Le couloir rouge
Le premier samedi de chaque…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.
« Lucien m’a entraîné sur la galerie, où la “patronne” continuait sa consultation publique. J’ai franchi après lui la double porte vitrée donnant sur le salon. Dans la vaste pièce au mobilier cossu, j’ai aussitôt remarqué, en face de moi, le paysage immense qui s’étendait au-delà des grandes fenêtres du mur opposé et d’une porte vitrée semblable à la première : il y avait, tout près de la villa, un jardin minéral et sec où ne poussaient ni rosiers ni fraisiers comme à Dalat, seulement des plantes grasses, deux ou trois palmiers, quelques massifs de fleurs tropicales séparés par des allées de gravier blanc. Derrière la clôture en bambou délimitant le jardin, d’innombrables rangées rectilignes de théiers luxuriants, impeccablement taillés, occupaient tout l’espace jusqu’à l’horizon et peut-être au-delà. Ils s’étendaient à perte de vue à gauche comme à droite, baignant dans la lumière dorée du soir. Jamais, ni avant ce jour ni depuis, je n’ai vu une plantation aussi gigantesque, entretenue avec autant de soin. Je suis resté médusé, bouche bée, les yeux écarquillés de stupeur, devant ce spectacle qui m’a semblé invraisemblable et glaçant, comme si la terre tout entière, la diversité de ses paysages, de ses espèces végétales et animales se réduisaient soudain à la seule et unique culture du thé.
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« J’ignore pourquoi ma main a alors plongé au fond de la poche de ma veste en jean, où elle a rencontré une tige froide prolongée d’un tube bosselé, rugueux. C’était la cuillère à café emportée au dernier moment, avant de quitter la maison de Dalat. Oui, celle-ci. »
Marco s’en saisit sur la table et la brandit en l’air, devant nous, comme une pièce à conviction ou la clef d’une chambre secrète.
« Merci à toi, Vuong, de l’avoir gardée toutes ces années. En ce jour lointain, quelque part entre Dalat et Saïgon, je suis longtemps resté figé, stupéfait par cette immensité monotone. Mais au contact du métal et du bambou au vernis écaillé, j’ai compris que cette cuillère, la tasse ébréchée et le sucrier que Kim m’avait tous les jours apportés sur son plateau en bois avaient sans doute appartenu aux parents du planteur ou à des amis de ceux de Lucien, en tout cas à des colons français aussi fortunés qu’eux. Le passé, incarné par le petit objet caché au fond de ma poche, n’était plus inaccessible, relégué dans le souvenir ; il s’offrait là, sous mes yeux, autour de moi, inchangé, partout visible et palpable. La propriété où je venais d’arriver n’était pas une reconstitution historique ni un musée destiné aux visites, mais une exploitation agricole qui semblait avoir survécu intacte à des décennies de guerre. Si les générations humaines s’étaient succédé comme partout ailleurs, le décor planté au début du XXe siècle ou plus tôt encore n’avait en rien changé. J’ai eu l’impression soudaine, la certitude même, que la camionnette de Lucien ne m’avait pas seulement transporté jusqu’à notre étape pour la nuit, mais surtout vers une époque révolue, jalousement conservée, choyée, préservée du reste du monde. Les soubrettes encadrant leur maîtresse sur la galerie n’étaient ni déguisées ni affublées d’un costume dans une pièce de théâtre appartenant à un répertoire ancien, elles ignoraient que d’autres pièces s’étaient jouées depuis et s’inventaient chaque jour ; elles pensaient, ces jeunes femmes à la peau bistrée, presque noire, que c’était ainsi que de toute éternité les Blancs habillaient leurs domestiques. Seule Hortense, la patronne, avait conscience de cet anachronisme pervers.
« Face au paysage policé, dont la géométrie implacable rappelait une gravure dans un traité de perspective de la Renaissance, j’ai aussi compris que j’étais le dernier visiteur de ce monde apparemment éternel, hors du temps, néanmoins voué à disparaître bientôt. Durant mon bref séjour là-bas, je n’ai jamais su si les maîtres s’en doutaient seulement. Ils semblaient continuer de vivre comme si de rien n’était, convaincus que, leur univers ayant déjà résisté à plusieurs conflits brutaux et meurtriers, il traverserait aussi cette guerre sans coup férir. Mais peut-être avaient-ils déjà pris leurs dispositions et, comme Lucien, croyaient-ils posséder un réseau de relations “au plus haut niveau” qui leur permettrait de passer entre les gouttes ou plutôt d’essuyer sans trop de casse la violente tempête tropicale qui s’annonçait. Aucun préparatif de départ n’était visible. Lucien, le déménageur, leur rendait une simple visite amicale, non professionnelle. Il paraissait toutefois évident que les communistes, qui allaient très vite occuper tout le sud du pays jusqu’au delta du Mékong, verraient d’un mauvais œil leur mode de vie et l’étendue de leurs terres. Il y aurait confiscation, emprisonnement, expulsion, voire pire.
« J’ai enfin compris ce que j’aurais dû remarquer beaucoup plus tôt, dès mon arrivée dans cette version franco-vietnamienne de Shangri-La : l’éternité avait un prix et ce prix était l’esclavage. La tribu des montagnards Moï dont j’avais vu certains membres se faire soigner par la patronne travaillait gratuitement sur la plantation. Ce peuple à la culture inchangée depuis des millénaires était désormais un peuple asservi ; leurs parents avant eux avaient été réduits en esclavage par ceux de Jean ou d’Hortense. N’ayant jamais rien connu d’autre que ce rapport servile avec les Blancs, ils ne pouvaient concevoir une société différente, fondée sur l’égalité, l’indépendance, le respect, la rémunération du travail. Deux ou trois générations soumises à l’esclavage devaient suffire pour inculquer à la dernière en date un sentiment de fatalité inexorable, la conviction qu’aucune autre vie n’était possible. J’ai repensé à ma première impression en découvrant la maison de maître, les rangées de théiers, le groupe d’indigènes presque nus rassemblés aux pieds de la Blanche à la robe virginale : j’étais au XIXe siècle dans le sud des États-Unis, parmi les champs de coton, les somptueuses demeures néoclassiques, les esclaves noirs et les maîtres blancs. Ici, il y avait des Français à la place des colons américains, des Moï à la place des Noirs ; sinon, tout était identique. Contrairement à ce que croyait Lucien avec son admiration imbécile, les soins médicaux prodigués par la maîtresse, loin de manifester sa générosité ou son dévouement envers ses prétendus employés, n’étaient qu’un moyen d’entretenir la force de travail de sa main-d’œuvre gratuite. Au fond de la poche de ma veste, mes doigts ont serré la cuillère à café.
