Le bonheur n'a pas de rides

Anne-Gaëlle Huon · Chapitre 4 sur 11 · partie 1/3

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Le bonheur n'a pas de rides

Chapitre 4

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Le silence lui sembla soudain trop lourd pour ses seules épaules. Il ralluma la radio. Une publicité pour une fête foraine voisine détourna son attention sur des images plus légères. Ces voix enthousiastes, ces promotions déclamées d’un ton enjoué et leurs blagues faciles levèrent le voile sombre qui planait sur son esprit. Il se redressa derrière le volant.

Un jingle mit fin à la coupure publicitaire. Trois notes de piano mélancoliques résonnèrent. La voix grave de Léo Ferré, posée sur le trait langoureux d’un archet, s’immisça entre leurs deux corps immobiles.

 

Avec le temps...

Avec le temps va tout s’en va…[4]

Du bout des lèvres puis à pleine voix, le chanteur projeta dans l’air toute l’absurdité d’une vie. La mélancolie douloureuse que Monsieur Yvon avait noyée quelques instants plus tôt dans les grésillements de l’autoradio revint s’abattre sur lui avec une violence insoupçonnée.

 

Le samedi soir quand la tendresse s’en va toute seule…

 

Une boule dans la gorge, il tendit la main en direction du poste noir, oiseau brailleur de mauvais augure, sans pudeur ni décence pour le public en présence. Paulette l’intercepta d’une main sur son bras. Il la regarda, si petite et si frêle derrière son sourire triste. Elle détourna la tête, les yeux brillants. Monsieur Yvon remit les mains sur le volant. Léo Ferré poursuivit sa rengaine traînante au son d’un piano tendre, mais désolant.

 

Avec le temps...

Avec le temps va tout s’en va

On oublie les passions et l’on oublie les voix…

Monsieur Yvon et Paulette étaient rentrés, l’air de rien. La vieille dame s’était assise à sa place habituelle et avait râlé pour qu’on lui apporte le menu. Et Juliette, d’un pas rond et chaloupé, le lui avait apporté avec un sourire bienveillant. Le soir venu, Madame Paulette s’était éclipsée. Pas de Cluedo ce soir pour elle. Ce jeu comportait trop de hasards quand sa vie à elle n’en comptait plus.

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Juliette glissa trois cartes dans la pochette noire marquée d’un point d’interrogation.

Puis elle battit les cartes et entreprit de les distribuer entre les pensionnaires. Monsieur Yvon fixait d’un air absent le plateau de jeu. Il avait les traits tirés. Nour se demanda à quoi il pouvait bien penser. − Vous voulez quelle couleur ? demanda Hyppolyte qui s’occupait de donner les pions.

− J’ai un autre jeu à vous proposer, dit Monsieur Yvon. Les habitants se regardèrent.

Il se leva, attrapa du papier et un stylo derrière le comptoir, puis regagna la table d’un pas traînant. Il griffonna quelques mots puis plia les feuilles avant de les déchirer proprement en petits rectangles de tailles identiques. Marceline se tordait la tête pour lire par-dessus son épaule. En vain. Monsieur Yvon était gaucher et écrivait encore plus mal qu’un médecin.

Quelques instants plus tard, dans un silence religieux, il demanda à Hyppolyte la permission d’emprunter son chapeau et y glissa les bouts de papier. Léon, curieux, profita de ce moment pour sauter sur la table. Marceline sursauta avant d’hurler :

− Ah non hein ! Il va encore nous mettre des poils partout ! Ouste ! Sale matou chevelu !

Comme pour se donner raison, elle éternua.

− Bien.

Monsieur Yvon posa les mains à plat sur la table et les regarda un par un. Il avait toute leur attention.

− Alors ! Allez-y mon vieux ! On va pas y passer la nuit, si ? s’agaça Marceline.

Nour lui fit les gros yeux. Monsieur Yvon l’ignora. − Ça s’appelle « Le Jeu de la Bienveillance ».

Monsieur Georges hocha la tête. Marceline le regarda sans comprendre.

− Je vous explique. À l’intérieur du chapeau d’Hyppolyte figurent des bouts de papier. Vous allez chacun votre tour en tirer un au hasard. Puis, sans le révéler à personne, vous lirez en silence le nom écrit à l’intérieur. Cette personne sera votre protégée pour les prochaines semaines. − Notre « protégée » ? Qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Juliette tout en caressant son ventre.

− Cela signifie que vous devrez discrètement faire en sorte de rendre cette personne heureuse. À vous de trouver comment.

Hyppolyte le fixait de ses grands yeux ébahis. − Tenez, je prends un exemple, poursuivit Monsieur Yvon. Imaginons que j’ai tiré le nom de Léon. C’est un exemple, car Léon ne joue pas. Bon. Donc je vais réfléchir à toutes les façons de rendre heureux Léon. Par exemple en lui préparant un bol de lait chaud le matin ou euh… − En lui gardant les bouchons de liège des bouteilles ! s’exclama Hyppolyte qui commençait à comprendre. Léon adore jouer avec les bouchons !

− En quelque sorte oui, voilà.

− Et ça vient d’où ce jeu ? demanda Nour.

Monsieur Yvon se gratta la gorge.

− Et bien, c’est un jeu qui a beaucoup de succès aux États-Unis. Inventé par euh… par un homme qui voulait mesurer l’impact de l’individu sur… sur le niveau de bonheur national, improvisa-t-il.

− Vous avez déjà entendu parler de ça Monsieur Georges ? s’enthousiasma Juliette.

Monsieur Georges fit non de la tête.

− Enfin bref, l’idée est de créer une chaîne de petits gestes : la personne à qui l’on sourit sera plus encline à aider à son tour quelqu’un, qui lui même changera la vie de quelqu’un d’autre, et cetera, et cetera. − Mais comment sait-on si on a gagné ? demanda Hyppolyte.

Monsieur Yvon ne sut que répondre.

− Et bien, on verra à la fin qui est le plus heureux de tous ! répondit Nour, pressée d’aller se coucher. Allez ! On tire les noms !

Monsieur Yvon remua d’un air solennel les papiers au fond du chapeau avant de le tendre à la cuisinière. Monsieur Georges pria intérieurement pour ne pas tirer le nom de Marceline. Elle était un peu envahissante ces derniers temps, le poursuivant de ses ardeurs dès qu’il partait faire un jogging et le harcelant de questions pour savoir où il passait ses matinées.

− À votre honneur Nour.

Les habitants piochèrent l’un après l’autre. Puis, ils se jetèrent des regards mystérieux, un sourire au coin des lèvres. Monsieur Georges se détendit. Juliette bâilla. Elle avait de plus en plus de mal à garder les yeux ouverts passé vingt et une heures. Nour la regarda avec tendresse. − Et si on allait dormir ?

