Le capitaine Richard

Alexandre Dumas · Chapitre 4 sur 5

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Le capitaine Richard

Chapitre XIX

 

Lieschen Waldeck

 

À cette même heure où Napoléon touchait le sol dévorant de l’exil, – dans la petite ville de Wolfach, cachée au fond d’une des vallées les plus pittoresques du grand-duché de Bade, une jeune fille de seize ans, comme la Marguerite de Gœthe, laissait son rouet s’arrêter et, les bras tombants, la tête appuyée à la muraille et les yeux levés au ciel, murmurait cette chanson si connue en Allemagne :

 

Rien ne console

De son adieu ;

Je deviens folle,

Mon Dieu ! Mon Dieu !

 

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Mon âme est vide,

Mon cœur est sourd ;

J’ai l’œil livide

Et le front lourd.

 

Ma pauvre tête

Est à l’envers ;

Adieu la fête

De l’univers !

 

En sa présence,

Le monde est beau ;

En son absence,

C’est un tombeau !

 

À la fenêtre,

Son œil distrait

Me voit paraître

Dès qu’il paraît.

 

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Sa voix m’emporte

Dedans, dehors ;

Qu’il entre ou sorte,

J’entre ou je sors.

 

Arrivée là de sa chanson, la jeune fille était si absorbée dans sa pensée, qu’elle n’entendit point la porte donnant sur une cour intérieure s’ouvrir, et qu’elle ne vit point entrer, ou plutôt s’arrêter sur le seuil de cette porte, un jeune homme de vingt-neuf à trente ans, vêtu du costume des paysans de Westphalie.

Nous disons vêtu du costume, car, en regardant de près ce jeune homme, on retrouvait en lui, malgré son effort pour le cacher, une certaine allure militaire indiquant que l’habit d’officier était le seul qui pût bien aller à cette taille à la fois souple et décidée.

Quant au visage, il était beau et mâle à la fois, l’œil était bleu foncé, vif, hardi ; les cheveux étaient d’un blond presque châtain, les dents

 

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superbes.

La jeune fille, qui ne s’était pas aperçue de son arrivée, continua :

 

Joyeuse ou sombre,

Selon sa loi,

Je suis son ombre,

Et non plus moi.

 

Rien ne console

De son adieu ;

Je deviens folle,

Mon Dieu ! mon Dieu !

 

L’accent de la jeune fille, à mesure qu’avançait la chanson, devenait si triste, nous dirons presque si douloureux, que le jeune homme n’eut pas le courage d’écouter les trois ou quatre couplets qui restaient encore à chanter, et que, s’approchant vivement :

 

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– Lieschen ! dit-il.

La jeune fille tressaillit, se retourna, distingua le jeune homme à travers l’obscurité qu’elle avait laissée venir sans allumer la lampe au triple bec de cuivre préparée sur le bahut de chêne, et, d’une voix presque effrayée :

– C’est vous ! dit-elle.

– Oui ; quelle triste et mélancolique chanson chantez-vous donc là ?

– Vous ne la connaissez pas ?

– Non, répondit le jeune homme.

– On voit bien que vous êtes Français !

– À quoi ? à la manière dont je prononce l’allemand ? Vous m’inquiétez un peu, Lieschen, en me disant cela.

– Oh ! non, vous parlez l’allemand comme un Saxon. Je dis que l’on voit que vous êtes Français parce que, chez nous autres Allemands, cette chanson est populaire et qu’il n’y a pas, du Rhin au Danube, de Kehl à Vienne, une jeune fille qui ne la chante ; c’est la Marguerite au rouet de notre grand poète Gœthe.

 

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– Oui, je sais cela, dit le jeune homme en souriant ; en voici la preuve.

Et, dans le plus pur saxon, comme disait le jeune fille, il répéta les quatre premiers vers de la mélancolique chanson.

– Alors, que me disiez-vous ?

– Eh ! mon Dieu, je vous disais : « Parlez, Lieschen ! le son de votre voix me réjouit ! » comme je dis à un oiseau : « Chante, oiseau ! j’aime à t’entendre chanter ! »

– Eh bien, maintenant, j’ai parlé.

– Oui, c’est à moi de parler à mon tour.

Il s’approcha de la jeune fille et, lui tendant la main :

– Adieu ! dit-il.

– Comment, adieu ? s’écria-t-elle.

– Lieschen, il faut que je parte, que je quitte Wolfach, que je m’enfonce plus avant dans l’Allemagne.

– Courez-vous quelque nouveau danger ?

– Le danger que court un proscrit : d’être

 

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arrêté ; celui que court un condamné à mort : d’être fusillé.

Puis, d’un air qui indiquait l’homme familiarisé avec tous les dangers, même avec celui-là :

– Voilà tout, ajouta-t-il.

– Oh ! mon Dieu ! dit la jeune fille en joignant les mains, je ne puis me figurer cela.

– C’est pourtant le premier mot que je vous ai dit, il y a trois jours, à cette même place, en entrant par cette même porte que le hasard – non, je me troupe, Lieschen ! –, que la Providence ouvrait devant moi : c’est pourtant le premier mot que je vous ai dit : « J’ai faim, j’ai soif, je suis proscrit. »

– Mais, avant-hier, ne m’avez-vous pas dit aussi que vous aviez trouvé une retraite sûre ?

– Lieschen, en vous quittant, il faut que je vous fasse un aveu : cette retraite, c’est votre maison même.

La jeune fille regarda le jeune homme avec effroi.

 

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– Notre maison même ? s’écria-t-elle ; vous êtes caché dans la maison de mon père, sans la permission de mon père ?

– Rassurez-vous, Lieschen, dit le jeune homme : cette maison, je vais la quitter ; mais laissez-moi vous dire auparavant comment je suis entré et qui vous avez reçu.

La jeune fille repoussa son rouet du pied, appuya ses mains sur ses deux genoux et regarda le proscrit d’un œil à la fois amical et inquiet.

– J’étais à l’île d’Elbe avec Napoléon, il m’envoya en France pour préparer son retour : je me suis mis en communication avec le colonel Labédoyère et le maréchal Ney. Tous deux sont fusillés ; je suis condamné comme eux ; mais, plus heureux qu’eux, prévenu à temps que j’allais être arrêté, je m’enfuis à Strasbourg, mon pays natal, où, pendant près d’un mois, je restai caché chez un ami. Il y a quatre jours, averti que ma retraite était découverte, je sautai du haut en bas des remparts, je traversai le Rhin à la nage et me trouvai dans le grand-duché de Bade. Je marchai tout le jour par des chemins détournés, familiers à

 

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mon enfance, et j’arrivai à Wolfach. Mon intention était d’entrer plus avant en Allemagne, où j’ai une mission sacrée à remplir ; mais je vous rencontrai, Lieschen – que voulez-vous ! l’homme n’est pas maître de sa destinée – je vous rencontrai et, au risque de ce qui pouvait m’arriver, je restai.

– Je vous avais cru parti. Quand je vous revis le lendemain, je fus heureuse de vous revoir et ne vous demandai point pourquoi vous étiez resté.

– Pourquoi j’étais resté, dit le jeune homme en couvrant d’un ardent regard la chaste enfant qui lui avouait avec tant de naïveté le plaisir qu’elle avait eu à le revoir ; pourquoi je suis resté ? Je vais vous le dire. Ce hangar sombre qui est dans la cour conduit, par une échelle, à un petit grenier abandonné ; c’est là que je m’étais réfugié en vous quittant. Les mansardes de ce grenier donnent sur vos fenêtres : j’avais attendu la nuit, j’allais partir, je jetais seulement un dernier regard vers vous, je vous envoyais seulement un dernier adieu, quand tout à coup votre fenêtre s’ouvrit et vous parûtes à votre fenêtre... Je n’ai

 

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pas besoin de vous dire que vous êtes belle, Lieschen ; mais, placée comme vous l’étiez alors sous un rayon de lune, vous étiez ravissante !

Lieschen murmura quelques paroles inintelligibles, rougit et baissa les yeux dans l’obscurité.

Le jeune homme continua :

– Vous teniez à la main un bouquet de roses ; je ne sais quel sentiment intérieur vous animait et, plus encore, quel rayon de l’âme illuminait votre visage ; mais, les yeux fixés sur la route que j’eusse dû suivre si je n’étais pas resté, vous effeuillâtes ces dernières feuilles de l’automne, pâles comme les jours sans soleil pendant lesquels elles sont nées, vous les effeuillâtes dans la direction de cette forêt Noire où vous me croyiez déjà...

– Je les effeuillais au vent, sans leur donner de direction, répondit Lieschen ; le vent les porta où il allait lui-même.

– Eh bien, alors, soit ! le vent venait de France : c’était un vent ami ! Vous demeurâtes

 

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ainsi longtemps à votre fenêtre, et moi, je passai tout ce temps à vous regarder ; puis, lorsque enfin votre fenêtre se referma, j’avais les pieds liés, je ne me sentais plus le courage de partir.

– Et cependant vous partez aujourd’hui ? dit Lieschen avec un soupir.

– Écoutez, répondit le proscrit ; aujourd’hui, j’ai vu rôder dans la ville des gendarmes français ; ils se sont mis en communication avec ceux du grand-duc et je ne doute pas qu’à l’heure qu’il est, les uns et les autres ne soient à ma poursuite.

– Mon Dieu ! que faire ? s’écria la jeune fille.

– Oh ! pour moi, peu m’importerait, chère Lieschen, dit le jeune homme ; mais la découverte d’un conspirateur français dans votre maison compromettrait votre père, vous surtout, qui sur la prière que je vous en ai faite, m’avez gardé le secret.

– Cette prière, c’est bien plutôt moi qui l’ai faite que vous même ; ce secret, je vous l’ai gardé d’autant plus volontiers que mon père – je ne sais

 

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pourquoi, lui si bon, si chrétien, si miséricordieux –, que mon père a voué une haine implacable aux Français : dix fois, j’ai remarqué qu’à la simple vue d’un de vos compatriotes, il tressaillait et pâlissait ! Et cependant, si vous trouvez plus de sûreté à rester ici qu’à fuir, restez.

– Lieschen ! chère Lieschen !

– La vie d’un homme est une chose si précieuse aux yeux du Seigneur, que le Seigneur, je l’espère, me pardonnera ce que j’ai fait.

– Vous êtes un ange, Lieschen ! dit le jeune homme ; et ce n’est pas seulement le danger que je cours qui m’éloigne de vous ; mais j’ai, je vous l’ai dit, une pieuse mission à remplir. Je vais en Bavière.

– En Bavière ? dit la jeune fille en levant les yeux.

– Oui, à la recherche d’une jeune fille belle comme vous, Lieschen, mais qui fut moins heureuse que vous... Cette mission accomplie, je serai libre, et, quel que soit le danger que je coure en demeurant sur les frontières de France, oh ! je

 

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vous jure que je reviendrai !

– Quand cela ? demanda Lieschen.

– Quand ? Je ne sais pas ; mais je vous demande trois mois.

– Oh ! trois mois ! s’écria Lieschen joyeuse.

– Dans trois mois, si vous me revoyez, Lieschen, me promettez-vous de me reconnaître ?

– Vous ne mettez pas ma mémoire à une grande épreuve, monsieur, et j’ai l’habitude de garder plus de trois mois le souvenir de mes amis.

En ce moment, sept heures sonnèrent.

Le jeune officier compta l’une après l’autre les sept vibrations de la cloche.

– Sept heures, murmura la jeune fille ; mon père est parti ce matin pour Ettenheim et ne peut tarder à rentrer.

– Oui, reprit le proscrit ; et d’ailleurs, moi aussi, il faut que je parte.

Et il alla vers la fenêtre ouverte, regardant à l’horizon.

– Vous savez le chemin que vous devez suivre

 

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pour partir ? demanda timidement Lieschen.

– Oui, répondit le jeune homme ; mais je ne regarde pas le chemin que je dois suivre pour m’en aller ; je regarde le chemin que j’ai suivi pour venir !

– Pauvre exilé ! je comprends, Wolfach touche encore à la France, et chaque pas que vous allez faire...

– Va m’éloigner d’elle et de vous, Lieschen ; c’est cela.

