Le couloir rouge

Brice Matthieussent · Chapitre 3 sur 3 · partie 1/6

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Le couloir rouge

Le premier samedi de chaque…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

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Du même auteur chez Christian Bourgois éditeur

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Le premier samedi de chaque…

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Le premier samedi de chaque mois, nous nous retrouvions tous les quatre à l’étage d’un restaurant vietnamien, le Dalat, situé dans une rue paisible du quartier de l’Opéra, à Paris. Les banquettes usées en moleskine rouge, le bois précieux des cloisons ajourées, les tables rondes en acajou marqueté de nacre, d’ébène ou d’ivoire, les caissons rouge et or du plafond, l’éclairage tamisé des lampes et des lanternes en papier de soie – tout dans la grande salle datait des années 1950 ou 60, et portait la trace de nombreuses réparations : du ruban adhésif masquait les déchirures des sièges, de la pâte à bois remplaçait les morceaux d’acajou manquants, des retouches grossières dissimulaient la peinture écaillée, des ligatures de ficelles assuraient la stabilité de certaines chaises. Nous avions d’ailleurs appris à nous en méfier après que mon frère ou son ami J.B. avait failli se retrouver sur le parquet verni quand le pied de sa chaise s’était brisé.

Nous aimions cette salle anachronique et surannée, non pas, comme certains habitués, par nostalgie de la colonisation, mais parce que nous avions tous séjourné en Asie, en Afrique ou ailleurs. Ensemble, nous retrouvions là une partie de notre passé, qu’à notre tour nous réparions en échangeant souvenirs, anecdotes, projets de voyages dans les pays où nous avions résidé et où nos métiers respectifs ou nos loisirs nous envoyaient de nouveau.

Le patron du restaurant aussi semblait hors d’âge : c’était un grand et mince Vietnamien distingué, toujours vêtu d’un costume noir de bonne coupe mais élimé, aux manches lustrées, au col effiloché. Ne l’ayant jamais vu habillé autrement, nous disions en souriant qu’il en gardait sans doute une dizaine d’exemplaires dans sa penderie. Et lorsque l’un ou l’autre d’entre nous le croisait dans la rue ou un magasin, il arborait invariablement l’un de ces costumes, son éternelle chemise blanche et une cravate noire. Nous disions aussi pour plaisanter qu’il devait dormir ainsi vêtu et qu’il rejoindrait la tombe dans cette tenue. Personne n’aurait su donner un âge à cet élégant vieillard aux longs cheveux blancs coiffés en arrière avec soin. Ses traits émaciés, ses joues hâves, son front dégarni étaient couverts d’un fin réseau de rides et nous avions du mal à imaginer qu’un jour il avait pu être enfant ou adolescent. Pour nous, qui fréquentions le Dalat depuis bientôt dix ans, il avait toujours été ainsi, échappant au temps, telle une statue antique parfaitement conservée ou bien comme ces Asiatiques qui à la cinquantaine paraissent franchir un cap invisible, accéder à une dimension inédite où les années qui passent ne font qu’ajouter une légère patine à l’enveloppe humaine et peut-être embaumer le corps pour prendre de vitesse l’échéance de sa disparition. Chaque fois, nous nous étonnions de sa pérennité ; dans cette salle où il nous accueillait presque comme des amis de longue date, il était là, identique à lui-même, indestructible divinité tutélaire. Contrairement au mobilier et au décor jadis luxueux, qui montraient à présent tous les signes de la décrépitude, leur propriétaire semblait voué à une éternelle prestance, à une courtoisie immuable qui nous fascinait et expliquait en partie notre fidélité.

Il se prénommait et nous l’appelions Vuong, « prospérité » en vietnamien. Mais son commerce contredisait ce nom. Nous avions beau nous y rendre le samedi, il n’y avait jamais grand monde au Dala : quelques touristes, deux ou trois couples au rez-de-chaussée, où officiait le fils de Vuong, un trentenaire adipeux, hilare et vulgaire qui nous saluait bruyamment avec force courbettes d’humilité feinte et se répandait en compliments superflus, comme si nous étions des sauveurs attendus depuis longtemps. Nous nous demandions comment un homme aussi fin, subtil, abstrait que Vuong avait pu engendrer ce gros benêt. Sans nous attarder, nous montions le spacieux escalier aux marches de chêne ciré, à la rampe tarabiscotée en fer forgé, aboutissant au palier et à la porte capitonnée de moleskine rouge, pour retrouver « notre salle ».

Là non plus, il n’y avait guère de clients, parfois une tablée de Vietnamiens venus fêter un anniversaire ou la signature d’un contrat, parfois aussi une réunion familiale ou encore, comme je l’ai dit, des nostalgiques de l’Annam ou de l’Indochine, des vieillards abîmés, forts en gueule ou abrutis de tristesse, souvent portés sur la bouteille, dont nous nous étonnions qu’ils ne fussent pas déjà morts, mais surtout que Vuong les tolérât chez lui. Les finances chancelantes de l’établissement expliquaient sans doute la présence de ces anciens coloniaux : le restaurant était tout sauf prospère, son patron ne pouvait pas faire la fine bouche. Ainsi, nous redoutions chaque fois de trouver porte close et un avis de faillite ou un panonceau « bail à céder » derrière la vitrine aux boiseries noir et rouge.

Ce soir-là, le premier samedi du mois de mai, je quittai l’animation des Grands Boulevards et la foule attirée dehors par la tiédeur printanière pour rejoindre la rue calme, presque déserte, du Dalat. Je découvris avec plaisir notre restaurant toujours ouvert, j’en franchis le seuil, échangeai quelques banalités pressées avec le fils mielleux. Puis je gravis l’escalier, poussai la porte capitonnée et entrai dans la salle. Vuong, en costume noir de rigueur, accompagnait mon frère et J.B., arrivés peu avant moi, à une table ronde située dans un renfoncement, entourée de paravents ajourés qui nous protégeaient d’un groupe bruyant d’une douzaine d’Asiatiques – des hommes d’affaires ou de riches commerçants accompagnés de leurs épouses loquaces et d’enfants turbulents. Me rappelant les problèmes financiers du Dalat, je me félicitai de la présence de ces clients, mais pestai contre ces voisins importuns. Un mur de paravents séparait notre compartiment du leur et je n’y pensai plus.

Dès qu’il me vit, Vuong fit un pas vers moi et me tendit la main en s’inclinant légèrement. Je le saluai et pris de ses nouvelles. Il me répondit de sa voix égale qu’il allait « aussi bien que possible », en posant sur moi le regard inexpressif de ses yeux noirs. Sans se départir de son flegme, il ajouta qu’il était ravi de me revoir et bizarrement je le crus, comme s’il ne s’agissait pas là d’une formule creuse dont il gratifiait tous ses habitués, mais de paroles sincères. Je me demandai même si son plaisir à me retrouver ne venait pas du seul fait qu’il se réjouissait d’avoir lui-même vécu un mois de plus. Je le dévisageai et constatai que Vuong n’avait guère changé depuis notre dernier dîner au Dalat. Après tout, peut-être était-il réellement heureux de me revoir.

