduirai à lui, je lui remettrai ma vie.
– Mais Maria aussi me conduisait à lui...
– Certes, elle avait intérêt à se défaire de vous, et elle aurait mieux aimé s’épargner un assassinat... Devant Dieu, le jour où l’on paraît à
149
son tribunal, l’assassinat est un fardeau pesant.
En prononçant ces terribles paroles, Mothril laissa voir un instant sur son pâle visage cette souffrance des damnés qui n’ont plus de trêve ni d’espoir dans les tortures.
– Eh bien ! que ferez-vous alors ? continua Aïssa.
– Je vous cacherai jusqu’à ce que vous soyez guérie... puis, comme je viens de vous le dire, je vous réunirai au seigneur de Mauléon.
– C’est tout ce que je demande ; ce faisant vous deviendrez en effet pour moi un être divin... mais le roi.
– Oh ! il s’y opposerait de toutes ses forces s’il pénétrait notre dessein... ma mort serait la meilleure ressource... moi mort, vous seriez bien à lui, Aïssa.
– Ou bien forcée de mourir.
– Aimez-vous mieux mourir que vivre pour le Français ?
– Non... oh ! non... parlez, parlez !
150
– Il faut, chère enfant, si par hasard don Pedro venait à vous voir, à vous parler, à vous questionner sur Agénor de Mauléon, il faut, dis-je, que vous souteniez hardiment que doña Maria a menti en affirmant que vous aimiez ce Français, et surtout que vous lui aviez donné la possession de votre amour... De cette façon le roi ne se défiera plus du Français, il ne surveillera plus notre conduite, il nous fera libres et heureux... Il faut aussi, et cela, mon enfant, domine tout, il faut que vous rappeliez vos souvenirs et que vous y trouviez ceci : Doña Maria vous a parlé avant de vous frapper... elle vous a dit, sans doute, d’avouer au roi votre déshonneur... vous, alors, vous avez refusé... et elle a frappé...
– Je ne me rappelle rien, s’écria Aïssa, frappée de crainte comme tout esprit droit et simple l’eût été à l’exposé de cette théorie infernale du More, je ne veux rien me rappeler. Je ne veux pas non plus nier mon amour pour Mauléon, cet amour, c’est ma lumière et ma religion ! son nom, c’est l’étoile qui me guide dans la vie !... Fière de lui appartenir, je suis si loin de le cacher que je voudrais aller le proclamer devant tous les rois de
151
la terre ; ne comptez pas sur moi pour ces mensonges. Si don Pedro me parle, je répondrai.
Mothril pâlit. Ce dernier, ce faible obstacle annulait le résultat d’un meurtre ; la simple obstination d’un enfant liait les pieds et les mains de l’homme robuste qui eût entraîné un monde en marchant.
Il comprit qu’il ne fallait plus insister. Il avait pourtant fait la besogne de Sysiphe. Il avait roulé le rocher jusqu’au sommet de la montagne, mais le rocher venait de se précipiter encore.
Mothril n’avait plus ni temps ni fortune pour recommencer.
– Ma fille, dit-il, vous agirez comme il vous plaira. Votre intérêt, interprété par vous, selon votre cœur, selon votre caprice, est mon unique loi. Vous voulez cela... je le veux... ne répondez donc au roi que ce que vous voudrez... je sais bien que votre aveu fera tomber ma tête, car moi, moi j’ai dû toujours proclamer votre innocence et votre pureté, je n’ai jamais consenti à laisser planer un soupçon sur vous : que ma tête paye votre faute, c’est-à-dire votre bonheur... Allah le
152
veut... sa volonté soit faite !
– Je ne puis pourtant mentir, dit Aïssa... pourquoi permettriez-vous, d’ailleurs, que le roi vint me parler ? Éloignez-le, c’est facile. Ne pouvez-vous me transporter dans un endroit isolé, me cacher en un mot ?... ma santé, ma blessure ne sont-elles pas des prétextes suffisants... En cela je vous aide assez par ma position même... Mentir, oh ! jamais ! nier Agénor, jamais !
Mothril essaya mais en vain de cacher la joie que les paroles d’Aïssa venaient de jeter dans son âme... Partir avec Aïssa, l’éloigner pour un temps des questions de don Pedro, laisser ainsi affaiblir la colère, la haine, les regrets... le souvenir de Maria... gagner un mois, c’était tout gagner... Or, cette chance de salut, Aïssa l’offrait elle-même. Mothril la saisit ardemment.
– Vous le voulez, ma fille, dit-il, nous partirons. Avez-vous quelque répugnance pour le château de Montiel dont le roi m’a nommé gouverneur.
– Je n’ai de répugnance que pour la présence de don Pedro. J’irai où vous voudrez.
153
Mothril baisa la main et la robe d’Aïssa, l’enleva doucement entre ses bras jusqu’à la chambre voisine... Il fit disparaître le corps de doña Maria, et appelant deux femmes de sa nation dont la fidélité lui était assurée, il les plaça près de la jeune fille blessée en leur recommandant sur leur vie de ne pas parler à Aïssa, de ne pas souffrir qu’on lui adressât la parole.
Toutes choses ainsi réglées, il alla trouver le roi après s’être composé l’esprit et le visage.
Don Pedro venait de recevoir diverses lettres de la ville. On lui annonçait que des envoyés de Bretagne et de l’Angleterre avaient paru aux environs... que des bruits de guerre circulaient, que le prince de Galles resserrait autour de la nouvelle capitale son cordon d’acier pour forcer, par la pression d’une armée invincible, son protégé de Navarette à payer les frais de la guerre et à monnayer sa reconnaissance.
Ces nouvelles attristèrent don Pedro, mais ne l’abattirent pas. Il envoya chercher Mothril, lequel entra dans la chambre royale au moment
154
même où se manifestait le désir du roi.
– Aïssa ? dit don Pedro avec anxiété.
– Seigneur, sa blessure est dangereuse, profonde... nous ne sauverons pas cette victime.
– Encore ce malheur ! s’écria don Pedro. Oh ! ce serait trop à la fois... Perdre doña Maria qui m’aimait tant, Aïssa que j’aime jusqu’au délire, recommencer une guerre acharnée, implacable, c’est trop, Mothril, trop pour le cœur d’un seul homme.
Et don Pedro montra au ministre les avis envoyés par le gouverneur de Burgos et des villes voisines.
– Mon roi, il faut pour un moment oublier l’amour, dit Mothril, il faut se préparer à la guerre.
– Le trésor est vide.
– Un impôt le remplira... Signez l’impôt que je vous ai demandé.
– Il le faudra bien... Puis-je voir Aïssa ?...
– Aïssa est suspendue comme une fleur sur
155
l’abîme. Un souffle peut la jeter dans la mort.
– A-t-elle parlé ?
– Oui, seigneur.
– Qu’a-t-elle dit ?
– Quelques mots qui expliquent tout. Il paraît que doña Maria l’a voulu forcer à se déshonorer par un aveu pour la perdre dans votre estime. L’enfant courageuse a refusé, la jalouse doña Maria l’a frappée.
– Aïssa l’a dit ?
– Elle le répétera sitôt que ses forces seront revenues... mais je tremble que jamais dans ce monde on n’entende plus sa voix.
– Mon Dieu ! dit le roi.
– Un seul remède peut la sauver... Une tradition de mon pays promet la vie au blessé qui, la nuit, par les vapeurs de la lune nouvelle, effleure de sa blessure certaine herbe magique.
– Cette herbe, il faut se la procurer, dit le roi avec la fureur de la superstition et de l’amour.
– Il ne s’en trouve pas dans ce pays, seigneur...
156
je n’en ai vu qu’à Montiel...
– À Montiel... Envoie à Montiel, Mothril.
– J’ai dit, seigneur, qu’il fallait que la blessure effleurât cette herbe encore sur sa tige... Oh ! c’est un remède souterrain ! J’emporterai bien Aïssa jusqu’à Montiel, mais supportera-t-elle le voyage ?
Don Pedro répondit :
– On la portera aussi doucement que se porte l’oiseau lui-même quand il glisse dans l’air sur l’élan de ses deux ailes... Qu’elle parte, Mothril, qu’elle parte ! mais toi, demeure avec moi.
– C’est moi seul, seigneur, qui puis réciter la formule magique pendant l’opération.
– Je vais donc rester seul.
– Non, seigneur, car Aïssa guérie, vous viendrez à Montiel, et vous ne la quitterez plus.
– Oui, Mothril, oui, tu as raison... je ne la quitterai plus... ainsi je serai heureux... Et le corps de doña Maria, qu’en fait-on ? j’espère que les plus grands honneurs lui seront rendus.
157
– J’ai ouï dire, seigneur, dit Mothril, que dans votre religion le corps du suicidé est privé de sépulture ; il faut donc que l’Église ignore le suicide de doña Maria.
– Il faut que tout le monde l’ignore, Mothril.
– Mais vos serviteurs...
– Je dirai en pleine cour que doña Maria est morte de la fièvre, et quand j’aurai ainsi parlé personne n’élèvera la voix...
– Aveugle, aveugle ! fou ! pensa Mothril.
– Ainsi, Mothril, dit don Pedro, tu partiras avec Aïssa.
– En cette journée même, seigneur.
– Moi, je donnerai mes soins aux obsèques de doña Maria, je signerai l’édit, je ferai un appel à mon armée, à ma noblesse... je conjurerai l’orage.
– Et moi, pensa Mothril, je me serai mis à l’abri !
158
XIII
Comment Agénor apprit qu’il
était arrivé trop tard.
Laissant les soldats, les officiers, les amants de la guerre se perdre en projets, en plans, en stratégies, Agénor poursuivait son but qui était de retrouver Aïssa, son bien le plus cher.
L’amour commençait à prendre le dessus, chez lui, sur l’ambition, même sur le devoir, car, impatient d’entrer en Espagne pour avoir des nouvelles d’Aïssa, le jeune homme avait souffert, comme nous l’avons vu, que les envoyés du roi de France et ceux du comte de Laval allassent à Bordeaux payer la rançon que le connétable avait fixée lui-même dans un moment d’héroïque fierté.
Aussi, comme cette page manquerait à notre histoire puisqu’elle manque dans celle d’Agénor,
159
si nous ne la remplacions par l’histoire elle-même ; aussi, sommes-nous forcés de dire en deux mots que la Guyenne frémit de douleur le jour où le prince de Galles, généreux comme toujours, laissa s’échapper de Bordeaux son prisonnier racheté par l’or de la France entière.
Nous ajouterons que le premier soin de Bertrand fut de courir à Paris remercier le roi. Le reste, on le verra si déjà on ne le sait. Désormais nous sommes, quant au connétable, de francs et impartiaux historiens.
Donc Agénor et son fidèle Musaron s’acheminèrent à grandes journées vers le château où don Pedro avait espéré posséder Aïssa.
Agénor devinait qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Il connaissait trop bien don Pedro et Mothril pour s’amuser à des espérances.
– Qui sait, se disait-il, si Maria Padilla elle-même, par faiblesse, par crainte, n’a point transigé avec sa dignité, si une alliance avec le More Mothril ne lui a pas paru préférable à des chances de rupture avec don Pedro, et si, jouant le rôle d’une épouse indulgente, la favorite ne
160
ferme pas les yeux sur un caprice de son royal amant.
Ces idées faisaient bouillir le sang impétueux d’Agénor. Il ne raisonnait plus que comme un amoureux, c’est-à-dire qu’il déraisonnait avec toutes les apparences du bon sens.
Il distribuait, chemin faisant, de grands coups de lance qui tombaient, partie sur la mule de Musaron, partie sur l’échine du bon écuyer ; mais ce résultat était le même : secoué par le coup, Musaron secouait sa monture. On fit aussi le chemin avec des discours dont nous extrairons la substance pour récréer et instruire le lecteur.
– Vois-tu, Musaron, disait Agénor, quand j’aurai causé une heure seulement avec doña Maria, je connaîtrai tout le présent et saurai à quoi m’en tenir sur l’avenir.
– Mais, monsieur, vous n’apprendrez rien du tout, et vous finirez par tomber aux mains de ce coquin de More qui vous guette comme l’araignée sa mouche.