Puis, continuant avec un sentiment de profonde mélancolie :

– C’est étrange ! dit-il, ma vie s’est passée hors de la France ; je n’y ai mis le pied de temps en temps que comme, de temps en temps, le marin dont l’existence s’écoule entre le ciel et l’eau met le pied sur une île devant laquelle il passe ; de douze à quinze ans, j’ai été en Italie ; de quinze à vingt, dans le Tyrol et en Allemagne ; de vingt à vingt-cinq, en Illyrie, en Autriche, en Bohême ; de vingt-cinq à vingt-sept, en Pologne et en Russie ; jamais, pour me rendre dans aucun

 

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des pays que je viens de nommer, je n’ai regretté de m’éloigner de la frontière de France : je suivais mon drapeau et, l’œil sur son aigle aux ailes déployées, j’allais où il allait ! Eh bien, aujourd’hui, mon cœur se déchire à l’idée de quitter cette France ! jamais elle ne m’a paru si chère. Tenez, c’est une folie, Lieschen, et pourtant, croyez-moi, je donnerais un an de ma vie avec votre amour, dix ans de ma vie si vous ne deviez pas m’aimer, pour voir encore une fois, à travers les brouillards du Rhin, la flèche du clocher de Strasbourg !

– Oui, ce serait la patrie !

– Vous ne vous figurez pas ce que c’est que cette idée, Lieschen ! Je suis seul au monde ; tout ce que j’aimais, père, mère, frère, tout cela est mort ; amour, vénération, dévouement, j’avais concentré sur un homme tous ces sentiments-là ; cet homme, il est tombé de si haut, qu’il ne m’a pas vu en tombant ! J’ai voulu le suivre à Sainte-Hélène comme je l’avais suivi à l’île d’Elbe : les Anglais m’ont repoussé ; je suis revenu en France : on m’y condamnait à mort. J’étais

 

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tellement las de tout que, quoique riche, comparativement du moins, peut-être me serais-je livré moi-même si, en me livrant, j’eusse eu cette consolation qu’un cœur me regretterait.

– Pas un ami ? demanda Lieschen.

– Mes amis, c’étaient mes compagnons d’armes : je les ai vus tomber autour de moi sur tous les champs de bataille de l’Europe ; ceux qui survivent, que sont-ils devenus ? Proscrits comme moi ! dispersés et errants dans ce monde qu’ils ont conquis !

Et le jeune homme haussa tristement les épaules.

– Pas un amour ? murmura Lieschen.

– Un amour ! savions-nous ce que c’était que cela, nous autres, voyageurs armés qui parcourions le monde au pas de course ; que le vent de la guerre chassait devant lui et à qui une voix toujours obéie sans réplique répétait incessamment : « Marche ! marche ! » C’est incroyable, mais c’est ainsi : je vais avoir trente ans, Lieschen ; eh bien, mon cœur, endurci à

 

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toutes les émotions terribles, est encore à naître aux émotions douces ; après avoir souffert comme un homme, je me sens capable d’aimer comme un enfant.

– Mon Dieu ! s’écria tout à coup la jeune fille, n’entendez-vous pas le bruit d’une voiture sur la grande route ?

– Oui, répondit le proscrit.

– C’est mon père qui revient d’Ettenheim.

– Ce qui veut dire qu’il faut que je parte ?

La jeune fille tendit la main à l’officier.

– Ami, dit-elle, croyez-le bien, ah ! du fond de mon cœur je voudrais pouvoir vous dire : « Restez ! »

Le jeune homme retint un instant dans les siennes la main qui lui était tendue.

– Lieschen, dit-il, oui, je vais partir ; mais, avant de partir, une grâce.

– Laquelle ?

– Ne me laissez point aller sans que j’emporte un souvenir de votre douce pitié pour moi !

 

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l’autre soir, j’eusse échangé chacun de mes jours contre une de ces feuilles de rose que vous jetiez au vent ; vous devez avoir sur vous – son parfum vient jusqu’à moi – un bouquet de violettes : donnez-le moi et je pars !

– Un bouquet de violettes ? répéta tristement Lieschen.

– Oui, ce sera un talisman qui me protégera dans ma fuite.

– Triste talisman, monsieur ! dit Lieschen ; ces violettes, dernières filles aussi de l’automne, comme ces roses dont vous parliez tout à l’heure, savez-vous où elles ont été cueillies ?

– Peu m’importe, puisque vous les avez touchées.

– Elles ont été cueillies dans le cimetière, continua la jeune fille, sur le tombeau de ma sœur, morte il y a... tenez, il y a juste aujourd’hui trois ans !... Au reste, tant que le froid ne les a pas tuées, pauvres fleurs de mort, je cueille chaque matin sur la même tombe un bouquet pareil dont le parfum m’enveloppe toute la journée : ce

 

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parfum, c’est pour moi comme une émanation de ma pauvre sœur !

– Pardon, je retire ma demande.

– Non, le voici... partez, maintenant !

– Merci, Lieschen ! merci ! je pars... je pars deux fois exilé : exilé loin de la France et exilé loin de vous ; mais je reviendrai... Ne m’oubliez pas dans vos prières, Lieschen !

– Hélas ! pour qui prierai-je ? Je ne sais pas même votre nom ?

– Priez pour le capitaine Richard.

– Oh ! mon père, mon père, là-bas sur la route... Partez ! partez !

Le jeune homme saisit la main de Lieschen, y appuya ses lèvres ardentes ; puis, s’élançant par une porte, tandis que l’autre s’ouvrait :

– Au revoir, Lieschen, dit-il ; il m’en coûterait trop de vous dire adieu.

Et il disparut.

 

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XX

 

Le pasteur Waldeck

 

La jeune fille resta seule et, pour la première fois de sa vie peut-être, ayant entendu le bruit des pas de son père, ne courut point au-devant de lui.

Au moment où le jeune homme avait disparu, elle avait senti ses forces lui manquer et elle était tombée sur une chaise qui se trouvait près de la petite porte par laquelle le fugitif venait de sortir.

Elle y était encore lorsque entra son père dans la chambre obscure et silencieuse.

Il semblait si étrange au vieillard de n’avoir pas vu venir sa fille à sa rencontre, ou tout au moins de ne pas la trouver l’attendant, qu’il s’arrêta après avoir fait quelques pas et la chercha dans les ténèbres.

Puis, au bout de quelques secondes, ne

 

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distinguant et n’entendant rien :

– Lieschen ! dit-il, moitié appelant, moitié interrogeant.

À son nom prononcé par la voix de son père, l’enfant sortit comme d’un songe et, s’élançant vers lui :

– Me voici, mon père, dit-elle.

– Viens donc ! dit le pasteur un peu étonné.

Et, ayant étendu la main dans la direction de la voix et, sous cette main, rencontré sa fille :

– Viens et embrasse-moi, répéta-t-il, une fois pour toi d’abord, puis une fois aussi pour celle qui n’est plus là...

La jeune fille jeta ses bras au cou du vieillard.

– Oh ! oui, oui, mon père ! s’écria-t-elle, sentant son cœur déborder sous le double sentiment qui le remplissait : oh ! oui, mon père, je vous embrasserai tant de fois pour moi et pour elle, que vous ne vous apercevrez plus qu’il vous manque une fille.

Puis, lui enlevant le manteau de dessus les

 

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épaules et la canne de la main :

– Donnez, dit-elle.

Et elle déposa le manteau sur une chaise et plaça la canne dans un coin.

Le pasteur la suivait des yeux comme s’il eût pu la voir.

– Pourquoi donc es-tu sans lumière, Lieschen ? demanda-t-il.

– J’avais oublié d’allumer, mon père, répondit la jeune fille d’une voix légèrement tremblante.

– Et tu restais ainsi toute seule dans l’obscurité ?

– Je rêvais, balbutia l’enfant.

Le pasteur poussa un soupir ; il lui semblait reconnaître un certain embarras dans la voix de sa fille.

Elle, pendant ce temps, s’était approchée de l’immense cheminée et, cherchant un charbon sous les cendres, elle y allumait un des becs de la lampe de cuivre.

La lampe, en s’allumant, éclaira alors la figure

 

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d’un vieillard d’une soixantaine d’années. Cette figure était belle et grave ; on sentait que c’était celle d’un homme qui avait beaucoup souffert. Cependant l’expression en était bienveillante ; la bonté transparaissait à travers la profonde empreinte de tristesse que le malheur avait étendue sur elle.

L’enfant ne fit point les mêmes réflexions que nous ; elle était habituée à l’expression mélancolique de ce visage ; elle y trouva même, en le regardant, une nuance de douce gaieté qui la frappa ; puis, s’apercevant que le pasteur tenait un sac à la main :

– Tiens ! demanda-t-elle, qu’apportez-vous donc là, mon père ?

Le pasteur la regarda avec un sourire plus décidé.

– Ce que j’apporte ?

– Oui.

Il leva le sac.

– Ta dot, mon enfant.

– Ma dot ? fit Lieschen étonnée.

 

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Le pasteur lui présenta le sac.

– Soulève, dit-il.

L’enfant laissa tomber le sac que son père abandonnait à ses mains.

– Oh ! comme il est lourd ! dit-elle.

– Dame ! fit le vieillard triomphant, il contient deux mille thalers !

– Deux mille thalers ! répéta la jeune fille avec une expression aussi triste que celle de son père était joyeuse ; deux mille thalers ! Voilà donc pourquoi vous vous imposez tant de privations ?

– Quelles privations ? demanda le vieillard.

– Voilà donc pourquoi vous travaillez au-delà de vos forces ?

– Bon ! où vois-tu que je travaille tant, petite fille ?

– À vous seul, vous taillez et bêchez toute notre vigne.

– Mon enfant, dit le vieillard en souriant, la vigne est le sujet d’une des paraboles de l’Évangile et, à ce titre, je ne saurais trop soigner

 

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la mienne.

– Vous vous sacrifiez pour moi, mon père ; et votre fille vous fait un reproche, dit Lieschen presque sévèrement.

– À moi ?

– Oui : vous l’aimez trop !

– Ne me dis pas cela, mon enfant, reprit le vieillard en l’attirant sur ses genoux, car je te donnerais la preuve du contraire.

– Oh ! par exemple, cher père, je vous en défie bien !

– Ne te rappelles-tu donc pas que j’avais déjà, il y a trois ans, amassé une dot pareille à celle-ci ?

– Oui ; eh bien ?

– Comme celle-ci, elle était de deux mille thalers... Mais vint le terrible hiver de 1812 à 1813 ; alors je pensai, chère Lieschen, que tu n’avais que quatorze ans, que les pauvres aussi étaient mes enfants, que tu pouvais attendre, toi, le bon Dieu t’ayant donné ton pain quotidien, tandis qu’eux, eux avaient faim ! eux avaient

 

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soif ! eux avaient froid !

– Bon père !

– Te rappelles-tu ? continua le vieillard serrant plus tendrement sa fille sur sa poitrine, c’était un soir de novembre, un de ces soirs où il fait si froid entre le Rhin et la forêt Noire ; le vent sifflait, une pluie glacée fouettait la fenêtre ; et nous, couverts de bons habits, nous étions là près du feu pétillant, toi à cette place, moi à celle-ci... Te rappelles-tu, Lieschen ?

– Oh ! oui, mon père.

– J’étais rêveur ; tu arrêtas ton rouet et tu me dis : « À quoi pensez-vous, mon père ? – Ah ! répondis-je, je pense à ceux qui ont froid, à ceux qui ont faim, à ceux enfin qui n’ont ni pain ni feu ! » Alors, tu te levas, tu allas à l’armoire, tu y pris le sac qui contenait les deux mille thalers et tu me l’apportas... Nous nous étions compris, pauvre chère enfant ! Je pris le sac de tes mains et je sortis... Le lendemain, tu n’avais plus de dot, ma belle Lieschen ; mais soixante pauvres avaient du pain, du bois et des habits pour tout l’hiver !

 

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– Oui, bon père, dit l’enfant en embrassant le vieillard ; et ce fut dans leurs bouches un concert de bénédictions qui dut réjouir le bon Dieu !

– Et qui l’a réjoui, mon enfant, puisque, au bout de deux autres années, il a permis que je me retrouvasse à la tête de pareille somme ; seulement, celle-ci, mon enfant, comme tu as dix-sept ans au lieu de quatorze, je te promets qu’elle ne manquera point à sa destination... à moins, toutefois, que tu ne fasses la conquête de quelque riche cavalier ou de quelque beau seigneur, comme cela arrive parfois dans nos légendes allemandes.

– Vous croyez la chose possible, mon père ? demanda vivement la jeune fille.

– Pourquoi pas ? n’es-tu pas sage, bonne et belle comme Grisélide, et Grisélide n’a-t-elle pas épousé le comte Perceval ?

