Le capitaine Richard

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 5 · partie 1/3

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Le capitaine Richard

Chapitre VI

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Six pouces plus bas, le roi de France

s’appelait Louis XVIII

 

Un soir, dans un coin du palais impérial de Schönbrunn, le jeune duc de Reichstadt causait avec les fils du prince Charles ; et, en causant entre eux, les enfants riaient si haut que le prince, qui d’un autre côté causait gravement avec l’empereur, les archiducs et les archiduchesses, craignant qu’Altesses et Majestés ne fussent incommodées par les rires des augustes bambins, crurent devoir intervenir et, d’un bout à l’autre du salon, demanda aux enfants ce qui occasionnait leur joie et à quel propos ils riaient ainsi.

– Oh ! papa, répondit l’aîné des fils de l’archiduc, ne faites pas attention : c’est Reichstadt qui nous raconte comment son père vous battait toujours, et cela nous amuse

 

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beaucoup !

L’archiduc Charles, qui était un fort brave homme, rit encore plus haut que les enfants ; ce que voyant l’empereur, les archiducs et les archiduchesses, ils en rirent autant et peut-être même de meilleur cœur que l’archiduc Charles.

Il est vrai qu’à l’époque où l’on riait si franchement à Vienne des défaites de l’illustre archiduc, le vainqueur de Tengen, d’Abensberg, de Landshut, d’Eckmühl et de Ratisbonne était mort.

L’anecdote est authentique ; elle m’a été racontée par la reine Hortense pendant les huit jours d’hospitalité qu’elle voulut bien me donner en 1832 au château d’Arenenberg, peu de temps après la mort du roi de Rome.

Consacrons un chapitre au récit de cette campagne de 1809, une des plus merveilleuses de Napoléon.

Nous avons, le 17 avril, à midi, laissé l’empereur à Donauwœrth, prêt à passer ses ordres à ses maréchaux et à ses lieutenants. Celui

 

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auquel il avait le plus hâte de les faire parvenir – parce que celui-là était le plus éloigné et par conséquent ne devait les recevoir que dans un plus long délai –, était le maréchal Davoust qui, nous le savons déjà, occupait Ratisbonne. Aussi le premier officier que fit demander Napoléon pour lui remettre les dépêches qu’il venait de dicter fut-il le lieutenant Paul Richard ; mais le prince de Neuchâtel, tout en rongeant ses ongles et d’un air assez embarrassé, annonça à l’empereur qu’il avait disposé de cet officier pour une mission particulière.

Il est vrai qu’à la place de celui-ci, il offrait – si l’empereur tenait absolument à ce que sa dépêche fût portée par un officier du nom de Richard –, il est vrai, disons-nous, que le prince de Neuchâtel offrait le lieutenant Louis Richard, qui arrivait d’Italie.

Mais l’empereur déclara que, du moment où il ne renvoyait pas au maréchal Davoust le même homme que le maréchal lui avait envoyé, peu lui importait le nom de son courrier, pourvu que ce courrier fût actif, brave et intelligent.

 

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Un officier se présenta.

L’empereur lui remit la dépêche adressée au maréchal Davoust.

En outre, Berthier fit prendre deux copies de cette dépêche et les expédia par deux autres hommes et par deux chemins différents.

C’eût été un bien grand malheur que, sur les trois courriers, pas un ne parvînt !

Voici quels étaient les ordres de l’empereur à son lieutenant :

 

« Quitter immédiatement Ratisbonne, en y laissant toutefois un bataillon pour garder la ville ;

» Remonter le Danube, en cheminant avec prudence, mais avec résolution, entre le fleuve et la masse des Autrichiens ;

» Enfin, venir le joindre, lui Napoléon, par Abach et Ober-Saal, aux environs d’Abensberg, à l’endroit où il se jette dans le Danube. »

 

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Ces ordres expédiés à Davoust, il s’agissait de prévenir Masséna.

On trouva trois nouveaux messagers et l’on expédia en triple l’ordre suivant :

 

« L’empereur ordonne au maréchal Masséna de quitter Augsbourg le 18 au matin pour descendre, par la route de Pfaffenhofen, sur l’Abens, dans le flanc gauche des Autrichiens, l’empereur se réservant ensuite de diriger la marche du maréchal vers le Danube, vers l’Isar, vers Neustadt ou vers Landshut.

» Le maréchal partira en semant le bruit d’une marche en Tyrol et en laissant à Augsbourg un bon commandant, deux régiments allemands, tous les hommes malingres ou fatigués, des vivres, des munitions, enfin de quoi tenir quinze jours.

» L’empereur recommande au maréchal de descendre vers le Danube en toute hâte ; car jamais il n’eut plus besoin de son dévouement. »

 

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La dépêche se terminait par ces trois mots et par ce tiers de signature, écrits de la main même de l’empereur :

 

« Activité et vitesse !

« NAP. »

 

Ces deux dépêches parties, Napoléon demanda le lieutenant Louis Richard, si toutefois Berthier ne l’avait pas envoyé en mission comme son frère.

Le jeune homme se présenta tout joyeux d’avoir revu son cher Paul, tout rafraîchi par deux heures de repos, et tout prêt à se remettre en route.

L’empereur lui remit, pour le prince Eugène, une lettre conçue en ces termes :

 

« Monsieur, vous avez perdu, en vous laissant battre à Pordenone, toute chance d’entrer avec nous à Vienne, où nous serons probablement vers

 

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le 15 du mois prochain. Venez nous rejoindre aussitôt que vous pourrez, et marchez droit sur la capitale de l’Autriche : rien n’est changé aux ordres primitifs que je vous ai envoyés.

» Sur ce, monsieur le prince, la présente n’étant à d’autres fins, je prie Dieu qu’il vous ait en sa sainte et digne garde.

» NAPOLÉON.

» P. S. – Je fais donner l’ordre au général Macdonald de se rendre à l’armée d’Italie avec des ordres particuliers qu’il ne communiquera qu’à vous. »

 

Le jeune officier reçut la lettre des mains mêmes de l’empereur, s’inclina, sortit, sauta à cheval et disparut.

Un instant après, l’empereur quitta Donauwœrth et partit pour Ingolstadt. – Ingolstadt le plaçait entre Ratisbonne et Augsbourg, c’est-à-dire au centre du mouvement.

On sait les différentes distances qui séparent Donauwœrth de Ratisbonne et Donauwœrth

 

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d’Augsbourg.

À Donauwœrth, l’empereur était à vingt-deux lieues de Ratisbonne et seulement à huit ou neuf lieues d’Augsbourg.

Il en résulta que Masséna reçut ses ordres vers cinq heures et put faire immédiatement ses préparatifs de départ pour le lendemain 18 au point du jour ; tandis que ce ne fut que fort avant dans la soirée que Davoust reçut les ordres qui le concernaient.

Il fallut au maréchal toute la journée du 18, d’abord pour réunir ses cinquante mille hommes, ensuite pour rallier la division Friant – qui, pendant le trajet qu’elle venait d’opérer de Bayreuth à Amberg, s’était trouvée un instant aux prises avec le corps d’armée autrichien du général Bellegarde1, et qui, par sa bonne contenance, avait couvert la marche du corps auquel elle appartenait –, et, enfin, pour porter la

 

1 Qu’on ne soit pas étonné de trouver éternellement des noms français comme ceux de Bellegarde, Thierry, Lusignan, Latour, etc., dans les rangs autrichiens : il en est ainsi depuis près de trois siècles.

