Le capitaine Richard

Alexandre Dumas · Chapitre 3 sur 5 · partie 1/3

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Le capitaine Richard

Chapitre XIII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

La retraite

 

Le 14 septembre 1812, du haut du mont du Salut, Napoléon, aux rayons d’un beau soleil d’été, avait vu reluire les dômes dorés de la ville sainte ; et toute l’armée, diminuée d’un quart par la bataille de la Moscova, mais forte encore de quatre-vingt-dix mille hommes, avait battu des mains à cette vue en criant : « Moscou ! Moscou ! » comme quatorze ans auparavant – tentant l’Orient par la porte opposée – elle avait crié : « Les Pyramides ! les Pyramides ! »

Le même soir, Napoléon entra dans Moscou déserte. Les Gaulois, du moins, en prenant le Capitole – où les guida ce brenn inconnu, du titre duquel les historiens latins firent un nom d’homme en l’appelant Brennus –, les Gaulois, disons-nous, en prenant le Capitole, trouvèrent du

 

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moins les sénateurs assis sur leurs chaises curules : c’était quelque chose à tuer.

Il n’en avait pas été ainsi à Moscou : on n’y avait trouvé que les négociants français qui venaient, épouvantés, nous annoncer cette étrange nouvelle : « Moscou est déserte ! »

Puis, la même nuit, Napoléon fut, non pas éveillé – Napoléon ne dormait pas – mais surpris par le cri : « Au feu ! »

À ce cri, il s’approche d’une des fenêtres du Kremlin dominant la ville : le palais du Commerce est en flammes !

Il attribue d’abord l’incendie à une imprudence ; il accuse Mortier d’avoir mal fait la police de l’armée ; il accuse un soldat ivre d’avoir mis le feu ; il ordonne que ce soldat soit recherché, puni, fusillé ! Mais on lui dit que ce n’est point ainsi que la chose s’est passée : qu’entre minuit et une heure, un globe de feu s’est abaissé, à travers les airs, sur le palais, et que de là vint, non seulement l’incendie, mais encore le signal incendiaire.

 

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En effet, c’est un signal ; car, presque en même temps, le feu apparaît, se lève, grandit sur trois autres points de la ville.

Napoléon doute encore ; mais les rapports se succèdent : le feu vient d’éclater à la Bourse et l’on a vu des hommes de la police l’attiser avec des lances goudronnées ! Dans vingt, dans trente, dans cent maisons différentes, des obus cachés au fond des poêles ont fait explosion quand ces poêles ont été allumés et ont tué ou blessé les soldats français et incendié les maisons ! Mieux ou pis encore : des troupes de bandits parcourent les rues de la ville, des torches à la main ; ils propagent le feu avec l’acharnement de l’ivresse, ou peut-être avec l’ivresse du patriotisme ; la vue des Français n’a fait que les exalter ; les menaces, que les exciter à poursuivre l’œuvre de destruction ; on n’a pu leur arracher les torches des mains et, à coups de sabre, il a fallu abattre tout ensemble les mains et les torches !

Napoléon écoute tous ces récits avec un profond étonnement ; il n’y veut pas croire, il repousse l’évidence et se contente de murmurer :

 

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– Oh ! les misérables ! les Barbares ! les Scythes !

Le jour vint, moins brillant que la nuit : la nuit était éclairée par la flamme, le jour était obscurci par la fumée.

On ne pouvait pas détourner Napoléon de ce spectacle ; il allait de fenêtre en fenêtre, criant :

– Éteignez ce feu ! mais éteignez-le donc !

Et, pour la seconde fois, sa voix, si puissante sur les hommes, était impuissante sur les éléments.

Il avait jeté un cri à peu près pareil à Vienne, le jour de la bataille d’Essling, quand le Danube avait soulevé et emporté ses ponts ; mais enfin il avait vaincu le Danube !

Dompterait-il le feu, ainsi qu’il avait dompté l’eau ?

Non ; comme alimenté par une force invisible, l’incendie étendait son cercle immense et allait toujours se rapprochant. Napoléon est littéralement entouré d’une mer de flammes ; chaque maison est une vague qui monte et la

 

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terrible marée gagne incessamment et commence à battre les murailles du Kremlin.

La journée s’écoule ainsi dans la contemplation terrible. On se presse autour de l’empereur, on l’adjure de quitter le Kremlin ; mais lui, comme s’il craignait qu’on ne veuille l’entraîner de force, se cramponne aux barres des fenêtres. La nuit vient et l’incendie est si proche, que la réverbération de la flamme flotte sur le visage en courroux de cet autre Jupiter assiégé par les Titans.

Tous ceux qui croient avoir une influence sur lui sont accourus : son confident intime le prince de Neufchâtel, puis son beau-frère Murat, puis son beau-fils le prince Eugène ; c’est à qui le priera, le suppliera : il semble sourd, insensible, muet ! Toutes ses facultés sont concentrées dans un seul sens : la vue ! Les bras croisés, la tête nue, le visage doré d’un reflet couleur de cuivre, il regarde...

Tout à coup, un murmure passe de bouche en bouche : chacun le transmet plus rapide à son voisin et le pousse devant soi pour qu’il arrive

 

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enfin jusqu’à l’empereur : « Le feu est au Kremlin ! »

Cela ne suffit pas encore.

– Qu’on l’éteigne ! dit l’empereur.

On obéit : le feu est éteint.

Dis minutes après, le même murmure se renouvelle plus menaçant.

– Éteignez ! éteignez ! répète Napoléon.

Mais une troisième fois l’incendie se rallume ; il éclate dans la tour de l’arsenal. Cette fois, on a pris l’incendiaire : c’est un soldat de la police.

On l’amène devant Napoléon, qui l’interroge.

L’homme obéit à un ordre reçu ; de qui a-t-il reçu cet ordre ? de son chef ; et de qui son chef l’a-t-il reçu ? du sien.

Ainsi, l’ordre vient d’en haut ; ainsi, ce n’est pas le fanatisme individuel de quelques misérables qui incendie la capitale de la Russie : c’est un ordre supérieur qui s’exécute, c’est un plan arrêté qui s’accomplit.