Les habitants, perdus dans leurs pensées quant à la meilleure façon de participer au bonheur de leur nouveau protégé, acquiescèrent. Les chaises raclèrent le sol. Nour emporta à la cuisine l’assiette de madeleines et quelques tasses vides. Elle qui déchiffrait aisément l’écriture du patron s’étonna du petit jeu auquel s’était livré Monsieur Yvon. Sur tous les petits papiers, il avait écrit le même nom. Nour se demanda ce qui pouvait justifier que l’on s’intéressât de si près à la Paulette. Soudain, la porte de l’auberge s’ouvrit. La silhouette d’un homme se dessina dans la pénombre. Monsieur Yvon tressaillit. L’homme s’arrêta sur le seuil, son regard noir fixé sur le patron, un mauvais sourire au coin des lèvres. Il hocha très rapidement la tête, le menton en avant. Un geste qui tenait plus de la provocation que de la courtoisie. Il prit place au bar. Il portait la même veste en cuir abîmée que la première fois. À nouveau, il en tira un cigare qu’il renifla avant de l’allumer lentement. Puis il le pointa vers la table où trainait encore le plateau du Cluedo.

− Qui c’est qui gagne ?

− Vous pouvez y aller, lâcha Monsieur Yvon à l’attention des habitants. Monsieur Georges encouragea Hyppolyte et Juliette à le suivre dans les étages. Marceline hésita un instant. Cet homme l’intriguait. Elle ramassa ses affaires et tira sur son gilet.

− Bonne nuit Monsieur Yvon, lança-t-elle en dévisageant l’homme.

Dissimulée dans la cuisine, Nour respirait à peine. Cette voix lui était familière. Une voix qui ressurgissait du passé pour anéantir son présent. Elle frissonna.

− Allez-vous-en, lâcha Monsieur Yvon d’une voix métallique.

− Je suis juste venu prendre de vos nouvelles, répondit l’autre. Comment va votre cuisinière ?

− Foutez-moi le camp ! Je vous ai donné ce que vous demandiez ! Marceline, dissimulée dans l’escalier, ne perdait pas une miette de leur échange. Elle tâcha de se remémorer le visage de l’homme. Si ça tournait mal, elle pourrait témoigner pour le portrait robot auprès de la police scientifique.

− Je sais bien Monsieur Yvon. Mais les temps sont durs, ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre, hein ? Nour manque à certaines personnes et…

Le dos collé à la porte de la cuisine, Nour tremblait. L’homme n’eut pas le temps de terminer sa phrase que Monsieur Yvon lui décocha un crochet du droit en plein milieu du nez. Un bruit sourd d’os brisé résonna dans la salle. Nour plaqua une main sur sa bouche.

L’homme se releva. Il essuya son nez du bout de sa manche. Du sang coulait le long de son menton. Son regard glacial de prédateur blessé laissait entrevoir tous les sévices dont il était capable. Il fixa Monsieur Yvon avant de hocher la tête. Puis d’un revers du bras, il renversa la cagette de fruits que Paolo avait déposée sur le comptoir une heure plus tôt. Les tomates juteuses volèrent avant de s’écraser par terre dans un bruit sourd. Une flaque rouge se forma sur le sol.

La porte claqua quelques instants plus tard. Un silence s’abattit sur la petite auberge. Monsieur Yvon ne bougea pas. Dans la cuisine, une larme roula sur la joue de Nour.

 

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32

 

Hyppolyte, ses chaussettes dépareillées remontées jusqu’aux genoux, déposa une cocotte en papier près du bol de la Paulette.

Marceline apparut dans l’escalier, serrée dans un kimono jaune.

− Oh ! Des croissants ! C’est pour moi Hyppolyte ?

Le jeune homme leva les mains en l’air en souriant. Puis il remonta une fermeture éclair imaginaire sur sa bouche. Marceline lui fit un clin d’œil avant de prendre place à la table du petit-déjeuner.

Paulette descendit quelques instants plus tard, le visage fermé et le chemisier boutonné jusqu’au col. Elle apportait avec elle une odeur fraîche de muguet. Monsieur Georges, vêtu, comme toujours, avec élégance, la suivit de près.

− Bonjour, bonjour ! lança-t-il d’un air guilleret avant d’attraper le journal.

− Bien dormi ? demanda Marceline la bouche pleine.

Paulette versa de l’eau dans son thé et cala la tasse au creux de ses mains. Son regard se perdait derrière la vitre, quelque part entre les bottes de foin et le clocher de l’église.

− Ils sont rudement bons tes croissants Hyppolyte ! le remercia Monsieur Georges. Je vais en reprendre un deuxième, je peux ?

Hyppolyte acquiesça, un sourire jusqu’aux oreilles. Marceline tourna la cuillère dans son bol avant d’y plonger sa tartine de confiture. Paulette leva les yeux au ciel.

− Bon alors d’après vous, c’était qui ? interrogea Marceline, goguenarde.

Monsieur Georges la regarda sans comprendre.

− Bah le visiteur hier soir ! C’était qui ?

− Aucune idée… marmonna Monsieur Georges qui n’aimait pas mettre son nez dans les affaires des autres.

− De quoi parlez-vous ? lança Juliette en rejoignant la table, les yeux pétillants. Oh des pains au chocolat ! J’ai une faim de loup moi !

− De l’homme au cigare hier soir ! M’enfin, c’est évident, non ? s’agaça Marceline.

Juliette et Monsieur Georges la dévisagèrent, perplexes. Marceline reposa lourdement son bol sur la table. Quelques gouttes de Ricoré éclaboussèrent la nappe.

− Bah ! Monsieur Yvon a des ennuis ! Et à cause de Nour en plus de ça !

Ils tournèrent la tête vers la cuisine où d’habitude la cuisinière s’affairait déjà à la préparation du déjeuner.

− Il n’y a personne ! dit Marceline. Vous voyez ! Puisque je vous dis que c’est louche !

Elle essuya du bout du doigt quelques gouttes de lait sur la table avant de le porter à sa bouche. Puis, sur le ton de la confidence :

− Et vous ne devinerez jamais ce qui s’est passé après !

Monsieur Georges et Juliette étaient suspendus à ses lèvres. Paulette feignait de ne pas écouter.

− Monsieur Yvon l’a… Oh ! Bonjour, Monsieur Yvon ! Bien dormi ?

Le patron apparut dans l’escalier, les yeux cernés et une barbe au creux des joues qui lui donnaient un air malade.

− Nour n’est pas là ? s’étonna-t-il.

Ils secouèrent la tête. Monsieur Yvon se laissa tomber lourdement sur la chaise. Il fixa un long moment le pot de confiture, l’air absent.

− Tout va bien ? s’enquit Marceline qui mourait d’envie de faire étal de son savoir tout autant que d’interroger le patron.