Je saluai mon frère et J.B. Seulement alors, je découvris la présence de Marco, déjà attablé derrière les trois hommes debout, un verre de vin blanc posé devant lui sur la nappe blanche.

Sauf empêchement de l’un ou de l’autre, dû à une obligation familiale, à un voyage ou à une rare maladie, nous étions quatre lors de ces dîners mensuels. Nous respections scrupuleusement ce rituel, non par l’effet d’une quelconque obligation, ni même à cause de l’affection que nous éprouvions pour Vuong, sa discrétion, sa prestance, son mystère, ses costumes noirs. Nous ne tirions aucun avantage de ces dîners qui étaient tout sauf des repas d’affaires. Seuls l’amitié et le plaisir de nous retrouver nous réunissaient. En plus de nous connaître depuis plusieurs décennies, nous avions tous voyagé et passé de nombreuses années à l’étranger, en poste ou sans poste bien défini, et ces expériences avaient, pour le dire brièvement, relativisé notre point de vue d’Occidentaux. Peut-être Vuong le sentait-il d’ailleurs, nous accordant un statut de clients privilégiés non seulement parce que nous étions des piliers de son restaurant, mais surtout parce qu’il devinait que tous les quatre nous avions, chacun à sa manière, fait un pas de côté hors du rang des « maîtres blancs » et que ce pas de côté nous rapprochait de lui.

Comme souvent, Marco était plongé dans ses pensées. Il se leva, nous serra l’un après l’autre contre lui, puis il se rassit et but une gorgée de vin tandis que nous nous installions. Vuong nous apporta les menus en même temps qu’une carafe d’eau et la bouteille de côtes-du-rhône que nous prenions toujours.

Notre ami Marco était sans doute celui d’entre nous qui avait fait le plus grand pas de côté à l’écart de l’Occident et de ses valeurs. Pour des raisons que mon frère, J.B. et moi ne comprenions pas tout à fait, il avait très tôt renoncé à une brillante carrière d’ingénieur pour voyager à travers le monde, s’installer successivement dans divers pays d’Asie et écrire des livres sur ces régions, ou plutôt sur ce qu’il y avait vécu. Loin d’être des guides de voyage, ces livres s’apparentaient au journal de bord : impressions, rencontres, descriptions poétiques, portraits énigmatiques ou truculents, vagabondages parfois risqués hors des sentiers battus, tout cela porté par un ton très personnel, une voix intraitable, souvent sarcastique, à la fois sensuelle et robuste, lucide et passionnée. Cette alchimie subtile fuyant tout pittoresque, tout effet facile, lui avait valu quelques prix littéraires et un grand succès critique, sinon commercial. Il vivait modestement de sa plume et, depuis quelques années, il avait renoncé aux longs séjours en Chine, au Japon, en Indonésie ou dans le Sud-Est asiatique pour écrire des romans nourris de ses expériences à l’étranger. Il s’appelait Marcoux, mais nous l’appelions Marco depuis toujours.

Grand et mince, voire maigre, il avait de longs cheveux noirs ramenés en arrière, un visage anguleux sillonné de rides aussi profondes que des cicatrices, des sourcils incurvés au-dessus d’yeux châtains dont le regard intense, lorsqu’il croisait le vôtre et s’y attardait, semblait percer votre carapace, fouiller par-derrière pour chercher de quelle fibre vous étiez réellement fait. Deux rides d’amertume ou d’abnégation descendaient depuis un long nez légèrement tordu jusqu’aux commissures d’une large bouche aux lèvres fines et mobiles. Oui, Marco avait un visage qu’on n’oubliait pas. Comme en ce début de soirée, il se réfugiait parfois dans un mutisme ombrageux qui nous mettait mal à l’aise ; pourtant, dès qu’il en émergeait, sa parole généreuse, amicale mais jamais complaisante, tranchante, volontiers railleuse, emportée jusqu’à l’excès, mobilisait notre attention. Toute son attitude, son élégance naturelle teintée de nonchalance, ses longs silences mélancoliques faisaient en quelque sorte de lui le pendant à peau blanche de Vuong, comme s’il existait entre eux une connivence, une parenté secrète, Marco proposant une version volatile, inflammable, dangereuse, de la distinction placide et laconique du Vietnamien. Nous sentions chez notre ami un feu qui couvait, une indignation latente, une colère rentrée, et puis le rude apprentissage de la patience qui seule lui avait permis de brider cette violence pour se couler dans le moule des conventions et faire bonne figure parmi ses semblables.

Ce soir-là, il s’absorbait dans des ruminations qui paraissaient nous exclure. Mais à la lecture du menu, il ne put se retenir :

« Des cuisses de grenouille à la vietnamienne ! » s’écria-t-il en riant. Puis, comme souvent, il sauta quelques étapes de ses réflexions pour ajouter : « À quoi bon partir si loin, par exemple en Asie du Sud-Est, pour retrouver là-bas une spécialité française qui dégoûte tous nos voisins européens ? Quand j’étais petit, mon père commandait volontiers ce plat au restaurant. Dès qu’on lui servait son orgie de petites pattes imbriquées en un minuscule charnier de batraciens, je m’indignais qu’il puisse manger ces aimables bestioles, j’avais la nausée, je quittais la table pour me réfugier aux toilettes. Pourquoi les Vietnamiens se sont entichés des cuisses de grenouille, ça non plus je ne le comprendrai jamais. Mais quel désenchantement d’avoir parcouru tant de kilomètres pour retrouver à Saïgon ou ailleurs ce qu’on détestait déjà ici ! Et je ne parle pas seulement des cuisses de grenouille… »

À notre grande surprise, ses cogitations reprirent le dessus et ce fut comme si sa brève tirade n’avait jamais eu lieu. Pourtant, il reprit :

« Voyager, c’est aller de déception en déception. Après avoir imaginé tant de choses exaltantes, on se retrouve embourbé dans l’insignifiance, les ennuis, le déjà-vu, la vulgarité planétaire. Je ne vous apprends rien : la palette s’appauvrit. »

Il but une gorgée de vin.