Napoléon hausse les épaules et, avec un geste

 

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de dégoût, fait signe qu’on éloigne de ses yeux l’incendiaire. On emmène celui-ci dans une cour et on le poignarde à coups de baïonnette ; il meurt en riant et en prononçant en russe des paroles de menace.

Ces paroles, un Polonais les a entendues ; il monte tout effaré les degrés du palais et parvient jusqu’à la chambre où s’obstine à rester Napoléon.

– Le Kremlin est miné ! dit-il ; les Russes ont l’espoir de faire sauter l’empereur et tout son état-major !

– Sire, dit Eugène, contre les hommes on lutte comme César et comme Alexandre ; contre les dieux, on lutte comme Diomède et comme Achille ; mais on ne lutte pas contre le feu !

– Allons ! dit Napoléon se décidant, où est l’escalier du Nord ?

Les portes s’ouvrent rapidement ; des guides s’élancent pour indiquer le chemin, pressés qu’ils sont eux-mêmes d’échapper au danger, et l’on descend le fameux escalier du Nord, immortalisé

 

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par le massacre des strélitz.

– Où l’empereur veut-il transporter son quartier général ? demande Berthier.

– Sur la route de Pétersbourg, dit Napoléon, dans le château impérial de Petrovsky.

Ainsi, malgré l’incendie, les flammes, la mine menaçante ; malgré le volcan ouvert sous ses pieds, il ne battra point en retraite, il ne reculera pas du côté de la France ; au contraire, il fera une lieue de plus sur le chemin de Pétersbourg.

Mais arriverait-on à Petrovsky ? On avait attendu bien tard ! tout à l’heure, on n’était qu’assiégé par l’incendie : maintenant, on est bloqué par le feu.

Grâce à une espèce de couloir creusé à travers les rochers, on gagne une poterne et l’on sort enfin du Kremlin.

Mais, une fois sorti du Kremlin, on n’est que plus près des flammes ; on se trouve au centre d’un immense brasier ; les rues disparaissent, enveloppées dans des tourbillons de fumée ; l’air, chargé de cendres, cesse d’être respirable et brûle

 

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la poitrine.

On s’engouffra au hasard dans ce qui ressemblait le plus à une rue. Par bonheur, en effet, c’en était une, mais étroite, tortueuse, enflammée des deux côtés.

L’empereur avançait à pied au milieu d’une vingtaine d’hommes ; devant lui, agitant l’air avec leurs chapeaux pour le rendre plus respirable, marchaient Murat et Eugène ; Berthier le suivait – le même partout – restant derrière, là comme ailleurs ; passant où l’empereur passait, n’allant ni en avant, ni de côté ; recevant son impulsion mais n’ayant jamais d’initiative.

On allait ainsi, entre deux murailles de feu, sous une voûte de feu, sur une terre de feu ! Des poutres enflammées tombaient à droite et à gauche ; le fer et le plomb fondus roulaient des toits comme fait la pluie en un jour d’orage. Les flammes, se courbant sous le vent, venaient, du bout de leurs langues dévorantes, lécher les plumets des officiers, puis, se relevant tout à coup, remontaient vers le ciel comme autant de banderoles ardentes.

 

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Il fallait sortir, trouver une issue ou étouffer.

Cinq minutes encore, personne ne sortait de ce soupirail de l’enfer !

On eut un instant l’idée de retourner en arrière ; mais plusieurs maisons s’écroulèrent tout à coup, et l’on vit s’amonceler une barricade enflammée qui barrait la retraite.

– En avant donc ! en avant ! dit Murat.

– En avant ! répéta Eugène.

– En avant ! dit Napoléon lui-même.

Mais ceux qui formaient l’avant-garde, saisissant leurs têtes à deux mains, répondirent d’une voix étouffée :

– Impossible ! nous n’y voyons plus ; le feu est partout !

En ce moment, on entendit, du milieu de la fumée, une voix qui criait :

– Par ici, sire ! par ici.

Et un jeune homme de trente ans, le visage sillonné par un coup de sabre, encore pâle de sa blessure récente, apparut à la gauche de

 

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l’empereur, sortant d’un tourbillon de fumée.

– Guidez-nous, dit Napoléon.

– Par ici, sire ! reprit le jeune homme.

Et, se replongeant dans le tourbillon de fumée :

– Par ici, répéta-t-il, par ici ! je réponds de tout !

Napoléon appuya son mouchoir sur sa bouche : l’air était devenu insupportable, suffocant, mortel.

– Par ici, sire ! disait toujours la voix.

Au bout de quelques pas, en effet, la flamme était moins ardente, la fumée moins épaisse : on se trouvait dans un quartier brûlé depuis le matin.

Un officier général porté sur une litière allait s’engager dans le foyer dévorant d’où l’on venait de sortir comme par miracle : c’était le maréchal Davoust, blessé à la Moscova, qui se faisait porter au Kremlin pour obtenir de Napoléon qu’il quittât ce palais fatal.

En apercevant l’empereur, il se souleva et

 

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tendit les bras vers lui ; l’empereur le reçut, reconnaissant mais calme, comme s’il venait d’accomplir un trajet ordinaire.

En ce moment, on vit paraître, à cinquante pas, un convoi de poudre qui défilait à travers le feu.

– Laissez passer l’empereur ! cria le jeune officier.

– Laissez passer la poudre, monsieur, dit l’empereur. La poudre, en cas d’incendie, ajouta-t-il en essayant de sourire, est toujours ce qu’il y a de plus urgent à sauver.

Un caisson éclata.

Ceux qui entouraient l’empereur se pressèrent autour de lui.

Un second caisson, puis un troisième, puis un quatrième éclatèrent comme le premier ; les débris retombaient en pluie enflammée !

Il y en avait cinquante : on attendit qu’ils fussent passés puis on se remit en route.

En arrivant à la porte de Petrovsky :

– N’est-ce pas le lieutenant Richard que vous

 

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m’aviez envoyé à Donauwœrth qui marche devant nous et qui est arrivé si à propos pour nous montrer notre chemin au milieu des flammes ? demanda l’empereur.