 

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totalité de ses troupes de la rive droite sur la rive gauche du Danube, tandis que la division Morand restait en bataille sous les murs de Ratisbonne.

Cette armée de Bellegarde, composée de cinquante mille hommes et qu’il fallait contenir pour qu’elle ne prît point part au combat qu’on allait livrer, était l’armée de Bohême que, dans son système de concentration, l’archiduc Charles appelait à lui.

La journée du 18 fut donc employée par le maréchal Davoust à faire passer de la rive droite sur la rive gauche les divisions Saint-Hilaire et Gudin, et la grosse cavalerie du général Saint-Sulpice, pendant que la cavalerie légère du général Montbrun poussait, en s’élargissant en éventail sur Straubing, sur Eckmühl et sur Abach, des reconnaissances ayant pour but de s’assurer de la position réelle de l’archiduc ; car le maréchal Davoust, comme si l’air lui eût manqué, à lui et à ses cinquante mille hommes, se sentait instinctivement pris entre l’armée de Hongrie, qui venait de repousser la division Friant, et la masse de l’armée autrichienne arrivant par la route de

 

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Landshut.

Le rendez-vous général était, comme on l’a vu, sur le plateau de l’Abens, à Abensberg.

Le 19 au matin, le maréchal Davoust se mit en marche.

Nous ne faisons pas une histoire de cette célèbre campagne et par conséquent nous ne suivrons pas la belle, prudente et savante marche du maréchal sur la rive droite du grand fleuve au milieu de ses terribles ennemis ; nous nous contenterons de suivre le sombre fil d’une conspiration qui avait pour but d’accomplir avec le poignard ce que la fortune se refusait à faire avec l’épée, le fusil et le canon.

Au milieu de ce gigantesque mouvement, c’est donc aux pas de Napoléon que nous allons nous attacher, puisque c’est lui qui est particulièrement menacé par les événements que le précédent chapitre a fait connaître.

Dans la nuit du 19 au 20, il était descendu d’Ingolstadt à Vohbourg ; là, il avait appris qu’après un faible engagement, les Autrichiens,

 

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qui s’étaient avancés jusqu’à Abensberg – lieu qu’il avait désigné comme son point de ralliement –, avaient été repoussés et que le plateau où devaient déboucher les troupes du maréchal Davoust était libre.

Durant toute la journée du 19, on avait entendu le canon.

Le 20, à neuf heures du matin, une cavalcade composée de l’empereur et de tout l’état-major du prince de Neuchâtel, précédée des guides, était arrivée sur le plateau d’Abensberg et s’était arrêtée à l’endroit le plus élevé du château, à cent pas à peu près de la maison du pasteur Stiller.

On avait offert à Napoléon de monter dans une maison ; mais il avait préféré demeurer en plein air sur un escarpement d’où il dominait le pays, à sa droite jusqu’à Birwang, à sa gauche jusqu’à Thann.

Au reste, à la suite d’une conversation avec son éclaireur Schlick, le prince de Neuchâtel avait pris des précautions pour protéger la personne de l’empereur.

 

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Dès la veille au soir, tout le régiment qui occupait Abensberg avait reçu l’ordre de se loger dans les maisons qui environnaient le plateau, de camper dans les intervalles des maisons et dans les ruines du vieux château.

Napoléon, sans qu’il s’en aperçût, et surtout sans que sa préoccupation lui permît de s’en apercevoir, était donc entouré d’un cercle de soldats veillant sur lui. Au surplus, l’empereur ne s’occupait jamais des précautions de ce genre : cela regardait son entourage ; soit qu’il crût à la Providence comme un chrétien, à la fatalité comme un musulman, à la destinée comme un Romain, il s’offrait à la balle de l’ennemi aussi bien qu’au poignard des fanatiques ; sa vie regardait Dieu, qui avait ses desseins sur lui.

Là, selon l’habitude, on lui dressa une table, on y étendit des cartes, on lui fit les rapports.

Voici ce qui s’était passé la veille.

Le maréchal Davoust était parti de Ratisbonne au point du jour et sur quatre colonnes : son avant-garde s’avançant, à gauche, sur la grande route de Ratisbonne à Landshut en passant par

 

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Eckmühl ; deux colonnes marchant au centre par des chemins de village ; enfin, l’extrême droite composée des bagages et suivant la route qui s’étend le long du Danube de Ratisbonne à Mainsbourg.

Le même jour, l’archiduc Charles, qui était à Rohr – c’est-à-dire sur un plateau à peu près pareil à celui d’Abensberg et dominant à la fois la vallée du Danube et celle de la grosse Laber, rivière qui, suivant un cours opposé à l’Abens, va se jeter dans le Danube à quinze lieues au-dessus de Ratisbonne, tandis que l’Abens va se jeter dans le même fleuve à quinze lieues au-dessous – , le même jour, 19 avril, disons-nous, en même temps que le maréchal Davoust recevait et exécutait l’ordre de marcher sur Abensberg, le prince Charles, croyant trouver le maréchal à Ratisbonne, prenait la résolution de marcher sur lui et de l’écraser entre les quatre-vingt mille hommes de troupes qu’il conduisait et les cinquante mille hommes de l’armée de Bellegarde qui devaient arriver par la Bohême et qui, ainsi qu’on l’a vu, arrivaient effectivement, puisqu’ils avaient eu affaire à la division Friant.

 

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Il résultait de ces deux mouvements que Napoléon devait trouver Abensberg vide, et le prince Charles – sauf le régiment qu’y avait laissé le maréchal Davoust – Ratisbonne évacuée ; mais aussi, à un point quelconque de la ligne diagonale qu’elles parcouraient, les extrémités gauches des deux armées devaient inévitablement se heurter.

Le prince Charles suivait le versant oriental de la chaîne des collines qui sépare la vallée du Danube de la vallée de la grosse Laber ; le maréchal Davoust suivait le versant occidental.

À neuf heures du matin, deux de nos têtes de colonne avaient franchi la crête des collines et, du versant occidental, étaient passées sur le versant oriental.

La division Gudin, qui formait notre extrême gauche, avait répandu au loin les tirailleurs du 7e léger ; ces tirailleurs avaient rencontré ceux du prince de Rosenberg et avaient échangé avec eux un certain nombre de coups de fusil ; mais le maréchal Davoust, reconnaissant que l’engagement n’était point sérieux, avait mis son cheval au galop et était venu donner

 

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personnellement l’ordre aux deux colonnes de continuer leur marche, et aux tirailleurs de suivre les colonnes en ayant l’air de céder du terrain.

Les tirailleurs autrichiens s’étaient donc emparés du village de Schneidart, évacué par le 7e léger et le corps du général Rosenberg auquel ils appartenaient, s’était porté sur Dinzling, tandis que le corps du général Hohenzollern entrait dans Hausen, qu’évacuaient les dernières compagnies du 7e léger, et occupait une masse de bois formant, vis-à-vis du village de Tengen, un immense fer à cheval.

C’est là que devaient véritablement se heurter les deux extrêmes gauches, française et autrichienne ; ce fut là en effet qu’elles se heurtèrent. – C’étaient les nouvelles de ce choc que l’on apportait à Napoléon.

Il avait été terrible !

On s’était battu à Dinzling : les combattants, sur ce point, étaient Montbrun contre Rosenberg.