En guise de réponse, Monsieur Yvon recula sa chaise et se dirigea vers le comptoir où il se servit un verre qu’il avala cul sec avant de s’en servir un deuxième. Les habitants se regardèrent, inquiets. Marceline, quant à elle, jubilait. Toute cette histoire l’excitait au plus haut point.

Léon miaula et se frotta aux jambes du patron. Celui-ci le chassa sans ménagement avant de disparaître dans le jardin.

Sitôt la porte refermée, Marceline exulta :

− Il y a anguille sous roche, c’est moi qui vous le dis ! Le petit-déjeuner était terminé depuis un bon moment, mais Marceline ne tarissait toujours pas de suppositions et en hypothèses quant au sac de nœuds dans lequel Nour et Monsieur Yvon semblaient s’être fourrés. Paulette, exaspérée de l’entendre soliloquer en boucle, se leva et tapa sur la table.

− Oh ! Taisez-vous donc !

Marceline, vexée, chercha du regard un soutien chez les autres convives. Monsieur Georges, plongé dans son journal, l’ignora. Juliette se leva à son tour et emporta son bol à la cuisine. En revenant, elle lança, les yeux brillants :

− Que diriez-vous d’aller passer la journée à la mer ?

Hyppolyte battit des mains. Marceline était partante : ça les changerait un peu, vu l’ambiance qu’il y avait ici ! Elle coula un regard mauvais à Paulette qui pliait sa serviette.

− On pourrait aller en Normandie ? En prenant le train, on y serait pour le déjeuner.

− Oh oui ! À Cabourg ! Avec le temps qu’il fait, on pourra même déjeuner au soleil !

Monsieur Georges s’anima.

− En voilà une riche idée !

Il se leva et entreprit de secouer la nappe par la fenêtre.

− Monsieur Yvon ! cria-t-il au patron occupé à arracher les mauvaises herbes quelques mètres plus loin. On passe la journée à la mer aujourd’hui ! Venez, ça vous changera les idées !

Le patron grommela quelque chose sous sa moustache à moitié endormie.

 

Paulette remonta sans un mot dans sa chambre. D’humeur maussade, elle n’avait aucune envie d’aller piétiner au bord de la mer. Elle détestait le sable et tout ce qui allait avec. Qu’ils y aillent eux ! Ça lui ferait des vacances ! Tout ce qu’elle souhaitait c’était qu’on l’oublie. Surtout Monsieur Yvon et ses yeux larmoyants qui la fixaient à la dérobée à longueur de journée. Il pensait qu’elle ne le voyait pas peut-être, trainer son air de chien battu aux quatre coins de l’auberge ? Et puis tous les autres dont le visage dégoulinait de gentillesse ! Quelle plaie ! Monsieur Yvon n’avait donc pas su tenir sa langue ! Elle enrageait. Tenez, ce matin encore quelqu’un avait déposé un bouquet de fleurs sur sa commode. Elle s’était empressée de le jeter dans les toilettes tant il lui rappelait ceux qui fleuriraient bientôt sa tombe. Toutes ces fleurs qu’on entasse dans les églises pour les défunts ! Était-ce pour couvrir l’odeur de mort qu’elle dégageait déjà malgré elle ? Elle les soupçonnait de parler d’elle en son absence, la larme à l’œil et l’air contrit, que pouvait-on faire pour l’aider, pauvre femme, on l’aimait bien finalement hein ? Elle serra les dents. Tout ça lui donnait la nausée ! Hier matin encore, elle avait été réveillée par un vacarme de piafs qui pépiaient sous sa fenêtre. En se penchant, elle avait découvert un nichoir tout neuf que Monsieur Yvon — ou bien était-ce un coup de ce grand dadais d’Hyppolyte ? — avait installé là, juste pour elle, s’imaginant peut-être qu’il n’y avait rien de plus doux que de se faire réveiller par les cuicuis de cette volaille déplumée ! Et les tricots de Marceline, et les gâteaux de Nour, et les petits mots de Juliette ! Elle ne savait plus comment leur dire de lui ficher la paix ! Laissez-moi vivre ce qu’il me reste dans la délicatesse et la pudeur ! Je ne veux pas de ces spots braqués sur moi qui m’aveuglent et m’épuisent ! Cessez donc ces regards de pitié, qui tâtent sans relâche mon pouls et mon humeur ! Prétendez que je ne suis déjà plus là, ça vous habituera ! Rendez-vous compte : votre plus beau cadeau serait votre ignorance. Oui, ignorez-moi, faites comme si j’étais éternelle, inondez-moi de votre mauvaise humeur, de votre pessimisme et de votre impatience ! Soyez vous-mêmes enfin !

Elle l’avait pourtant prédit : au moindre signe de faiblesse, ils lui tomberaient tous dessus, prompts à décider de ce qui était bon pour elle, anticipant ses supposés désirs, étouffant ses moindres volontés. Voilà pourquoi elle avait voulu fuir à l’autre bout de la France, loin des regards terrifiés de Philippe, de l’omniprésence de Corinne, des visites contraintes, des regards affligés tout autant qu’affligeants. Voilà pourquoi elle avait tout misé sur le Domaine des Hauts de Gassan. Là-bas, elle le savait, elle n’aurait pas eu à subir leur bienveillance nauséabonde. « Discrétion et intimité assurées » assurait la plaquette. Mais non ! Il avait fallu qu’on lui gâche jusqu’à son dernier rêve, celui de terminer sa vie dans la plus agréable des compagnies : la sienne !

Comme en écho à ses pensées, on toqua à la porte. Elle reconnut la voix de Monsieur Georges.

− Madame Paulette, vous êtes là ?

Elle feignit de ne pas l’entendre et tourna la tête vers la fenêtre. Sur le rebord de celle-ci, un moineau l’observait. Dans un accès de rage, elle saisit un coussin et le lança avec fureur sur le volatile. L’oiseau déguerpit dans un battement d’ailes inquiet.

− Madame Paulette, je sais que vous êtes là. Que se passe-t-il ? Allez, ouvrez !

Elle l’ignora avant de percevoir le bruit sourd d’un corps qui s’avachit contre la porte. Monsieur Georges prenait ses aises.

− Madame Paulette, si ça ne vous dérange pas, j’aime autant rester là avec vous. Figurez-vous que j’aimerais connaître votre avis sur la prochaine course en trot.

Ce faisant, Monsieur Georges partit dans un monologue où il était question de paris, de canassons et d’autres choses encore dont Paulette se souciait comme de son premier mari. Il s’interrompait parfois, le temps d’une question oratoire et, sans attendre de réponse, repartait dans une logorrhée assommante. La vieille dame leva les yeux au ciel en soupirant. Elle repensa aux lettres enflammées du jeune Georges à sa maîtresse américaine. Sous ses dehors polis, le vieil homme était plus têtu qu’une mule. − Je vois bien que vous hésitez, Madame Paulette. Laissez-moi aller trouver Marceline, je suis sûre qu’elle sera ravie de nous donner son avis.