– Tu répètes toujours la même chose,
161
Musaron ; est-ce qu’un sarrasin vaut un chrétien ?
– Un sarrasin, lorsqu’il a les choses dans la tête, vaut trois chrétiens. C’est comme si vous veniez dire : une femme vaut-elle un homme ? Cependant on voit tous les jours des hommes subjugués et battus par des femmes. Or, savez-vous pourquoi, monsieur ? parce que les femmes pensent toujours à ce qu’elles veulent faire, tandis que les hommes ne font presque jamais ce à quoi ils devraient penser.
– Tu conclus ?...
– Que doña Maria a été empêchée, par quelque intrigue du Sarrasin, de vous envoyer doña Aïssa.
– Après ?
– Après... c’est que Mothril, qui a su empêcher doña Maria de vous envoyer votre maîtresse, vous attend, bien armé de cœur et de corps, qu’il vous prendra au piège comme on fait des alouettes en blé vert, qu’il vous tuera et que vous n’aurez pas Aïssa.
Agénor répondait par un cri de rage et piquait son cheval. Il arriva ainsi au château, dont
162
l’aspect le frappa comme d’une douleur. Les lieux sont éloquents, ils parlent un langage intelligible aux âmes d’élite.
Agénor examina, aux premiers rayons de la lune, l’édifice qui renfermait tout son amour, toute sa vie. Tandis qu’il regardait, s’accomplissait, dans ses flancs mystérieux et impénétrables, l’affreux assassinat, triomphe de Mothril.
Harassé d’avoir tant couru, d’avoir si peu appris, sûr d’être désormais face à face avec ce qu’il cherchait, Agénor, après de longues heures passées à regarder les murs, gagna, suivi de Musaron, un petit village situé de l’autre côté de la montagne.
Là, nous le savons, habitaient quelques chevriers : Agénor leur demanda un gîte qu’il paya généreusement. Il réussit à se procurer un parchemin et de l’encre ; fit écrire, par Musaron, une lettre à doña Maria, lettre pleine de regrets affectueux, de témoignages de reconnaissance, mais pleine aussi d’inquiétudes et de défiances, exprimées avec toute la délicatesse d’un esprit
163
français.
Agénor, pour être plus sûr de la réussite du message, eût bien voulu en charger Musaron ; mais celui-ci fit observer à son maître que, connu de Mothril, il courait bien plus de dangers qu’un simple envoyé pris parmi les bergers de la montagne.
Agénor se rendit à la raison et envoya un berger porter la lettre.
Lui-même se coucha sur des peaux de brebis côte à côte avec Musaron, et attendit.
Mais le sommeil des amoureux est comme celui des fous, des ambitieux et des voleurs, il s’interrompt facilement.
Deux heures après s’être couché, Agénor était debout et, sur la pente de la colline d’où l’on voyait clairement la porte du château, bien qu’à une grande distance, il guettait le retour de son messager.
Voici ce que contenait sa lettre :
« Noble dame, si généreuse, si dévouée aux intérêts de deux pauvres amants, je suis revenu en
164
Espagne comme le chien qui traîne sa chaîne. De vous, d’Aïssa, plus de nouvelles ; de grâce, instruisez-moi. Je suis au village de Quebra, où votre réponse va venir m’apporter la mort ou la vie. Qu’est-il arrivé ? Que dois-je espérer ou craindre ? »
Le berger ne revenait pas. Tout à coup les portes du château s’ouvrirent, Agénor sentit battre son cœur ; mais ce n’était pas le chevrier qui sortait.
Une longue file de soldats, de femmes et de courtisans, sortant on ne sait d’où, car le roi était venu peu accompagné à cette résidence ; un long cortège, en un mot, suivait une litière qui portait un mort.
Ceci se reconnaissait aux tapisseries de deuil qui fermaient cette litière.
Agénor se dit que l’augure était sinistre.
Il achevait à peine de formuler cette pensée que les portes se refermèrent.
– Voilà de bien singuliers retards, dit-il à Musaron, lequel haussa la tête en signe de
165
mécontentement.
– Va donc prendre des informations, ajouta Mauléon.
Et il s’assit au revers du monticule, dans les bruyères poudreuses.
Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, quand Musaron revint, amenant un soldat qui semblait se faire prier beaucoup pour venir.
– Je vous dis, criait Musaron, que c’est mon maître qui paiera, et qui paiera généreusement.
– Qui paiera quoi ? dit Agénor.
– Seigneur, la nouvelle...
– Quelle nouvelle...
– Seigneur, ce soldat fait partie de l’escorte qui conduit le corps à Burgos.
– Mais, pour Dieu ! quel corps ?
– Ah ! seigneur, ah ! mon cher maître, d’un autre que de moi vous ne l’eussiez pas cru, mais de lui, vous le croirez peut-être : le corps conduit à Burgos est celui de doña Maria de Padilla !
Agénor poussa un cri de désespoir et de doute.
166
– C’est vrai, dit le soldat, et je suis pressé d’aller reprendre mon rang dans l’escorte.
– Malheur ! malheur ! s’écria Mauléon, mais Mothril est au château ?
– Ah ! seigneur, dit le soldat, Mothril vient de partir pour Montiel.
– Partir ! lui ! avec sa litière ?
– Qui renferme la jeune fille mourante, oui, seigneur.
– La jeune fille, Aïssa ! mourante. Ah ! Musaron, je suis mort, soupira le malheureux chevalier, en se renversant sur le terrain, comme s’il eût été mort réellement, ce qui épouvanta le bon écuyer, peu habitué à des pâmoisons de la part de son maître.
– Seigneur chevalier, voilà tout ce que je sais, dit le soldat, et encore ne le sais-je que par hasard. C’est moi qui, cette nuit, ai relevé la jeune fille frappée d’un coup de poignard, et la señora Maria empoisonnée.
– Oh ! nuit maudite, oh ! malheur, malheur ! répéta le jeune homme à demi fou. Tenez, mon
167
ami, prenez ces dix florins, comme si vous ne veniez pas de m’annoncer le malheur de ma vie.
– Merci, seigneur chevalier, et adieu, fit le soldat en s’éloignant d’un pas agile, par les bruyères.
Musaron, la main sur ses yeux, interrogeait l’horizon.
– Tenez, tenez, là-bas, bien loin, s’écria-t-il, mon cher seigneur, voyez-vous ces hommes, cette litière, qui traversent après la montagne la plaine. Voyez-vous à cheval, avec son manteau blanc, le Sarrasin, notre ennemi.
– Musaron, Musaron, dit le chevalier ranimé par la rage de la douleur, montons à cheval, écrasons ce misérable, et si Aïssa doit mourir, que du moins je recueille son dernier soupir.
Musaron se permit de poser la main sur l’épaule de son maître.
– Seigneur, dit-il, on ne raisonne jamais juste sur un événement trop récent. Nous sommes deux et ils sont douze. Nous sommes las et ils sont frais. D’ailleurs, ils vont à Montiel, nous le
168
savons ; nous les rejoindrons à Montiel ; voyez-vous, cher seigneur, avant tout il faut connaître à fond l’histoire que le soldat n’a pu vous raconter ; il faut savoir pourquoi doña Maria est morte empoisonnée, et pourquoi doña Aïssa est blessée d’un coup de poignard.
– Tu as raison, mon fidèle ami, dit Agénor. Fais de moi ce que tu voudras.
– J’en ferai un homme triomphant et heureux, mon maître.
Agénor secoua la tête avec désespoir. Musaron savait qu’il n’y avait de remède à cette maladie que dans une grande agitation de corps et d’esprit.
Il reconduisit son maître au camp, où déjà les Bretons et les Espagnols fidèles à Transtamare se cachaient moins, et avouaient plus hautement leurs projets depuis que la vague nouvelle leur était arrivée de la libération de Duguesclin, et depuis surtout qu’ils voyaient s’accroître leurs forces de jour en jour.
169
XIV
Les pèlerins.
À quelques lieues de Tolède, dans un chemin sablonneux et bordé d’un bois de pins rabougris, Agénor et son fidèle Musaron marchaient tristement au déclin du soir, cherchant une venta dans laquelle ils pussent reposer un moment leurs membres fatigués, et faire cuire un lièvre que la flèche de Musaron avait frappé au gîte.
Tout à coup ils entendirent derrière eux, dans le sable, un mouvement précipité ; c’était le galop d’une mule rapide qui portait sur ses flancs robustes un pèlerin dont la tête était couverte par un chapeau à larges bords, et mieux encore par l’espèce de voile adapté aux bords de ce chapeau.
Ce pèlerin donnait de l’éperon à la mule et la gouvernait en homme qui connaît tout l’exercice d’un parfait cavalier.
170
L’animal, d’une excellente race, volait plutôt qu’il ne courait sur le sable, et s’éloigna si vite de la vue même de nos voyageurs qu’ils ne purent distinguer le son de la voix qui leur disait en passant : Vaya ustedes con Dios. Allez avec Dieu.
Dix minutes ne s’étaient pas écoulées que Musaron entendit un autre bruit semblable au premier. Il se retourna et n’eut que le temps de faire ranger le cheval de son maître et le sien ; quatre cavaliers arrivaient comme des éclairs.
L’un d’eux, le plus avancé, le chef, était vêtu d’un habit de pèlerin semblable au costume du premier que les voyageurs avaient vu passer.
Seulement, sous cet habit, le prudent pèlerin cachait une armure, la visière même lui était appliquée sur le visage, et c’était un curieux spectacle, malgré la nuit, que ce visage de chevalier sous un chapeau à larges bords.
L’inconnu vint, pour ainsi dire, flairer nos voyageurs comme eût fait un limier ; mais Agénor avait prudemment rabattu la visière de son casque et porté la main à l’épée.
171
Musaron se tenait sur la défensive.
– Seigneur, dit en mauvais espagnol une voix creuse sortie comme du fond d’un gouffre, n’avez-vous pas vu passer un mien compagnon, pèlerin comme moi, montant une mule noire rapide comme le vent ?
Le son de cette voix frappa désagréablement Agénor comme un souvenir confus. – Mais son devoir était de répondre : il le fit courtoisement.
– Seigneur pèlerin, ou seigneur chevalier, reprit-il en espagnol aussi, la personne dont vous parlez vient de passer depuis dix minutes environ ; elle monte en effet une mule tellement rapide que peu de chevaux au monde la pourraient suivre.
Musaron crut remarquer que la voix d’Agénor frappait le pèlerin d’une certaine surprise ; car il s’avança, et, effrontément :
– Ce renseignement, dit-il, m’est plus précieux que vous ne pensez, chevalier, il m’est d’ailleurs donné de si bonne grâce que je serais charmé de faire connaissance avec celui qui me le donne...
172
Je vois à notre accent étranger que nous venons tous deux du Nord, c’est une raison pour que nous devenions plus intimes. Levez donc, s’il vous plaît, votre visière, que j’aie l’honneur de vous remercier à visage nu.
– Découvrez-vous vous-même, seigneur chevalier, répliqua Mauléon que cette voix et cette question affectaient de plus en plus désagréablement.
Le pèlerin hésita. Il finit même par refuser d’une façon qui prouva combien sa demande était perfide et intéressée.
Et, sans ajouter un mot, il fit signe à ses compagnons, et reprit au galop la route que le premier pèlerin avait suivie.
– Voilà un impudent ! dit Musaron quand il l’eût perdu de vue.
– Et une vilaine voix, Musaron ; je l’ai entendue en de mauvais moments, ce me semble.
– Je pense comme vous, seigneur, et si nos chevaux n’étaient pas si fatigués, nous ferions bien de courir après ces drôles : il va se passer
173
par là quelque bonne curiosité.
– Que nous importe, Musaron, répliqua Mauléon en homme que rien n’intéresse plus. Nous allons à Tolède où doivent se rassembler nos amis. Tolède est près de Montiel : voilà tout ce que je sais, tout ce que je veux savoir.
– À Tolède nous aurons des nouvelles de M. le connétable, dit Musaron.