« Plongé dans mes pensées, les yeux perdus dans le paysage, j’ai senti une brusque douleur au bras. Lucien venait de m’assener un coup de coude pour me ramener à la réalité en me disant : “Tu rêves, petit ?”
« Je me suis retourné vers le salon : plusieurs grands tableaux orientalistes, lourdement encadrés d’or, d’ivoire ou d’ébène, décoraient les fleurs passées du papier peint – un tigre attaquait un éléphant au milieu d’une jungle luxuriante, et j’ai enfin contemplé ces animaux sauvages, mais figés, domestiqués par un artiste scrupuleux, mais sans intérêt. En vis-à-vis de cette scène sanglante, de paisibles jonques et sampans aux lanternes allumées pour la nuit voguaient sur une mer d’huile où la pleine lune traçait son sillage argenté entre des îles escarpées. Plus loin, au-dessus d’une commode Louis-XV, c’était l’inévitable rizière au coucher du soleil, les paysans en chapeau conique et pantalon de soie noire longeaient les digues, rentraient au village en souriant et, pour certains, en chantant.
« Il y avait là tout un mobilier ancien et précieux, de style asiatique ou européen, dont le bois patiné luisait doucement dans la pénombre, ce qu’on appelle avec une nuance de respect ou de dérision “les meubles de famille”. Des chaises au dossier doré et à l’assise capitonnée de velours rouge entouraient une grande table marquetée de nacre, d’acajou et de thuya ; un piano à queue légèrement poussiéreux trônait au fond de la pièce entre de hautes jarres laquées de noir. Une tête de lion empaillée, à la gueule ouverte dénudant des crocs jaunes, trônait au-dessus d’une cheminée ornementale, sans doute superflue. Sous le trophée, de profonds canapés en cuir et des fauteuils chesterfield faisaient cercle autour d’une table basse couverte de revues.
« Dans l’un de ces fauteuils, un quinquagénaire massif, rougeaud et presque chauve, vêtu d’un costume en lin beige clair et de chaussures bicolores bien cirées, lisait un exemplaire du Figaro vieux d’une semaine. Un verre rempli d’un liquide jaune où flottaient des glaçons à demi fondus était posé devant lui. Il s’est penché pour prendre le verre, les glaçons ont tinté, j’ai pensé “pastis”. Comme le thé, je n’en buvais jamais. Décidément, cette demeure n’était pas faite pour moi.
« “Voulez-vous un 51, jeune homme ? m’a proposé le maître de maison d’une voix lasse.
« — Sans façon. Une ‘33’, avec plaisir.”
« L’homme s’est levé, m’a dévisagé, a regardé ailleurs, puis il m’a examiné longuement, sans vergogne, de la tête aux pieds, puis des pieds à la tête. Le général Guillebot, à Paris, m’est revenu en mémoire. Même incrédulité, même mépris à peine caché. L’espace d’un instant, j’ai imaginé que le planteur se croyait au marché aux esclaves, qu’il envisageait de m’acheter, que Lucien m’avait amené ici pour me vendre à son vieil ami Gérard. Lequel s’est alors tourné vers le déménageur, qu’il a interrogé du regard comme s’il était dérouté par cette marchandise médiocre qu’on lui livrait. À sa mine perplexe, désapprobatrice, j’ai compris qu’il voulait simplement savoir ce que je faisais là, sous son toit, au milieu de ses impeccables rangées de théiers, de ses tableaux orientalistes, de son précieux mobilier de famille, avec mes cheveux longs et ma veste en jean, nous dit Marco.
« “C’est un jeune coopérant militaire de Dalat. Son lycée est fermé. Je l’emmène à Saïgon pour qu’il se fasse rapatrier”, s’est presque excusé mon chauffeur, soudain aussi penaud qu’un élève pris en flagrant délit de tricherie.
« L’autre s’est adressé à moi : “Très bien.” D’une voix de stentor, il a lancé : “Une bière, Susanne !” puis demandé à Lucien : “Toi, c’est un 51 comme d’habitude, je suppose”, et il s’est encore écrié : “Un autre jaune, Susanne ! Apportez donc la bouteille, tant que vous y êtes, avec un seau de glaçons et de l’eau bien fraîche…” Puis il a ajouté sur le ton de la dérision : “S’il vous plaît !”
« Le sentiment d’être au théâtre ne me quittait pas, surtout à cause de l’autre pièce lugubre qui continuait de se jouer à deux pas, sur la galerie, entre la maîtresse et ses esclaves qui ne connaissaient même pas le mot esclave. Les clichés s’amoncelaient, l’horreur feutrée encombrait l’horizon. Où était la sortie ? J’ai senti que je devrais encore patienter avant de l’entrevoir. Pour l’instant, il y avait seulement la cuillère à café, le couloir rouge, le caveau mortuaire.
« “Vous dormirez dans la chambre de notre fils parti faire ses études en France. Lucien occupe la chambre d’amis, celle qu’il a toujours connue.” J’ai mis du temps à comprendre que Gérard, le maître tout court, ce Guépard minable, plus hyène que félin, s’adressait à moi. Je l’ai remercié sans enthousiasme, en m’en voulant de bafouiller un peu.
« Une femme âgée est alors entrée d’un pas lent dans le salon, une Blanche très frêle, aux cheveux argentés, au visage ridé où brillaient deux yeux foncés en boutons de bottine. Habillée en noir de la tête aux pieds, elle portait non sans mal un lourd plateau qu’elle a posé en tremblant sur la table basse. Il y avait là le pastis de Lucien, la bouteille de 51, le seau de glaçons réclamé, la bouteille d’eau et pour moi une bière “33” décapsulée sur laquelle un verre renversé tenait en équilibre.
« Gérard a tendu le bras vers cette vieille domestique, et a dit sans me regarder : “Ma mère. Elle aime se rendre utile sous le toit familial. Pas vrai, Susanne ?” L’aïeule a opiné du chef en silence avant de quitter le salon à petits pas traînants. Gérard a eu un sourire mauvais, puis il a levé son verre et lancé d’une voix forte, en se tournant vers Lucien : “Santé !” — “Santé !” a répété le déménageur après s’être servi une bonne rasade de jaune. Ils ont trinqué comme si je n’existais pas. J’étais stupéfait : cet homme avait fait de sa propre mère sa servante et elle semblait s’en satisfaire.