Paulette, chapeautée, apparut soudain sur le seuil. Monsieur Georges leva la tête. Elle l’enjamba sans un mot et se dirigea vers le rez-de-chaussée où les habitants se préparaient à partir. Il était évident qu’elle ne trouverait jamais la paix ici.

Arrivée dans l’escalier elle lança :

− Et je ne veux entendre que les mouettes ! À bon entendeur !

Monsieur Georges sourit, ravi d’avoir gagné la compagnie de celle qui ces derniers temps lui manquait quelque peu.

 

Quelques instants plus tard, tout le monde était réuni dans la salle de restaurant, chapeaux à la main. Marceline sortit de la cuisine, un sac à dos rempli de provisions sur l’épaule.

− On est prêt ?

Monsieur Yvon jeta un œil à l’horloge. Comment Nour pouvait-elle encore dormir à cette heure ?

− Je monte chercher Nour, dit-il.

Marceline souffla. On allait rater le train ! Ça ne servait à rien d’y aller si c’était pour y rester une heure !

Monsieur Yvon gravit les deux étages en soufflant. Il ne montait pas souvent là-haut. Il tapa à la porte de Nour et nota mentalement de changer l’ampoule du couloir.

− Nour ?

Seul le silence lui répondit.

− Nour ? appela-t-il un peu plus fort.

Il colla son oreille à la porte avant de se décider à entrer. La chambre était plongée dans la pénombre. Le lit était fait au cordeau. Un coussin coloré habillait un fauteuil et un tapis en laine brodé achevait de réchauffer la petite pièce. La chambre était impeccable, ce qui ne surprit pas Monsieur Yvon. Ce qui l’interpella davantage fut le petit mot qu’il trouva sur la commode. Il reconnut sans difficulté l’écriture de la cuisinière.

 

Monsieur Yvon,

 

Je m’excuse de vous laisser ainsi, mais c’est la seule solution. J’ai besoin d’un peu de temps, mais je reviendrai.

Je regrette que vous ayez été mêlé à tout ça. J’espère que vous me pardonnerez.

Prenez soin d’Hyppolyte en mon absence.

 

Signé : Nour

 

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Le train les déposa en gare de Cabourg.

Monsieur Yvon avait passé le trajet à s’interroger sur la disparition de Nour. Qu’est-ce que cela signifiait ? Avait-elle décidé de fuir pour se protéger ? Où pouvait-elle être à l’heure qu’il était ? Avait-elle pris l’avion ? Il réalisa qu’il n’avait même pas vérifié si elle avait vidé ses placards. Reviendrait-elle un jour ? Fallait-il la chercher ? Appeler la police ?

Son estomac était noué. Il refusa les cacahuètes que lui tendit Marceline.

− Peut-être qu’elle est partie rendre visite à sa famille pour le weekend ? tenta Juliette qui tâchait de se rassurer autant que d’apaiser le patron.

Pourtant, aucun d’entre eux n’était dupe : la disparition de Nour était liée au mystérieux visiteur de la veille. Était-il dangereux ? − Allez, venez, on traverse !

 

Moins de vingt minutes plus tard, le petit groupe rejoignait la promenade. Le long de la mer, des couples et des enfants profitaient du soleil de fin d’été.

Hyppolyte ferma les yeux et goûta le sel que le vent déposait sur sa langue. Puis il ôta ses chaussures et s’élança dans le sable. De son sac émergea bientôt un cerf-volant multicolore. Monsieur Georges, le pantalon retroussé aux chevilles, l’aida à le faire décoller.

Depuis la balustrade, Monsieur Yvon les observait en tirant sur sa pipe. « Prenez soin d’Hyppolyte » lui disait Nour. Ce message le laissait perplexe. D’autant que le jeune homme n’avait pas montré de signe d’inquiétude après le départ de la cuisinière, son sourire bienheureux toujours en bandoulière. Avait-elle peur que Monsieur Yvon soit trop dur avec lui ? Il avait pourtant pour lui beaucoup de tendresse. Ses sorties l’amusaient et il aimait le regard qu’il posait sur le monde. Hier encore Hyppolyte avait organisé une course de limaces dans le jardin, une façon discrète de les encourager à quitter le potager du patron. Monsieur Yvon avait souri ; ces derniers temps, les gastéropodes ne lui laissaient aucun répit, et ce malgré ses efforts redoublés pour les éloigner de ses salades. Cela n’avait pas échappé à Hyppolyte qui tentait ainsi de ménager la limace et le chou, soucieux de contenter le patron autant que de sauver quelques vies.

Le regard de Monsieur Yvon balaya la plage. Un peu plus loin, le jeune homme jouait comme un enfant avec le fil de son cerf-volant, déroulant soigneusement la bobine sous les conseils de Monsieur Georges. Son regard glissa sur la Paulette quelques mètres plus loin. Assise sur le sable, elle fixait l’horizon.

Monsieur Yvon avait de la peine pour la vieille dame. Elle ne parlait presque plus, mangeait encore moins, et passait beaucoup de temps dans sa chambre. De quand datait ce changement d’attitude ? Était-ce leur visite chez le médecin, ou bien la venue de sa belle-fille ?

Il soupira. Comment agirait-il lui s’il assistait impuissant à ses derniers couchers de soleil ? Paulette s’était montrée discrète sur le sujet — tout juste savait-il que le diagnostic était mauvais. Le médecin avait insisté pour la voir en toute urgence. Depuis leur rendez-vous manqué, le cabinet ne cessait d’appeler pour parler à Paulette. En vain.

Hier, le téléphone avait à nouveau sonné pour la vieille dame. Monsieur Yvon, las de subir les discours culpabilisants de la secrétaire médicale, s’apprêtait à mettre fin à la conversation quand une voix guillerette le surprit dans le combiné :

− Je cherche à joindre Madame Mercier. Elle nous a appelés depuis ce numéro et nous sommes sans nouvelles d’elle. Savez-vous si elle souhaite maintenir sa réservation pour la suite Azalée ?

Monsieur Yvon avait mis quelques minutes à comprendre. De quelle suite parlait-elle ?

La jeune fille lui avait expliqué que Madame Paulette avait réservé une chambre dans une résidence de luxe du sud de la France et qu’ils étaient toujours en attente du paiement. Le genre de maisons raffinées qui faisaient tout pour ne pas être confondues avec un hospice. Elle avait évoqué un chef étoilé, un centre de balnéothérapie et un golf privé. Rien que ça !