On s’était battu à Tengen : les combattants, sur ce point, étaient Saint-Hilaire et Friant contre

 

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Hohenzollern et les princes Louis et Maurice de Liechtenstein.

Puis, en outre, il y avait eu des combats entre tous les postes intermédiaires qui reliaient les deux extrêmes gauches.

Seulement, l’archiduc Charles s’était trompé : il avait pris notre extrême gauche pour notre extrême droite ; il avait cru avoir devant lui Napoléon et toute la masse de l’armée française, tandis que la masse de l’armée française, au contraire, se glissait entre le Danube et le gros de son armée, à lui.

Il en était résulté que, dans son erreur, le prince Charles était resté sur les hauteurs du Grub, spectateur immobile du combat, avec douze bataillons de grenadiers, ne voulant pas risquer une bataille décisive avant d’avoir rallié à lui le corps de l’armée de l’archiduc Louis.

Il envoya en conséquence ses ordres à l’archiduc Louis et resta en place, se préparant, avec la sage lenteur des princes d’Autriche, à attaquer le lendemain seulement.

 

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Or, voici les détails que recueillait Napoléon sur le combat de la veille :

L’avant-garde du général Montbrun avait perdu deux cents hommes ; la division Friant, trois cents ; la division Saint-Hilaire, dix-sept cents ; la division Morand, vingt-cinq ; les Bavarois, cent ou cent cinquante cavaliers. – En tout, deux mille cinq cents hommes à peu près.

L’ennemi, de son côté, avait perdu : à Dinzling, cinq cents hommes ; à Tengen, quatre mille cinq cents ; à Buch et à Arnhofen, sept ou huit cents. – En tout, près de six mille hommes.

Napoléon vit ce que n’avait pas vu l’archiduc Charles ; comme l’aigle dont il avait fait ses armes, c’était un de ses privilèges de planer au-dessus des événements avec les ailes de son génie. Presque en même temps qu’il arrivait à Abensberg, le maréchal Davoust y arrivait par Tengen et Burkdorff, le maréchal Lannes apparaissait du côté de Neustadt, et la division de Wrède, établie de Bibourg à Siegenbourg, se tenait prête à passer l’Abens.

Napoléon décida que l’armée allait pivoter sur

 

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Tengen, forcer les postes du centre de l’armée autrichienne, couper en deux la ligne d’opération du prince Charles, jeter toute son arrière-garde dans le Danube à Landshut ; après quoi il se retournerait et, si le prince Charles n’était pas dans la partie de l’armée détruite ou dispersée, il reviendrait, avec toutes ses forces, prendre l’archiduc et son armée entre deux feux.

En conséquence, il ordonna au maréchal Davoust de tenir ferme avec vingt-quatre mille hommes à Tengen ; il ordonna à Lannes de marcher droit devant lui avec vingt-cinq mille hommes et de s’emparer de Rohr, à quelque prix que ce fût ; il ordonna au maréchal Lefebvre, qui commandait à quarante mille Wurtembergeois et Bavarois, d’enlever Arnhofen et Offenstetten ; enfin, prévoyant que le lendemain l’arrière-garde autrichienne, en déroute, essaierait de repasser le Danube à Landshut, il ordonna au maréchal Masséna, qui lui devenait inutile du moment où il disposait d’une masse de quatre-vingt-dix mille hommes, de se porter directement sur Landshut par Freising et Moosbourg.

 

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Puis il regarda défiler devant lui les Bavarois et les Wurtembergeois qui allaient se mettre en ligne, ennemis devenus nos alliés, les haranguant au fur et à mesure qu’ils passaient et laissaient, après chaque période, le temps aux officiers de traduire ses paroles en allemand.

Il leur disait :

 

« Peuples de la grande famille germanique, ce n’est pas pour moi que je vous fais combattre aujourd’hui, c’est pour vous ; c’est votre nationalité que je défends contre l’ambition de la maison d’Autriche, désespérée de ne plus vous tenir sous le joug.

» Cette fois, je vous rendrai bientôt, et pour toujours, la paix ! et cela, avec un tel accroissement de puissance, qu’à l’avenir vous pourrez vous défendre vous-mêmes contre les prétentions de vos anciens dominateurs.

» Au reste, ajouta-t-il en montant à cheval et en allant prendre place dans leurs rangs, c’est avec vous que je veux combattre aujourd’hui, et

 

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je livre la fortune de la France et ma vie à votre loyauté. »

 

À peine avait-il prononcé ces paroles, qu’un coup de fusil se fit entendre et que son chapeau, enlevé de dessus sa tête, tomba aux pieds de son cheval.

Nous avons tort en disant qu’un coup de fusil se fit entendre : à peine le coup de fusil fut-il entendu au milieu du tumulte et la chute du chapeau de l’empereur fut attribuée au mouvement un peu brusque que venait de faire sa monture.

Un officier bavarois sortit des rangs, ramassa le chapeau et le présenta à Napoléon.

Napoléon y jeta un coup d’œil rapide, sourit et le remit sur sa tête.

Après quoi la masse s’ébranla et descendit le plateau, marchant sur Arnhofen.

Arrivé au bas du plateau, Berthier s’approcha de l’empereur pour prendre ses derniers ordres ; Napoléon les lui donna ; puis, prenant son

 

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chapeau et montrant au major général le trou d’une balle :

– Six pouces plus bas, lui dit-il avec tranquillité, le roi de France s’appelait Louis XVIII !

Berthier pâlit en voyant le danger auquel venait d’échapper l’empereur et, se penchant vers un aide de camp :

– Qu’on appelle à l’instant même, dit-il, le lieutenant Paul Richard.

 

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VII

 

Cinq victoires en cinq jours

 

Ce qu’avait prévu Napoléon arriva.

Lannes, qui tenait la gauche avec vingt mille fantassins, quinze cents chasseurs et trois mille cinq cents cuirassiers, s’avança sur Rohr, qu’il avait, on se le rappelle, reçu l’ordre d’enlever, à quelque prix que ce fût, par Offenstetten et Bachel.

Il marchait à travers un pays semé de bois et coupé de nombreux défilés ; en sorte que sa tête de colonne heurta tout à coup, et dans le flanc, le général autrichien Thierry et son infanterie ; la cavalerie – qui accomplissait le mouvement ordonné par l’archiduc sur Ratisbonne –, la cavalerie, marchant plus vite que l’infanterie, était déjà passée.

 

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Lannes fit charger cette infanterie par ses quinze cents chasseurs à cheval, qui tombèrent sur elle à bride abattue.

Au lieu de se former en carré et d’attendre la charge, l’infanterie, qui ignorait à quel petit nombre de cavaliers elle avait affaire, essaya de gagner l’abri des bois ; mais, avant d’y arriver, elle fut sabrée.

Le général Thierry se retira en désordre sur Rohr, où il trouva le général Schusteck.

Les deux généraux réunirent leurs forces.

Mais Lannes se rappelait l’ordre qu’il avait reçu d’enlever Rohr à tout prix, et ses chasseurs poursuivaient les fuyards, leur poussant le sabre dans les reins.

Les généraux autrichiens avaient trois mille hussards qu’ils lancèrent sur les chasseurs ; Lannes, voyant le mouvement, lança de son côté un régiment de cuirassiers qui traversa d’outre en outre la division de hussards et la força de se rejeter sur le village de Rohr.

En ce moment arrivaient nos vingt mille

 

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fantassins.