– Et, sans aller si loin, mon père, sans sortir de la famille, ma pauvre sœur Marguerite n’a-t-elle pas été successivement aimée d’Ulrich, l’étudiant d’Heidelberg, de Wilhelm, le fils d’un banquier de Francfort, et enfin d’un comte... du comte

 

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Rudolph d’Offenbourg ?

– Hélas ! murmura le pasteur tout assombri.

– Oh ! je vous promets bien, mon père, continua l’enfant sans remarquer le voile de tristesse qui venait de s’étendre sur le visage du vieillard ; je vous promets bien que je ne serai pas si exigeante que cela, moi !

– Oui, oui, répondit le pasteur avec un soupir ; tu te marieras, mon enfant, et, avec l’aide de Dieu, nous te trouverons un mari digne de toi. En attendant, prends ce sac, si lourd qu’il soit, et va l’enfermer dans l’armoire qui est à la tête de mon lit... Tiens, voici la clef.

– Et ce sera ma dot, reprit la jeune fille en riant ; à moins que, comme vous le disiez tout à l’heure...

– À moins que, pour te bien établir, il te suffise de ton front souriant, de tes yeux limpides et de ta fraîcheur de rose de mai ; auquel cas, ce sera, non plus moi, mais le bon Dieu qui aura pourvu à ta dot.

La jeune fille alluma une bougie à la lampe et

 

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sortit, emportant le sac, sous le poids duquel faiblissait son bras.

Le pasteur la regarda sortir, la suivant de cet œil profondément attendri avec lequel le père regarde son enfant.

Puis, se parlant à lui-même :

– Je ne lui ai pas dit, murmura-t-il, qu’il manquait trois thalers à ses deux mille : un que j’ai donné à une vieille femme, et deux à un pauvre paralytique qui n’avait plus là Notre-Seigneur pour lui dire : « Lève-toi ! jette tes béquilles, et marche ! » Mais, avant la fin de la semaine, ils seront remplacés, je l’espère, et la dot se retrouvera intacte. Vienne alors l’homme digne de ce trésor de sagesse et de bonté, et ma pauvre Lieschen sera heureuse !

Puis, levant les yeux au ciel, comme s’il y cherchait le reflet de celle qu’il avait perdue :

– La Providence me doit bien ce dédommagement ! ajouta-t-il avec ce sourire qui est à la fois une prière et un doute.

En ce moment, la jeune fille rentra.

 

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– Bon père, dit-elle, l’argent est dans l’armoire et voici votre clef.

– Bien, mon enfant ! Et maintenant, je ne sais si tu es de mon avis, Lieschen, mais je crois qu’il serait temps de songer au souper ; qu’en dis-tu ?

– Oui, père, répondit la jeune fille distraite.

Elle fit trois pas, s’arrêta et resta pensive.

Son père la suivait des yeux.

– Eh bien, qu’as-tu donc ? demanda-t-il.

– Moi ? Rien ! répondit-elle.

Et elle fit quelques pas encore.

Puis elle commença de mettre le couvert ; mais, tout à coup, appuyant ses deux mains sur la table, elle regarda à son tour le vieillard avec une certaine inquiétude.

– Lieschen ? dit celui-ci.

– Mon père ! répondit la jeune fille.

Le vieillard appela l’enfant de la main.

– Viens donc ici ! dit-il.

Lieschen s’approcha vivement, comme si ce

 

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commandement répondait à un désir de sa pensée.

– Me voilà, mon père.

– Es-tu souffrante ? demanda le pasteur.

L’enfant secoua la tête.

– Non, dit-elle.

– Tu es préoccupée, au moins ?

– Oui, j’ai quelque chose à vous dire ; mais pour la première fois j’hésite, je suis embarrassée...

– Voyons, parle ! dit le pasteur inquiet ; ne suis-je plus pour toi un père indulgent ? Tu ne peux rien avoir de grave à te reprocher, mon enfant.

– Qui sait ? répondit Lieschen ; une bonne action peut-être !

– Une bonne action ! et comment peux-tu te reprocher une bonne action ?

– Oh ! dit l’enfant, ce n’est point à cause de la bonne action en elle-même ; c’est à cause du mystère dont elle a été entourée et de celui qui en

 

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a été l’objet.

– Qu’est-ce donc ? Voyons, parle !

– Écoute-moi, père.

– Ah ! voilà que tu me tutoies ?

– Eh bien, me le défendez-vous ?

– Non ; mais, quand tu étais enfant, tu ne me parlais ainsi que lorsque tu avais quelque chose à te faire pardonner.

– Ne vous ai-je pas prévenu que j’étais coupable ?

– Allons, j’écoute.

– Vous m’avez dit souvent, continua Lieschen, que les pères de nos pères avaient subi de longues et cruelles persécutions pour la foi religieuse...

– Oui, autrefois, du temps de Luther et de la guerre de Trente Ans.

– Et souvent, les larmes aux yeux, vous m’avez raconté les traits de dévouement de ceux qui, au prix de leur liberté, de leur fortune, de leur vie même, avaient donné asile aux proscrits.

– Oui ; mais, en récompense de ce qu’ils

 

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avaient risqué sur la terre, Dieu, à ceux-là, je l’espère, aura fait une place à sa droite dans le ciel !

– Vous ne m’en voudriez donc pas, mon père, si j’eusse senti mon cœur s’émouvoir de pitié pour un homme qu’une persécution pareille à celle dont nous parlons aurait chassé de son pays ?

– Pour un proscrit ?

– Oui, mon père.

– Et où est-il, ce proscrit ?

– Tout à l’heure il était là ; maintenant, il est bien loin, je l’espère.

– Et pour me parler de ce malheureux, tu as attendu qu’il fût parti ?

– Pardon, mon père, dit Lieschen en hésitant, mais ce malheureux...

– Eh bien ?

– C’était...

– Oh ! je devine, reprit le pasteur : c’était un Français, n’est-ce pas ?

 

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– Oui, mon père, un Français qui a servi sous l’empereur Napoléon et qui, ayant coopéré à son retour de l’île d’Elbe, vient d’être forcé de fuir la France.

– Tu as bien fait en suivant l’impulsion de ton cœur, mon enfant ; mais tu as mal fait en doutant du mien.

– Vous l’eussiez accueilli comme moi, n’est-ce pas ?

– Sans doute ; le toit d’un pasteur n’est-il pas le refuge naturel du proscrit et de l’abandonné ? Et quel âge avait ce Français ?

– Quel âge ?

– Oui.

– Vingt-huit ou trente ans, mon père.

– Ah ! c’était un jeune homme, alors.

– Devais-je le repousser parce qu’il était jeune ? demanda Lieschen.

– Non, certes ! répondit le pasteur en regardant sa fille avec inquiétude.

– Comme vous me regardez, mon père ! dit

 

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Lieschen.

– Je cherche, répondit le pasteur.

– Quoi, mon père ?

– Qu’as-tu fait du bouquet de violettes que tu avais cueilli ce matin sur la tombe de ta sœur ?

– Je pourrais vous dire que je l’ai perdu, mon père, répondit avec tranquillité la jeune fille ; mais Dieu me garde de mentir à mon bon père ! Ces fleurs, le Français me les a demandées et je les lui ai données.

– Lieschen ! Lieschen ! s’écria le vieillard en secouant la tête, jusqu’aujourd’hui, j’ai cité la fille du pasteur comme un modèle à toutes les filles de la ville...

– Oh ! je vous comprends, mon père, et je vous réponds sans rougir et sans honte ; l’étranger m’a demandé mon bouquet au nom de la reconnaissance, et je le lui ai donné au nom de l’amitié.

– Tu ne reverras jamais ce jeune homme ? demanda le pasteur.

– C’est probable, mon père... cependant...

 

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– Cependant ?

– Il a dit qu’il espérait revenir et a pris trois mois pour terme de son retour.

– Lieschen ! Lieschen, défie-toi !

– De lui, mon père ? Oh ! non !

– Les enfants de son pays nous sont funestes, ma fille !

– Que voulez-vous dire ?

– Je veux dire que le jour auquel nous sommes arrivés n’est point un jour ordinaire, mon enfant, continua le pasteur : c’est le 16 octobre, triste anniversaire d’une mort mystérieuse et prématurée !

– Oui, de la mort de notre pauvre Marguerite !

– Nous ne portons plus le deuil sur nos habits, mais la main du temps, si rude et si froide qu’elle soit, ne l’a pas encore effacé de nos cœurs !

– Non, mon père, et la chambre de Gretchen, demeurée telle qu’elle était à l’époque de sa mort, est un temple où nous éternisons et adorons son souvenir !

 

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– Souvenir de sainte et de martyre, mon enfant ! Tu me parlais des Français tout à l’heure, et tu me demandais d’où vient la haine que j’ai contre eux ; eh bien ! aujourd’hui, jour de tristesse et de larmes, je vais te dire comment Marguerite nous a été enlevée et par quelle douloureuse voie est remonté au ciel cet ange que Dieu et ta mère m’avaient donné.

– Ô mon père, demanda Lieschen, quelle terrible aventure est-il donc arrivé à ma sœur, que, trois ans après sa mort, vous ne me parliez d’elle qu’avec cette pâleur et cette émotion ?

– Ce qui lui est arrivé, chère enfant, je voulais en faire à ton innocence un mystère éternel ; mais ce Français secouru par toi, ce retour promis et attendu peut-être, me font un devoir de ne te rien cacher... Si ce Français revient, je te dirai : « Souviens-toi ! » S’il ne revient, pas, je te dirai : « Oublie ! »

– Oh ! parlez, parlez, mon père !

Le pasteur laissa tomber un instant sa tête entre ses mains, comme s’il regardait dans le passé, et commença en étouffant un soupir.

 

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XXI

 

Coup d’œil en arrière

 

– Nous devons remonter de sept ans dans le passé, ma chère Lieschen, dit le vieillard. Tu étais alors une gentille enfant jouant encore à la poupée, quand on annonça tout à la fois l’approche des Français du côté de Ratisbonne et l’approche des Autrichiens du côté de Munich.

– Oh ! je me rappelle parfaitement tout cela, mon père ! Je vois encore, sur le plateau d’Abensberg, du côté des ruines du vieux château, la petite maison blanche avec une vigne au-dessus de la porte et des pommiers au fond du jardin.

– Alors, tu te rappelles le jour où les Autrichiens entrèrent ?

– Parfaitement ! J’étais dans le salon, près de

 

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ma sœur Marguerite et de notre ami Staps, quand on entendit le son lointain des tambours ; en même temps, des étudiants passèrent, chantant en chœur une marche militaire. Staps, qui était assis à côté de ma sœur, se leva et, s’approchant de la fenêtre, fit un signe aux chanteurs... Père, qu’est-il donc devenu, notre ami Staps ?

– Il a été fusillé, mon enfant.

– Fusillé ? s’écria la jeune fille toute pâlissante.

– Oui, fusillé.

– Où cela ?

– À Vienne.

– Et pourquoi fusillé ?

– Pour avoir tenté d’assassiner l’empereur Napoléon.

– Oh ! fit la jeune fille en laissant tomber sa tête dans sa main, pauvre Staps !... Mais aussi, père, c’était un grand crime qu’il avait commis là ! Et pourquoi voulait-il assassiner l’empereur ?

– Parce que, à ses yeux, c’était l’oppresseur de

 

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l’Allemagne, mon enfant ; puis Staps était d’une société secrète dans laquelle on faisait, en entrant, abnégation de sa volonté.

– Alors, c’est lui, sans doute, mon père, qui tira sur l’empereur ce coup de fusil qui fut cause du pillage et de l’incendie d’Abensberg ?

– Je ne l’accuse point, mon enfant, quoique tous nos malheurs datent de là.

– Oui, vous fûtes blessé ; on vous ramassa parmi les morts ; et depuis ce jour jusqu’à celui où elle mourut elle-même, Marguerite ne cessa point de pleurer... Qu’était-il donc arrivé ? Chaque fois que j’ai voulu vous parler de cet événement, vous m’avez répondu : « Plus tard, mon enfant, plus tard. »

– Eh bien ! voici ce qui était arrivé. Peut-être Napoléon ne fit-il pas grande attention à cette balle qui avait traversé son chapeau ; mais le général Berthier y vit un crime dont il fallait tirer vengeance : il ordonna à un régiment de revenir sur Abensberg et de faire justice du coupable, rendant au besoin le village tout entier responsable du crime d’un seul homme. Le

 

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régiment revint en effet pour exécuter l’ordre du général ; mais les Autrichiens avaient déjà repris le village que les Français venaient d’abandonner. C’était, à ce qu’il paraît, un point très important pour le succès de la journée ; les Français s’acharnèrent à le reprendre, les Autrichiens à le conserver : ce fut une journée terrible ! Notre maison surtout avait été barricadée comme une forteresse, et moi j’étais là, au milieu de ces soldats acharnés au carnage qui faisaient leur devoir en défendant le pays ; seulement, moi, homme de paix qui crois que les peuples sont frères et n’ont qu’une seule et même patrie, je secouais la tête et priais également pour les amis et les ennemis, pour les Autrichiens et les Français. Ils ne comprirent pas, les pauvres aveugles ! ils crurent que, du moment où je n’étais pas pour eux, j’étais contre eux ; ils me mirent alors un fusil à la main et me poussèrent au feu.