C’était donc là que la Paulette avait prévu de passer les derniers mois qu’il lui restait. Vivre la grande vie en sachant que le temps lui était compté. À l’abri des regards et de la compassion douloureuse de ceux qu’elle aimait. Et sa belle-fille qui l’avait remisée à la campagne avec frites maison et piscine municipale ! Certes, le coin était beau. Mais de là à dire qu’il méritait cinq étoiles…

Une idée lui traversa l’esprit. Monsieur Yvon regretta de ne pas avoir Nour à ses côtés pour pouvoir lui en parler. Il aurait aimé pouvoir partager avec elle un peu du poids qui depuis quelques jours lui oppressait la poitrine. Leurs soirées sous les étoiles allaient lui manquer. Qui allait l’aider à entretenir le potager ? Monsieur Yvon se redressa soudain : qui allait s’occuper de la cuisine ? Il n’y avait même pas songé ! Il allait devoir se remettre aux fourneaux et laisser le service aux mains de Juliette — pauvre petite, ce n’était vraiment pas le moment ! Il n’avait aucun doute que Nour avait en tête les conséquences de son départ lorsqu’elle avait pris sa décision. Celle-ci avait dû être d’autant plus dure à prendre.

 

De l’autre côté de la plage, Monsieur Georges était lui aussi perdu dans ses pensées. Le cerf-volant d’Hyppolyte claqua dans l’air, faisant jouer une ombre mouvante sur le visage rieur du jeune homme. Monsieur Georges avisa la mer qui se retirait doucement. Des flaques sombres apparaissaient ici et là. Il se remémora les heures passées, enfant, à y chercher des crabes, les genoux dans le sable. Devant lui, Paulette longeait la mer, seule. Les vagues venaient de temps à autre lécher ses pieds nus.

Depuis quelque temps, elle ne venait plus jouer au PMU. Les parieurs aussi se faisaient plus rares. Sans elle, Monsieur Georges n’osait pas miser gros et la magie n’opérait plus. Que s’était-il passé ? Certes, ils avaient essuyé quelques débâcles. Mais dans l’ensemble, leur système marchait plutôt bien. Et puis surtout, ils s’amusaient. Paulette ne riait pas, mais il savait au fond de lui qu’elle prenait du plaisir à être là. Et puis récemment, sans qu’il sache dire pourquoi, quelque chose s’était mis à clocher. Paulette l’évitait et lui adressait tout juste la parole. L’avait-il vexée d’une quelconque manière ? À cette idée, il s’en voulut terriblement.

Juliette et Marceline le rejoignirent, mettant un terme à ses questionnements. Les cheveux de Juliette bouclaient autour de son visage. Elle rayonnait.

− Ça va, Monsieur Georges ?

− Très bien, et vous ?

− Marceline me disait qu’elle essaierait bien un nouveau sport. Juliette sourit en dedans. Elle aimait bien taquiner le vieil homme. Celui-ci ne laissa rien paraître de son impatience. La piscine, le jogging… que lui fallait-il encore ? Des cours de planche à voile ?

− Et pourquoi pas un cours d’aérobic ? proposa Marceline. On n’a pas testé encore l’aérobic ! Ça bouge, c’est jeune ! On pourrait utiliser la salle du fond, en poussant les tables, on aurait une vraie salle de danse, avec les miroirs et tout !

Monsieur Georges frémit. L’aérobic, sûrement pas ! En revanche… Comment n’y avait-il pas pensé plus tôt ? Il s’anima. Un sourire malicieux éclaira son visage. L’affaire était conclue. Il leur donna rendez-vous quelques jours plus tard, le temps de préparer un peu son cours. Le cerf-volant d’Hyppolyte s’affala dans le sable. Le vent était tombé. Ils remontèrent ensemble sur la promenade. Monsieur Yvon et Paulette les attendaient, assis en silence sur un banc. Juliette et Marceline, les bras pleins de beignets, leur firent signe depuis une baraque en bois colorée. Hyppolyte s’empressa de venir les aider à transporter leur butin gourmand. Marceline, la bouche barbouillée de sucre, offrit avec plaisir quelques churros à Monsieur Georges. Après tout, on avait pique-niqué dans le train sans prendre le temps d’un dessert. C’est qu’on avait une femme enceinte dans le groupe ! On n’allait pas la laisser dépérir tout de même !

Assis en rang d’oignons face à la mer, ils savouraient les beignets avec gourmandise. Le temps de quelques bouchées, Monsieur Yvon en oublia ses soucis. Il fit remarquer que les beignets étaient gras, mais accepta d’en goûter encore un, juste pour vérifier qu’il ne s’était pas trompé. Hyppolyte léchait ses doigts tandis que Marceline suggérait qu’on essaie avec du Nutella. Juliette confirma que ce n’était pas mauvais du tout. On pourrait en mettre à la carte ? Ils rirent à l’idée de la tête que ferait Nour à la vue de leur nouveau menu diététique. Frites maison et churros à volonté ! À ce compte-là les cours de sport ne pourraient plus rien pour Marceline ! Monsieur Georges sourit. Puis, en voyant Paulette, assise au bout du banc son churros intact entre les doigts, son sourire s’évanouit. Il frotta ses mains pour en chasser le sucre et lança :

− Et si on allait faire un tour à l’hippodrome ?

Paulette se redressa. Un éclair discret illumina sa pupille l’espace d’un instant. Monsieur Georges lui sourit.

− L’hippodrome ? interrogea Marceline, soudain très intéressée. Elle songea que ce genre d’endroits devait héberger de bons partis. Elle sortit son miroir de poche.

Quelques instants plus tard, les habitants se mirent en route pour le champ de courses, Monsieur Georges en tête, porté par un élan que Juliette ne se rappelait pas lui avoir déjà connu.

 

Moins d’une heure plus tard, ils franchirent les grilles de l’hippodrome. Les parieurs étaient nombreux et l’excitation palpable. Le regard rivé sur le champ de courses ou sur les écrans, des hommes, souvent seuls, invoquaient le dieu canasson en espérant repartir les poches pleines. Marceline frémit. Elle déposa une nouvelle couche de rouge sur ses lèvres et abandonna le groupe.

− On se retrouve un peu plus tard, hein ? Je vais faire un petit tour.

Elle avait à peine terminé sa phrase qu’elle prit place à une table où s’affairait un parieur. L’homme comparait les résultats de deux purs sangs dont il espérait beaucoup.

− Belle journée, n’est-ce pas ? lança Marceline, la bouche en cœur.

Juliette gloussa. Marceline ne manquait pas d’aplomb. Hyppolyte tira la jeune femme par la manche et l’entraîna vers les écuries où des soigneurs lavaient, brossaient et pansaient les chevaux. Une jeune écuyère proposa à Hyppolyte de l’aider à nourrir l’un d’entre eux. Hyppolyte, un peu effrayé tendit sa main vers la bouche de l’animal avant de laisser tomber la carotte au sol en riant. Juliette s’assit sur un seau retourné. Ça sentait le foin et le crottin. Un rayon de soleil lui chauffait le dos. Elle se sentait bien.

