Le Doigt Mordu
6 - La Dame Rouge
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LA DAME ROUGE
C’est Louise qui ouvre la porte au dénommé Albert. Lorsqu’il explique qu’il est un ami du propriétaire de la maison, tous le saluent et lui proposent un café, qu’il s’empresse d’accepter. C’est ainsi que le vieux marin se retrouve assis à la table de la cuisine, entouré d’une petite troupe dévorée par la curiosité. Après qu’ils se soient présentés, Albert leur explique qu’ils se connaissent, Hubert et lui, depuis de longues années, et qu’il l’a souvent invité à naviguer sur son voilier. L’homme parle d’une voix posée et malicieuse. Autour de lui, Louise,
omas, Wendy, Jo et Zack l’écoutent attentivement. Il ne manque qu’Octavio
et Bérénice. Ils se taisent pour écouter ce qu’il raconte tout en sirotant son café auquel il a ajouté du sucre :
— Comme Hubert va bientôt toucher une grosse somme d’argent, il a décidé de réaliser le rêve de sa vie : m’acheter mon voilier ! Et moi, en fait, ça m’arrange…
Souriant, Albert pose la sacoche et montre des documents :
— Il m’a demandé de lui apporter certains papiers du bateau… C’est pour ça que je suis là, mais j’ai cru comprendre, en parlant avec, euh… Bérénice, sur le chemin, que mon cher ami n’est pas encore arrivé, et que tout le monde le cherche ?
Tous hochent la tête, et Albert reprend :
— Normalement, il est parti essayer L’Archimède, c’est le nom de mon voilier, en petit cabotage le long de la côte Cantabrique en Espagne, pendant que je rendais visite une amie du côté de Bayonne. Il voulait savoir comment il s’en tirerait, seul à bord. Nous avons prévu de nous retrouver ici, au Doigt Mordu, hier ou aujourd’hui… Mais vous savez, quand Hubert est en mer, il coupe son téléphone.
— Et ça ne vous inquiète pas ? demande Louise.
— Ah non, pas le moins du monde ! L’Archimède est un très bon bateau qui a traversé plusieurs océans, et Hubert est un homme prudent, un bon marin. Il connaît la côte et la météo mieux que personne, car il a été chef de poste dans les sémaphores, explique Albert, er de son ami.
— En n quelqu’un qui connaît le fameux Hubert, s’exclame Louise en l’écoutant les yeux brillants, car elle trouve cet Albert fascinant.
— Avec un peu de chance, reprend le marin, il ne devrait plus trop tarder. En attendant, je ne voudrais pas m’imposer parmi vous, et je devrais peut-être vous laisser…
— Ta, ta, ta ! le coupe Louise en rigolant, on ne vous lâche plus, Monsieur Albert. Mais vous ne trouvez pas ça bizarre que votre ami nous ait convoqués ici avant-hier, alors que nous ne le connaissons même pas ?
Albert prend un temps pour répondre, il en pro te pour la regarder intensément dans les yeux, au point que Louise en est gênée. Puis il soupire :
— Vous savez, Hubert est un drôle de loustic ! Parfois insaisissable. Il cultive un côté mystérieux, et même moi je ne connais pas tout de lui… Il y a des zones d’ombre derrière cet homme, ajoute-t-il, laissant otter un silence.
— Mais vous croyez qu’il va vendre la maison ? demande abruptement Wendy.
— Ah, le projet immobilier… Oui, c’est un choix compliqué pour lui. Le projet est très ambitieux ; tout le quartier serait transformé et ça représente de grosses sommes d’argent. Je sais que ça l’a beaucoup torturé ces derniers mois. Il devait prendre une décision. Et maintenant vous êtes là ! dit-il en les désignant. Une famille venue de l’Ouest canadien, et une autre de Paris. Il doit avoir de bonnes raisons de vous réunir ici.
— À moins que nous soyons des cousins éloignés, tente omas…
Le vieux marin nit son café et hoche la tête :
— Vous savez, Hubert a beaucoup vécu seul… Ou presque ! ajoute-t-il énigmatique, laissant planer un nouveau silence. D’ailleurs, c’est pour ça que le voilier lui convient si bien.
— Et qu’est-ce que c’est comme voilier ? demande omas qui a un peu navigué dans les superbes îles Gulf, entre l’île de Vancouver et le continent.
Le marin lui répond, er de son bateau :
— C’est un sloop de 40 pieds construit sur des plans Colin Archer. L’Archimède est un beau voilier très marin, facile à manœuvrer et refait à neuf.
norvégien Colin Archer à la n du omas hoche la tête en connaisseur ; les voiliers dessinés par l’ingénieur e Il a traversé quatre fois l’Atlantique. siècle sont à la fois esthétiques et sûrs
pour la haute mer.
— Ça fait combien, 40 pieds ? demande Louise.
— Un peu plus de 12 mètres, répond aussitôt omas, habitué à ces conversions comme tout bon Canadien.
— C’est plutôt petit, non ? demande Wendy.
— Euh, oui et non, répond Albert avec un sourire entendu en caressant sa belle barbe blanche. Quand vous êtes en mer, vous vivez dans un espace in ni et le bateau est un cocon. Mais au port, il devient un petit palais ottant. Avec L’Archimède, j’ai dormi à New York, à Miami ou à Venise ! Le vrai luxe.
— Vous avez longtemps vécu à bord ? demande-t-elle.
— Mais oui, chère Madame, c’est même ma maison ! En n… c’était, maintenant que le bateau est entre les mains d’Hubert. Et croyez-moi, il y a tout le confort à bord.
— Trop cool ! lance Zack. Vous vivez vraiment dans un voilier ?
— Mais oui, jeune homme. Quand on aime la mer, c’est pour toujours, tu sais. Et je suis marin dans l’âme.
— Mais alors, vous n’avez pas de maison ? demande Jo à son tour.
