Le couloir rouge

Brice Matthieussent · Chapitre 3 sur 3 · partie 6/6

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Le couloir rouge

Le premier samedi de chaque…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 6 parties.

« Par moments, entre deux caresses, j’avais conscience de vivre un amour mort-né. Dès le lendemain matin, je partirais pour Saïgon, sans aucun espoir de la revoir. Et puis, même au cas improbable où je me serais attardé dans ce village Mnong, qu’aurions-nous pu partager, elle et moi ? Nous étions aussi différents qu’il est possible de l’être, sans le moindre point commun sinon cette passion. Elle le savait et j’ai eu l’orgueil de croire qu’au lieu d’amoindrir notre désir, cette fin annoncée l’aiguisait aussi chez elle : la certitude que nul lendemain ne viendrait l’affadir le portait à son point d’incandescence. La musique a continué, j’y ai vu une musique d’amour et de deuil.

« Nos mains sont devenues fébriles. Elle gémissait, poussait des petits cris haletants sans me quitter des yeux ni interrompre sa danse. J’ai alors senti ses doigts guider fermement mon sexe en elle. À nouveau, peut-être pour la dernière fois, elle prenait les devants. Elle m’a saisi les hanches pour leur imprimer délicatement les sinuosités de la musique. Sitôt assurée que je comprenais son intention, que mon sexe et mes hanches y acquiesçaient avec volupté, elle m’a souri et pris le visage entre les mains, comme pour vérifier que j’étais bien là, que c’était bien moi, que mes yeux reflétaient son plaisir, que les siens témoignaient du mien.

« Par un hasard heureux ou selon un plan qu’elle-même avait mûri – je ne le saurai jamais –, l’orchestre a insensiblement changé de tempo, accéléré peu à peu, enchaîné les métamorphoses mélodiques sur un rythme plus vif. Lorsque ses vocalises sont montées dans les aigus, ponctuées de roucoulades et de gazouillis d’oiseaux inconnus, les gongs, les cymbales et les tambours ont soudain explosé de l’autre côté de la cloison. Son corps s’est arqué sous le mien, depuis les talons jusqu’à la nuque, elle a crié longtemps au milieu du tonnerre des percussions, puis ses cris sont devenus des gémissements de plaisir, des geignements alanguis. Ses muscles se sont lentement relâchés, ses traits détendus, ses paumes ont quitté mon visage, un sourire comblé est apparu sur ses lèvres. Elle a fermé les yeux.

« La musique s’est tue, comme si ce cri avait signalé la fin du concert. Bientôt, j’ai seulement entendu la respiration apaisée de mon amante que j’ai serrée dans mes bras en lui embrassant les lèvres, les yeux, le front, les cheveux, les épaules, les seins. Un peu plus tard, nous avons encore fait l’amour. Puis ri aux éclats. Je l’ai serrée contre moi comme pour la protéger de l’échéance du matin, l’emporter à mon tour au-delà du dernier seuil, vers une autre chambre, jusqu’au cœur caché de cette maison labyrinthique, où nous aurions pu fuir tous les deux, nous échapper, prendre le large et gagner la haute mer, rester ensemble, apprendre à nous aimer autrement, plus calmement, à l’écart de cette passion musicale qui emportait tout. Mais, je le savais, c’était l’impossibilité même du moindre avenir qui nous arrachait à l’humanité pour faire de nous ces créatures nocturnes, sensuelles, délicates et sauvages. Pendant quelques heures encore, nous serions – elle, l’esclave, moi, le traître – entièrement libres, affranchis de nos identités ordinaires, de sa tribu qui m’avait accepté, de mes faux amis qui étaient ses maîtres, affranchis aussi du langage et du temps.

« Nous avons très peu dormi. Dès que nous dérivions vers le sommeil, un geste infime, le plus léger mouvement, un soupir, le glissement d’une peau contre l’autre, son haleine effleurant mes lèvres ou ma joue, suffisaient à ranimer le désir. Dans l’obscurité désormais presque complète, seule la lueur blême des étoiles entrant dans la chambre par un espace aménagé entre le haut des murs et le toit de chaume, nos caresses recommençaient, nos souffles accéléraient, nous haletions et le rêve incandescent reprenait vie.