 

J’aime bien l’odeur des écuries

J’aime pas curer les sabots des chevaux

Mais j’aime bien le bruit qu’ils font en résonnant sur le sol Faute d’en trouver l’auteur, elle s’était approprié le petit carnet et le complétait à sa guise. Elle aimait bien le feuilleter rapidement et voir son écriture se mélanger à celle de son premier auteur dans un ballet de petites phrases sans queue ni tête.

Un cheval s’approcha d’elle et la fixa de ses grands yeux sombres. Ils s’observèrent un long moment. On aurait dit qu’il essayait de lui dire quelque chose sous ses longs cils recourbés.

 

J’aime bien le vent qui soulève doucement leur crinière

J’aime bien le bruit de leurs molaires qui s’entrechoquent sur le grain

 

Une caresse au creux du ventre, comme le frôlement d’une aile de papillon, déposa un sourire sur son visage. Juliette posa une main sur son abdomen déjà rond. À l’intérieur, le bébé s’étirait et lui faisait signe. Elle lui décrivit à voix basse ce qu’elle avait sous les yeux, lui promettant un tour de poney un jour prochain. Enfin, quand il aurait fini de fabriquer ses orteils.

Ils allaient être heureux tous les deux. Ils n’avaient besoin de personne. Ni d’un père, ni de grands-parents, ni d’une famille de sang. Juliette eut une pensée pour Nour. Elle lui en voulait d’être partie ainsi, sans même un mot pour elle. C’était la vie. On tentait de se convaincre qu’on était entouré. Mais les épreuves de la vie se vivaient seul. Même Mamino, qui pourtant l’aimait comme sa fille, n’avait rien pu faire pour la consoler de son départ. Mamino était partie, la laissant sans personne avec qui partager son chagrin.

Une coccinelle se déposa sur la cuisse de Juliette et chassa ces pensées négatives. L’insecte remonta à petits pas jusqu’à son genou et s’arrêta, comme pour profiter de la vue. Quelques chevaux, sellés et coiffés, s’apprêtaient à rejoindre les cours.

 

Paulette et Monsieur Georges se retrouvèrent seuls. − Alors on joue ? demanda Monsieur Georges dans un sourire.

Paulette haussa les épaules. Depuis ce matin, ses jambes la portaient sans que son esprit puisse dire où elles allaient. Une vague grise et gluante l’avait recouverte, la laissant poisseuse et immobile. Sa vie comme cette journée trainait en longueur, mauvais repas de famille dont on attend qu’il se termine, le ventre au bord des lèvres, un dimanche de novembre.

− Je vous laisse jouer Monsieur Georges. Vous savez bien que je n’y comprends rien, répondit-elle, agacée.

Elle espérait qu’ils rentreraient bientôt. Elle avait du sable dans ses chaussures, la chaleur l’incommodait ; elle n’aspirait qu’à retrouver la solitude de sa chambre.

− Allez, à d’autres Madame Paulette ! Venez par là, je vais vous montrer.

Elle le suivit de mauvaise grâce, davantage pour échapper au soleil que par intérêt. Monsieur Georges, volubile, se réjouissait d’être là. Il l’attira vers le rond de présentation. Des chevaux tournaient dans le manège, un jockey sur le dos, guidés par leur entraîneur.

− Ça, c’est le paddock. C’est un moment important où l’on peut observer les chevaux et leur allure.

Il jeta un œil à son journal avant de pointer un gringalet en rayures jaunes perché sur sa monture.

− Lui, c’est Langelin. Je le suis depuis un moment. Un vrai crack ! Le genre de jockeys comme on n’en voit pas tous les jours.

Paulette n’écoutait pas. Ces chevaux lui faisaient de la peine. On les stressait, on les affublait de cagoules de super héros et d’œillères, on les privait d’herbe fraîche et de grand air, et on les enfermait dans des boites. Où finissaient-ils ? Que devenaient-ils le jour où ils commençaient à ralentir ? Quand leurs genoux faiblissaient ou que l’âge les prenait par surprise ? Est-ce qu’on leur offrait enfin un pâturage vert où s’abandonner à vivre ? Ou finissaient-ils écartelés sur un crochet de boucher pour nourrir ceux qu’ils avaient enrichi ?

Sa tête tournait. Elle s’agrippa à la barrière. Monsieur Georges, tout à ses explications, n’avait d’yeux que pour la ronde silencieuse qui se déroulait à quelques mètres d’eux.

Un homme en gilet jaune les dépassa, équipé d’un piquet métallique. − Ça, c’est la personne qui va déterminer l’état du terrain. Venez, on va le suivre au champ.

Ils approchèrent bientôt des haies derrière lesquelles se déroulait la piste. L’homme au gilet fit un signe : le terrain était bon et souple. Monsieur Georges griffonna sur son papier.

Paulette l’observait. Il avait l’air encore jeune sous ses cheveux blancs. Les yeux rieurs et le sourire éclatant. Elle se demanda ce qu’aurait été sa vie si elle avait rencontré quelqu’un comme Monsieur Georges quand tout était encore à écrire. Se seraient-ils aimés ? L’aurait-il trouvée belle en son temps ? Aurait-elle fini par le haïr comme elle avait haï son mari ?

Monsieur Georges tendit quelques billets à l’agent derrière la vitre.

− Je mise pour vous aussi, Madame Paulette. Queen Birdie est inédite, mais elle a de l’allure ! C’est sa première course, un peu comme vous. Elle devrait vous porter chance ! Quant à moi, je mise tout sur Sinbad !

La chance était avec lui, ça ne faisait aucun doute. Avec Paulette à ses côtés, il se sentait invincible.

Ils s’assirent dans les gradins. Monsieur Georges, le cou tendu vers la piste, ne s’arrêtait plus de parler. Il lui montrait chaque cheval, lui détaillait son histoire, ses points forts et les enjeux de la course. Mais en lieu et place des chevaux, Paulette ne voyait que des points noirs qui devinrent bientôt des mouches. Celles-ci se mirent à danser devant ses yeux. Soudain, une cloche retentit et les stalles s’ouvrirent brutalement. Les chevaux partirent en trombe. Le champ résonna du bruit de leurs sabots, comme un troupeau de gnous surpris par l’orage. Monsieur Georges s’immobilisa. Une casaque rouge s’élança en tête du peloton, bientôt rejointe par Queen Birdie dans un fracas de sabots, laissant Sinbad à la traîne. Les jockeys tendus dans l’effort sursautaient sur leur monture. Paulette ferma les yeux. Les purs sangs entraient dans la dernière ligne droite. Les cravaches s’abattirent sur les croupes. Un fil de fer brulant lui perfora le crâne. Tout juste perçut-elle le frôlement de Monsieur Georges quand il bondit de son siège. Sinbad s’anima, comme porté par le vent. Il remonta le groupe en un éclair. Des cris s’élevèrent des gradins. Emporté à toute allure, son jockey retint sa respiration. Paulette sentit son corps l’abandonner. Sinbad et Queen Birdie franchirent la ligne en tête. Celle de Paulette partit en avant. Des hurlements lui parvinrent dans un écho étouffé. Quelque part, une voix lança « Dead-head ! ». Paulette eut un dernier regard pour Monsieur Georges avant que la pénombre ne l’avale toute entière.