Le 30e régiment, soutenu par les cuirassiers, aborda le village de front, tandis que le 13e et le 17e s’écartaient à droite et à gauche pour l’envelopper.

Les deux généraux autrichiens ne tinrent dans le village que le temps de se mettre en retraite : au bout d’une demi-heure de combat, leurs colonnes se replièrent de Rohr sur Rothenbourg.

Lannes détacha un messager qui partit au galop pour porter à l’empereur la nouvelle que Rohr était pris et son ordre exécuté ; il annonçait en outre qu’il pousserait les Autrichiens devant lui tant qu’il verrait clair à tirer un coup de fusil.

La nouvelle arrivait à Napoléon au moment où ses Wurtembergeois et ses Bavarois chassaient devant eux l’archiduc Louis sur la chaussée de Neustadt à Landshut ; poursuite qui dura toute la journée et ne laissa reposer l’archiduc qu’à Pfaffenhausen.

Napoléon, en apprenant la prise de Rohr, s’était lancé sur les derrières de Lannes ; il arriva

 

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le soir à Rothenbourg. – C’est là que son lieutenant s’était arrêté comme il l’avait promis, avec la nuit seulement.

La journée avait été splendide.

Lannes avait perdu deux cents hommes à peine, et il avait tué ou pris quatre mille hommes à l’ennemi. – Le général Thierry était au nombre des prisonniers.

Les Bavarois et les Wurtembergeois de Lefebvre avaient perdu mille hommes, en avaient tué trois mille à l’ennemi, et l’avaient rejeté sur l’Isar.

Mais l’importance de la journée n’était pas dans le nombre des hommes mis hors de combat, quoique ce fût bien quelque chose : l’importance était dans la séparation de l’archiduc Charles de sa gauche. L’armée autrichienne était coupée en deux par Napoléon opérant à la tête d’une masse de près de cent mille hommes ; il allait donc avoir facilement raison, en les attaquant l’un après l’autre, de deux tronçons du serpent mutilé.

Seulement, Napoléon ignorait la position

 

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réelle du prince Charles. Il le crut acculé à l’Isar et résolut de se ruer sur lui le lendemain avec toutes ses forces pour le surprendre à Landshut, c’est-à-dire au passage de cette rivière qui se jette dans le Danube à huit ou dix lieues de Landshut.

Si Masséna n’a rencontré aucun obstacle sur sa route et qu’il arrive à temps, tout ce qu’il y a d’Autrichiens entre Napoléon et l’Isar est tué, pris ou noyé.

En conséquence, ordre est donné à Davoust, qui n’a point bougé de Tengen où il a servi de pivot à toute l’armée, de laisser là les quelques troupes qu’il a devant lui, et de suivre le mouvement de l’armée vers l’Isar, quitte à se rabattre ensuite sur Ratisbonne pour y écraser Bellegarde quand on se sera débarrassé de l’archiduc Charles.

Napoléon a fini par croire que c’est le prince lui-même qu’il poursuit ; il ne se doute pas que ces quelques troupes que Davoust tient en respect sont la masse de l’armée autrichienne. Comment supposer, en effet, que pendant trente-six heures l’archiduc Charles, à la tête de près de soixante

 

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mille hommes, n’a pas donné signe d’existence ?

C’est que, pendant toute la journée du 20 – ignorant que l’armée française s’est glissée entre lui et le Danube –, le prince Charles attend que Napoléon l’attaque en face, ne voulant pas attaquer, lui, qu’il n’ait fait sa jonction avec les cinquante mille hommes de l’archiduc Louis. – Il va sans dire qu’il les attend vainement : ce sont ces cinquante mille hommes que Napoléon est en train de pousser sur l’Isar et qu’il s’apprête à jeter dans la rivière.

Seulement, au bruit du canon, l’archiduc Charles avait compris qu’il se passait quelque chose derrière lui : il avait fait volte-face et, s’adossant à Ratisbonne, où il devait trouver l’armée de Bohême, il s’était établi en travers de la route de Ratisbonne à Landshut, ayant devant lui Eckmühl.

Napoléon ne quitta point ses habits, tant il était pressé de joindre les Autrichiens le lendemain ; mais les Autrichiens étaient encore plus pressés de fuir que lui de poursuivre.

Ils arrivèrent dans la nuit à Landshut par la

 

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double route de Rothenbourg et de Pfaffenhausen.

Cependant Napoléon avait réfléchi : les Autrichiens lui semblaient avoir bien facilement abandonné le terrain ; était-ce la masse entière, ou une partie infime, qu’il chassait ainsi devant lui comme le vent d’automne chasse les feuilles jaunies ? Davoust, qu’il laissait sur ses derrières, n’était-il pas exposé à être enlevé, lui et ses vingt-quatre mille hommes, par un de ces hardis coups de main dont ses ennemis pouvaient lui avoir dérobé le secret ?

C’était un de ces fréquents éclairs du génie de Napoléon qui venait l’illuminer au milieu de cette glorieuse nuit qui séparait deux jours de victoire.

Il détacha la division du général Demont, les cuirassiers du général Nansouty, les divisions bavaroises du général Deroy et du prince royal, et envoya tout cela à Davoust, tandis que lui, avec les vingt-cinq mille hommes de Lannes et les Bavarois du général de Wrède, il allait continuer de pousser les Autrichiens sur Landshut, où, d’ailleurs, il comptait bien retrouver Masséna

 

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avec une trentaine de mille hommes.

Vers neuf heures du matin, l’empereur était à Altford avec l’infanterie du général Morand, les cuirassiers et la cavalerie légère. – Tout le long du chemin, il avait ramassé des fuyards, des blessés, de l’artillerie, des bagages : la retraite se changeait définitivement en déroute.

Là, au débouché des bois, sur une espèce de plateau d’où il dominait la plaine fertile de l’Isar avec la ville de Landshut en perspective, il s’arrêta.

C’était une belle vue pour un vainqueur !

L’armée ennemie fuyait comme à la débandade : cavalerie, infanterie, artillerie, bagages se pressaient pêle-mêle à l’entrée des ponts ; c’était un tumulte effroyable, une confusion indicible.

Il n’y avait plus qu’à tuer.

Mais, dans sa hâte d’arriver et de voir, Napoléon avait devancé le gros de son corps d’armée : il ne débouchait sur le plateau qu’avec huit ou dix mille hommes ; le reste suivait.

 

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Bessières, à la tête des cuirassiers ; Lannes, à la tête des chasseurs et du 13e léger de la division Morand, chargeant tous deux comme de simples colonels d’avant-garde, tombèrent sur cette masse huit fois plus nombreuse que la leur.

La cavalerie autrichienne sortit alors de toute cette confusion et essaya de nous arrêter et de défendre le passage ; mais cuirassiers, chasseurs, infanterie, sentaient la fortune de cet empereur en eux et avec eux : ils enfoncèrent cette cavalerie.

Les Autrichiens firent un suprême effort et rallièrent leur infanterie ; mais la division Morand arriva tout entière et l’infanterie autrichienne, culbutée à son tour, fut obligée de se replier sur les ponts.

Malheureusement, notre artillerie n’avait pas pu suivre ; sans quoi on eût mis une dizaine de pièces de canon en batterie et l’on eût fouillé, à grêle de boulets, toutes ces masses qu’il fallait percer à coups de sabre, trouer à coups de baïonnette. L’arme blanche tue, mais lentement : le canon va plus vite en besogne.