« Sans doute vers la fin de la nuit, mais je ne saurais le dire avec plus de précision car j’avais perdu toute conscience du temps, je me suis brièvement endormi. Et j’ai rêvé pour de bon, à part moi, comme pour me prouver que j’étais capable de faire quelque chose sans elle, de mon propre chef. J’avançais dans le couloir de l’hôpital entre les deux murs couverts de sang. Horrifié mais déterminé à aller jusqu’au bout, je marchais vers la chambre que le chirurgien vietnamien venait de m’indiquer. Je m’étonnais d’être seul, puis comprenais que mes compagnons ne m’avaient pas suivi et ne le feraient pas. Il n’y avait aucun bruit dans ce couloir, personne ne parlait, ne criait, ne gémissait ni ne chuchotait, près de moi ou derrière une porte close. Je n’entendais aucun bourdonnement d’appareil médical, aucun vrombissement de moteur de voiture ou d’ambulance sur le parking, d’hélicoptère sur l’aire d’atterrissage. Ce silence oppressant m’a paru suspect, seulement possible en rêve. Je me suis alors dit que je rêvais, que je devais m’éveiller, émerger hors de ce silence trop compact, peu vraisemblable, réintégrer la réalité. Mais quelle réalité, je n’en avais aucune idée. Dans mon rêve, j’étais seulement conscient de cet autre rêve enchâssé dans le premier, dont je me croyais prisonnier ; mais j’ignorais tout de la réalité que j’aurais pu rejoindre en me forçant à quitter ce lieu voué au silence et à l’immobilité. J’ai soudain senti un frôlement, une chaleur contre les doigts de ma main gauche. Je me suis tourné de ce côté et je l’ai vue. Elle était nue, souriait mystérieusement, le regard fixé droit devant elle, vers le fond du couloir et non vers moi. Elle marchait d’un pas souple, assuré, près de mon épaule. Sa peau très brune, couverte d’une mince pellicule de sueur, brillait et resplendissait devant le mur ruisselant de sang. Cette image horrible et magnifique m’a coupé la respiration, et mon second moi, celui de l’hôpital, n’a plus eu la moindre envie de s’éveiller de son rêve. Les doigts de la jeune femme m’ont saisi l’index, l’ont doucement serré pour m’entraîner, m’encourager à l’accompagner jusqu’au bout. J’ai tout à coup remarqué que j’étais nu moi aussi, mais je ne m’en suis pas étonné, comme si notre nudité n’avait rien d’anormal. Nous sommes arrivés au fond du couloir devant la dernière chambre à droite. Passant devant moi sans lâcher mon index, elle a soulevé la tenture aux frises géométriques entrelacées qui masquait l’entrée. Je l’ai suivie au-delà du seuil, certain et terrifié de découvrir un lit médicalisé pas tout à fait au centre d’une pièce aveugle, aux murs nus, où il n’y aurait rien d’autre que Michel V. allongé, immobile, le corps et le visage cachés sous des bandages blancs où le sang suinterait. Mais le plafond et les murs de la pièce où je suis entré étaient couverts de planches sombres mal équarries ; au lieu des néons blafards, deux bougies allumées étaient posées sur une table basse en bois sculpté ; à la place du lit médicalisé et de son armature d’acier chromé, un grand châlit occupait un angle, recouvert d’un tissu brodé où des fleurs chatoyantes et des motifs abstraits se répétaient, ondoyaient, s’imbriquaient selon un ordre raffiné qui m’échappait et me fascinait. La jeune femme s’est tournée vers moi en souriant. Elle a tendu le bras en gardant le poing fermé, puis ses doigts se sont dépliés devant moi. Au creux de sa paume, j’ai reconnu l’anneau d’ébène que, pourtant, je n’avais pas encore vu sur son ventre, à demi caché dans la toison. À mon grand étonnement, je l’ai alors entendue me dire, avec la voix de L. : “Tiens, il est pour toi. C’est l’agneau d’Éden.” J’ai failli rectifier son lapsus, puis me suis ravisé. J’ai pris l’anneau en disant : “Merci”, je l’ai glissé à mon annulaire gauche comme une alliance, puis j’ai regardé la jeune femme qui souriait toujours. Ses yeux mi-clos rivés aux miens étincelaient, elle a saisi mes épaules entre ses mains, elle m’a attiré contre son corps et embrassé en glissant sa langue dans ma bouche. Mes paumes ont caressé la douceur de son dos, ses cheveux, ses hanches. Puis, les lèvres toujours pressées contre les miennes, elle m’a fait basculer sur le lit.

« Je me suis réveillé d’un coup. Elle me serrait contre elle de toutes ses forces, à m’étouffer. Le sang ruisselait sur les murs du couloir. Mes dents cognaient contre les siennes au rythme de nos reins. Tout près de nous, un infirmier vietnamien glissait sur une flaque visqueuse, avant de tomber. Elle était allongée sur moi, mon sexe allait et venait en elle. L’infirmier se relevait, puis regardait avec incrédulité ses mains rougies de sang. Quand elle a crié, j’ai joui à mon tour en me demandant si c’était la réalité ou la continuation de mon rêve.

« J’ai cru me réveiller à nouveau. J’ai regardé l’annulaire de ma main gauche. Aucun anneau n’y luisait. Entre le haut des murs et le bord du toit, une lueur un peu plus intense et dorée que la froide pâleur des étoiles pénétrait dans la chambre d’amour. L’aube pointait. Nous nous sommes endormis. »

Marco nous dévisagea d’un air sauvage, sans la moindre trace d’amitié ni même d’aménité, comme s’il souffrait et que nous ne pouvions rien comprendre à sa peine, à son rêve impossible ni à celui qu’il venait de nous confier. La respiration haletante, aussi furieux que s’il venait de subir un affront ou une injustice, il se maîtrisait difficilement. Ses doigts tremblants allumèrent une autre cigarette. Il vida d’un coup son verre de sancerre avant de s’essuyer les lèvres du dos de la main.

Ici aussi, je le remarquai alors, une aube sans doute moins limpide, plus terne et grise que celle qui, en ce jour lointain, avait embrasé le ciel au-dessus du village vietnamien, dissipait les ténèbres derrière les fenêtres du restaurant de Vuong. Toutes ces coïncidences peut-être dues au seul hasard – la jouissance de la jeune Montagnarde et le paroxysme de la musique, le rêve de Marco, la fin de la nuit ici au Dalat comme là-bas un demi-siècle plus tôt – me firent frissonner malgré moi. Il me sembla que le temps et l’espace se contractaient, s’annulaient. Au bout de cette nuit consacrée aux remémorations inspirées, vertigineuses, comiques ou déchirantes, je crus pour de bon que l’amante Mnong allait faire son entrée dans la salle de restaurant où, depuis la veille au soir, quatre hommes en écoutaient un cinquième essayer en vain de convoquer sa présence. La seule question était de savoir si elle serait nue ou vêtue d’un sarong violet.

« Plus tard, quelques minutes ou quelques heures plus tard, nous dit Marco d’une voix frémissante de colère, j’ai été réveillé par un pépiement urgent dont j’ai aussitôt perçu le ton paniqué. J’ai ouvert les yeux d’un coup. Dans la belle lumière ambrée qui entrait maintenant à flots par l’ouverture entre les murs et le toit, j’ai reconnu la matrone qui, tout près de nos corps nus, agitait les bras et parlait très vite. Sur ses traits, une vive inquiétude remplaçait la joyeuse bonhomie qu’elle avait manifestée durant la fête. Sa main tenait ma veste en jean. Je me suis alors souvenu que, dans une autre vie, je l’avais laissée sur le banc tout proche des jarres, dans la grande salle de la maison commune. Elle aussi réveillée en sursaut, mon amante a bondi du lit, ramassé son sarong pour s’en entourer le corps, le nouer prestement autour du buste. Puis elle a saisi mes vêtements et me les a tendus en me suggérant par des coups d’œil insistants que je devais me hâter.

