Le Doigt Mordu

Hugo Verlomme · Chapitre 3 sur 12

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Le Doigt Mordu

3 - Brouillarta

3

BROUILLARTA

 

Au Doigt Mordu, la chaleur, soudaine et écrasante, a calmé les ardeurs des uns et des autres ; le salon en désordre ressemble à une salle d’attente étou ante. La soirée se déroule au ralenti et le temps semble suspendu, tant l’atmosphère est oppressante. Bérénice se demande combien de temps les amis de son père vont rester là. Cette maison, qui lui semblait si grande à son arrivée, lui paraît désormais exiguë.

À la tombée de la nuit, la chaleur cède la place à une pluie lourde et grasse aussi assourdissante qu’une rafale de mitraillette. En quelques minutes, la belle soirée estivale ressemble à une mousson tropicale. Tout le monde s’active en désordre et les deux Californiennes se rhabillent en poussant des cris de gamines e arouchées. La pluie est si forte qu’il n’est pas question de sortir. Chacun se réfugie ici ou là et les visiteurs s’installent sur des canapés ou des fauteuils en attendant le retour à la normale.

Après toutes ces émotions, la maisonnée s’endort sous des trombes d’eau, si bien que deux heures plus tard, personne n’entend le bruit des portes qui s’ouvrent et se ferment dans l’aile de la maison restée fermée. Madame Cazaubon a accompli sa mission, les deux familles se trouvent réunies. Jacquotte doit être contente…

Mais Jacquotte n’est jamais contente, bien au contraire, et l’envie lui vient de se manifester. Elle sait qu’elle ne devrait pas, mais elle adore les mauvaises blagues… Au petit matin, Octavio s’isole dans la salle de bains pour faire sa toilette. Il est tellement embrumé qu’il ne remarque rien. Le miroir lui renvoie l’image d’un homme mal réveillé, les cheveux en bataille et la barbe naissante. En se brossant les dents, il se demande ce que leur réserve la journée. Il faudra bien que cette Madame Cazaubon leur explique pourquoi ils sont là. Ou bien que le mystérieux mandataire se fasse connaître. Octavio se sent déjà un peu chez lui dans cette incroyable maison qui doit valoir une fortune avec sa situation prédominante proche de l’Océan et son terrain boisé. Un véritable rêve !

— Oui, eh bien ne rêve pas trop ! murmure une voix de femme toute proche.

E aré, Octavio fait un bond, prenant conscience qu’il y a quelqu’un derrière le rideau de la baignoire, d’où s’échappent des volutes de vapeur. La main tremblante, il écarte le rideau en plastique et ce qu’il découvre le sidère : une femme nue est allongée là, nonchalante, dans un bain d’eau très chaude. Ses cheveux sont d’un roux amboyant, elle a un corps magni que, bien charpenté, des seins altiers, des hanches bien dessinées, elle porte aussi une cicatrice sur l’épaule et une autre sur la cuisse, ainsi que plusieurs tatouages de pirates sur divers endroits de son anatomie. La créature le regarde en souriant ; ses yeux sont anormalement bleus. Au bout d’un n collier en or, elle arbore un morceau de corail rouge qui a toute une histoire. Mais pour Octavio, le plus dérangeant, c’est sa ressemblance avec Bérénice…

On frappe à la porte de la salle de bains. C’est Louise :

— Octaviooo, ouvre, c’est moi !

A olé, il ne sait plus que faire :

— Je… J’arrive…

Le temps qu’il se tourne vers la porte, l’apparition a disparu. Il ne reste plus que l’eau du bain, brûlante et sans le moindre remous, sa surface est parfaitement lisse. Octavio a-t-il eu une hallucination ? Lorsqu’il ouvre la porte, Louise s’engou re avec sa trousse de toilette sous le bras, et remarque la baignoire pleine. Agacée, elle lui demande :

— Quoi ? Tu t’es fait couler un bain ? Ce n’est vraiment pas le moment !

— Mais non, ce n’est pas moi, je l’ai trouvé comme ça !

Louise se penche et trempe sa main dans l’eau :

— Tu te fous de moi ? L’eau est brûlante !

Les lueurs de l’aube réveillent Bérénice, qui a mal dormi tant son cerveau est en e ervescence. À force de ré échir à sa vidéo pour Rufus, elle en a presque oublié le reste, la maison et la pluie, qui s’est arrêtée. Elle consulte ses messages, puis véri e que sa caméra est prête à l’emploi, avec des batteries pleines et une carte mémoire vide. Il est encore tôt, mais Bérénice meurt d’envie d’un café.