– Oh ! mon Dieu ! murmura Lieschen ; et tout cela se passait au-dessus de nos têtes ?

– Oui, mon enfant ; mais, au bruit de la

 

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fusillade, tandis que les balles sifflaient à mes oreilles, je disais : « Seigneur, vous qui êtes grand, vous qui êtes tout-puissant, vous qui êtes miséricordieux, faites qu’un jour ces hommes qui s’envoient la mort se donnent le baiser de la fraternité ! faites que vous, que l’on appelle le Dieu de la guerre, soyez appelé un jour, d’un bout du monde à l’autre, le Dieu de la paix ! » Tout à coup, au milieu de ma prière, je chancelai ; la voix me manqua, mes yeux se fermèrent et je tombai baigné dans mon sang : je venais de recevoir une balle à travers la poitrine.

– Mon père ! s’écria Lieschen en jetant ses deux bras au cou du vieillard et avec un accent aussi déchirant que s’il venait d’être blessé à l’instant même.

– La dernière chose que je vis en tombant, ce fut ta sœur, qui avait quitté sa retraite et qui se précipitait, éperdue, à mes pieds... Oh ! ce que je souffris, pendant cette minute qui sépare la vie de l’évanouissement, le jour de la nuit, est incalculable ! il me sembla que c’était la mort elle-même qui venait de me toucher... J’étendis

 

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les mains vers ma fille, que j’apercevais encore à travers un voile de sang ; j’essayai de balbutier son nom, de la toucher, de la bénir ; mais la force me manqua ; tout disparut et je m’évanouis.

– Oh ! pauvre cher père ! murmura Lieschen.

– Combien de temps je restai évanoui, je l’ignore ; mais ce que je sais, ma pauvre enfant, c’est qu’en rouvrant les yeux à la pure lumière du ciel, j’étais plus à plaindre que quand j’avais cru les fermer pour toujours ; c’est que j’eus plus de peine à me résigner à vivre que je n’en avais eu à me décider à mourir !... Oh ! c’était bien la guerre, la guerre avec toutes ses horreurs ! la guerre suivie de son cortège de crimes ! On m’avait trouvé couché parmi les morts, un fusil à la main, et l’on ne m’avait épargné que parce que l’on m’avait pris pour mort. La petite maison blanche n’était plus qu’un monceau de cendres et de débris fumants ; le village était une vaste ruine ! Du sang, il y en avait partout, dans les sillons des champs, dans le ruisseau de la rue et jusque dans le tabernacle du Seigneur ! Ce fut là que je retrouvai ta sœur, pâle, égarée, mourante et

 

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plus malheureuse, ma pauvre enfant, que si elle eût été morte !

– Mon père, mon père ! s’écria Lieschen en éclatant en sanglots.

– Après cela, reprit le pasteur avec un accent d’amère tristesse, après cela, on dit que ce fut une bien belle bataille et qui fit à la fois honneur à ceux qui attaquèrent et à ceux qui défendirent... Je laissai ma blessure se guérir toute seule ; mais il n’en fut point de ta sœur comme de moi : soins, tendresse, dévouement ne purent rien sur elle ; j’eus beau quitter la Bavière pour la Westphalie, puis la Westphalie pour le grand-duché de Bade, m’appeler Waldeck au lieu de Stiller, rien ne put la rattacher à l’existence, et comme moi tu la vis pâlir, se pencher, perdre chaque jour un souffle, une haleine, un sourire, jusqu’à ce qu’enfin, le 16 octobre 1812, elle expirât en pardonnant !

– Pauvre sœur ! murmura Lieschen.

– Tu comprends, maintenant, n’est-ce pas ? pourquoi Gretchen, la fiancée de Staps, ne voulut épouser ni l’étudiant d’Heidelberg, ni le fils du banquier de Francfort, ni le comte Rudolph

 

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d’Offenbourg ? C’est qu’elle avait été déshonorée par le capitaine Richard !

– Ah ! fit Lieschen en poussant un cri de douleur.

– Quoi ? demanda le vieillard.

– Par le capitaine Richard ? répéta la jeune fille.

– Oui, par le capitaine Richard ! C’est le nom du misérable qui nous a vêtus de deuil, toi pour un an, ma fille – car, à ton âge, le deuil est éphémère –, moi pour toute ma vie !

– Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Lieschen, écrasée sous le poids du nom qu’elle venait d’entendre.

– Aussi moi, reprit le pasteur, moi, parole de paix ; moi, genoux plié devant le Seigneur ; moi, sacré pour pardonner et bénir, je ne demande qu’une chose à Dieu : c’est que sa colère n’amène jamais cet homme sur ma route, car je pourrais me tromper et croire que c’est sa justice !

– Mon père, par grâce !

 

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Et elle abaissa les bras du vieillard, levés au ciel pour demander vengeance.

– Oui, tu as raison, mon enfant, dit le pasteur ; ne pensons plus à cela, ou n’y pensons plus, du moins, avec un cœur courroucé, une âme haineuse... Le souper est prêt ? Eh bien, soit, mettons-nous à table ; seulement, à cette table, entre toi et moi, il y a une place vide, celle de la pauvre Marguerite.

Et le vieillard s’assit ; mais, au lieu de manger, il laissa tomber sa tête dans ses deux mains.

Lieschen, appuyée au dossier de la chaise placée en face de son père, le regardait avec une profonde tristesse, quand retentit un coup de feu tiré à peu de distance ; presque en même temps, on entendit des pas précipités, puis le bruit de la porte de la cour qui s’ouvrait vivement.

Lieschen jeta un cri.

Le pasteur se retourna et se trouva en face du jeune homme que nous avons vu, il n’y a qu’un instant, prendre congé de la jeune fille.

– C’est lui, mon père, murmura Lieschen.

 

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– Entrez, monsieur, dit le vieillard.

– Je suis poursuivi, monsieur ; voulez-vous me sauver une seconde fois ? demanda le fugitif.

– Entrez vite et mettez-vous à table près de moi... Lieschen, un couvert tout de suite !... Parlez-vous allemand, monsieur ?

– Oui, répondit le jeune homme.

– Eh bien, vous êtes notre hôte. Du calme, du sang-froid ! Peut-être y a-t-il encore moyen de vous sauver.

Le jeune homme s’assit à la table du pasteur, à cette place où, quelques minutes auparavant, le père regrettait de ne pas voir sa fille Marguerite.

Lieschen posa rapidement un couvert devant lui et se rassit en murmurant :

– Oh ! mon Dieu ! est-ce votre colère ou votre miséricorde qui l’amène à cette place ?

En même temps, un homme vêtu de l’uniforme de brigadier de gendarmerie s’accouda sur l’appui de la fenêtre restée ouverte et, tandis que la moitié de son corps restait à l’extérieur, une figure railleuse pénétrait dans

 

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l’intérieur de la chambre et couvrait de son regard la petite table et les trois convives.

– Oh ! dit tout bas Lieschen, le brigadier Schlick ! nous sommes perdus !

Mais, tout au contraire, le brigadier, qui causait un si grand effroi à la pauvre Lieschen, ne paraissait animé d’aucune intention hostile ; il mit poliment le chapeau à la main et, s’adressant au pasteur :

– Bon appétit, monsieur Waldeck et votre compagnie ! dit-il.

Richard jeta un coup d’œil rapide sur le gendarme et crut se souvenir d’avoir déjà vu ce visage.

Quant au pasteur, il se retourna, imposant à sa physionomie un calme qui était bien loin de son cœur.

– Qui donc est là ? demanda-t-il.

– Ne vous dérangez pas, monsieur le pasteur ; c’est moi, le brigadier Schlick, pour vous servir.

Le nom du gendarme, tout comme son visage, n’était point étranger au capitaine ; cependant il

 

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ne pouvait se rappeler où il avait vu l’un et entendu l’autre. De son côté, le brigadier Schlick regardait le capitaine avec une fixité qui prouvait que sa mémoire était au moins aussi bonne que celle de l’officier français, si elle n’était pas meilleure.

Au bout de quelques secondes d’examen, le gendarme fit un mouvement de tête indiquant que tous ses doutes, s’il en avait eu, étaient dissipés.

– Le bourgmestre m’a recommandé, dit-il, de mettre toutes sortes de formes avec vous, monsieur le pasteur ; aussi, vous le voyez, j’en mets... Peut-on entrer ?

Le pasteur regarda le capitaine d’un air qui signifiait : « De l’assurance, ou vous êtes perdu ! »

Puis au brigadier :

– Sans doute, dit-il, vous pouvez entrer ; il n’y a aucun empêchement.

Et il ajouta :

– Lève-toi, Lieschen, et éclaire M. Schlick.

Lieschen se leva et, prenant la lampe d’une

 

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main tremblante, s’apprêta à éclairer le brigadier ; mais, au même instant, celui-ci enjamba la fenêtre en disant à la jeune fille :

– Oh ! ne vous dérangez pas, ma belle demoiselle ! les fenêtres, ce sont nos portes, à nous.

Lieschen se retourna vers le Français. Il était calme et semblait un acteur parfaitement étranger à la scène qui se passait et à celle qui paraissait se préparer.

– Soyez le bienvenu, monsieur Schlick ! dit le pasteur d’une voix assez assurée.

Lieschen était si pâle, qu’elle fit pitié au gendarme.

– Mademoiselle, dit-il, comme vous êtes fort pâle et que cette pâleur peut naturellement être attribuée à mon apparition inattendue, je veux d’abord vous prouver que je ne suis pas si méchant que j’en ai l’air.

Tout en disant cela, il ne quittait pas des yeux le Français qui, de son côté, gardant bonne contenance, posa son coude sur la table, appuya

 

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son menton sur sa main et regarda le gendarme d’un œil, sinon aussi curieux, du moins aussi tranquille que celui dont il était regardé.

– Oh ! brigadier, répondit le pasteur faisant raison à maître Schlick sur son apparente méchanceté, tout au contraire ! et je vous ai toujours connu pour un excellent garçon.

Lieschen fit un effort pour amener un sourire sur ses lèvres.

– Monsieur Schlick, dit-il, je me rappelle vous avoir entendu souvent disputer avec mon père.

– Disputer, mademoiselle ! s’écria Schlick, disputer avec un saint et savant homme comme M. Waldeck ? J’espère bien que jamais je n’ai eu le malheur de commettre une pareille impertinence !

– Oh ! si fait, monsieur Schlick, insista Lieschen ; et je vous dirai même à quel propos, si vous voulez.

– Comment donc, si je veux ! Dites, mademoiselle.

– C’était à propos des Français, monsieur

 

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Schlick.

– Ah ! pour cela, c’est possible ! Sur le chapitre des Français, je suis intraitable : j’adore les Français, tandis que M. Waldeck les déteste. Est-ce que je mens, monsieur Waldeck ?

– Non, vous dites l’exacte vérité, monsieur Schlick.

– Oh ! reprit le gendarme, il faut qu’ils vous aient fait quelque rude avanie pendant les dernières guerres d’Allemagne, les Français ! Au reste, n’étiez-vous pas alors en Westphalie ou en Bavière ? et, dans les deux pays, en Bavière surtout, cela chauffait dur ! j’en puis parler savamment : j’y étais.

– Vous y étiez ? dit le pasteur avec un certain intérêt.

– Oh ! mon Dieu, oui... On a même fait, sur ma présence à l’armée de Sa Majesté l’empereur et roi, certains propos qu’il est bon de combattre... N’en est-il jamais rien arrivé jusqu’à vous, monsieur Waldeck ?

– Non, jamais...

