Le Doigt Mordu
1 - Une maison, deux familles
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UNE MAISON, DEUX FAMILLES
Le soleil se couche sur le golfe de Gascogne et ses rayons mordorés balayent la côte comme les faisceaux d’un phare. La lumière céleste passe sur le port de Capbreton, illuminant une belle maison perchée en haut d’un « tuc », une butte de sable boisée. Tandis que la clarté du jour diminue, des bougies s’allument dans l’étonnante bâtisse dont les toits pointus dépassent des arbres. De là-haut, à 500 mètres du front de mer, on voit parfaitement l’Océan, la côte basque et les Pyrénées. La maison s’appelle Le Doigt Mordu à cause d’une drôle d’histoire de musique et de pêche à la ligne. Après la mort de son propriétaire, cette demeure est restée inhabitée jusqu’au jour où, dans les années 1980, une curieuse mésaventure avait amené l’o cier marinier Hubert Delage à l’acheter…
La plupart du temps, Hubert mange dans la cuisine, mais ce soir, souhaitant marquer le coup, il s’est installé dans l’observatoire, au dernier étage, d’où l’on peut contempler l’Océan, le phare de Biarritz et les feux des bateaux de pêche. Il a disposé une nappe d’un rouge basque sur la table et sorti sa belle vaisselle ; deux assiettes et deux verres en cristal. Pour faire plaisir à Jacquotte, Hubert a préparé des huîtres du lac marin d’Hossegor et un bouillon à l’encre de seiche, l’une des rares odeurs qu’elle puisse sentir. Alors que le soleil se couche sans di user le moindre rayon vert, Hubert se sert douze huîtres bien grasses, comme il les aime, et dans l’assiette en face, il dispose douze coquilles vides, ne contenant plus qu’un peu d’eau. Les bougies scintillent ; l’ambiance est intime et spectrale.
Hubert s’assied face à la chaise vide et s’éclaircit la voix, comme à chaque fois qu’ils mangent ensemble. Un instant plus tard, Jacquotte est là, assise à sa place, amboyante et translucide. Il a beau être nerveux et anxieux à l’idée de ce qu’il va lui annoncer, il n’en reste pas moins ébloui par sa beauté. Sa chevelure rouge l’enveloppe et ses yeux percent tout. Il émane d’elle une telle force de caractère, un tel magnétisme, que rien ne lui résiste. Hubert a vécu en ermite pendant des années pour se consacrer à elle. Mais aujourd’hui, une page va se tourner…
— Quelle belle table, sou e-t-elle soudain, que nous vaut cet honneur ?
— Ça fait trop longtemps qu’on n’a pas dîné ici tous les deux, Jacquotte…
— En amoureux ?
— Sans doute, soupire-t-il.
— Tu m’as l’air plutôt chafouin, mon cher Hubert ?
Pour toute réponse, il gobe sa première huître avec délectation. Jacquotte se penche vers sa propre assiette et hume l’eau des coquillages :
— Hmm… Merci mon chéri, je vois que tu penses toujours à moi. Depuis toutes ces années, on a nos petits rituels, les huîtres, l’encre de seiche… tu es vraiment le plus adorable des mortels. Mais le temps ne te paraît-il pas trop long en ma compagnie ? Pardonne-moi, Hubert, je ne me rends pas bien compte…
— Oui, je sais, je sais, pour toi le temps ne passe pas…
Un visiteur pourrait croire que cet homme aux beaux cheveux blancs a perdu la raison, assis seul à une table où sont dressés deux couverts, dialoguant face à un interlocuteur invisible ; mais Hubert voit clairement Jacquotte. C’est à la fois son privilège et sa malédiction.
— Au fond, lance Jacquotte en le regardant droit dans les yeux, ce qui t’ennuie, c’est que je sois transparente, pas vrai ? Je ne suis que de l’air !
— Mais non, proteste-t-il, pas du tout, tu remplis ma vie. Au moindre sou e je sais que c’est toi… Tu es partout !