– Probablement aussi de don Henri de Transtamare, fit Agénor. Nous recevrons des ordres, nous deviendrons des machines, des automates, seule ressource, seule consolation possible des gens qui, ayant perdu leur âme, ne savent plus ce qu’il faut dire ni ce qu’il faut faire dans la vie.
– Là ! là ! dit Musaron, il sera toujours bien temps de se désespérer... Au dernier jour la victoire, comme dit un proverbe de notre pays.
– Ou la mort... n’est-ce pas ? voilà ce que tu crains d’ajouter.
– Eh bien ! seigneur, on ne meurt qu’une fois.
– Crois-tu que j’aie peur ?
174
– Oh ! monseigneur, vous n’avez pas assez peur ; c’est ce qui me fâche.
En devisant ainsi ils atteignirent la venta désirée.
C’était une maison isolée, comme sont en Espagne ces abris, ces refuges providentiels que trouvent les voyageurs contre le soleil du jour, contre le froid de la nuit, limites désirées ardemment et souvent infranchissables comme l’oasis du désert, parce qu’il faudrait mourir de faim, de soif et de fatigue avant d’en rencontrer une autre.
Quand Agénor et Musaron eurent mis leurs chevaux à l’écurie, ou plutôt quand le digne écuyer eut pris ce soin tout seul, Agénor aperçut, dans la salle basse de la venta, devant un feu clair et au milieu de muletiers endormis du plus profond sommeil, les deux pèlerins qui, au lieu de se parler, se tournaient réciproquement le dos.
– Ah ! je croyais qu’ils étaient compagnons, se dit Agénor surpris.
Le pèlerin au voile se renfonça plus
175
profondément dans son ombre lorsque les deux voyageurs nouveaux entrèrent.
Quant au pèlerin à la visière, il semblait guetter, avec une curiosité indicible, le moment où s’ouvrirait un coin du voile de son prétendu compagnon.
Ce moment n’arriva pas. Muet, immobile, visiblement contrarié, le mystérieux personnage finit, pour ne pas répondre à son importun solliciteur, par feindre un profond sommeil.
Peu à peu les muletiers allèrent regagner la cour et se coucher sous leurs mules, dans leurs mantes ; il ne resta auprès du feu que Mauléon, qui venait de souper avec son écuyer, et les deux pèlerins, toujours occupés, l’un à surveiller, l’autre à dormir.
L’homme à la visière entama la conversation avec Agénor par quelques excuses banales sur la façon dont il l’avait quitté sur la route.
Puis il lui demanda s’il n’allait pas bientôt se retirer dans sa chambre, où sans doute il dormirait mieux que sur cette escabelle.
176
Agénor, toujours masqué, allait persister à demeurer, ne fût-ce que pour contrarier l’inconnu, lorsque l’idée lui vint qu’en restant il ne saurait rien. Évidemment pour lui l’autre pèlerin ne dormait pas. Il allait donc se passer quelque chose entre les deux hommes qui, chacun, désiraient rester seuls.
Agénor vivait dans un temps et dans un pays où la curiosité sauve souvent la vie des curieux.
Il feignit à son tour de se retirer dans une chambre que l’hôte lui avait désignée, mais il s’arrêta derrière la porte qui, solide et massive, était cependant assez mal jointe pour laisser pénétrer les regards jusqu’au foyer.
Il eut raison, car un spectacle digne d’attention lui était réservé.
Quand le pèlerin à la visière se vit tout seul avec l’autre, qu’il croyait endormi, il se leva et fit quelques pas dans la salle pour expérimenter l’intensité de ce sommeil.
Le pèlerin endormi ne bougea pas.
L’homme à la visière s’approcha alors sur la
177
pointe du pied, et allongea la main pour soulever le voile qui lui cachait les traits du pèlerin.
Mais avant qu’il n’eût touché à ce voile, le pèlerin était debout, et d’une voix courroucée :
– Que demandez-vous, dit-il, et pourquoi troublez-vous mon sommeil ?
– Qui n’est pas très profond, seigneur pèlerin voilé, dit l’autre d’une voix railleuse.
– Mais qui doit être respecté, messire le curieux au visage de fer.
– Vous avez de bons motifs sans doute pour qu’on ne sache pas si le vôtre est de fer ou de chair, seigneur pèlerin.
– Mes motifs ne regardent personne, et si je me voile c’est que je ne veux pas être vu : cela est clair.
– Seigneur, je suis très curieux et je vous verrai, dit en raillant l’homme à la visière.
Le pèlerin souleva aussitôt sa robe, et tirant un long poignard :
– Vous verrez ceci d’abord, répliqua-t-il.
178
Alors l’homme à la visière réfléchit un moment, puis il alla pousser les lourds verrous de la porte derrière laquelle écoutait et voyait Agénor.
En même temps il ouvrait une fenêtre donnant sur la route, et introduisait par là ses quatre hommes tout armés, tout bardés de fer.
– Vous voyez, dit-il alors au pèlerin, que la défense serait inutile et même impossible, seigneur. Veuillez donc simplement, et pour épargner une vie que je crois très précieuse, me répondre sur la question suivante :
Le pèlerin, son poignard à la main, tremblait de rage et d’inquiétude.
– Êtes-vous, n’êtes-vous pas, dit l’agresseur, don Henri de Transtamare ?
Le pèlerin tressaillit.
– À une question pareille, faite dans cette forme, et avec de tels préliminaires, répliqua-t-il, on ne doit pas répondre, si l’on est celui que vous dites, sans s’attendre à la mort. Je vais donc défendre ma vie, car je suis réellement le prince
179
dont vous avez prononcé le nom.
Et par un mouvement majestueux il découvrit son noble visage.
– Le prince ! cria Mauléon derrière la porte qu’il voulait briser.
– Lui ! cria l’homme à la visière avec une joie farouche, j’en étais bien sûr ; compagnons, nous l’avons assez longtemps suivi. Depuis Bordeaux, c’est loin ! Oh ! rengainez votre poignard, mon prince, il ne s’agit pas de vous tuer, mais de vous mettre à rançon. Corps des saints ! nous serons accommodants ; rengainez ! rengainez !
Agénor frappait à coups redoublés sur la porte pour la faire voler en éclats ; mais le chêne résistait.
– Passez du côté de cette porte pour contenir celui qui frappe, dit l’homme à la visière à ses gens, et laissez-moi persuader le prince.
– Brigand ! fit Henri avec mépris, tu veux me livrer mon frère !
– S’il me paie plus cher que vous, oui.
– Je disais bien qu’il vaut mieux mourir ici,
180
s’écria le prince. Au secours ! au secours !
– Ah ! seigneur, répliqua le bandit, nous allons être forcés de vous tuer ; votre tête se paiera peut-être moins cher que votre personne vivante et entière, mais enfin il faudra s’en contenter, nous porterons votre tête à don Pedro.
– C’est ce que nous verrons, s’écria Agénor qui par un effort suprême venait d’enfoncer la porte et tombait à coups redoublés sur les quatre hommes du brigand.
– Il va résulter de là que nous allons le tuer, dit ce dernier en tirant l’épée pour attaquer Henri. Vous avez là, seigneur, un bien maladroit ami ; commandez-lui donc de rester tranquille.
Mais le bandit n’avait pas achevé que du dehors entra un troisième pèlerin qu’on n’attendait certes pas.
Le survenant ne portait ni masque ni voile. Il se croyait assez vêtu, assez couvert par l’habit de pèlerin. Ses larges épaules, ses bras énormes, sa tête carrée et intelligente annonçaient un vigoureux et intrépide champion.
181
Il apparut sur le seuil de la porte, et contempla, étonné, sans colère ni peur, ce bouleversement de la salle de l’hôtellerie.
– On se bat ici ! dit-il. Holà ! chrétiens, qui est-ce qui a raison ou qui a tort ?
Et sa voix mâle et impérieuse domina le tumulte comme celle du lion domine la tempête dans les gorges de l’Atlas.
Ce fut une singulière attitude que celle des combattants à la simple audition de cette voix.
Le prince poussa un cri de joie et de surprise ; l’homme à la visière recula d’épouvante. Musaron s’écria :
– Sur ma vie ! c’est monsieur le connétable.
– Connétable, connétable, dit le prince, à moi ! on veut m’assassiner.
– Vous, mon prince, rugit Duguesclin en déchirant sa robe pour avoir les mouvements plus libres, et qui cela, je vous prie ?
– Amis, dit le brigand à ses acolytes, il faut tuer ces hommes ou mourir ici. Nous sommes armés, ils ne le sont pas, le diable nous les livre ;
182
au lieu de cent mille florins, c’est deux cent mille qui nous attendent ! en avant !
Le connétable, avec un sang-froid incomparable, étendit le bras avant que le brigand n’eût achevé sa phrase, il le saisit à la gorge aussi facilement qu’il eût fait d’un mouton, et le renversant sous ses pieds, il le broya sur la dalle. Puis, lui arrachant son épée :
– Me voici armé, dit-il, trois contre trois, allez mes gentilshommes de nuit.
– Nous sommes perdus, murmurèrent les compagnons du bandit en fuyant par la fenêtre encore ouverte.
Cependant, Agénor s’était précipité, il dénouait la visière du brigand abattu, et s’écriait :
– Caverley ! je l’avais deviné.
– C’est une bête venimeuse qu’il faut écraser ici, dit le connétable.
– Je m’en charge, dit Musaron, prêt à l’égorger avec son couteau de ceinture.
– Pitié ! murmura le voleur, pitié ! n’abusez pas de la victoire.
183
– Oui, dit le prince en embrassant Duguesclin, avec un grand transport de joie ; oui, pitié. Nous avons trop d’actions de grâce à rendre à Dieu qui nous réunit, pour nous occuper de ce misérable ; qu’il vive, et s’aille faire pendre ailleurs.
Caverley, dans l’effusion de sa reconnaissance, baisa les pieds du généreux prince.
– Qu’il s’enfuie donc, dit Duguesclin.
– Pars, bandit, grommela Musaron en lui ouvrant la porte.
Caverley ne se le fit pas répéter ; il courut si légèrement, que les chevaux ne l’eussent pas rattrapé, au cas où le prince eût changé d’avis.
Après s’être félicités mutuellement, le prince, le connétable et Agénor, s’entretinrent des événements de la guerre prochaine.
– Vous voyez, dit le connétable, que je suis exact aux rendez-vous, j’allais à Tolède comme vous me l’avez prescrit à Bordeaux. Vous comptez donc sur Tolède ?
– J’ai beaucoup d’espoir, dit le prince, si
184
Tolède m’ouvre ses portes.
– Mais cela n’est pas certain, répondit le connétable. Depuis que je voyage sous cet habit, c’est-à-dire depuis quatre jours, j’en sais plus que je n’en avais appris depuis deux ans. Ces Tolédans tiennent pour don Pedro. Ce sera un siège à faire.
– Cher connétable, vous exposer pour moi à tant de dangers !
– Cher sire, je n’ai qu’une parole. J’ai promis que vous régneriez en Castille, cela sera ou j’y mourrai ; et puis, j’ai une revanche à prendre. Aussi, à peine par votre présence d’esprit m’avez-vous fait libre à Bordeaux, qu’en dix jours j’ai vu le roi Charles, et regagné la frontière. Il y en a huit que je cours l’Espagne sur vos traces ; car, Olivier mon frère, et Le Bègue de Vilaine, avaient reçu l’avis que vous veniez de traverser Burgos, allant vers Tolède.
– C’est vrai, j’y suis passé ; j’attends sous Tolède les grands officiers de mon armée, je ne me suis déguisé qu’à Burgos.
185
– Eux aussi, monseigneur, et ils m’en ont donné l’idée. Les chefs, de cette façon, passent inaperçus pour préparer les logements des soldats. L’habit de pèlerin est à la mode, chacun veut faire aujourd’hui un pèlerinage en Espagne. Si bien que ce coquin de Caverley avait pris l’habit comme nous. Or, nous voilà réunis. Vous allez choisir une résidence et appeler à vous tous les Espagnols de votre parti ; moi, tous les chevaliers et soldats de tous pays : ne perdons pas de temps. Don Pedro flotte encore : il vient de perdre son meilleur conseil, doña Maria, la seule créature qui l’aimât en ce monde. Profitons de sa stupeur, livrons-lui bataille avant qu’il n’ait eu le temps de se reconnaître.