« Je me suis habillé aussi vite que possible. Dès que j’ai été prêt, elle m’a pris la main et fait parcourir en sens inverse les seuils et les pièces qui, la veille au soir, avaient abouti à notre chambre d’amour. D’abord le couloir toujours aussi sombre, puis le dortoir des enfants, à présent désert, la literie en désordre, les coussins sens dessus dessous, l’air imprégné d’une odeur d’encens, de sueur, de terre. Ensuite, le salon de musique où les instruments – orgues à bouche, flûtes, xylophones, tambours, gongs, cymbales – gisaient silencieux, abandonnés sur le sol. Enfin, la grande salle où je suis entré en courant presque, où j’ai à peine eu le temps de prendre congé des deux jarres, des bancs de bois maintenant vides, ceux des hommes collés aux murs, ceux des femmes faisant toujours cercle au centre, congé de la place où j’avais découvert et admiré sa beauté, touché ses doigts, entendu le seul mot français qu’elle connaissait.

« Quand je lui ai murmuré “Merci” à l’oreille, elle s’est arrêtée, tournée vivement vers moi pour me dévisager, me sourire, avant de me serrer dans ses bras et de m’embrasser à pleine bouche, avec un abandon et une liberté qui m’ont à nouveau stupéfié. Entre deux baisers, je lui ai encore et encore répété les deux brèves syllabes de l’unique mot que nous partagions, notre mot de passe, tout en sachant très bien que je lui disais en réalité : “Adieu ! Adieu ! Adieu !”

« Nous sommes restés longtemps enlacés près des jarres. Prenant une dernière fois les devants, elle m’a repoussé doucement, avec tendresse, elle s’est écartée de moi et j’ai vu qu’elle avait les larmes aux yeux.

« La matrone s’est approchée, elle a tendu le bras vers la porte de la grande salle, adressé quelques mots moins pressants à mon amante, qui a acquiescé. Nous avons alors repris notre course, notre fuite qui m’a fait l’effet d’une désertion, d’une capitulation ignoble. J’ai émergé en clignant des yeux au grand soleil du matin, reconnu la plate-forme en bambou, les quartiers de viande à présent entourés d’essaims de mouches bourdonnantes, la tête du buffle décapité, les ailes déployées des cornes. Ce spectacle sinistre et la lumière crue m’ont ramené sur terre ; la lumière surtout a cruellement dissipé nos rêves, détruit l’impossible qui nous avait accueillis pour la nuit.

« J’ai pensé “Lucien” et tout a été fini.

« Il m’attendait près de la camionnette garée au même endroit que la veille devant la demeure coloniale. Les maîtres n’étaient nulle part visibles. Susanne, la mère promue servante, non plus. J’ai regardé la plantation de thé, les rangées d’arbustes s’étendant à perte de vue jusqu’à l’horizon. Partout, des Mnong y travaillaient déjà avec des pelles, des sécateurs, des râteaux, des pioches, des hottes, des paniers en osier. Quelques femmes de la tribu étaient réunies près du véhicule bleu. Mon amante a lâché ma main pour les rejoindre.

« Le déménageur fulminait. Je l’ai approché d’un pas rageur, plein d’arrogance, prêt à en découdre.

« “Monte”, m’a-t-il ordonné, les dents serrées, les mâchoires crispées, alors que j’avais déjà la main sur la poignée de la portière.

« Il s’est installé au volant sans me regarder. J’ai pivoté vers lui. Rasé de frais, il empestait l’after-shave bon marché, portait une chemise blanche à manches courtes parfaitement repassée et un pantalon beige au pli impeccable, les répliques exactes de ses vêtements de la veille. Le visage tourné vers le pare-brise crasseux, il s’est débondé : “Salaud de mes deux ! Tu devais m’obéir au doigt et à l’œil, mais t’en fais qu’à ta tête ! Tu préfères rester chez les sauvages, passer la nuit là-bas, mépriser l’hospitalité de mes chers amis. Je sais pas pourquoi je t’ai attendu, j’aurais dû me barrer sans toi, te laisser croupir au fond d’une jarre ! Gérard et Hortense veulent plus jamais entendre parler de toi. Ils se demandent même pourquoi je t’ai amené chez eux, tu te rends compte ? T’es qu’un petit con malpoli. Je sais pas non plus pourquoi j’ai descendu ta valise, j’aurais dû la laisser.” Et ainsi de suite. Dix bonnes minutes d’insultes et de vociférations postillonnantes.

« J’ai entendu un léger tapotement tout proche, à droite, contre la carrosserie. Le visage de mon amante est apparu près du mien dans l’encadrement de la fenêtre ouverte. J’ai écarquillé les yeux. Elle a passé la main dans la camionnette pour tendre devant moi son poing fermé. Quand ses doigts se sont dépliés, j’ai découvert, luisant au creux de sa paume d’un bistre plus clair que le restant de son corps, l’anneau d’ébène. Cet anneau qu’elle avait porté sous le nombril, parmi la rangée des perles noires et des médaillons d’argent qui lui entouraient les reins, ce sombre bijou à demi caché dans sa toison. Je n’entendais plus la beuglante du déménageur. J’ai saisi l’anneau, embrassé la paume toujours ouverte, léché les doigts offerts. Puis j’ai levé les yeux et lui ai dit une dernière fois : “Merci.”

« À son tour, elle a lentement répété ces deux syllabes. J’ai senti que, comme moi un peu plus tôt, elle se servait de ce mot pour me dire adieu.

« La boucle était bouclée. En m’offrant cet anneau et en prononçant ce mot, mon amante a mis le point final à notre histoire dont, bien plus que moi, elle était l’auteure. Son premier “Merci” avait été une invite, un “Bonsoir”, une prise de contact avant celui de ses doigts habiles abandonnés sur ma manche ; le dernier était un “Adieu”, et elle savait que j’y verrais l’écho du premier, un écho élégant, mais aussi un dernier mot irrévocable. Elle m’avait guidé depuis le début et, tout du long, j’avais été plus que consentant, car elle avait sans relâche cherché mon accord, une approbation tacite, un élan partagé, toutes choses que je lui ai manifestées avec parfois une certaine gaucherie, mais toujours avec l’enthousiasme passionné d’un jeune homme séduit par sa beauté, par l’adresse et la franchise de ses doigts, par ce langage muet où nos gestes et nos yeux exprimaient notre désir bien mieux que les mots n’auraient su le faire.