– Oui, sire, dit Davoust ; seulement, il est devenu capitaine.

– Il ne faut pas qu’il s’arrête là, Davoust ; et en attendant que vous le fassiez chef de bataillon, donnez-lui votre croix d’officier de la Légion d’honneur.

Le maréchal appela le jeune officier et, détachant sa croix d’or :

– Capitaine Richard, lui dit-il, de la part de l’empereur !

Le capitaine Richard s’inclina et Napoléon, en passant, lui fit de la main un signe qui voulait dire : « Je t’ai reconnu et je ne t’oublierai pas. »

Le jeune homme se retira, prêt à mourir pour l’empereur sans un regret, sans une plainte.

Le lendemain, en s’éveillant, Napoléon courut à la fenêtre donnant du côté de Moscou ; il espérait trouver l’incendie éteint ou du moins

 

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calmé : toute la ville n’était qu’une nappe de feu, qu’un nuage de fumée. Cette Moscou qu’on était venu chercher si loin, qui semblait s’éloigner et fuir devant nous comme les mirages du désert ; cette Moscou, lorsque enfin on avait mis la main dessus, n’était qu’un monceau de cendres ! Ce n’étaient plus seulement les armées du tsar qui étaient insaisissables, c’étaient ses villes elles-mêmes.

Que va faire l’homme de 1805, de 1806, de 1809 ; l’homme aux résolutions rapides, l’homme qui a abandonné le camp de Boulogne pour aller gagner la bataille d’Austerlitz, l’homme qui a quitté les Tuileries en annonçant quel jour il entrerait à Berlin, l’homme qui a laissé l’Espagne, traversé la France et marché au pas de course jusqu’à Vienne ?

Il va marcher sur Pétersbourg ; il le dit du moins.

Sur une table est dépliée la carte qui indique le chemin de la seconde capitale de l’empire moscovite ; mais sur une table voisine est ouverte la carte qui indique le chemin de Paris.

 

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Il attendra huit jours avant de prendre une résolution : il faut huit jours pour que sa lettre à l’empereur Alexandre arrive à Pétersbourg et provoque une réponse. On n’est qu’au 19 septembre, il fait beau : on a le temps de prendre un parti.

Puis, au bout des trois premiers jours, la ville était consumée, c’est vrai, mais l’incendie éteint. Le Kremlin, sauvé, était redevenu habitable.

L’empereur rentra dans le Kremlin ; il lui sembla, en rentrant, qu’une seconde fois il prenait Moscou.

De là, il put voir le terrible spectacle d’une armée affamée dévorant les débris d’une ville.

Pendant les trois jours que Moscou avait mis à se consumer et à s’éteindre, Murat avait perdu la trace du général Koutousov, qu’il poursuivait ; – mais on ne devait point tarder à avoir de ses nouvelles.

Koutousov, après avoir fui vers l’orient, avait tourné tout à coup vers le midi et s’était rabattu entre Moscou et Kalouga.

 

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Napoléon ordonna à Murat de le poursuivre. Murat obéit et joignit son adversaire le 29 septembre, puis le 11 octobre.

Le bruit de deux batailles vint faire tressaillir Napoléon au milieu de ses espérances. Ce qui lui arrivait était inattendu comme ce qui arrive parfois dans un de ces beaux jours d’été où l’on entend tout à coup retentir le tonnerre sans qu’on voie au ciel le nuage d’où il sort.

Excepté dans sa dernière campagne d’Autriche, l’empereur avait toujours vu, avec la capitale prise, la guerre terminée ; pourquoi n’en serait-il point de cette campagne comme des autres campagnes, de Moscou comme des autres capitales ?

Mais, là, il y avait une chose, ou plutôt trois choses effrayantes que Napoléon n’avait point rencontrées ailleurs ; trois silences : le silence de Moscou, le silence de ce désert qui entourait Moscou, enfin le silence d’Alexandre, qui semblait ne pas s’inquiéter de Moscou.

Napoléon compte les jours ; il y a onze jours, onze siècles que ce silence dure !

 

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Soit ! alors on luttera d’entêtement ; Napoléon passera l’hiver à Moscou.

Il nomme un intendant à la capitale de l’Empire russe, il organise des municipalités ; les ordres sont donnés pour l’approvisionnement de l’armée ; on fera de la ville un grand camp retranché : le pain et le sel, ces deux grands réparateurs des forces humaines, n’y manqueront pas ; les chevaux qu’on ne pourra nourrir, on les fera saler ; si les logements manquent, on s’établira dans les caves ; les premiers acteurs de Paris viendront jouer à Moscou comme ils ont été jouer à Dresde. C’est cinq mois qu’il faut rester là ; cinq mois sont bientôt passés. Au printemps, les renforts arriveront : la Lituanie tout entière accourra nous rejoindre en armes et l’on achèvera la conquête.

Oui ; mais que dira Paris, qui, pendant cinq mois, n’aura plus de nouvelles de son empereur et d’une armée de cent cinquante mille hommes ? que feront les Prussiens et les Autrichiens, ces alliés si peu sûrs et qui peuvent d’un moment à l’autre devenir des ennemis ?

 

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C’est un rêve auquel il faut renoncer.

Le 3 octobre, une nouvelle résolution est prise : on brûlera les restes de Moscou, on marchera par Tver sur Pétersbourg ; Macdonald y rejoindra le gros de l’armée ; Murat et Davoust commanderont l’arrière-garde.

Ce nouveau plan est lu aux généraux par Eugène ; les généraux, maréchaux, princes, rois, se regardent : ils se demandent des yeux si leur empereur devient insensé.

Non ; seulement sa fortune commence à lui manquer. Autrefois, quand il était obligé de faire un pas en arrière, il la sentait près de lui, il s’appuyait sur elle : aujourd’hui elle n’est plus là et son bras ne trouve que le vide !

En effet, ce n’est point tout cela qu’il lui faut : c’est la paix.