– Doña Maria est morte ! dit Henri, en est-on sûr ?
– J’en suis sûr, moi, répliqua tristement Agénor ; j’ai vu passer son corps.
– Et don Pedro, que fait-il ?
– On l’ignore. Il a fait enterrer à Burgos la pauvre femme, sa victime, puis il a disparu...
186
– Disparu ! est-ce possible ? mais, vous dites que doña Maria est sa victime, racontez-moi cela, connétable, je n’ai osé parler à âme qui vive depuis huit jours.
– Voici ce qui est arrivé, dit le connétable, mes espions me l’ont appris : Don Pedro aimait une Moresque, fille de ce Mothril maudit... Doña Maria s’en est doutée ; elle a même découvert une intelligence entre le roi et la Moresque : outrée de fureur, elle s’est empoisonnée après avoir percé le cœur de sa rivale.
– Oh ! s’écria Agénor ! oh ! cela n’est pas possible, seigneurs... Cela serait un crime si odieux, une trahison si noire, que le soleil en eût reculé d’horreur.
Le roi et le connétable regardèrent avec étonnement le jeune homme qui s’exprimait ainsi... Mais ils ne purent tirer de lui aucun éclaircissement.
– Pardonnez-moi, messeigneurs, dit humblement Agénor, j’ai un secret de jeune homme, un doux et amer secret que doña Maria emporte à moitié dans la tombe, et dont je veux
187
garder religieusement l’autre moitié.
– Amoureux ! pauvre enfant ! dit le connétable.
Agénor ne répliqua rien, sinon :
– Je suis aux ordres de Vos Seigneuries, et prêt à mourir pour leur service.
– Je sais, dit Henri, que tu es un homme dévoué, un loyal, un ingénieux, un infatigable serviteur ; aussi, compte sur ma reconnaissance ; mais dis-nous, tu sais quelque chose touchant les amours de don Pedro ?
– Je sais tout, seigneur, et si vous me commandez de parler...
– Où peut être don Pedro en ce moment, voilà tout ce que nous voudrions savoir.
– Messeigneurs, dit Agénor, veuillez m’accorder huit jours, et je vous répondrai par une certitude.
– Huit jours ? dit le roi ; qu’en pensez-vous, connétable ?
– Je dis, sire, répliqua Bertrand, que les huit
188
jours nous sont nécessaires pour organiser notre armée, et attendre les renforts et l’argent de France. Nous ne risquons absolument rien...
– D’autant mieux, seigneur, ajouta Mauléon, que si mon projet réussit, vous aurez en votre pouvoir la véritable cause, le véritable brandon de la guerre, don Pedro, que je vous livrerai avec bien de la joie.
– Il a raison, dit le roi, avec la prise de l’un de nous finit la guerre d’Espagne.
– Oh ! non pas, sire, s’écria le connétable ; je vous jure bien que si vous étiez fait prisonnier, ce qui, Dieu aidant, n’arrivera pas, je poursuivrais, dût-on vous mettre en pièces, la punition de ce mécréant don Pedro qui veut tuer ses prisonniers de sang-froid, et qui s’allie avec les infidèles.
– C’est mon avis, Bertrand, répartit le prince ; ne vous occupez pas de moi : si j’étais pris et tué, recouvrez mon corps par victoire, et placez-le tout inanimé sur le trône de Castille : pourvu que le bâtard, le traître, l’assassin soit gisant aux pieds de ce trône, je me déclare heureux et triomphant.
189
– Sire, c’est dit, ajouta le connétable. Maintenant donnons la liberté à ce jeune homme.
– Et un rendez-vous, dit Mauléon, devant Tolède que nous investirons ?
– Dans huit jours.
– Dans huit jours.
Henri embrassa tendrement le jeune homme tout confus d’un pareil honneur.
– Laissez faire, dit le roi, je veux vous montrer qu’ayant partagé dans la mauvaise fortune, vous serez autorisé à partager aussi dans la bonne.
– Et moi, ajouta le connétable, moi qui lui dois une partie de la liberté dont je jouis, je lui promets de l’aider de toutes mes forces le jour où il réclamera mon assistance, – pour quoi que ce soit, en quelque lieu que ce soit, contre qui que ce soit.
– Oh ! seigneurs, seigneurs, s’écria Mauléon, vous me comblez de joie et d’orgueil. Deux puissants princes me traitent ainsi... mais vous représentez pour moi Dieu lui-même sur cette terre, vous m’ouvrez le ciel.
190
– Tu en es digne, Mauléon, dit le connétable, – as-tu besoin d’argent ?
– Non, seigneur, non.
– Le plan que tu médites te coûtera cependant des démarches ; qui sait, des largesses...
– Seigneurs, répondit Mauléon, rappelez-vous que j’ai pris un jour la cassette de ce brigand de Caverley, elle contenait la fortune d’un roi, c’était trop, je l’ai perdue sans regret. – Depuis, en France, j’ai reçu du roi cent livres qui font un trésor tout aussi grand, puisqu’il me suffit...
– Que c’est bien parlé ! murmura Musaron les larmes aux yeux dans son coin.
Le roi l’entendit.
– C’est ton écuyer ? dit-il.
– Un fidèle, un brave serviteur, répliqua Mauléon, qui me rend la vie supportable après m’avoir plus d’une fois sauvé la vie.
– Il sera aussi récompensé. Tiens, écuyer, dit le roi, en détachant de sa robe une des coquilles brodées sur l’étoffe, prends ceci, et le jour où tu manqueras de quelque chose, toi ou les tiens, à
191
telle génération que ce soit, cette coquille rapportée en mes mains ou en celles d’un de mes descendants vaudra une fortune ; va, bon écuyer, va.
Musaron s’agenouilla, le cœur gonflé, comme s’il allait crever sa poitrine.
– Maintenant, sire, dit le connétable, profitons de la nuit pour gagner le lieu où vos officiers vous attendent : Nous avons eu tort de laisser partir ce Caverley ; il est capable de revenir sur nous avec des forces triples, et de nous prendre une bonne fois, ne fût-ce que pour nous prouver qu’il a de l’esprit.
– À cheval, alors, dit le roi.
Ils s’armèrent, et se fiant à leur courage et à leurs forces, ils gagnèrent un bois où il devenait difficile de les attaquer, impossible de les suivre.
Alors Agénor mit pied à terre et prit congé de ses deux puissants protecteurs, qui lui souhaitèrent bonne chance et bon voyage.
Musaron attendait les ordres pour diriger les chevaux vers un des quatre points cardinaux.
192
– Où allons-nous ? dit-il.
– À Montiel... Ma haine me dit que tôt ou tard nous trouverons là don Pedro.
– Au fait, dit Musaron, la jalousie est bonne à quelque chose, elle fait voir plus de choses qu’il n’y en a. – Allons à Montiel.
193
XV
La caverne de Montiel.
Et ils partirent rapidement. Agénor atteignit en deux jours le but de sa mission et de son amour.
Il arriva devant Montiel assisté de Musaron, avec tant de précautions que nul ne put se flatter de les avoir vus dans le pays.
Seulement, à force de prendre toutes les précautions, ils s’étaient retiré l’avantage des informations. – Qui ne parle pas ne peut pas apprendre.
Quand Musaron vit Montiel assis comme un géant de granit sur une base de roches, et portant sa tête jusqu’au ciel, tandis que ses pieds semblaient se baigner dans le Tage, quand il eut considéré à la clarté de la lune les spirales d’un chemin hérissé de broussailles, ces rampes
194
taillées à angles aigus, de telle sorte qu’en montant nul ne pouvait voir à plus de vingt pas, tandis que du haut la moindre sentinelle pouvait tout voir monter, Musaron dit à son maître :
– C’est le vrai nid du vautour, mon cher maître, et si la colombe y est renfermée, nous ne pourrons jamais l’y prendre.
En effet, Montiel était imprenable autrement que par famine, et deux hommes ne sont pas capables d’investir une place forte.
– Ce qu’il importe de savoir, dit Agénor, c’est si Mothril habite ce repaire avec Aïssa, c’est l’état d’Aïssa au milieu de nos ennemis, c’est en un mot la conduite de don Pedro en toute cette affaire.
– Nous le saurons avec de la patience, répliqua Musaron ; seulement nous n’avons plus que quatre jours pour avoir de la patience, réfléchissez à cela, seigneur.
– J’attendrai jusqu’à ce que j’aie vu Aïssa ou quelqu’un qui me parle d’elle.
– C’est une chasse à faire : mais, songez-y
195
bien, mon maître, pendant que nous chasserons dans ce château, un Mothril, un Hafiz quelconque nous décochera de haut en bas un vireton ou un carrelet qui nous clouera comme des crapauds sur la pierre. La position est bien choisie, allez...
– C’est vrai.
– Il faut donc user de moyens plus ingénieux que les moyens ordinaires. Quant à croire si doña Aïssa est dans ce repaire, j’y crois ; je douterais même, connaissant Mothril, qu’il ne l’eût pas enfermée là. Quant à savoir si don Pedro y est, je pense qu’en attendant deux jours nous le saurons.
– Pourquoi ?
– Parce que le château est petit, renferme peu de vivres, ne doit pas tenir garnison, et que pour renouveler les provisions nécessaires à un si grand roi, on doit sortir souvent.
– Mais où se loger ?
– Nous n’irons pas loin. Je vois d’ici notre affaire...
– Cette caverne ?
– Est une crevasse dans le roc ; une source en
196
jaillit ; c’est humide, mais c’est retiré. Nul n’y vient, sinon pour boire ou chercher de l’eau. Nous serons cachés là-dedans, et nous happerons le premier qui viendra, pour le faire parler avec promesses ou menaces. En attendant, nous serons au frais.
– Tu es un brave et judicieux compagnon, mon Musaron.
– Oh ! croyez-moi, le roi don Pedro n’a pas beaucoup de conseillers de ma force. Acceptez-vous la caverne ?
– Tu oublies deux choses : notre nourriture que nous ne trouverons pas dans cette crevasse, et nos chevaux qui n’y entreront pas.
– C’est vrai... on ne pense pas à tout. J’ai trouvé le commencement, trouvez la fin.
– Nous tuerons nos chevaux et nous les précipiterons dans le Tage qui coule en bas.
– Oui, mais que mangerons-nous ?
– Nous laisserons sortir celui qui ira aux provisions, et quand il rentrera, nous l’attaquerons et nous mangerons.
197
– Admirable, fit Musaron. Seulement, ceux du château, ne voyant pas revenir leur pourvoyeur, prendront de la défiance.
– Qu’importe, si nous avons les renseignements qu’il nous faut.
Il fut décidé que les deux plans seraient suivis. Toutefois, au moment d’assommer le cheval avec sa masse d’armes, Agénor sentit son cœur faillir.
– Pauvre bête, dit-il, qui m’a si bien servi !
– Et qui, ajouta Musaron, pourrait encore mieux nous servir au cas où vous enlèveriez d’ici doña Aïssa.
– Tu parles comme le destin. Je ne tuerai pas mon pauvre cheval, va, Musaron ; débride-le, cache le harnais et l’équipement dans la grotte. L’animal pourra errer sans être connu, il se nourrira bien lui-même, plus industrieux en cela qu’un homme. Si on le voit, ce qui pourrait lui arriver de pire, et à nous aussi, c’est qu’on le prenne au château. Or, nous serons toujours à même de le défendre, n’est-ce pas ?
– Oui, monsieur.
198
Musaron délia le cheval, enleva les harnais, et les cacha au fond de la crevasse, dont le sol était d’une glaise solide, sur laquelle, pour plus de salubrité, le bon écuyer entassa du sable pris dans son manteau aux rives du Tage, et des bruyères coupées.
La fin de la nuit se passa dans ces travaux. Le jour surprit nos deux aventuriers au fond de leur solitaire asile.
Un phénomène singulier frappa leurs oreilles.
