Le kilomètre 83
Chapitre XIII
Midi. Quelque chose a passé sur les eaux, quelque chose de splendide et de funèbre. Quelque chose a fait les verdures des berges pareilles à des murailles de pierre noire, à des panneaux d’airain. Et le Fleuve est pareil à la face d’un roi, rongée par une lèpre d’argent. Mais moi, soudain libéré d’un charme, je ne vois plus... Je ne vois plus la vision essentielle, l’énorme continuité glissante et rectiligne... Devant mes yeux tout est tournoiement, remous, dislocation dans l’innommable cohue tourbeuse.
Et quand, du quai de Mytho, percevant déjà le sifflement du train qui nous transbordera vers Saïgon, je me retourne pour l’adieu, la dernière image du Fleuve qui s’offre à moi, c’est, à la rive, cocotiers, lataniers, aréquiers, tout un cortège baroque de nécromants, toute une armée de grotesques, aux panaches déséquilibrés, et, doublant leur bousculade dérisoire, là-bas en fuite vers on ne sait où, la jaune, morne, plate, irrésistible Déroute!
XIII
Le bruit des coups de feu pour les couleurs, à bord des torpilleurs mouillés en rivière, entra, crépitant, par ma fenêtre ouverte, tandis que je défaisais mes cantines. La fraîcheur du matin était sensible encore, et le bleu du ciel à peine brouillé, autant du moins qu’il m’était permis d’en juger par le pan visible à l’aplomb de la rue Catinat. En dessous j’entendais, depuis une heure, des roulements de pousse-pousse et des appels criards de vendeurs ambulants.
On frappa à ma porte, et je vis entrer Henry Vigel, équipé d’un «blanc» fashionable et d’un casque neuf, du modèle Hong-kong, enturbanné de soie turquoise.
—Vous allez déjà vous présenter à Vanelli?
—Au diable le Vanelli pour aujourd’hui! Je viens vous demander, au contraire, de vous y rendre d’abord sans moi. Vous lui raconterez ce que vous voudrez, s’il fait allusion à ma personne; par exemple, qu’un accès de fièvre m’a croché.
—N’est-il pas à l’hôtel par hasard, lui aussi?
—Je me suis assuré que non. D’ailleurs quel agrément y trouverait-il, alors que son yacht est embossé, en pleine rivière, à ramasser la mousson par tous les sabords? Tourange, je serai franc avec vous. Je ne veux pas le voir avant de m’être «recoupé» par ici, où j’ai quelques bons amis, avant de m’être édifié sur les dessous de ce marécageux kilomètre 83. Et j’irai jusqu’au bout de la franchise. Je suppose, comme nous l’a expliqué le père Vallery, qu’il nous offrira, à l’un les coolies, à l’autre le ciment, comme première occupation. Je tiendrais à avoir le ciment.
Je souris. Vigel, sans se fâcher, hocha la tête.
—Non, ce n’est pas pour le «bakschisch»... mais l’affaire du ciment me paraît durable, et moi je veux rester à Saïgon quelque temps, si possible. J’ai des amis à voir, je viens de vous le dire—si vous le désirez, je vous ferai nouer relations avec eux. Et puis, ma foi, après des mois de noce arborescente, comme je viens de m’en payer dans la forêt—il se mit à rire, de ce rire bas de pitre qu’il affectait d’avoir aux lèvres quelquefois—sainte nature! je crois que respirer un peu l’air de la ville me sera salutaire!... Ah! un dernier tuyau! avant d’accoster le steamer Vanelli, regardez donc si les sabords en sont garnis de fleurs; si oui, c’est signe qu’Elle est à bord.
—Qui, elle?
—Elsa de Faulwitz, son enfant chérie. Il a, pour elle, fait installer sur le Lotus blanc un vrai jardin botanique, sans parler des serres, édifice provisoirement hors de saison. Enfin, si elle est à bord, regardez-la posément, avec admiration et prudence, comme il sied de regarder une belle panthère de Java, et tâchez de tenir votre petit cœur hors de la portée de ses griffes.