 

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34

 

Le médecin ferma la porte de la chambre derrière lui.

Dans le couloir, inquiets, Monsieur Georges, Juliette et Monsieur Yvon attendaient son verdict.

− Alors Docteur ? demanda Monsieur Yvon, la voix enrouée.

− Son état est stationnaire. Il va lui falloir du repos pour commencer, et très probablement des soins intensifs. Nous allons lui faire des examens demain.

Monsieur Georges s’avança ; il tordait sa casquette entre ses mains.

− Mais est-ce que… est-ce qu’elle va vivre ?

− Elle est en vie, c’est déjà une chose. Pour le reste, je ne peux pas vous en dire davantage tant que nous n’aurons pas les résultats. Une infirmière apparut dans le couloir et héla le docteur. Lui et sa poche remplie de stylos disparurent rapidement dans un salut fugace.

 

Monsieur Yvon se laissa tomber sur une chaise en plastique, son menton affalé sur sa poitrine. Monsieur Georges, les sourcils inquiets, cherchait en vain quelque signe d’espoir dans ces couloirs blafards qui sentaient le désinfectant. Il saisit au hasard un prospectus posé sur une table et feignit de se plonger dans sa lecture.

Juliette frappa à la porte avant d’abaisser lentement la clenche. Elle entra à pas feutrés dans la chambre. Le lit était éclairé par une veilleuse. Paulette, étendue dans son lit, respirait lentement. Son petit corps frêle disparaissait derrière une farandole de fils, de tubes et d’électrodes. Son visage était paisible, ses mains posées à plat sur le drap rose.

− Madame Paulette… C’est Juliette.

Elle chuchotait.

− Madame Paulette, on est là vous savez. N’ayez pas peur.

Elle s’assit à demi sur le bord du lit.

− Le docteur dit que vous allez vous remettre très vite. Et puis quand vous reviendrez, on sera là pour prendre soin de vous. Vous serez sur pied bien vite, hein, Madame Paulette ?

Un sanglot se coinça dans sa gorge. Elle déglutit et posa sa main sur celle de la vieille dame. Elle lui parut soudain très fragile. Des tuyaux perçaient son avant-bras, déjà assombris d’un hématome. Elle n’avait jamais remarqué combien son poignet était fin. Elle caressa doucement ses cheveux blancs, doux comme de la soie. Puis elle se leva et sortit sans un mot. Une fois dehors, elle fondit en larmes au creux de l’épaule de Monsieur Yvon.

− Allez, venez Juliette. Il faut vous ménager…

Le patron fit un petit signe de tête à Monsieur Georges, lui signifiant qu’ils se retiraient. Lui allait rester un peu. Comme vous voudrez, lui répondirent les épaules de Monsieur Yvon. Ils se saluèrent d’une accolade bienveillante.

 

Lorsque Paulette ouvrit les yeux, elle mit du temps à comprendre où elle était. Quelle heure était-il ? Son dernier souvenir incluait des chevaux et des cris. Soudain, tout lui revint. Sinbad et Queen Birdie, les stalles et les cravaches, les cris et puis… Elle tourna la tête : près du lit, abandonné dans un fauteuil, Monsieur Georges dormait. Elle se figea. Que faisait-il là ? Était-ce bien elle qu’il veillait ainsi ?

Elle avisa un plateau-repas qui patientait sur le coin d’une desserte médicale. Elle avait la bouche sèche ; elle tendit le bras pour saisir la carafe. Un yaourt se renversa dans un tintement de verre. Elle suspendit son geste en vol. Monsieur Georges ne réagit pas. Elle respira à nouveau et porta silencieusement le verre à ses lèvres. Mais à peine eut-elle le temps d’avaler quelques gorgées d’eau que Monsieur Georges s’agita sur sa chaise. Il ouvrit les yeux.

Paulette reposa brusquement sa tête sur l’oreiller, les yeux clos. Elle se sentait très mal à l’aise et incapable d’affronter le regard du vieil homme. Elle les maudit, elle et lui. Elle pour le triste portrait qu’elle lui offrait ce soir, les cheveux aplatis par l’oreiller, étendue dans un lit, nue sous cette blouse informe, molle et légumineuse, nourrie par une seringue. Lui pour son manque de savoir-vivre. Ne pouvait-on même plus mourir tranquille, avec pudeur, dans l’intimité de soi-même ?

Depuis son fauteuil, Monsieur Georges, les yeux encore pleins de sommeil l’observait dormir. Déjà trois heures qu’il la veillait. Il s’était fait surprendre par la fatigue. Elle était belle dans son lit blanc, ses cheveux fins dispersés sur l’oreiller. Un bout de lui se serait même aventuré à être heureux de ce moment partagé, dans l’intimité de la nuit. Mais à l’intérieur, il tremblait de peur. Il ne pouvait toujours pas y croire. Paulette ne pouvait pas être malade ! Elle était bien trop forte pour ça ! Et puis de quelle maladie parlait-on d’abord ? Peut-être était-ce juste un coup de chaud provoqué par l’émotion du champ de courses ? Ou bien la fatigue du voyage ? Il lui sembla se rappeler que Paulette souffrait d’insomnies. Il soupira. Comment n’avait-il pu se rendre compte de rien ? Même Monsieur Yvon n’avait pas semblé surpris. Il s’en voulut terriblement.

Il tourna son visage vers le moniteur cardiaque. Le bip rassurant lui parut soudain plein de poésie. Comme si Paulette lui parlait de l’intérieur et lui ouvrait son cœur. Bip, bip, bip, bip… Le métronome régulier résonnait dans la petite chambre, à peine troublé par l’écoulement discret du goutte-à-goutte.