« Hortense, la “bienfaitrice” de la tribu, est entrée au salon en poussant un grand soupir de soulagement. Sans remarquer ma présence, elle s’est laissée tomber dans un fauteuil, puis s’est écriée : “Je suis morte de fatigue ! Quelle chaleur ! Je vais prendre une douche. Le petit va mieux, il est tiré d’affaire, la fièvre est tombée, la mère est rassurée.” À l’intention de son mari, elle a ensuite énuméré plusieurs cas médicaux, tous sur le chemin de la guérison, à l’exception d’une plaie qui s’obstinait à suppurer, puis elle a ajouté avec une fierté soudaine : “Pendant leur pause déjeuner, ils étaient beaucoup plus nombreux que la dernière fois pour mon catéchisme. Ma petite Loan, que j’adore, me sert d’interprète, c’est une fervente catholique, elle boit mes paroles comme du petit-lait et leur transmet son enthousiasme. Je lui donne chaque fois quelques piastres pour sa peine. Je tiens le bon bout. Mon Dieu qu’il fait chaud ! J’ai bon espoir de les convertir. Même s’ils sont fondamentalement animistes, leur religion n’est pas étrangère à l’idée d’au-delà, de prière, de divinité invisible. Ma robe est toute collante, c’est insupportable, mais je sens que je vais réussir. Il faut que je me change. Quand on croit que chaque animal, chaque arbre, chaque cours d’eau, le moindre lopin de terre abrite un esprit dont il faut se concilier les faveurs à force de sacrifices et de prières, il suffit de remplacer tous ces esprits païens par un seul Dieu pour devenir un bon chrétien, non ? Je me sens vraiment poisseuse. L’escalope de midi me reste sur l’estomac. Pourtant, je n’ai pas bu une goutte de vin. Et toi, ça va ? Tu as bien digéré ? Loan et moi allons les sauver, ce n’est plus qu’une question de temps. Quelle journée… Au fait, mon chéri, n’oublie pas, nous sommes attendus à la maison commune dans une heure. Après ma douche, je vais enfiler un pantalon, mettre des chaussures de brousse ; c’est très sale là-bas.” Elle a bondi sur ses pieds, traversé le salon d’un pas altier et rejoint un grand escalier, qu’elle a gravi avec une énergie qui contredisait sa prétendue fatigue.
« “Merde, a lâché Gérard, j’avais complètement oublié. Tu parles d’une corvée ! Moi qui croyais passer une soirée tranquille devant la télé.” Il s’est tourné vers Lucien. “Nos braves montagnards viennent de sacrifier le buffle rituel. Pas plus tard qu’hier. Ils ont fait un boucan infernal avec leurs tambours et leurs cymbales, leurs danses de Sioux et leurs transes de sauvages. Tu aurais dû voir ça, Lucien, ils étaient remontés comme des coucous suisses. À présent, ils organisent une petite fiesta autour d’une jarre d’alcool de riz pour fêter ça. Ils nous ont invités, on peut pas se défiler, c’est comme qui dirait di-plo-ma-tique”, a-t-il ajouté sur le ton de l’ironie, en détachant bien les syllabes, avant de grimacer et de lever les yeux au ciel. Une porte a claqué à l’étage. “Toi et ton protégé, vous venez bien sûr avec nous. On dînera après. J’ai choisi une bonne bouteille à la cave et maman nous a préparé son civet de chevreuil, sa spécialité. Susanne a grandi en Alsace avant de s’installer ici, son père était chasseur, c’est lui qui dans les années 1920 a tué le lion dont tu vois la gueule rugissante au-dessus de la cheminée. Ça l’a sûrement changé des faisans et des lapins de garenne. Mais je t’ai déjà raconté tout ça cent fois. Et toi, quoi de neuf ?”
« Lucien a bu la moitié de son pastis avant de me dire, comme à son larbin : “Va chercher ta valise dans la camionnette. Prends aussi la mienne, tant que tu y es. Monte-les dans ta chambre, attends-moi là-haut. Gérard et moi, faut qu’on parle.”
« Je lui ai encore une fois obéi en me maudissant de ne pas avoir rejoint Saïgon en avion ou en car. Depuis quelques jours, il n’y avait plus de place dans les DC3, pris d’assaut par les familles fuyant Dalat. Mais si j’avais su que Lucien était un pareil crétin, je me serais malgré tout arrangé pour monter dans un avion en graissant la patte d’un employé d’Air Vietnam. Rien de plus facile, je l’avais déjà fait, il suffisait d’y mettre le prix. Maintenant c’était trop tard. Je devrais supporter le déménageur jusqu’à Saïgon. Je suis allé chercher les deux valises sous la bâche de la Citroën, puis je suis retourné au salon. Gérard m’a dévisagé d’un air interrogateur, comme s’il ne me reconnaissait pas et se demandait d’où je sortais, ce que je faisais là. Il s’est bientôt ressaisi et a crié très fort : “Susanne ! Susanne ! Accompagne le protégé de Lucien à sa chambre !”
« La vieille dame est bientôt apparue au seuil du salon, une blouse bleue élimée de femme de ménage recouvrant ses vêtements noirs, puis elle a rejoint l’escalier sans un mot et je lui ai emboîté le pas avec les deux valises. Elle a lentement gravi les marches, toujours muette, le souffle court et la respiration sifflante, pendant qu’en bas j’entendais Gérard et Lucien chuchoter tels des conspirateurs.
« Une fois sur le palier, l’aïeule s’est engagée dans un long couloir aux murs tapissés de toile de jute, où s’alignaient des photographies noir et blanc, encadrées avec soin. La première montrait une brochette de coloniaux moustachus et casqués, souriant à l’objectif, en veste boutonnée et pantalon blancs, réunis sur la galerie de la maison un bon demi-siècle plus tôt. Susanne avançant d’un pas lent, j’ai eu le temps de regarder plusieurs de ces images. Je me souviens aussi d’une immense plantation d’hévéas où des employés vietnamiens au torse nu vidaient des godets de sève dans une grande bassine en métal pour en tirer le caoutchouc.