Par cette sorte d’escalier en spirale qui, du pied de la colline montait au sommet du château, l’on entendait les voix des gens qui se promenaient sur la plate-forme.
La voix, au lieu de monter simplement comme il arrive, se répercutait en tournant le long des parois de cet entonnoir, puis elle jaillissait de nouveau comme un bâton du cœur d’un tourbillon d’eau.
Il en résultait que, du fond de l’antre, Agénor entendait parler à plus de trois cents pieds au-dessus de sa tête.
199
La première fortification était située au-dessus de la citerne ; jusque-là chacun arrivait librement, mais le pays était tellement désert et dévasté que, hormis les gens du château, nul ne se hasardait dans ce dédale.
Agénor et Musaron passèrent tristement leur première demi-journée. Ils burent de l’eau, car ils avaient grand soif, mais ils ne purent rien manger, bien qu’ils eussent grand faim.
Vers la fin du jour, deux Mores descendirent du château. Ils emmenaient un âne pour porter les provisions qu’ils comptaient faire au bourg voisin distant d’une lieue.
En même temps, quatre esclaves vinrent du bourg, avec des jarres qu’ils voulaient emplir à la fontaine.
La conversation s’engagea entre les deux Mores du château et les esclaves. Mais le dialecte était si barbare, que nos deux aventuriers n’en saisirent pas un seul mot.
Les Mores partirent pour le bourg avec les esclaves, et rentrèrent deux heures après.
200
La faim est une mauvaise conseillère. Musaron voulait tuer impitoyablement ces pauvres diables et les jeter au fleuve, puis profiter des provisions.
– Ce serait un lâche assassinat qui nuirait près de Dieu à la réussite de notre plan, dit Agénor ; encore un stratagème, Musaron : vois comme le chemin est étroit, comme la nuit est noire. L’âne avec ses paniers aura bien de la peine à marcher dans le sentier le long du roc. Nous n’avons qu’à le pousser lorsqu’il passera, il roulera au bas de la colline. Alors, pendant la nuit, nous ramasserons ce qui restera de provisions sur le terrain.
– C’est vrai, et d’un charitable chrétien, monsieur, répliqua Musaron ; mais j’avais tellement faim que je n’étais plus pitoyable.
Ce qui fut dit s’exécuta. Les quatre mains des deux aventuriers donnèrent une si rude secousse au petit âne quand il passa frôlant la roche, qu’il perdit pied et tomba sur la pente raide.
Les Mores poussèrent des cris de colère et battirent le pauvre animal, mais si bien qu’ils eussent réparé le dommage, ils ne purent remplir
201
les paniers vidés. Ils retournèrent donc tout désolés, l’un au bourg avec l’âne meurtri, l’autre au château avec ses lamentations.
Cependant nos deux affamés se lancèrent bravement dans les ronces et les roches, ramassant le pain, les raisins secs et les outres.
Ils eurent d’un seul coup des provisions pour huit jours.
Avec un si copieux repas, ils reprirent espérance et courage.
Et, convenons-en, ils en avaient besoin.
En effet, pendant deux autres mortels jours, nos vigilantes sentinelles n’aperçurent rien, n’entendirent rien, que la voix d’Hafiz qui errait sur la plate-forme en déplorant sa servitude, la voix de Mothril qui donnait des ordres, et les exercices des soldats. Rien n’annonçait que le roi dût être à Montiel.
Musaron eut le courage de sortir la nuit pour aller s’informer dans le bourg voisin, nul ne put lui répondre.
Agénor questionna de son côté, il n’obtint pas
202
un seul renseignement.
Lorsqu’on commence à désespérer, le temps paraît doubler de promptitude.
La position de nos deux espions était critique : le jour, ils n’osaient se montrer, la nuit, ils craignaient de sortir, parce que, pendant leur absence, quelqu’un pouvait entrer, et que ce quelqu’un pouvait être le roi.
Mais quand deux jours et demi se furent écoulés, Agénor le premier perdit courage.
La nuit de ce deuxième jour, Mauléon revenait du bourg où il avait vidé sa bourse sans rien savoir.
Il trouva Musaron désespéré dans sa caverne et s’arrachant à poignées les cheveux qu’il avait rares.
En questionnant l’honnête serviteur, il sut de lui qu’ennuyé de rester seul dans la grotte, il s’était endormi ; que pendant son sommeil quelque chose comme un cavalier était monté au château sans que Musaron eût pu voir. Il n’avait entendu que les fers du cheval ou de la mule.
203
– Faut-il avoir du malheur ! s’écria l’écuyer.
– Ne te désole pas, ce ne peut être le roi. Les gens du bourg le savent à Tolède, d’ailleurs il ne marcherait pas seul, et le bruit de sa suite t’eût réveillé. Non, ce n’est pas le roi, il ne viendra pas à Montiel. Au lieu de perdre ici notre temps, allons tout droit à Tolède.
– Vous avez raison, mon maître, nous n’avons ici d’autre bonne chance à espérer que d’entendre la voix de doña Aïssa. C’est très gracieux, mais le chant de l’oiseau n’est pas l’oiseau, comme on dit en Béarn.
– Exécutons vite. Musaron, ramasse les harnais des chevaux, partons d’ici, et en route.
– Je ne serai pas long en besogne, sire chevalier ; vous ne sauriez croire combien je m’ennuyais dans cette caverne.
– Viens, dit Agénor.
Au même instant, et comme il se levait :
– Chut ! lui dit Musaron.
– Qu’y a-t-il ?
204
– Silence, vous dis-je, j’entends marcher.
Agénor rentra dans la grotte, et Musaron était si inquiet qu’il osa tirer son maître par le poignet.
On distinguait effectivement des pas précipités dans le chemin qui mène au château.
La nuit était obscure, les deux Français se cachèrent au fond de la caverne.
Bientôt trois hommes apparurent à leurs yeux ; ils marchaient avec précaution et se courbaient sous un mandronios pour n’être pas vus de la citadelle.
Arrivés à trois pas de la source, ils s’arrêtèrent.
Ils portaient des costumes de paysan, mais tous trois avaient la hache et le couteau.
– Certainement, dit l’un d’eux, il a suivi ce chemin, voici les fers de son cheval sur le sable.
– Donc, nous l’avons manqué, reprit un autre avec un soupir. Par le diable ! nous avons du malheur depuis quelque temps.
– Vous chassez trop gros gibier, ajouta le
205
premier.
– Lesby, tu raisonnes comme un butor, le capitaine te le dira.
– Mais...
– Tais-toi... un gros gibier tué nourrit son chasseur quinze jours. Dix alouettes ou un lièvre font à peine un maigre repas.
– Oui, mais on attrape le lièvre, l’alouette, rarement le cerf ou le sanglier.
– Le fait est que nous l’avons manqué beau l’autre jour, n’est-ce pas, capitaine ?
Celui qu’on désignait ainsi poussa un gros soupir. Ce fut sa seule réponse.
– Et puis, continua l’opiniâtre Lesby, pourquoi changer à chaque instant de piste et de proie, – on s’attache à un et on le prend.
– L’as-tu pris à la venta, l’autre nuit, celui que nous suivions depuis Bordeaux ?
– Hein ? fit Musaron à l’oreille de son maître.
– Chut ! répliqua Mauléon l’oreille à terre.
L’homme que ses compagnons avaient
206
nommé capitaine se redressa alors, et d’une voix impérieuse :
– Taisez-vous tous deux, dit-il ; ne commentez pas mes ordres. Que vous ai-je promis ? Dix mille florins à chacun. Pourvu que vous les ayez, que demandez-vous ?
– Rien, capitaine, rien.
– Henri de Transtamare vaut cent mille florins pour don Pedro : don Pedro en vaut autant pour Henri de Transtamare. J’ai cru pouvoir prendre l’un, je me suis trompé ; – j’ai failli laisser ma peau dans l’antre du lion, vous en avez été témoin ; eh bien ! comme le lion m’a sauvé la vie, je lui dois par reconnaissance de prendre son ennemi. – Je le prendrai. Je ne le donnerai pas pour rien, c’est vrai à Henri de Transtamare ; mais je le vendrai : c’est tout un, pourvu qu’il l’ait. De telle façon, nous serons tous contents.
Un grognement de satisfaction fut la réponse des deux acolytes de cet homme.
– Mais, Dieu me pardonne ! c’est ce Caverley que je tiens là au bout de ma main, dit Musaron à
207
l’oreille de son maître.
– Silence, répéta Mauléon.
Caverley, c’était bien lui, acheva ainsi sa profession de foi :
– Don Pedro a quitté Tolède, il est dans ce château. Il est très brave, et par mesure de prudence il a fait la route tout seul. En effet, un homme seul n’est jamais remarqué.
– Non, dit Lesby, mais il est pris.
– Ah ! dame, on ne prévoit pas tout, répliqua Caverley. Maintenant, terminons notre plan : Toi, Lesby, tu vas rejoindre Philips, qui tient les chevaux ; toi, Becker, tu resteras ici avec moi. Le roi ne sortira pas du château plus tard que demain, parce qu’il est attendu à Tolède, nous le savons.
– Après ? dit Becker.
– Quand il passera nous le guetterons. Il faut se défier d’une chose.
– Laquelle ?
– C’est qu’il n’ait donné ordre à des cavaliers
208
Tolédans de venir au-devant de lui ; nous devons donc faire ici même nos affaires. Voyons, Lesby, toi qui es un fin chasseur de renards, trouve-nous un bon terrier dans ces roches, nous nous y cacherons.
– Capitaine, j’entends de l’eau par ici, c’est quelque source ; ordinairement les sources se creusent un lit dans le rocher, vous devez trouver une grotte de ce côté.
– Ah ! çà, mais nous sommes perdus ! ils vont entrer ici, dit Musaron à qui Agénor appliqua sa main comme un bâillon sur les lèvres.
– Tenez, s’écria Lesby, la grotte est là.
– Très bien, dit Caverley. Quitte-nous, Lesby ; va rejoindre Philips, et que les chevaux soient près d’ici au point du jour.
Lesby s’éloigna. Caverley et Becker restèrent seuls.
– Vois, ce que c’est que l’esprit, dit le bandit à son compagnon ; j’ai l’air d’un pirate de terre, et je suis le seul politique qui comprenne la situation. Deux hommes se disputent un trône ;
209
qu’on en supprime un, la guerre est finie : donc, en faisant ce que je fais, j’agis en chrétien, en philosophe ; j’épargne le sang des hommes. Je suis vertueux, Becker, je suis vertueux !
Et le bandit se mit à rire en essayant d’étouffer sa voix.
– Voyons, dit-il enfin, entrons dans ce trou. À l’affût, Becker ! à l’affût !
210
XVI
Comment Caverley perdit sa
bourse et Agénor son épée.
La disposition de la grotte était celle-ci :
D’abord la source, cristal liquide tombant d’une voûte de pierre sur les cailloux, au milieu desquels elle s’était creusé un lit.
Puis, dans l’enfoncement une grotte sinueuse, à laquelle on arrivait par deux degrés naturels.
Cette caverne était noire pendant le jour, il fallait tenir du renard pour l’avoir devinée la nuit.
Caverley évita la chute perpendiculaire de la source, et gravit en tâtonnant les degrés naturels.
Becker, plus ingénieux ou plus ami du confortable, s’avança vers le fond pour trouver plus d’abri et de chaleur.
Agénor et Musaron les entendaient, les
211
sentaient, les voyaient presque.
Becker finit par se placer, et il engagea Caverley à l’imiter, en lui disant :
– Venez, capitaine, il y a place pour deux.
Caverley se laissa persuader et entra.
Mais comme il ne marchait pas sans difficulté, il répéta d’un ton de mauvaise humeur :
– Place pour deux, c’est bien aisé à dire.
Et il allongea les mains pour ne pas se heurter à la voûte de pierre ou aux parois du rocher.
Mais par malheur il rencontra la jambe de Musaron, et la saisit en criant à Becker :
– Becker, un cadavre !
– Non, pardieu ! s’écria le vaillant Musaron, en lui serrant la gorge, c’est un homme fort vivant, qui va vous étrangler, mon brave !