Lorsqu’elle descend les escaliers, une odeur de café lui monte justement aux narines, et elle voit une femme debout dans la cuisine avec sa tasse entre les mains. Encore une amie de son père qui squatte la maison… Bérénice lui décoche un « Bonjour » peu amène. Âgée d’une cinquantaine d’années, elle sourit et lui propose une tasse avec un fort accent anglais. Ravie, Bérénice prend la moque bien chaude entre ses mains en la remerciant. Ne sachant que dire, elle se met à siroter la boisson, mais elle déchante ; ce qu’elle boit ressemble à du thé ou à une infusion. Pour elle, c’est à la limite du buvable. La femme se présente, elle s’appelle Wendy et vient de Vancouver, dans l’Ouest canadien. Du coup, Bérénice comprend pourquoi cette boisson est infecte, car en Amérique du Nord, le café ressemble souvent à un allongé, dilué avec de l’eau.

— Vous êtes en vacances ? demande Bérénice en se rapprochant de l’évier pour y vider discrètement le contenu de sa moque.

— Non, non, pas du tout, répond Wendy. Et vous ? Vous habitez ici ?

— Euh… Non, pas vraiment, on est arrivés hier.

— Et vous venez d’où ?

— De Paris.

— Ah, pour du travail ?

— Non… En n, oui, un peu maintenant, rétorque Bérénice souriante en songeant à son travail pour Rufus. Mais je suis venue avec mes parents.

— Excusez-moi de vous poser la question, insiste Wendy, mais nous sommes chez qui, ici ?

— Euh… En fait j’en sais rien, moi non plus ! s’exclame Bérénice. Il faudrait voir ça avec mes parents. Mais vous, Wendy, vous êtes là pour quoi ?

— Justement, nous ne le savons pas ! Cette Madame Cazaubon n’a rien voulu nous dire. Vous imaginez, un peu ? Nous faisons onze heures d’avion depuis Vancouver pour atterrir à Paris avant de prendre un TGV jusqu’ici, et nous ne savons toujours pas pourquoi nous sommes là, à part cette lettre d’une société immobilière où il est question de cette maison. Ils ont tout payé d’avance pour nous faire venir…

Bérénice n’en croit pas ses oreilles. Eux aussi auraient reçu une lettre, dans l’Ouest canadien ? Alors qu’elle s’apprête à lui poser une question, arrivent Octavio et Louise, encore mal réveillés. Perplexes, ils regardent Bérénice et cette inconnue, supposant qu’elle est venue avec des amis surfeurs. Pendant qu’ils se présentent, Bérénice fait chau er de l’eau, car elle a déniché du café soluble. En attendant, elle sort une cigarette de son sac.

— Vous faites du surf, vous aussi ? demande Louise à Wendy.

— Ah non, pas du tout !

Elle grimace d’incompréhension.

— Et mon mari s’appelle omas…

Louise fronce les sourcils et se tourne vers Octavio en chuchotant :

— Je n’y comprends plus rien !

— Eux aussi ont reçu une lettre pour la maison, lance Bérénice, sa cigarette éteinte entre les doigts.

— Tu fumes, maintenant ? demande sa mère d’une voix glaciale.

— Tu dis qu’ils ont reçu une lettre pour la maison ? répète Octavio.

— Oui, une lettre comme la nôtre, répond Bérénice.

— J’hallucine ! dit Louise.

— Moi aussi, répond Octavio.

— Non mais je parle de ta lle, Octavio : elle fume ! précise-t-elle.

Mais il est tellement secoué par ce que vient de dire Bérénice, qu’il n’entend même pas sa femme. Wendy se tourne vers lui :

— Oui, nous avons reçu une lettre avec des billets d’avion en première classe, un chau eur nous attendait à Roissy pour nous amener au TGV…

— Nous ? demande Louise, le sourcil levé.

Comme pour répondre à cette question embarrassante, une voix perce derrière une porte qui s’ouvre : « Mom ! Mom ! » Arrive un drôle de jeune homme aux cheveux noirs bouclés, la peau blanche et de grands yeux bleus. Il tient un transistor à la main, qui crachouille des informations en français. Un peu étonné de se trouver devant cette petite assemblée, il ne sait plus quoi dire et l’on entend, derrière les parasites, une voix qui débite des consignes d’un ton martial.

— Zack ! Dis bonjour. Qu’est-ce qui se passe ?

— Euh, bonjour, répond-il en jetant un regard furtif vers chacun.

— C’est mon plus jeune ls, explique Wendy : Zacharie.

— Il y a une alerte grave ! lance Zack. Je l’ai entendue dans ma radio.