 

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– Eh bien, on dit – les méchantes langues, bien entendu –, on dit que je profitais de mon habileté à parler non seulement le français et l’allemand – ce qui n’a rien d’étonnant quand on habite un pays frontière –, mais encore les différents dialectes des autres pays, comme le tyrolien, le lithuanien, le hongrois, pour voyager à droite et à gauche, et rendre compte à l’empereur Napoléon de ce que j’avais vu. On ajoute qu’il y avait un marché passé entre le prince de Neuchâtel et moi, et que, selon l’importance de mes nouvelles, il me donnait une somme plus ou moins forte.

– Oh ! mais dit naïvement Lieschen, si cela était ainsi, cela s’appellerait être espion.

– Justement, mademoiselle ! et c’est ce que disent les mauvaises langues ; mais moi, je soutiens que je voyageais par curiosité, que je racontais ce que j’avais vu par indiscrétion et que l’empereur, qui s’amusait de mon bavardage, me donnait de l’argent par générosité.

– Ah ! fit le pasteur.

– Et comme l’empereur Napoléon, continua le brigadier, était très généreux, je me rappelle

 

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qu’un jour j’accomplis, avec un jeune officier des chasseurs de la garde qui m’avait été donné pour compagnon, une démarche, ma foi, assez hasardeuse... Voulez-vous que je vous la raconte, monsieur le pasteur ?

– Certainement, monsieur Schlick ; j’aime peu les histoires de l’empereur Napoléon ; mais les vôtres sont si amusantes !

– Cependant, observa Schlick en désignant le capitaine, si monsieur ne parlait pas allemand...

– Eh bien ? demanda Lieschen.

– Eh bien, je pourrais la raconter en français.

– Ne vous gênez pas pour moi, monsieur le brigadier, dit en excellent allemand le capitaine, qui n’avait point encore parlé ; vous voyez que je suis digne de vous entendre.

– Oh ! alors, puisque nous sommes entre compatriotes, dit Schlick, je n’hésite plus. – Eh bien, monsieur Waldeck, il s’agissait tout bonnement, pour le jeune officier de chasseurs et moi, de pénétrer dans les ruines d’un vieux château où se tenaient des réunions de modernes

 

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francs-juges...

– À Abensberg ? demanda le pasteur.

– Tiens, justement ! Vous connaissez Abensberg, monsieur Waldeck ?

– Je l’ai habité quelque temps, oui, répondit indifféremment le pasteur.

– Eh bien, il s’agissait donc de pénétrer dans les ruines du vieux château d’Abensberg et de nous faire affilier à la société pour connaître les intentions de ses membres. Nous nous fîmes affilier, en effet, l’officier de chasseurs et moi – ou plutôt, j’étais déjà affilié, moi –, et nous eûmes, le lendemain, à raconter au prince de Neuchâtel une histoire si intéressante, qu’au nom de l’empereur, que l’histoire amusa beaucoup à ce qu’il paraît, le major général me donna cent napoléons !

– Une jolie somme, monsieur Schlick ! dit le pasteur ; et vous devez être riche si vous avez, dans votre vie, raconté pas mal d’histoires aussi intéressantes que celle-là.

– On n’est jamais riche, monsieur le pasteur,

 

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quand on a femme et enfant, et que l’enfant est une fille à laquelle il faut amasser une dot.

– Je comprends, et c’est cela qui vous a fait passer par-dessus les scrupules de nationalité.

– Quels scrupules, monsieur le pasteur ?

– Enfin, vous êtes Allemand, et, en servant l’empereur Napoléon...

– Allemand ! êtes-vous bien sûr, monsieur le pasteur ?

– Dame !

– C’est-à-dire que je suis Badois.

– Eh bien ?

– Eh bien, est-ce que le grand-duché de Bade sait lui-même au juste ce qu’il est, monsieur Waldeck ? Moi, je ne suis pas plus entêté que lui, je suis Badois ! J’ai donc commencé, comme le grand-duché de Bade, par être Allemand ; puis, comme le grand-duché de Bade est devenu français ou à peu près, j’ai fait naturellement comme le grand-duché de Bade. Mais maintenant, voilà qu’il s’exécute un tas de bouleversements en Europe et que le congrès

 

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nous refaufile la confédération du Rhin sur un nouveau patron ; de sorte que le grand-duché de Bade, quoique dirigé par une princesse française, redevient un morceau de l’Allemagne : alors, moi qui suis un morceau du grand-duché, vous comprenez, je redeviens Allemand !

– Si bien, monsieur Schlick ?... demanda le pasteur en regardant fixement le brigadier pour savoir où il en voulait venir.

– Si bien, monsieur Waldeck, que, ne sachant plus trop ce que j’étais, j’ai pris le parti, pour me fixer moi-même, de m’engager dans la gendarmerie, ce qui fait que je ne suis plus ni Allemand ni Français : je suis gendarme, pour vous servir, comme disent mes amis les Français.

– Enfin, monsieur Schlick, concluez.

– Que je conclue ? Ah ! vous voulez que je conclue ?

Et il jeta un regard rapide sur le convive du pasteur pour voir s’il était du même avis que son hôte ; le capitaine resta impassible.

– Mon Dieu ! murmura la jeune fille, qui

 

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sentait que la situation progressait vers le dénouement.

– Je conclus ! reprit Schlick. Me voilà donc gendarme de l’éperon au tricorne ; de plus, brigadier jusqu’à la moelle des os et, en cette qualité, chargé de poursuivre et d’arrêter un Français fugitif, ex-soldat de l’autre, qui s’est fait conspirateur sous ceux-ci, et qui, pour éviter les suites d’une condamnation à mort, leur a soufflé au poil, comme on dit de l’autre côté du Rhin, et s’est réfugié dans le grand-duché de Bade.

– Comment appelez-vous ce Français ? demanda le pasteur.

– Oh ! fit tout bas la jeune fille, craignant le coup qui, au nom qu’allait prononcer le brigadier, devait frapper son père.

– Ma foi, dit Schlick, jusqu’à présent, on a négligé de me dire son nom et l’on s’est contenté du signalement.

Puis, regardant le capitaine.

– Quant au signalement, continua-t-il, le voici tel quel : « Yeux bleus, cheveux blonds, teint

 

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pâle, bouche moyenne, dents blanches, taille de cinq pieds quatre pouces, âgé de vingt-huit à trente ans. »

Le pasteur, malgré la crainte qu’il éprouvait, peut-être même à cause de cette crainte, porta rapidement les yeux sur son hôte. – Lieschen, elle, n’avait pas eu besoin de le regarder pour savoir que le signalement était exact dans ses moindres détails. – Cependant le pasteur, voyant qu’il n’y avait rien jusque-là d’absolument hostile dans le regard ni dans l’accent du brigadier, s’enhardit et, tout en faisant signe au jeune homme de ne point se trahir :

– Mais tout cela, monsieur Schlick, dit-il, ne nous explique pas...

– L’objet de ma visite, monsieur le pasteur ? J’y arrive, soyez tranquille. Imaginez-vous donc qu’il y a trois jours que nous guettons le gaillard, mes deux gendarmes et moi, sans pouvoir mettre la main dessus, quoique nous sachions pertinemment qu’il flâne aux environs ; mais un soir, un de mes hommes a vu un citoyen qui se glissait tout doucement le long d’une haie ; il a

 

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cru reconnaître l’individu et lui a barré le chemin avec sa carabine ; l’autre s’est rejeté en arrière ; mon gendarme s’est mis à sa poursuite, et il allait l’empoigner quand, arrivé au mur de votre jardin, le gaillard, qui paraît ferré sur la gymnastique, a sauté sur une borne, de la borne sur le mur, et du mur dans vos plates-bandes ! Alors, mon homme lui a envoyé un coup de fusil, moins dans l’espoir de l’atteindre que pour nous prévenir qu’il y avait du nouveau. Nous sommes accourus en effet sur le théâtre de l’événement ; nous y avons trouvé le gendarme qui rechargeait sa carabine ; il nous a raconté ce dont il retourne et nous venons vous demander, monsieur le pasteur, si par hasard vous n’avez pas vu le Français après lequel nous courons ?

– Moi ? fit le pasteur.

– Et si vous ne le cachez point chez vous ?

– Comment pouvez-vous supposer, mon cher Schlick, qu’avec la haine que je porte aux gens de sa nation ?...

– Eh ! fit le brigadier, c’est aussi ce que j’ai dit aux camarades.

 

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– Oh ! n’est-ce pas ? s’écria Lieschen commençant à respirer.

– J’ai dit cela aux camarades, reprit le gendarme, qui semblait avoir juré de faire passer ses auditeurs par toutes les alternatives de l’espérance et de la crainte ; mais, à moi, Schlick, je me suis dit : « Bah ! M. le pasteur est si bon, qu’il est capable d’avoir oublié sa haine et de donner l’hospitalité même à son plus grand ennemi ! »

– Monsieur Schlick, fouillez toute la maison, et si vous trouvez votre homme, prenez-le, je vous le permets.

– Oh ! répondit Schlick, les yeux fixés sur le convive du pasteur, du moment où celui que je cherche n’est point ici, il est inutile de le chercher ailleurs.

Et il fit ce que l’on appelle, en termes de théâtre, une fausse sortie ; mais le pasteur ne s’y laissa point prendre.

– Monsieur Schlick, dit-il, vous nous ferez bien le plaisir, avant de nous quitter, de boire

 

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avec nous un verre de vin du Rhin ?

– Moi, monsieur le pasteur ? Volontiers, dit Schlick ; ce me sera une occasion de porter un toast à mes anciens compagnons les Français.

– Va, mon enfant ! dit le pasteur à Lieschen, et apporte-nous du meilleur.

La jeune fille se leva chancelante, alla prendre une bougie pour l’allumer à la lampe ; mais celui qui, objet de tout ce trouble, semblait le plus calme de tous, lui prit la bougie des mains, l’alluma et la lui rendit.

La jeune fille sortie en jetant en arrière un long regard d’inquiétude.

 

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XXII

 

Le cousin Neumann

 

Le brigadier Schlick suivit Lieschen des yeux jusqu’à ce qu’elle eût entièrement disparu.

– Oui, dit-il comme se parlant à lui-même, je comprends, la jeune fille voudrait tout à la fois rester et partir : elle devine que je vais profiter de son absence pour me permettre de vous faire, mon cher monsieur Waldeck, quelques questions que je ne voulais pas hasarder devant elle.

– Quelles questions avez-vous à me faire, monsieur Schlick ? dit le pasteur, qui vit que le moment suprême était arrivé.

– D’abord, avec votre permission, comme on dit de l’autre côté du Rhin, je vais vous demander vivement, et pour ne pas effrayer cette bonne mademoiselle Lieschen, qui est déjà bien assez

 

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inquiète comme cela, je vais vous demander ce que monsieur fait ici.

– Mais vous le voyez, ce me semble : monsieur soupe avec nous.

– Oui, vous avez raison et, quant à cela, je le vois bien ; aussi était-ce une manière de parler. Je voulais demander, non pas ce que fait monsieur, mais qui est monsieur.

– Vous ne connaissez pas monsieur ? reprit le pasteur.

– Non, répondit Schlick ; mais je désire faire sa connaissance.

Et Schlick s’inclina.

L’étranger tourna la tête avec un mouvement d’impatience qui signifiait clairement : « Pourquoi cette comédie qui m’humilie et me fatigue ? Laissez-moi me livrer. » Mais le pasteur, qui sans doute savait mieux que lui comment il fallait s’y prendre avec le brigadier Schlick, fit signe à son hôte d’avoir patience au moins quelques instants encore.

– Vous savez, monsieur Schlick, dit-il,

 

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qu’avant d’habiter Wolfach...

– Oui, monsieur le pasteur, vous avez habité la Westphalie et la Bavière, vous m’avez fait l’honneur de me dire cela.

– Eh bien, une partie de ma famille est restée en Bavière.

– À Abensberg ?

– Justement.

– Et monsieur, dit Schlick, est votre parent ?

– C’est le fils de ma sœur, mon neveu Neumann, répondit le pasteur hésitant à mentir, si saint que fût le motif qui le poussait au mensonge.

– Et il vient ici ?... demanda le brigadier.

– Qui sait ? répondit le pasteur en essayant de sourire.

– Oui, je comprends, dit Schlick, il y a un mariage sous jeu : le cousin Neumann vient pour épouser la cousine Lieschen... Monsieur Neumann, je vous félicite de tout mon cœur.

Le faux Neumann se contenta de s’incliner.

 

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Cela ne suffisait point, à ce qu’il paraît, au brigadier Schlick ; car, s’approchant du jeune homme :

– Votre main, monsieur, dit-il.