Monsieur Georges leva une main qu’il approcha du lit avant de la reposer sur ses genoux. Il n’osait pas. Il gratta quelques grains de sable oubliés dans les plis de son pantalon. Et si elle se réveillait ? Il l’observa avec tendresse. Il tentait de mémoriser les petits détails de son apparence que le mouvement perpétuel de la vieille dame ne laissait pas saisir. Un grain de beauté au coin de l’œil. Des lèvres fines. L’ourlet de son oreille. Et puis là, près de la tempe, cette petite cicatrice, vestige d’une varicelle d’enfant. Il songea avec nostalgie que le corps restait un allié solide quand les souvenirs s’effaçaient peu à peu des mémoires fragiles.

Que dirait le docteur aux stylos demain ? Les prendrait-il à part avec son air grave, pressé de leur annoncer le pire ? Combien de jours, d’heures, le sablier de Paulette lui offrirait-il encore ? Quand les Parques abattraient-elles leurs ciseaux monstrueux sur le fil de la vieille dame ?

Il s’essuya les yeux. Puis il se leva, et se pencha lentement jusqu’à ce que ses lèvres rejoignent le front de Paulette. Sa bouche s’attarda un moment sur cette peau fine et parcheminée. Elle était fraîche et sentait bon la fleur d’oranger. Une rougeur courut jusqu’aux oreilles du vieil homme. Derrière le lit, le bip du moniteur s’accéléra sensiblement.

Paulette, qui pressait ses paupières de peur qu’elles ne s’ouvrent, songea alors que tout n’était pas perdu. Qu’elle allait sortir de cet hôpital la tête haute et les jambes solides. Que les examens, elle les passerait haut la main. Et que ce n’était pas un crabe malveillant qui allait avoir raison d’elle, et encore moins de ces papillons colorés qui prenaient leur envol, là, juste derrière son nombril.

 

Quelques heures plus tard, quand l’infirmière de nuit entra dans la chambre pour prendre son tour de garde, elle trouva deux tourtereaux endormis l’un près de l’autre. Monsieur Georges, la main dans celle de Paulette, leurs cheveux blancs mêlés dans une étreinte pudique.

 

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35

 

On ne peut pas vivre avec des fantômes.

C’est en tous cas ce dont Paulette avait convaincu Juliette.

À leur retour de Normandie, encore sous le choc de l’hospitalisation de la vieille dame, Juliette s’était donc résolue à remettre le carnet là où elle l’avait trouvé. Elle avait d’autres soucis que de courir après son auteur. Hyppolyte était passé plusieurs fois à la Laverie des Petits Carreaux en éclaireur, mais aucun Antoine n’était à signaler. Juliette s’était dit qu’il s’agissait d’un signe : il était temps de passer à autre chose. Et puis un bout d’elle-même n’était plus vraiment sûr de vouloir faire sa connaissance. La vie était parfois décevante et mieux valait se prémunir de ses coups bas. Elle avait donc reposé le carnet dans le rayon oublié de la bibliothèque où elle l’avait ouvert la première fois. Peut-être son propriétaire viendrait le récupérer. Ou peut-être pas. Cela n’était plus son problème.

Enfin, à ce qu’elle prétendait.

Quelques semaines plus tard, alors que Paulette et Nour lui manquaient terriblement, fatiguée par le service et son ventre de plus en plus rond, Juliette vint prendre des forces au milieu des livres. Sans bien qu’elle sache pourquoi, ses pas la ramenèrent devant ce même rayonnage de la bibliothèque. Le cahier y était toujours, comme un animal qu’on aurait accroché à un arbre à l’occasion d’un départ en vacances. Il semblait seul, si fin et si étroit en comparaison des pavés prétentieux qui l’entouraient.

Juliette avait hésité longuement. Puis soudain, prise de compassion, elle l’avait ouvert. Juste pour lui dire de ne pas s’inquiéter. Son propriétaire reviendrait bientôt le chercher. Peut-être était-il parti en vacances, peut-être avait-il oublié où il l’avait laissé. Mais il reviendrait.

Elle feuilleta les pages qu’elle connaissait par cœur quand ses doigts s’arrêtèrent sur l’une d’elles. Face aux phrases qu’elle avait ajoutées elle-même quelques semaines plus tôt, de nouvelles y étaient apparues. Juliette écarquilla les yeux. C’était impossible. Se pourrait-elle qu’elle n’ait pas tout lu ? Juliette se laissa tomber par terre, s’adossa au rayonnage et lut avec avidité ces nouvelles maximes tout en retenant son souffle. L’écriture était toujours la même, un peu bancale et irrégulière. En y regardant de plus près, Juliette réalisa que leurs mots se répondaient.

 

Quand Juliette avait écrit :

 

J’aime bien glisser mes pieds dans le sable

 

Juste en face avait été ajouté :

 

Mais j’aime pas avoir du sable dans mes chaussures

 

Lorsqu’elle notait sur la page de gauche :

 

J’aime bien le bruit des glaçons qui tombent dans un verre

 

Lui complétait sur la page de droite :

 

Mais j’aime pas celui des glaçons qu’on croque avec les dents

 

Elle tenta de regarder cela avec détachement — pourtant il était difficile de n’y voir qu’une coïncidence.

 

J’aime bien l’idée que quelque part existe un monde identique au nôtre

 

Mais j’aime pas l’idée qu’on mourra avant d’en avoir la preuve

 

J’aime bien le mot « bicyclette »

J’aime pas le mot « vélo »

 

J’aimerais savoir d’où on vient

J’aimerais savoir où l’on va Juliette tressaillit. Elle se redressa et leva la tête pour vérifier que personne ne l’observait. L’allée était déserte et la bibliothèque silencieuse. Tout juste entendait-on au loin la préposée mettre à jour ses fiches sur son ordinateur.

Cette petite phrase lui était-elle destinée ?

 

J’aimerais savoir où l’on va

 

Elle tourna la page. Un marque-page s’échappa du carnet et glissa sur ses genoux. Elle ramassa le petit rectangle de cuir du bout des doigts. Dessus était écrit au feutre noir :

Vous rencontrer ?

Le cœur de Juliette s’accéléra. Elle referma le carnet d’un coup sec en prenant soin d’y laisser le marque-page. Puis elle replaça le tout à l’endroit même où elle l’avait trouvé.

 

En enfourchant sa bicyclette d’un mouvement un peu alourdi, elle regretta que Nour ne l’attende pas à l’auberge. Elle aurait déposé ses craintes, ses peines et ses questionnements sur la table, en vrac, au milieu d’une feuille de papier journal. Ensemble, elles auraient trouvé des réponses, cachées dans les gousses des petits pois, sous les robes des salades, au cœur des oignons. Elles auraient tranché ces racines qui l’enserraient aux chevilles, l’empêchant de grandir et de reprendre son souffle. Et puis sous des épluchures sales, elles auraient mis au jour la Juliette qui peinait encore à prendre son envol, dissimulée derrière des oripeaux affreux, chargés de la protéger de cette grande folle qu’on appelait la vie.

Continuer : partie 2 sur 3