Il la brandit et tous écoutent la voix grave du météorologue :

… les rafales pourraient dépasser les 120 km/h et l’on craint des phénomènes

de submersion, en particulier sur le littoral landais très exposé. C’est pourquoi il

est instamment demandé aux populations de bien vouloir rester à leur domicile

et de sécuriser tout ce qui est exposé au vent. Cette cellule orageuse venue

d’Espagne touchera bientôt les côtes basques et landaises. Soyez attentifs aux

consignes et ne sortez pas inutilement. Préparez-vous à d’éventuelles coupures de

courant. Et surtout, merci de ne pas encombrer les centres de secours avec des

appels téléphoniques non-urgents…

Dans la cuisine, tout le monde se met à parler en même temps, sauf Bérénice qui s’en fout de la météo. À la limite, ça fera de belles images. Les trois adultes parlent fort et l’inquiétude vibre dans leurs voix, ça l’énerve de les voir perdre leur sang-froid. Par contre, elle est intriguée par le garçon qui vient d’arriver avec son transistor. D’ailleurs, le voilà qui s’approche d’elle ; voyant sa cigarette éteinte, il lui demande tout de go si elle aurait une clope pour lui.

— Ouais, carrément, répond-elle complice, en lui en tendant une, ne et mentholée.

Louise est en train d’énumérer les catastrophes qui pourraient se produire, Octavio se demande si, une fois partie, la tempête va laisser derrière elle de grosses vagues pour le surf, et Wendy s’inquiète pour Jo et omas, son ls et son mari, qui sont allés se promener dans Capbreton. Bérénice pousse Zack du coude :

— Dis donc, t’as foutu un sacré souk avec ta météo pourrie ! lui dit-elle, s’e orçant de ne pas éclater de rire.

— Mais quand même, ça craint, cette grosse tempête qui arrive, non ?

Bérénice hausse les épaules :

— Et si on allait fumer dehors, avant que le ciel nous tombe sur la tête ?

Zack sourit et ils s’esquivent par la porte de derrière. Pendant ce temps-là, les adultes accusent le coup : il faut se préparer à l’arrivée d’une tempête majeure. Pour éviter d’être envahie par l’anxiété, Louise prend les choses en main. Elle devient le quartier-maître du Doigt Mordu, et se met à distribuer des rôles : Octavio doit d’abord aller réveiller ses amis surfeurs pour leur demander de rentrer chez eux au plus vite. D’elle-même, Wendy propose de s’occuper de la partie intendance, et en particulier de la cuisine. Arrivent omas et son ls Jo, le frère aîné de Zack. Ils sont échevelés et souriants, et portent des sacs en plastique du port. omas explique qu’ils sont allés au marché aux poissons acheter des tourteaux, deux gros crabes vivants qui gigotent dans le sac.

— J’adore ça ! lance Louise sans même se demander qui est cet homme.

Tous se saluent et se présentent, aussi déconcertés les uns que les autres. Dans un mélange de français et d’anglais, Wendy explique rapidement à son mari la situation avec l’autre famille, Louise, Octavio et Bérénice, et surtout l’urgence de se préparer avant l’arrivée de la tempête.

Jo rejoint son frère à l’extérieur et fait connaissance avec Bérénice, qui lme le ciel en marmonnant qu’il a une couleur bizarre. Les deux frères sont à peine plus âgés que Bérénice. Jo, élégant, presque maniéré, est intimidé face à cette

lle si belle et radieuse. Il la trouve classe, même si ses goûts ne le portent pas

vers les lles. Louise arrive en trombe et les réquisitionne tous les trois pour faire le tour de la maison, ramasser ce qui traîne dehors et s’assurer que les volets sont bien fermés de l’intérieur. Quand elle s’éloigne, Zack sou e à Bérénice :

— Elle est un peu stressante, non ?

— Un peu ? Tu rigoles, répond-elle, c’est une tornade. Elle est toujours à fond, ça me fatigue rien que d’y penser.

Tous les trois se mettent à rire. Jo ajoute :

— Nous, notre mère c’est l’inverse, elle est toujours cool, même trop cool parfois, et quand plus rien ne va, elle te prépare des bons petits plats !

Ils rient de bon cœur ; le courant semble passer entre eux.

Les amis d’Octavio plient bagage et repartent pi teu se ment, leurs planches de surf sous le bras. Pour l’instant, le temps reste calme. Wendy s’active à la cuisine, omas anticipe l’éventualité d’une panne de courant, et Octavio obéit aux ordres du quartier-maître Louise, pendant que les jeunes montent à l’étage pour fermer les volets. Ça court un peu partout et les voix s’interpellent, on se croirait à bord d’un vaisseau pirate à l’approche du cap Horn.