Caverley renversé, terrassé, ne put ajouter un mot ; Musaron lui tenait les poings et les attachait avec la sangle d’un des chevaux.
Agénor n’eut qu’à étendre la main de son côté pour en faire autant à Becker, à demi mort d’une
212
terreur superstitieuse.
– Maintenant, dit Musaron, mon cher capitaine, nous allons causer rançon. Faites bien attention que nous sommes en nombre, que le moindre geste ou le moindre cri vous attirerait dans les côtes un nombre infini de coups de dague.
– Je ne bougerai pas, je ne dirai rien, murmura Caverley, mais épargnez-moi !
– Il convient d’abord que nous prenions nos précautions, dit Musaron en dépouillant Caverley, pièce à pièce, de ses armes offensives et défensives, avec la dextérité d’un singe qui épluche une noix.
Puis ce travail terminé, il en fit autant à Becker.
Les armes ôtées, Musaron passa à l’escarcelle. Ses doigts seuls mirent de la délicatesse dans cette opération. Sa conscience ne mit aucun scrupule. Ceintures bien garnies, bourses bien rondes passèrent au pouvoir de Musaron.
– Tu dévalises aussi, toi, lui dit Agénor ?
213
– Messire, je leur ôte les moyens de nuire.
Le premier moment d’effroi étant passé, Caverley demanda la permission de présenter quelques observations.
– Vous le pouvez, lui dit Agénor, si vous parlez à voix basse.
– Qui êtes-vous ? dit Caverley.
– Ah ! ceci est une question, mon cher, répliqua Musaron, nous n’y répondrons point.
– Vous avez entendu toute ma conversation avec mes hommes ?
– Sans en perdre un seul mot.
– Diable ! vous savez mon plan, alors ?
– Comme vous-même.
– Eh bien ! que voulez-vous faire de moi et de mon compagnon Becker ?
– C’est tout simple : nous sommes au service de don Pedro ; nous vous livrerons à don Pedro, en lui racontant ce que nous savons de vos intentions à son égard.
– Ce n’est pas charitable, répliqua Caverley,
214
qui dut pâlir dans les ténèbres. Don Pedro est cruel : il me fera souffrir mille tortures ; tuez-moi tout de suite d’un bon coup au cœur.
– Nous n’assassinons pas, répliqua Mauléon.
– Oui, mais don Pedro m’assassinera.
Et un long silence de ses vainqueurs apprit à Caverley qu’il les avait persuadés, puisqu’ils ne trouvaient rien à lui répondre.
Agénor se consultait.
La présence inopinée de Caverley lui avait révélé la présence de don Pedro à Montiel. Cet homme avait été le chien de chasse au flair infaillible qui dépiste la proie de son maître. Ce service rendu à Mauléon lui parut assez grand pour le pousser à la clémence. D’ailleurs, son ennemi était désarmé, dépouillé, hors d’état de nuire.
Toutes ces réflexions, Musaron les faisait de son côté. Il avait une telle habitude des pensées de son maître, que dans leurs deux esprits naissait simultanément la même inspiration.
Mais ce silence, Caverley l’avait employé en
215
homme retors et habile qu’il était.
Il avait réfléchi que depuis le commencement de la désagréable conversation qu’il venait d’avoir avec les inconnus, deux voix seulement avaient parlé : en tâtonnant, en se retournant, il s’était convaincu que la grotte était étroite et d’une capacité insuffisante pour tenir plus de quatre hommes.
Sauf les armes, la partie était donc égale.
Mais pour ravoir ces armes il eut fallu jouer des mains, et les mains étaient attachées.
Cette providence ténébreuse qui protège les scélérats, et qui n’est autre chose que la faiblesse des honnêtes gens, cette providence, vint au secours de Caverley.
– Ce Caverley, s’était dit Agénor, va me gêner beaucoup. À ma place, il sortirait d’embarras avec un coup de poignard et jetterait mon corps au Tage ; ce sont des procédés que je ne veux pas employer. Il me gênera, dis-je, quand je voudrai sortir d’ici, et j’en voudrai sortir aussitôt que j’aurai des nouvelles certaines d’Aïssa et de don
216
Pedro.
Cette réflexion une fois faite, Mauléon, qui était expéditif, saisit Caverley par le bras, et se mit à le détacher en lui disant :
– Maître Caverley, vous m’avez, sans le savoir, rendu service. Oui, don Pedro vous tuerait, et je ne veux pas que vous mouriez ainsi quand il y a de si bonnes potences en Angleterre et en France...
À chaque mot l’imprudent défaisait un nœud.
– Donc, continua Mauléon, je vous donne la liberté ; profitez-en pour fuir, et tâchez de vous amender.
Là-dessus il acheva de dénouer la courroie.
À peine Caverley eut-il les bras libres que, fondant sur Agénor, il essaya de lui arracher son estoc en disant :
– Avec la liberté, rendez-moi ma bourse !
Déjà même il tenait le fer, il en adaptait la poignée à sa main pour frapper, lorsque Mauléon lui porta un coup de poing, qui l’envoya rouler au milieu de la flaque d’eau, par-delà des degrés de
217
la grotte.
Caverley, pareil au poisson qui, échappé au panier du pêcheur, sent de nouveau l’élément ambiant qui le fait vivre, respira l’air avec délices, bondit hors de la caverne et prit à toutes jambes le chemin du bourg.
– Par saint Jacques ! mon maître, dit Musaron avec fureur, vous avez fait là un beau coup ! Laissez-moi courir que je le rattrape.
– Eh ! pour quoi faire ? dit Agénor... puisque je voulais lui donner la clef des champs.
– Folie ! insigne folie ! le coquin nous jouera quelque tour ; il reviendra, il parlera...
– Tais-toi, niais, dit Agénor en poussant le coude de Musaron, pour que celui-ci, dans son délire, ne compromit rien devant Becker ; s’il revient, nous le livrerons à don Pedro que nous préviendrons ce soir même.
– C’est différent, grommela Musaron, qui comprit la ruse.
– Allons, ami, détache aussi les bras de cet honnête M. Becker, et dis-lui bien que si
218
Caverley, Philips, Lesby et Becker, ces quatre chevaliers illustres, sont encore dans les environs demain, ils seront tous pendus aux créneaux de Montiel : car de ce côté la police est mieux faite qu’en France.
– Oh ! je n’oublierai pas cela, seigneur, dit Becker ivre de joie et de reconnaissance.
Il ne songea pas, lui, à s’armer contre ses bienfaiteurs. Il leur baisa la main et disparut, léger comme un oiseau.
– Oh ! mon maître, soupira Musaron, que d’aventures !
– Oh ! sire écuyer, dit Agénor, que vous avez de leçons à prendre avant d’être accompli ! Quoi ! vous ne voyez pas que ce Caverley nous a déterré le don Pedro ; que ne sachant pas qui nous sommes, il croit que nous sommes les gardiens de don Pedro ; que par conséquent il va quitter le pays d’autant plus vite. – Enfin, que vous faut-il de plus ? vous avez l’argent et les armes !
– Messire, j’ai tort.
– À la bonne heure !
219
– Mais veillons, messire, veillons ! Le diable et Caverley sont bien fins !
– Cent hommes ne nous forceraient pas dans cette grotte ! nous y pouvons dormir alternativement, répliqua Mauléon, et attendre ainsi des nouvelles de ma chère maîtresse, puisque le ciel nous a déjà donné des nouvelles de don Pedro.
– Messire, je ne désespère plus de rien maintenant, et si quelqu’un me disait : La señora Aïssa va descendre vous visiter dans ce nid de couleuvres, je le croirais et je dirais : Merci pour votre nouvelle, brave homme.
À ce moment un petit bruit lointain, mais mesuré, mais cadencé, frappa l’oreille exercée de Musaron.
– Ma foi ! dit-il, vous aviez raison ; voilà ce Caverley qui prend le galop... J’entends quatre chevaux, je vous jure.. Il a rejoint ses Anglais, et tous fuient la potence dont vous leur faisiez fête... à moins qu’ils ne viennent ici, toutefois.. Non, le bruit s’éloigne, il expire... Bon voyage ! adieu jusqu’au revoir... capitaine du diable !
220
– Eh ! Musaron, s’écria tout à coup Agénor, je n’ai plus mon épée...
– Le drôle vous l’a volée, dit Musaron ; c’est dommage : une si bonne lame !...
– Avec mon nom gravé sur la poignée. Ah ! Musaron : le brigand va me reconnaître !
– Pas avant le soir, seigneur chevalier... et au soir il sera bien loin, croyez-moi ! Caverley damné ! il faut toujours qu’il vole quelque chose !
Le lendemain, à la pointe du jour, ils entendirent descendre du château deux hommes qui causaient vivement. C’étaient Mothril lui-même, et le roi don Pedro. Ce dernier menait son cheval en main.
À cette vue tout le sang d’Agénor bouillonna.
Il allait se précipiter sur ses ennemis, pour les poignarder et terminer cette lutte, mais Musaron l’arrêta.
– Êtes-vous fou, seigneur ? dit-il. Quoi ! vous tueriez Mothril sans avoir Aïssa !... Et qui vous dit qu’ainsi qu’à Navarette, ceux qui gardent
221
Aïssa n’ont pas ordre de la tuer, si Mothril mourait ou si vous le faisiez prisonnier ?
Agénor frissonna.
– Oh ! tu m’aimes véritablement, dit-il ; oui, tu m’aimes !
– Je le crois bien... pardieu ! vous vous figurez que je n’aurais pas de plaisir à tuer ce vilain More qui a fait tant de mal ?... Oui, je le tuerai, mais à l’occasion ; et qu’elle soit bonne !
Ils virent passer à portée de leur main ces deux objets de leur haine légitime, et ils en furent presque effleurés sans oser s’en défaire.
– La fortune se joue de nous, s’écria Agénor.
– Plaignez-vous donc, seigneur, dit Musaron, vous qui, sans Caverley, fussiez parti hier, parti sans savoir où était don Pedro, sans avoir de nouvelles de doña Aïssa. Mais, chut ! écoutons-les.
– Merci, disait Pedro à son ministre, je crois qu’elle guérira et qu’elle m’aimera.
– N’en doutez plus, seigneur. Elle guérira parce que Hafiz et moi, nous irons cueillir, selon
222
le rite prescrit, les herbes que vous savez. Puis elle vous aimera, parce que rien ne lui déplaît plus à votre cour... Mais parlons d’objets sérieux. Vérifiez si la nouvelle est sûre. Dix mille de mes compatriotes doivent être débarqués à Lisbonne, et remonter le Tage jusqu’à Tolède. Allez à Tolède où l’on vous aime. Encouragez ces fidèles défenseurs. Le jour où Henri sera en Espagne, vous le prendrez d’un seul coup, lui et son armée, entre la ville dont il fera le siège et l’armée des Sarrasins vos alliés, à la tête de laquelle j’irai me mettre quand elle sera en vue de Tolède. C’est le bon, le vrai, l’infaillible succès qui est contenu dans celui-ci.
– Mothril, tu es un habile ministre ; quoi qu’il arrive, tu m’as été dévoué.
– La laide figure que doit faire le More pour paraître gracieux, dit Musaron à l’oreille de son maître.
– Avant que je ne vous quitte pour revenir au château, dit Mothril, un dernier conseil. Refusez au prince de Galles toute solution d’argent, jusqu’à ce qu’il ait pris parti pour vous. Ces
223
Anglais sont perfides.
– Oui, et puis l’argent manque.
– Raison de plus. Adieu, seigneur, vous êtes désormais victorieux et heureux.
– Adieu, Mothril.
– Adieu, seigneur.
Les deux aventuriers durent encore subir le supplice de voir remonter lentement Mothril qui, un sourire infernal sur les lèvres, regagnait le château si ardemment convoité par Agénor.
– Saisissons-le, dit le jeune homme, montons avec lui, vivant ; disons que s’il ne nous livre Aïssa, nous le tuerons : il nous la livrera.
– Oui ; et en chemin, quand nous redescendrons, il nous accablera de quartiers de roche. Nous serons bien avancés ! Patience, vous dis-je, Dieu est bon !