« Lucien a fait démarrer le moteur, j’ai serré l’anneau au creux de ma paume en me retenant de pleurer. La camionnette a démarré dans un nuage de poussière. Je n’ai plus jamais revu mon amante Mnong. »

Marco s’interrompit, sa main plongea dans l’encolure de sa chemise pour en sortir une mince chaîne dorée où était suspendu un anneau noir et brillant, galbé, finement ciselé, couvert d’un filigrane de motifs géométriques entrelacés.

« Voici l’anneau d’ébène qu’elle m’a donné ce jour-là, par la fenêtre de la Citroën. Depuis près d’un demi-siècle, il ne m’a jamais quitté. Je le porte un peu plus haut qu’elle, c’est vrai, plus près du cœur. »

Après un silence, il dit à Vuong avec un large sourire :

« Mon ami, j’ai envie de champagne. Apporte-nous ta meilleure bouteille, s’il te plaît. »

 

Le patron du Dalat alla chercher ce qu’on lui demandait. Marco acheva son récit.

« Après l’engueulade de rigueur, le déménageur ne m’a pas adressé la parole avant que nous ayons rejoint la route principale. Il a allumé une Gitane. Puis, à sa manière imprévisible, il s’est mis à chantonner d’une voix rauque de basse, parfois brisée d’une violente quinte de toux, une voix presque touchante. Malgré ses ratés, les fausses notes, les reprises hésitantes, j’ai reconnu une chanson de Jacques Brel que j’aimais, “Amsterdam”. Aussi étrange que cela paraisse, je me suis mis à chanter avec lui. Il ne me l’a pas reproché. Il a continué de fredonner la mélodie, tandis que je chantais les paroles.

« Tout à coup, et j’avais oublié qu’il était capable de disjonctions aussi brutales, Lucien est passé au vietnamien pour haranguer je ne sais qui, peut-être moi, avec une colère insensée. Ses mains quittaient parfois le volant et s’agitaient en tous sens pour ponctuer ses vitupérations, mais il gardait les yeux rivés au pare-brise et évitait avec une adresse nonchalante tous les obstacles qui se dressaient sur sa route. Comme la veille, la camionnette a tangué, cahoté, zigzagué, dérapé, mordu sur le bas-côté, divagué sur la voie opposée en semant la panique chez les piétons, les cyclistes, les motards, les conducteurs venant en sens inverse. J’avais déjà fait l’expérience de ces excentricités et de ces beuglantes qui coagulaient des dépôts de bave blanche à la commissure de ses lèvres, mais cette fois je me suis accroché au tableau de bord en guettant la collision imminente ou le plongeon dans la rizière que je découvrais soudain toute proche de ma fenêtre, au ras de la camionnette. J’ai sursauté, failli hurler, quand il a éructé : “On s’arrête à Bien Hoa, salaud de mes deux !”

« Nous approchions de Saïgon. Au bord de la route, des terrains vagues, des parkings, des hangars, des champs en friche accueillaient le matériel militaire abandonné par les Américains : Jeeps, camions, transports de troupe, motos, mais aussi des avions de chasse ou des bombardiers, des canons, des mitrailleuses, des chenillettes, des half-tracks, des lance-roquettes, des tanks de divers modèles, comme neufs ou déjà rongés de rouille. Tout était à vendre. Au plus offrant, au premier venu doté d’un portefeuille assez bien garni pour payer cash. Et plus on approchait de la capitale, plus les salons de massage et les bars donnant sur la route se multipliaient. Cela allait de la petite cabane en tôle équipée d’un comptoir, de publicités pour Coca-Cola, la bière “33” ou une marque de whisky, d’un réfrigérateur, d’un juke-box et d’un distributeur de cigarettes aux grosses discothèques ouvertes jour et nuit, annoncées de loin par d’énormes enseignes aguicheuses aux néons multicolores. Partout, des deux côtés de la chaussée défoncée, il y avait des filles, des hordes de filles d’une vingtaine d’années ou plus jeunes, en short, débardeur et talons aiguille, qui déambulaient sans but, riaient entre elles, s’esclaffaient, se disputaient, couraient, flanquaient de furieux coups de pied dans des pierres ou des canettes vides, fumaient des joints ou des Marlboro, dormaient affalées sur une chaise en plastique, lisaient le journal, buvaient une boisson au goulot ou avec une paille, des milliers de filles désœuvrées et désargentées, réduites au chômage, mises sur la paille par le départ massif des troupes américaines.

« Lucien a brusquement pris à droite pour se garer dans un parking où plusieurs voitures stationnaient déjà. Sur la façade vert foncé du bâtiment tout proche, d’immenses lettres lumineuses jaunes clignotaient verticalement : Go-Go Bar.

« Nous sommes entrés dans une grande salle sombre, climatisée et enfumée, aux murs peints en noir, où un rock sirupeux des années 1950 jouait en sourdine. Je serrais l’anneau d’ébène au creux de ma paume. Il y avait beaucoup de monde. L’air sentait le déodorant, le parfum bon marché, le tabac, la sueur et l’alcool, mais pas l’herbe – ce n’était pas le genre de la maison. Des couples dansaient avec une lenteur étonnante parmi les faisceaux colorés de quelques projecteurs, sous une boule disco miroitante qui essaimait ses paillettes éphémères sur les murs et les corps. Il n’y avait pas de stroboscopes, sans doute jugés trop violents pour la clientèle. Car c’étaient tous des Blancs âgés, ralentis, aux cheveux clairsemés ou au crâne entièrement chauve, vêtus de chemisettes bariolées et de bermudas beige ou kaki, les pieds chaussés d’espadrilles provençales, de sandales en cuir tressé, de mocassins ou de chaussures bateau. Ils ne dansaient pas vraiment, ces seniors, ils faisaient plutôt du sur-place en se dandinant d’un pied sur l’autre et en serrant sans passion contre leur bedaine de très jeunes Vietnamiennes en minijupe et hauts talons, des filles minces et menues, tout sauf musclées, de taille moyenne sinon petites.

