Le Doigt Mordu
10 - La crypte
10
LA CRYPTE
Dans la cuisine de la maison, omas est attablé devant une carte
géographique de l’Ouest canadien. Face à lui, Octavio l’écoute attentivement, Louise à ses côtés. Depuis qu’ils se sont retrouvés, omas et Louise font des plans pour réunir les deux familles. Maintenant qu’ils vont avoir de l’argent, ils vont pouvoir voyager à leur guise, ce dont les uns et les autres rêvaient depuis longtemps. Aussi s’amusent-ils à imaginer ce qui les attire le plus. Octavio rêve d’aller surfer en Polynésie, Louise irait bien faire une retraite au Bhoutan, et
omas voudrait faire le tour du monde. On dirait qu’ils viennent de gagner
au loto.
omas aimerait aussi beaucoup que Louise, Octavio et Bérénice viennent
leur rendre visite en Colombie- Britannique. L’Ouest canadien est un eldorado pour les amoureux de la nature et des animaux. omas explique à Octavio qu’il y a tout là-bas : la mer, la forêt, la montagne, et des coins sublimes pour le surf, la voile, la plongée, la pêche ou le ski. Il désigne une côte morcelée sur le Paci que Nord :
— Sur la côte ouest de l’île de Vancouver, tu peux trouver des plages sauvages avec des vagues désertes et même des sources chaudes. J’ai campé là-bas et c’est incroyable : dans la même journée, on peut voir des ours, des aigles et des orques !
— Des orques ? Alors là, tu me fais vraiment rêver, omas ! répond Octavio, songeur…
— Appelle-moi Tom, cher beau-frère !
Wendy les écoute et les regarde avec a ection évoquer son beau pays. Bien sûr Wendy, elle aussi, est heureuse de cette rentrée d’argent inattendue, mais elle rêve beaucoup plus d’une grande maison que d’un voyage au bout du monde…
En quittant la terrasse du bistrot sous le soleil matinal, Hubert est encore abasourdi par la révélation qui lui a explosé au visage : toute cette histoire aurait été combinée par La Crevette ! Ainsi, le petit Richard tout timide serait devenu l’a reux Gérard bou é par la rancœur.
— Je n’en reviens pas ! remâche Hubert en s’éloignant de L’Acapulco le long du quai.
Il est accompagné de Bérénice, caméra au poing, et de Benoît, qui a décidé d’aller avec eux voir cette mystérieuse eau chaude. Les deux frangins suivent en poussant péniblement la mobylette jaune à tour de rôle, car le policier leur a formellement interdit de remonter dessus. Avec lui, on se sait jamais s’il s’agit d’humour au troisième degré ou de son côté psychorigide. Lorsqu’ils arrivent sur le petit pont Bonamour qui enjambe le Boudigau, Bérénice en pro te pour
lmer l’eau qui cascade sur les rochers, puis une grande aigrette blanche qui
pêche en attendant patiemment le passage d’un poisson entre deux rochers, les pattes dans le courant.
— La marée descend, sou e Hubert.
Jo passe près d’eux en poussant la mobylette et en sou ant, comme pour montrer au ic que c’est pénible. Du coup, Benoît en rajoute une couche auprès d’Hubert :
— Au fait, ta Motobécane de la Poste, elle ressemble plutôt à un véhicule volé qu’à un véhicule d’occase, non ?
— Tu plaisantes ou quoi ? demande Hubert, soudain très fatigué.
Benoît bombe le torse et lui pose l’index sur la poitrine, façon Gabin :
— Écoute-moi bien, ma caille, si tu veux qu’on oublie une future inculpation pour recel d’un véhicule appartenant aux services de l’État, eh bien il va falloir que tu commettes un autre délit, mon cher Hubert…
— Un autre délit ?
Hubert se dit que son ami policier doit être un peu ivre.
— Oui, répond Benoît. Corruption de fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions, tu connais ?
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire, mon cher ami, que je vais te faire découvrir un p’tit resto gastronomique qui vient d’ouvrir du côté de Saubion, et c’est toi qui vas payer l’addition. Capisce ?
— Euh…
Hubert reste perplexe.
— T’inquiète pas, grand-père, j’ai tout lmé ! lance Bérénice en riant et en brandissant sa caméra allumée.
Benoît joue le jeu :
— Oh mon Dieu, je suis foutu ! Je sens que cette vidéo va partir direct chez les bœuf-carottes ! lance le ic en faisant mine d’être e rayé.
Tous trois se mettent à rire de bon cœur et repartent vers Le Doigt Mordu. Mais dès qu’ils arrivent sur le terrain, leur bonne humeur s’envole. En e et, ils remarquent plusieurs arbres de la propriété tagués à la peinture orange uo. Certains portent un chi re, d’autres un cercle.
— Non, mais qu’est-ce que c’est que ça ? demande Hubert sidéré, d’une voix tendue.
— On dirait des marquages d’arbres pour les bûcherons, comme en forêt, observe Benoît, le sourcil froncé…
Tout ce temps-là, Bérénice lme ce long plan séquence déambulatoire, jusqu’au moment où ils découvrent les arbres. Les deux frères suent à pousser la mobylette sur le chemin qui monte à la maison. Zack lève la tête, car il a entendu le vrombissement caractéristique d’un drone. Il y en a un, e ectivement, qui les survole en se rapprochant de la maison.
— C’est interdit de survoler une propriété privée, relève Benoît.
— Ça sent le roussi, ajoute Hubert. Je n’aime pas ça du tout…
Wendy, Octavio, Louise et omas les attendent devant la maison.
— La mob est en panne ? demande omas aux garçons.
— Euh, non, répond piteusement Jo en jetant un regard vers le policier.
— C’est moi qui leur ai demandé de ne pas monter dessus, lance Benoît.
— Ah bon, et pourquoi ça ? Vous êtes qui, vous, Monsieur ? demande
omas avec un certain aplomb.
— Désolé, intervient Hubert. Je n’ai même pas fait les présentations !
omas, je te présente Benoît, commissaire de police. Il est un peu tatillon sur
le règlement, mais c’est un bon ami !
Les deux hommes se saluent en hochant la tête.
— Vous avez vu qu’il y a des arbres marqués à la peinture sur le terrain ? demande Hubert à ceux qui sont restés là.
Tous font non de la tête et Hubert leur explique la situation :
— Tout ça, c’est de ma faute, avoue-t-il. Lorsque Gérard Bouriol est venu me trouver en avril dernier, j’aurais dû me mé er… Et puis surtout, j’aurais dû le reconnaître… Au lieu de cela, je lui ai fait con ance. Avec lui, tout paraissait si simple, les papiers, les signatures, les versements, j’ai tout signé, j’ai touché de l’argent et je n’y ai vu que du feu.
— Pourquoi dis-tu que tu aurais dû le reconnaître, grand-père ? demande Bérénice, caméra au poing.