Albert se tortille à table, un peu gêné :
— Euh, pour l’instant non, mais c’est une situation temporaire. Dès que tous les papiers seront signés, Hubert pourra rester à bord, et moi j’irai rejoindre une amie.
— Mais en attendant, insiste Louise, vous dormez où ?
— À vrai dire, je n’en sais rien. Je pensais trouver Hubert ici et…
— Vous savez quoi ? lance Louise avec enthousiasme, nalement vous vous trouvez un peu dans la même situation que nous : vous attendez Hubert ! Alors moi je vous propose d’occuper une des chambres vides de la maison…
— Mais…
— S’il vous plaît, insiste omas, cela nous fait tellement plaisir à tous, vous pourrez nous parler de lui…
— Oui, excellente idée, conclut Wendy comme si elle était la maîtresse de maison. Il y a de la literie dans la chambre jaune, à gauche.
Albert secoue la tête, encore plus gêné, ne sachant que dire. Wendy l’accompagne vers cette chambre qu’il connaît bien, d’ailleurs, pendant que les autres bruissent de commentaires dans la cuisine :
— Quel homme incroyable…
— On sent qu’il a vécu beaucoup de choses…
— Je me demande s’il a passé le cap Horn…
— Avec lui, on va peut-être nir par savoir qui est ce fameux Hubert…
— On le fera boire un petit coup, ose omas, ça facilite les con dences…
— N’empêche, on dirait bien que la maison va être vendue, marmonne Louise… Mais nous, qu’est-ce qu’on vient faire là-dedans ?
Dès qu’Octavio rentre de la plage dans sa combi de surf saupoudrée de sable humide, les cheveux mouillés dans tous les sens, Louise, omas et Wendy le mettent au courant de la présence d’Albert dans la maison. Sans attendre qu’il se change, ils lui rapportent les informations glanées concernant Hubert : le projet immobilier, l’importante somme d’argent qu’il attend, le voilier qu’il vient d’acheter, sa volonté de vivre à bord, et peut-être même de partir seul au bout du monde…
Bérénice revient des courses et ce qu’elle entend la rend perplexe. Elle est contente d’avoir eu la chance de rencontrer cet Albert avant les autres. À la façon dont il la regarde, la jeune femme sent qu’un lien s’est tissé entre eux, comme s’ils se connaissaient d’un autre temps. Aussi se garde-t-elle d’intervenir dans leur conversation, et elle sort fumer une cigarette. La tête ailleurs, elle fait quelques pas autour de la maison, lorsqu’une fenêtre du rez-de-chaussée attire son attention ; c’est la chambre jaune où se trouve Albert.
Appuyée le long d’un pilier en bois, elle s’e orce de regarder à l’intérieur le plus discrètement possible. Bizarrement, le vieux marin se tient debout, immobile au milieu de la chambre. Au début, elle ne comprend pas ce qu’il fait là. Mais à force de scruter la pièce obscure, elle nit par remarquer qu’il bouge les lèvres : Albert est en train de parler ! Mais à qui ? La pièce est vide…
Tout en tirant une bou ée de tabac, Bérénice se décale de quelques centimètres pour voir le fond de la chambre et elle sursaute : un grand miroir est accroché au mur. Soudain, elle comprend : c’est le sortilège de Jacquotte ! Le vieux marin a dû être terrorisé en la voyant apparaître dans le miroir et le fantôme prend sans doute un malin plaisir à lui faire peur ! Dévorée par la curiosité, la jeune femme s’approche en cachette, le cœur battant. Accroupie sous la fenêtre, elle écoute les voix étou ées dans la chambre jaune. Jacquotte proteste d’une voix bizarrement uette :
— … et je n’aime pas tes insinuations, mon petit… Comment peux-tu imaginer une chose pareille ? C’est monstrueux !
— Mais… tu es monstrueuse, Jacquotte !
— Et toi, tu n’as pas le droit de me parler comme ça !
— Le droit ? demande Albert en ricanant, quel droit ? Tu ne peux pas toujours fuir tes responsabilités ! Tu dois assumer tes actes, même en étant un simple esprit ?
— Un simple esprit, moi ? Tu te fous de moi ? Tu oublies que je mène ta barque depuis des lustres, je t’ai fait acheter Le Doigt Mordu et je t’ai jeté dans les bras de Julie… et mille choses encore, jusqu’à ton chu voilier… Et tu oses parler de simple esprit ?
Toujours accroupie sous la fenêtre, Bérénice tremble d’émotion ; elle n’en croit pas ses oreilles et essaie de comprendre. Quel est le rôle d’Albert ? Qui est-il vraiment ? Depuis quand connaît-il Jacquotte ? Qui est cette Julie ?
— Ne me la fais pas à l’envers, s’il te plaît Jacquotte, je sais que c’est ta spécialité, mais nous parlions de Maïté…
— Ah, tu ne vas pas recommencer avec la vieille Cazaubon !
— Mais elle est aux urgences, bordel !
— Eh ben moi je suis morte ! Pas besoin d’en faire tout un foin…
— Arrête, Jacquotte, c’est pas drôle ! Lorsque j’ai vu Madame Cazaubon la semaine dernière, elle était en pleine forme.
— Eh oui, c’est comme ça, la vie, mon p’tit gars… Un jour tu vas bien, et le lendemain : tu es kaput !
— Avoue que tu ne la supportes plus ?
Dans le re et, Jacquotte hausse les épaules :
— Faut dire qu’elle n’est pas très marrante, ta Maïté… Avec elle, c’est la soupe à la grimace…
— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Tu aurais pu la…
Consterné, Albert ne nit même pas sa phrase. Jacquotte se retient de ne pas exploser de rage :
— Mais j’y suis pour rien, moi, nom d’un chien, si la vieille s’est embrouillée dans ses potions !
— Tu triomphes toujours, hein, Jacquotte ? Tu ne peux pas t’en empêcher, il faut toujours que tu gagnes la bataille. Mais un jour, il ne restera plus personne autour de toi ! Personne. Et tu seras seule pour l’éternité…
— Laisse-moi, Hubert, tu me fatigues !