« Depuis l’entrée de la discothèque où je m’étais arrêté, j’ai bientôt vu quelques gamines grimacer soudain sur la piste de danse, jeter de brefs coups d’œil effarés autour d’elles, agiter la main en poussant un cri strident pour réclamer de l’aide, plier les genoux comme si elles portaient un fardeau trop lourd pour leur corps frêle : elles ne parvenaient plus à maintenir debout leur partenaire sénile pris d’un soudain accès de somnolence ou d’un malaise, pour éviter qu’il ne s’écroule complètement. Une ou deux autres filles se précipitaient alors à la rescousse, parfois en riant ; elles saisissaient un bras ou la taille du client avachi et chancelant pour le traîner à demi jusqu’à un fauteuil où il s’écroulait de tout son poids. Puis le vieux s’épongeait le visage avec un mouchoir tandis que sa jeune putain l’éventait et lui tendait un verre d’eau en espérant que le bonhomme ne lui claque pas entre les doigts avant de lui avoir glissé un généreux pourboire pour sa peine.

« La plupart de ces seniors étaient ivres ou avaient déjà un pied dans la tombe. J’ai mis quelques secondes à remarquer que toutes les filles de l’établissement, celles qui dansaient, mais aussi les serveuses, les barmaids qui s’activaient derrière le comptoir et jusqu’aux deux caissières, étaient topless. Presque toutes avaient moins de vingt ans et des petits seins. J’ai aussi constaté qu’il n’y avait aucune Mnong dans le personnel uniquement vietnamien du Go-Go Bar. Ces filles arrogantes avaient des gestes vifs et tranchants, le verbe haut et la voix perçante, le regard brillant, dur, fébrile, comme si elles étaient sous amphétamines ou sous l’emprise d’un autre excitant.

« Mon déménageur a salué quelques connaissances, puis il s’est assis à une table en compagnie de deux Français de son âge qui l’ont accueilli avec chaleur, en ami de longue date. Chacun de ces hommes bedonnants, au regard légèrement vitreux, au crâne luisant, aux joues couperosées, tenait sur les genoux une jeune fille aux seins nus, qu’il pelotait d’une main distraite tout en conversant avec Lucien. Il ne m’a pas présenté. Je me suis installé sur une chaise à côté de lui.

« Aussitôt, deux filles sorties de nulle part nous ont rejoints et, sans nous demander notre avis, se sont assises sur nos genoux. Nullement gêné, en habitué des lieux, comme s’il retrouvait un animal familier qu’il venait à peine de quitter, Lucien a enlacé la taille brune, caressé un sein, pincé un téton, puis commandé un pastis à la serveuse. J’ai pris une bière. Déjà, les fesses de la fille assise sur mes cuisses se trémoussaient contre mon ventre, elle m’a embrassé dans le cou, puis j’ai entendu sa voix aigre murmurer à mon oreille :

« “I give you love, you give me dollars, baby.

« — I don’t have dollars, lui ai-je répondu, nous dit Marco en riant.

« — Yes you have dollars, baby !” m’a-t-elle rétorqué en criant presque, d’une voix indignée, les yeux pleins de colère, à croire que je venais de l’insulter.

« Ses fesses ont cessé de me frotter l’entrejambe, mais elle est restée sur mes genoux, soudain absente, son regard affûté balayant la salle à la recherche d’un client plus conciliant que moi. Elle m’a brusquement léché la joue et dit :

« “You want dance ?

« — No.”

« Je me suis essuyé du dos de la main, avant d’ajouter : “Sorry.”

« Je n’avais pas la tête à ça. Je n’avais la tête à rien. J’étais seulement triste, épuisé. Je me suis demandé pourquoi j’avais accompagné Lucien ici. Je n’avais rien à faire au Go-Go Bar ni dans aucun bordel déguisé en dancing et j’ai eu honte de lui avoir encore cédé. J’ai serré l’anneau d’ébène, puis mon autre main a plongé dans la poche de ma veste pour vérifier que la petite cuillère au manche de bambou y était toujours. Seuls ces deux objets me rattachaient au monde ; sans eux, m’a-t-il semblé, j’aurais sombré. L’anneau était un talisman qui me protégeait contre le couloir rouge, un antidote qui me permettait de continuer, d’aller de l’avant pour rejoindre Saïgon. Sans lui, j’aurais renoncé, je me serais évanoui comme devant le mur de sang.

« La fille a fait une moue dépitée, levé les yeux au ciel, haussé les épaules avec un fatalisme enfantin qui m’a presque ému, dit machinalement : “No problem, baby. Next time good time. See you.”

« D’un coup de reins, elle s’est remise debout en m’adressant un clin d’œil, comme si nous étions désormais bons amis et que la fois suivante serait la bonne.

« Lucien embrassait avec passion sa fille qui lui massait déjà la braguette. Quand je lui ai tapé sur l’épaule, il a pivoté vers moi d’un air ahuri et furieux, sans comprendre pourquoi je le dérangeais.

« “Je pars. Je prendrai un car jusqu’à Saïgon. Merci pour le trajet et pour ma cantine. Je paie ma bière et le pastis.”

« Au bar, j’ai tendu un billet à une caissière patibulaire, lourdement fardée, aux sourcils froncés et aux gestes brusques. En haut des seins, juste au-dessus des mamelons, elle arborait, en lettres gothiques violacées, “U.S. Go Home”. À mieux regarder, la couleur du Go central était plus rouge que celle des deux mots du slogan qui l’encadraient. Sous ce premier Go j’en ai avisé un second, tout aussi rouge ; puis, sous le second, en bas du sternum, dans l’ombre des seins menus, juste au-dessus d’un petit ventre rebondi et d’un nombril orné d’un mince anneau d’acier, j’ai lu Bar. Le tout ressemblait à quelque chose comme ça, nous dit Marco en sortant un stylo de la poche de sa veste pour griffonner une serviette en papier :

 

U.S. GO HOME

GO

BAR

 

« Le tatouage vertical, semblable à une cravate rouge, était le premier en date et, jusqu’à l’apparition du second, il avait transformé cette fille un peu plus âgée que les autres en enseigne ou en publicité vivante. Elle venait sûrement d’y adjoindre en urgence les lettres violacées et horizontales de U.S. et de Home, de part et d’autre du Go initial. Cet ajout de dernière minute m’a évoqué un cruciverbiste amateur, une astuce minable, un repentir insincère, un mauvais jeu de mots, une blague douteuse, un scabreux mélange des genres, la politique se prenant les pieds dans le tapis de la gaudriole. La caissière topless en espérait sans doute une promotion ou une protection de la part du nouveau régime, au moins un arrangement avantageux. J’y ai vu le symbole trivial d’un changement d’époque.