Le jeune homme lui donna la mais, mais en fronçant le sourcil d’une manière tellement significative, qu’il fallut un regard presque impératif de la part du pasteur pour le forcer de continuer à jouer un rôle dans cette comédie ; toutefois, sa main resta parfaitement calme et ferme dans la main de Schlick, et son œil, qui avait rencontré celui du brigadier, ne sourcilla point.

– Allons, murmura le gendarme, c’est un brave ! et je ne me trompais pas quand, il y a sept ans, je le baptisai Richard Cœur-de-Lion.

Il prononça ces derniers mots assez hauts pour que l’officier pût les entendre ; mais, soit qu’ils rappelassent un souvenir à celui-ci, soit qu’ils lui semblassent vides de sens, il parut ne pas comprendre. D’ailleurs, en ce moment, Lieschen rentra ; une partie de l’attention du pasteur et de son hôte se reporta donc sur la jeune fille.

 

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Elle tenait à la main une de ces bouteilles au verre rougeâtre et au col allongé dont la forme seule serait un ornement sur une table ; elle déposa la bouteille près de son père et, seulement alors, elle osa jeter un regard sur les différents acteurs de la scène : il était évident que ce regard cherchait à deviner quelle tournure la situation avait prise en son absence. La bonhomie du visage de Schlick la rassura un peu.

La parole était naturellement au brigadier ; aussi, regardant Lieschen d’un petit air malin :

– En effet, dit-il, seize à dix-sept ans, jeune et jolie...

Puis, se tournant vers le capitaine :

– Vingt-huit à trente ans, continua-t-il, yeux bleus, cheveux châtains, teint pâle, bouche moyenne, dents blanches ; quant à la taille, je n’en saurais juger, mais si monsieur était debout, je jurerais qu’il a quelque chose comme cinq pieds quatre pouces... Allons, cela fera un charmant couple !

– Le signalement de tout à l’heure !

 

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murmurèrent ensemble le pasteur et Lieschen.

– Il m’a reconnu, se dit le capitaine.

Pendant ce temps, le pasteur avait versé un verre de vin au brigadier ; celui-ci le prit et, le levant :

– Ma foi ! ma belle demoiselle, dit-il, puisque je tiens à la main un verre de si bon vin, je n’y saurais résister : je bois à votre santé ! à celle du cousin Neumann ! et à votre bonheur en ménage !

Lieschen regarda tour à tour son père et le jeune homme, comme pour leur demander ce que signifiait ce toast.

– Eh bien ! demanda le gendarme, ne me faites-vous point raison ? L’intention est bonne, cependant, je vous jure !

– À la santé de mon cousin Neumann ? à mon bonheur en ménage ? Je ne comprends pas, répondit la jeune fille, ne pouvant deviner ce qui avait été dit en son absence.

Le pasteur baissa la tête.

C’était plus que n’en pouvait supporter l’officier ; il se leva et, en français :

 

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– Monsieur, dit-il s’adressant au brigadier, il est inutile de jouer cette comédie plus longtemps ; je suis l’homme que vous cherchez.

Mais le brigadier lui posa la main sur l’épaule et, le faisant rasseoir :

– Taisez-vous ! lui dit-il à demi-voix ; je me rappelle que j’ai été Français et je bois à la santé du cousin Neumann, fiancé de la gentille mademoiselle Lieschen, pas autre chose.

Puis, tout haut :

– Donc, fit-il, à la santé du cousin Neumann !

– Monsieur Schlick, s’écria le pasteur, vous êtes un brave homme !

– Mais taisez-vous donc, temps et tonnerre ! grommela le brigadier ; on peut nous entendre.

– C’est vrai, dit Lieschen.

– Je tenais seulement à vous prouver qu’un homme qui a été chargé par le major général de l’empereur Napoléon (le brigadier leva son chapeau) de lui donner des nouvelles intéressantes, n’était point un jobard, comme on dit de l’autre côté du Rhin.

 

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– Oh ! monsieur Schlick ! ne put s’empêcher de dire Lieschen, que de reconnaissance !

– Chut !... Et, une autre fois, comprenez mieux, dit tout bas le brigadier ; vous n’aurez pas toujours affaire au bonhomme Schlick... Maintenant, ajouta-t-il tout haut, je puis aller dire aux camarades que, là où je croyais trouver un conspirateur, je n’ai trouvé qu’un fiancé ; seulement, continua-t-il en baissant de nouveau la voix, je conseille au fiancé d’aller faire ses noces ailleurs !

– Oh ! monsieur Schlick ! murmura la jeune fille joignant les mains en signe de remerciement.

– Silence donc ! reprit le brigadier ; et cachez monsieur où vous voudrez, peu importe, mais cachez-le, et qu’il ne sorte pas que tout mon monde ne soit couché. Maintenant, bonsoir, monsieur le pasteur ! bonsoir, mademoiselle Lieschen ! bonsoir, cousin Neumann !

Et, après avoir fait un dernier salut accompagné d’un signe d’intelligence, le brigadier sortit.

 

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Les acteurs de la scène, moitié comique, moitié dramatique, qui venait de se passer suivirent le gendarme des yeux jusqu’à ce que la porte se fût refermée derrière lui ; puis, sans dire un mot, mais la poitrine haletante, le pasteur alla fermer les contrevents et la fenêtre par laquelle avait passé le brigadier ; de là, à travers les volets qu’il tint un instant entrouverts, il vit celui-ci parler à ses deux hommes.

Pendant ce temps, Lieschen s’était approchée de l’officier.

– Oh ! malheureuse que je suis ! dit-elle : j’ai failli vous perdre, et, avec un autre que Schlick, vous étiez perdu !

– Oui, dit le pasteur ; mais, grâce à ce brave homme, vous êtes sauvé !

– Merci ! merci cent fois, mon père ! dit l’officier en souriant et en baisant la main du pasteur.

– Le capitaine Richard baisant les mains du père de Marguerite ! murmura Lieschen, mon Dieu ! c’était donc votre miséricorde et non point

 

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votre colère, qui l’avait amené ici !

– Maintenant, monsieur, croyez-moi, dit le pasteur, suivez le conseil que vous a donné Schlick.

Puis, lui montant la chambre de Marguerite :

– Prenez cette clef, ajouta-t-il ; montez dans cette chambre et franchissez-en le seuil avec respect, car c’est la chambre d’une pauvre martyre... Allez ! et tenez-vous là jusqu’à ce que je vous appelle.

– Merci, monsieur, dit le jeune homme ; mais auparavant, deux mots... Peut-être serai-je obligé de fuir sans vous revoir, sans avoir le temps de vous parler.

– Eh bien, monsieur ? répondit le pasteur qui, au fur et à mesure que le danger devenait moins instant, semblait revenir sa haine pour les Français.

– Cet homme, ce brigadier, vous rappelait tout à l’heure que vous aviez habité la Westphalie...

– Oui.

– Puis la Bavière.

 

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– Après, monsieur ?

– Il a même prononcé le nom du village d’Abensberg.

– Eh bien ?

– Avez-vous réellement habité Abensberg ?

– Mon Dieu ! murmura Lieschen, que va-t-il dire !

Et elle s’approcha du jeune homme, toute prête à l’arrêter si elle le voyait poursuivre son chemin dans la voie dangereuse où il était entré.

– À Abensberg, continua le capitaine, avez-vous, parmi vos pieux collègues, connu un digne homme nommé Stiller ?

Lieschen eut peine à retenir un cri ; elle posa sa main sur le bras du jeune homme ; mais celui-ci ne parut pas comprendre.

– Stiller !... Stiller !... répéta le pasteur en regardant l’officier avec étonnement.

– Oui, Stiller.

– Je l’ai connu, dit le pasteur.

– Monsieur, murmura Lieschen, monsieur,

 

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pensez donc au danger que vous courez en ne suivant pas les conseils du brigadier !

– Un mot encore, mademoiselle, par grâce !

Puis, s’adressant de nouveau au pasteur :

– Monsieur, dit l’officier, je suis à la recherche de M. Stiller, auprès duquel m’appelle une affaire importante : le trouverais-je encore à Abensberg ?

– Que lui voulez-vous, d’abord ? demanda le pasteur d’une voix altérée.

– Pardon, monsieur, dit le jeune homme, mais il s’agit d’un secret qui n’est pas le mien ; je ne puis donc que vous répéter ma question.

Et, malgré la pression de la main de Lieschen :

– Le trouverais-je encore à Abensberg, insista-t-il, ou serait-il mort des suites de sa blessure ?

– Mon père ! dit la jeune fille en mettant un doigt sur sa bouche pour supplier le pasteur de garder le silence.

Le pasteur fit un signe de la tête, tout en murmurant :

 

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– Oui, sois tranquille, mon enfant.

Puis, au jeune homme :

– Le pasteur Stiller est mort des suites de sa blessure, dit-il.

– Mort ! fit à demi-voix le jeune homme ; mort !

Puis, tout haut :

– Mais il avait une fille ? demanda-t-il.

Lieschen s’appuya au dossier d’une chaise, croyant qu’elle allait s’évanouir.

– Il en avait deux, monsieur, lui répondit le pasteur ; de laquelle voulez-vous parler ?

– De sa fille Marguerite, monsieur.

Lieschen mit ses deux mains sur sa bouche pour étouffer un cri.

Le pasteur pâlit affreusement.

– Vous savez, dit-il d’une voix émue, vous savez qu’il avait une fille nommée Marguerite ?

– Oui, je le sais, monsieur.

Puis, hésitant, car il sentait que toute l’âme de

 

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son frère, qu’il avait tant aimé, était dans la question qu’il allait faire :

– Et, demanda-t-il, sa fille Marguerite est-elle heureuse ?

– Oh ! bien heureuse, monsieur ! s’écria le pasteur ; plus heureuse que dans ce monde : – elle est au ciel !

– Morte aussi ! murmura le jeune homme en baissant la tête.

Puis, après un instant de silence et prenant la bougie des mains de Lieschen :

– C’est bien, monsieur, dit-il ; je n’ai plus rien à vous demander.

Ce fut alors le pasteur qui, à son tour, fit un mouvement pour retenir son hôte ; mais Lieschen passa entre eux.

– Mon père, dit-elle, oubliez-vous que monsieur doit se cacher, qu’il y va de sa vie ?... Au nom du ciel, monsieur, continua-t-elle en poussant le jeune homme vers l’escalier, au nom du ciel, ne restez pas une minute de plus ici et montez dans la chambre de ma sœur !

 

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Le jeune homme s’arrêta étonné.

– Oui, montez-y, dit-elle à demi-voix ; et quand vous y serez, malheureux ! regardez un portrait qui est entre les deux fenêtres, et fuyez !

L’officier vit la figure de Lieschen tellement bouleversée, qu’il ne songea qu’à obéir, devinant qu’il se passait dans le cœur de la jeune fille et dans celui du vieillard quelque chose qui, dans ce moment-là du moins, ne pouvait lui être expliqué.

Il se laissa donc entraîner par le jeune fille et, pendant que le vieillard, tantôt regardant Lieschen, tantôt regardant son hôte, se demandait quel pouvait être celui-ci et quel intérêt le mettait à la recherche du pasteur Stiller, il ouvrit la porte et disparut dans la chambre.

À peine la porte se fut-elle refermée derrière lui, que Lieschen sentit ses forces lui manquer et tomba sur une chaise.

Le pasteur alla à elle et, levant les yeux au ciel :

– Mon Dieu ! dit-il, grâce à vous, en voilà un de sauvé ! maintenant, il me reste à sauver

 

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l’autre !

Et, tendant la main à Lieschen :

– Allons, mon enfant, continua-t-il, du courage !

– Que voulez-vous dire, mon père ? demanda la jeune fille en relevant vivement la tête.

– Je veux dire, ma pauvre enfant, que tu aimes ce jeune homme !

– Lui ? fit Lieschen avec terreur.

– Oui, lui, répéta le vieillard.

– Oh ! non, mon père, s’écria Lieschen, je vous jure bien que vous vous trompez !

– Pourquoi essayer de mentir, Lieschen ? Tu sais que c’est inutile avec moi.

– Oh ! je ne mens pas, mon père... ou, du moins, je vous jure une chose.

– Tu jures !

– Oh ! oui, sur la tombe de ma sœur Marguerite !

– Et quelle chose jures-tu, enfant, par un

 

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serment si saint ?

– C’est que ce jeune homme ne sera jamais rien pour moi !

– Tu ne l’aimes pas ?

– Non seulement je ne l’aime pas, mon père, mais encore il m’épouvante !