— Pourquoi ? demande Hubert en haussant les épaules devant sa petite assemblée. Eh bien parce qu’en réalité, ce garçon ne s’appelle pas Gérard Bouriol…
Un silence estomaqué otte dans l’assistance, alors qu’Hubert continue son récit :
— Figurez-vous que j’ai hébergé sa mère ici, au Doigt Mordu, pendant quelque temps. Elle venait de perdre son mari que je connaissais, et qui s’était suicidé dans leur maison de Dax. Leur ls Richard avait alors 8 ans et je m’en suis occupé du mieux que j’ai pu. Ils sont partis au bout de quelques mois, et je n’en ai plus jamais entendu parler, mais voilà que le petit Richard Salaver a ressurgi aujourd’hui sous une autre identité : Gérard Bouriol, promoteur…
Louise pousse un petit cri, cette histoire lui donne le tournis :
— Quoi ? Alors Albert devient Hubert, et maintenant c’est Gérard qui devient Richard ? J’y comprends plus rien !
La voyant très pâle, Wendy comprend qu’elle va avoir un malaise et l’accompagne à la salle de bains.
Sur ce, arrivent trois ouvriers en vêtements de travail, avec des instruments de géomètres, qui montent le chemin et les saluent poliment au passage. Hubert va vers eux pour savoir ce qu’ils font là. Ils expliquent être mandatés par Bouriol Immobilier et ne faire que leur travail. Toutes les autorisations ont été dûment signées. En bas du chemin, Hubert distingue des véhicules de chantier. Son cœur s’accélère, cette fois le compte à rebours est lancé. Il s’en veut tellement d’avoir signé tous ces papiers aveuglément, et maintenant la machine infernale est en marche. Richard veut aller vite… Comment faire ? Benoît s’approche de lui et pose sa main sur son épaule avant de parler à voix basse :
— Mais qu’est-ce qui se passe ici, Hubert ? C’est quoi, ce bordel ? Me dis pas que tu as vendu la propriété ?
— Oui… en n, non… pas tout à fait… Je ne savais pas que j’avais des enfants !
— Bon, alors tu peux sûrement casser la vente, réplique le policier.
— Oui… mais non, car Richard… en n, Bouriol, m’a pris de vitesse et il a fait signer des papiers à omas et Louise, mes enfants, et en plus j’ai déjà touché de l’argent…
— Oh la la, mais quelle salade ! réplique Benoît. Faudrait peut-être trouver un conseil pour se tourner vers le juge des référés, parce que ton promoteur, lui, ne perd pas trop de temps…
— Mais ils ont promis de ne pas toucher à la maison…
Derrière eux, les deux familles discutent vivement. L’inquiétude gagne les rangs. Soudain, face aux ouvriers et aux engins de chantier, les beaux rêves s’écroulent. Benoît regarde son ami en faisant la moue :
— Et tu y crois, toi, à la parole d’un promoteur ?
— Mais ils ne peuvent pas faire ça, quand même ?
— Ils peuvent tout, Hubert, et tu le sais. Alors, soit tu te bats comme un lion, vous prenez des avocats, et vous vous mobilisez à plein temps pour essayer de sauver les meubles…
— Soit… ? demande Hubert.
Benoît soupire sa réponse :
— Soit tu prends l’oseille, tes petites a aires, et tu refais ta vie ailleurs, où tu veux, avec ton voilier…
Hubert est ébranlé. La vue des ouvriers et des machines le pétri e. Le tuc risque d’être massacré, avec ses souvenirs, ses pins et ses chênes-lièges, ses coins ombragés… et la maison sera peut-être rasée, elle aussi ? Avec son âme, et surtout… avec Jacquotte. En pensant à elle, son cœur s’accélère et il est pris d’une suée. Mon Dieu ! Qu’adviendra-t-il d’elle, si jamais…
Elle doit être en train de contempler tout cela, cette agitation… Comment va-t-elle réagir ? Avec elle, tout est possible, le pire comme le meilleur. Il essaie bien d’appeler Bouriol, mais personne ne répond. Un début de panique s’empare de lui, la situation est en train de lui échapper. Vertige…
À ce moment, Louise et Wendy ressortent de la maison. Elles sont curieusement pâles et décoi ées, comme si quelque chose s’était passé.
— Ça va ? demande Octavio en se dirigeant vers sa femme. Tu as été malade ?
Louise s’apprête à lui répondre, mais aucun son ne sort de sa bouche. Wendy la regarde avec insistance, comme pour lui dire de parler, mais Louise se bloque :
— Vas-y toi, dis-leur…
Wendy est gênée, car tout le monde la regarde avec des interrogations dans les yeux ; elle nit par lâcher :
— Eh ben… Louise est enceinte !
Un ange passe pendant que tous absorbent l’information. Curieusement, Jo et Zack ne sont plus dans les parages et Bérénice semble avoir disparu avec eux. Électrisé, Octavio s’approche de sa femme :
— Enceinte ? Tu es sûre ?
Louise hoche la tête.
— Elle a fait un test, précise Wendy.
Octavio secoue la tête, l’air bouleversé ; on ne sait trop comment il va réagir. Alors il prend tendrement Louise dans ses bras en répétant :
— Mais c’est merveilleux, chérie ! C’est merveilleux !
Malicieux, omas se tourne vers Hubert en lui adressant un clin d’œil :
— On dirait que tu vas avoir un nouveau petit- ls, papa !
Hubert est à la fois ému par cette nouvelle et catastrophé par la tournure que prennent les événements…
Un bon coup de pied dans la fourmilière… Voilà ce qu’a fait Richard. Il a investi tous ses moyens dans cette opération qui doit à la fois le venger et l’enrichir. Par les images de drone, il les a regardés s’agiter comme des insectes autour de la maison, pendant que ses ouvriers et géomètres commencent à baliser le terrain. Hubert et les siens doivent trembler de tous leurs membres, ricane-t-il. Je suis en train de gagner la partie. Ces gogos ont tout signé et tout gobé… Dans la pénombre de l’appartement en pierre de Saint-Jean-de-Luz, le promoteur se tourne vers sa mère avachie, la bouche de travers dans son fauteuil roulant :
— Tu seras vengée, maman, je te le promets ! On va les mettre à genoux et Le Doigt Mordu va devenir Le Doigt Coupé ! Ahahahah !
Depuis tant d’années, une rage froide bouillonne en lui ; Richard n’en nit pas de remâcher ce moment atroce où, caché derrière la commode du fumoir alors qu’il n’était qu’un enfant, il a entendu ces deux hommes parler de sa mère comme d’une vache qu’on va vendre sur le marché aux bestiaux. C’est à cause d’Hubert, ce lâche, que sa mère a épousé ce salopard de Gaël qui a fait leur malheur. L’enfance de Richard a été un calvaire et la violence de cet homme a eu raison de Denise, aujourd’hui in rme. Pendant ce temps-là, Hubert se pavane dans sa grande maison où il vit seul comme un pacha…
Le tuc boisé du Doigt Mordu est un terrain exceptionnel dans Capbreton, de par sa proximité avec l’Océan. C’est comme une petite île privée qui surplombe le quartier du front de mer et o re même une vue sur l’Océan et les Pyrénées. Richard a réussi à entraîner avec lui de gros investisseurs et quelques politiques pour ce projet immobilier, et les enjeux sont devenus énormes ; il n’a pas droit à l’erreur. Soudain, reprenant vie, Denise se redresse sur son fauteuil, puis lance d’une voix elleuse :
— Je suis sûre qu’il y a une autre femme derrière tout ça… grince-t-elle entre ses dents.
— Mais non, maman, rien que des passades, et encore… Hubert est seul. Il n’a pas tellement d’amis. Il ne pense qu’à naviguer en solitaire sur son foutu voilier…
— Je veux voir sa maison tomber avant de mourir, mon ls. Fais ça pour moi.