« Ma première déconvenue de cet ordre, je l’ai vécue au Vietnam, à Dalat où, il y a bien longtemps, j’ai passé plusieurs mois et cru habiter dans les Vosges, le Jura ou en Auvergne. Figurez-vous de hautes collines boisées, un lac couvert de brume, tous les soirs le feu dans la cheminée, un chandail en laine au dîner, la couette sur le lit, la rosée du matin. Non, pas de neige, ni de ski en hiver… Mais j’anticipe. »

Vuong arriva, carnet en main, afin de prendre notre commande. Une fois nos choix dûment notés, il nous salua d’un léger signe de tête et s’éloigna de son pas mesuré, à la souplesse irréelle de jeune homme âgé.

Marco but une autre gorgée de vin, héla soudain Vuong, qui se retourna en un mouvement fluide du buste et de la tête. Marco s’excusa de son oubli et demanda avec douceur une bouteille de sancerre bien frais.

Il nous regarda l’un après l’autre comme pour nous jauger, savoir si nous étions prêts, ou dignes d’entendre la suite. Puis il poursuivit :

« Je n’ai pas l’habitude, vous le savez, de réclamer l’aide de quiconque pour partir en voyage. Je me suis toujours débrouillé seul, sans appui extérieur, sans commande ni mission à remplir aux ordres d’une hiérarchie. Mais j’étais jeune, j’avais vingt-trois ans et je voulais coûte que coûte aller en Asie. Pourquoi ? Disons que le bouddhisme tibétain m’intéressait davantage que la chimie organique ou la résistance des matériaux. C’était fin 1973, je venais d’achever à Paris mes trois années d’école d’ingénieur en ayant fait preuve d’un dilettantisme que d’autres que moi qualifieraient de coupable : arrivé premier au concours d’entrée, je suis sorti avant-dernier de ma promotion. J’estimais néanmoins ne pas avoir démérité, car je venais de décrocher une maîtrise de philosophie à la Sorbonne, ce qui expliquait mes absences répétées aux cours d’algèbre ou de mécanique quantique, ma quasi-désertion des locaux de cette prestigieuse école toute proche du jardin du Luxembourg. Par ailleurs, j’avais déjà voyagé en Europe, en Turquie, en Égypte, au Maroc, passé plusieurs mois à sillonner seul les États-Unis en auto-stop, dormant chez de jeunes contestataires que je connaissais à peine, dans des communautés ou ce qu’on n’appelait pas encore des squats, à l’Armée du Salut ou sur un banc de gare. Mais tout cela est une autre histoire.

« À présent, le barbare que je croyais être désirait partir en Asie, faire son “voyage en Orient”, mais pas, selon la mode de la décennie précédente, en minibus Volkswagen ou en auto-stop. J’en avais soupé de l’auto-stop, des attentes sans fin sous la pluie, des rencontres douteuses, désagréables, parfois dangereuses, des sauts de puce frustrants et des longs trajets passés à écouter les déboires amoureux ou professionnels du conducteur, quand ce n’était pas une succession tonitruante de sermons religieux ou de morceaux de hard rock diffusés par la radio. J’avais beau avoir les cheveux très longs et consommer toutes sortes de drogues, mon voyage américain m’avait convaincu de l’échec de l’utopie hippie. Je pensais naïvement que l’Asie, ce continent mystérieux dont j’ignorais presque tout, apporterait des réponses aux questions que je me posais. Je ne soupçonnais pas que personne, aucune philosophie ni aucun pays ne me fourniraient jamais sur un plateau ce que j’attendais avec une passivité qui me fait honte aujourd’hui.

« Procureur impitoyable, j’étais convaincu que le matérialisme de l’Occident, sa croyance aveugle aux vertus du progrès, d’une consommation effrénée et de la croissance indéfinie étaient une imposture – rien de moins. Je voulais partir là-bas à la recherche d’une sorte de plan B, d’une solution de remplacement à ce que je considérais comme l’échec de notre culture, celui de nos parents et surtout, bien sûr, celui de mon père. Ces grandes idées vous paraîtront bien fumeuses, mais j’étais jeune, j’en avais la tête farcie, elles saturaient l’air du temps. Le bouddhisme tibétain était l’un des ingrédients du chaudron bouillonnant, au même titre que le LSD, le zen, l’aventure du Larzac et des communautés. Je vivais dans cette nébuleuse presque entièrement imaginaire, néanmoins balisée d’expériences éblouissantes, que je brûlais de confronter à un long séjour en Orient. »

Marco se servit un verre de sancerre, en but la moitié, tandis que nous entamions nos hors-d’œuvre vietnamiens apportés par Vuong.

« Comme on lance une bouteille à la mer, j’ai écrit une lettre à André Malraux, que je ne connaissais pas, n’avais jamais rencontré ; puis je l’ai envoyée aux bons soins des éditions Gallimard. J’avais lu La Condition humaine, je savais qu’au début des années 1920 il avait séjourné en Indochine et volé des statues khmères, qu’il avait participé à la guerre d’Espagne, écrit L’Espoir, rejoint la Résistance et le général de Gaulle ; j’admirais son discours échevelé prononcé à l’occasion du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon ; je croyais aussi savoir qu’il avait été opiomane. L’homme, son parcours, ses livres me séduisaient. Dans ma lettre, je sollicitais son aide en expliquant que j’avais collaboré à quelques revues littéraires, publié des articles dans plusieurs journaux, étudié la philosophie et les sciences, que je m’intéressais au bouddhisme tibétain et désirais partir au Népal ou en Inde pour en avoir une connaissance directe et y faire mon service militaire comme coopérant.

« À mon immense surprise, moins de trois semaines plus tard, j’ai reçu une réponse. Non pas d’André Malraux en personne, mais de Sophie de Vilmorin, la nièce de Louise, qui m’écrivait de la part de l’ancien ministre. J’ai égaré cette lettre au cours de mes déménagements. Mme de Vilmorin me disait en substance qu’“André” me conseillait de contacter de sa part les ambassadeurs de France à Katmandou et à New Delhi, et qu’il me souhaitait bonne chance dans mon travail. J’ai aussitôt écrit à ces diplomates qui, compte tenu de ma recommandation, m’ont très vite répondu, mais par la négative : tous les postes de coopérants étaient occupés, aucun ne se libérerait avant au moins un an. Néanmoins, l’ambassadeur de France en Inde m’a suggéré de contacter le général qui, au ministère des Armées, supervisait les services de coopération. Je me suis donc fendu d’une nouvelle lettre à ce haut gradé, le général Guillebot, je m’en souviens, qui a aussitôt accordé un rendez-vous pour la semaine suivante au protégé de l’ancien ministre de la Culture.