— Cette baraque me fout les poils, dit Zack en regardant un grand tableau de bataille navale en haut de l’escalier.

— Ah bon ? Moi c’est le contraire, j’adore, dit Bérénice.

— On commence par quelle pièce ? demande Jo. Il en désigne une, à droite du palier.

Elle est ouverte, la porte grince, ils ne savent pas à quoi s’attendre. C’est une salle de bains. Les robinets sont des têtes de tritons et la baignoire est anormalement longue. Bérénice lme tandis que les deux frangins ferment le volet et la fenêtre. La pièce suivante est une chambre triste et austère, avec un cruci x en bois d’olivier au-dessus du lit ; la fenêtre est minuscule et le volet n’a qu’un seul battant. La chambre voisine sent le fauve et elle a visiblement été occupée par les charmants amis d’Octavio, qui ont, sans vergogne, laissé leur lit en vrac. Puis vient la chambre où dort Bérénice, ainsi qu’une pièce voisine servant de débarras, pleine de meubles drapés et d’objets entreposés. Un lieu inquiétant. Jo, costaud et rationnel, s’occupe de fermer les volets. En se penchant à la fenêtre, il lève la tête et remarque alors d’autres volets ouverts au-dessus, mais lorsqu’ils retournent dans le couloir, ils ne trouvent aucun escalier vers un autre niveau.

— Chhhht ! Vous n’entendez pas ?

Bérénice tend l’oreille, à l’écoute d’un bruit ténu. Un lointain claquement.

Pour en avoir le cœur net, elle met un écouteur et repasse le lm sur sa caméra, en augmentant le son au maximum :

— Tap, tap, tap, dit-elle, je connais ce bruit ! C’est une machine à écrire !

— Mais ça vient d’où ? demande Zack.

— Ça vient d’en haut, dit Jo qui frappe les murs avec son poing pour chercher un son creux.

Dans une encoignure, il nit par trouver une boiserie qui sonne di éremment. Habile de ses mains, Jo parvient à la faire coulisser partiellement. Un escalier étroit apparaît, à peine assez large pour monter de face, et d’une verticalité anormale, d’autant qu’il n’y a pas de rampe. Les trois jeunes poussent un cri de surprise lorsque la lampe torche du téléphone de Zack éclaire un épais rideau de velours rouge en haut des marches. Soudain une autre dimension semble s’ouvrir à eux et ils se mettent à chuchoter comme s’ils allaient commettre un crime. Ils décident de monter voir, mais Bérénice suggère qu’ils referment derrière eux pour que personne ne les trouve.

Une fois la boiserie coulissante remise en place, l’endroit paraît aussi minuscule qu’un placard. Zack a décidé de passer en premier, suivi de Bérénice. L’escalier est si étroit qu’il faut monter de travers et à la verticale ou presque, éclairés par les portables. L’air devient étou ant. Ils ne savent pas s’il faut rire ou crier. Zack écarte le rideau, dévoilant une pièce arrondie qui les projette dans un autre siècle, tant elle rappelle la cabine d’un bateau, la cabine du capitaine, tapissée de livres, de cartes. Tout est en bois, avec des angles arrondis et l’étroite fenêtre, la plus haute de la maison, dévoile une vue majestueuse sur l’Océan et les montagnes. Une odeur iodée otte dans l’air. La petite table en bois est élégamment dressée pour deux personnes et les deux partir. La vaisselle est royale, car elle provient de l’épave d’une fameuse goélette e corsaire de Saint-Jean-de-Luz ayant écumé le golfe de Gascogne au fauteuils qui se font face ont été déplacés, comme si les convives venaient de siècle,

qui transportait dans ses cales un butin miri que. À l’époque, ce port basque était appelé « Le Nid de Vipères » par les Anglais, tant ils en redoutaient les corsaires.

Le tapotement étrange reprend et Bérénice en comprend l’origine. Elle pousse un cri de surprise : de l’autre côté de la fenêtre, un corbeau d’un noir brillant frappe la vitre de son bec, car il y voit son re et. Ce tapotement irrégulier rappelle en e et le bruit d’une machine à écrire.

— Alors c’est ça, ton bruit ? lance Zack.

— Les corbeaux, ça porte malheur, lance Jo qui est superstitieux.

Aussitôt, l’oiseau disparaît, presque sans battre des ailes.

— Ça craint, ici, lâche Zack.

— Bon, je vais fermer les volets, annonce Jo pragmatique.

