Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 2 sur 40

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Le kilomètre 83

Chapitre II

La borne du kilomètre 83, dont An-hoan a laissé vierge la tablette de grès, je veux la dresser dans ma mémoire. Je n’oserais la sculpter et la peindre à ma fantaisie. Mon désir est qu’elle réverbère avec clarté, miroir successif et fidèle, les images mobiles enregistrées au fil de l’heure et de ses mille mètres de rails. Désir naïf, demain déçu! Mais n’est-ce pas assez qu’il en subsiste, maintenant que le vieil Asiatique n’est plus là pour dégager le signe essentiel, tout au moins une assez belle confusion d’hiéroglyphes, quelque sœur de ces stèles que l’on trouve, chues dans l’herbe, au cœur touffu de la forêt d’Angkor, et que les touristes, qu’elles font rêver, appellent des «Mains de Bouddha!»

 

II

 

. . . . . . . . . . . . . . . .

Onze heures du matin. La forêt se métallise. Les perruches, dans les bambous du bord de la rivière, se tiennent coites. Abandonnant mon poney aux soins du saïs, je gagne à pied la «popote» dont les pilotis, à moins de cent mètres de mon propre logis, enjambent l’eau, l’eau boueuse et qui étincelle, comme si des millions de gangues dissoutes y libéraient leurs diamants.

La lumière universelle est, d’ailleurs, si rudement assénée que la demi-obscurité d’un intérieur, fût-il de paillote et de planches, comme celui-ci, ménage aux yeux étourdis une caresse d’accueil, dont la douceur les rend d’abord insensibles à tout le reste. Si bien que, l’escalier grimpé, mon casque accroché à l’un des bois d’élan disposés en patères dans la véranda, je hasarde quelques pas d’aveugle sur le plancher, calfeutré de nattes, avant d’être à même de dénombrer, sans confusion, les hôtes déjà réunis.

La popote est au complet, ce matin. Quatre hommes, moi compris, quatre hommes pareillement vêtus de toile khaki, pareillement marqués, au visage, de ce mélange de hâle et de pâleur, qui est ici le fard professionnel des Européens, quatre hommes et une femme.

La femme, nous l’appelons Fagui, par diminutif, je crois, de son double prénom: Françoise-Marguerite. Elle est la compagne du plus jeune et du plus frêle, en apparence, d’entre nous: Georges Lully. L’association de Fagui et de Lully n’est pas très ancienne, et je n’ai pas oublié la manière dont ce dernier s’ouvrit à moi de son désir d’amener à la popote madame Lacroix, c’était le nom d’alors de Fagui.

Nous trottions de conserve, en forêt, le long d’un tronçon de la voie, dont le matelas de ballast, gris et rouge et dressé au gabarit, était l’œuvre toute fraîche des équipes de mon compagnon. Et comme la piste était assez large pour que nos poneys pussent aller de front sans trop se chamailler, nous bavardions à voix haute:

—... Bon voyage à Battambang, Georgie?

C’est à Battambang, au kilomètre zéro de la ligne, que fonctionnent les bureaux des chefs de service, et Lully, la veille même, était revenu de là.

—Non. Triste voyage! Nous avons mis en bière monsieur Lacroix. Si jamais, Tourange, vous sentez des tiraillements sérieux entre l’épaule et les côtes, ne perdez pas de temps à essayer d’un système de bretelles qui vous entrent moins dans la peau, mais écrivez à Saïgon pour retenir une place au prochain courrier...

—Abcès au foie?

La nuque de Lully fléchit tout d’une pièce, affirmativement.

—Oui. «Ils» disent: hépatite suppurée. Oh! ils l’ont passé au bistouri, le plus correctement du monde. Le troisième jour après l’opération, monsieur Lacroix était assis sur son lit et causait, et riait... Ils ne savent pas pourquoi un flot de sang est venu dans la bouche... C’était fini.

Georgie se perdit, un temps, dans la contemplation des quatre rênes qui s’embrouillaient entre ses doigts.

—Il faut que je vous dise, Tourange (il ne levait pas le nez, mais une buée rose se déposait sur ses joues rondes), il faut que je vous explique... Monsieur Lacroix était mon chef de file. J’ai travaillé avec lui du côté de Damas, et puis en Colombie, et puis en Annam; et c’est lui encore qui m’a fait venir au Siam-Cambodge. Il était admirable de force, de tranquillité, de bienveillance. Et il laisse une femme derrière lui, une femme qui n’est pas légalement sa veuve, mais qui, tout de même, a été placée pour apprécier, mieux que personne, cette force, cette tranquillité, cette bonté. Elle pleurait beaucoup à Battambang, ces jours derniers, et elle a crié quand on vissait la bière, car c’était toute sa vie honorable qu’on laissait sous le couvercle. Lacroix l’avait prise Dieu sait où, voilà des années; et maintenant, que voulez-vous qu’elle devienne? Alors...

Les doigts de Georgie bafouillaient terriblement dans les mystères de la bride et du filet. Le poney, la bouche agacée, s’arrêta. Le mien fit de même. Mais soudain Lully releva hardiment la tête et planta, dans mes yeux attentifs, un beau regard, droit et bleu, d’enfant promu aux responsabilités viriles.

—... Alors, acheva-t-il avec fermeté, j’ai pensé que c’était à moi, dont Lacroix avait été le chef de file, d’empêcher cette déchéance. Et j’ai conclu un arrangement avec cette femme très malheureuse, mais qui n’est ni très âgée, ni très laide. Et c’est à propos de cet arrangement que je voulais vous pressentir, Tourange, que je voulais vous demander si, dans quelques jours, lorsqu’elle viendra me rejoindre, vous verriez difficulté à ce qu’elle soit des nôtres, à la popote... au moins jusqu’à temps que j’aie pu me débrouiller pour une installation, des approvisionnements...

—Jusqu’à temps... que vous resterez le chic petit type que vous êtes, Georgie, et ce n’est donc pas, je pense, pour finir demain!

Sur ces mots, je vis Lully pencher le nez vers les sabots de sa monture, comme si le soleil l’avait foudroyé, et, deux secondes plus tard, piquer un galop tel que je jugeai hors de propos de lancer ma bête à sa poursuite.

Et c’est ainsi—les autres ayant eu, tour à tour, l’audition d’un discours semblable—que Fagui vint s’asseoir à la popote.

Sa présence, au demeurant, y est un peu celle d’un fantôme, fantôme glissant dans des blancheurs de mousseline ou de linon, et qui se révèle par des apports inattendus. Les fleurs de nos tables, les rubans de nos sièges de rotin, les soies qui emmaillotent le découpage à vif de nos fenêtres, ne sont-ils pas autant de témoignages de cette furtive et diligente réalité?

Mélancolique et fuyante Fagui! Sa figure est de celles qui semblent modelées pour rester dans la mémoire à l’état de profils perdus.