Pendant ce temps, au reste, on ramassait les

 

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fuyards éparpillés dans la plaine, ceux qui n’espéraient point pouvoir passer les ponts et qui se rendaient, n’osant se jeter dans l’Isar ; on recueillait les canons, les bagages et jusqu’à un superbe train de pontons amené sur des chariots et avec lequel on se proposait de franchir, non seulement le Danube, mais encore le Rhin lui-même.

C’était le fouet que Xerxès avait emporté pour châtier les Grecs et dont il était réduit à battre la mer !

À mesure que l’armée ennemie passait les ponts, une partie se retirait sur Neumarkt à Mühldorf, tandis que ceux qui étaient moins pressés par la peur prenaient position dans la ville de Landshut et dans le faubourg de Seligenthal ; mais, outre la division Morand qui, nous l’avons dit, était arrivée tout entière, les têtes de colonne de Masséna apparaissaient vers Moosbourg : elles arrivaient trop tard pour couper la retraite aux Autrichiens, assez tôt pour la précipiter.

Tout à coup, on vit, dans la direction du pont principal, s’élever une grande fumée : c’étaient

 

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les Autrichiens qui venaient d’incendier ce pont pour mettre à la fois le feu et l’eau entre eux et les Français.

Napoléon se tourna vers un de ses aides de camp :

– Allons, Mouton ! dit-il.

Le général comprit, s’empara du commandement du 17e et, sans autre harangue que ces mots : « L’empereur vous regarde ; suivez-moi ! » il les conduisit droit au pont enflammé.

On traversa ce pont sous la menace de trois sortes de mort : l’eau, le feu, les balles ; puis on s’élança dans les rues escarpées de Landshut.

Des hauteurs de la ville, les Autrichiens pouvaient voir les masses françaises débouchant de tous côtés : Napoléon avec vingt-cinq mille hommes, de Wrède avec vingt mille, Masséna avec vingt autres mille.

Il n’y avait plus moyen de tenir : l’ennemi lâcha pied.

On tua peu de monde, deux ou trois mille

 

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hommes peut-être ; le canon avait manqué. Mais on fit sept ou huit mille prisonniers, mais on prit bagages, matériel, artillerie ; puis on brisa – ce qui était bien plus important –, on brisa la ligne d’opération de l’archiduc de façon à ce qu’elle ne pût désormais se reformer.

Au moment où la fusillade commençait à s’éteindre, Napoléon s’arrêta et prêta l’oreille.

Le canon se faisait entendre derrière lui, entre la petite et la grosse Laber.

Napoléon, avec l’oreille exercée d’un artilleur, reconnut que l’on se battait à quelque huit ou neuf lieues de là.

C’était, à coup sûr, Davoust qui était aux prises avec l’ennemi.

Mais avec quel ennemi ?

Était-ce l’armée de Bellegarde arrivant de Bohême ? était-ce l’armée autrichienne commandée par le prince Charles ? – car l’empereur commençait à craindre qu’il n’eût laissé derrière lui l’archiduc ; – étaient-ce toutes deux, c’est-à-dire une masse de cent dix mille

 

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hommes à peu près ?

Une seule de ces deux armées eût déjà été beaucoup trop pour les quarante mille hommes de Davoust.

Cependant, Napoléon ne pouvait abandonner sa position et, en reculant devant l’armée vaincue, permettre à celle-ci de se rallier et de venir l’attaquer sur ses derrières.

Il attendit, se fiant au courage et à la prudence du maréchal Davoust ; mais il attendit plein d’anxiété.

Le canon continuait de gronder avec la même rage et remontait vers Eckmühl.

À huit heures du soir seulement, le feu cessa.

La nuit précédente, Napoléon s’était jeté tout habillé sur son lit ; cette fois, il ne se coucha point.

À onze heures, on lui annonça le général Piré venant de la part du maréchal Davoust.

L’empereur poussa un cri de joie et s’élança au-devant du général.

 

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– Eh bien ? lui demanda-t-il avant que celui-ci eût eu le temps d’ouvrir la bouche.

– Tout va bien, sire ! se hâta de répondre le général.

– Bon ! c’est vous, Piré ? Tant mieux ! Que s’est-il passé ? Contez-moi cela !

Alors Piré raconta à cet homme de bronze, qui se battait le jour et qui veillait la nuit, ce qui s’était passé dans la journée.

Davoust, en accomplissant son mouvement et en appuyant à gauche, avait rencontré les corps d’armée de Hohenzollern et de Rosenberg ; il les avait attaqués et, pour déblayer la route, il les avait repoussés sur Eckmühl.

Pendant cette retraite des Autrichiens, on avait vaillamment emporté à la baïonnette les deux villages de Paring et de Schierling. On en était là de la lutte, qui durait depuis trois heures déjà, quand on avait vu arriver le renfort envoyé par Napoléon.

Alors Davoust avait compris que, puisque l’empereur lui détachait vingt mille hommes,

 

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c’est qu’il n’avait plus besoin de lui autrement que pour garder l’ennemi à vue.

L’ennemi s’était retranché dans Eckmühl et paraissait disposé à s’y défendre ; Davoust se contenta de l’y canonner ; – c’était d’ailleurs donner de ses nouvelles à l’empereur par la voix la plus familière à son oreille : celle du canon.

Cette voix, Napoléon l’avait entendue ; le général Piré venait de la lui traduire.

Davoust avait perdu quatorze cents hommes et en avait tué trois mille aux Autrichiens. – Napoléon, de son côté, avait, à Landshut, perdu trois cents hommes et en avait, comme on sait, tué ou pris sept mille à l’ennemi. – Total de la journée : dix mille Autrichiens hors de combat.

Pendant que le général Piré était là, on annonça un courrier venant de Ratisbonne ; il avait passé par Abensberg, Pfaffenhausen et Altdorf, c’est-à-dire qu’il avait suivi la même route que Napoléon.

Voici quelles étaient les nouvelles qu’il apportait.

 

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L’empereur, on se le rappelle, avait donné l’ordre à Davoust de laisser un régiment à Ratisbonne. C’était bien peu de chose qu’un régiment ! mais, ayant besoin de toutes ses forces, Napoléon n’avait pu laisser davantage.

Davoust avait choisi le 65e régiment, commandé par le colonel Coutard ; il était sûr du régiment, sûr du colonel.

Le colonel devait barricader les portes, barrer les rues et se défendre à outrance.

Le 19, jour de la bataille d’Abensberg, l’armée de Bohême, forte de cinquante mille hommes, s’était présentée aux portes de Ratisbonne.

Le régiment avait engagé le combat contre l’armée et, à coups de fusil, lui avait tué huit cents hommes ; mais le lendemain, sur la rive droite du Danube, était apparue l’armée de l’archiduc Charles venant de Landshut.

Le régiment avait tiré contre cette nouvelle armée le reste de ses cartouches ; puis, dans l’impossibilité de défendre une ville comme Ratisbonne avec deux mille baïonnettes contre

 

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plus de cent mille hommes, le colonel Coutard avait du moins traîné en longueur, passant une partie de la matinée à parlementer ; et enfin, vers cinq heures du soir, il s’était rendu en exigeant qu’un libre passage fût donné à son messager.