Bérénice est attirée par une belle carte marine couverte d’annotations. Elle représente les fonds marins de ce fameux canyon qui commence près du bord, avec les noms de lieux sous-marins, dont certains ont été annotés à la main par quelqu’un ayant sans doute beaucoup navigué et pêché dans les parages : « Roches du Moulin », « Roches Duprat », « La Rampe », « Roches du Champ des Vaches », « Méandre de Talère », « Vatevielle », « Chez Loulou », « Cascatelle », « Roches du Doigt Mordu »…

— Regardez !

Bérénice pose le doigt sur ce lieu-dit sous marin, là, sur le versant sud du canyon.

— « Roches du Doigt Mordu » relit Zack.

— Je vous expliquerai pourquoi la maison s’appelle comme ça, répond Bérénice.

— Venez voir ! les appelle Jo.

Derrière un paravent oriental, dans le coin de la pièce, il a découvert une alcôve avec un tabouret, une table et une vieille machine à écrire à ruban, une authentique Remington. Elle a été utilisée récemment, comme en témoignent les touches enfoncées et les manuscrits éparpillés. Bérénice n’en revient pas. Elle remet les touches en place et s’amuse à taper quelques lettres.

— C’est exactement ce bruit-là que j’avais entendu : « Tap, tap, tap… »

Elle meurt d’envie de lire tout ce qui est écrit sur ces pages, et s’amuse à en

lmer quelques-unes. Mais des voix d’adultes leur proviennent du dehors :

— Ohé ! Zack ? Jo ? Bérénice ?

On les cherche. Avant de quitter ce lieu étrange, Bérénice se tourne vers les deux frangins :

— Bon, écoutez-moi bien, tous les deux : on ne parle à personne de tout ça, ni de cet endroit. C’est notre secret, ok ?

Elle tend la main ; après une courte hésitation Zack la tape avec la sienne en disant : « Deal ! » Jo le suit de près et fait de même. Bérénice écarte le rideau et, avant de descendre l’étroit escalier elle se retourne vers eux, l’index en travers des lèvres pour leur rappeler d’être discrets :

— Motus et bouche cousue…

 

*

 

Quelques heures plus tard, le vent s’est abattu sur la maison avec la violence d’un fauve a amé. En quelques instants, le calme d’une belle journée ensoleillée a été balayé par les bourrasques glacées qui ébranlent Le Doigt Mordu. La maison vibre, tressaute sous les coups de boutoir. On tremble a l’idée que la toiture puisse être emportée par une rafale plus féroce. On dirait que la tempête s’acharne sur ce promontoire exposé.

Une légende aztèque prétend qu’un vent qui sou e trop longtemps et trop fort nit par rendre fous les humains, au point de les transformer en singes. Ce vent du sud sou e avec une telle violence sur Le Doigt Mordu qu’il est quasi-impossible de s’entendre ou de se parler. Chacun se retrouve isolé en lui-même tant la communication s’avère di cile. Des rafales et des courants d’air s’immiscent ici et là avec des hululements de sirènes et des mugissements sinistres, s’ajoutant à la mitraille des averses. Cette belle maison en bois est un vaisseau perché sur le haut d’une butte, un navire sur la crête de la vague. On s’attendrait à la sentir tanguer. Sa charpente gémit, les murs résonnent comme si un géant se jetait dessus, les poutres et les chevrons grincent, les volets mal ajustés jouent des castagnettes et c’est un concert cauchemardesque que le vent orchestre.

Passée l’excitation du début de la tempête, chacun s’est replié dans ses quartiers en attendant que la météo se calme. Les uns écoutent les infos en boucle, les autres lisent ou écoutent de la musique. Quant à Bérénice, casque audio sur la tête, elle s’est enfermée dans sa chambre pour travailler sur les séquences qu’elle vient de tourner. Sidérée, elle réécoute l’interview sur la terrasse du casino, le passage où l’homme aperçoit des petits nuages au loin sur une montagne et prédit précisément l’arrivée de « la brouillarta ». Et maintenant, les voilà au cœur de la tourmente…

De leur côté, les Canadiens ne se laissent pas démonter, car ils sont habitués aux aléas de la météo, blizzard ou grand froid, et Wendy a décidé de préparer un bon dîner pour la maisonnée, aidée par Jo, qui adore cuisiner avec sa mère. Rien de tel qu’une bonne tambouille pour remonter le moral des troupes. Quant à omas, il s’est mis à disposition du quartier-maître Louise, car ce grand gaillard sait tout faire de ses dix doigts. En entendant Louise lui donner des ordres pour faire ceci ou cela dans la maison, on aurait pu penser que

omas se froisserait et qu’ils allaient clasher. Or il n’en est rien, bien au

contraire, on les entend rire fréquemment. Octavio passe son temps au téléphone, appelant ses amis, s’informant de la situation, des dégâts sur la commune et de l’état de la mer. Il a cherché plusieurs fois à joindre Madame Cazaubon, mais elle ne répond pas.