« Elle a pris mon argent sans sourciller ni me remercier. J’ai compris que j’étais un client indésirable, pas assez dépensier, qu’elle ne souhaitait pas me revoir au Go-Go Bar, nous dit Marco.

« J’ai rejoint la sortie de la discothèque. Lorsque j’ai franchi le seuil et quitté l’air conditionné, j’ai retrouvé d’un coup la chaleur moite, suffocante, de la banlieue de Saïgon en fin de matinée et il m’a semblé plonger dans une piscine d’eau chaude, entrer dans un gigantesque hammam. Cette masse brûlante qui a envahi mes poumons, absorbé mon visage et mon corps, m’a brusquement ramené neuf mois en arrière, vers la porte ouverte de l’avion qui venait d’atterrir au Vietnam. À présent, en posant le pied sur le parking, j’ai cru rentrer à nouveau dans un obstacle à la fois mou et colossal, un mur invisible qui m’a empêché d’avancer, provoquant chez moi un haut-le-corps aussi violent que la première fois à l’aéroport, en haut de la passerelle. Devant le bar à filles de Bien Hoa, le choc physique mais surtout la certitude d’avoir déjà vécu cette sensation instantanée d’étouffement m’ont cloué sur place. Il faisait grand jour, le ciel était d’une éblouissante blancheur de craie, aucune trombe d’eau scintillante n’en tombait pour inonder le parking, aucune déflagration bleuâtre n’embrasait les nuages, aucun combat titanesque de chevaliers en armure n’illuminait la nuit au milieu des coups de tonnerre semblables au fracas d’épées contre un heaume ou un plastron, mais c’était la même chose. Le souffle bloqué, j’ai reconnu cette moiteur plus chaude que mon corps ; une partie de moi-même qui échappait à ma conscience ordinaire, l’englobait et la réduisait à presque rien, a senti en un éclair le temps se contracter, retourner brutalement en arrière, froisser entre ses doigts agiles le laps de mon séjour vietnamien, rejoindre la ligne de départ pour se mordre la queue : si mon “baptême de l’air” tropical humide vécu autrefois, il y avait si longtemps, à l’aéroport de Tan Son Nhut avait signalé le début du voyage en Orient, cette redite, cette répétition dérisoire de la même sensation devant le Go-Go Bar, ranimait ce commencement et marquait la fin de l’aventure.

« Une fois encore, la boucle était bouclée.

« J’ai récupéré ma valise sur le plateau de la camionnette en m’étonnant qu’on ne l’ait pas volée. Puis j’ai attendu le car pendant une heure ou deux en buvant des thés glacés dans une gargote proche de la route, où les prostituées m’ont bizarrement considéré comme un gibier sans intérêt. J’ai enfin rejoint Saïgon. »

Vuong posa une bouteille de champagne et cinq coupes sur notre table. Il fit sauter le bouchon, remplit les coupes. Quand il leva la sienne pour porter un toast, je remarquai qu’il faisait grand jour derrière la fenêtre. Un ciel uniformément gris surplombait Paris. La circulation avait repris dans la rue, d’où montait un faible brouhaha de voix, de ronflements de moteurs, une paisible rumeur citadine ponctuée de rares coups de klaxon.

Pensif et las, un coude posé sur la table, Marco n’avait pas lâché l’anneau d’ébène qu’il faisait jouer entre ses doigts pour l’admirer ou chercher à percevoir de secrètes vibrations que, malgré le temps écoulé depuis qu’il l’avait touché pour la première fois, il n’aurait pas encore captées.

« À la cuillère à café, dit Vuong, et à l’anneau d’ébène. Qu’ils te portent bonheur, mon ami. »

Nous bûmes quelques gorgées de champagne en ce début de matinée, puis Marco lâcha l’anneau qui retomba contre sa chemise et il reprit une dernière fois son récit.

« Saïgon était sens dessus dessous, aussi grouillante et affolée qu’une fourmilière dans laquelle on aurait donné un violent coup de pied. Les riches Vietnamiens et Chinois fuyaient le pays par avion ou par bateau. Partout, dans les cafés, les restaurants, les hôtels, mais aussi parmi la communauté des Français, le bruit courait que les troupes nord-vietnamiennes étaient aux portes de la ville, dont la chute était annoncée pour les jours prochains. Comme à leur habitude, les médias gouvernementaux clamaient que l’offensive ennemie était endiguée, que “nos vaillants soldats” gagnaient chaque jour du terrain, que “la débâcle communiste” était proche. La plupart des coopérants militaires que je connaissais voulaient rester sur place pour vivre la chute de la capitale du Sud et la prise de pouvoir des nouveaux maîtres du pays. Je ne partageais ni leur enthousiasme ni leur désir de rester.

« Dès le lendemain de mon arrivée en ville, je me suis rendu de bonne heure à l’agence Air France. Je m’attendais à faire longuement la queue parmi une foule fébrile et paniquée, mais il n’y avait personne. Le grand hall climatisé à la décoration luxueuse était vide. Il ne restait qu’une seule employée derrière le bois verni du comptoir, une jeune Vietnamienne, curieusement inoccupée. Tous les clients et les autres salariés de la compagnie avaient-ils déjà quitté la capitale ? Je lui ai déclaré sans détour que je n’avais pas d’argent, mais que je devais rentrer en France au plus tôt. Elle m’a répondu calmement, avec un sourire paisible, qu’elle allait consulter son terminal, voir ce qu’elle pourrait faire pour moi. Après quelques recherches rapides, elle m’a annoncé que le vol le moins cher serait un aller-retour Saïgon-Paris tarif jeune et qu’il me suffirait de signer une déclaration de dettes sur papier libre, ce que j’ai aussitôt fait. De retour en France, je n’ai jamais eu la moindre nouvelle de cette déclaration de dettes, sans doute égarée dans la tourmente ou annulée pour une raison qui m’échappait.

« Le lendemain en fin d’après-midi, j’ai pris un taxi avec ma valise pour me rendre à l’aéroport de Tan Son Nhut. C’était, je m’en souviens, une vieille Dauphine bleu et jaune, aussi cabossée et décolorée que la camionnette de Lucien. Ma portière grinçante se fermait grâce à un sandow déchiqueté dont j’ai fixé le crochet sur un gros clou branlant enfoncé dans le montant du toit. Puis le chauffeur a démarré dans un concert de tôles disjointes.