— Comment ça, « partout » ? demande-t-elle vexée. Non, mais dis tout de suite que je t’envahis, pendant que tu y es !
Jacquotte fait tourner la table comme une toupie. Les voilà tous deux emportés dans un manège tourbillonnant, les cheveux rouges de Jacquotte dressés par le vent… Mais lorsqu’elle s’escla e, son rire rappelle le hennissement d’un cheval à l’agonie. Hubert a la nausée. Le mouvement s’arrête d’un coup. Encore un malé ce de cette femme qui hante sa vie. Elle est capable de tout. Avec elle, un simple mot de travers est susceptible de déclencher DEFCON 1, la guerre nucléaire. En un clin d’œil, Jacquotte est tout près de lui et chuchote à son oreille :
— Ne t’inquiète pas, mon beau, j’adore que tu m’envahisses !
Elle éclate d’un rire presque vulgaire.
— Mais je n’aime pas quand tu batifoles !
— Moi ? Batifoler ? Tu ne m’en laisses guère le loisir, réplique Hubert.
— Ce n’est pas faux, soupire Jacquotte. Et puisque l’heure est aux con dences, très cher, je reconnais que je t’ai parfois mené la vie dure…
— Tu étais surtout possessive, Jacquotte !
— Ah ah ah, tu aimerais bien le croire, n’est-ce pas, petit prétentieux ? Comme si tu avais un harem ! Mais moi aussi j’ai des amis partout, tu sais. Ce serait plutôt à toi d’être jaloux, mon cher Hubert ! Moi, tout le monde m’adore…
— Jaloux d’un fantôme ? Ah, laisse-moi rire…
Jacquotte devient livide et se ge de colère :
— Ne prononce jamais ce mot, Hubert, je te l’ai dit cent fois. C’est… interdit. Les mortels ne peuvent pas comprendre.
— Tu as été très envieuse d’Amanda, quand même…
La voix de Jacquotte se fait si ante comme un serpent agressif :
— Amanda ? Mais elle n’était rien du tout ! Toujours avec son téléphone à la main… Vulgaire, en plus. Mais c’est ce qui te plaisait, je crois ?
— Tu l’as fait fuir…
— Je n’ai rien fait du tout, c’est elle qui a décidé de partir ! clame Jacquotte.
— Évidemment, tu lui as rendu la vie impossible… Tu as versé du laxatif dans son café, tu as détraqué son téléphone et son ordinateur, mais surtout, tu l’as fait tomber dans les escaliers, et il a fallu appeler les pompiers !
— Moi ? Mais non, Hubert, tu as trop d’imagination ! Ah ah ah ah ! Elle est tombée toute seule en regardant son portable. Pauvre Amanda… Si tu savais…
— Si je savais quoi ? demande Hubert soucieux.
— Non, non, rien, rien…
Le vieux marin soupire, boit un peu de jurançon et aspire sa sixième huître. Le goût d’iode délicatement poivré lui fait du bien. L’Océan n’est pas loin et cela le rassure toujours. Depuis toutes ces années qu’Hubert cohabite avec Jacquotte, cette créature aussi envoûtante qu’inquiétante a ni par faire le vide dans son existence. Il est peut-être temps de se remettre en question, puisqu’on vient de lui faire une o re inespérée qui pourrait lui permettre de réaliser son rêve et de tourner la page. Comment a-t-il pu rester bâillonné toutes ces années, renoncer à ses objectifs de jeunesse, et ne plus voir qu’à travers la belle et envahissante Jacquotte ?
— « Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage », murmure Jacquotte, citant Molière.
Hubert frissonne ; trop souvent elle paraît deviner ses pensées les plus secrètes. Cela l’indispose. Il fait semblant de ne pas avoir entendu. Alors, elle le regarde mystérieusement et dit :
— Tu es libre, tu sais Hubert.
— Libre de quoi ?
— Libre comme l’air ! répond-elle, sarcastique.