« Vêtu d’un T-shirt noir, d’une veste et d’un pantalon en jean, les cheveux tombant sur les épaules, mais rasé de frais, je me suis présenté le jour dit à l’hôtel des Invalides en ayant conscience de ne pas être tout à fait à ma place dans ce bâtiment massif et imposant. Mais, n’est-ce pas, j’étais pistonné. Un huissier plus que perplexe, désapprobateur, m’a désigné d’un geste désinvolte du menton une double porte aux boiseries dorées. J’en ai ouvert un battant et me suis trouvé au seuil d’un immense salon d’apparat au plafond très élevé et au parquet brillant. Il n’y avait là aucun mobilier, comme si un déménagement venait d’avoir lieu et qu’on avait tout emporté, hormis, à l’autre bout de l’espace, devant une haute fenêtre à petits carreaux, une vaste table aux pieds dorés et galbés, ainsi que deux fauteuils. Tout au fond de cette pièce démesurée, si loin de moi que j’ai eu l’impression de meubles pour lilliputiens, l’un des fauteuils était vide, l’autre occupé par un homme aux vêtements beiges. Je savais que, dans l’administration ou les entreprises privées, la taille du bureau d’un employé était proportionnelle à l’importance de son poste. L’armée ne devait pas faire exception à cette règle, pour rendre aussitôt perceptible le grade de l’officier devant lequel on se présentait. Mais selon un effet imprévu de cette arrogance spatiale, le haut dignitaire assis tout là-bas au pied de la fenêtre gigantesque faisait figure de nabot. J’ai pensé au Dictateur, le film de Chaplin, au bureau du Führer. Ici, nulle mappemonde gonflable ne distrayait le despote. Il y avait seulement ce nain, qui semblait plongé dans un dossier.

« J’ai parcouru la distance me séparant de lui, je suis peu à peu entré dans la lumière qui tombait de la fenêtre, avec l’impression de m’élever dans une mystérieuse hiérarchie, d’accéder à une sphère du pouvoir réservée à quelques privilégiés. Le nabot a grandi, est devenu un soldat de taille moyenne en uniforme, un quinquagénaire au buste penché au-dessus de la table, non pour me saluer poliment – j’avoue que cette absurdité m’a traversé l’esprit –, mais afin de me montrer que son travail lui importait plus que ma présence malvenue dans le saint des saints où il trônait. Le vaniteux gratifiait sans doute tous ses visiteurs de cette mise en scène puérile, sans se douter qu’il leur offrait ainsi une vue imprenable sur la boule de billard luisante de son crâne chauve, encadrée par deux épaulettes en velours noir constellées d’étoiles. Face à l’hémisphère parfait, éclairé des lueurs changeantes traversant la fenêtre, et aux deux barrettes scintillantes et symétriques, j’ai soudain pensé “Saturne et ses anneaux”. Je me suis cru dans un planétarium où l’on aurait emporté tout le système solaire vers une autre pièce avec le mobilier, sauf cette étrange planète-ci. J’ai failli éclater de rire.

« Je me suis arrêté près du fauteuil vide, devant la grande table de travail de style Louis-XVI ou Empire, puis j’ai constaté avec stupéfaction qu’il n’y avait strictement rien dessus, ni classeur, ni courrier, ni téléphone, aucun matériel d’écriture, nul bloc-notes, aucun dossier hormis celui que le général faisait toujours semblant d’étudier en silence.

« N’entendant plus mes pas, me devinant debout devant lui, il m’a jeté un bref coup d’œil par en dessous avant de reprendre aussitôt sa passionnante lecture. Puis il a violemment relevé la tête pour m’examiner de haut en bas, puis de bas en haut, longuement, d’un air effaré : il n’en croyait pas ses yeux. Je l’ai vu rougir de colère et de honte à l’idée qu’il ne pouvait se dérober à cette corvée humiliante : à cause d’André Malraux, il devait rendre service au sinistre hurluberlu qui avait l’audace de se présenter devant lui dans cette tenue négligée, avec cette ignoble coiffure.

« “Bonjour, mon général”, lui ai-je dit d’une voix sonore, pleine d’entrain.

« J’étais sûr de mon coup, moi aussi arrogant.

« “Asseyez-vous, m’a-t-il sèchement ordonné. Je viens de consulter nos affectations. Il n’y a rien en Inde ni au Népal. Tout est complet au Laos et au Cambodge. Le Japon… la Chine… impossible, hors de question.”

« Je n’ai pas compris pourquoi ces deux pays étaient “hors de question” pour moi. Étaient-ils réservés à des jeunes gens plus présentables, aux cheveux moins longs ?

« Les lèvres pincées, le front soucieux, il s’est replongé dans le dossier, son index a parcouru plusieurs lignes dactylographiées. Saturne et ses anneaux ont de nouveau envahi mon champ visuel. L’index nerveux a soudain tapoté un endroit précis de la page. “En revanche, il y a un poste au Vietnam.” Le sinistre bonhomme a encore redressé la tête d’un geste brusque ; puis, soulevant légèrement les fesses au-dessus de son fauteuil, il m’a crié au visage : “La guerre, ça vous fait peur ?” »

Marco s’interrompit pour manger un nem, vider son verre, nous considérer tous les trois avec un bref hochement de tête et un sourire complice.

« Malgré mon aplomb, sa question m’a pris au dépourvu. Je n’avais aucune expérience de la guerre. Alors, simplement pour décevoir son attente, ne pas lui faire le plaisir d’avouer qu’en effet je redoutais de rejoindre un pays en guerre, je lui ai répondu avec assurance, sans vraiment savoir ce que je disais, mais en me retenant de rire :

« “Non, mon général !

« — C’est donc réglé. Vous rejoignez Dalat en août. N’oubliez pas l’examen médical. Voyez avec mon secrétariat.”

« Il a feint de se replonger dans son dossier, je me suis levé et j’ai parcouru en sens inverse toute la longueur du bureau avec l’agréable sensation de redescendre parmi les mortels après ce bref intermède dans les hautes sphères, auprès d’un dieu de pacotille ou d’une planète errante perdue aux confins de l’univers bureaucratique.

« Une semaine plus tard, la visite médicale s’est passée sans encombre dans un centre de l’armée. Le médecin en uniforme sous sa blouse blanche m’a demandé où je partais et, quand je lui ai répondu d’un air faussement dégagé : “Au Vietnam”, il s’est figé, m’a regardé plus attentivement, avec une certaine méfiance, comme s’il venait de déceler chez moi un trouble psychique lui ayant échappé jusque-là. Son visage s’est crispé en une grimace soucieuse et j’ai bien cru qu’il allait me déclarer inapte au service, mais il a seulement dit cette chose bizarre :

« “Vous êtes… sûr ?

« — Tout à fait.

« — Vous devriez emporter un gilet pare-balles, mon garçon. Ça barde là-bas.”

« Que lui répondre ? Que j’allais étudier le boud-dhisme tibétain ? Il m’aurait ri au nez. Le médecin militaire a secoué la tête d’un air navré avant d’ajouter : “Il n’y a pas que les balles perdues. Méfiez-vous des maladies vénériennes.”