— C’est prévu, maman, c’est prévu. Mais ne meurs pas pour ça, je t’en supplie !
— Mais quand ? Quando, Ricardo mio ?
Lorsque Denise utilise des mots italiens, ce n’est jamais bon signe. Richard la sent atteinte d’une profonde lassitude. Elle se laisse aller et sa n semble s’approcher insidieusement. Le ls se penche vers sa mère en lui caressant le dessus de la main. Il lui parle doucement :
— Ça va aller vite, tu vas voir. J’ai tout arrangé… Les premiers arbres seront abattus après-demain pour permettre le passage des gros engins. Après ça, son charmant paradis va se transformer en chantier : un bourbier grouillant d’ouvriers et de machines. Du jour au lendemain, Hubert va voir sa vie exploser…
Sur le tuc du Doigt Mordu, Jo et Zack ont entraîné Bérénice vers le dolmen au pied duquel ils ont découvert la gurine dans le let d’eau chaude… C’est un endroit particulier, une clairière lumineuse avec une terrasse abritée du vent, surmontée de ce gros rocher remarquable dont on pourrait croire qu’il a été apporté là de main d’homme.
Ce roc semble ché sur une butte de terre, au pied de laquelle Zack désigne le point d’où est sortie l’eau chaude. Bérénice s’agenouille et trouve l’endroit encore humide dans l’herbe. Le nez sur le sol elle reni e l’eau, puis la goûte sur son doigt. Jo pousse un cri dégoûté :
— Hé ! Arrête Bérénice, non mais t’es folle, ou quoi ? L’eau est peut-être polluée !
— C’est là ? demande Bérénice en tâtonnant sur le sol.
— Oui, répond Zack.
— Ça sent un peu le soufre, répond-elle en levant les yeux vers le ciel.
— C’est vrai, je me souviens de ça, acquiesce Zack.
— Montre-moi où tu as trouvé la gurine, demande Bérénice en gratouillant au pied de la butte.
Zack s’accroupit pour farfouiller à son tour entre les herbes :
— Elle était là, dans l’eau, près de l’endroit où elle sort de terre.
Concentrée, Bérénice écarte les plantes à l’endroit où le let d’eau a coulé. Jo les observe, en retrait, il n’a aucune envie de se salir une fois de plus et de mettre les mains dans la gadoue. Au bout d’un moment, Bérénice trouve quelque chose. C’est peut-être un caillou arrondi ou bien une grosse bille. Avec un brin d’excitation, elle dégage l’objet rouillé de la boue. Pas de doute, il s’agit bien d’une sphère métallique. Zack n’en revient pas et l’aide à retirer les herbes et la terre.
— Faites attention, dit Jo qui reste debout en arrière, c’est peut-être dangereux !
Mais les deux autres ne l’écoutent pas, car ils viennent de dégager ce qui ressemble à une poignée enfouie au pied de la butte. Bérénice se penche dessus et en lme leur découverte. On distingue des motifs derrière la rouille du pommeau.
— Qu’est-ce que c’est que ce truc ? demande Bérénice.
— Faut le sortir de là, propose Zack.
— Oui, mais faut faire ça en douceur, répond-elle, c’est peut-être fragile et précieux ?
— Je sens qu’on va encore se faire engueuler par le commissaire, grogne Jo en se grattant la tête. Vous croyez pas qu’on devrait appeler les gendarmes ?
Bérénice le fusille du regard :
— Pour l’instant, on n’appelle personne !
Pendant quelques instants, les deux jeunes grattent la terre autour de la poignée qui dépasse su samment pour que Bérénice puisse l’attraper. Au moment où elle l’empoigne, une force étrange s’empare d’elle. Alors, d’un geste royal, elle tire une vieille épée de la terre comme si elle la sortait de son fourreau pour combattre. Dans un mouvement théâtral, un genou à terre, Bérénice brandit l’épée rouillée vers le ciel. Les deux frangins en sont estomaqués. Et alors se produit une chose extraordinaire, comme si l’épée à elle seule retenait la butte de terre depuis plus de douze siècles…
Tandis que Bérénice brandit l’objet vers le ciel, telle une descendante du roi Arthur brandissant Excalibur, des pans de terre s’écroulent, au point qu’ils doivent reculer précipitamment pour ne pas être heurtés par le petit éboulement. Ce qu’ils voient les laisse pantois : une ouverture, grande comme un terrier, est apparue au pied de la butte. Miraculeusement, le rocher qui la surplombe n’a pas bougé.
— Oh la vache ! lance Bérénice.
Pendant quelques secondes, aucun des trois ne dit plus rien. Ils s’accroupissent pour essayer de voir à l’intérieur et attendent, silencieux, devant l’ouverture, comme si quelque chose allait se produire : peut-être une bête sauvage va-t-elle sortir de là ? À moins que ce ne soient des zombies ou bien des squelettes ?
Tapies dans l’ombre au fond de la crypte, Jacquotte et La Nèhe observent les trois jeunes accroupis devant l’entrée.
— Ils vont rester plantés là comme des poireaux, tes trois minots ? demande La Nèhe.
— Patience, ma chère ! réplique Jacquotte. C’est quand même fou, ça : t’es deux ou trois fois plus vieille que moi, et j’ai jamais vu quelqu’un d’aussi impatient que toi ! T’as vu dé ler des siècles, ma chérie, alors franchement, tu peux bien « poireauter » quelques secondes de plus, non ?
La Nèhe soupire, car elle n’est pas toujours sensible à l’humour de sa comparse.
Bérénice s’agenouille pour jeter un œil à l’intérieur et brandit sa caméra en mode lumière. Le faisceau lumineux balaie l’obscurité, dévoilant des roches, de la terre, des racines. Sous son genou, elle sent une humidité tiède et elle se demande si elle s’est blessée. Mais non, c’est le let d’eau chaude qui coule sur le sol vers la sortie. Une légère vapeur s’en élève, chaude et soufrée. C’est l’eau de La Nèhe, guérisseuse ou empoisonneuse. Zack pousse un cri de joie :
— Regarde, Jo ! L’eau est là ! L’eau est revenue !
Bérénice se fau le à genoux dans la petite ouverture, malgré les mises en garde des deux frères qui restent prudemment dehors :
— Déconne pas, Bérénice, c’est hyper dangereux ! insiste Jo derrière elle.
— Si tout s’e ondre, ajoute Zack, tu peux mourir ensevelie !
— Taisez-vous ! leur dit-elle comme si elle craignait que leurs avertissements réveillent des esprits endormis.
Hypnotisée, elle s’avance, sa caméra trouant l’obscurité, telle une guerrière pénétrant dans l’antre du dragon… Passé l’étroit passage, elle se trouve à l’intérieur d’une grande salle arrondie. Bérénice a l’impression qu’elle approche d’une chose sacrée, dans un lieu où aucun humain n’a pénétré depuis bien longtemps… Elle en a la chair de poule. Pour un peu, elle pourrait imaginer qu’un guerrier venu du passé l’attend dans l’ombre, sa hache à la main… Après tout , songe-t-elle, ces lieux sont sans doute scellés depuis des siècles ; il n’y a pas de raison qu’ils s’e ondrent maintenant.