Son messager était aussitôt parti au galop ; il avait fait une vingtaine de lieues en dix heures et, à une heure du matin, il rejoignait l’empereur à Landshut. – La nouvelle qu’il lui apportait était des plus importantes : le colonel Coutard et son régiment étaient pris ; mais Napoléon avait des détails sur la position de l’ennemi.

L’armée de Bohême et l’armée autrichienne avaient fait leur jonction, et l’archiduc Charles tenait le pays depuis Eckmühl jusqu’à Ratisbonne.

Ainsi, cet ennemi que Davoust gardait en vue, c’était le corps d’armée du prince Charles ! L’empereur n’avait plus qu’à se rabattre sur Eckmühl et à l’écraser entre les quarante mille hommes de Davoust et ses quatre-vingt mille hommes à lui ; seulement, il n’y avait pas de temps à perdre.

 

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Le général Piré remonta à cheval et repartit pour Eckmühl. Il devait annoncer au maréchal Davoust que l’empereur, avec toutes ses forces, arriverait entre midi et une heure ; sa présence serait signalée par un coup de tonnerre : cinquante pièces d’artillerie éclateraient en même temps. Ce serait pour Davoust le signal de l’attaque.

Le messager parti, l’empereur lança, au-delà de l’Isar, à la poursuite des quarante mille hommes de l’archiduc Louis – depuis trois jours, celui-ci en avait perdu vingt-cinq mille ! –, la cavalerie légère du général Marulaz, une portion de la cavalerie allemande, la division bavaroise du général de Wrède et la division Molitor.

Ensuite il échelonna vingt autre mille hommes entre le Danube et l’Isar, de Neustadt à Landshut.

Puis il expédia, – par la route de Landshut à Ratisbonne et par la vallée de la grosse Laber, – le général Saint-Sulpice avec ses quatre régiments de cuirassiers, le général Vandamme avec ses Wurtembergeois et le maréchal Lannes avec les six régiments de cuirassiers du général

 

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Nansouty et les deux divisions Morand et Gudin.

L’ordre était de marcher toute la nuit, d’arriver devant Eckmühl à midi, de se reposer une heure et d’attaquer.

Enfin, lui-même partit avec les trois divisions de Masséna et la division de cuirassiers du général Espagne.

Ainsi, Davoust avait trente-cinq mille hommes à peu près ; les généraux Vandamme et Saint-Sulpice lui en amenaient treize ou quatorze mille ; Lannes, vingt-cinq mille ; Napoléon, quinze ou seize mille : c’était quelque chose comme une masse de quatre-vingt-dix mille hommes à laquelle l’archiduc Charles allait avoir affaire.

En ce moment, l’archiduc, après avoir hésité deux jours, prenait enfin une décision : c’était de tenter, sur la ligne d’opération française, la même manœuvre que Napoléon venait d’exécuter sur la sienne.

Il résolut d’essayer d’une attaque sur Abach.

Comme les cuirassiers du général Montbrun –

 

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qui, le 10, avaient, ainsi que nous l’avons vu, combattu à Dinzling – étaient restés à Abach et continuaient d’escarmoucher avec les troupes légères autrichiennes, l’archiduc crut avoir devant lui une force sérieuse, tandis qu’il n’avait affaire qu’au pivot de l’armée, qui, après avoir été notre extrême droite, était devenu notre extrême gauche, et qui, ayant formé notre arrière-garde pendant tout le temps que Napoléon marchait d’Abensberg à Landshut, devenait notre avant-garde dès l’heure où, en se retournant contre Ratisbonne, l’empereur marchait de Landshut à Eckmühl.

Pour donner au général Kollowrath, détaché de l’armée de Bohême, le temps de passer sur la rive gauche du Danube, le prince Charles décida que l’attaque n’aurait lieu que de midi à une heure. – C’était, on se le rappelle, le moment choisi par Napoléon pour forcer le passage d’Eckmühl.

Deux colonnes devaient être employées à ce mouvement : une de vingt-quatre mille hommes qui marcherait de Burg-Weinting sur Abach, et

 

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une de douze mille hommes qui marcherait de Weilhoe sur Peising, tandis que la troisième – forte de quarante mille hommes et composée du corps de Rosenberg, qui était placé en face du maréchal Davoust dans les villages d’Ober et d’Unter-Leuchling, du corps de Hohenzollern qui barrait la chaussée d’Eckmühl, des grenadiers de la réserve et des cuirassiers qui devaient garder, vers Egglofsheim, la plaine de Ratisbonne – avait ordre de rester immobile pendant qu’opéreraient les deux autres colonnes.

La nuit se passa dans ces dispositions.

La jour se leva brumeux ; un épais brouillard couvrait toute la plaine et ne disparut que vers neuf heures du matin.

Nous avons dit qu’il fallait le temps au général Kollowrath de passer le Danube ; ce passage ne fut achevé que vers midi.

Jusque-là, on n’avait pas entendu un seul coup de fusil.

Les deux corps d’armée allaient se mettre en marche, l’un sur Abach, l’autre sur Peising,

 

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quand, tout à coup, retentit une effroyable canonnade du côté de Buchhausen.

C’était toute l’armée française, conduite par Napoléon, qui débouchait devant Eckmühl.

L’empereur n’avait pas eu besoin de donner le signal convenu : en le voyant déboucher, les Autrichiens l’avaient salué d’une grêle de mitraille.

Les Wurtembergeois, qui faisaient tête de colonne, plièrent d’abord sous ce feu terrible soutenu par des charges de cavalerie légère du général Wukassovitch ; mais Vandamme les ramena en avant et, appuyé par les divisions Morand et Gudin, enleva au pas de course le village de Lintach, puis se relia par sa gauche avec la division Demont et les Bavarois, que la prévoyance de Napoléon avait, on s’en souvient, envoyés là dès la veille.

Au bruit de la canonnade, Davoust avait déchaîné ses deux divisions qui, depuis une heure, attendaient le signal avec impatience.

Leur artillerie commença par déblayer le

 

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chemin en éparpillant sur le front de l’ennemi une grêle de mitraille.

Sous ce feu terrible, les Autrichiens abandonnèrent leur première ligne et, se retranchant dans les deux villages d’Ober-Leuchling et d’Unter-Leuchling, accueillirent à leur tour la division Saint-Hilaire, qui s’était mise à leur poursuite, par une effroyable fusillade ; mais ils avaient affaire à des hommes habitués au feu !

Le village d’Ober-Leuchling fut d’abord enlevé à la baïonnette. Plus escarpé, mieux barricadé, celui d’Unter-Leuchling tint avec plus d’acharnement ; sous le double feu du village et du plateau qui le dominait, le 10e léger perdit cinq cents hommes pendant les cinq minutes qu’il mit à franchir l’escarpement. Mais le village était abordé et, une fois abordé, le village était pris.

Le 10e léger y pénétra, tua tout ce qui résistait et fit trois cents prisonniers.

Les défenseurs des deux villages se retirèrent alors sur le plateau ; le 10e léger les y poursuivit au milieu d’une épouvantable fusillade.

 

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Le général Friant lança aussitôt sa division dans les bois qui s’étendaient entre ces deux villages.

Le général Barbanègre se mit en personne à la tête du 48e e et du 111 et, s’avançant à la baïonnette à travers les éclaircies, il refoula au-delà des deux villages les trois régiments Archiduc-Louis, Chasteler et Cobourg, et les accula sur la chaussée d’Eckmühl.

Alors, la mêlée devint générale.