— Toi ? Fatiguée ? Tu ne sais même pas ce que c’est !
— Tu me traites comme une criminelle…
— Tu as du sang sur les mains, Jacquotte.
La voix de Jacquotte monte d’un cran, vibrante de colère :
— Et toi, tu te retrouves avec ton pactole ! Tout ce que j’ai fait, c’est pour te protéger. La mère Cazaubon va s’en tirer, ne t’inquiète pas. Mais gure-toi qu’elle s’apprêtait à commettre la plus grosse bourde de sa vie, quelque chose qui t’aurait fait beaucoup de mal…
E arée par ce qu’elle entend, Bérénice recule et s’éloigne pour ne pas se faire repérer. A-t-elle bien entendu ? Jacquotte a-t-elle appelé Albert par le prénom Hubert ? Lorsqu’elle rentre dans la maison, le vieux marin sort de la chambre jaune. Ils se regardent d’un air de connivence, comme s’il savait qu’elle a tout entendu.
Dans la cuisine, Albert explique qu’il va aller voir ce qu’il y a comme poissons au port pour participer au déjeuner. À la surprise générale, Bérénice lui propose de l’accompagner pour qu’il lui fasse découvrir les espèces locales. D’abord surpris, Albert s’empresse d’accepter et, sans plus attendre, tous deux sortent comme de vieux amis allant faire leurs emplettes ensemble. Jo les regarde et adresse un clin d’œil à l’assemblée :
— C’est pas possible, Bérénice a un crush ! sou e le jeune homme émoustillé.
Pris de court, les autres se regardent, se demandant quelle mouche a piqué la jeune femme.
Un peu plus bas, sur le chemin pentu qui descend de la propriété, Albert ne dit rien ; tous deux marchent côte à côte dans l’ombre des pins, unis par une étrange complicité. L’homme avance d’un pas guilleret en jetant des petits coups d’œil amusés vers Bérénice. Une fois dans la rue, ils rejoignent le quai Georges-Pompidou qui longe le port avec ses centaines de bateaux amarrés aux pontons. Certains ne bougent jamais, d’autres ont souvent a ronté les déferlantes de la passe, chacun ayant sa propre histoire… Alors qu’ils cheminent en silence, Bérénice décide de franchir le pas. Elle se tourne vers lui et demande :
— Hubert ?
Il éclate de rire :
— Toi, t’es fortiche ! Dès que je t’ai vue, j’ai su que tu faisais partie de l’histoire…
— Mais de quelle histoire ?
— L’histoire de Jacquotte, bien sûr ! Regarde-toi, la ressemblance est sidérante sur tous les plans.
— Jacquotte ?
— Oui, je sais que vous vous êtes parlé toutes les deux. Tu n’es pas ici par hasard, Bérénice. La preuve, tu sais déjà que je suis Hubert…
— Oui, mais je ne sais pas vraiment qui vous êtes ?
— Jacquotte ne t’a donc pas dit de mal de moi ?
Bérénice sourit, tout en regardant un cormoran plonger dans les eaux du port, avant d’en ressortir avec un petit poisson frétillant dans le bec.
— C’est elle qui mène la danse depuis le début, ajoute Hubert, énigmatique.
— Mais vous vous êtes rencontrés comment ? demande Bérénice.
— Ah, la grande question ! s’exclame Hubert. Tu es la première à me demander ça ! Et tu lui ressembles tellement… Mais au fond je la connais, si elle t’a parlé, ça veut dire qu’elle a con ance en toi.
Il s’arrête, sérieux, comme pour marquer ce qu’il va dire :
— Tu dois comprendre que Jacquotte est à la fois très forte et fragile. Bérénice, sache que si jamais tu venais à rompre le secret de son existence, cela pourrait entraîner de graves conséquences pour elle et pour nous…
Bérénice hoche la tête, consciente du privilège qui lui est octroyé. Hubert laisse otter un silence. Près d’eux, un beau Targa 30 rouge et blanc, une vedette robuste à la mer, se dirige vers le Boucarot et la passe avec des plaisanciers et des cannes à pêche à son bord. Hubert commence à dérouler l’histoire, tout en longeant le quai qui mène au marché aux poissons :
— C’était une autre époque… Je commençais juste à travailler dans les sémaphores, je rêvais d’aventures et de traversées, j’avais l’impression d’avoir le monde à mes pieds… J’étais tellement naïf !
— Pourquoi dites-vous ça ?
— Parce que je croyais au père Noël, ma petite ! Je pensais pouvoir vivre plusieurs vies. Je voulais tout à la fois être marin au long cours, voir du pays, faire mon métier de marinier sémaphoriste, connaître l’amour, peindre des tableaux… J’étais pire que naïf : aveugle ! Pendant quelques années, j’ai mené une vie décousue au gré de mes a ectations ; je tombais amoureux ici et je déménageais là, et ainsi de suite. Une vie de militaire sans attaches. Au bout du compte, on ne sait plus qui l’on est, lorsqu’on perd ses racines. Et puis un beau jour…
Il reste muet, au point que Bérénice nit par répéter :
— Et puis un beau jour ?…
— Un jour, reprend Hubert, je me suis laissé prendre dans les mailles de son
let comme un bleu ! J’aurais mieux fait d’écouter mes camarades de
beuveries… Combien de fois, dans les bistrots de la côte, ai-je entendu des ivrognes évoquer La Dame Rouge, une belle créature qui sort de temps en temps des profondeurs du Gouf pour torturer les marins.
— La Dame Rouge ? demande Bérénice intriguée. Pas une Dame Blanche comme à Versailles ?
— Non, non, rouge comme toi, Bérénice. Flamboyante et brillantissime, Jacquotte est aussi virevoltante qu’une danseuse étoile et plus maline que le plus malin des renards. Rousse et redoutable.
— Ça ne me dit pas comment vous vous êtes rencontrés ? l’interrompt-elle pour le garder sur la bonne piste.
