Le bonheur n'a pas de rides
Chapitre 8
− Wake me up before you go go… fredonna-t-il en sourdine.
Cette chanson le ramenait en 1984. Mauvaise année pour le bordeaux, mais pour le reste ! Quelle année ! Les débuts de Canal+, Peter et Sloane et puis Laurent Fignon au Tour de France avec son bandeau sur le front ! − Allez, Monsieur Yvon ! Déchaussez-vous et joignez-vous à nous ! l’invita Monsieur Georges en criant par-dessus la musique pour se faire entendre.
Monsieur Yvon, encouragé par le vent de bonne humeur qui soufflait dans la salle, ôta ses bottes et se glissa parmi les sportifs du jour. L’ambiance était à son comble et la fête — il fallait bien admettre que cela ressemblait davantage à une fête qu’à un cours d’aérobic — battait son plein.
Le synthétiseur des Jackson Five entama ses premières notes mythiques : ta dada ta ta, ta dada ta ta… Marceline entra en transe : − Les Jackson five ! 1971 ! Toute ma jeunesse !
Et elle se mit à chanter encore plus fort qu’elle ne l’avait fait jusqu’alors :
Ooh ooh baby
I want you back
Yeah yeah yeah yeah
I want you back
Na na na na…[8]
Alignés face au grand miroir, les danseurs suivaient attentivement les mouvements de Monsieur Georges.
− Un pied en avant, et en arrière. Encore ! Un pied en avant, et en arrière. Une dernière fois ! Un pied en avant, et en arrière ! Maintenant, on tourne en écartant les bras ! Super ! Vous y êtes ! On recommence ! Un pied en avant, et en arrière…
Le résultat était plutôt cocasse, la large silhouette de Monsieur Yvon à côté de la petite taille de Nour, le ventre arrondi de Juliette et les mouvements à contretemps de Marceline. Hyppolyte semblait vivre le meilleur moment de sa vie. Quant à la Paulette, on ne l’avait jamais vue aussi radieuse. Dans le miroir, elle fit un clin d’œil à Monsieur Yvon.
− Profitez ! lui cria-t-elle.
Tout à sa chorégraphie, Monsieur Yvon ne vit pas le trentenaire à casquette qui se glissa sans bruit dans la salle, son carnet à la main.
La musique diminua doucement et Monsieur Georges encouragea chacun à s’hydrater avant la prochaine chanson. C’est là que Monsieur Yvon le vit. Le jeune homme, tout sourire, tapa des mains.
− Bravo ! Bravo !
Puis en lui tendant la main :
− Gauthier Lebrun, des Auberges de France. Enchanté !
− Hum, euh enchanté, appelez-moi Yvon.
− Je suis un peu en avance, pardonnez-moi.
− En avance ? s’étonna Monsieur Yvon. Mais nous ne servons que le midi ! Et on vous attendait la semaine dernière !
Gauthier consulta sa fiche.
− Ah, j’ai été mal renseigné. Mince ! Vous pensez que je peux quand même goûter quelque chose ?
− Et bien… euh bien sûr ! Venez, je vais vous installer.
Monsieur Yvon, toujours en chaussettes, entraîna le critique hors de la salle.
− Tenez, voilà le menu. Je vous en prie. Voulez-vous boire quelque chose ?
Derrière la porte, la musique reprit à plein volume. Earth, Wind and Fire entamaient un « Boogie Wonderland » survolté. Gauthier Lebrun hocha la tête en rythme.
− Je vais prendre l’Andouillette de Troyes grillée à la Moutarde de Meaux. Et en dessert, l’un de vos Baba aux 3 rhums.
− Très bon choix, se contenta de répondre Monsieur Yvon.
Il enfila un tablier et se précipita en cuisine pour s’occuper de l’andouillette du critique lui-même. Par chance, c’était sa spécialité.
Quand il revint une dizaine de minutes plus tard, une montagne de pommes de terre frites à la main, le journaliste avait disparu. La porte de la salle du fond était entrouverte. Monsieur Yvon ne mit pas longtemps à comprendre. Il s’épongea le front et rejoignit son hôte.
− Votre andouillette est servie lui glissa Monsieur Yvon à l’oreille.
− Pouvez-vous me la garder au chaud cinq minutes ?