Le corps du général Rosenberg, refoulé, comme nous venons de le dire, sur la chaussée d’Eckmühl, essayait de s’y maintenir malgré les charges du 48e e et du 111 ; – la cavalerie bavaroise, appuyée de nos cuirassiers, chargeait dans la prairie la cavalerie autrichienne ; – les fantassins wurtembergeois tentaient d’enlever le village d’Eckmühl à l’infanterie de Wukassovitch, et l’ayant emporté à la seconde charge, forçaient toute cette infanterie de gravir les rampes supérieures.

Ce qui restait à faire à Napoléon, c’était de percer à jour les masses qui encombraient la

 

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chaussée et de précipiter des hauteurs où ils s’étaient réfugiés les régiments de l’Archiduc-Louis, de Chasteler et de Cobourg, toute l’infanterie de Wukassovitch et une partie de la brigade Biber.

Lannes prit la division Gudin, passa la grosse Laber, gravit verticalement les hauteurs de Rocking, déborda la droite autrichienne et revint sur elle, la chassant de plateau en plateau.

Pendant ce temps, Napoléon lançait sa cavalerie sur une montée rapide où s’entassaient les Autrichiens en retraite.

Voyant ce mouvement, les Autrichiens s’arrêtèrent et firent rouler sur les cavaliers bavarois et wurtembergeois leur cavalerie légère qui, chargeant à fond, emportée qu’elle était par la pente du terrain, culbuta nos alliés ; mais, les Bavarois et les Wurtembergeois renversés, les cavaliers ennemis se trouvèrent en face d’un mur de fer : – c’étaient nos cuirassiers.

Le mur de fer s’ébranla au galop, passa sur le corps de la cavalerie autrichienne, troua toute cette masse ennemie et arriva au sommet de la

 

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chaussée au même moment où, du côté opposé, l’infanterie du général Gudin, maîtresse de Rocking, apparaissait sur la hauteur.

Les fantassins virent cette belle charge, ces splendides cavaliers qui avaient chargé en montant, comme leurs ennemis avaient chargé en descendant, et la division tout entière battit des mains et cria : « Vivent les cuirassiers ! »

En même temps, le général Saint-Hilaire, emportant le plateau boisé qui dominait Unter-Leuchling, refoulait l’ennemi de rampe en rampe et, malgré les charges des chevau-légers de Vincent et des hussards de Stipsicz, le rejetait en désordre sur cette chaussée où régnait une si terrible confusion.

L’obstacle était forcé : les Autrichiens en fuite cherchaient un abri derrière leurs cuirassiers rangés en bataille à Egglofsheim, c’est-à-dire à près de deux lieues d’Eckmühl.

Alors les masses françaises débouchèrent à leur tour dans la plaine, la cavalerie au centre, l’infanterie sur les ailes.

 

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La cavalerie se composait des régiments bavarois et wurtembergeois, et des dix régiments de cuirassiers des généraux Nansouty et Saint-Sulpice.

Un tremblement de terre n’eût pas plus profondément remué le sol que la course de ces quinze mille chevaux !

Les divisions Friant et Saint-Hilaire, excitées par la victoire, couraient sur les ailes d’un pas presque aussi rapide que les cavaliers.

Le choc de cette masse fut terrible.

En la voyant venir, la cavalerie autrichienne s’était ébranlée de son côté et était venue au-devant d’elle.

Il était sept heures du soir : en avril, c’est l’heure du crépuscule.

Il y eut une mêlée effroyable, acharnée, inouïe, dans laquelle venaient se fondre à chaque instant des adversaires nouveaux : hussards, chevau-légers, cuirassiers, Bavarois, Autrichiens, Français, frappant dans la nuit presque au hasard, éclairèrent pendant une heure l’obscurité

 

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croissante des étincelles jaillissant des sabres et des cuirasses.

Puis tout à coup, comme un lac qui crève sa digue, tout ce flot s’écoula du côté de Ratisbonne.

Le dernier rempart était brisé, la dernière résistance détruite. Une fois en fuite, les cuirassiers autrichiens, qui ne portent la cuirasse que par devant – comme s’ils ne devaient jamais montrer le dos à l’ennemi –, furent perdus ! deux mille d’entre eux jonchèrent la route de leurs cadavres, tous frappés par derrière, tous tués comme par des coups de poignard.

Napoléon donna l’ordre de cesser le combat : on pouvait rencontrer la seconde armée de l’archiduc, fraîche et en bon ordre, et l’on courait risque de se briser contre elle.

Si l’archiduc tient devant Ratisbonne, on livrera le lendemain une cinquième bataille ; s’il passe le Danube, on le poursuivra.

Il est temps de bivouaquer : les soldats meurent de fatigue ; ceux qui arrivent de Landshut ont marché depuis le point du jour

 

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jusqu’à midi et se sont battus depuis midi jusqu’à huit heures du soir.

Les trois divisions de Masséna sont arrivées à trois heures de l’après-midi et n’ont pas eu besoin de donner.

La journée a été dure ! la victoire a coûté cher !

Nous avons eu deux mille cinq cents hommes mis hors de combat. Les Autrichiens ont eu six mille tués ou blessés et trois mille prisonniers ; ils ont perdu vingt-cinq ou trente pièces d’artillerie.

Davoust a gagné, lui, le titre de prince d’Eckmühl, – et Napoléon, le droit de dormir quelques heures.

Au reste, selon toute probabilité, l’archiduc Charles ne risquera point une bataille le lendemain : il essaiera de repasser le Danube.

En effet, comme l’a prévu Napoléon, l’archiduc fait ses dispositions pendant la nuit.

Surpris dans son mouvement sur Peising, il est arrivé à temps pour voir emporter le village d’Eckmühl, pas assez tôt pour arrêter le

 

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mouvement rétrograde de sa troupe ; son armée est trop démoralisée pour qu’il risque une bataille en ce moment, surtout ayant à dos le Danube ; enfin, il a trop peu de cavalerie pour que cette cavalerie essaie de défendre la plaine qui s’étend d’Egglofsheim à Ratisbonne.

L’archiduc repassera donc le Danube, moitié sur le pont de pierre de Ratisbonne, moitié sur le pont de bateaux que l’armée de Bohême a apporté avec elle. Le corps d’armée du général Kollowrath, qui n’a eu d’autre fatigue que d’aller jusqu’à Abach et d’en revenir, couvrira la retraite.

Dès trois heures du matin, l’armée de l’archiduc commença de défiler ; elle s’engagea sur les deux ponts, laissant tout le corps d’armée de Kollowrath en avant de la ville pour masquer et protéger le mouvement, et, devant le corps d’armée de Kollowrath, toute sa cavalerie.

Les Autrichiens s’attendaient à être attaqués dès qu’il ferait jour et ils ne se trompaient pas : à quatre heures, Napoléon était à cheval.

Aussitôt qu’on put distinguer les objets, notre

 

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cavalerie légère s’avança ; elle avait mission de reconnaître si on allait avoir une bataille à livrer ou une retraite à poursuivre.

La cavalerie autrichienne ne lui donna pas le temps de faire ses observations : elle se rua sur la cavalerie française avec la rage de braves soldats ayant à venger leur défaite de la veille.

Alors, une mêlée pareille à celle que la nuit seule avait interrompue recommença. Tout en combattant, les cavaliers autrichiens se retiraient vers la ville, attirant sur eux l’attention des Français, afin que les grenadiers et le reste de l’infanterie eussent tout le temps de gagner l’autre bord par le pont de bateaux.