« En arrivant à l’aéroport, j’ai appris qu’un C-5 Galaxy de l’U.S. Air Force, affrété pour évacuer des enfants lors d’une opération humanitaire, venait de s’écraser la veille dans une rizière toute proche. Des infirmiers sillonnaient le hall en courant, transportaient des civières et du matériel médical ; il y avait partout des ambulances, devant l’entrée du bâtiment, sur le tarmac, aux abords des pistes. En plus du hurlement des sirènes, on entendait les détonations sourdes de pièces d’artillerie et des rafales intermittentes d’armes automatiques aux alentours de l’aéroport. Après un contrôle douanier plus que sommaire, on nous a fait monter en toute hâte dans un gros Boeing 747 d’Air France. La plupart des passagers étaient vietnamiens ou chinois ; il m’a semblé que des dignitaires du régime en déroute rejoignaient le salon réservé aux passagers de première classe sur le pont supérieur de l’appareil, sous cette bosse à laquelle il devait son surnom de Jumbo-Jet.

« Après avoir longtemps attendu l’autorisation de la tour de contrôle, nous avons réussi à décoller sans encombre. J’ai appris plus tard, par des coopérants restés sur place, que des soldats du Sud, furieux du départ de leurs dirigeants où ils voyaient une trahison, un abandon pur et simple, avaient mitraillé notre avion en bout de piste. Mais ce sont peut-être là de ces rumeurs invérifiables qui circulent toujours en temps de guerre, surtout à la veille d’une débâcle générale.

« De retour en France après mon voyage de noces solitaire, j’ai retrouvé L., mon épouse que je n’avais pas revue depuis plusieurs mois. Lorsqu’elle a découvert l’anneau d’ébène suspendu à la fine chaîne autour de mon cou, elle a souri, touché et examiné ce bijou avec intérêt, admiré les motifs filigranés qui y couraient. Elle aussi pleine de tact, L. ne m’a posé aucune question sur son origine ni sur la valeur affective que je semblais lui accorder. J’ai hésité à lui parler de cette nuit-là, de son invraisemblable beauté ; puis j’ai décidé que certaines choses, il valait mieux les taire. Je crois que j’ai bien fait.

« À cette époque, je me promenais souvent dans les rues de Paris. Partout où j’allais, je me sentais détaché, absent, étranger à cette ville qui était pourtant la mienne depuis toujours, à ses habitants que je ne comprenais plus. Il me semblait qu’une paroi de verre invisible se dressait en permanence entre moi et les immeubles, les magasins, les foules pressées, le ciel même. Je voyais tous ces gens s’affairer, courir au travail le matin, courir encore le soir pour faire rapidement quelques achats avant de rentrer chez eux. Leur prétendue connaissance de la vie me semblait dérisoire au regard de ce que je venais de vivre loin d’ici. Dans les jardins publics que je traversais sans m’y attarder, les mères et leurs enfants, les poussettes et les jouets appartenaient à un autre monde qui n’était plus le mien, un monde douillet, ouaté, proche du sommeil, dont j’étais exclu, que je n’avais même pas besoin de renier, car il m’avait déserté sans le moindre effort de ma part. J’étais en état de choc, moi aussi vaguement hébété, anesthésié mais privé de repères, à mille lieues de mes habitudes passées, incapable de regarder en face et encore moins de me réconcilier avec l’horreur du couloir rouge et la douleur de l’amour perdu.

« La nuit, je croyais discerner dans le placide ciel parisien les armures noires et miroitantes des chevaliers gigantesques qui, neuf mois plus tôt, le soir où j’avais débarqué pour la première fois à l’aéroport de Saïgon, m’avaient semblé combattre parmi les rideaux de pluie et les éclairs de chaleur. Ces chevaliers sans visage s’affrontaient maintenant jusque dans mes rêves. Je redoutais que leur sang se mette à jaillir entre les plaques métalliques de leur cuirasse et me recouvre de la tête aux pieds. Je n’osais pas confier ces craintes à L.

« Je pleurais parfois sans raison, je fondais en larmes dans le métro, au beau milieu d’un repas, la nuit dans mon sommeil, lors d’une conversation banale. À Dalat, j’avais commencé Lord Jim, le roman de Joseph Conrad, puis continué ma lecture à Saïgon, avant de finir ce livre à Paris. Un soir de la fin avril, j’étais installé sur le canapé à côté de L., qui comme moi lisait, quand je me suis mis à sangloter en découvrant ces phrases de l’écrivain anglais : “Ce fut assez pour me chasser de mon image de l’existence, de ce refuge que chacun de nous se ménage pour s’y tapir dans les moments de danger, comme une tortue rentre dans sa carapace. J’eus un instant la vision d’un monde semblable à un vaste et lugubre chaos, alors qu’en vérité, grâce à nos inlassables efforts, ce monde est un agencement de petites commodités, le plus ensoleillé que puisse concevoir l’esprit humain.”

« L. s’inquiétait de mes crises de larmes, de cette indifférence nouvelle, qui ne me ressemblait pas, m’assurait-elle. Ce soir-là, après mes sanglots, elle m’a interrogé avec patience et délicatesse, mais j’ai été incapable de lui expliquer quoi que ce soit, me contentant de lui tendre Lord Jim sans desserrer les lèvres pour qu’elle lise à son tour ce passage qui disait tout. Oui, j’avais la tête ailleurs ; j’aurais donné très cher pour savoir où – et aussi comment j’aurais pu renouer les fils, reprendre contact avec les émotions vécues dans le couloir rouge puis dans le village Mnong. Ma carapace, mon armure, s’était volatilisée au Vietnam et les mots avec. Même si aucun danger ne me menaçait, j’étais sans refuge et je souffrais.