Je ris, non sans quelque impertinence, et lui tendant mon étui à cigarettes:
—Ho, ho! Vigel! Est-ce que d’aventure votre petit cœur, à vous, aurait été peu ou prou balafré?
Mais il se déroba aux confidences, et, deux minutes plus tard, me penchant par la fenêtre, je le vis qui hélait un pousse et se faisait emmener dans la direction du Plateau.
J’attendis que le mouvement général eût raisonnablement grossi dans la rue Catinat, pour descendre, de mon côté, vers les quais.
Au milieu d’une grande tache vineuse de la rivière, un yacht de fort tonnage renflait sa carène blanche, barrée et ocellée de cuivre.
Deux mâts, fins et couchés comme des cornes de springbok, élançaient assez heureusement les hauts, corrigeant ce qu’il y avait d’un peu lourd dans les lignes de la coque. A l’un d’eux s’éployait le pavillon du propriétaire, un carré rose aux angles verts. Je ne doutai point que ce fût là le Lotus blanc, objet de ma recherche, et m’y fis conduire tout aussitôt par un sampanier.
En approchant de la coupée, je pus m’assurer que des caisses et des pots de porcelaine, emplis d’arbustes et de fleurs éclatantes, décoraient les sabords et partie du bordage, faisant courir, autour du navire, comme une ample bande de broderie annamite. Je remis ma carte au matelot chinois que je trouvai en haut de l’échelle, et quelques minutes après j’étais introduit auprès du Vanelli.
Le maître du Siam-Cambodge m’apparut d’abord comme un homme de taille moyenne au teint cireux, à la barbe et aux cheveux blancs, qui se tenait ramassé sur lui-même, derrière un bureau, dans un de ces fauteuils pivotants comme en possèdent tous les carrés de paquebot. Il resta dans cette position inerte trois ou quatre secondes après mon entrée, laissant traîner sur moi les regards de deux yeux mornes. Puis soudain il se leva et vint à moi, la main tendue. Du même coup, sa physionomie s’était instantanément modifiée, comme si, par la détente d’un mécanisme, tous les traits venaient d’en être remontés en bonne place. Et au lieu de cet effondrement de glaise mal armaturée tout à l’heure entrevu, j’avais maintenant sous les yeux je ne sais quoi d’aigu, de fin, décelant de l’élégance dans la ruse et de la domination dans la matoiserie, vrai museau de kitsouné japonais.
—Avez-vous fait bon voyage, ainsi que votre camarade, monsieur Vigel?
Sa voix était de timbre agréable, un tantinet zézayante. J’entamai le petit discours que j’avais préparé relativement à l’indisposition de mon collègue. Mais il m’interrompit d’un air bonhomme:
—Oh! Que monsieur Vigel ne se dérange pas. Mais venez donc dîner tous les deux demain à bord. Nous causerons tranquillement entre café et cigares, des choses de là-bas.
Ah çà! le «patron» considère-t-il que nous sommes venus à Saïgon en voyage d’agrément? Ignorerait-il, par hasard, l’état réel, des «choses de là-bas»? Comme, après tout, je n’ai pas mission particulière de l’en instruire, je me contente de m’incliner et d’accepter, d’une formule polie, son invitation. Mais il lit, sans doute, dans mon attitude quelque chose de mon sentiment, car il reprend, toujours riant:
—A vrai dire, vous avez de la chance! On vous avait expédiés pour répondre à mes ordres, car j’avais de la très grosse besogne à distribuer et j’avais demandé deux hommes de confiance—il répète «de confiance», et semble attendre une protestation empressée; je la juge superflue; il continue —et voilà que la besogne s’est faite, pour ainsi dire, toute seule.
—Monsieur Vallery, dis-je, nous avait en effet parlé d’un recrutement de coolies et d’une affaire de ciments.
—Précisément. Mais les coolies viendront directement de Chine avec leurs cadres, et la Société des Ciments a complété sur place son personnel ingénieur. Ainsi votre petit voyage devient presque un congé. Considérez-le, ma foi, comme tel. Dans une quinzaine de jours le passage des premiers coolies vous donnera quelques occupations, nous en reparlerons d’ici là. Monsieur Vigel, de son côté, devra surveiller la réception de nos ciments. Connaissez-vous la prise des chaux dans les limons? Elle donne lieu à bien des mécomptes... En attendant, je vous le répète, considérez-vous ici comme en congé.