– Il t’épouvante ?

– Mon père, au nom du ciel, ne parlons pas de lui !

– Au contraire, parlons-en... Il t’épouvante ! Et pourquoi ?

– Pour rien... Mon Dieu, n’écoutez donc pas ce que je dis : je suis folle !

– Mais enfin ?

Au lieu de répondre, Lieschen fit un pas en arrière en fixant ses yeux effarés sur la porte.

– M. Schlick, mon père ! balbutia-t-elle ; que vient-il faire encore ici ?

Le pasteur se retourna et aperçut effectivement le brigadier debout sur le seuil.

 

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XXIII

 

Une tête mise à prix

 

Schlick avait l’air assez embarrassé ; il tenait son mousqueton à la main, ce qui dénonçait une intention plus hostile que la première fois puisque, la première fois, il s’était présenté sans armes.

Le pasteur le regarda d’un œil interrogateur.

– Ah ! oui, dit Schlick, vous croyiez être délivré de moi, monsieur Waldeck ? Moi aussi, je croyais que vous l’étiez ; mais, vous savez, l’homme propose et Dieu dispose !

– Oui, je sais cela ; mais ce que j’ignore...

– C’est ce qui me ramène, je comprends bien. Dame ! c’est difficile à dire...

– Dites, monsieur Schlick.

– Monsieur le pasteur, vous avez devant les

 

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yeux l’homme le plus embarrassé, bien certainement, de toute la confédération du Rhin.

– Embarrassé ! comment cela ? demanda le pasteur, tandis que Lieschen, haletante, aspirait en quelque sorte les paroles du brigadier au fur et à mesure qu’elles se présentaient sur ses lèvres.

– Je vous ai dit tantôt, monsieur le pasteur, reprit Schlick, que j’attendais de nouveaux renseignements.

– Oui.

– Eh bien, en rentrant chez moi, je les ai trouvés.

Alors, s’approchant du pasteur :

– Il paraît, dit-il, que celui que nous cherchons est un homme bien autrement dangereux que je ne le pensais !

– Mon Dieu ! murmura Lieschen, tout n’est donc pas fini ?

– Plus dangereux que vous ne le pensiez ? répéta le vieillard.

– Si dangereux, monsieur Waldeck, que sa tête

 

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est mise à prix !

Lieschen jeta un regard rapide sur la chambre ; mais, si rapide que fût le regard de Lieschen, le brigadier l’intercepta au passage tout comme il eût fait d’un coupable.

– C’est bien, se dit-il à lui-même, notre homme n’est point parti encore !

– Mise à prix ? demanda le pasteur qui, connaissant le faible du brigadier Schlick à l’endroit de l’argent, comprit que la lutte allait recommencer.

– À deux mille thalers ! rien que cela, monsieur Waldeck.

– Eh bien ? fit le pasteur laissant en quelque sorte le chemin libre au gendarme.

– Eh bien, je dis que celui qui le prendra fera une bonne prise ; voilà ce que je dis.

Lieschen, pâle comme une morte, échangea un regard d’effroi avec son père.

– Sans compter l’avancement, ajouta le brigadier.

 

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– L’avancement ? répéta le pasteur.

– Certainement ! vous comprenez bien, monsieur Waldeck : si c’est un brigadier qui arrête le conspirateur, il sera fait maréchal des logis ; si c’est un maréchal des logis, il sera fait sous-lieutenant ; or, comme il ne peut manquer d’être pris...

– Schlick, s’écria le pasteur, que dites-vous là ?

– Je dis qu’il ne peut manquer d’être pris, monsieur Waldeck ; si ce n’est pas ici, c’est un peu plus loin... Et j’étais rentré pour vous faire une observation dont vous comprendrez toute la justesse.

– Quelle observation ?

– Eh bien ! mais autant vaut, il me semble, que ce soit moi qu’un autre qui aie la prime et l’avancement.

– Malheureux ! s’écria le pasteur.

Lieschen ne dit rien mais elle étendit ses deux mains jointes vers le brigadier.

– Dame ! reprit Schlick, on est gendarme,

 

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monsieur le pasteur, et deux mille thalers, c’est douze ans de mes appointements.

– Oh !... et vous, si généreux tout à l’heure, monsieur Schlick, pour une misérable somme...

– Diable ! monsieur Waldeck, comme vous y allez ! deux mille thalers ne sont pas une misérable somme et, du temps où je racontais des histoires au major général, j’ai souvent risqué d’être pendu pour cinq cents !

– Mais, malheureux ! s’écria le pasteur, cet homme dont la tête est mise à prix, c’est un de vos anciens frères d’armes !

– Je le sais pardieu bien ! reprit Schlick en se grattant l’oreille, et c’est ce qui me fâche.

Lieschen reprit quelque espoir.

– Et, de sang-froid, Schlick, vous le feriez fusiller ?

La jeune fille sentit un frisson lui courir par tout le corps.

– Morbleu ! j’en suis au désespoir, monsieur Waldeck ! répondit le brigadier ; mais, que voulez-vous ! l’argent est rare par le temps qui

 

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court, et vous comprenez, n’avoir que douze marches à monter pour ramasser sur la treizième un sac de deux mille thalers... dame ! c’est tentant !

Et, en disant ces mots, le gendarme, pour qu’il ne restât aucun doute au pasteur, jetait les yeux sur la porte de la chambre.

– Oh ! vous, vous, monsieur Schlick, un si honnête homme ! murmura Lieschen.

– Eh ! justement, mademoiselle, dit Schlick en l’interrompant, je reste honnête puisque je suis gendarme et que mon état est d’arrêter les gens.

– Oh ! tout gendarme que vous êtes, vous avez un cœur ! s’écria la jeune fille.

– Oui, certainement j’ai un cœur, mademoiselle Lieschen ; mais, en même temps, j’ai une femme à soutenir, une fille à marier ; – on ne marie pas les filles sans dot, vous savez cela, monsieur Waldeck, vous qui vous privez de tout pour amasser une dot à mademoiselle Lieschen ; – et les deux mille thalers, eh bien ! ce sera la dot de ma fille !

 

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– Vous oubliez, monsieur Schlick, qu’il reviendra une part de cette somme à vos compagnons.

– Pas le moins du monde, le rescrit du grand-duc porte : « À celui qui arrêtera... » Or, mes deux compagnons sont couchés ; je n’ai eu garde de les réveiller ! et comme c’est moi seul qui arrêterai le conspirateur, la prime sera pour moi.

– Mon père, murmura Lieschen à l’oreille du pasteur, je ne me marierai jamais !

Le pasteur regarda l’enfant avec une profonde tendresse.

– Et tu dis que tu ne l’aimes pas ! murmura-t-il.

Puis, se retournant vers le gendarme :

– Écoutez, Schlick, dit-il.

– J’écoute, monsieur le pasteur ; mais permettez-moi, tout en écoutant, de ne pas perdre de vue cette porte... Tenez, ainsi (il se tourna du côté de la porte) je suis parfaitement et j’entendrai à merveille.

– Vous regrettez de faire ce que vous faites,

 

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n’est-ce pas ? demanda le pasteur.

– J’en suis au désespoir ! répondit le brigadier.

– Et ce n’est pas de bon cœur que vous poussez un homme, votre ancien compatriote, votre ancien frère d’armes, à l’échafaud ?

– Je ne m’en consolerai jamais, monsieur le pasteur ! jamais !

– De sorte que, si vous pouviez gagner les deux mille thalers sans arrêter ce malheureux proscrit...

– On ne paie pas la pitié, monsieur le pasteur.

– Quelquefois, monsieur Schlick.

– Qui cela ?

– Ceux pour qui la pitié est non seulement une vertu, mais encore un devoir.

– Oh ! mon père ! fit Lieschen toute joyeuse.

– Si, par exemple, moi, je vous donnais les deux mille thalers ?

– Vous ?

– Oui ; moi, pour sauver la vie de cet homme.

 

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– Resterait l’avancement, monsieur Waldeck.

– Oh ! l’avancement n’est pas sûr !

– Aussi, monsieur Waldeck, parole d’honneur, eh bien ! comme je voudrais faire un sacrifice de mon côté, eh bien, je sacrifierais l’avancement.

– Et vous laisseriez s’échapper l’homme que vous poursuivez ?

– C’est-à-dire, reprit le gendarme en souriant, que si vous me donniez les deux mille thalers, monsieur Waldeck, ce serait si beau de votre part, et j’en resterais plongé dans une si profonde admiration, que vous n’auriez qu’à m’indiquer de quel côté vous voulez que je tourne la tête et me dire combien de temps vous désirez que je ferme les yeux !

– Mon enfant, dit le pasteur à Lieschen, prends cette clef... Tu sais où est l’argent.

– Mon père ! mon père ! s’écria le jeune fille en appuyant ses lèvres sur la main du pasteur.

– Un moment, monsieur Waldeck ! dit Schlick.

– Quoi ! vous rétractez-vous ? demanda le

 

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pasteur.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura la jeune fille.

– Non, dit Schlick, une parole est une parole, et le marché tient toujours ; seulement, je veux que vous sachiez bien que je ne vous vole pas vos deux mille thalers. Voici l’ordonnance en question.

Et, posant sur la table, mais à portée de sa main, la carabine dont il ne s’était pas dessaisi un seul instant, il tira de sa poche un papier portant le sceau du gouvernement et lut :

« Il sera compté la somme de deux mille thalers à tout agent de la force armée qui appréhendera au corps et qui remettra aux mains de l’autorité le capitaine Richard... »

– Oh ! s’écria Lieschen avec désespoir, tout est perdu !

– Le capitaine Richard ? répéta le pasteur en pâlissant à faire croire qu’il allait mourir ; le capitaine Richard ? Il n’y a pas ce nom-là, n’est-ce pas ?

 

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– Oh ! si, pardieu ! dit Schlick ; il y est en toutes lettres... Lisez !

– Le capitaine Richard ! fit le pasteur en s’élançant vers la carabine que le brigadier avait posé sur la table et la saisissant d’un mouvement si rapide que le gendarme n’eut pas le temps de s’y opposer. Alors, ce n’est pas vous, mais c’est moi, moi-même...

Et il se précipita vers l’escalier ; – mais, sur la première marche, à genoux, il trouva Lieschen qui, l’embrassant par le milieu du corps, lui cria :

– Mon père ! au nom de votre fille Marguerite qui a pardonné en mourant !...

– Oh ! oh ! murmura Schlick, que se passe-t-il donc ?

Il y eut une pause d’un instant ; puis le pasteur laissa lentement échapper la carabine qu’il tenait de la main gauche et, de la droite, présentant à Lieschen la clef de l’armoire :

– Tiens, ma fille, dit-il, fais selon ton cœur et selon le cœur de Dieu !

– Oh ! s’écria Lieschen, mon père, mon père, à

 

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vous tout mon amour ! à vous toute ma vie !

Et ce fut le pasteur qui, presque évanoui à son tour, tomba sans force dans un fauteuil aux yeux du gendarme étonné.

Pendant ce temps, la porte de la chambre de Marguerite, qui un instant s’était ouverte avec rapidité, se refermait lentement.

– Monsieur Schlick, dit le pasteur au bout d’une minute et en essuyant sur son front la sueur qui rendait témoignage du combat qu’il s’était livré à lui-même, monsieur Schlick, vous allez avoir votre somme, moins trois thalers cependant ; car, de ces trois thalers, j’ai fait ce matin des aumônes, lesquelles m’ont porté bonheur, puisque ce soir j’ai pu sauver la vie d’un de mes semblables.

– Trois thalers ? dit Schlick. Ah ! ma foi, monsieur Waldeck, je n’y regarde pas de si près pour une bonne action. Et pourtant, comment expliquerai-je à ma femme l’absence de ces trois thalers ? Si j’étais encore Français, je lui dirais que je les ai mangés ; je suis Allemand, je lui dirai que je les ai bus !

 

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Le brigadier achevait cette réflexion qui indiquait l’étude approfondie qu’il avait faite du tempérament des deux peuples auxquels il avait tour à tour appartenu, quand Lieschen rentra, tenant le sac à la main.

– Voici l’argent, dit-elle, tout essoufflée d’avoir couru pour l’aller chercher.

– Merci, ma belle demoiselle, dit le brigadier en prenant le sac des mains de Lieschen ; si vous étiez moins jolie, j’aurais des remords ; mais avec une figure comme la vôtre, Dieu merci, on n’a pas besoin de dot !

– Monsieur Schlick, dit gravement le pasteur, j’ai votre parole, cette fois !