À petit pas, Bérénice suit la piste de l’eau qui ruisselle et étincelle, s’e orçant de repousser sa peur. Elle se concentre sur son travail de cinéaste ; le faisceau lumineux de la caméra dévoile des détails, comme le halo du projecteur sur une scène. Elle fait un pas de plus ; une structure en bois émerge de l’obscurité, on dirait une grande carcasse. Un court instant, elle songe à un squelette de baleine avec ses côtes arrondies… Elle croit même sentir une légère odeur d’ambre dans l’air.
— Ça va ? crie Zack, agenouillé à l’entrée de ce mystérieux terrier.
— Oui, Zack. Ça va, ça va, répond-elle un peu agacée. Arrêtez de m’appeler, je travaille…
— Tu.. quoi… ? Zack se tait, sans comprendre ce qu’elle a voulu dire.
Bérénice prend du recul pour éclairer ces morceaux de bois arrondis et soudain, elle comprend ce qu’elle a sous les yeux : une charpente délabrée, du bois vermoulu… On dirait des membrures, la coque désossée d’un navire, une épave engloutie dans les profondeurs du temps…
Au loin, assourdie, la mer gronde et le vent se lève. Une senteur d’iode envahit la crypte. Des hommes, des femmes et des enfants ont voyagé sur les mers froides et dangereuses à bord de bateaux semblables à celui-ci. Bérénice s’étonne que de telles pensées l’assaillent. Son cœur bat à tout rompre et elle sent qu’elle se trouve au bord de quelque chose d’immense…
Sous le faisceau de sa caméra, une épave émerge ; Bérénice a presque l’impression de marcher sur le fond de la mer. Mais lorsqu’elle pointe la lumière à l’intérieur, elle croit à une hallucination : une forme est allongée sur le fond du bateau. Une silhouette humaine se dessine sous un linceul recouvert de poussière ! La jeune femme pousse un cri, comme si le gisant allait se relever, dans le plus pur style des lms d’horreur. Autour de lui sont disposés des objets qu’elle lme d’une main tremblante, tant elle est émue de découvrir cette sépulture oubliée. Des bijoux, un casque pointu, une dague, un petit échiquier, un bouclier circulaire orné en son centre. C’était sûrement un personnage important pour être enterré ici, dans un bateau… Le sol se met à tanguer. Soudain, Bérénice ne se trouve plus dans une crypte souterraine qui sent la terre, le moisi et le champignon, mais à bord d’un drakkar qui fonce
èrement dans la houle, sa voile rouge et blanche bien gon ée par le vent de
noroît… Partie dans ses rêveries, Bérénice ne remarque pas les deux commères qui chuchotent, planquées au fond de la crypte :
— Je te l’avais dit, Jacquotte, cette petite a du sang viking dans les veines, tout comme moi !
— Ah bon ? Je croyais que tu étais simplement dacquoise ? se moque Jacquotte.
La Nèhe ne se laisse pas démonter :
— Mais non ! Pas dacquoise, daNoise ! Mes ancêtres traversaient les mers boréales quand les paysans commençaient à peine à cultiver leur lopin de terre… Je viens d’une longue lignée du Nord, de marins aux cheveux roux comme les tiens, Jacquotte, et comme ceux de ta petite protégée. C’est parce que je viens de là-bas que je peux in uer sur les eaux ici…
— Surtout les eaux chaudes ! La Danoise a toujours besoin de se réchau er ! Ahahaha !
Jacquotte et La Nèhe n’arrêtaient jamais de se houspiller.
— N’empêche, ajoute La Nèhe, je crois bien que ta Bérénice a trouvé Asgeir, le roi des mers !
En e et, bouche bée, tremblante d’émotion, Bérénice lme en détail tout ce qu’elle voit au fond de l’épave. Elle ne s’y connaît pas beaucoup en histoire ou en archéologie, mais ce qu’elle a sous les yeux est, de toute évidence, une sépulture viking !
En sortant de la crypte, Bérénice est aveuglée par la lumière. Son cœur bat encore à tout rompre et ses idées se bousculent furieusement dans sa tête. Les deux frangins la regardent, impatients, sans oser l’interroger, tant elle semble changée et bouleversée.
É
— C’est énorme… Énorme ! marmonne-t-elle, les yeux au ciel.
— On peut aller voir ? demande Zack.
En entendant la question, Bérénice semble sortir de sa transe et le regarde, sévère :
— Non ! Vous n’entrez pas ! Et vous ne dites rien du tout pour l’instant. Venez, il faut que je parle à Hubert…
Puis elle leur indique avec autorité le sentier qui mène au Doigt Mordu. Les deux frères lent doux, impressionnés, mais dévorés par la curiosité de savoir ce qu’elle a vu. Lorsqu’ils arrivent devant la maison, ils trouvent leurs parents installés dehors, autour de la grande table en bois abritée par un parasol. Tous semblent accablés et discutent autour d’une montagne de papiers.
— Je suis sûr qu’il y a un recours, dit Louise pour consoler Hubert, qui se tient la tête dans les mains.
— Ils ne peuvent pas débarquer comme ça, il faudrait véri er les documents, se lamente omas, mais je ne connais pas bien les législations françaises, qui sont tellement compliquées…
— Ce que je sais, dit Hubert pessimiste, c’est qu’une fois que la machine est lancée, elle est di cile à arrêter.
— Et là, visiblement, elle est bien lancée… ajoute Octavio en désignant les géomètres.
Bérénice s’approche avec les deux frères, mais personne ne leur prête attention ; les adultes baignent dans une morosité poisseuse.
— Chéri, on devrait rentrer au Canada, dit Wendy à omas, nous ne sommes pas à notre place ici…
omas s’apprête à répondre, un peu choqué par la brusquerie de sa femme,
mais Bérénice prend la parole :
— Vous avez l’air complètement abattus, tous ! C’est juste la vue de quelques ouvriers qui vous fait cet e et ?
— Tu es marrante, toi ! clame Octavio. Tu ne te rends sans doute pas compte de la gravité des choses…
Piquée au vif par la réplique de son père, Bérénice se met à parler avec une assurance blu ante :
— Ah bon, je suis trop jeune, c’est ça ? Ou bien c’est vous qui êtes trop vieux et pessimistes pour vous rendre compte que rien n’est jamais perdu ? Si seulement vous ouvriez un peu vos esprits, au lieu de les refermer…
Hubert la regarde avec un brin d’admiration, mais omas se moque un peu d’elle :
— Ah, parce que tu crois dans la pensée magique, toi ? Les prophéties autoréalisatrices ? La méthode Coué ? Si on y croit assez fort, ça nit par se produire, c’est bien ça ?
Bérénice le regarde sans rien dire, avant de répondre :
— Et pourquoi pas ? Vous voulez prendre le pari ?
omas est plutôt surpris d’être ainsi dé é par cette gamine :
— Parier quoi, ma nièce ? Qu’on peut arrêter le promoteur d’un simple claquement de doigts ?
Bérénice reprend son sou e et lui adresse un sourire malicieux :
— Eh bien oui, Monsieur mon oncle !
— Appelle-moi omas, répond-il en fronçant les sourcils, néanmoins intrigué…
— Ok, oncle omas, répond-elle, toujours aussi ère. Qu’est-ce qu’on parie ? Une bouteille de champagne ?