– Eh bien ! puisque tu te refuses à tout pour Mothril, ne refuse pas du moins l’occasion qui s’offre pour don Pedro. Il part seul, nous sommes deux ; prenons-le, et tuons-le s’il résiste, ou, s’il ne résiste pas, menons-le à don Henri de
224
Transtamare, pour lui prouver que nous l’avons trouvé.
– Excellente idée ! je l’adopte, s’écria Musaron : je vous suis.
Ils attendirent que Mothril eût atteint la plate-forme du château ; alors ils se hasardèrent à sortir du trou.
Mais lorsqu’ils plongèrent leurs regards dans la plaine, ils virent don Pedro à la tête d’une troupe d’au moins quarante hommes d’armes. Il continuait paisiblement sa route vers Tolède.
– Ah ! pardieu ! nous étions bien stupides... pardon, seigneur, bien crédules, dit Musaron. Mothril n’eût pas laissé partir le roi ainsi seul : des gardes sont venus du bourg au-devant de lui.
– Prévenus par qui ?
– Eh ! par les Mores d’hier soir, ou même par un signal du château.
– C’est juste ; ne pensons plus qu’à voir Aïssa, si c’est possible, ou à retourner vers don Henri !
225
XVII
Hafiz.
L’occasion attendue ne se présenta pas de tout un jour.
Nul ne sortit du château, sinon des pourvoyeurs.
Un messager aussi, mais le cor du châtelain avait signalé son arrivée. Nos aventuriers ne jugèrent pas prudent de l’arrêter.
Vers le soir, quand tout devient silencieux, quand les bruits qui montent du fleuve à la montagne semblent eux-mêmes veloutés, assourdis, quand le ciel pâlit à l’horizon, et que la roche paraît moins fraîche, nos deux amis entendirent une conversation animée entre deux voix de connaissance.
Mothril et Hafiz se querellaient en descendant
226
de la plateforme du château vers le sentier qui aboutissait aux portes.
– Maître, disait Hafiz, tu m’as fait enfermer quand le roi était là ; tu m’avais promis de me présenter à lui ; tu m’as promis aussi beaucoup d’argent. Je m’ennuie près de cette jeune fille que tu me forces de garder. Je veux faire la guerre avec nos compatriotes qui reviennent du pays, et remontent le Tage en ce moment sur des vaisseaux aux voiles blanches. Ainsi, paie-moi vite, mon maître, et que je m’en aille auprès du roi.
– Tu veux me quitter, mon fils ? dit Mothril ; suis-je un mauvais maître pour toi ?
– Non, mais je ne veux plus de maître du tout.
– Je puis te retenir, dit Mothril, car je t’aime.
– Moi, je ne t’aime pas. Tu m’as fait faire des actions sinistres qui peuplent mon sommeil de rêves effrayants ; je suis trop jeune pour me résoudre à vivre ainsi. Paie-moi, et fais-moi libre, ou j’irai trouver quelqu’un à qui je dirai tout.
– Alors, tu as raison, répondit Mothril,
227
remonte au château, je te vais payer sur-le-champ.
Comme ils descendaient, Hafiz était derrière et Mothril devant. Le chemin était si étroit que pour remonter, Hafiz devait être devant et Mothril derrière.
La chouette commençait à chanter dans le creux des pierres ; la teinte violacée succédait, sur les parois du roc, à la nuance purpurine.
Tout à coup, un cri affreux, un blasphème effrayant perça les airs, et quelque chose de pesant, de flasque, de sanglant vint s’aplatir devant la caverne où nos deux amis écoutaient avec attention.
Ils répondirent par un cri d’effroi au cri funèbre.
Les oiseaux de nuit s’envolèrent épouvantés du sein des crevasses, et les insectes eux-mêmes s’enfuirent effarés de leurs repaires.
Bientôt une mare de sang gagna l’eau de la citerne, qu’elle rougit.
Agénor, pâle et tremblant, sortit la tête de sa
228
cachette, et la tête livide de Musaron vint se placer à côté de la sienne.
– Hafiz ! s’écrièrent-ils tous deux en voyant à trois pas le cadavre immobile, en lambeaux, du compagnon de Gildaz.
– Pauvre enfant ! murmura Musaron, qui sortit du trou pour lui porter secours s’il en était temps encore.
Déjà les ombres de la mort s’étendaient sur cette face bronzée ; les yeux, dilatés outre mesure, se ternissaient, un souffle lourd mêlé de sang sortait péniblement de la poitrine écrasée du More.
Il reconnut Musaron ; il reconnut Agénor, et ses traits exprimèrent une épouvante superstitieuse.
En effet, le misérable croyait voir des ombres vengeresses.
Musaron lui souleva la tête, Agénor lui porta de l’eau fraîche pour laver son front et ses plaies.
– Le Français ! le Français ! dit Hafiz en buvant avec avidité ; Allah ! pardonne-moi.
229
– Viens avec nous, pauvre petit ; nous te guérirons, dit Agénor.
– Non, je suis mort, mort comme Gildaz, murmura le Sarrasin... mort comme je l’ai mérité, mort assassiné. Mothril m’a précipité du haut de la rampe du château.
Un mouvement d’horreur échappé à Mauléon fut remarqué du mourant.
– Français, dit-il, je t’ai haï, mais je cesse de te haïr aujourd’hui, car tu peux me venger... Doña Aïssa t’aime toujours... Doña Maria te protégeait aussi. C’est Mothril qui a empoisonné Maria, c’est lui qui a profité de l’évanouissement d’Aïssa pour la frapper d’un coup de poignard. Dis cela au roi don Pedro, dis-le-lui bien vite... mais sauve Aïssa si tu l’aimes ; car dans quinze jours, quand don Pedro reviendra au château, Mothril doit lui livrer Aïssa endormie par un breuvage magique... Je t’ai fait du mal, mais je te fais du bien, pardonne-moi et venge-moi. – Allah !...
Il retomba épuisé, tourna les yeux avec un effort douloureux vers le château pour le
230
maudire, et expira.
Pendant plus d’un quart d’heure les deux amis ne purent réussir à retrouver leurs idées, à reprendre leur sang-froid.
Cette mort hideuse, cette révélation, ces menaces de l’avenir, les avaient frappés d’une épouvante indicible.
Agénor se leva le premier. – D’ici à quinze jours, dit-il, nous sommes tranquilles, – dans quinze jours, don Pedro, Mothril ou moi, nous serons morts. – Viens, Musaron, allons au camp de Henri lui rendre compte de la mission dont je m’étais chargé. Mais hâtons-nous ; cherche nos chevaux dans la plaine.
En effet, Musaron, tout chancelant, réussit à trouver les chevaux, qui d’ailleurs vinrent à sa voix.
Il les équipa, les chargea, et, sautant légèrement en selle, il prit le chemin de Tolède, dans lequel son maître l’avait déjà devancé.
Quand ils furent en plaine, et que le château sinistre se profila noir sur le fond gris-bleu du
231
ciel :
– Mothril, cria Agénor d’une voix retentissante, en montrant son poing aux fenêtres du château ; Mothril, au revoir ! Aïssa, mon amour, à bientôt !
232
XVIII
Préparatifs.
La poudre ne s’enflamme pas avec plus de rapidité que la révolte dans les États de don Pedro.
Sans la crainte d’être envahis par les royaumes voisins, les habitants des Castilles se fussent, pour la plus grande partie, prononcés en faveur de Henri sitôt qu’un manifeste émané de lui apprit à l’Espagne qu’il était revenu avec une armée, et que cette armée était commandée par le connétable Bertrand Duguesclin.
En peu de jours, les routes furent couvertes de soldats de fortune, de citoyens dévoués, de religieux de tous ordres et de Bretons, qui marchaient vers Tolède.
Mais Tolède, fidèle à don Pedro, ainsi que
233
Bertrand l’avait prévu, ferma ses portes, arma ses murailles, et attendit l’événement.
Henri ne perdit pas de temps. Il investit la ville et commença un siège en règle. Cet état d’hostilité le servait merveilleusement, car il donnait le temps à ses alliés de venir sous ses drapeaux.
D’un autre côté, don Pedro se multipliait. Il envoyait courriers sur courriers au roi de Grenade, au roi de Portugal, au roi d’Aragon et de Navarre, ses anciens amis.
Il négociait avec le prince de Galles, qui, malade à Bordeaux, semblait avoir perdu un peu de son énergie pour la guerre, et se préparait, par le repos, à cette cruelle mort qui l’enleva jeune à un glorieux avenir.
Les Sarrasins annoncés par Mothril étaient débarqués à Lisbonne. Ils avaient pris quelques jours de rafraîchissement, puis, avec des bateaux que le roi de Portugal leur fournissait, ils remontaient le Tage, précédés par trois mille chevaux envoyés à don Pedro de la part de son allié de Portugal.
234
Henri avait pour lui les villes de la Galice, de Léon ; une armée homogène, dont cinq mille Bretons, commandés par Olivier Duguesclin, formaient le puissant noyau.
Il n’attendait plus que des nouvelles certaines de Mauléon, quand celui-ci revint au camp avec son écuyer, et conta ce qu’il avait fait et ce qu’il avait vu.
Le roi et Bertrand écoutèrent dans un profond silence.
– Quoi ! dit le connétable, Mothril n’est pas parti avec don Pedro ?
– Il attend l’arrivée des Sarrasins pour s’aller mettre à leur tête.
– On peut envoyer cent hommes prendre d’abord celui-là dans Montiel, dit Bertrand. Agénor commandera l’expédition, et, comme je suppose qu’il n’a pas de fortes raisons d’aimer ce Mothril, il fera dresser une haute potence sur le bord du Tage, et accrochera à cette potence le Sarrasin, l’assassin, le traître...
– Seigneur, seigneur, dit Agénor, vous avez
235
été assez bon pour me promettre votre amitié, pour me promettre votre appui. Ne me refusez pas, aujourd’hui ; faites, je vous prie, que le Sarrasin Mothril vive calme et sans défiance en son château de Montiel.
– Pourquoi ? c’est un nid qu’il faut détruire.
– Seigneur connétable, c’est un repaire que je connais et dont l’avenir vous prouvera l’utilité. Vous savez que lorsqu’on veut forcer le renard, on ne paraît pas remarquer sa cachette, et qu’on passe devant sans regarder ; autrement, il la quitte et n’y revient plus ?
– Après, chevalier ?
– Seigneurs, laissez croire à Mothril et à don Pedro qu’ils sont ignorés et inviolables dans le château de Montiel ; qui sait si, plus tard, nous ne les prendrons pas là d’un seul coup de filet ?
– Agénor, dit le roi, ce n’est pas là ta seule raison ?
– Non, sire, et je n’ai jamais menti ; non, ce n’est pas ma seule raison. La véritable est que ce château renferme un ami à moi, un ami que
236
Mothril fera tuer si on le serre de trop près.
– Dis-le donc, s’écria Bertrand, et ne crois jamais qu’on hésite à te refuser ce que tu désires.
Après cet entretien, qui rassura Mauléon sur le sort d’Aïssa, les chefs de l’armée pressèrent vigoureusement le siège de Tolède. Les habitants se défendirent si bien que ce fut le foyer de beaucoup de faits d’armes, et que bien des assiégeants illustres, parmi les experts, furent tués ou blessés dans des escarmouches ou des sorties.
Mais ces combats sans conséquence n’étaient que le prélude d’une action générale, comme les éclairs et le choc des nuages sont le prélude de la tempête.
237
XIX
Tolède affamée.
Don Pedro venait de régler dans Tolède, ville de défense sûre et de ressources nombreuses, toutes ses affaires avec ses sujets et ses alliés.
Les Tolédans avaient flotté d’un parti à l’autre dans cette suite interminable de guerres civiles ; il s’agissait de frapper sur eux un coup moral qui les liât éternellement à la cause du vainqueur de Navarette.
Là était le plus beau titre de don Pedro. En effet, si les Tolédans ne soutenaient pas leur prince cette fois, et qu’à la première bataille il fût vainqueur comme à la dernière, c’était fait de Tolède à tout jamais ; don Pedro ne pardonnerait pas.