« Fort de ces conseils avisés et superflus, j’ai retrouvé L., la jeune femme avec qui je vivais à l’époque, et nous avons décidé de nous marier avant mon départ. Comprenez-moi bien : je ne comptais pas l’emmener avec moi à Dalat, d’autant qu’elle avait à Paris un travail qui la passionnait. Non, me suis-je dit, je ferais seul notre voyage de noces au Vietnam, et cette idée peut-être saugrenue, qui a bien sûr scandalisé mes parents et ceux de L., m’a secrètement plu. J’aimais L., j’étais très attaché à elle, nous avions beaucoup voyagé ensemble et partagé maintes expériences, mais elle comme moi, nous nous méfiions comme de la peste de tout ce qui pouvait sembler banal, normal ou routinier, surtout dans une vie de couple. Alors pourquoi se marier ? m’objecterez-vous. En effet. Nous n’étions pas à une contradiction près en cette période de remise en question de toutes les valeurs conservatrices. Ce sont peut-être un sourd désespoir, une étrange lassitude qui nous ont poussés à légaliser notre union, quitte à nous séparer temporairement juste après la cérémonie, comme pour défaire les liens que nous venions de nouer. »

Marco s’interrompit, le regard dans le vague. Peut-être essayait-il de comprendre, à presque un demi-siècle de distance, ce qui lui avait alors échappé. Il venait d’évoquer « un sourd désespoir », « une étrange lassitude », des émotions surprenantes chez le jeune homme brillant, enthousiaste, insolent, certes fantasque, en tout cas peu respectueux des convenances, dont il venait de brosser le portrait à grands traits. De quel désespoir parlait-il ? Qu’était cette étrange lassitude ? Aucun de nous trois qui l’écoutions n’aurait su le dire. Ce fut comme une ombre qui passa sur notre table ce soir-là, une ombre surgie de nulle part, dont on peinait à définir la nature, une ombre venue de ténèbres plus profondes, qui y retourna aussitôt, mais dont je sentis qu’elle pourrait revenir à n’importe quel moment du récit.

 

Marco finit ses nems, but une gorgée de vin d’un air rêveur, du dos de la main chassa quelques miettes imaginaires sur la nappe, soupira, puis reprit :

« J’ai vécu là-bas, au Vietnam, deux expériences qui m’ont bouleversé. Je ne pense pas vous en avoir jamais parlé. Je crois en revanche que leur portée dépasse de loin ma seule personne, qu’elles concernent chacun de nous et nous touchent en plein cœur, même si, et ce n’est pas le moins curieux, elles sont, chacune à sa manière, des expériences de la perte du langage.

« Je suis arrivé à Saïgon un jour de la mi-août, vers dix-huit heures. Lorsque j’ai franchi la porte de l’avion qui m’amenait de Paris et venait de se poser à l’aéroport de Tan Son Nhut, la nuit était déjà tombée. Il pleuvait à verse comme tous les soirs à cette période de l’année. Des trombes d’eau diluviennes masquaient presque entièrement les hangars et les modestes bâtiments où seuls quelques projecteurs blafards restaient visibles ; des rideaux liquides scintillants inondaient le tarmac, avançaient comme à tâtons dans l’obscurité, semblaient planer au-dessus de l’asphalte, parcourus de paillettes éblouissantes et de brèves étincelles argentées. J’ai cru voir ces lueurs jouer sur les armures noires et les heaumes de chevaliers gigantesques luttant sans merci dans les ténèbres, au milieu des éclairs de chaleur qui embrasaient les nuages et y diffusaient leurs déflagrations bleu acier.

« En quittant la cabine climatisée derrière des passagers qui ouvraient aussitôt leur parapluie et rentraient la tête dans les épaules, je me suis heurté à une sorte de mur. Bien plus que le déluge tombant du ciel, la muraille invisible qui m’a cloué sur place au sortir de l’avion était celle d’une énorme masse d’air, compacte, saturée d’humidité, aussi chaude que l’haleine d’un four. Figé sur la passerelle, incapable de faire un pas de plus pour affronter cette touffeur, j’ai bientôt compris qu’il ne s’agissait pas d’un mur ni d’une muraille, qu’il n’y avait rien derrière sinon la continuation de la même matière irrespirable, collante, visqueuse, presque palpable, qui occupait tout l’espace, ralentissait les gestes, engluait le corps. Le souffle coupé, je me suis dit que je ne pourrais jamais m’y faire. Ma chemise s’est plaquée contre ma peau, aussitôt trempée de sueur et de pluie. Il m’a semblé sauter tout habillé dans le grand bain d’une immense piscine inconnue.

« Saïgon était une ville suffocante. J’y ai passé quelques jours seul avant de rejoindre mon poste à Dalat. Une bonne semaine avant la rentrée scolaire, tous les enseignants français étaient encore en vacances, personne n’est venu m’accueillir à l’aéroport et personne n’a pris la peine de me contacter dans le deux-pièces sinistre que j’ai brièvement occupé au centre-ville, au premier étage d’un immeuble de l’ambassade de France. Seul le gardien vietnamien semblait au courant de mon arrivée et il m’a donné un trousseau de clefs en me souhaitant la bienvenue. J’ai souffert de la chaleur moite qui ne diminuait même pas durant la nuit. Je prenais douche sur douche, changeais de T-shirt ou de chemise trois fois par jour, m’étonnais de voir les Saïgonais vaquer à leurs occupations comme si de rien n’était, sans verser une goutte de sueur, alors que moi, au moindre effort, je transpirais comme un bœuf. Le décalage horaire, ma solitude forcée, l’impression, parfois, de nager à travers l’air des rues, tout cela m’a poussé à douter de la réalité de cette ville où je ne faisais que passer, à douter de ma propre réalité. Je buvais des bières “33” dans les bars, mangeais des soupes et des omelettes dans de petits restaurants où je me réfugiais avant dix-huit heures, dès les premières gouttes de pluie annonçant le déluge. Je restais lire dans la salle de restaurant jusqu’à la fin de l’orage, puis je sortais dans les rues détrempées où l’activité nocturne reprenait peu à peu, et je rentrais à mon appartement.

« Il y avait d’énormes geckos dans tous les puits de jour de l’immeuble, les cages d’escalier ou d’ascenseur, les toilettes des restaurants, jusque dans ma salle de bains. Ces lézards inoffensifs avaient des pattes palmées, une tête triangulaire d’où saillaient deux yeux globuleux ; leurs écailles beige clair, presque blanches, translucides sur leur long dos arrondi, étaient peut-être décolorées par l’absence de lumière dans les espaces obscurs qu’ils affectionnaient. Un soir où je les observais, agglutinés et immobiles sur le mur tout proche de la fenêtre arrière de ma chambre, l’expression gecko albinos m’est soudain venue et l’arrangement de ces syllabes m’a plu. La plupart de ces reptiles étaient amorphes, sauf quand on les dérangeait. Ainsi, il suffisait que j’allume la lumière dans la salle d’eau ou la petite cuisine de mon deux-pièces pour qu’une dizaine de ces gros lézards disparaissent très vite je ne savais où et il me semblait alors que je les avais rêvés.