L’empereur fait venir Caulaincourt ; Caulaincourt, qui a été deux ans ambassadeur près d’Alexandre et que le tsar a constamment traité en ami, obtiendra de lui de bonnes conditions. Mais Caulaincourt refuse ; il connaît

 

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Alexandre : Napoléon n’aura pas un mot de réponse de son ennemi qu’il n’ait complètement évacué son territoire.

On enverra Lauriston. – Lauriston accepte, part pour le camp de Koutousov, afin de demander au vieux général un laissez-passer pour Pétersbourg ; mais les pouvoirs de Koutousov ne s’étendent pas jusque-là ; il propose de dépêcher le comte Volkonsky à Pétersbourg, ne doutant point que cela ne revienne absolument au même. – Il a raison : ni Volkonsky, ni Lauriston, ni Caulaincourt ne rapporteront une réponse ; cette réponse, c’est l’hiver qui est chargé de la faire.

Vers le 14 octobre, elle arrive : on a vu les premières neiges.

L’empereur comprend enfin l’avertissement : il donne l’ordre de dépouiller les églises de tous les ornements qui peuvent servir de trophées à l’armée française. – Les Invalides seront bien partagés : ils auront, pour leur dôme, la croix d’or du grand Ivan, qui domine le dôme principal du Kremlin.

 

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Le 16, sans qu’il soit encore question de retraite – le mot fatal qui marque la décroissance de la fortune impériale ne sera pas même prononcé –, le 16, on achemine sur Mojaïsk la division Claparède, les trophées de la campagne et tous les blessés ou les malades en état d’être transportés.

Les malades et les blessés qui ne pourraient soutenir la fatigue de la route sont laissés à l’hôpital des enfants trouvés. Il y a, au reste, dans cette maison de douleur, autant de Russes que de Français ; les chirurgiens qui les ont soignés les uns et les autres avec un soin égal et une philanthropie qui ne connaît point de différence entre les nations et pour qui les hommes sont des hommes, les chirurgiens demeureront avec eux.

Tout à coup le canon – qui, du reste, n’a point cessé de tonner sur un point ou sur un autre – gronde plus rapproché de Moscou.

L’empereur, qui passe dans la cour du Kremlin la revue de la division de Ney, entend le funèbre écho mais fait semblant de n’avoir rien entendu ; et le soir, comme personne n’ose lui

 

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annoncer la terrible nouvelle, Duroc se hasarde : il entre chez l’empereur et lui dit que Koutousov a attaqué Murat à Voronovo, a tourné la gauche du roi de Naples, a coupé sa retraite, lui a pris douze canons, vingt caissons, trente fourgons, lui a tué deux généraux et mis hors de combat quatre mille hommes ; le roi de Naples lui-même a été blessé en faisant des miracles pour rétablir la bataille qui, grâce à Poniatowsky, à Claparède et à Latour-Maubourg, n’a été qu’à moitié perdue.

C’est ce qu’attendait Napoléon ; il lui fallait un prétexte pour quitter Moscou : ce prétexte, il l’a trouvé.

Il s’agit de châtier Koutousov.

Pendant la nuit du 18, l’armée est mise en mouvement sur Voronovo et, le lendemain 19, l’empereur quitte lui-même la ville sainte en étendant la main vers Kalouga et en disant :

– Malheur à ceux qui se trouveront sur ma route !

On était resté trente-cinq jours à Moscou ; on en sortait avec cent quarante-cinq mille hommes,

 

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cinquante mille chevaux, cinq cents canons, deux milles voitures d’artillerie, quatre mille caissons, calèches, voitures et chariots de toute espèce.

Quatre jours après, dans la nuit du 22 au 23 octobre, vers une heure du matin, quoique l’armée fût déjà à trois marches de Moscou, l’air fut ébranlé par une violente explosion et le sol secoué comme par un tremblement de terre.

Ceux qui veillaient autour de l’empereur se levèrent en sursaut tout épouvantés, se demandant quelle était la catastrophe qui pouvait causer un pareil ébranlement.

Duroc entra dans la chambre de l’empereur, qui s’était jeté tout habillé sur son lit.

L’empereur ne dormait point et, au bruit que fit le grand maréchal en entrant, il retourna la tête.

– Avez-vous entendu, sire ? demanda Duroc.

– Oui, répondit Napoléon.

– Eh bien ?

– Ce n’est rien : c’est le Kremlin qui saute.

 

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Et il retourna sa tête du côté de la muraille.

Duroc sortit.

 

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XIII

 

Au pas ordinaire

 

C’était le 19 novembre, un mois juste après la sortie de Moscou.

Une colonne française, forte de quatre à cinq mille hommes à peu près, traînant avec elle une douzaine de canons, s’étendait comme une longue ligne noire, à une journée en deçà de Smolensk, entre Korytnia et Krasnoï.

Trois cents cavaliers marchaient sur les flancs de cette colonne.

Ces cavaliers, ralliés à Smolensk, appartenaient à toutes les armes ; par un effort de courage seulement, ils s’étaient réunis et s’étaient remis en route. Ce qu’étaient devenus leurs régiments, et même les corps d’armée dont ils faisaient partie, c’est ce que personne ne savait ;

 

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– ce qu’ils étaient devenus ? ce que deviendrait, au printemps prochain, cette neige sur laquelle on marchait.

En effet, à l’instant même où nous jetons les yeux sur ce malheureux débris d’un des plus beaux corps de l’armée, Napoléon, qui le précédait de trois journées de marche, venait d’entrer dans Orcha avec six mille hommes de la vieille garde, reste de trente-cinq mille ; Eugène, avec dix-huit cents soldats, reste de quarante-deux mille ; Davoust, avec quatre mille combattants, reste de soixante et dix mille ! C’était là ce que Napoléon – marchant lui-même un bâton à la main pour donner l’exemple du courage et de la patience – s’obstinait à nommer la grande armée...

Ô chutes d’Annibal ! lendemains d’Attila !