Il savait bien, cet homme rusé, que la
238
population d’une grande ville n’a d’impulsions réelles que la faim et l’avidité.
Mothril le lui répétait chaque jour. Il s’agissait donc de nourrir les Tolédans et de leur faire espérer de riches dépouilles.
Don Pedro ne réussit pas à atteindre les deux résultats.
Il promit beaucoup pour l’avenir, mais il ne tint rien pour le présent.
Lorsque les Tolédans s’aperçurent que les vivres manquaient au marché, que les greniers étaient vides, ils commencèrent à murmurer.
Une ligue de vingt riches particuliers dévoués au comte de Transtamare, ou seulement animés d’un esprit d’opposition, fomentait ces murmures et ces méchantes dispositions de la ville.
Don Pedro consulta Mothril.
– Ces gens-là, répondit le More, vous joueront le mauvais tour d’ouvrir, tandis que vous dormirez, une porte de la ville à votre compétiteur. Dix mille hommes entreront, vous prendront, et la guerre sera finie.
239
– Que faire alors ?
– Une chose bien simple. En Espagne, on vous appelle don Pedro le Cruel.
– Je le sais... et je ne mérite ce titre que par des actes de justice un peu énergiques.
– Je ne discute pas... mais si vous avez mérité ce nom, il ne faut pas craindre de le mériter encore ; si vous ne l’avez pas mérité, dépêchez-vous de le justifier par quelque bonne exécution qui apprenne aux Tolédans la force de votre bras.
– Soit, reprit le roi. J’agirai cette nuit même.
En effet, Pedro se fit désigner les mécontents dont nous avons parlé ; il s’informa de leur demeure et de leurs habitudes. Puis, cette nuit même, avec cent soldats qu’il commandait en personne, il força la maison de chacun de ces factieux et les fit égorger.
Leurs corps furent jetés dans le Tage. Un peu de bruit nocturne, beaucoup de sang soigneusement lavé, voilà tout ce qui apprit aux Tolédans comment le roi entendait pratiquer la justice et administrer la ville.
240
Ils ne murmurèrent donc plus, et se mirent à manger avec beaucoup d’enthousiasme leurs chevaux d’abord.
Le roi les en félicita.
– Vous n’avez pas besoin de chevaux dans la ville, leur dit-il. Les courses ne sont pas longues ; quant aux sorties sur les assiégeants, eh bien ! nous les ferons à pied.
Après leurs chevaux, les Tolédans furent contraints de manger leurs mules. C’est pour l’Espagnol une dure nécessité. La mule est un animal national, on le regarde presque comme un compatriote. Certes, on sacrifie les chevaux aux courses de taureaux ; mais on charge les mules de ramasser sur l’arène chevaux et taureaux tués les uns sur les autres.
Donc, les Tolédans mangèrent leurs mules en soupirant.
Don Pedro les laissa faire.
Cette exécution de mulets souleva l’énergie des assiégés ; ils sortirent pour chercher des vivres, mais Le Bègue de Vilaine et Olivier de
241
Mauny, qui n’avaient pas mangé leurs chevaux bretons, les battirent cruellement, et force leur fut de rester dans les remparts.
Don Pedro leur suggéra une idée neuve.
C’était de manger le fourrage que les chevaux et les mules ne mangeaient plus, puisqu’ils étaient morts.
Cela dura huit jours, après quoi on dut s’occuper d’autre chose.
Justement la circonstance n’était pas avantageuse.
Le prince de Galles, ennuyé de ne pas recevoir les sommes d’argent que lui devait don Pedro, venait d’envoyer trois députés à Tolède pour présenter la note des frais de la guerre.
Don Pedro consulta Mothril sur ce nouvel embarras.
– Les chrétiens, répondit Mothril, aiment beaucoup le faste des cérémonies et les fêtes publiques ; du temps que nous avions des taureaux, je vous eusse conseillé de leur donner une course brillante, mais il n’y en a plus, il faut
242
aviser à quelque chose d’équivalent.
– Dites, dites.
– Ces députés viennent vous demander de l’argent. Tout Tolède attend votre réponse : si vous refusez, c’est que vos caisses sont vides, alors ne comptez plus sur les Tolédans.
– Mais je ne puis payer, nous n’avons plus rien.
– Je le sais bien, seigneur, moi qui administrais les finances ; toutefois, à défaut d’argent, on doit avoir de l’esprit.
– Vous allez inviter les députés à se rendre en grande pompe à la cathédrale. Là, en présence de tout le peuple, qui sera très charmé de voir vos habits royaux, l’or et les pierreries des ornements sacerdotaux, la richesse des armures, et les cent cinquante chevaux qui restent dans la ville comme échantillons d’animaux curieux dont la race est perdue ; là vous direz :
« – Seigneurs députés, avez-vous pleins pouvoirs pour traiter avec moi ?
« – Oui, diront-ils, nous représentons Son
243
Altesse le prince de Galles, notre gracieux seigneur.
« – Eh bien ! direz-vous, Sa Seigneurie demande la somme d’argent qu’il a été convenu que je paierais ?
« – Oui, répondront-ils.
« – Je ne nie pas la dette, direz-vous, mon prince. Seulement il était convenu entre Son Altesse et moi qu’en retour de la somme due, j’aurais la protection, et l’alliance, et la coopération des Anglais. »
– Mais je l’ai eue, s’écria don Pedro.
– Oui, mais vous ne l’avez plus, et vous risquez d’avoir le contraire... Voici donc ce qu’il faut obtenir d’eux avant tout, la neutralité : attendu que si avec l’armée, Henri de Transtamare et les Bretons commandés par le connétable, vous avez à combattre votre cousin le prince de Galles et vingt mille Anglais, vous êtes perdu, mon prince, et les Anglais se paieront par leurs mains sur vos dépouilles.
– Ils me refuseront, Mothril, puisque je ne
244
paierai pas.
– S’ils avaient à refuser, ce serait déjà fait. Mais les Chrétiens ont trop d’amour-propre pour s’avouer les uns aux autres qu’ils ont été trompés. Le prince de Galles aimerait mieux perdre tout ce que vous lui devez, et passer pour avoir été payé, que d’être payé sans qu’on le sache... Laissez-moi finir... vos députés vous sommeront de les payer... vous répondrez :
« – De toutes parts on me menace des hostilités du prince de Galles... Si cela était, j’aimerais mieux perdre tout mon royaume que de laisser subsister une trace d’alliance avec un prince aussi déloyal. Jurez-moi donc que d’ici à deux mois Son Altesse le prince de Galles tiendra, non pas la promesse qu’il a faite de m’aider, mais celle qu’il a faite avant, d’être neutre, et, dans deux mois, je le jure sur le saint Évangile que voici, vous serez payés : je tiens l’argent tout prêt. »
« Les députés jureront pour avoir le droit de retourner vite dans leur pays ; alors votre peuple sera joyeux, soulagé, sûr de n’avoir plus de
245
nouveaux ennemis, et après avoir mangé ses chevaux et ses mules, il mangera tous les rats et tous les lézards de Tolède, qui sont en assez grand nombre, à cause du voisinage des rochers du fleuve.
– Mais, dans deux mois, Mothril ?...
– Vous ne paierez pas plus, c’est vrai ; mais vous aurez gagné ou perdu la bataille que nous voulons livrer ; dans deux mois vous n’aurez plus besoin, vainqueur ou vaincu, de payer vos dettes ; vainqueur, parce que vous aurez du crédit plus qu’il n’en faut ; vaincu, parce que vous serez plus qu’insolvable.
– Mais mon serment sur l’Évangile ?
– Vous avez souvent parlé de vous faire mahométan, ce sera l’occasion, mon prince. Dévoué à Mahomet, vous n’aurez plus rien à démêler avec Jésus-Christ, l’autre prophète.
– Exécrable païen ! murmura don Pedro ; quels conseils !
– Je ne dis pas non, répliqua Mothril ; mais vos fidèles chrétiens n’en donnent pas du tout, –
246
les miens valent donc plus.
Don Pedro, après avoir bien réfléchi, exécuta de point en point le plan de Mothril.
La cérémonie fut imposante, les Tolédans oublièrent leur faim à la vue des magnificences de la cour et de l’appareil d’une pompe guerrière.
Don Pedro déploya tant de magnanimité, fit de si beaux discours, et jura si solennellement, que les députés, après avoir juré la neutralité, parurent plus heureux que si on les eût payés comptant.
– Que m’importe après tout, disait don Pedro, cela durera autant que moi.
Il eut plus de bonheur qu’il ne l’espérait, car, selon les prévisions de Mothril, un grand renfort d’Africains arriva par le Tage et força les lignes ennemies pour ravitailler Tolède, de sorte que don Pedro comptant ses forces, se trouva commander une armée de quatre-vingt mille hommes, tant Juifs que Sarrasins, Portugais et Castillans.
Il s’était tenu à l’écart pendant toute la durée de ces préparatifs, ménageant sa personne avec
247
un soin extrême, et ne donnant rien au hasard qui pouvait, par un accident isolé, lui faire perdre le résultat du grand coup qu’il méditait.
Don Henri, au contraire, organisait déjà un gouvernement comme un roi élu, assuré sur son trône. Il voulait que le lendemain d’une action qui lui aurait livré la couronne, cette royauté fût solide et saine comme celle qu’une longue paix a consacrée.
Agénor, pendant ces dispositions de chacun, avait l’œil sur Montiel et savait, au moyen de surveillants bien payés, que Mothril, ayant établi un cordon de troupes entre le château et Tolède, allait presque tous les jours, sur un cheval barbe, léger comme le vent, visiter Aïssa, rétablie entièrement de sa blessure.
Il avait essayé de tous les moyens pour obtenir l’entrée du château, ou pour faire prévenir Aïssa ; mais rien n’avait réussi.
Musaron s’était donné la fièvre à force d’y rêver.
Enfin, Agénor ne voyait plus de salut que dans
248
un combat général et prochain qui lui permettrait de tuer de sa main don Pedro, et de prendre Mothril vivant, de telle façon qu’il pût, pour la rançon de cette odieuse vie, acheter Aïssa libre et vivante.
Cette douce pensée, rêve incessant, fatiguait le cerveau du jeune homme par son ardente assiduité.
Il était tombé dans un dégoût profond de tout ce qui n’était pas la guerre active et décisive ; et, comme il faisait partie du conseil des chefs, son opinion était toujours de laisser le siège et de forcer don Pedro à une bataille rangée.
Il rencontrait des adversaires sérieux dans le conseil, car l’armée de Henri ne s’élevait pas à plus de vingt mille hommes, et bien des officiers pensaient que c’eût été folie d’aventurer avec de mauvaises chances une si belle partie.
Mais Agénor représentait que si don Henri n’avait à sa disposition que vingt mille hommes depuis son manifeste, et s’il ne se faisait connaître par un coup d’éclat, ses forces diminueraient au lieu d’augmenter, tandis que
249
chaque jour le Tage apportait à don Pedro des renforts de Sarrasins et de Portugais.
– Les villes s’inquiètent, disait-il, elles flottent entre deux bannières, voyez l’adresse avec laquelle don Pedro vous réduit à l’inaction qui pour tous est la preuve de notre impuissance. Abandonnez Tolède que vous ne prendrez pas. Rappelez-vous que si vous êtes vainqueurs, la ville est forcée de se rendre, tandis que rien ne les pousse en ce moment ; au contraire, le plan de Mothril s’exécute. Vous allez être enfermé entre des murailles de pierre et des murailles d’acier. Derrière vous le Tage bordé de 80 000 combattants. Il faudra ne plus combattre que pour bien mourir. Aujourd’hui vous pouvez attaquer pour vaincre.
Le fond de ce discours était intéressé ; mais quel bon conseil ne l’est pas un peu !
Le connétable avait trop d’esprit et d’expérience de la guerre pour ne pas appuyer Mauléon. Il restait l’indécision du roi, lequel risquait beaucoup à faire un coup de fortune. sans avoir pris toutes ses précautions.
250
Mais ce que les hommes ne font pas, Dieu le fait à sa volonté.
251