– Oh ! soyez tranquille, monsieur Waldeck ! seulement, invitez le cousin Neumann à regagner vivement Abensberg, dussiez-vous aller l’y rejoindre avec cette belle enfant-là pour y célébrer les fiançailles.

En même temps que la porte de la cour se fermait derrière lui, celle de l’escalier se rouvrait pour donner passage au capitaine ; mais Lieschen

 

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et le vieillard ne virent que celui qui sortait. D’ailleurs, à peine Schlick eut-il disparu, que Lieschen, se jetant dans les bras du pasteur :

– Oh ! mon père, dit-elle, que vous êtes bon ! que vous êtes grand !

Le vieillard pressa un instant sa fille sur son cœur avec un sourire profondément mélancolique ; puis, l’éloignant doucement de lui :

– Attends, dit-il, il faut maintenant que j’appelle cet homme.

– Mais pas un mot, n’est-ce pas, mon père ? dit Lieschen, pas un reproche !

– Oh ! sois tranquille, mon enfant, dit le pasteur ; où serait, sans cela, le mérite de ce que j’ai fait ?

Et, comme il levait la tête pour appeler le capitaine Richard, il l’aperçut appuyé à la rampe de l’escalier. Tout son sang reflua vers son cœur.

– Vous étiez là, monsieur ? demanda-t-il.

– Oui, dit le jeune homme, j’ai tout entendu et je dois vous dire, comme vous disait tout à

 

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l’heure votre fille : Oh ! monsieur Stiller, que vous êtes bon ! que vous êtes grand !

– Ah ! vous savez qui je suis, alors ?

– Ce portrait placé entre les deux fenêtres...

– Vous l’avez reconnu, monsieur ?

Le jeune homme tira de sa poche un médaillon.

– Grâce à cette miniature que mon frère avait faite de souvenir, dit-il, et qu’il m’a laissée en mourant avec recommandation de chercher le pasteur Stiller et sa fille Marguerite, auxquels il léguait toute sa fortune, non pas en réparation, mais en expiation du mal qu’il leur avait fait.

– Ainsi, monsieur, s’écria Lieschen haletante, le capitaine Richard ?...

– Nous étions deux frères, chère Lieschen, deux frères jumeaux, militaires tous deux, capitaines tous deux, si ressemblants l’un à l’autre, que l’on ne nous distinguait qu’à la différence de nos uniformes, et que Schlick, qui avait connu mon frère, m’a tout à l’heure, comme vous l’avez pu voir, confondu avec lui... C’est

 

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mon frère qui est le coupable, Lieschen, et c’est moi qui, lui mort, me suis chargé de vous demander son pardon.

– Oh ! mon père ! mon père ! murmura Lieschen en se laissant tomber, les mains jointes, aux genoux du vieillard.

 

*

 

Huit jours après, le pasteur Stiller recevait une lettre datée d’Amsterdam et contenant ces seuls mots :

 

« Venez le plus tôt possible me rejoindre avec Lieschen, mon père ! Je suis en sûreté !

» Louis RICHARD. »

 

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XXIV

 

Auguste Schlegel

 

Je parcourais, en 1838, les bords du Rhin afin d’y recueillir les légendes et les traditions nationales qui font du vieux fleuve allemand le plus poétique de tous les fleuves, lorsque, dans une halte que je fis à Bonn, j’eus l’honneur d’être présenté par le poète Simrock au vieux professeur Auguste-Guillaume Schlegel, fondateur du journal l’Athénée, auteur du Parallèle entre la Phèdre de Racine et la Phèdre d’Euripide, traducteur du Ramayana et ami intime de madame de Staël, de Gœthe et de Schiller.

C’était un beau vieillard de soixante-dix ans qui, n’ayant guère fait que de la critique toute sa vie, ne s’était pas épuisé comme eût pu le faire un poète ou un romancier obligé de puiser sans cesse en lui-même, et qui était resté plein d’esprit, de

 

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science et de verdeur. On comprend bien qu’une fois en présence d’un des hommes les plus instruits de l’Allemagne, je lui exposai le but de mon voyage et lui demandai de me fournir son contingent de légendes et de traditions.

– Que diriez-vous, me répondit-il, si je vous donnais une tradition française, au lieu d’une légende allemande ?

– Je dirais qu’elle est la bienvenue, monsieur, comme tout ce qui me viendrait de vous.

– J’en voulais faire un petit roman intime, une nouvelle d’une cinquantaine de pages ; mais il arrive un âge, cher monsieur Dumas, où l’on n’est plus sûr d’avoir le temps de faire même un roman en cinquante pages ! Vous êtes jeune, vous (j’avais alors trente-cinq ans, juste la moitié de l’âge de Schlegel) ; vous avez du temps devant vous : c’est vous qui ferez, avec mes cinquante pages, un roman en deux ou trois volumes.

– Je ne demande pas mieux.

– Mais à une condition cependant.

– Laquelle ?

 

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– C’est que, comme j’ai connu les individus et que les deux héros principaux vivent encore, vous ne changerez rien à leurs caractères ni à la marche de l’action.

– Soit.

– Vous vous y engagez ?

– Je m’y engage.

Il fit apporter du thé ; je pris mon album de voyage – pour aider ma mémoire de quelques notes, dans le cas où un long temps s’écoulerait entre le récit et l’exécution – et Schlegel commença de me raconter les événements qu’on vient de lire.

Il avait connu tous les héros de cette histoire, depuis Napoléon jusqu’à l’espion Schlick – le seul dont il m’ait prié de changer le nom.

J’écoutai l’illustre professeur comme l’écoutaient ses élèves ; puis, lorsqu’il eut achevé son récit, qui dura une demi-heure, voyant que je souriais :

– Eh bien ! me dit-il, que pensez-vous de ma tradition ?

 

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– Ce que j’en pense ?... Diable ! répondis-je, c’est que je n’ose pas faire de critique devant le premier critique du monde.

– Faites toujours ! Votre fabuliste – et les fabulistes sont des critiques déguisés – a écrit un apologue où un homme voit une paille dans l’œil de son voisin et ne voit pas une poutre dans le sien.

– Eh bien, lui dis-je enhardi par la permission, je crois qu’il y a quelque chose à faire de toute la partie militaire : chaque fois que Napoléon, que ce géant des conquêtes, comme l’avait appelé Hugo, passe à travers un récit, le récit grandit et prend les proportions de l’épopée ; tout l’épisode de Staps est curieux et intéressant ; la mort de Paul Richard est dramatique ; mais...

J’hésitai.

– Allez ! allez ! fit-il, je suis prêt à tout entendre.

– Mais permettez-moi de vous dire qu’à partir du moment où Louis Richard demande l’hospitalité au pasteur Stiller, vous me faite un

 

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peu l’effet de tomber dans la bergerie.

– Ce qui veut dire ?

– Que votre tradition française devient une idylle allemande.

– Bon !

– À mon avis, continuai-je, voilà le grand malheur de la littérature allemande ; elle manque de médium : ou elle s’élève jusqu’au sublime, ou elle tombe au-dessous du naïf.

– C’est-à-dire que nous sautons à pieds joints par-dessus le naturel ?

– Justement !

– Et le dialogue des Brigands ?

– C’est de la haute fantaisie ; mais ce n’est ni du simple ni du naturel.

– Ainsi, dans votre goût français, les scènes entre Lieschen et Louis ?...

– Sont de la poésie maniérée qui descend quelquefois jusqu’au puéril.

– Citez-moi un exemple.

 

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– Oh ! je n’ai qu’à choisir ! Ainsi, le bouquet de violettes est enfantin : nous avons vingt vaudevilles qui commencent par un bouquet pris et qui finissent par un bouquet rendu.

– On ne prend donc plus de bouquets en France, et l’on n’en rend donc plus ? Il y avait un symbole qui, à mon avis, ne devait jamais vieillir parce que, tous les ans, il se renouvelle : ce sont les fleurs.

– Oh ! je ne vous dis pas, très illustre critique, que les fleurs vieillissent : je vous dis qu’un bouquet demandé me paraîtrait tout simple, demandé par un poète qui en est à son premier sonnet ou par un clerc de notaire qui en est à son premier amour ; mais un officier, un homme de trente ans, un soldat qui a fait les guerres de l’Empire, qui a traversé les champs de bataille d’Austerlitz, d’Iéna, de Wagram et de la Moskova, qui a vu la terrible retraite, qui y a perdu d’une façon si douloureuse un frère bien-aimé, qui a suivi l’empereur à l’île d’Elbe, qui en est revenu avec lui, qui a médité sur le champ de bataille de Waterloo, le plus philosophique de

 

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tous les champs de bataille, – croyez-vous qu’un homme pareil tombe amoureux pour voir une jeune fille effeuiller des roses et, forcé de quitter cette jeune fille, lui demande en la quittant un bouquet de violettes à titre de talisman ?

Schlegel suivit ma critique avec la plus profonde attention et, quand j’eus fini :

– Avez-vous aimé jeune, monsieur Dumas ?

– Très jeune, monsieur.

– Avez-vous aimé à la façon du capitaine Louis Richard ?

– Oui, parce que j’étais un paysan au lieu d’être un soldat ; parce que j’avais quinze ans et non trente.

– Écoutez bien cela ; car, à mon tour, je vais vous répondre.

– J’écoute.

– Vous m’avez parlé au point de vue de la philosophie ; je vais vous parler, moi, au point de vue du réalisme.

– Un Allemand réaliste, cher monsieur

 

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Schlegel, cela sera nouveau.

– Le cœur a ses quatre saisons, comme la vie et comme l’année, n’est-ce pas ?

– Il y a même des hommes pour lesquels il n’y en a qu’une.

– Le printemps ?

– Justement ! Que je vive jusqu’à cent ans, et je suis bien sûr d’une chose : c’est que mon cœur, à sa centième année, sera fleuri comme un bouquet de noces.

– Eh bien ! voilà où je vous prends, monsieur le critique ! ce printemps du cœur commence pour les uns à quinze ans, pour les autres à vingt, pour les autres à trente ; Rousseau, qui commence d’écrire à quarante ans, écrit avec autant de fraîcheur, plus de fraîcheur même, que Voltaire, qui commence à dix-huit !

– Je vois où vous voulez en venir.

– Ce n’est pas difficile ! Pour Louis Richard, qui n’a pas eu de jeunesse ; qui, jusqu’à trente ans, n’a connu que ce sanglant et terrible jeu de la guerre, le printemps, c’est la première jeune fille

 

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qu’il rencontre et dont il devient amoureux ; du moment où il devient amoureux et où cet amour est son premier amour, le printemps commence pour son cœur. Qu’importent les émotions guerrières qu’il a eues ! qu’importent les pays qu’il a visités ! qu’importent les batailles qu’il a, lui cent millième, gagnées et perdues ! tout cela, c’était du bruit, c’était de l’agitation, c’était de la gloire, c’était de la honte, c’était du dévouement, c’était tout ce que vous voudrez, mais ce n’était pas de l’amour ! L’amour, c’est le printemps ; le printemps fait naître les fleurs, l’amour les cueille.

– Pourquoi alors n’avez-vous pas ramené le bouquet de violettes à la fin ? pourquoi n’en avez-vous pas fait votre dénouement, comme Scribe dans Valérie ?

– Voulez-vous être entièrement dans le vrai ?

– Ah ! cher monsieur, je ne demande pas autre chose depuis le jour où je tiens une plume.

– Eh bien, faites votre dénouement avec ce bouquet, vous.

 

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Je souris.

– Monsieur Dumas, reprit gravement Schlegel, j’ai connu, comme je vous l’ai dit, les principaux acteurs de l’histoire que je viens de vous raconter.

– Louis Richard ?

– Louis Richard. Aux deux côtés de sa cheminée, il y avait deux cadres : dans l’un était la croix d’officier de la Légion d’honneur qu’il avait détachée du cadavre de son frère et que l’empereur lui avait rendue... Devinez-vous ce qu’il y avait dans l’autre ?

– Non.

– Il y avait ce fameux bouquet de violettes que Lieschen lui avait donné le soir de son départ.

Je courbai la tête.

– Maintenant, ajouta-t-il, souvenez-vous de la promesse que vous m’avez faite.

– Je vous ai fait une promesse ?

– Oui, celle de ne point publier ma tradition, ou, si vous la publiez, de ne rien changer aux

 

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caractères de mes personnages.

J’ai tenu religieusement ma parole à l’illustre écrivain. C’est au public à prononcer entre nous deux.

 

FIN

 

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