 

« Deux ou trois semaines après mon retour à Paris, L. et moi sommes entrés dans une agence d’Air France avenue de l’Opéra, pas très loin d’ici, nous dit Marco. J’ai réussi à échanger mon retour obtenu pour rien à Saïgon contre un aller simple gratuit à destination de Bangkok. J’ai offert à L. les billets d’avion et, au début de l’été suivant, nous sommes partis tous les deux pour Bali où nous sommes restés jusqu’à début septembre. Nous méprisions l’idée même du voyage de noces, lui préférant celle, plus aventureuse selon nous, du voyage tout court. Je désirais surtout briser la paroi de verre, dissiper la grisaille, chasser de mon esprit l’armure noire des chevaliers sans visage, retrouver un monde un tant soit peu ensoleillé. J’espérais sans doute naïvement que le climat balinais aurait une influence bénéfique sur mon climat intérieur. L. partageait mon espoir. Depuis longtemps, elle avait très envie de découvrir Bali ; avant mon départ pour le Vietnam, elle m’avait souvent confié son désir d’y passer au moins quelques semaines, et maintenant elle sentait qu’un séjour là-bas me permettrait peut-être de sortir de ma léthargie, de cette indifférence dont, pas plus qu’elle, je ne comprenais l’origine. Bali et la lune de miel me guériraient peut-être.

« Sur la plage sauvage de Kuta, qu’aucun grand hôtel n’enlaidissait encore, il y avait deux ou trois petites paillotes entourées de quelques tables où, pour trois fois rien, une Balinaise en sarong servait la special omelet, entendez par là une omelette aux champignons hallucinogènes. L. et moi en avons mangé quelquefois, avec les résultats escomptés, et je me suis demandé si c’étaient ces mêmes petits champignons à tige fine et au goût amer qui, en ce soir lointain, avaient macéré au fond des deux jarres dans la maison commune du village Mnong où j’avais connu mon amante.

« J’ai repris pied peu à peu. Grâce à l’amour et aux attentions de L., j’ai à nouveau inventé certaines “petites commodités”, avec une méfiance dubitative. Le soleil de l’île indonésienne a enfin transpiré en moi, trouvé son sens figuré, dissipé quelques zones d’ombre, sans jamais réussir à en éclairer le cœur. Les armures noires et le sang des chevaliers se sont éloignés, désertant peu à peu mes rêves et le ciel nocturne où j’avais cru les entrevoir. Je me suis néanmoins senti inapte à reprendre mon ancienne vie à Paris ou n’importe où dans le monde occidental. C’est durant cette convalescence balinaise que j’ai décidé de vivre dorénavant à l’étranger, en Asie, et de tenir une sorte de journal de bord au long cours. Mais pas une fois durant ces nombreuses années consacrées aux voyages et à l’écriture, je n’ai soupçonné qu’en noircissant toutes ces pages et en publiant ces quelques livres j’avais pour seul et unique but inavoué d’essayer de dire ces deux expériences de la perte des mots que j’avais vécues au Vietnam. Dans aucun de mes livres, je n’ai réussi à en retrouver l’accès.

« De retour en France, j’ai écrit à André Malraux pour le remercier de son aide, lui faire brièvement part de mon séjour au Vietnam, mais sans évoquer le couloir rouge et la chambre mortuaire où j’avais soudain été confronté à l’horreur, ni ma passion fugitive pour une esclave qui, à son tour, m’avait appris à m’en passer au profit, cette fois, d’un accord merveilleux entre la musique, sa danse, quelques motifs géométriques et la moiteur de nos peaux. À cette époque comme au cours des décennies suivantes, j’étais incapable d’évoquer aucun de ces deux épisodes, inapte à mettre des mots sur ces instants terribles où la carapace du langage et du temps avait volé en éclats. C’est seulement aujourd’hui, grâce à vous, que je parviens à me frayer un chemin jusqu’à ces émotions singulières. Je ne suis bien sûr pas le seul à avoir ressenti cet ébranlement de tout l’être, ce saccage qui en un clin d’œil réduit à rien toutes les certitudes qu’on prenait jusque-là pour les bases indestructibles de notre espace du dedans. Je suis certain qu’à divers moments de sa vie chacun d’entre nous a vécu l’une ou l’autre de ces expériences. Mais elles nous prennent tellement au dépourvu, elles sont si incompatibles avec l’existence quotidienne, avec le bouclier des habitudes et du langage commun, qu’on préfère les enfouir là où personne et surtout pas soi-même ne pourra les exhumer ; on fait comme si elles ne vous avaient jamais secoué de fond en comble, on les relègue aux oubliettes. À mon insu, elles m’ont expulsé hors de moi-même, pas seulement hors de France, mais très loin du jeune homme un peu niais, un peu prétentieux, que j’étais en arrivant au Vietnam.

« Comme la première, j’ai posté ma seconde lettre à Malraux aux bons soins des éditions Gallimard. Cette fois, personne ne m’a répondu. »

Marco leva sa coupe de champagne en tenant l’anneau d’ébène dans son autre main, comme s’il voulait porter un toast à tout ce que cet objet évoquait pour lui et désormais pour nous, bien que sur un mode moins émouvant, moins éprouvant.

« À l’anneau ! » lança-t-il à la cantonade. Puis, d’une voix plus sombre, presque éteinte, il ajouta : « À elle », sans que nous puissions deviner si ce « elle » désignait l’amante ou L., l’épouse.

Chacun vida sa coupe. Marco parut s’absenter une fois encore, se plonger dans des réflexions qui nous excluaient, congédiaient aussi son ami Vuong ainsi que la salle de restaurant où il venait de renouer les fils de certains souvenirs, de prendre enfin langue avec eux pour en atteindre le cœur brûlant. Il parut oublier jusqu’à la ville où, en ce dimanche matin pluvieux, nous allions tous retrouver nos activités ordinaires, nos « petites commodités » – Vuong débarrassant notre table et préparant le Dalat en vue du déjeuner, mon frère et J.B. retournant à leurs dossiers ou à leurs travaux d’écriture, moi-même mettant sur pied mon prochain voyage, chacun de nous réintégrant son refuge, rentrant dans sa carapace. Alors que nous allions nous séparer, je compris que Marco, et non Vuong, était notre divinité tutélaire : il concentrait sur lui tous les dangers, l’acceptait, nous en prémunissait. Tel un bouddha méditant, il sembla s’absorber dans le passé afin d’en arracher encore quelques éclats.

Nous nous apprêtions en silence à quitter le restaurant pour rejoindre la rue, l’abandonnant à cet ultime coup de sonde, quand il émergea soudain de sa rêverie et se leva. Son regard nous engloba tous les quatre et il nous dit : « Merci. »

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