Assez surpris de cette aubaine, je quittai le roof. En regagnant l’échelle, j’aperçus une forme féminine, debout sous l’ombre de la tente et appuyée au bastingage tribord, face à la rive inhabitée. Elle se retourna vers l’intérieur du navire, et je me trouvai passer ainsi à deux mètres de son visage. Je supposai que c’était Elsa. Je notai sa carnation de brune, aux reflets de soie, et la singulière teinte orange du fard de ses lèvres. Je m’inclinai pour la saluer, et elle me répondit, par un tout petit mouvement de tête, sans perdre la pose.
Au moment où mon sampan s’éloignait par l’arrière, je relevai les regards dans sa direction. Mais le reflet de la surface des eaux dansait sur la poupe avec un si capricieux miroitement que je dus baisser les paupières.
Je retrouvai Vigel à déjeuner dans le hall de l’hôtel. Je lui transmis l’invitation de Vanelli, qui lui fit d’abord froncer les sourcils. Mais quand j’eus terminé mon récit, il ricana:
—Par notre sainte mère l’Église! Le patron a des compères en Chine, des compères de toutes les robes! Il est probable qu’à côté du bétail ordinaire livré par A-phat ou autres, nous allons voir apparaître des chrétientés, en délicatesse avec l’autorité mandarinale, et transportées tout entières, avec croix et bagages et, bien entendu, le pasteur! Il y a longtemps que les Jésuites rêvent de donner le coup du lapin à ces pauvres «padres» des missions portugaises, minables héritiers des grands Scribes du qhoc-
ngù[H]... Belle occasion de s’introduire dans la place!
Je l’arrêtai un peu sèchement. Je me rappelai l’air de Lully lui coupant, sous les doigts, les premiers accords de «Rédemption.»
—Non, mon cher Vigel, pas là-dessus! Sur les péripéties de l’emprunt du Siam-Cambodge, vous racontez des choses intéressantes, en somme, quoique vaines. Mais il y a tel et tel sujet sur lequel—rappelez-vous vos paroles si justes de Battambang—on vous a insuffisamment renseigné à l’école.
Il me regarda, légèrement démonté.
—Quel drôle de corps vous faites! dit-il enfin avec un petit haussement d’épaules; vous êtes toujours d’humeur tranquille et, par moments, vous me faites l’effet d’une torpille dormante. Vous êtes bon camarade, vous n’êtes pas «mon» camarade. Êtes-vous au-dessus ou au loin, ou à côté?... Pourtant, jusqu’ici, vous vous êtes montré gentil pour moi...
Je laissai le servant chinois installer entre nous les condiments d’un curry dont eût rêvé madame Vallery.
—Vigel, dis-je, rompant alors le petit silence de cet intermède culinaire, c’est une profession de foi que vous me demandez? Soit. Je serai franc avec vous, comme vous l’avez été avec moi. J’admets que je suis, en somme, un gentil camarade... Mais ne me demandez pas plus. Vous ouvrez ma porte, vous la fermez, vous êtes chez moi; il y a des mouches et du soleil qui en font autant... Il y a un petit jekko qui trotte au plafond de ma chambre... Rappelez-vous encore vos propres paroles de la forêt: «Ah! la vie, Tourange!» Eh bien, je vis, et ma vie est à moi. Je ne sais si vous me saisissez bien. Égoïste, je ne crois pas... Mais je suis dans ma vie comme un enfant au milieu de jouets merveilleux, quelques-uns mécaniques et compliqués, un chemin de fer, par exemple... Et je voudrais dire merci, et je ne sais à qui, mais à coup sûr pas aux mouches, pas au soleil, ni au petit jekko, ni à Henry Vigel, ni à Mureiro Vanelli... Et ce nonobstant—achevai-je avec mon sourire le plus cordial—je pense que je puis faire très bon ménage avec chacun de ces seigneurs.
Vigel avait suivi, avec une application visible, le fil un peu déroutant de ma pensée. Aux derniers mots, son front se rasséréna.