« Une fois à Dalat, à mille cinq cents mètres au-dessus de Saïgon et du niveau de la mer, j’ai respiré à pleins poumons. J’ai laissé derrière moi, en dessous de moi, l’air tropical humide, la pollution et les geckos. Moiteur et chaleur ont disparu ; j’ai vite compris que l’Orient aussi s’était volatilisé. Je venais de quitter une ville grouillante, opaque et incompréhensible, bien qu’indéniablement asiatique, pour une bourgade où, certes, on bénéficiait d’un air sain, pur, frais, vivifiant, non pollué par l’essence frelatée des hordes de mobylettes, mais où l’on avait planté un décor d’opérette destiné aux colons français en mal d’oxygène.

« À la fin du XIXe siècle, le gouverneur colonial constata que ses concitoyens supportaient mal la chaleur délétère de la capitale et il créa de toutes pièces une station climatique sur les hauts plateaux, à trois cents kilomètres au nord de Saïgon par la route. Ensuite, dès les années 1900, les urbanistes nommés par les gouverneurs successifs aménagèrent à Dalat des rues arborées, des boulevards coquets, de larges avenues, tous bordés de villas normandes, de chalets savoyards, de maisons basques, de fermes bourguignonnes, en plus d’une hideuse cathédrale néogothique et d’une gare de chemins de fer qui, tenez-vous bien, était la réplique scrupuleusement exacte de la gare de Deauville. Je n’en ai pas cru mes yeux.

« À Saïgon, certains petits restaurants proposaient des cuisses de grenouille “à la vietnamienne” ; j’en avais ressenti une espèce de choc, une déception bizarre, comme si l’on m’avait floué de quelque chose, volé mon imagination. Voilà pourquoi j’ai tout à l’heure éclaté de rire en retrouvant ces cuisses de grenouille sur le menu de M. Vuong. Mais ma déception dans les bouis-bouis saïgonais n’était rien en comparaison de celle éprouvée à Dalat en découvrant ces alignements de maisons cossues en meulière, à colombages, en pierre de taille ou en pin qu’on aurait juré des Landes. Je vous l’ai déjà dit : à quoi bon aller si loin pour retrouver ce qu’on vient de quitter ? Et puis cet air frais aussi m’a déçu, comme le joli lac artificiel près duquel j’ai emménagé au premier étage d’une grosse villa des années 1930. Le soir, un épais brouillard recouvrait le plan d’eau et envahissait la ville, la température chutait, on faisait du feu dans la cheminée et l’on mettait un chandail chaud, comme dans les Alpes ou les Vosges en automne… Des forêts touffues recouvraient les collines environnantes. Des 4CV et des Dauphine bleu et beige faisaient office de taxis. Des champs de roses ou de fraises s’étendaient tout autour de la fausse sous-préfecture et l’on m’a bientôt assuré que de riches Saïgonais louaient souvent un hélicoptère de l’armée pour s’offrir une escapade à Dalat et en rapporter de splendides bouquets de fleurs et des paniers remplis de fraises. »

Marco s’interrompit pour laisser Vuong débarrasser nos assiettes, servir la suite, remplir nos verres.

« Notre voisin de l’autre côté du boulevard, en bordure du lac, était un général de l’armée du Sud-Vietnam. Il habitait une énorme villa, beaucoup plus grande et luxueuse que celle que j’occupais avec un autre enseignant effectuant lui aussi son service militaire. Ce général, le second de mon récit – jamais plus de ma vie je n’ai rencontré autant de généraux –, vivait apparemment calfeutré, en reclus volontaire. Pas une seule fois je ne l’ai croisé dans la rue, ce haut gradé, ni vu, ni même aperçu depuis mes fenêtres. J’ai même fini par douter de son existence, mais des résidents français m’ont assuré que, si si, il était bel et bien là, quoique très discret. Par contre, je voyais en permanence, trônant à demeure dans son jardin, un gros tank flambant neuf, aux chenilles à peine souillées de terre et au canon braqué sur la partie nord du boulevard, là où aurait pu surgir l’ennemi. Ce blindé de fabrication américaine, qu’il avait réquisitionné pour son usage personnel, devait lui servir à prendre la fuite au cas où les forces communistes auraient effectué une percée éclair et atteint Dalat.

« Car au-delà des champs de roses et de fraises, une fois passées quelques collines verdoyantes, c’était la guerre. Dans son bureau démesuré des Invalides, le général Guillebot ne m’avait pas menti. Elle avait pourtant quelque chose d’irréel et d’invraisemblable dans ce cadre bucolique, personne n’arrivait à y croire ; mais tout le temps de mon séjour à Dalat, la guerre s’est rapprochée. Au début, je n’ai rien remarqué. Je donnais des cours de mathématiques au lycée français et de philosophie à la faculté catholique, où j’enseignais à des étudiants chinois et vietnamiens. Je fréquentais des coopérants militaires travaillant dans le même lycée que moi ou comme instituteurs à l’école primaire française. Un ou deux week-ends par mois, je faisais même des pique-niques et des randonnées avec certains d’entre eux dans les collines avoisinantes où, je l’ai appris plus tard, rôdaient des tigres et des éléphants. Ce n’était donc pas tout à fait les Vosges, le Jura ni les Alpes. Je n’ai entendu ni barrissement ni feulement, mais dès que j’ai su que ces animaux sauvages, et non de paisibles chevreuils, des faisans ou des lapins inoffensifs, fréquentaient les forêts toutes proches, je ne m’y suis plus aventuré.

« En semaine, je consacrais mes journées à ces activités ordinaires qu’on pratique en temps de paix et je me suis peu à peu laissé gagner par une sorte de routine anesthésiante dans la station climatique somnolant au bord du miroir de son lac embrumé, où des amoureux faisaient de romantiques promenades en barque à partir de jolis pontons en bois verni. Mais le vendredi en fin d’après-midi, quand aucun pique-nique n’était prévu pour le week-end, je quittais souvent cette torpeur afin d’aller passer deux jours à Saïgon. C’était très facile. L’aller-retour en avion coûtait une somme dérisoire, le trajet durait moins d’une heure.