— Euh, tu n’es pas encore majeure et je…
Agacée, Bérénice propose :
— Bon, alors 100 euros…
Voyant l’expression de plus en plus gênée des uns et des autres, elle leur lance :
— Regardez-vous un peu ! Oh la la ! Bienvenue chez les losers ! Alors qu’ici on devrait être chez les warriors !
— Mais en n, Bérénice, nous ne sommes pas en guerre, quand même ! clame Wendy.
— Eh bien si, Wendy, justement ! Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour sauver cette maison et ce terrain uniques ?
Hubert se dresse en se demandant ce qui s’est passé pour que Bérénice réagisse ainsi. Il suppose que Jacquotte y est pour quelque chose. Louise se tourne vers elle :
— Mais qu’est-ce qui te prend, ma lle ? Tu as mangé du lion ?
Bérénice respire un bon coup, car elle s’apprête à leur révéler son incroyable découverte :
— Il me prend que…
Mais à peine commence-t-elle à parler que trois silhouettes montent le chemin dans leur direction. Un homme en costume, suivi de deux femmes très business, parfaitement habillées, chacune munie d’une mallette. Dès qu’ils sortent de l’ombre des pins, on reconnaît Gérard Bouriol accompagné de deux femmes d’a aires qui font tache dans le décor. La surprise est totale autour de la table, car cette visite n’était pas prévue. Le petit groupe regarde les visiteurs sans rien dire ; Bouriol lui-même paraît gêné et sa peau luit de sueur. Hubert se lève et vient au-devant d’eux :
— Que nous vaut cette visite, Monsieur… Rappelez-moi votre nom ?
Bouriol le regarde avec sidération :
— Mais en n, Hubert, c’est moi, Gérard Bouriol !
Pour toute réponse, Hubert regarde les deux femmes. Bouriol les présente :
— Je suis venu avec Madame Kayola et Maître Saran, du barreau de Mont-de-Marsan. Nous avons deux ou trois petits détails à régler, et nous voulions pro ter de votre présence à tous en cet instant pour préciser certains points dans vos relations familiales. Maître Saran est assermentée et nous pourrons ainsi boucler la procédure…
— Ça veut dire qu’elle n’est pas encore tout à fait bouclée ? demande Hubert, incisif, en dressant l’oreille.
Là, c’est Madame Kayola, une femme très brune aux yeux et au nez trop grands, qui répond, assez vivement :
— Non, non, ça ne signi e aucunement cela ! Tout est déjà bien bouclé et verrouillé sans l’ombre d’un problème. En réalité, c’est aussi pour vous permettre de toucher l’argent plus facilement…
— D’autant, reprend Maître Saran, une femme corpulente au regard inquisiteur, que certains d’entre vous résident à l’étranger, me semble-t-il. N’est-ce pas ?
omas et Wendy hochent la tête, mal à l’aise devant ce trio. Voyant leur
désarroi, Hubert s’avance vers Bouriol :
— Mais pourquoi venez-vous ainsi sans préavis ? Et comment pouviez-vous savoir que nous étions là ? Ce sont vos ouvriers qui vous ont prévenus ?
— Non, ce sont les images du drone des géomètres… répond Bouriol un peu vite, sous le regard furax de l’avocate qui lui signi e qu’il a ga é.
Hubert saisit la balle au bond :
— Comment ? Vous nous espionnez avec un drone ? Vous savez que c’est illégal ? Et c’est moche, Monsieur… comment déjà ?
Bouriol se dresse comme un coq, le rouge aux joues :
— Mais en n… On se connaît très bien, voyons ! Je crois bien que vous perdez la tête, Monsieur Delage…
Hubert le regarde droit dans les yeux avant de lui décocher sa réponse :
— Nullement, mon petit Richard, nullement !
Cette simple réplique agit comme si Bouriol avait pris un coup violent en plein plexus. Il est blanc, décomposé, la respiration bloquée, incapable de répondre. Les autres le regardent avec stupéfaction, s’attendant à ce qu’il réplique. On pourrait se demander s’il va s’étou er. En réalité, il est en train de comprendre que ses beaux rêves risquent de se transformer en cauchemar…
Comme Bouriol ne dit rien, la femme qui l’accompagne, Madame Kayola, représentante des investisseurs dans ce projet, se tourne vers lui, perplexe :
— Monsieur Bouriol ?
Hubert s’adresse à elle d’un ton froid :
— Il ne vous répond pas, car Bouriol n’est pas son vrai nom. En réalité, Monsieur s’appelle Richard Salaver.
Les deux femmes regardent Bouriol, livide, les lèvres tremblantes, et l’avocate s’adresse à lui :
— Expliquez-vous, Monsieur… Répondez !
Bouriol sort de son hébétude et bredouille :
— Monsieur Delage mélange tout ! Ce n’est pas compliqué, voyons ! C’est juste ma société qui s’appelle Bouriol.
Hubert reprend calmement la parole :
— Lorsque j’ai connu ce Monsieur, il était âgé de huit ans. Il a passé onze mois ici avec sa mère, Denise Salaver, qui venait de perdre tragiquement son mari. Je les ai hébergés par charité…
Bouriol semble révulsé par ces mots :
— Charité ? éructe-t-il. Vous avez surtout vendu ma mère à un ivrogne qui a démoli notre vie ! À cause de vous, ma mère est en fauteuil…
— Je ne comprends rien à ce que vous dites ! proteste Hubert.
L’assemblée, médusée, reste muette tandis que Bouriol vomit sa haine :
— Le jour où vous avez fourgué ma mère à cet ignoble personnage de vos amis, Gaël, j’étais caché dans le fumoir. J’ai tout entendu ! On aurait dit deux maquignons en train de négocier du bétail ! C’était à vomir…
Hubert ne se laisse pas démonter :
— Tu déformes tout, mon petit Richard…
— Arrêtez de m’appeler comme ça !
— Oui, c’est vrai, continue Hubert moqueur, à l’époque on t’appelait plutôt La Crevette…
Hubert le regarde de pied en cap et conclut, avec un brin de mépris :
— Quand on le regarde aujourd’hui, on a l’impression que la crevette s’est bien engraissée, au point de devenir un bœuf…
Bouriol bouillonne de colère :
— Ça su t ! Je ne vous permets pas !
L’avocate s’interpose :
— Monsieur Bouriol, je crois que nous allons devoir faire le point avec nos investisseurs.
— Mais en n, tout ça n’est qu’un détail ! lance le promoteur décomposé. Nos accords restent valables…
La femme aux grands yeux, Madame Kayola, prend alors la parole :
— C’est à nous d’en juger… Lorsque de telles sommes sont en jeu, vous savez bien que nous ne pouvons rien laisser au hasard. Même un simple détail…
Très contrariée, l’avocate regarde l’assemblée abasourdie qui écoute l’a rontement ; elle se tourne vers ses deux associés :
— Nous ne devrions pas avoir cette conversation ici…
Un instant de grande gêne otte dans l’air. C’est Madame Kayola qui conclut :
— Eh bien, au revoir, Messieurs-Dames, nous sommes appelés à nous revoir très prochainement, croyez-le bien. Mais surtout ne vous inquiétez pas, le chantier va suivre son cours. Ce léger contretemps ne doit aucunement compromettre le projet lui-même…
Elle se tourne vers l’avocate et continue :
— Maître Saran va vous laisser sa carte, au cas où vous auriez la moindre question.