« Il y avait plus loin une photo datée de 1921 : le lac de Dalat avec ses estacades et ses pontons de bois sculpté, ses barques élégantes aux extrémités relevées en pointe, où des couples protégés du soleil par une ombrelle ramaient mollement. Les grands pins des berges, les bâtiments voisins, un clocher d’église et les gros cumulus, qu’on devinait figés dans un ciel paisible, se reflétaient sur le miroir du plan d’eau argenté. Jamais avant mon départ de France je n’avais imaginé le Vietnam ainsi, comme une image d’Épinal, préfecture vosgienne, où tous les restaurants de la ville où je devais séjourner serviraient seulement des cuisses de grenouille, des steaks frites, du poulet basquaise et un plateau de fromages. Face à cette photo où tout paraissait immobile, j’ai constaté que le lac, ses aménagements, ses environs, les barques, les couples et les ombrelles avaient déjà été là un demi-siècle plus tôt : les nouvelles barques étaient des copies conformes des anciennes et la même règle s’appliquait aux plaisanciers ainsi qu’à leurs belles passagères. Depuis sa création par les colons français, Dalat était une enclave hors du temps, une image immuable, une simple photographie, un authentique cliché, tout comme cette plantation et la maison de maître, alors que le chaos de la guerre approchait, menaçant de détruire à brève échéance la station climatique ainsi que l’horreur cossue qui régnait ici. J’ai pensé que les incessants conflits militaires qui avaient fait des dizaines de milliers de victimes dans ce pays depuis le début du siècle expliquaient et justifiaient en partie ce désir d’éternité, ce conservatisme fanatique qui, là-bas comme ici, interdisait le moindre changement, créait l’impression trompeuse d’une reconstitution historique, d’un diorama à visée pédagogique. Face à la violence et contre elle, pour l’exorciser, il avait fallu créer des abris, des refuges, des sanctuaires illusoires. Jamais le cliché du “havre de paix” ne m’a semblé plus dérisoire et pitoyable que devant cette image du lac de Dalat qui révélait l’essence même de ce lieu créé pour durer toujours ; mais d’un autre côté, il était touchant, puéril et émouvant, tel un précieux rêve d’enfant que la réalité se chargerait bien assez tôt de détruire. Une autre image, l’inverse de la précédente, son pendant atrocement coloré, rôdait sans cesse à la lisière de ma conscience, s’imposant parfois à moi sans avertissement pour me glacer – celle du mur rougi de sang.
« J’ai repris ma progression derrière la blouse bleue de Susanne. Presque au fond du couloir, je suis tombé en arrêt devant l’une des dernières photographies : l’agrandissement d’une carte postale d’autrefois montrait trois têtes décapitées, chacune posée dans un panier de tiges d’osier ou de rotin nouées lâchement, ces étranges cages aérées et rapprochées portant des écriteaux couverts de caractères chinois. La légende de la carte postale, imprimée en rouge, disait : “Tonkin : Têtes des artilleurs indigènes empoisonneurs exécutés le 8 juillet 1908, selon la loi annamite.” Les deux visages encadrant le troisième étaient boursouflés, marbrés de coups, entaillés, difformes ; ces hommes aux yeux fermés, aux paupières gonflées, étaient indubitablement morts. Mais la tête décapitée du panier central était intacte, sans trace de blessure ni de coup, comme si on lui avait épargné les sévices infligés aux deux autres : ce visage calme appartenait à un bel homme, peut-être un jeune homme, aux longs cheveux noirs ramenés en arrière pour révéler un grand front, des pommettes hautes, des traits à la fois énergiques et délicats, une bouche sensuelle. Surtout, ce mort avait les yeux grands ouverts et un regard d’une force, d’une gravité sans égales. Tels les coloniaux paisibles et satisfaits que je venais de voir sagement campés en rang d’oignon sur la galerie de la maison de maître comme pour assister à un défilé militaire, il regardait l’objectif entre ses deux comparses morts ; mais son regard à lui avait une intensité provocante, inflexible, qu’on croise rarement chez les vivants. Cette tête décapitée a semblé me jauger, me juger, me défier. J’y ai vu un encouragement. J’ai eu envie de voler cette photo, nous dit Marco.
« Stupéfait de découvrir une image aussi macabre, étrangement belle, dans le couloir d’une maison bourgeoise, j’ai appelé la vieille dame qui m’emmenait à ma chambre : “Excusez-moi, mais savez-vous qui sont ces trois artilleurs indigènes ?”
« Susanne s’est retournée. Elle est revenue dans le couloir avec un petit sourire espiègle, comme si elle allait me raconter une bonne blague ou me jouer un tour de sa façon. J’ai même cru l’entendre rire sous cape. Elle s’est arrêtée devant la photographie, puis elle a longtemps contemplé les trois visages en hochant la tête et j’ai pensé qu’elle se félicitait sans doute d’avoir toujours la sienne sur ses épaules. Enfin, elle a levé vers moi ses petits yeux qui pétillaient maintenant de malice et elle a déclaré lentement, d’une voix grêle, pleine d’insinuations : “Des ennemis de mon père.”
« J’ai tâté la cuillère au fond de ma poche. Susanne s’est détournée sans rien ajouter. De son pas traînant, elle est repartie dans le couloir. Ce père avait tué le lion dont la tête et la crinière ornaient un mur du salon ; avait-il aussi tué, ou fait tuer, ces trois hommes ?
« “On y est”, m’a dit Susanne en poussant la dernière porte à droite au fond du couloir, avant de repartir sans un mot vers l’escalier. Je l’ai remerciée. Soudain paniqué, je suis entré avec hésitation dans ce qui devait être ma chambre pour la nuit.
« Il n’y avait pas de lit médicalisé au milieu de la pièce, ni de blessé allongé dessus. J’ai posé les deux valises. La lueur des étoiles pénétrait par une fenêtre laissée ouverte, que j’ai aussitôt fermée à cause des moustiques.
« Ma main a tâtonné le long du mur avant de trouver un vieil interrupteur circulaire en métal, dont j’ai abaissé la petite tige terminée par une minuscule boule métallique. Je n’avais pas manipulé ce genre d’interrupteur depuis l’école primaire. Poussait-on ici le culte du passé au point de ne rien changer à l’installation électrique d’origine ? Au plafond, une ampoule de faible puissance s’est allumée à l’intérieur d’un dragon rouge en papier de riz. Loin d’être nus comme dans l’autre chambre où j’avais veillé le moribond, les murs étaient couverts d’affiches de skieurs et de motards lancés à pleine vitesse sur une pente neigeuse ou un circuit de course. Au moins, me suis-je dit en pensant au fils de famille, en voilà un qui ne se complaît pas dans l’immobilisme, un qui a envie de bouger coûte que coûte, grâce à la force de la gravité ou à la puissance d’un moteur. Son géniteur ne m’avait-il pas déclaré que ce fils était parti vivre en France ? Contrairement à moi, lui avait trouvé la sortie.
« Je n’ai jamais eu de goût pour le ski ni pour la moto. J’ai néanmoins ressenti une sympathie soudaine envers ce garçon qui, peut-être à son insu, en se fiant à son seul instinct, avait pris le contre-pied de la tradition familiale et fui l’embaumement programmé. Je me suis demandé ce qu’il pensait de la photographie des trois têtes décapitées accrochée dans le couloir, presque en face de sa porte, s’il la trouvait aussi dérangeante que moi, rêvant de la retourner face au mur pour ne plus jamais être contraint de la voir en se levant le matin et en allant se coucher au milieu des pistes de ski et des circuits de moto.