Plus tard, alors que le vent ne faiblit pas, on frappe à la porte de Bérénice. C’est Zack ; elle le laisse entrer dans son petit royaume car elle l’aime bien, il est doux. Elle continue à travailler un peu tandis qu’il lit un vieux livre pris sur l’étagère : Lapérouse, le voyage sans retour. La jeune femme sait qu’il n’est pas rassuré par la tempête et cette situation si bizarre, mais elle le trouve cool et il sait se faire oublier. Bérénice visionne les images tournées plus tôt avec cet homme et cette femme, Étincelle. Elle veut mêler leurs voix et leurs visages pour réaliser un ash onirique sur ce canyon sous-marin qui serait vivant…

Son ot d’idées est interrompu par la sonnerie du téléphone. Lorsqu’elle voit le nom de Rufus s’a cher, elle sursaute et son cœur bat à deux cents à l’heure. Elle fait signe à Zack de ne pas bouger et de ne pas faire le moindre bruit ; puis elle répond. La voix vive et grave du réalisateur la cueille à toute allure :

— Hey, Béré, j’ai entendu dire qu’il y avait une grosse tempête là où tu es ?

— Oui oui, mais ne vous inquiétez pas, je suis en sécurité…

— Bien sûr, bien sûr, mais je voulais surtout te dire d’en pro ter, tu comprends ?

— Euh oui, je suis justement en train de travailler…

— Non, pas travailler, Béré, lmer ! Ce n’est sûrement pas un hasard si la tempête arrive sur toi ! On en parle même aux infos.

— Oui mais pour l’instant on ne peut pas sortir, répond-elle un peu gênée, c’est trop dangereux…

— Eh bien alors lme les carreaux avec la pluie, les volets qui claquent, mais surtout, lme le vent…

— Le vent ? Comment ça ?

— Le vent, c’est comme ce qu’on veut montrer dans un lm : les sentiments. On ne le voit jamais, mais il existe par ses e ets, comme les sentiments. Il fait tomber les arbres ou soulève des montagnes, tout comme les sentiments, la colère ou l’amour ! Tu es toujours là ? demande Rufus, craignant une coupure.

— Oui, oui, répond Bérénice, j’étais en train de ré échir à ce que vous venez de dire. J’adore l’idée. C’est comme un fantôme…

— Oui, si tu veux ! Alors pro te bien de ta tempête, et envoie-moi quelques images dès que tu peux, okay ? Allez : « Action ! »

— Oui Rufus, promis je m’y mets !

Une fois la communication coupée, Bérénice regarde dans le vide et soupire avant de laisser échapper :

— Oh la vache ! Je viens de prendre une sacrée leçon !

— Tout va bien ? demande le jeune homme qui est resté silencieux dans le fauteuil pendant le coup de l.

— J’ai une chance incroyable, Zack. Je viens de prendre une leçon de cinéma de la part du grand Rufus Andersen…

— De qui ? Zack fait la grimace. Pas le Rufus Andersen qui a réalisé La Treizième oreille , j’imagine ?

— Mais si ! J’ai été choisie pour faire un stage avec lui ! Et au lieu de cela, je me retrouve ici…

— Et c’est carrément lui qui t’appelle ?

— Oui, mais là, il m’a fait comprendre quelque chose d’énorme…

— C’est quoi ? demande Zack déconcerté.

— Eh bien, si on veut montrer quelque chose, il ne faut pas le montrer…

— Ah bon ? Euuh…

Sans plus épiloguer, Bérénice prépare sa caméra et met une bonnette à son micro. Puis elle se tourne vers Zack :

— Viens, on va chercher le vent ! dit-elle en sortant de la chambre.

Une délicieuse odeur de gratin monte du four de la cuisine jusqu’à l’étage. Wendy est aux manettes. Près d’elle, Jo moud du poivre au-dessus d’une grande marmite d’eau qui chau e :

— Encore du poivre ? demande-t-il à sa mère.

— Oui, encore, vas-y. Pour les tourteaux, il faut beaucoup d’eau, beaucoup de sel et beaucoup de poivre. Rien d’autre.