— J’aime ton impatience et ta ténacité, jeune lle ! Mais pour l’instant, allons d’abord voir si la pêche du jour a été bonne…
En e et, les voilà au marché, mais vu la faible a uence, Hubert comprend qu’avec la tempête, les bateaux n’ont pas pu sortir. Les étals sont presque vides. Dans un petit coin, bien alignés sur un lit de glace, juste quelques poissons tigrés d’une vingtaine de centimètres, que Bérénice ne reconnaît pas. Hubert sourit en les désignant :
— Tu vois, Bérénice, ça, c’est l’un de mes préférés ! Et peu de gens le mangent.
— Dommage, dit-elle en haussant les épaules à la façon d’une petite lle.
— En lets, continue Hubert, passés dans la farine et à la poêle, c’est un délice ! Sa chair goûte un peu comme la sole, et un peu comme du crabe…
— Whaou, ça fait trop envie ! répond Bérénice. Et comment s’appellent-ils, ces fameux poissons ?
— Mais tu vois bien que ce sont des vives !
— Oh la vache ! Horri ée, Bérénice recule d’un pas comme si elles étaient encore vivantes. Des vives ! Sales bêtes !
Sa réaction excessive fait rire Hubert :
— Ce ne sont ni des vaches, ni des sales bêtes ! Elles n’aiment pas trop qu’on leur marche dessus, c’est tout !
— Oui, eh ben moi, l’année dernière, je me suis fait bien piquer ! proteste Bérénice.
— Mais tu faisais quoi ?
— Je m’amusais à sauter dans les vagues, à la plage du Prévent, quand je suis retombée pile sur une vive, de tout mon poids…
— La pauvre ! Tu l’as peut-être écrasée… Le meilleur moyen de te réconcilier avec les vives, ce serait d’en manger !
— Ah ça non ! Jamais ! J’ai eu trop mal, j’ai crié comme une langouste ! Je l’ai senti pendant des mois…
— C’est parce que tu n’as pas plongé assez vite ton pied dans de l’eau très chaude. La chaleur neutralise le venin.
— Oui, oui, je sais, il y a bien un surfeur qui a proposé de me faire pipi sur le pied, mais j’ai préféré demander une casserole d’eau chaude au Spot, la sandwicherie du coin !
Tous deux se mettent à rire et Bérénice désigne l’étal :
— Je n’en mangerai pas ! Pour rien au monde ! Par contre, je sais où acheter de la bonne viande. Vous aimez la blonde d’Aquitaine ?
— Je préfère les rousses, lâche Hubert sans ré échir.
Bérénice lui touche le coude pour faire demi-tour :
— Venez, on va sur Hossegor, il su t de contourner le port, ça nous fera marcher un peu.
Une légère bruine otte dans l’air, mais ça ne les dérange pas, tant c’est un bonheur de marcher en bonne compagnie le long des quais. Près du pont Bonamour ils observent, amusés, des goélands parfaitement alignés sur une langue de sable, qui semblent attendre que leur minuscule royaume soit englouti par la marée montante. Tout en marchant sans se soucier du crachin, Hubert se tourne vers elle :
— Et toi, jeune lle, quel est ton rêve ?
— Mon rêve à moi ? Oh, c’est assez simple, je rêve de cinéma depuis que je suis toute petite. Je vois des lms, j’en imagine, j’en revois, je ne me balade jamais sans ma caméra, je lis sur le cinéma et je prends des cours pour devenir réalisatrice…
— Ça, c’est génial. Je te comprends. Et en ce moment, tu travailles sur quoi ?
— Vous connaissez Rufus Andersen ?
Hubert fronce les sourcils et ré échit :
— Ça me dit quelque chose… Hmm… Il a eu un lm oscarisé je crois, La Treizième oreille , c’est ça ?
Trop heureuse qu’il connaisse Rufus, Bérénice lui explique ce qui s’est passé : la sélection parmi plus de 250 candidats, le stage de ses rêves, puis l’annonce que la famille devait partir d’urgence à Capbreton, ce moment horrible où elle a cru que son stage serait annulé… Et puis ce coup de vent si violent, la brouillarta, et elle qui lme des visages, des paysages, des situations, et Rufus qui l’encourage au téléphone, qui la complimente sur ses productions !
— Tu vois, répond Hubert, encore un cas où l’adversité sert de turbo ! Ce que tu vas faire maintenant est bien plus fort et créatif que si tu étais restée à Paris pour ton stage.
— Oui, oui sans doute… Mais mes parents ne comprennent pas bien, de toute façon.
— Ils comprendront, crois-moi. Le talent ne passe pas inaperçu.
Bérénice reçoit le compliment avec gratitude :
— Et vous, Hubert, c’est quoi votre rêve ?
— Tu sais, au l du temps, nos rêves se modi ent. Aujourd’hui, pour moi, c’est un bateau, l’Océan, et beaucoup d’amour…
Émue, Bérénice ne sait plus que répondre, ils regardent les voiliers, vedettes, amarrés aux pontons, puis la forêt de mâts qui se balancent. La jeune lle nit par demander :
— Bon… Alors, vous allez me dire comment vous avez rencontré Jacquotte ? Je veux connaître la suite de notre secret, Hubert !
— Oui. Tu le mérites bien. Mais, tu sais, je n’ai jamais raconté ça à personne… Alors voilà, écoute : c’était un matin de septembre, je venais d’acheter un petit canot à moteur pour aller pêcher devant Capbreton, et j’ai pro té d’un temps calme pour l’essayer. Mais un épais brouillard est tombé du ciel, et je me suis retrouvé dans de la purée de pois. Je voyais à peine le bout du bateau et voilà que mon moteur ambant neuf tombe en panne… La pire situation qui soit : pas de visibilité, pas de propulsion ni de communication et j’entendais le bruit des vagues qui explosent sur une plage. Je savais que je me trouvais au-dessus de la tête du Gouf et que certaines vagues puissantes pouvaient m’écrabouiller…
Tout en devisant, ils parviennent au pont du Bouret qui relie Capbreton à Hossegor. Bérénice s’accoude à la rambarde pour lmer le ux de cette rivière qui trouve sa source dans les barthes. Sous le pont, les rochers sont tapissés d’huîtres, qui apprécient ces milieux saumâtres où les eaux douces et salées se mêlent. La jeune femme attend qu’Hubert continue de raconter son récit, mais son regard semble perdu dans le lointain, alors elle le relance :
— Et après ? Que s’est-il passé ?