« Je n’ai même pas ouvert ma valise. Je me suis allongé sur le dessus-de-lit en patchwork coloré, puis endormi en regardant le dragon rouge qui au plafond semblait saigner. »
Marco fit une pause, alluma une autre cigarette, se tourna vers Vuong :
« Je mangerais bien un mystère. S’il te plaît. En souvenir de Dalat. »
Le Vietnamien se leva, rejoignit la cuisine, revint bientôt avec une assiette où, à côté d’une cuillère qui n’était ni en argent ni en bambou, mais en banal acier inoxydable, se dressait la petite tour trapue et glacée, recouverte de brisures de praline. Vuong la posa devant Marco, qui le remercia d’un signe de tête, prit la cuillère et mangea une bouchée de glace à la vanille au cœur meringué.
« Ton mystère me semble bien sûr moins savoureux que celui de Kim, ma jeune cuisinière vietnamienne à l’époque, mais je te remercie. »
Il but une ou deux gorgées de vin, tira une bouffée de sa cigarette, nous dévisagea l’un après l’autre d’un air légèrement interrogateur, comme pour être bien sûr qu’il avait toute notre attention, puis il poursuivit dans le restaurant silencieux hormis cette voix exigeante, assurée, qui nous tenait tous les quatre en haleine, sous son charme :
« Je m’étais endormi dans cette chambre d’adolescent épris de vitesse. J’ai soudain senti une main me secouer rudement l’épaule. Lucien. “Réveille-toi, bon Dieu. C’est l’heure d’aller guincher avec les sauvages. Grouille !” Il a saisi sa valise, est sorti de la chambre.
« Je me suis frotté les yeux sans savoir où j’étais. Le dragon saignait toujours au plafond. Les acrobaties des skieurs et des motards casqués et bariolés m’ont donné le vertige. Qui étaient ces sportifs ? Que faisaient-ils ici ? Tous filaient à pleine vitesse et semblaient sur le point de tomber ; le photographe avait sans doute saisi leur dernier instant d’équilibre avant la chute, le corps désarticulé glissant, s’envolant, rebondissant, multipliant les sauts périlleux sur la neige dure ou le goudron. Je me suis encore frotté les yeux et demandé si ce n’était pas un seul et même homme qui, sur toutes ces images, accomplissait ses prouesses sous des déguisements différents. Puis je me suis rappelé le fils de famille : il s’agissait peut-être de lui slalomant, lui encore décollant sur une bosse, toujours lui penché sur son engin dans un virage, un genou frôlant la piste parmi d’autres concurrents tout proches adoptant la même posture risquée. Chaque fois, un casque empêchait de voir leur visage, ç’aurait pu être n’importe qui, des champions tous différents ou bien toujours le même participant à diverses épreuves. Je me suis souvenu que l’image du couloir montrait au contraire des visages d’hommes arrêtés, décapités par le bourreau, arrêtés dans leur existence même. En plus de préférer la vitesse à l’immobilité, le garçon qui avait punaisé ces affiches croyait-il l’anonymat plus désirable, moins dangereux que la vie à visage découvert ?
« La voix tonitruante de Lucien m’a appelé dans le couloir et je n’ai pas eu le temps de réfléchir à cette question. Je l’ai rejoint, j’ai descendu l’escalier derrière lui, nous avons retrouvé Gérard et Hortense au salon. La “bienfaitrice” portait à présent un pantalon gris, des chaussures beiges montantes de type Pataugas, très à la mode dans les années 1950, et un gilet couleur taupe boutonné jusqu’au cou. Craignait-elle donc tant de se salir ? J’ai remarqué que le niveau du pastis avait beaucoup baissé dans la bouteille et que Gérard somnolait dans son fauteuil, Le Figaro froissé entre ses grosses mains inertes. Hortense s’est approchée de son mari et, criant presque, lui a ordonné de se lever. Il a sursauté, écarquillé les yeux comme si on l’arrachait à un rêve, jeté le journal par terre, puis il s’est extirpé du fauteuil avec difficulté, en geignant et maugréant.
« “Allez, lui a dit son épouse d’un ton moqueur, on passe un petit moment là-bas dans la maison commune et on revient déguster le civet de maman.
« — Quelle plaie, a gémi l’autre en lissant les pans froissés de sa veste en lin. Vivement que tu les convertisses au catholicisme, qu’on en finisse avec ce putain de sacrifice du buffle.
« — Sois poli, s’il te plaît. Ce sera moins pénible qu’une séance chez ton dentiste.”
« Nous avons tous les quatre quitté le salon pour rejoindre la galerie, puis le jardin, ou plutôt la cour en terre battue où deux heures plus tôt quelques montagnards s’étaient réunis aux pieds de leur maîtresse afin de se faire soigner. L’endroit était maintenant désert. Il n’y avait pas de lune, mais les étoiles brillaient dans l’air moite qui diluait leurs contours, les faisait vibrer. Les silhouettes des grands arbres bordant l’allée se détachaient, fantomatiques, sur un ciel sans nuages. Les paons immobiles dormaient sur les branches, perchés jusqu’aux cimes plus élevées que le faîte de la maison. N’ayant jamais vu un paon voler, je me suis demandé comment ils avaient réussi à grimper aussi haut pour se poser là, tels des vautours guettant leur proie. À gauche et à droite, le mur de la jungle était noir, compact, infranchissable. J’entendais des cris d’oiseaux, des pépiements, des trilles, des hululements, des stridences espacées, des appels venant peut-être aussi de singes, d’insectes, d’animaux invisibles. Nous marchions sur le chemin de latérite dont j’avais remarqué le rouge intense à mon arrivée, mais qui dans la pénombre évoquait à présent un camaïeu lugubre. La jungle, les frondaisons, le plumage des paons, la terre, les murs des cases, nos vêtements avaient perdu leurs couleurs pour se fondre en une terne grisaille. Hortense et Gérard nous précédaient, Lucien et moi. La température avait un peu baissé, mais pas l’humidité. L’air sentait les fleurs tropicales, les végétaux en décomposition, la terre sèche, le pastis bu par le planteur ; il charriait aussi une légère odeur métallique, une aigreur ferreuse qui m’a rappelé le goût du sang dans ma bouche.
« “Ça pue, s’est plaint Gérard à voix basse en se pinçant le nez. Ils auraient pu nettoyer après leur foutu sacrifice. Je déteste respirer cette saloperie.”