Comme s’ils avaient compris qu’on parlait d’eux, les deux gros crabes s’agitent dans le sac en plastique sur l’évier. Octavio arrive en reni ant les bonnes odeurs et remercie Wendy et son ls. Dehors, les rafales sont de plus en plus virulentes et la maison gémit de partout. Le bruit est constant, comme si le vent ne cessait de forcir en hurlant ; ce qui épuise tout le monde et provoque un état de tension permanente.

— On dirait une meute de loups ou de coyotes, dit Jo qui ajoute du gros sel dans l’eau tiédissante.

— Ça, c’est chez vous au Canada, répond Octavio en souriant, ici ce serait plutôt des chants de sirènes…

Mélancolique, Wendy reprend :

— Chez nous, aux îles de La Madeleine, dans le golfe du Saint-Laurent, on dit que c’est le chant des marins noyés en mer…

Sur cette note sinistre, arrivent Louise et omas, nissant une conversation qui les a fait rire. Eux aussi reni ent la bonne odeur du gratin ; tous se sentent solidaires face à la tempête, jusqu’au moment où le téléphone d’Octavio sonne. Le nom de Madame Cazaubon s’a che :

— Ah, quand même ! sou e-t-il en répondant. Allô oui, bonsoir Madame Cazau… Ah ? Vous n’êtes pas Madame Cazaubon ? Mais alors… Oui, oui, je vous écoute, excusez-moi…

Octavio écoute attentivement ce qu’on lui dit au téléphone et ses yeux s’agrandissent :

— Oui, je comprends… sa voisine, d’accord. Vous avez vu sur son téléphone… oui, j’ai essayé plusieurs fois de la joindre et… Ah bon ? Je ne savais pas. J’espère que ce n’est pas trop grave ?

Lorsqu’il pose son téléphone, il les regarde :

— Madame Cazaubon est aux urgences ! Apparemment, elle a mélangé ses médicaments et elle s’est em poisonnée…

— La pauvre…

— Elle me foutait les jetons cette bonne femme ! lâche Jo en se rongeant un ongle. J’étais sûr que ce corbeau portait malheur…

— Quel corbeau ? demande Octavio les sourcils froncés.

— Non, non, rien, sou e Jo, craignant d’en avoir trop dit.

À ce moment, un étrange silence passe sur la maison et l’on pourrait se prendre à espérer un répit, mais c’est le calme qui précède le tumulte. Le vent reprend de plus belle et un puissant craquement résonne, suivi par un choc sourd à l’étage, qui ébranle la maison. Un cri les alerte, c’est Bérénice !

Tous se ruent dans l’escalier. Au fond du couloir, une porte bat dans les courants d’air et s’ouvre sur une pièce pleine de meubles, un débarras que Bérénice était en train de lmer, caméra au poing, lorsqu’une grosse branche de pin est tombée sur l’avant-toit et la fenêtre, faisant exploser les carreaux. Le vent s’engou re, ainsi que des branchages avec des aiguilles de pin bien vertes. On dirait qu’un arbre a poussé à l’intérieur de la maison. Bérénice s’avance malgré la pluie et le vent, elle lme les rideaux et les draps qui claquent au vent comme les voiles d’un bateau en détresse. Elle croit entendre la voix de Rufus dans son oreille qui l’encourage : « Vas-y, Béré, montre-nous ce que tu vois, fais parler l’invisible ! »

Alors elle balaie la scène de son objectif : sa mère vient d’arriver, elle piaille, de peur que la toiture s’e ondre ; Octavio craint que ça empire ; omas, aidé par Jo, cherche des planches, des clous et un marteau pour colmater les brèches, comme si le bateau allait couler ; Wendy est allée chercher des serpillières et un seau. Zack reste proche de Bérénice pour la protéger. À présent, elle choisit de lmer les visages qui l’entourent, des gros plans sur la peur, la confusion, les yeux, les bouches, les mains…

— Cet endroit est maudit ! lance Jo. Avec Madame Cazaubon ça fait beaucoup !

— Comment ça, Madame Cazaubon ? demande Béré nice tout en continuant de lmer.

— Tu sais pas ? continue Jo. Elle est aux urgences, elle s’est trompée dans ses médocs…

Choquée, la jeune lle se raidit et arrête la caméra. Elle a du mal à croire que cette dame qui lui a montré le portrait dans sa chambre soit maintenant entre la vie et la mort. Cette nouvelle l’a ecte, car elle est sûrement l’une des dernières à lui avoir parlé. Elle revoit toute la scène, le portrait de cette jeune femme pirate, et la vieille dame qui lui avait fait con ance. C’est un peu comme si elle lui avait légué quelque chose d’essentiel. Pourvu que la maison ne soit pas malé que ! L’apparition dans le miroir, le corbeau, la machine à écrire, la tempête, la fenêtre qui explose dans la tempête… Et maintenant, Madame Cazaubon !