Sur ce, le petit groupe tourne les talons. Mais avant de partir, Bouriol, haineux, dé e Hubert du regard, comme pour lui dire : « Toi… Tu ne perds rien pour attendre ! »
À peine sont-ils partis que les discussions vont bon train. Hubert est assailli de questions venant de Louise et omas, mais il est à bout. La visite de Bouriol et ses deux bonnes femmes l’a épuisé, et il ressent le besoin de s’isoler pour voir Jacquotte. Prétextant l’envie de se rafraîchir, Hubert disparaît dans l’escalier et grimpe sans attendre vers l’observatoire, leur pièce secrète, en haut de la maison.
Hubert pousse un profond soupir en arrivant dans leur studio arrondi, avec sa vue sur les pins et l’Océan… Que de bons souvenirs ici avec Jacquotte, les dîners en amoureux, l’odeur iodée de l’encre de seiche dont elle ra ole, les frasques auxquelles ils se livraient, repoussant les limites de l’imagination et de la sensualité… Rien n’a bougé depuis la dernière fois ; le chandelier, les bougies qui ont coulé, l’alcôve, le sofa et le miroir…
— Hello ! Tu es là, mon ange ?
Hubert est tellement chamboulé qu’il appelle Jacquotte, alors que d’ordinaire leurs rencontres se font tout naturellement.
— Ton ange ? Ton ange exterminateur, tu veux dire ?
Jacquotte est là, toujours aussi glamour, à demi allongée sur le sofa.
— Ah, te voilà ! Je suis heureux de te voir…
— Ah bon ?
— Ne sois pas cynique…
— Cynique, moi ? Du grec qui signi e « chien »… Ah, ben merci ! Mais pour moi ce serait plutôt « chienne » !
— Mais qu’est-ce qui te prend, Jacquotte ?
Elle se redresse sur le sofa et se tourne vers lui en croisant les jambes, découvrant ses cuisses magni ques. Un instant, Hubert se demande si elle a des intentions coquines ; avec elle, on ne sait jamais. Mais il déchante vite lorsqu’elle le scrute avec ses yeux furax :
— Il me prend que j’en ai marre, Hubert, mais alors plus que marre… Tu ne vois donc pas que tout se barre en quenouille ?
— Mais rien n’est perdu, en n… On va se battre et…
— Et blablabla ! Tu es quand même gon é ! C’est bien toi qui as signé les papiers à ton satané Bouriol, non ?
— Oui, mais à ce moment-là, je ne savais pas que…
— Pauvre chou ! Et maintenant tu pleurniches sur ton sort et sur la maison ! As-tu seulement pensé à moi quand tu as signé tes foutus papiers ?
— Bien sûr que oui, Jacquotte, j’ai même…
— Et quand la maison sera rasée, je serai où moi, d’après toi ?
— Mais… la maison ne doit pas être rasée, en principe…
— En principe, en principe ! Ah, mon pauvre Hubert, ce que tu peux être naïf parfois… Finalement tu es comme les autres mortels, tu ne penses qu’au fric !
— Mais non, Jacquotte, pas du tout ! Tu sais bien que je ne suis pas comme ça…
— Tu as changé, Hubert, c’est peut-être l’âge… Tu as signé un pacte avec le diable et maintenant, grâce à toi, le béton va recouvrir Le Doigt Mordu. C’est un choix que tu dois assumer.
— Mais pas du tout ! proteste-t-il mollement.
Jacquotte se lève et se met à danser comme au ralenti, elle tourne dans la pièce autour d’Hubert qui ne sait plus quoi dire. Elle s’arrête un instant face à lui, fait mine de l’embrasser sur les lèvres, puis virevolte en continuant à lui parler :
— Et puis tu as une famille, maintenant, et une jolie petite- lle aux cheveux roux qui me ressemble comme deux gouttes de sang. Du coup, moi je ne sers plus à rien… Alors, tu sais quoi, Hubert ? Fais ta vie de ton côté et restons-en là…
— Mais en n, pourquoi tu dis ça, Jacquotte ?
— Parce que tu m’as trahi, voilà pourquoi, Hubert. Va au diable !
— Mais… mais je ne t’ai jamais trahi !
— Tu as vendu la maison ! Et tu m’as vendue avec ! crie Jacquotte, les yeux exorbités.
— Mais attends…
— Et en plus tu oses m’accuser d’avoir empoisonné ta petite vieille, là… ta Maïté…
— Madame Cazaubon ? Mais non, pas du tout ! clame Hubert mal à l’aise, ayant oublié un peu vite que Jacquotte pouvait tout voir et tout savoir.
— STOP Hubert ! Les jeux sont faits et je me casse, tu entends ? Voilà. Comme ça, tu n’auras plus un vieux spectre lubrique dans les pattes ! Je vais aller me dissoudre quelque part où personne ne me trouvera… Je ne veux pas voir les bulldozers raser des siècles de bonheur pour quelques misérables eurodollars… Alors je me casse loin d’ici. Réjouis-toi, Robinson, tu vas pouvoir te prélasser sur ton yacht et séduire des donzelles…
— N’importe quoi ! se lamente Hubert.
— Tu me déçois beaucoup, continue-t-elle…
— Toi aussi, tu me déçois, Jacquotte, comment peux-tu croire à ce que tu racontes ?
— Tu oublies sans doute que je vois tout ! Et, franchement, je m’en passerais bien, d’ailleurs. Faut dire que tes petites romances sexuelles ne sont pas toujours à classer au rang des prouesses. J’ai vu mieux… Mais là, j’en ai marre de jouer les voyeuses, mon p’tit Bébert… Ah, si seulement j’avais des paupières…
— Tu me soûles, Jacquotte…
— Je te quitte, mon petit !
Et sur ce, Jacquotte lui adresse une révérence parfaitement accomplie.
— Eh bien va ! Va hanter d’autres maisons et d’autres vies ! râle Hubert, dépité.
Jacquotte lui tourne ostensiblement le dos et s’éloigne vers le rideau en dandinant des fesses pour le provoquer. Au moment où elle passe le seuil, elle referme le rideau derrière elle, et d’un seul coup le lustre en cristal se décroche du plafond, explosant au beau milieu de la table en bois…
Après le départ de Bouriol et des deux femmes, Bérénice est chamboulée, encore pleine de ce moment irréel dans la crypte. L’émotion est si forte qu’elle préfère ne parler à personne ; en revanche, elle meurt d’envie de visionner ce qu’elle vient de lmer.