Enfin, quelques hussards s’aperçurent de ce qui se passait et, courant au maréchal Lannes, lui montrèrent le gros de l’armée qui franchissait le fleuve au-dessous de Ratisbonne.

Lannes appela tout ce qu’il avait d’artillerie, établit une batterie et fit pleuvoir une grêle de boulets et d’obus sur le pont de bateaux.

Au bout d’une heure, le pont était brisé, un

 

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millier d’hommes étaient tués ou noyés, et les bateaux, désunis et enflammés, suivaient le cours du Danube et allaient porter à Vienne la nouvelle de la défaite de l’archiduc.

De l’autre côté, Kollowrath, pour donner à l’armée du prince Charles le temps de défiler, se retrancha dans la ville et en ferma les portes devant les baïonnettes de nos voltigeurs.

La ville n’avait qu’une muraille, avec des tours de distance en distance, et un large fossé.

Napoléon ordonna d’emporter cette muraille à l’escalade : il ne voulait pas donner le temps à l’archiduc de faire sauter le pont de pierre, dont il avait besoin pour continuer sa poursuite.

Quarante pièces d’artillerie furent mises en batterie en moins d’un quart d’heure et commencèrent à ébranler la muraille avec des boulets et à mettre le feu à la ville avec des obus.

Napoléon s’avança à une demi-portée de fusil de la muraille couverte de tirailleurs autrichiens.

Inutilement, ses plus dévoués le supplièrent-ils de se retirer : il refusa de faire un seul pas en

 

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arrière.

Tout à coup, avec le même sang-froid qu’un maître d’armes accuse un coup de fleuret dans un assaut :

– Touché ! dit-il.

Berthier, qui ne le quittait pas et le faisait entourer le plus qu’il pouvait, se précipita vers lui, tout pâlissant.

– Je vous l’avais bien dit, sire ! s’écria-t-il ; c’est le pendant d’Abensberg.

– Oui, dit Napoléon ; seulement, à Abensberg, il avait visé trop haut, et, à Ratisbonne, il a visé trop bas !

Le 13 mai suivant, Napoléon entrait à Vienne et le tambour-major du 1er régiment de la garde disait, frisant sa moustache et regardant le palais de l’empereur François II :

– Voilà donc cette vieille maison d’Autriche dont l’empereur nous a tant parlé !

 

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VIII

 

L’étudiant et le plénipotentiaire

 

Le mardi 11 octobre 1809, c’est-à-dire cinq mois jour pour jour après la seconde occupation de Vienne par l’armée française, un officier d’une quarantaine d’années, portant l’uniforme de général autrichien, accompagné de deux aides de camp et d’un domestique avec un cheval de main, suivait la route d’Altenbourg à Vienne.

La franchise de sa physionomie, la limpidité de son regard, indiquant, d’après le système phrénologique de Gall, que, parmi les qualités ou les défauts de son organisation – selon qu’on examinera la chose sous le point de vue diplomatique ou moral –, la ruse ne devait tenir qu’une médiocre place, n’empêchaient point que son visage ne fût couvert d’une espèce de voile sombre qui n’était évidemment que le reflet de sa

 

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pensée.

Il en résultat que les deux aides de camp, laissant leur général à sa préoccupation au lieu de continuer à l’escorter à droite et à gauche, après avoir échangé un signe des yeux, s’étaient retirés un peu en arrière et suivaient, en causant insoucieusement, le principal personnage de cette petite cavalcade, suivis qu’ils étaient eux-mêmes, à une égale distance à peu près, par le domestique qui menait un cheval en main.

Il était environ quatre heures du soir et la nuit allait tomber.

En apercevant de loin venir les cavaliers, un jeune homme qui, sans doute, se reposait au revers du chemin, s’était levé, avait traversé le fossé et s’était rapproché de la ligne où devaient passer le général et sa suite.

C’était un jeune homme de taille moyenne, avec des cheveux blonds tombant sur ses épaules, de beaux yeux bleus assombris par un froncement de sourcils qui paraissait lui être habituel et des moustaches blondes qui, commençant à naître, avaient toute la flexible virginité d’un premier

 

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duvet.

Il était vêtu de la casquette aux trois feuilles de chêne, de la redingote courte, du pantalon gris collant, des bottes molles venant au-dessus du genou qui constituent, sinon l’uniforme, du moins le costume habituel de l’étudiant allemand.

Le mouvement qu’il venait de faire à la vue de la cavalcade semblait indiquer qu’il avait quelque grâce ou tout au moins quelque renseignement à demander à celui qui en paraissait le chef.

En effet, après avoir jeté un regard rapide sur l’officier qui marchait en tête :

– Monsieur le comte, dit le jeune homme, Votre Excellence aurait-elle la bonté de me dire si je suis encore bien loin de Vienne ?

L’officier était tellement préoccupé, qu’il avait entendu le bruit de la voix, mais n’avait pas compris le sens des paroles.

Il abaissa, avec un regard bienveillant, ses yeux vers le jeune homme, lequel renouvela sa question touchant la distance qui le séparait encore de la ville.

 

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– Trois lieues, mon jeune ami, répondit le général.

– Monsieur le comte, reprit alors le jeune homme d’une voix ferme et comme s’il demandait une chose si simple qu’il ne courût même point la chance d’un refus, je suis au terme d’un long voyage, très fatigué, forcé d’arriver ce soir à Vienne : serez-vous assez bon pour permettre que je monte le cheval que votre domestique tient en main ?

L’officier regarda le jeune homme plus attentivement que la première fois et, reconnaissant en lui tous les caractères d’une éducation distinguée :

– Volontiers, monsieur, dit-il.

Puis, se tournant vers le domestique :

– Jean, donnez le cheval de main à... Votre nom, monsieur ?

– À un voyageur fatigué, monsieur le comte, répondit le jeune homme.

– À un voyageur fatigué, répéta le général avec un sourire indiquant qu’il respectait

 

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l’incognito dont son compagnon de route paraissait vouloir rester couvert.

Jean obéit et le jeune homme, sous le regard à demi moqueur des deux aides de camp, monta à cheval avec une aisance qui prouvait qu’il n’était point étranger, sinon à l’art, du moins aux premiers principes de l’équitation.

Puis, comme si sa place n’eût pas été près d’un domestique, il poussa l’allure de son cheval de manière à se trouver sur la même ligne que les aides de camp.

Le général n’avait perdu aucun détail de ces différentes manœuvres.

– Seigneur étudiant ? dit-il après un instant de silence.

– Monsieur le comte ? répondit le jeune homme.

– Votre désir de garder l’incognito va-t-il jusqu’à ce point de ne pas vouloir marcher côte à côte avec moi ?

– Non pas, dit le jeune homme ; mais d’abord, je n’ai aucun droit à cette familiarité ; puis, en me

 

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la permettant, j’eusse craint de distraire Votre Excellence des graves pensées où naturellement elle doit être plongée.

L’officier regarda le jeune homme avec une plus grande curiosité qu’il n’avait fait encore.

– Ah çà ! monsieur, dit-il, vous m’appelez monsieur le comte ; vous savez donc mon nom ?

– Je crois, répondit l’étudiant, avoir l’honneur de marcher côte à côte de M. le général comte de Bubna.

Continuer : partie 2 sur 3