Hubert reprend, comme s’il n’y avait pas eu d’interruption :
— C’est à ce moment-là qu’il s’est passé quelque chose… Quand je me suis penché sur le moteur, j’ai vu que l’hélice était engagée dans un let ! On aurait dit un paquet de spaghettis solidi és. Le genre de perruque très di cile à désengager. Je n’avais sur moi qu’un couteau de pêche, et je pense qu’il m’aurait fallu une bonne heure ou plus, pour couper tout ça. Le brouillard était épais et le bateau dérivait vers la côte. Je me demandais si ma dernière heure arrivait… À force de regarder l’hélice, j’ai eu une vision : ce n’étaient plus des mailles de
let qui étaient emberli cotées autour des pales, mais une longue chevelure de
femme ! De magni ques cheveux d’un roux amboyant, une amme sous l’eau. Et derrière ces cheveux, j’ai vu un visage inoubliable, des yeux lumineux, une femme qui dansait dans les ots… Elle dansait tant et si bien qu’en quelques ondulations et arabesques, le moteur était à nouveau libre…
— Alors c’était la Dame Rouge ? demande Bérénice.
Ils reprennent leur marche vers Hossegor, et Hubert répond :
— Oui, exactement ! La fameuse Dame Rouge dont on parlait dans les tavernes ! Elle se tenait là, telle une sirène, sa tête sortant de l’eau près du bateau, nimbée dans la brume, et elle me regardait xement. Tu aurais vu ce regard, Bérénice… Il venait du tréfonds des mers, du fond du Gouf… Elle m’a donné envie de pleurer. Là, elle m’a dit : « Toi, mon p’tit gars, tu l’as, ce truc… Tu me plais, tu sais… T’en as pas ni avec moi, crois-en la vieille Jacquotte… » Et toute l’histoire a commencé comme ça. À partir de là, c’est vrai qu’elle ne m’a plus beaucoup lâché…
Bérénice se demande ce qu’il veut dire par là, mais ils arrivent à Hossegor devant la petite boucherie artisanale qu’elle a ectionne, allée des Pins Tranquilles. Hubert discute avec le charmant jeune couple qui leur vend la viande, il apprend qu’une boucherie existait ici même dans les années 1930, tenue par un autre couple dont le nom était l’enseigne de la boucherie : Benoît et Valentine . Finalement ils repartent de là en ayant acheté trois kilos de joue de bœuf, que Bérénice s’est engagée à cuisiner pour le dîner. Une fois sur le chemin du retour, la jeune femme, qui ne perd pas le nord, demande à Hubert :
À
— À partir de là, elle ne vous a vraiment plus lâché ?
Les yeux dans le vague, il reprend le l de son récit :
— On disait de Jacquotte qu’elle était une dévoreuse de marins rôdant autour des bateaux au mouillage. Plus d’un s’est retrouvé pris dans ses lets, sa toile d’araignée… Mais entre elle et moi, c’était di érent. D’emblée, quelque chose s’est noué. Nous avons vécu les folies de l’amour et elle m’a fait comprendre que j’étais le premier à lui procurer de tels sentiments depuis des siècles… J’avais un certain succès à l’époque, et je plaisais aux femmes avec ma belle petite gueule de marin buriné. Mais au contact de Jacquotte, je suis passé dans une autre dimension. Elle m’a emmené dans des contrées inconnues, si belles et lumineuses que tout retour en arrière semble impossible. Un matin, après une nuit endiablée, je lui ai demandé ce que je pourrais lui o rir pour la rendre vraiment heureuse. Elle m’a répondu : « Une maison. »
Hubert marche quelques pas sans rien dire, laissant planer un nouveau silence. Il scrute la jeune femme avec a ection et reprend :
— Tu comprends, Bérénice, Jacquotte est une âme errante… C’est compliqué d’être aussi puissante et immatérielle que le vent. Après tout ce temps, elle a ressenti le besoin de rompre sa solitude, elle a eu envie de s’ancrer pour ne plus se perdre. C’est elle qui a déniché Le Doigt Mordu, et qui a rendu son achat possible. Pour ça, je peux te garantir qu’elle sait y faire, la Jacquotte ! En deux coups de perlimpinpin, elle a réglé tous les problèmes. Et voilà comment tout a commencé. Le Doigt Mordu devait représenter une libération, mais au l des années, c’est devenu une prison, pour elle comme pour moi…
Alors qu’ils longent le chantier naval, Bérénice demande :
— Mais nous alors, qu’est-ce qu’on vient faire là-dedans ?
— Ah ! Ça, je pense que c’est du Jacquotte tout craché ! Une de ses manigances un peu tordues. Elle aime débouler comme un chien dans un jeu de quilles. Ça l’amuse de manipuler les destinées, à la façon d’un joueur qui téléguide ses avatars. Elle a dû tout organiser derrière mon dos, elle a pro té de mon absence pour créer une situation impossible qui me pousse dans mes retranchements, et maintenant je ne sais plus quoi faire. Mais il faut se mé er, Jacquotte peut aussi se révéler dangereuse…
En frissonnant, Bérénice repense à ce qu’elle croit avoir entendu alors qu’elle était accroupie sous la fenêtre de la chambre jaune. Il était question de Madame Cazaubon. Elle s’arrête tout net sur le quai pour le regarder dans les yeux :
— Hubert, et si vous me disiez tout ?