Une fois dans sa chambre au premier étage, la jeune femme accroche le signe « Ne pas déranger » à la poignée extérieure de sa porte avant de s’installer sur le lit à baldaquin avec sa caméra et son ordinateur. En les passant sur l’ordi, elle peut zoomer ou éclaircir chaque image. L’écran s’allume et le lm se déroule : à l’entrée, le faisceau de la caméra ne balaie que des ombres, des roches, des racines, de la terre. Bérénice suit la lumière des yeux, guettant le moindre indice. Très vite, la coque désossée émerge des ténèbres. Un er navire e lé, portant une tête de dragon en gure de proue… Ou bien tout cela n’est-il qu’une illusion pixélisée ? La caméra subjective s’approche de l’embarcation, le faisceau éclaire le fond. Bérénice appuie sur pause. Sortis de la nuit des temps, des objets apparaissent. Parmi eux, le bouclier circulaire orné d’une spirale en son milieu. Quelque chose la fait tiquer, mais elle ne sait quoi. Elle reprend son visionnage image par image, scrutant le moindre contour. Ici la dague roussie, là le petit échiquier en bois ou en os, puis quelques bijoux enfouis dans la poussière du temps…
Apparaît maintenant, sur le fond du bateau, le linceul sous lequel on devine la silhouette allongée. Pour se trouver ainsi dans un bateau-tombe, il devait sûrement s’agir d’un chef important. Près de sa tête, un casque pointu en fer rouillé, avec une protection faciale en forme de lunettes. À lui seul, le casque fait peur. Bérénice se penche sur l’écran, essayant d’imaginer à quoi
À
ressemblaient ces guerriers. À force d’y plonger son regard, elle croit voir luire deux yeux brillants derrière ce casque, deux yeux qui la xent et qui veulent lui dire quelque chose…
… Le lit à baldaquin se met à tanguer comme s’il naviguait sur une mer houleuse. La vision de ce casque l’emmène loin, très loin… C’est le tangage du grand large, le cri des oiseaux de mer, le sou e salin du vent, le grondement lointain des déferlantes… Bérénice se laisse emporter dans l’ivresse de la haute mer à bord d’un solide navire qui fend les ots. Elle entend les gémissements de la coque bousculée par les vagues, la plainte des cordages qui ripent sur les taquets, les claquements sourds de la voile entre deux collines de houle… Ils viennent de loin, la mer est leur jardin. Autour d’eux, d’autres bateaux sont
èrement lancés sur les eaux du golfe de Gascogne, arborant les mêmes voiles
rayées de rouge et de blanc. L’image est époustou ante ; Bérénice sent toute la puissance de cette ottille, ces marins, ces guerriers. Un sentiment d’in nie gratitude monte en elle face à l’Océan et à tout ce qu’il donne à l’humanité…
Un sou e vaporeux s’élève de la surface. Un dos noir et luisant émerge et roule majestueusement. Les baleines sont là ! Lente et puissante, la plus grande fait route vers le sud, comme eux, suivie de deux congénères plus petits. C’est la baleine franche, elle aussi venue des mers froides, celle qui est si facile à chasser car, contrairement aux autres espèces, elle otte à la surface une fois harponnée, au lieu de couler à pic… Bérénice frémit ; l’homme aux longs cheveux qui dirige le navire, Asgeir le valeureux, empoigne un harpon bien aiguisé. Les marins, de plus en plus excités, se préparent à la chasse. Une proie facile s’o re à eux ; l’huile de baleine se négocie très cher pour procurer de la lumière aux monastères. Et par ailleurs, les gens d’Église sont très friands du morceau le plus rare et coûteux, qui leur est intégralement réservé : la délicieuse langue de baleine, considérée comme l’une des meilleures viandes au monde.
Le sang va couler… L’histoire se répète. Tout comme Jacquotte s’était sacri ée pour sauver une baleine, le rêve de Bérénice la ramène quelques siècles en arrière, auprès d’un chef viking prêt à harponner une baleine dans le golfe de Gascogne. Cheveux au vent, elle se rapproche et pose sa main sur le bras qui tient le harpon. Penché vers la mer comme un lion prêt à bondir, l’homme se détourne du cétacé pour ne plus regarder qu’elle. Ses yeux de braise percent son âme, mais elle soutient son regard. Asgeir a beau être un grand chef, un redoutable guerrier n’ayant peur de rien et un marin hors pair, il fond d’admiration devant cette petite femme rousse qui l’accompagne. Le chef viking fait alors un signe à ses hommes. D’un coup, la èvre de la chasse retombe, tandis que les baleines s’éloignent vers l’ouest…
… Bérénice se retrouve sur le lit à baldaquin, dans sa chambre. La vision de ces bateaux, de ces hommes qui ont sillonné l’Océan, l’imprègne, mais il faut revenir à la réalité. Elle se frotte les yeux et continue son visionnage. Les images dé lent en désordre sur l’écran, car elle n’avait pas éteint la caméra en sortant de la crypte. Ses mouvements sont désordonnés, elle s’adresse aux deux frères, puis se met à courir vers la maison. Le lm est saccadé, confus, et l’objectif est tourné vers le sol tandis qu’elle marche. Le gravier de l’allée emplit l’écran puis, aux abords de la maison, viennent des gros plans des tongs d’Octavio, puis ce sont les Tropéziennes de Louise, les espadrilles vertes de omas et les Converse rouges de Zack. Pendant ce temps, la conversation se poursuit en o , entrecoupée de frottements sur le micro. Au moment où Bouriol arrive avec ses deux cerbères, Bérénice a plus ou moins redressé la caméra. Bien qu’inclinée en contre-plongée, on aperçoit les visiteurs, la gêne de Bouriol, les yeux trop grands de Madame Kayola, le regard fouineur de Maître Saran…
Bérénice retourne en arrière pour mieux revoir la crypte. Elle ne peut s’empêcher de penser à Rufus et prend conscience qu’un détail a attiré son attention sans qu’elle s’en rende compte. Aussi se repasse-t-elle méticuleusement le lm, jusqu’au moment où elle revoit le bouclier circulaire. Une fois l’image arrêtée, son attention se xe sur l’ornement central. Elle l’agrandit, l’agrandit encore et, malgré la rouille, elle distingue clairement le motif : une spirale dont le bout extérieur est torsadé.
La jeune femme sursaute en poussant une exclamation de surprise. Elle vient de comprendre où elle a déjà vu ce symbole : c’est le pendentif que Rufus porte à son cou ! Bérénice comprend que c’est un signe… Elle n’arrête pas de penser à Rufus depuis qu’elle est entrée dans la crypte. Elle sent que la solution passe par lui. Après tout, il est Danois d’origine, et en plus il porte ce même pendentif en spirale ! Bérénice prépare fébrilement un envoi contenant les images de la crypte et des captures d’écran compressées pour que le transfert ne pèse pas trop lourd. À peine a-t-elle appuyé sur « Envoi », qu’elle tremble déjà d’impatience.
Lorsque son portable sonne, une trentaine de minutes plus tard, et qu’elle voit s’a cher le nom de Rufus, Bérénice n’en croit pas ses yeux. La conversation qui s’ensuit est un rêve éveillé qu’elle se remémorera toute sa vie. Rufus veut d’abord s’assurer que tout est vrai et qu’il ne s’agit pas d’une blague ou d’un trucage numérique, mais il sent très vite l’accent de sincérité dans la voix émue de Bérénice. Aussi lui demande-t-il de tout raconter depuis le début. Quand elle évoque la découverte d’une gurine de Lewis, Rufus s’enthousiasme, puis elle lui raconte sa visite dans la crypte mais surtout elle lui envoie en direct la photo avec le motif spiralé au centre du bouclier… Au téléphone, Rufus pousse un cri, suivi d’un juron danois :
— For fanden ! Mais c’est complètement dingue, Bérénice ! Le motif en spirale au centre du bouclier est exactement identique au pendentif que m’a légué mon grand-père marin, originaire de l’île de Falster en mer Baltique, lui-même descendant des Vikings !
— Quoi ? Mais… euh, alors ce bouclier… et ce bateau… Ils pourraient carrément venir de chez vous ? Euh, là-bas dans le Nord ? bredouille Bérénice.