En partant de Smolensk, le 14 novembre, l’empereur avait résolu que le prince Eugène et les maréchaux Davoust et Ney n’en sortiraient après lui que successivement : Eugène le premier, Davoust le second et Ney le troisième. Il avait de

 

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plus ordonné qu’on mît un jour d’intervalle entre chaque départ. En conséquence, lui étant parti le 14, Eugène partit le 15 ; Davoust, le 16 ; Ney, le 17.

Il avait été enjoint à ce dernier de faire scier les tourillons des pièces d’artillerie qu’il abandonnerait, de détruire toutes les munitions, de pousser devant lui les traînards de l’armée et de faire sauter en quatre endroits les remparts de la ville.

Ney avait religieusement exécuté ces ordres ; puis, le dernier, il s’était avancé sur cette route déjà ruinée par les trois armées qui précédaient la sienne. Il est vrai que ce n’étaient point des armées, que ces six mille gardes de Napoléon, que ces dix-huit cents soldats d’Eugène, que ces quatre mille combattants de Davoust ; mais c’était bien pis : c’étaient des hommes affamés par trente et un jours de retraite à travers la neige et le désert, et dont chacun ne gardait de discipline que ce qu’il croyait nécessaire à sa conservation personnelle.

 

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On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau :

Hier, la grande armée, et, maintenant, troupeau !

On ne distinguait plus les ailes ni le centre.

Il neigeait ! Les blessés s’abritaient dans le ventre

Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés,

On voyait des clairons à leur poste gelés,

Restés debout en selle, et muets, blancs de givre,

Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre !

Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs

Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,

Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.

Il neigeait, il neigeait toujours ! la froide bise

 

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Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,

On n’avait pas de pain, et l’on allait pieds nus.

Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre :

C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,

Une procession d’ombres sur le ciel noir.

La solitude, vaste, épouvantable à voir,

Partout apparaissait, muette, vengeresse.

Le ciel faisait, sans bruit, avec la neige épaisse,

Pour cette immense armée un immense linceul ;

Et, chacun se sentant mourir, on était seul...

 

Ô Victor Hugo ! grand poète et cher ami ! oserai-je esquisser un épisode de cette funeste retraite après l’admirable tableau que tu en as tracé ?

 

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C’était donc le reste des quatre divisions commandées par Ney au commencement de la campagne qui s’avançait, comme nous l’avons dit, entre Korytnia et Krasnoï, réduites à quatre ou cinq mille baïonnettes et à deux ou trois cents cavaliers.

Tout à coup, les quelques éclaireurs qui marchent en avant s’arrêtent et regardent la terre : Ney court à eux et reconnaît ce qui fixe leur attention : ce sont les traces récentes d’un champ de bataille ; la neige est couverte de sang, parsemée d’armes brisées, de cadavres mutilés ; les morts, en longues files, marquent les rangs que, vivants, ils occupaient.

Soudain, un des cavaliers qui, sous une peau d’ours, cache les restes d’un uniforme d’officier des chasseurs de la garde, saute à terre.

– Oh ! murmure-t-il, c’est le corps d’armée du prince Eugène qui a combattu ici ! voilà, sur les plaques des schakos brisés, les numéros de ses régiments.

Et il suit avec anxiété les longues files de morts qui sont couchés comme les épis au bord

 

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d’un sillon ; – mais la recherche est inutile : les morts sont là par milliers ! La nuit vient, d’ailleurs, et il faut se remettre en route.

Sans doute le combat a eu lieu depuis la veille au matin, car aucun blessé ne répond aux cris que poussent les nouveaux venus pour faire rouvrir les yeux qui ne seraient pas tout à fait fermés. La nuit a passé sur le champ de bataille et, par les trente degrés de froid qu’il fait, la nuit sans feu est mortelle. Aussi tout est-il silencieux sur cette surface d’une ou deux lieues, toute parsemée de cadavres.

Du moins la trace funèbre indiquait-elle la route qu’il fallait suivre : on la suivit deux heures encore, puis on s’arrêta.

Il fallait passer la nuit, bivouaquer, faire les feux.

C’était, chaque soir, une chose terrible que cette halte ; alors chacun errait au hasard, cherchant quelque cabane à démolir, quelques vivres à marauder. Beaucoup partaient et l’on était toujours étonné du peu qui revenaient : le froid tuait les uns, la lance des Cosaques tuait les

 

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autres, quelques-uns étaient emmenés prisonniers.

Ce soir-là, les longues courses furent inutiles : une forêt de sapins fournissait du bois, les chevaux tués fournissaient de la viande ; on n’avait quitté Smolensk que la veille, on avait encore du pain.

L’officier que nous avons vu sauter à bas de son cheval et chercher parmi les morts fut un des premiers à retourner sur le champ de bataille ; mais, depuis qu’on y avait passé, une troupe de loups y étaient venus avec le nuit et il fallut les en chasser.

Par bonheur, les animaux carnassiers préfèrent la chair de l’homme à celle des animaux : les chevaux étaient donc à peu près intacts et fournirent un abondant repas à la troupe que nous suivions.

On alluma les feux, on posa les sentinelles et, à part les hurlements des loups, la nuit fut assez tranquille.

Le lendemain, au point du jour, le maréchal

 

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donna le signal du départ ; âme de feu dans un corps d’acier, il était toujours le dernier couché, le premier debout.

Comme d’habitude, quelques centaines d’hommes restèrent couchés autour des feux mal éteints et fumants ; ils en arrivaient, pendant leur sommeil, à un degré d’engourdissement qui les mettait si près de la mort, qu’ils regardaient, au moment du réveil, comme plus court et moins douloureux de descendre tout à fait jusqu’à elle que de remonter vers la vie.

On se mit en marche ; il avait neigé pendant la nuit, il neigeait encore ; on marchait au hasard avec une boussole, tournant le dos au nord, sur un océan de glace. En tête de la colonne étaient Ney, le général Ricard et deux ou trois autres officiers généraux précédés d’hommes, non pas formant une avant-garde, mais débandés et plus pressés d’arriver que les autres.