Pendant qu’Hubert et Bérénice font plus ample connaissance en marchant autour du port, Octavio, Louise et omas sont partis enquêter sur ce fameux Hubert Delage et cette histoire de maison. omas est allé au cadastre, Octavio va essayer d’en savoir plus sur Madame Cazaubon par le voisinage, tandis que Louise s’est proposée pour aller à la mairie fouiller dans les registres. En bonne Canadienne, Wendy a choisi de rester sur place pour tenir le fort, comme elle dit, et elle prépare le déjeuner avec l’aide des garçons. Un peu avant midi, tout ce beau monde se retrouve autour de la cuisine dans une e ervescence inhabituelle, chacun ayant glané des informations de son côté…
Pour ce qui est d’Hubert et de Bérénice, le pacte est évident entre eux, car tout s’est déroulé sous le sceau du secret et Hubert sait qu’il peut compter sur elle ; cette jeune femme ressemble terriblement à Jacquotte. De retour à la maison, il doit redevenir Albert aux yeux de tous, le marin, le vieux copain qui vend son voilier à Hubert ; et Bérénice doit jouer le jeu. Mais tous deux sont tellement bouleversés qu’Hubert a décidé d’acheter deux bouteilles de champagne : « Ça nous servira à masquer nos émotions ! » lui a-t-il expliqué, complice.
Dans la cuisine, omas dépasse tout le monde d’une tête ; il semble plein d’énergie.
— Je n’ai pas pu voir le cadastre, car il faut prendre rendez-vous, mais j’ai parlé aux uns et aux autres et ça con rme qu’il y a un gros projet immobilier qui plane sur cette maison et sur le terrain… Ça représente des millions d’euros. Il semble aussi qu’il y a de fortes oppositions, mais dès qu’on parle politique, toutes les portes se ferment… Quant à la maison, elle date des années 1950 et a été conçue par un musicien connu comme excentrique ! Il semblerait qu’Hubert Delage l’ait acquise en 1978. Une date facile à retenir, c’est l’année de ma naissance !
Lorsque omas se tait, Hubert propose d’ouvrir le champagne, qu’il a acheté frais. Sans attendre de réponse, il fait sauter le bouchon a n de précipiter les événements et d’éviter une discussion sur le projet immobilier. Wendy s’empresse de sortir des coupes de l’armoire et bientôt la potion ambrée et pétillante coule. L’on trinque à la santé de tous, des deux familles, à la santé d’Albert, mais aussi d’Hubert, en souhaitant qu’il revienne très vite…
— Moi, je suis allé voir les voisins de Madame Cazaubon, commence Octavio qui se prend pour Columbo, eh bien laissez-moi vous dire que cette dame est proche de notre ami Hubert. Et cela depuis des années. Qu’est-ce que vous en pensez, Albert ?
Pris au dépourvu, Hubert s’éclaircit la voix, s’e orçant de redevenir Albert :
— Oui, oui, bien sûr, Madame Cazaubon s’occupait de la maison, surtout lorsque j’… lorsqu’Hubert était muté loin de chez lui. Elle s’occupait de tout ; le ménage, le courrier…
Toujours ga euse, Wendy pose la question bête :
— Mais, euh… Hubert n’a jamais eu de femme ?
Albert paraît très ennuyé pour répondre. Il toussote :
— Heu… Vous savez, Hubert et les femmes, c’est un peu compliqué… Et puis ce ne sont pas mes oignons…
Après un silence gêné, Octavio demande à la ronde :
— Pendant que j’étais parti surfer, je crois que vous avez eu la visite du ls Cazaubon, Matéo, qui cherchait son chat …
— Mateu, corrige Albert un peu vite.
Sans tenir compte de la remarque, Octavio se rapproche de la table comme pour livrer une con dence à voix basse.
— J’ai eu un coup de bol : devant la maison fermée de Madame Cazaubon, je suis tombé sur Lisa, une petite brune qui travaille à la Poste. Elle m’a reconnu, depuis le temps qu’on vient en vacances à Capbreton… Eh bien, elle m’a laissé entendre que Madame Cazaubon possède bien plus d’argent qu’on ne pourrait le croire.
On aurait entendu voler une mouche dans la cuisine, tant l’attention de l’assemblée est suspendue aux lèvres d’Octavio. D’ailleurs celui-ci n’a pas ni son rapport :
— Lisa m’a dit aussi qu’il y aurait des rumeurs dans la famille, et qu’ils trouvent son intoxication un peu bizarre… Apparemment, Maïté avait la tête bien posée sur les épaules et n’était pas du genre à mélanger ses prises de médicaments.
— Ah, les histoires de famille… sou e Louise, un peu agacée par l’attitude de son mari, qui se croit dans un télé lm policier.
— Et toi, Louise, reprend aimablement omas, qu’est-ce que tu as appris ?
— Je suis tombée sur une secrétaire de mairie compréhensive… J’ai trouvé divers papiers concernant Hubert Delage, dit Louise en se tournant vers le vieux marin. Je suis un peu gênée de parler de cela devant vous, Albert, qui êtes si proche de lui…
Au comble de la gêne, le vieux marin bredouille :
— Ah… euh… oui. Non… mais pas du tout, c’est normal. Il vous a convoqués ici et personne ne sait où il est…
Pour lui venir en aide, Bérénice intervient et se tourne vers sa mère :
— Tu as appris quoi d’autre sur lui, maman ?
— Le maître de poste Delage a été o cier dans les sémaphores sur le littoral Manche-Atlantique, et pendant une longue période, il a déménagé tous les trois ans ; Dieppe, Brest, la pointe de Grave, Messanges, Socoa…
Bérénice est sidérée par ce qui est en train de se dérouler en présence d’Hubert. Bien qu’il soit tout proche, elle ne l’entend pas respirer et il semble aussi immobile qu’une statue, tout en écoutant Louise :
— On dirait que les gens le trouvent plutôt sympa dans l’ensemble, mais ils le voient comme un loup solitaire, un nostalgique. Et puis visiblement, beaucoup d’entre eux se demandent avec quel argent il a pu acheter une maison pareille…
— Il n’y a que ça qui intéresse les gens ! lance Bérénice avec un certain mépris. Le fric ! C’est à vomir…
En réalité, elle est a reusement embarrassée pour le vieil homme qui se voit décortiqué en public. C’est à ce moment que Louise se tourne vers Albert et lui demande, tout de go :
— Et vous Albert, comment décririez-vous votre ami Hubert ?