« J’embarquais à bord de vieux bimoteurs DC3 à hélices. Pendant que les passagers rejoignaient leur siège, les hôtesses d’Air Vietnam branchaient de vulgaires ventilateurs de bureau sur de banales prises électriques fixées en hauteur tous les deux ou trois mètres dans la cabine non pressurisée. À défaut d’une climatisation, ces ventilateurs brassaient l’air surchauffé et, leur vrombissement s’ajoutant à celui des moteurs, ils bannissaient toute conversation, à moins de crier. Souvent, le pilote américain arrivait fin saoul depuis le bâtiment de l’aéroport, parfois presque porté par deux mécanos vietnamiens qui l’aidaient à marcher et à gravir l’échelle menant au cockpit. Je me suis plusieurs fois demandé si je n’allais pas redescendre et renoncer à mon week-end, puis je finissais par rester sur mon siège en croisant les doigts.

« Presque tout le monde fumait dans l’avion, au décollage, pendant le vol, à l’atterrissage. Il y avait là une majorité de Saïgonaises aisées arrivées le matin même à Dalat en DC3 pour s’oxygéner, prendre le frais et faire leurs emplettes sur les hauts plateaux. Ces matrones au brushing impeccable étaient ravies d’avoir un moment échappé à la chaleur moite de la capitale, où elles retournaient avec une ribambelle de grands paniers en osier ou en raphia remplis de bouquets de cinquante roses, d’orchidées, et des corbeilles de fraises, de légumes, d’herbes aromatiques. Au mépris des consignes de sécurité, ces paniers encombraient le couloir central et s’entassaient sur les sièges. Ils contenaient aussi des poulets vivants, achetés au marché de Dalat, qui caquetaient, gloussaient, battaient des ailes parmi les fleurs, les fruits et les légumes. Effrayés par le vacarme de cet environnement inconnu, les poulets brisaient parfois leurs fragiles liens de rotin, jaillissaient hors des paniers et s’envolaient dans la cabine de l’avion où ils semaient la panique. Ils se posaient sur les dossiers ou sur la tête des passagers, filaient très vite au-dessus des appuie-tête, au ras des plaques d’acier du plafond, jusqu’à l’arrière de la cabine, puis ils revenaient à tire-d’aile en cherchant désespérément une sortie.

« Ils déclenchaient d’inénarrables chasses aux volatiles ; nous tendions les bras pour essayer de les attraper en plein vol, nous tombions les uns sur les autres parmi les cris et les éclats de rire, semions plus ou moins volontairement le chaos dans l’avion. Les moments les plus désopilants ou répugnants, c’était quand un poulet affolé s’approchait d’un ventilateur dont les pales lui arrachaient aussitôt les plumes d’une aile, de la tête, du dos ou de la queue ; à leur tour, ces plumes se mettaient à voleter autour de nous en ajoutant au désordre. Les sémillantes hôtesses en robe traditionnelle fendue haut sur la cuisse s’esclaffaient avec horreur ou participaient de bon cœur à cette chasse improvisée aux poulets volants. Elles se déhanchaient en tendant les bras vers le volatile, plongeaient ou tombaient sur les passagers qui s’en offusquaient, les insultaient ou bénissaient l’aubaine.

« Une fois les poulets enfin retournés au fond des paniers, de nouveau ligotés, solidement ficelés, quasi prêts à être rôtis au four, l’avion pouvait décoller dans un vacarme infernal et en multipliant les embardées sur une piste en piteux état, semée de trous qui menaçaient de nous arracher à nos sièges. Après avoir pris de l’altitude, ces vieux DC3 mettaient le cap au sud au-dessus de la jungle.

« Lors de mon premier vol entre Dalat et Saïgon, j’étais assis près d’un hublot, j’admirais le paysage d’un vert profond et uniforme, les méandres bruns de larges rivières où naviguait une flottille de sampans, quand je me suis soudain étonné de voir tout cela défiler, non pas vers l’arrière comme c’est l’usage lors d’un voyage en voiture, en train ou en avion, mais en sens inverse : rivières, sampans, collines touffues, lacs, rizières, toits de chaume, routes et pistes de latérite rouge s’éloignaient vers l’avant. Nous volions en marche arrière ! Je me suis aussitôt rappelé l’ébriété du pilote. Mais, nouvelle surprise, le paysage a peu à peu ralenti sa course vers le nez de l’appareil, il s’est un instant immobilisé derrière le hublot, comme si nous nous arrêtions en plein ciel, avant de filer lentement, puis plus vite, puis à toute allure, vers l’arrière. Bientôt, la surface de la Terre s’est encore figée, avant de repartir dans l’autre sens, vers l’avant, de plus en plus vite, et ainsi de suite, sans heurt ni à-coup, avec une espèce de mouvement pendulaire écœurant. J’en ai eu la nausée. Ni l’avion ni le paysage ne basculaient jamais, comme pour entamer un virage ; à aucun moment l’appareil ne perdait ni ne gagnait de l’altitude ; il se contentait de dodeliner ou plutôt de pivoter, de se dandiner à gauche et à droite comme un canard marchant dans l’herbe. J’ai regardé les autres passagers, à l’affût chez eux d’un malaise ou d’une inquiétude qui auraient confirmé les miens ; ils semblaient ne rien remarquer d’anormal. J’ai alors cru être victime d’une hallucination. Mais non : en me penchant encore vers le hublot, j’ai à nouveau constaté ces mêmes oscillations horizontales de métronome réglé sur un rythme très lent. Le paysage filait vers l’arrière, puis vers l’avant ; vers l’arrière, puis vers l’avant. À quoi bon appeler une hôtesse ? Elle m’aurait répondu que le vol se déroulait normalement, elle m’aurait soupçonné d’avoir trop bu ou fumé.

« La première fois où j’ai fait ces observations sidérantes, j’ai mis du temps à comprendre que l’ivresse du pilote n’était pour rien dans ces embardées de poivrot chancelant sur un trottoir. Simplement, l’antique bimoteur en service depuis une bonne trentaine d’années, la production de ce modèle ayant cessé en 1945, était incapable de voler en ligne droite et, plutôt qu’en canard, il avançait en crabe, pivotant sans cesse de droite à gauche et de gauche à droite, comme s’il humait le vent pour déterminer dans quelle direction aller.

« Ces épisodes comiques me rappellent l’unique salle de cinéma de Dalat, à deux pas du marché couvert et de ses splendides étals débordant de fleurs, de fruits et de légumes. L’air sentait la coriandre, la menthe, le nuoc-mâm, la patate douce, la viande grillée, la carpe de lac, le riz cuit, les fleurs fraîches et, à certains endroits, quelques relents d’abats, d’ordures, d’eau croupie ou de putréfaction. Les clientes avaient les dents laquées de noir ; les vendeuses arboraient une dentition rouge carmin à force de mâcher du bétel. Des chiens errants, maigres et nerveux, se glissaient sans cesse entre les tréteaux et les jambes, attrapant tout ce qui tombait à portée de leurs crocs, puis ils détalaient pour déguster leur prise à l’abri de la concurrence. Fin de la description pittoresque et de la couleur locale.