« Ce dernier mot, prononcé d’une voix forte, exaspérée, a trahi toute l’étendue du mépris du maître envers ses esclaves, nous dit Marco. J’ai soudain refusé d’être de quelque manière lié à lui. J’ai même ralenti le pas pour traîner un peu en arrière. Tout à coup, j’ai pris conscience d’un chuchotis haletant, si proche de mon oreille que j’ai sursauté. C’était le gazouillis d’une espèce d’oiseau-mouche loquace, indigné ou suppliant, qui aurait parlé vietnamien. Comme plus tôt dans la camionnette, Lucien s’abandonnait à l’une de ses crises, mais doucement, à bas bruit, avec discrétion et une sorte de politesse timide qui m’a presque ému. J’ai failli éclater de rire. Voyez-vous ça, le malheureux ne voulait pas déranger ! La cacophonie de volière nocturne autour de nous avait peut-être déclenché son accès volubile. Ressemblant à ces ambidextres qui se servent indifféremment de leurs deux mains, il naviguait sans cesse entre son ascendance corse et cette langue vietnamienne qui, sans doute pour se venger du racisme atavique de sa victime, s’emparait de lui à l’improviste, le dominait, le soumettait, manipulait sa voix, en jouait comme d’un instrument rétif et désaccordé.
« Au fond, Lucien était un salaud cocasse, une ignoble bizarrerie, parfois comique malgré lui. Il a continué de pépier et de striduler pendant une bonne minute, à l’insu de nos hôtes qui se chamaillaient devant nous pour une question d’intendance liée au dîner du soir. Sa place était parmi ses émules emplumés, la nuée des oiseaux chanteurs qui poursuivaient leur raffut dans les frondaisons touffues et invisibles. Nous approchions des bâtisses, des cases, des huttes en terre et en planches qui se dressaient au milieu de la jungle. Soudain, comme deux fois déjà cet après-midi-là dans la camionnette, Lucien est redevenu lui-même, il a réintégré sa personnalité répugnante et, sans la moindre interruption de sa logorrhée, il est repassé au français. Il m’a alors semblé que toute sa tirade vietnamienne, ses chuchotis de mainate en folie n’avaient été qu’un préambule musical à ce qu’il voulait réellement me dire : “Tu restes avec moi, compris ? m’a-t-il murmuré d’un ton sec. Tu fais tout ce que je te dis. Et quand je pars, tu pars avec moi, vu ? Pas question de traîner chez les Zoulous.”
« “Tu m’as parlé, Lucien ? a demandé Gérard en se tournant vers nous.
« — Non, je disais juste deux mots au bleu, pour qu’il se tienne.
« — T’as raison de le prévenir. L’alcool de riz, ça monte vite au cerveau, surtout avec les merdes qu’ils y mettent. Rien ne vaut un bon pastaga, pas vrai ?
« — Ah ça, oui”, a acquiescé le déménageur.
« Puis, après un silence où je l’ai senti tourner et retourner cette question dans sa tête, il a demandé à son ami de toujours :
« “C’est quoi qu’ils ajoutent à leur gnôle ?
« — Paraît que pour fêter le sacrifice du buffle, ils préparent un alcool de riz spécial, avec des champignons.
« — Comment ça, des champignons ? s’est esclaffé Lucien en riant. Des cèpes ? Des girolles ? Des coulemelles ?
« — Non, crétin. Tu sais bien, ces champignons qui te mettent la cervelle à l’envers, que les jeunes prennent dans leurs orgies pour s’offrir des hallucinations. Toi, par exemple (il m’a regardé ), t’en as déjà bouffé de ces champignons psycho… psylo…?”
« J’ai encore failli éclater de rire.
« “Moi ? lui ai-je répondu benoîtement. Jamais !
« — Tant mieux. Continue comme ça. Rien vaut le 51.
« — Au fait, ai-je poursuivi en sautant du coq à l’âne, votre mère ne vient pas avec nous ?
« — Maman surveille le dîner… et puis pas plus que moi elle apprécie ces bamboulas.
« — Alors mollo sur l’alcool de riz, tu m’entends ?” m’a soufflé Lucien avec une fermeté comique.
« Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire.
« Nous avancions maintenant entre de grandes huttes en terre qui bordaient le chemin à droite et à gauche. Il n’y avait personne dans l’embrasure des portes, personne aux rares fenêtres, ni sur les sentiers séparant les bâtisses massives d’un étage, toutes construites en terre ou en torchis, la plupart sur pilotis, certaines recouvertes de planches. Aucune lumière visible en dehors de celle des étoiles tremblotantes, aucun être humain hormis nous quatre, ni le moindre animal, pas même un chien ou un rat : on aurait dit le hameau déserté, abandonné, à croire que tous les esclaves avaient profité de la distraction de leur maître pour s’enfuir dans la jungle, rejoindre d’autres tribus, s’affranchir, organiser la révolte, conquérir leur liberté. J’ai imaginé la végétation et les bêtes sauvages envahissant bientôt ces cases et ces huttes pour en faire disparaître jusqu’au souvenir, j’ai imaginé un incendie ravageant la demeure coloniale.
« Malgré l’absence de tout être vivant dans les habitations et les courettes, une rumeur sonore d’instruments à vent et de percussions nous parvenait d’un peu plus loin devant nous. Nous avons dépassé de grands mâts en bambou hérissés de palmes, de plumes, de ficelles, de calebasses, de petits paniers tressés, de bouts de tissus dont l’obscurité effaçait les couleurs. Tout en haut de ces immenses perches, des plaquettes de bois et des tubes en rotin ou en bambou s’entrechoquaient et cliquetaient dans la légère brise comme de sinistres carillons à vent. Quand j’ai demandé à quoi ces grands mâts servaient, personne ne m’a répondu, puis mon crétin de voisin, le fan du fou chantant, a beuglé en pouffant de rire : “À hisser le drapeau français !”
« Les planteurs n’ont pas réagi. Ils semblaient savoir où ils allaient. Gérard se pinçait toujours le nez très ostensiblement, davantage pour nous manifester son dégoût qu’à cause d’un inconfort réel. Je les ai suivis en attendant mon heure.
« La musique est devenue plus forte, tout comme l’odeur du sang. Nous avons rejoint une plate-forme de bambou où se dressait un tas de quartiers de viande et de morceaux de peau indistincts, découpés, taillés à la machette ou au coupe-coupe, devant une grande case où les musiciens paraissaient jouer. Deux hommes immobiles et silencieux, hiératiques dans la pénombre, armés de lances et de sabres, montaient la garde pour protéger les pièces du sacrifice contre les bêtes sauvages attirées par l’odeur du sang, des viscères et des excréments. Au milieu du carnage trônait la tête décapitée du buffle, basculée en arrière, posée sur son cou tranché : ses longues et massives cornes blanches, semblables à deux ailes incurvées, entouraient la gueule sanglante, levée vers le ciel comme pour hurler ; les lèvres retroussées exhibaient de robustes dents carrées, régulièrement espacées, qui brillaient dans la lueur froide des étoiles.