— Moi ? Euh, vous savez, on a passé de longues périodes sans se voir…
— Mais quand vous faisiez du voilier tous les deux, reprend Louise, vous avez eu le temps de discuter ?
— Oui, oui, bien sûr. Mais nous parlions de tout et de rien… Hubert adore l’Océan, vous savez. C’était notre grand sujet de conversation…
— Vous connaissiez un peu ses amies, ou ses compagnes ? insiste Louise lourdement.
Plus que jamais mal à l’aise, Hubert se tortille sur sa chaise avant de répondre :
— Euh… Encore une fois, Hubert est plutôt secret, vous savez. Cette maison, c’est son vaisseau amiral. Je ne suis pas souvent venu ici. Il préférait passer du temps avec moi à bord de L’Archimède…
À ce moment, on sonne à la porte. Tous se regardent, étonnés :
— On n’attend personne… dit Louise en maîtresse de maison.
Une silhouette un peu ronde apparaît derrière une fenêtre du rez-de-chaussée. Cela crée un remue-ménage dans la cuisine. Octavio va ouvrir et l’on découvre un homme corpulent, un peu à l’étroit dans son costume, portant avec lui une mallette et un ordinateur. Le parfum de son eau de toilette le précède. Il s’exprime avec beaucoup d’allant et d’enthousiasme :
— Bonjour Messieurs-Dames… J’ai cru comprendre qu’il y avait comme une réunion de famille chez Monsieur Delage… Je me présente : je suis Gérard Bouriol, le directeur de la société immobilière qui négocie actuellement avec Monsieur Delage…
Tous se regardent, interloqués, et Bérénice remarque qu’Hubert a disparu. Voyant qu’il a capté leur attention, le promoteur s’approche de la table de la cuisine et y pose son ordinateur qu’il ouvre èrement. Pendant que le logo de la société emplit l’écran comme dans un lm d’Hollywood, Bérénice, dégoûtée, remarque ses cheveux noirs et gras, ainsi que les pellicules qui saupoudrent ses épaules. Tous les regards sont tournés vers l’écran, où apparaît une vue aérienne en 3D du pâté de maisons, incluant le terrain et la propriété de Madame Cazaubon. Trop sûr de lui, l’homme commente èrement les images qui détaillent le projet prévu sur la butte boisée, avec des appartements, des terrasses, des piscines… Gérard Bouriol pose son gros doigt boudiné sur l’écran :
— Et là, je vous parle d’une grosse opération qui sera pro table, très pro table même, et cela pour tout le monde ! C’est du très haut standing, du high-tech dans le plus pur style basco-landais, avec du solaire et plein de gadgets écolos pour l’eau, le chau age, etc. Le tout à quelques mètres de la plage… Les demandes se bousculent déjà ! Elle est pas belle la vie ? demande-t-il avec un sourire benêt, tel un bonimenteur qui achève son speech.
Une voix s’élève. C’est omas, qui connaît bien le monde de l’immobilier :
— Et Monsieur Delage, il en pense quoi, de tout ça ?
Gérard Bouriol sourit comme s’il attendait la question :
— Justement ! Monsieur Hubert Delage est très favorable au projet, il vous le dira lui-même. Je crois qu’il a envie de tourner une page et je le comprends… C’est pourquoi il a signé les premiers papiers. Et puis, c’est vrai qu’il n’est plus tout jeune, sou e-t-il d’un air entendu. Bref, c’est l’intérêt de tous de transformer ce lieu un peu laissé à l’abandon en un petit paradis digne de la Riviera landaise, n’est-ce pas ?
Il les regarde un à un avec attention :
— Vous devez tous être parents, je suppose…
— Forcément ! répond Louise pour tout le monde, sans ré échir.
Bérénice grimace ; l’homme semble tellement imbu de sa personne que c’en est écœurant. Mais de toute évidence, les adultes boivent ses paroles et les millions d’euros se mettent à tournoyer dans leurs esprits comme autant d’étoiles.
— Demandez à Mateu Cazaubon, continue le promoteur, c’est lui qui m’a contacté l’an dernier pour la maison de sa mère et leur terrain. Nous avons passé un accord qui les satisfait pleinement tous les deux. En n… Madame Cazaubon est, elle aussi, tout à fait favorable au projet, en espérant qu’elle se remette bien vite… Elle a même signé tous les papiers… C’est elle qui m’a présenté à Monsieur Delage, puisque leurs terrains sont mitoyens.
Bérénice bouillonne intérieurement, car elle commence à saisir les dessous de l’histoire… Jusqu’à Madame Cazaubon allant convaincre Hubert de vendre la maison. Mais la vérité est ippante : si jamais cette maison venait à être détruite, Jacquotte disparaîtrait à tout jamais dans les décombres, elle ne serait plus rien, pas même de la poussière, alors qu’elle est une très grande dame pirate qui porte en elle des siècles d’Histoire…
Lorsque le détestable semeur de trouble repart avec son projet sous le bras, en ayant laissé sa carte aux uns et aux autres, tous se mettent à jaser en même temps. La perspective de grosses sommes d’argent les enivre. Chacun y va de son avis, mais tous ne parlent que d’argent. Évidemment, ils ne connaissent pas Jacquotte, sauf Zack qui ne dira rien. Ils ne savent pas non plus que le dénommé Albert n’est autre que le fameux Hubert qu’ils cherchent un peu partout. Ils ne peuvent pas comprendre les véritables enjeux de ce projet calamiteux. Bérénice est soudain inquiète. Elle se demande où a bien pu passer Hubert ? Pro tant de l’excitation générale, elle va jusqu’à la porte de la chambre jaune et l’entrouvre sans frapper. La pièce vide est plongée dans l’obscurité. La jeune femme songe qu’elle devrait contacter Jacquotte de toute urgence. Elle seule saura quoi faire pour éviter ce désastre annoncé.