Alors un mouvement singulier attire les regards de Ney : ces hommes qui le précèdent se sont arrêtés subitement, se groupant effarés, les plus avancés commençant à reculer sur ceux qui

 

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les suivent. Ney met son cheval au galop, leur demande ce qui se passe et, à travers une éclaircie de la neige qui, pour un moment, tombe moins épaisse, ils montrent à leur général les montagnes qui les entourent toutes noires de Russes.

On a été donner en plein dans le flanc de l’armée de Koutousov, c’est-à-dire dans les quatre-vingt mille hommes qui poursuivent Napoléon ! On ne les a pas vus parce qu’il neige, parce qu’on marche la tête basse ; mais eux, des hauteurs où ils sont placés, depuis une heure, ils suivent des yeux la petite colonne qui vient imprudemment se livrer elle-même.

En effet, l’immense demi-cercle que forme l’armée russe n’a qu’à joindre ses deux extrémités et les cinq ou six mille hommes de Ney seront pris comme dans un vaste amphithéâtre.

Ney ordonne de préparer les armes.

En ce moment, on voit se détacher un officier enveloppé d’un manteau ; il vient droit aux Français. C’est un parlementaire.

 

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On l’attend...

À cinquante pas des premiers rangs, il soulève et agite son chapeau : non seulement c’est un parlementaire, mais encore c’est un Français.

À l’instant où ce mot court dans les rangs : « Un Français ! un Français ! » l’officier de chasseurs qui a reconnu les cadavres du dernier champ de bataille qu’on a traversé pour appartenir à l’armée du prince Eugène, pousse en avant, saute à bas de cheval et se jette dans les bras du parlementaire.

Les deux officiers échangent quelques paroles.

– Paul !...

– Louis !...

– Mon frère !...

Puis ces hommes qui, chacun de son côté, se sont cherchés parmi les morts remercient Dieu dans une étreinte fraternelle de se retrouver vivants.

Pendant ce temps, on est accouru à eux, on les a entourés.

 

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Le jeune officier descendu des hauteurs explique alors sa mission : il est officier d’ordonnance du prince Eugène ; il a été pris à cette même bataille qui a laissé ces morts si bien alignés à leurs rangs et dont, la veille, on a traversé le théâtre ; le vieux feld-maréchal russe a reconnu Ney et il lui fait proposer de se rendre.

– Et c’est vous, un Français, qui vous êtes chargé de cette mission ? dit Ney au jeune homme.

– Attendez, monsieur le maréchal, et laissez-moi achever, répondit celui-ci. Je vais d’abord vous répéter les paroles du feld-maréchal et j’y ajouterai les miennes. Il n’oserait, m’a-t-il dit, faire une telle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé, s’il restait à cet ennemi qu’il honore une seule chance de salut ; mais quatre-vingt mille Russes et cent pièces de canon sont devant et autour de lui, et il lui a envoyé un prisonnier français, pensant que la parole de celui-ci trouverait sans doute plus de créance que la parole d’un officier russe.

– C’est bien, reprit Ney, vous avez parlé pour

 

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les Russes ; parlez pour vous, maintenant.

– Si je parle pour moi, monsieur le maréchal, je dirai qu’hier au matin, même proposition a été faite au prince Eugène et que le prince Eugène a répondu en chargeant, avec six mille hommes, quatre-vingt mille hommes à la baïonnette.

– À la bonne heure ! dit Ney ; vous commencez à parler français, monsieur.

– Si nous avions affaire à Miloradovitch, je vous dirais : « Nous sommes perdus ! mourons ensemble ! » Nous avons affaire à Koutousov ; nous perdrons un quart, un tiers, la moitié de nos hommes, mais nous échapperons.

– Eh bien, retournez vers Koutousov et dites-lui ce que vous eussiez dû lui dire tout d’abord : c’est qu’un maréchal de France se fait tuer mais ne se rend pas.

– Oh ! je lui ai dit cela, répondit simplement le jeune officier.

Puis, se tournant vers son frère :

– Maintenant, Paul, dit-il, une arme quelconque ! que je puisse, au milieu de la mêlée,

 

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me débarrasser de ceux qui me garderont et vous rejoindre.

L’officier de chasseurs tira de dessous sa peau d’ours un long poignard de Toula à lame persane, à poignée damasquinée d’or et, le donnant à son frère :

– Tiens, dit-il, je t’attends !

Le jeune officier d’ordonnance salua le maréchal et remonta vers les Russes.

Alors Ney profite de ce moment de répit pour réunir tous ses hommes.

D’un côté, quatre-vingt mille Russes, des rangs pleins, profonds, nourris, des lignes redoublées, une cavalerie superbe, une artillerie formidable, enfin – ce qui double tout cela –, la supériorité de la position ; de l’autre, cinq mille soldats appartenant à toutes les armes, une colonne perdue dans le désert, des hommes mutilés, languissants, mourant de froid et de faim.

N’importe ! ce sont les cinq mille hommes qui attaqueront les quatre-vingt mille !

 

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Ney donne le signal.

Quinze cents soldats, débris de la division Ricard, sont en tête : le général Ricard et ses quinze cents hommes feront d’abord la trouée ; Ney et le reste de l’armée s’y jetteront ensuite.

Au premier pas que fait Ricard contre les Russes, toutes ces collines, un instant auparavant froides et muettes, tonnent et s’enflamment comme autant de volcans. Ricard et ses quinze cents hommes gravissent sous ce feu la colline qui est en face d’eux ; ils trouvent un ravin où ils enfoncent dans la neige jusqu’au cou, le traversent et vont heurter la ligne russe, qui les repousse, écrasés, dans le ravin.

Mais alors Ney est déjà au milieu d’eux ; Ney les rallie, les reforme et s’avance à leur tête en ordonnant à quatre cents Illyriens, parmi lesquels se jette l’officier de chasseurs, de prendre en flanc l’armée ennemie.

Cela paraît presque insensé, n’est-ce pas ? quatre cents hommes prenant en flanc quatre-vingt mille hommes ! un homme attaquant deux cent cinquante hommes !

 

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C’était cependant ainsi dans ce temps de guerres épiques.