— Mais si j’étais libre, Jacquotte, je serais heureux, je pourrais respirer, voyager… Tu es étou ante, tu m’as entraîné vers les grands fonds, la où tout est sombre…
— Allez, allez, ne joue pas les petits garçons, Hubert, tu n’as plus l’âge… Tu ne peux rien faire sans moi !
C’est terminé ! », il saisit une carafe de vin qu’il aime beaucoup, une aiguière e en cristal sou é du Cette remarque met Hubert en rage. Tout en criant : « Maintenant ça su t ! siècle, et la lance contre le mur de la cheminée.
L’explosion est spectaculaire et le vin éclabousse les meubles. Le rouge du vin se mêle aux cheveux roux de Jacquotte, que ce geste fait rire. Hubert, livide, reste d’un calme glacial :
— Bon. Assez rigolé, Jacquotte. N’oublie pas que je suis quasiment le seul à te voir. Au bout du compte, tu n’es rien d’autre qu’une ombre et je crois bien que tu vas sortir de ma vie… Je t’annonce que je vends la maison !
La nouvelle paraît tellement extravagante que le temps s’arrête dans un silence pétri é. Puis Jacquotte reprend le dessus :
— Vendre la maison ? Mais mon pauvre… Tu ne pourras jamais !
— Ça, c’est ce que tu crois ! Je suis seul maître à bord ici, que je sache ! Le seul à pouvoir signer l’acte de vente. Et puis de toute façon, je suis déjà bien engagé dans le processus et on ne peut plus faire machine arrière. J’ai déjà touché un bel acompte…
Jacquotte fait entendre son rire disgracieux :
— Tu crois vraiment être seul à décider ? Ah la la, comme tu te trompes…
— Tu ne pourras pas m’en empêcher ! lance Hubert énervé.
— Moi ? Non… Mais tu risques d’avoir une surprise…
Puis elle disparaît comme elle était venue, dans un courant d’air glacial.
Suite à cette dispute, chacun est reparti dans ses quartiers en ignorant l’autre. La communication est restée coupée et la brouille semble durable. Hubert retrouve un peu de sérénité, passant le plus clair de son temps sur les plages ou perché dans son observatoire à guetter l’Océan, les vagues, les nuages, la météo, les bateaux, les cétacés, tout ce qu’il aime et qui anime cette vaste zone qu’il a sous les yeux, à savoir le fond du golfe de Gascogne.
Comme quoi Hubert peut très bien se passer de Jacquotte, qui demeure hyperdiscrète depuis leur querelle. Il y a cependant un petit bruit qui l’intrigue. Un tapotement provenant de l’alcôve où elle a l’habitude de se réfugier, dans l’observatoire. Hubert a clairement reconnu les claquements caractéristiques d’une vieille machine à écrire. Sans doute un stratagème de Jacquotte pour l’attirer jusqu’à elle et le reprendre dans ses lets, telle une pêcheuse à l’a ût. Mais non, Hubert n’ira pas là-haut, il ne tombera pas dans ce piège grossier.
Depuis qu’il a signé ces papiers avec le promoteur, Hubert se sent des ailes. Comme s’il était déjà un autre homme, plus libre, plus léger. Avec l’acompte qu’il a empoché, il a en n pu e ectuer le premier versement lui permettant de prendre possession de L’Archimède. C’est une charnière dans sa vie, un rêve sur le point de s’accomplir… Après tant d’années passées comme o cier marinier à terre, « guetteur de la otte » sur les sémaphores, Hubert aspire désormais à lever l’ancre vers de nouveaux horizons. Et justement, cette possibilité lui a été o erte par ce promoteur, Monsieur Bouriol, un drôle de bonhomme plutôt complaisant sur les demandes du marinier, et qui surtout n’a pas tardé à sortir son chéquier pour y aligner une série de zéros à faire briller les yeux. Le moment serait en n venu pour Hubert de se libérer, car il est à la fois prisonnier de Jacquotte et de la maison, l’un n’allant pas sans l’autre. S’il veut se délivrer de cette emprise qui n’a que trop duré, il doit lâcher les deux en même temps. Car une autre maîtresse exigeante l’appelle : la mer…
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