Bérénice monte dans sa chambre et commence par allumer sa caméra au cas où Jacquotte apparaîtrait à nouveau sur l’écran de contrôle, mais rien ne se passe. Puis elle se plante devant le miroir, et prend le temps de perdre ses yeux dans son propre re et, comme si cela su sait à la faire apparaître, tel un phénomène de foire… Désemparée, elle nit par s’adresser au miroir :
— Jacquotte ! Jacquotte, allez, sois sympa ! Parle-moi ! Je veux t’aider ! Ils perdent la tête avec leurs millions. Et en plus, ils ne savent même pas que tu existes ! Jacquotte ? T’es où, bordel ?
Face au silence, Bérénice décide de se rendre dans la pièce du haut pour espérer la trouver. Depuis le palier, elle entend les adultes qui palabrent encore à propos des promesses du promoteur et de ce que ça pourrait signi er pour eux… Une fois de plus, la jeune femme constate avec tristesse qu’en ce bas monde, tout peut s’acheter. Elle se fau le jusqu’au panneau de bois qui coulisse, puis, le cœur battant, elle se retrouve dans l’étroit escalier. Lorsqu’elle ouvre le rideau de velours rouge, elle est essou ée. Dès qu’elle pénètre dans la pièce, Bérénice sent que le lieu est abandonné, comme si personne n’était venu ici depuis longtemps. Par acquit de conscience, elle fouine un peu partout, jusque dans l’alcôve, mais l’endroit sent l’absence à plein nez.
Comme si la visite du promoteur leur portait malheur, le reste de la journée s’avère désastreux. Wendy a laissé brûler son crumble aux pommes, Albert leur a faussé compagnie, prétextant des a aires à régler en ville. Il s’est esquivé si vite que Bérénice n’a pas eu l’occasion de lui parler. Jo ne se sent pas bien, et Zack boude dans son coin pendant que la jeune femme s’échine à chercher Jacquotte dans la maison. Le reste de la maisonnée ronchonne et rouspète, tant la situation demeure incertaine.
Dehors, la chaleur monte et la mer est si calme qu’on n’entend plus ni les vagues ni le ressac. Dépitée, Bérénice monte s’enfermer dans sa chambre encore fraîche. Au bout d’un moment, prise d’une inspiration, elle s’installe sur le lit pour regarder de plus près le cahier d’Hubert, écrit à la main et plein de dessins, portraits, esquisses, aquarelles… On y voit Jacquotte dans sa vie d’avant, lle d’un riche capitaine de frégate, enlevée en pleine mer par un pirate aux yeux caverneux, Irwin, qui voulait en faire sa femme… Puis on la voit aussi nageant dans une mer de sang aux côtés d’une baleine… D’autres textes et illustrations évoquent les rencontres entre Hubert et Jacquotte ces dernières années dans la maison.
Telle une enfant fascinée par un livre, Bérénice suit l’écriture et les dessins d’Hubert du bout des doigts, pour mieux en apprécier la qualité. Elle perd son regard dans un portrait de Jacquotte en femme pirate, avec ses extraordinaires cheveux rouges, ses yeux verts et son chapeau tête de mort. Quelle femme extraordinaire , songe-t-elle. Dire que je lui ressemble… Sur plusieurs pages, Hubert décrit ses voyages, ses di érents postes dans les sémaphores, il raconte les bons moments avec Jacquotte, lorsqu’elle l’accueillait après une longue absence et qu’ils festoyaient en amoureux. Elle était devenue l’âme de cette demeure. Quant au côté matériel, il incombait à Maïté Cazaubon, qui faisait vivre les lieux et servait parfois de con dente à Hubert. Convaincue qu’elle jouait double jeu, Jacquotte s’en mé ait comme de la peste. Et le présent semble lui donner raison…
Bérénice lit attentivement certains passages où Hubert évoque ses embrouilles avec Jacquotte, capable de colères mémorables. Il mentionne que, lorsqu’elle est vraiment fâchée, elle remonte la rivière jusque dans les barthes, du côté de Soorts, où elle trouve refuge chez sa grande amie, qu’elle nomme La Nèhe… Hubert l’a aperçue et la décrit comme une naïade aux cheveux fauves. Elle vit dans les eaux douces, au pied d’un chêne centenaire et, d’après lui, elle n’est pas très fréquentable, mais les deux femmes s’adorent… À la fois douce et impitoyable, La Nèhe aurait cependant deux visages. En pleine page de son cahier, Hubert a dèlement reproduit une gravure ancienne nommée La Naïade des eaux rousses, où l’on voit La Nèhe, cette belle femme aux longs cheveux, jeter des bébés vivants dans une fontaine d’eau bouillante.
À côté de ce sinistre dessin, Hubert s’est amusé à esquisser une carte de l’endroit où elle vit : on reconnaît le port de Capbreton et le Bouret, la rivière menant aux barthes. Arrivé à un petit pont en bois dans les roseaux, il a tracé en pointillé un sentier à suivre entre marais et chenaux, pour parvenir jusqu’à un arbre soigneusement représenté, un gros chêne remarquable, enchâssé dans la végétation.
Après avoir observé la carte, Bérénice est convaincue que Jacquotte se trouve là-bas. Mais le temps presse ; les sommes en jeu sont considérables, donc tout peut basculer. Ce Monsieur Bouriol serait bien chu de faire signer tout le monde en leur agitant de gros chèques sous le nez. Aussi Bérénice décide-t-elle de prendre les choses en main. En observant la carte dessinée par Hubert, elle vient d’avoir une idée lumineuse. Mais pour la réaliser, elle a besoin des deux frangins…
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