« “On y est”, a dit Hortense en nous invitant à entrer dans la vaste hutte.
« J’ai gravi derrière les autres une volée de trois ou quatre marches en bois, puis découvert ce que la “bienfaitrice” avait plus tôt appelé “la maison commune”. Une cinquantaine de membres de la tribu étaient réunis dans une pièce carrée dont la taille imposante m’a surpris. En l’absence d’électricité, des lampes à pétrole baignaient d’une lueur cuivrée les objets, les murs et les corps. Le sol était un mélange compact de terre battue et de latérite rouge carmin ; j’ai eu l’impression que des pieds innombrables l’avaient foulé depuis un temps très long, sans doute plusieurs générations. Un réseau de grosses poutres sombres, portant la marque des lames de métal qui les avaient taillées, soutenait les quatre pans inclinés d’un toit de chaume plongé dans l’obscurité. Des frises géométriques peintes décoraient les poutres horizontales. Tous les gens réunis là étaient des montagnards Moï et nous étions leurs invités blancs ; malgré ces apparences civiles et pacifiques de réception polie “entre amis”, eux étaient les esclaves et j’arrivais avec leurs maîtres.
« Deux grosses jarres ventrues en terre cuite trônaient au centre de la salle, d’où dépassaient plusieurs pailles minces et souples en fibre végétale, les chalumeaux. Une dizaine de frustes bancs de bois usé, patiné, évoquant des bancs d’école ou de paroisse, entouraient les jarres où des champignons macéraient peut-être dans l’alcool de riz. Ces bancs étaient occupés par des femmes de tous âges, à la peau brun foncé et aux cheveux noirs, vêtues de sarongs colorés noués sur une épaule ou serrés dans le dos pour dissimuler leur poitrine. Elles parlaient entre elles, riaient, bavardaient, discutaient paisiblement ou avec animation, parfois avec âpreté, dans une langue aux sonorités rocailleuses, moins chantante que le vietnamien, que bien sûr je ne comprenais pas. Elles tiraient sur les chalumeaux avant de les passer à leurs voisines. L’atmosphère chaleureuse et bruyante régnant autour des jarres m’a paru très éloignée du recueillement silencieux et de la gravité respectueuse que j’associais malgré moi à un rituel religieux ; ce brouhaha animé, d’où jaillissaient parfois des cris amusés, des éclats de rire, des exclamations de surprise ou de plaisir, m’a plutôt rappelé la gaieté décontractée d’une fête de village ou d’un café à l’heure de l’apéritif.
« La musique entendue de loin en traversant le hameau venait d’un orchestre installé dans la pièce voisine, au fond de la salle principale. Par l’embrasure de la porte, j’ai aperçu quelques jeunes gens, garçons et filles réunis, qui, peut-être à cause de notre arrivée, ont cessé de jouer, les flûtes en bambou ou les orgues à bouche quittant leurs lèvres, les mains brunes soudain immobiles sur des tambours de toutes tailles, aux flancs décorés de courbes simples mais élégantes, peintes en ocre ou en orange sur fond noir. D’autres mains ont posé à terre les marteaux des gongs, renoncé à faire claquer l’une contre l’autre des espèces de castagnettes métalliques. Aux pieds de ces jeunes musiciens souriants, manifestement heureux d’être réunis en cette soirée de réjouissances, j’ai entrevu leur public : une trentaine d’enfants assis en tailleur sur des nattes, à la fois sages et ravis, battant des mains, échangeant quelques bourrades amicales ou penchés l’un vers l’autre pour une confidence. Parmi eux, quelques mères allaitaient leur bébé.
« Où étaient les hommes ? Avaient-ils quitté le village pour la soirée ? Organisaient-ils ailleurs une fête entre eux ? Mes yeux ont quitté la modeste salle de concert pour revenir vers la maison commune. Et je les ai vus. Tous étaient assis en rangs d’oignon sur d’autres bancs, plus longs et nombreux que ceux entourant les jarres, collés contre les quatre murs plongés dans la pénombre. Ils semblaient attendre en silence. Torse nu, les hanches ceintes d’un grand pagne qui descendait et bouffait sur leurs cuisses fines et musclées, ils faisaient tapisserie et n’avaient pas l’air d’aimer ça. On aurait dit des écoliers mis au piquet au fond de la classe. Certains, le regard vide, s’ennuyaient ; d’autres se curaient les ongles d’un air absent, se grattaient les côtes, échangeaient quelques mots brefs, à voix basse, avec leur voisin, peut-être pour se plaindre, déplorer cette relégation ou, au contraire, admirer les rondeurs des femmes qui s’activaient devant eux. Aucun d’eux en tout cas ne s’est levé pour nous accueillir : notre visite leur déplaisait sans doute. Ils préféraient faire semblant de ne pas nous voir. Mais je n’ai ressenti aucune animosité à notre égard, seulement l’indifférence absolue de ces hommes éloignés des jarres, cantonnés à la périphérie de la salle par leurs épouses, sœurs, filles, mères ou grands-mères.
« À l’inverse, dès qu’elles nous ont remarqués, les femmes réunies au centre de la pièce nous ont adressé des sourires, des appels, des gestes éloquents pour nous attirer à leurs côtés. Certaines se sont poussées afin de nous faire de la place, leur paume tapotant le bois lustré du banc, nous invitant à nous installer près d’elles, sans jamais accorder la moindre attention aux hommes assis dans leur dos. Une Moï – je devrais dire : une Mnong, le terme vietnamien Moï signifiant “sauvage” – une Mnong a manifesté une grande excitation en me voyant approcher de l’espace qu’elle venait de libérer sur son banc, comme si elle était ravie de m’avoir, moi et pas un autre, auprès d’elle. Je me suis donc assis à côté de cette matrone replète qui m’a paru âgée d’une cinquantaine d’années ; mais j’avais beaucoup de mal à décider de l’âge de ces gens, certains paraissant usés prématurément, d’autres conservant peut-être très tard la fraîcheur de la jeunesse. Ma voisine avait le visage ridé, les mains calleuses, noueuses, zébrées de minces cicatrices, les phalanges déformées par l’arthrite ou les travaux pénibles. Comme d’autres femmes réunies au centre de la pièce, elle fumait une longue pipe magnifiquement ouvragée, en bambou coudé à angle droit, décorée d’étain martelé et d’un fin tressage de fibres végétales recouvrant par endroits le tuyau poli. Les volutes de fumée bleue qui s’échappaient de tous ces fourneaux et montaient vers les poutres avaient pour moi toute la puissance d’un parfum épicé, car cette fumée odorante chassait la puanteur du sang et des excréments que je venais de respirer en traversant le village. J’ai pensé “buddha grass”, tout en sachant très bien que cette pipe contenait seulement un tabac âcre, de production locale, sans doute peu ou pas du tout mêlé d’herbe.