— Je sais, ça paraît improbable, répond Rufus, mais ce que tu me montres là est tellement clair !
— Oh la la la…
Bérénice se sent dépassée par les événements.
— Tu viens sans doute de faire une découverte majeure ! Je vais tout de suite appeler mon bon ami, le professeur Olafsson, l’une des plus hautes autorités en matière de Vikings, il est conseiller historique auprès de notre Première ministre à Marienborg…
— Merci, Rufus !
— C’est moi qui te remercie, Bérénice. Je pensais avoir engagé une étudiante douée, mais en réalité tu as de l’or entre les mains ! Tu te rends compte que tu es la première à avoir lmé tout ça dans la crypte ! Personne n’y a sans doute mis les pieds depuis une douzaine de siècles. Tu es mon Indiana Jones !
Rufus se met à rire et Bérénice se joint à lui.
— Tes images sont uniques, elles vont faire le tour du monde !
— Merci Rufus, merci, vous me donnez des ailes !
— Mais écoute-moi bien, Bérénice : surtout, ne dis rien à personne ! Attends que je te rappelle.
— Ok.
— Tu promets ?
— Oui, promis je ne dis rien à personne. Mais appelez-moi vite avant que les choses se compliquent !
— Compte sur moi. Surtout, reste extrêmement discrète. Les enjeux sont énormes. Tu as bien fait de m’appeler. C’est important : te voilà devenue la gardienne d’un trésor inestimable !
C’est l’une de ces longues soirées de juin qui s’éternisent, comme si le soleil voulait pro ter au maximum de sa n de règne. Des nuages roses et obliques, dignes d’un western, se pro lent entre les pins qui entourent Le Doigt Mordu. L’image est paisible, mais les cœurs sont encore retournés par la visite de Bouriol et de ses deux redoutables femmes d’a aires. Pendant qu’au rez-de-chaussée, les parents se lamentent de ne pas pouvoir stopper la marée de béton qui s’annonce, les trois jeunes ont prétendu vouloir faire la fête de leur côté. Ils se sont donc enfermés avec quelques vivres dans la chambre de Bérénice. Zack a monté du pain, du jambon, de la con ture, des chips et une bouteille de jus de fruits. Jo s’occupe de la playlist sur son enceinte, et Bérénice leur passe les images qu’elle a tournées.
— Dis donc, Zack, il a un drôle de goût, ton jus d’orange ! se plaint Bérénice en fronçant le nez.
— Ben oui, c’est la vodka, répond-il avec un sourire, j’en ai juste versé un shot ou deux de la bouteille à ton père…
— T’es gon é quand même ! Bérénice prend l’air sévère, mais l’instant d’après, elle éclate de rire et en boit une bonne lampée.
Tout en détaillant les images qui dé lent sur l’écran de l’ordi, Bérénice leur explique la situation. Ils rient, fument quelques cigarettes sur le balcon en bois, boivent du jus d’orange et poussent des exclamations d’étonnement, de peur et d’excitation. Elle ne leur a pas tout dit, mais elle exige d’eux le secret absolu. Sans mentionner Rufus, elle explique avoir contacté un grand professeur danois, spécialiste des Vikings, qui semble avoir authenti é ce qu’elle a lmé dans la crypte. Il doit la rappeler dans la matinée.
La possibilité qu’un guerrier viking soit enterré dans un bateau à quelques mètres de la maison en amme leur imagination et ils se mettent à regarder sur internet… Ils voient alors les bateaux-tombes entiers exhumés ici ou là, dans l’île de Groix en Bretagne, en Norvège ou ailleurs en Scandinavie, enterrés sous des tertres ou des tumulus avec un chef viking parfois accompagné de ses proches et même de ses animaux, entouré de ses armes et de ses biens. Le bateau servait à emmener les âmes vers le merveilleux royaume d’Odin, le Valhalla…
— Tu sais pourquoi on dit « skoll » dans les pays du Nord, pour trinquer ? demande Zack un peu éméché.
— Non, répond Bérénice.
— Ça vient des Vikings, répond Zack, ils trinquaient avec le crâne de leurs ennemis. Et crâne, ça se dit « skôl », comme « skull » en anglais…
— Ah ben c’est charmant, se plaint Jo. Ça donne pas trop envie !
Après des heures de visionnage, de rigolades et de moqueries, tous trois se sont endormis d’un coup, au cœur de la nuit.
Lorsque Bérénice entrouvre un œil, vers 4 heures du matin, elle se croit d’abord dans un rêve. Le faisceau lumineux de sa caméra semble percer l’obscurité, tel un sabre laser qui danse dans les pins… Mais non ! Elle n’est pas en train de rêver. Il y a bien un rai de lumière qui bouge au-dehors. Elle se lève sans bruit et réveille les deux frangins :
— Regardez ! Il y a quelqu’un dehors ! Chhhht ! Ne faites pas de bruit. N’allumez rien !
Bérénice s’approche discrètement du bord de la fenêtre pour éviter d’être vue. Pas de doute, il y a des visiteurs sur le terrain ! Les trois jeunes s’habillent et descendent courageusement pour voir de quoi il s’agit. Bérénice est inquiète, car les intrus se rapprochent du secteur où se trouve la crypte. Le trio progresse en silence, jusqu’au moment où ils perçoivent des voix. Bientôt, ils surplombent trois hommes munis de puissantes lampes torches, qui fouillent les environs. Ils ne se trouvent plus qu’à une centaine de mètres de la crypte, heureusement cachée par les broussailles. L’un d’eux, en tête, tient une tablette entre les mains, qu’il semble utiliser pour se guider. Dans la lueur de l’écran, Bérénice croit reconnaître Bouriol, mais elle n’en est pas sûre. L’homme s’adresse à ses acolytes : « On ne doit plus être trop loin… »
Cachée en surplomb avec Jo et Zack, Bérénice fouille dans son petit sac à dos. Elle porte toujours avec elle un gadget très bruyant qui peut s’avérer bien utile en cas d’agression. C’est une alarme grande comme un porte-clefs, qui fait un bruit infernal. Elle tire la chaînette et le hululement de la sirène perce le silence de la nuit si fort que les deux frères s’en bouchent les oreilles. Plus bas, les hommes se mettent à s’interpeller en criant : « C’est quoi ? » « Meeerde, on est grillés ! Une alarme ! »
Des lumières s’allument dans la maison et un chien se met à aboyer chez les voisins. Les trois intrus décident de repartir : « Allez, on se casse ! » Ils font demi-tour et dévalent la pente jusqu’à leur voiture, garée en lisière du terrain. Le cœur battant la chamade, inquiète, Bérénice se souvient des derniers mots de Rufus : « Tu es devenue la gardienne d’un trésor inestimable… »
Par curiosité, Bérénice a regardé sur internet la valeur d’une seule pièce d’un jeu d’échecs viking. La dernière gurine de Lewis s’est vendue plus d’un million de dollars chez Sotheby’s. Il y a de quoi aiguiser les convoitises ! Elle s’est bien gardée d’en parler aux deux frères pour ne pas les paniquer, mais elle se dit qu’une telle responsabilité est quand même bien lourde à porter pour une simple jeune femme de 17 ans. Pourvu que Rufus lui vienne vite en aide !
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