— Mais en n, qu’est-ce qui lui est arrivé ? demande Bérénice, les yeux rougis.

— On n’en sait rien, répond Octavio, c’est sa voisine qui m’a appelé. C’est sans doute à cause de la tempête.

Au même moment, malgré la furie du vent, Bérénice croit entendre le petit tapotement de la machine à écrire ! Ça lui donne la chair de poule. Elle observe Zack et Jo, mais ils n’ont pas l’air d’entendre quoi que ce soit.

 

*

 

Peu à peu, Jacquotte se transforme en cocotte-minute. Elle sait que les choses s’accélèrent et que l’étau se resserre autour de la maison. Des forces antagonistes les entourent. Elle pourrait très bien disparaître elle-même dans ce nœud qui se referme sur Le Doigt Mordu. Certes, Jacquotte n’est qu’un spectre sans matérialité apparente, mais tout comme le vent, elle peut bousculer les destinées. La preuve avec cette vieille bique qui devenait gênante… J’ai toujours su qu’elle était dangereuse, songe Jacquotte, elle fourrait son nez un peu partout. Madame Cazaubon incarnait Le Doigt Mordu, et elle en connaissait l’histoire, mais elle s’apprêtait à révéler aux deux familles une vérité qui n’en était pas une… En e et, elle s’occupait de la maison avant qu’elle soit rachetée par Hubert et elle avait suivi de loin ses tractations pour trouver l’argent nécessaire à son acquisition. Mais Madame Cazaubon en avait tiré des conclusions erronées qui pouvaient faire exploser ces deux familles, convaincue que Hubert avait été payé pour engrosser Julie… En vieillissant, elle voulait se soulager de ce terrible secret, mais cela risquait de mener à la disparition pure et simple de Jacquotte, qui n’avait aucunement l’intention de se laisser faire. On ne se débarrasse pas comme ça des esprits !

La veille au soir, Jacquotte avait entendu la Cazaubon promettre aux Canadiens qu’elle reviendrait le lendemain pour tout leur expliquer… Elle menaçait de tout faire dérailler ! Aussi Jacquotte avait-elle dû passer à l’action. Heureusement pour elle, ce vent violent s’était levé, semant un désordre propice à ses funestes desseins. Elle s’était arrangée pour écarter Hubert quelques jours. Mais la vieille gouvernante tenait une bombe entre ses mains… Aussi, pro tant de la brouillarta qui sou ait avec violence, Jacquotte avait déployé ses malé ces pour que Madame Cazaubon soit mise hors d’état de nuire pendant un moment. Et le tout sans la toucher directement, comme le vent. Jacquotte était partout à la fois. Elle t claquer les volets de la maison, puis la sonnette de la porte se mit à la réveiller inopinément. La vieille bique avait dû se lever une bonne demi-douzaine de fois et commençait à se sentir vaseuse. À peine recouchée, on sonnait à nouveau et l’on tambourinait même à sa porte. Elle avait beau descendre le plus vite possible, il n’y avait jamais personne. Rien que le vent… La dernière fois qu’elle s’était recouchée, ses draps étaient glacés et trempés. Lorsqu’elle voulut les changer, les lumières s’étaient mises à clignoter. Pour l’apeurer, Jacquotte mêlait ses hurlements de louve aux mugissements de la tempête.

Comme la gouvernante sou rait d’insomnies causées par de fréquents cauchemars, Jacquotte l’avait poussée à acheter des gouttes – un peu fortes – pour dormir. Ces extraits de plantes s’avéraient e caces, à condition de bien espacer les doses. Or, ce soir-là Jacquotte avait joué avec les aiguilles du réveil en les reculant et, dans sa confusion, Madame Cazaubon avait multiplié ses doses par deux, ce qui avait causé son intoxication. C’était sans doute bien triste, mais Jacquotte n’avait pas le choix. La vieille s’en remettrait, car elle venait d’une lignée de femmes coriaces. Il fallait à tout prix préserver l’âme de la maison, dont Jacquotte était la seule véritable dépositaire. Depuis quelque temps, les vautours de l’immobilier tournoyaient au-dessus de leurs têtes pour bétonner ce terrain exceptionnel. Si jamais cela se produisait, ce serait la n des

ns, ce qui risquait de déclencher une malédiction vieille de plus de vingt

siècles, pleine de sang et de sou rances…

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