« Cette Mnong enthousiaste m’a aussitôt tendu la longue tige creuse du chalumeau pour me faire goûter l’alcool de la jarre. Le bord arrondi du grand récipient en terre m’arrivait à hauteur des yeux, et je me suis dit que, seulement à moitié plein, il devait contenir plusieurs dizaines de litres. J’ai pris en bouche une gorgée de liquide assez fade, légèrement amer, que j’ai imaginé translucide comme de la vodka, du gin ou du saké, mais certes pas comme de l’eau. En avalant, j’ai aussitôt senti la brûlure de l’alcool ; une chaleur soudaine a envahi mon corps, y dissipant toute tension. J’ai perçu un arrière-goût végétal, comme d’une infusion de plantes, mais plus fort, davantage lié à la terre, à l’humus, et j’ai pensé “champignons”. J’ai repris une gorgée avec précaution en me tournant vers ma voisine. Immobile, le dos légèrement voûté, les yeux écarquillés, à l’affût de la moindre de mes réactions, elle me dévisageait en souriant. Elle a hoché la tête pour m’encourager d’un air vaguement inquiet. Elle espérait de toute évidence que j’aime ce breuvage qu’elle-même avait peut-être préparé avec d’autres femmes de la tribu. D’une mimique gourmande, universellement compréhensible malgré la barrière des langues, je lui ai signifié que oui, cet alcool me plaisait, je l’appréciais sincèrement. Elle a poussé un petit cri de joie, souri largement ; puis, d’un geste circulaire de la main tournant très vite devant son buste, elle m’a suggéré de boire encore. De nouveau immobile, aux aguets, elle ne m’a pas quitté des yeux avant que j’aie ingéré une troisième gorgée en remarquant davantage cette saveur d’humus et de plantes macérées que j’attribuais désormais aux champignons.
« Je lui ai tendu le chalumeau, mais elle a secoué la tête sans cesser de sourire de contentement. Elle s’est penchée pour allonger le bras et pousser le mien vers mon autre voisine, à laquelle je n’avais encore accordé aucune attention. Comprenant son geste, je me suis tourné à gauche et j’ai proposé la tige évidée à une jeune femme en sarong violet, aux cheveux noir de jais coupés court, entourant un visage ovale aux traits réguliers, à la peau couleur chocolat dont j’ai remarqué le grain très fin. Un mince collier de perles sombres ornait son cou ; un autre, où les mêmes perles s’espaçaient de petites médailles brillantes en argent, lui entourait les cheveux tel un serre-tête. Elle avait un large front, des pommettes hautes, un nez aquilin, des lèvres rouges bien dessinées, de grands yeux écartés et bridés, en amande. Elle se tenait assise très droite, les mains posées sur les cuisses, ses pieds nus ramenés sous le banc, sans prétention ni arrogance, avec une sorte d’élégance naturelle. Depuis mon arrivée à la plantation, je n’avais pas été frappé par la beauté des Mnong, plutôt par l’aspect trapu des hommes et des femmes, par leur visage dur, marqué, taillé à coups de serpe, leurs membres courts, leurs muscles noueux, des corps minces, sveltes, parfois déformés par le travail pénible. Cette jeune femme appartenait sans aucun doute à la tribu, elle avait grandi dans ce village condamné à l’esclavage depuis des générations, mais sa beauté détonnait parmi ses congénères. Elle a croisé mon regard et aussitôt baissé les yeux.
« Quand elle a saisi le chalumeau, j’ai brièvement admiré les bracelets d’ivoire à son poignet. Ses doigts bagués d’argent ont frôlé les miens et elle a murmuré, en gardant les yeux baissés :
« “Merci.
« — Tu… vous parlez français ?” lui ai-je bêtement demandé.
« Elle a secoué la tête, puis aspiré une gorgée d’alcool de riz sans me regarder ni manifester la moindre émotion. »
Marco sembla revenir parmi nous pour boire un peu de vin, manger une cuillerée de mystère, allumer une cigarette. Puis il dit, comme s’il avait oublié de nous informer d’une chose importante :
« Ce soir-là dans la maison commune, j’ai assisté à une sorte de pantomime étonnante qui s’est répétée deux ou trois fois avant que je comprenne que c’était une règle absolue de la tribu. L’une ou l’autre des femmes réunies au centre de la pièce autour des jarres se retournait parfois vers les hommes sagement assis le long des murs, telles des jeunes filles attendant l’invitation de leur cavalier dans une salle de bal occidentale. D’un geste impérieux du bras ou d’un signe discret de l’index, la femme signifiait à un homme de la rejoindre près des jarres. Il se levait alors sans se faire prier, puis d’un pas presque craintif il s’approchait d’elle – sa fiancée, son épouse, sa fille ou sa mère –, il trouvait tant bien que mal une place sur le banc, saisissait le chalumeau qu’on lui tendait parfois sans beaucoup d’égards, avec une désinvolture un peu méprisante. Il buvait ensuite une ou deux gorgées sous la surveillance de la femme, qui le congédiait alors d’un geste aussi indiscutable que le premier. Il regagnait sa place le long du mur en attendant qu’on le convoque à nouveau, ou jamais. À force de voir ce manège se reproduire, j’ai compris que, du moins lors de ces occasions festives, c’était la femme qui décidait, ordonnait, avait la main. Quant aux hommes, ils passaient la soirée dans un genre particulier de salle d’attente, à la merci d’un signe.
« Le planteur, Hortense et Lucien étaient restés ensemble. Se soumettant au protocole de la tribu ou bien choisissant de ne pas se séparer, ils s’étaient assis sur le même banc, de l’autre côté des jarres, de sorte que je voyais seulement le crâne dégarni de Gérard, les cheveux blonds de son épouse ; enfin, à droite, le chaume poivre et sel du déménageur. Je faisais bande à part malgré moi et je m’en suis secrètement réjoui, sans me soucier de ce que les trois Blancs pouvaient bien penser de moi, de cette distance qui m’éloignait d’eux et me rapprochait du monde inconnu de la tribu.