« Il y avait très peu d’Occidentaux dans ce marché. Un samedi matin où je n’étais pas à Saïgon, j’ai avisé à la sortie du vaste bâtiment en béton le couple le plus affreusement désassorti que j’ai jamais croisé : un énorme Américain pesant plus de cent kilos – il travaillait, paraît-il, pour la CIA –, le crâne luisant couvert d’une étroite couronne de cheveux roux, le visage gras et rougeaud, le corps engoncé dans un costume blanc sale et étriqué qui plissait aux entournures, marchait à pas lents vers les villas au bas de la colline, son bras massif posé sur les frêles épaules d’une très jeune Vietnamienne en robe traditionnelle, aux longs et beaux cheveux noirs. Elle portait le cabas contenant leurs emplettes. Tous deux retournaient vers la bâtisse de trois étages, au toit hérissé de hautes antennes radio, au jardin invisible ceint d’une clôture électrifiée et de rouleaux de barbelés, dernier vestige de l’occupation américaine à Dalat. Je me suis demandé si ce lourdaud réussissait à dormir la nuit, si sa délicieuse amie d’apparence si fragile n’était pas en service commandé pour le tuer.

« Le cinéma. Vers midi, après avoir fait leurs courses, rempli de victuailles leurs sacs et paniers en fibre végétale ou en plastique coloré, les Dalatiens – je ne sais plus s’ils s’appellent ainsi – allaient souvent au cinéma en famille, pour y manger, boire et fumer loin des chiens errants, des tas d’ordures et de l’agitation des travées surpeuplées. J’ai vu dans cette salle Les Temps modernes et Le Dictateur. Je n’ai jamais plus vécu une séance aussi joyeusement anarchique. Comme dans les DC3 d’Air Vietnam, les poulets désentravés volaient librement et traversaient le faisceau lumineux du projecteur : sur l’écran, leurs ombres véloces devenaient des escadrilles attaquant la mappemonde du Führer pour la faire exploser ou bombardant la foule des ouvriers qui manifestaient dans la rue. Les volutes de fumée bleue d’innombrables cigarettes plongeaient Charlot, sa compagne et leur misérable cabane dans des lambeaux de brume scandinave. Toute la salle jacassait, les gens se levaient sans cesse pour faire une dernière emplette, apostropher des amis assis deux rangs plus loin, passer un coup de téléphone, aller aux toilettes, boire une bière, rejoindre une connaissance. Les enfants livrés à eux-mêmes jouaient aux cartes, aux dés, aux billes, à chat, à saute-mouton ou à la poupée en contrebas de l’écran et dans les escaliers ; ils se goinfraient de bonbons, de viande de bœuf séchée, de riz gluant ou de gâteaux ; ils hurlaient de plaisir, battaient des mains, trépignaient de joie ou, debout sur leur siège, découvraient la magie des ombres chinoises. Des spectateurs de tous âges, terrassés par le rire, tombaient de leur fauteuil et se roulaient longuement par terre, en proie à une hilarité inextinguible.

« À Saïgon, j’ai rencontré deux ou trois coopérants militaires venus là pour prendre du bon temps et je me livrais avec eux à toutes sortes de débauches – alcool, sexe, drogues diverses, dont la buddha grass, qui n’avait rien à voir avec le bouddhisme tibétain, mais était une variété locale d’herbe surpuissante qui rendait élastiques le temps et l’espace, exacerbait les sensations et, dans l’amour, dilatait le plaisir. J’ai bientôt attrapé une blennorragie carabinée qui m’a calmé. Il y avait aussi l’héroïne, qu’on proposait à chaque coin de rue. Au début des années 1970, après le départ du contingent américain, le Sud-Vietnam était en pleine déliquescence. Tout était à vendre : la drogue, toutes les drogues possibles, mais aussi des hélicoptères militaires, des Jeep ou un transport de troupes, un avion, un tank, toutes sortes d’armes de guerre et de pièces d’artillerie, sans parler des prostitués parfois mineurs des deux sexes dont on pouvait louer les services. Il suffisait d’y mettre le prix, tout était bradé. Les troupes américaines avaient plié bagages du jour au lendemain, abandonnant sur place beaucoup de matériel et mettant sur le carreau tous les commerces et les trafics générés par leur présence. Tant bien que mal, j’ai limité mon usage de l’héroïne aux week-ends à Saïgon. À Dalat, je me contentais de fumer la buddha grass.

« Suffit avec mes frasques. Je dirais seulement que je connaissais deux instituteurs français à Dalat, avec qui mon colocataire, Bernard, et moi organisions des soirées, tantôt chez nous, tantôt dans la maison qu’ils partageaient. La musique planante était très forte, nous fumions beaucoup. Une nuit, vers deux heures du matin, j’ai rejoint les toilettes en m’appuyant contre des meubles qui tanguaient, s’esquivaient, rétrécissaient, avaient fâcheusement tendance à s’éloigner à mesure que je m’en approchais. J’ai enfin atteint la salle de bains et là découvert Bernard inconscient, lové en chien de fusil autour de la cuvette des toilettes après avoir vomi, naufragé agrippé à une bouée de sauvetage en faïence blanche.

« Un détail à propos de Bernard : il enseignait dans le même lycée que moi ce qu’on appelait alors les sciences naturelles. Et il consacrait presque tous ses loisirs à chasser papillons et coléoptères. Après les grenouilles et leurs cuisses, les tigres et les éléphants de la forêt, les geckos de Saïgon, les poulets du DC3, les chiens errants du marché, place aux papillons et aux coléoptères. Bernard, qui savait en arrivant là-bas que les hauts plateaux vietnamiens étaient un paradis pour l’entomologiste, me montrait fièrement certains spécimens qu’il venait de capturer, parfois dans le jardin en friche entourant notre villa. C’étaient de splendides monstres. Machaons et monarques gigantesques aux ailes bigarrées, mouchetées, tachées ou striées de couleurs éclatantes ; scarabées cornus comme des rhinocéros, munis de pinces tranchantes ou de longs rostres dentelés et menaçants, à la carapace d’un brun mat ou d’un noir laqué, certains vert vif ou bleu métallisé. Bernard les tuait dans des flacons où il plaçait un coton imbibé d’éther acétique avant d’y enfourner sa dernière prise. Puis il épinglait l’insecte mort au fond d’une des boîtes qu’il avait apportées dans sa malle en fer. Il rédigeait ensuite avec grand soin une minuscule étiquette où il mentionnait le nom commun et le nom savant de la bestiole, ainsi que le lieu et la date de la capture.

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