Avec ses trois mille hommes, Ney monte à l’assaut de cette citadelle vivante et, avec ses quatre cents Illyriens, le capitaine Paul Richard attaque l’armée en flanc.

Ney n’a point harangué ses soldats : il n’a pas dit une parole ; il s’est mis à leur tête et il a marché ; tous l’ont suivi.

La première ligne est attaquée à la baïonnette et renversée.

La seconde est à deux cents pas plus loin.

– En avant ! crie Ney.

Mais, au moment où il va atteindre cette seconde ligne, trente pièces de canon mises en batterie tonnent sur ses deux flancs ; la colonne, tranchée en trois morceaux comme un serpent, tourbillonne et se rejette en arrière, entraînant avec elle son maréchal.

On a tenté l’impossible !

– En arrière ! au pas ordinaire ! crie le maréchal.

 

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– Entendez-vous soldats ? crie à son tour le général Ricard. Le maréchal a dit : « Au pas ordinaire. »

Et ces hommes reculent au pas ordinaire, traversent le ravin au pas ordinaire et se retrouvent, toujours marchant au pas ordinaire, à l’endroit d’où ils sont partis.

Seulement, ils sont partis cinq mille et sont revenus deux mille.

Mais, en revanche, voici que, du flanc de la montagne, redescendent les quatre cents Illyriens, plus nombreux qu’ils ne sont partis : ils ont rencontré une colonne russe de cinq mille hommes conduisant trois cents prisonniers français, allemands, polonais ; ils se sont rués sur la colonne, l’ont attaquée avec la furie du désespoir ; et, après un instant de lutte, la colonne a fait un pas en arrière, les prisonniers ont été délivrés et les deux frères Paul et Louis Richard se sont retrouvés dans les bras l’un de l’autre.

C’est alors qu’on a vu Ney et ses deux mille hommes rétrogradant et se reformant sous le feu de l’artillerie de Koutousov. Le mouvement

 

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manqué sur le centre, le capitaine Paul Richard a donné l’ordre de rejoindre le corps du maréchal.

Que va-t-on faire ? Se former en carré et mourir !

Mais les prisonniers arrivent ; ils connaissent Koutousov : Koutousov, qui a laissé passer Napoléon, qui a laissé passer Eugène, Koutousov laissera passer Ney ; il ne s’agit que de faire un détour. Koutousov ne poursuivra point, il se fie à l’hiver de son pays : l’hiver, selon lui, est un ennemi plus rapide et plus sûr que le boulet. « L’hiver, dit-il, est mon général en chef ; je ne suis que le lieutenant de l’hiver. »

En ce moment, comme pour aider à la retraite, la neige recommence à tomber.

Ney réfléchit un instant et donne l’ordre de rétrograder vers Smolensk.

Chacun reste muet, interdit ; ainsi, on rentre dans le nord, on remonte vers le froid, on tourne le dos à Napoléon !

– Vers Smolensk, et au pas ordinaire ! répète Ney.

 

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On comprend qu’il y a un plan arrêté là-dessous, probablement le salut de la colonne. On reprend les rangs et l’on marche sous la mitraille de cinquante pièces d’artillerie, mais sous la mitraille seulement.

En effet, la prédiction des prisonniers s’est accomplie : Koutousov, le Fabius scandinave, est resté sur ses collines. – Un seul corps russe, se laissant rouler des hauteurs dans la plaine et venant heurter les deux mille hommes, tout était fini ! Aucun d’eux n’osa bouger de sa place sans l’ordre du général en chef.

Mais l’artillerie tonnait et la mitraille pleuvait sur ce pauvre débris d’armée, presque aussi drue que la neige qui forçait les artilleurs de viser au hasard. Les tués tombaient et s’étendaient avec la raideur des cadavres ; les blessés tombaient aussi, se relevaient, marchaient, retombaient, essayaient de se relever, retombaient encore, s’agitaient ; puis, peu à peu, la neige faisait pour eux ce qu’elle avait fait pour les morts : elle les couvrait de l’immense linceul que tissait l’hiver russe pour ensevelir l’orgueil de la France.

 

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De place en place, la route se parsemait de légères éminences qui, rouges d’abord, blanchissaient peu à peu : ces éminences, c’étaient les cadavres de l’armée.

Au milieu de cette marche, aveuglé à la fois par les biscaïens et la neige, on alla heurter une masse noire et épaisse : c’était une nouvelle colonne russe.

– Arrêtez ! Qui êtes-vous ? cria le général qui commandait cette colone.

– Feu ! dit le maréchal.

– Silence ! dit un prisonnier polonais qu’on venait de délivrer.

Puis, s’avançant :

– Ne nous reconnaissez-vous pas ? dit-il en russe. Nous sommes du corps d’Ouvarof et nous tournons les Français, qui sont pris dans le ravin.

Le général russe se contenta de cette réponse et laissa passer – tant l’obscurité faite par cette neige, tant le désordre fait par cette mitraille étaient grands –, et laissa passer la colonne française qui ne fit halte qu’à deux lieues de là,

 

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sur le champ de bataille du prince Eugène.

Elle était hors de la portée des canons russes et hors de la vue du feld-maréchal.

 

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XIV

 

La confession

 

Au nombre des blessés restés en arrière, était le capitaine Paul Richard : un biscaïen lui avait brisé la cuisse et, du même coup, avait tué son cheval. Au milieu du désordre, il était tombé sans que sa chute eût été remarquée de son frère. Mais, de même que, de minute en minute aussi, les regards de Louis cherchaient Paul, Louis s’aperçut donc bientôt que son frère n’était plus là ; il s’informa de lui : un Allemand l’avait vu tomber avec son cheval.

Louis était à pied ; il prit sa course en arrière, appelant Paul de toutes ses forces.

Une voix lui répondit.

Au milieu de ce flot de neige qui tombait, il s’achemina du côté de la voix : une éminence

 

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commençait à se former, couvrant un cavalier et son cheval. Paul était tombé, la jambe engagée sous sa monture ; ne pouvant s’aider de son autre jambe brisée, il attendait tranquillement la mort, quand la voix de son frère parvint jusqu’à lui. Louis, avec une force surhumaine, souleva le cheval, qui n’était plus qu’un cadavre, et dégagea la jambe de son frère ; puis il tira son frère à lui, le prit dans ses bras comme un enfant et essaya de l’emporter.

