Le bonheur n'a pas de rides

Anne-Gaëlle Huon · Chapitre 2 sur 11

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Le bonheur n'a pas de rides

Chapitre 2

On s’défonce on y va pas besoin d’beaujolais

Quand on a du bourbon

 

C’est peut-être pas la vraie de vraie

La java de Broadway [2]

 

−… Oui, mais c’est elle qui plaît…

Monsieur Yvon claqua des doigts devant le nez de Paulette. Elle lui fit de gros yeux offensés.

− C’est peut-être pas la vraie de vraiiie, la java de Broadwaaaay… Oui, mais c’est elle qui plaît !

La bonne humeur de Monsieur Yvon était contagieuse. Paulette se dérida doucement et consentit à hocher la tête en rythme. Monsieur Yvon sourit et se mit à taper sur sa cuisse comme sur une grosse caisse.

− C’est peut-être pas les vraies de vraiiiiies, les nanas de Broaaaadwaaay…

Paulette laissa échapper un sourire à le voir ainsi se déhancher, le ventre coincé derrière le volant de la petite guimbarde. Monsieur Yvon chantait faux, mais il y mettait du cœur.

− Allez Madame Paulette, à vous !

− C’est peut-être pas la vraiiiiie… lâcha-t-elle de cette voix fluette propre aux personnes âgées.

− Plus fort !

− Oh Monsieur Yvon, je vous en prie !

− Oui, mais c’est elle qui plaaaaaît !

Monsieur Yvon leva les mains pour mimer un joueur de saxophone ; Paulette rattrapa le volant alors que la 4L partait dans une embardée.

– Monsieur Yvon !

Cette chanson rappelait à Paulette l’histoire malheureuse de Monsieur Georges. Pauvre homme, pensa-t-elle.

 

La veille au soir, elle relisait l’une de ses lettres. Elle était arrivée à la conclusion quasi certaine que ces courriers n’avaient jamais eu de réponse. Et ce pour deux raisons probables : soit elles n’étaient jamais parvenues à New York, soit elles étaient tombées dans de mauvaises mains. Dans sa correspondance, Monsieur Georges évoquait souvent un homme, un danseur qui accompagnait Gloria, semblait-il. L’homme devait avoir une emprise très forte sur la jeune femme. Était-ce lui qui avait mis un terme à cette amourette entre la grande Gloria et le jeune français que devait être alors Monsieur Georges ?

Paulette n’aimait pas les romans à l’eau de rose, mais elle devait bien avouer que cette correspondance la passionnait. Ces lettres avaient été écrites pendant plusieurs mois par un homme qui attendait chaque jour une réponse et n’en reçu aucune. En tous cas, c’est ce qui lui semblait. Une des lettres l’avait particulièrement touchée.

 

Le Havre, le 4 juillet 1953

 

Gloria,

 

Je voudrais avoir le courage de te dire que ce sont mes derniers mots. Pourtant, je me connais trop bien pour savoir que je continuerai de t’aimer tant que je vivrai.

Je t’ai attendu toute la journée hier au port. J’ai regardé les passagers descendre un à un, espérant voir ton doux visage apparaître enfin. Quelle robe allais-tu porter ? Sans doute la jaune à dentelle qui me fait penser à un tournesol. Le paquebot a poussé son cri de brume en entrant dans le port. Ce monstre qui fendait la mer, comme je le jalousais, lui qui quelques minutes encore, t’avait pour lui seul. Il consentit enfin à s’amarrer et à dérouler ses langues métalliques d’où s’échappait déjà un flot de passagers. J’observais chaque chapeau, chaque toilette, chaque sourire. Mes yeux filaient à toute allure d’un visage à l’autre, anxieux déjà à l’idée de te perdre avant même de t’avoir retrouvée.

Les Premières Classes ont bientôt fini de débarquer sans aucun signe de toi. Mon cœur battait la chamade. Ne me demande pas quel temps il faisait, ce que j’avais mangé le matin ou si l’odeur du mazout me soulevait le cœur. Tout ce dont je me souviens c’est qu’il battait tellement fort que j’en avais mal à la poitrine.

J’ai attendu que les Secondes Classes vident le navire — peut-être aurais-tu sympathisé avec l’une d’elles et choisi de changer de pont ? Quand les matelots ont entrepris de décharger les malles, j’ai eu comme un mauvais pressentiment. J’ai donné 20 francs à un homme qui m’a laissé monter à bord. J’ai fouillé chaque cabine, chaque couloir, chaque pont et chaque recoin. Mais tu n’étais pas à bord n’est-ce pas ?

J’ai montré la petite photo que j’ai toujours sur moi à tous les gens que j’ai rencontrés. Aucun ne se souvenait avoir vu ton visage. Et puis la nuit est tombée. Un des marins s’est approché de moi et m’a dit « Ah ! Les femmes hein ! » avant de m’abandonner sur le quai.

Il est près de minuit. Je me retrouve seul dans la chambre que j’avais louée pour nos retrouvailles.

Le champagne a pris chaud. Le petit couvert dressé pour nous deux fait peine à voir.

Ah, les femmes, hein ?

Gloria, ce soir j’éprouve de la colère. Une colère sourde qui me vrille les tympans et me cisaille les entrailles.

Pourquoi ?

Pourquoi n’es-tu pas montée à bord de ce fichu navire ? Après ces moments qu’on a passés ensemble, ces promesses et ces rêves ? Il y a tout ici pour toi ! J’ai de l’argent, de l’amour à ne plus savoir qu’en faire. Nous aurions un grand appartement, près des Champs-Elysées. Tu pourrais danser autant que tu le souhaites la journée, et le soir nous irions souper dans les meilleurs restaurants. Toi, moi, et Paris.

Ah ! Mon chagrin me submerge et prend le relais de la colère. Écris-moi Gloria. Réponds-moi. Quant à moi, je ne sais plus quoi te dire.

 

La voix sympathique de l’animateur radio sortit Paulette de ses songes. Monsieur Yvon ouvrit la fenêtre d’un vigoureux mouvement du coude. Un parfum de jeunes fleurs et d’herbe coupée entra, mêlé à une brise bienvenue.

− Oh ! Écoutez ça ! s’exclama Monsieur Yvon.

Paulette sursauta. Il monta le volume un peu davantage.