Mais Paul lui ayant fait comprendre l’impossibilité de suivre ainsi la colonne, il le reposa assis contre le cadavre du cheval et reprit sa course vers ses compagnons.

Paul tira ses pistolets des fontes de son cheval et s’apprêta à brûler la cervelle aux deux premiers Cosaques qui s’approcheraient de lui.

Louis rejoignit la colonne, sur laquelle l’artillerie russe tirait à mitraille ; il se mêla, lui piéton, aux rangs des cavaliers. – Il en restait cent cinquante à peu près. – Le premier qui fut tué et qui laissa tomber les rênes, les laissa tomber dans les mains de Louis, qui n’attendait que ce

 

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moment ; celui-ci aida le cadavre à vider les arçons, sauta sur la selle vide, tourna la tête de l’animal du côté de l’armée russe et revint pour la seconde fois sur ses pas.

Il s’arrêtait de temps en temps et appelait de toutes ses forces : il avait compté sur un énorme sapin qui devait lui servir de direction ; mais les flocons de neige formaient devant ses yeux un réseau tellement épais, qu’à dix pas de distance il était impossible de rien voir. Il continua d’appeler : pour la seconde fois, une voix répondit à la sienne ; il se dirigea vers la voix.

L’artillerie tirait toujours ; mais la misère et le froid étaient si grands, qu’on ne faisait plus attention aux balles et aux biscaïens. Bienheureux ceux qui étaient tués raides ! Ce qu’on craignait, c’était la neige, c’était le froid, c’étaient les loups venant manger les blessés à moitié morts.

De cris en cris, les deux frères se retrouvèrent.

Louis prit de nouveau Paul dans ses bras et le hissa sur le cheval. Soit puissance sur lui-même, soit que le capitaine ne sentît pas sa jambe brisée, il ne poussa pas une plainte. Louis saisit le cheval

 

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par la bride, Paul se cramponna au pommeau de la selle et l’on se remit à la poursuite de la colonne française.

Pendant une demi-lieue, à peu près – comme dans ce conte de fée où des cailloux indiquent leur chemin à de pauvres enfants –, les cadavres, ou plutôt les éminences et les traces de sang, indiquèrent la piste de la colonne.

Passée la demi-lieue, il n’y eut plus que du sang : c’étaient les blessés qui avaient pu continuer leur route et qui laissaient ainsi leurs traces ; puis le sang, recouvert par la neige, disparut à son tour.

On était hors de la portée des boulets russes ; il fallut marcher au hasard.

Au bout de deux heures, le cheval, qui n’avait pas mangé depuis Smolensk, commença de buter à chaque pas et, enfin, s’abattit : à force de coups, Louis le força deux ou trois fois à se relever.

Alors Paul supplia son frère de l’abandonner ; sain et sauf comme l’était celui-ci, enveloppé d’un bon manteau, il pouvait, en ajoutant à ses

 

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vêtements la peau d’ours dont son frère était couvert, rejoindre la colonne et se sauver avec elle, si toutefois elle parvenait à se sauver ; mais Louis haussa les épaules.

– Frère, dit-il, tu vois bien que le maréchal fait une fausse marche ; il va laisser à l’armée de Koutousov le temps de s’écouler, puis il reviendra sur ses pas, gagnera le Dniepr, qui doit être pris, et rejoindra l’armée française à Liady ou à Orcha.

À son tour, Paul secoua la tête.

– Et quand crois-tu que la colonne revienne sur ses pas ?

– Cette nuit ou demain matin au plus tard, répondit hardiment Louis.

– Alors, faisons un marché.

– Lequel ?

– T’engages-tu sur l’honneur à le tenir ?

– Parle.

– J’accepte ton aide jusqu’à demain au jour ; demain au jour, si la colonne ne nous a pas

 

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rejoints, tu m’abandonnes ?

– Nous verrons.

– Demain au jour, tu m’abandonnes ?

– Eh bien oui, répondit Louis pour briser la résistance de son frère, c’est convenu.

– Ta main.

– La voici.

– Fais ce que tu voudras de moi jusqu’à demain matin.

Louis jeta les yeux autour de lui : une armée – probablement celle du prince Eugène – avait bivouaqué là ; une baraque, une seule, était encore debout dans ce désert ; sans doute elle avait servi d’abri au vice-roi. Louis prit son frère dans ses bras, l’appuya à la paroi la plus profonde de la cabane, puis il s’orienta pour faire du bois.

Quelques sapins maigres, tristes, blancs comme des fantômes, s’élevaient de place en place ; beaucoup avaient été rasés par les boulets. Louis en prit une large brassée qu’il rapporta dans la cabane ; puis il ramassa quelques bribes de paille amoncelées dans un coin du bivouac.

 

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Paul comprit l’intention de son frère et, pour allumer le feu, lui offrit un de ses pistolets ; mais Louis l’invita à les garder : c’était une défense suprême contre les loups qui peut-être viendraient les visiter la nuit, et contre les cosaques qui certainement viendraient les visiter le lendemain.

Il alla ensuite au cheval, qui s’était abattu, et fouilla dans les fontes : il y trouva non seulement une paire de pistolets, mais encore, dans un sac, de la poudre et des balles.

Il revint, enchanté de sa trouvaille.

Le blessé le suivait des yeux avec une profonde tendresse. Pour rassurer son frère, Louis paraissait sans inquiétude, presque joyeux. Il secoua la neige des branches résineuses, fit un amas de ces branches au milieu de la cabane, un autre amas dans un coin, fourra sous les branches tout ce qu’il put trouver de paille, prit dans sa poche un reste de papier, y enveloppa une charge de poudre, déchargea avec la baguette à tire-bourre un des pistolets, n’y laissa qu’une demi-charge de poudre sans bourre, approcha le canon du papier et lâcha le chien du pistolet, qui fit

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