Le kilomètre 83

Henry Daguerches · Chapitre 19 sur 40

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Le kilomètre 83

Chapitre XIX

Il me reprit le bracelet, et se retira définitivement, tenant haut, entre le pouce et l’index, le précieux rond, mince et noir comme un petit serpent cabalistique, et gouaillant, d’une voix encore chargée de rancune:

—Ah! c’est un bel avant de seconde ligne que le Stade vous montrera là, mesdames!

 

XIX

 

Le coup d’envoi de la partie de football, qui devait mettre en présence le Stade Saïgonnais et le Club Chinois de Cholon était annoncé pour quatre heures et demie. Lorsque, vers quatre heures, je me dirigeai vers le terrain de jeu, une colonne hétéroclite de voitures, de pousses et de piétons était engagée déjà, devant moi, sous la longue voûte de feuillages de la rue Lagrandière, y laissant suspendu, jusqu’à hauteur des vertes ogives, le poudroiement vermeil du bien-hoa foulé. Je ne m’étonnai point de cette affluence, sachant que, depuis huit jours, toutes les cervelles étaient, peu ou prou, mises à l’envers par la perspective du match—d’un match qui prenait les proportions d’un conflit de races. Depuis huit jours, toutes les feuilles locales, y compris l’Aube Saïgonnaise d’Hervé de Sibaldi, consacraient des colonnes à l’événement. On avait tout discuté: d’abord l’opportunité même de cette admission des Asiatiques à une compétition dotée par le Lieutenant-Gouverneur d’un trophée sensationnel, puis la composition des équipes, la forme, pour chacune, de ses quinze équipiers, l’élection des capitaines, le choix de l’arbitre... La désignation in extremis d’Henry Vigel avait généralement provoqué la critique. Pour la faire accepter, les dirigeants du Stade avaient dû exciper de l’autorité d’une vieille compétence britannique de la Hong-kong Bank, attestant avoir vu l’homme jouer brillamment pour «Hong-kong Civilians» contre «East Army and Navy». Sur les athlètes célestes, mille racontars couraient. On les donnait pour de véritables professionnels, introduits en Cochinchine par de riches marchands de Cholon et nantis, par ces derniers, d’emplois de complaisance sauvant leur qualification d’amateurs et leur laissant tout loisir de parfaire leur préparation. On vantait l’aptitude des avants à suivre la balle, la vitesse des trois quarts, et la force prodigieuse de l’arrière, un colosse mandchou, à moustache de phoque, haut et rond comme un pilier de pagode. Cependant quelques fins initiés les disaient «overtrained», un peu forcé à l’entraînement, et d’une nervosité insolite chez des jaunes.

Le terrain de jeu avait été choisi au milieu des jardins qui avoisinent le palais du Gouverneur. De beaux saos à troncs pâles y formaient mur contre le soleil, et couvraient d’ombre le vaste rectangle gazonné. La plèbe indigène garnissait, hilare, jacassante et glapissante, trois des côtés du rectangle. Le quatrième, celui des saos, était réservé aux Européens, lesquels y doublaient et triplaient une haie de vestons blancs, la jaquette du lieutenant gouverneur faisant point sombre à hauteur du piquet médian, et les toilettes féminines disséminant des notes vives tout au long de la corde.

A quatre heures vingt-cinq, les deux «quinze» commencèrent à venir occuper leurs postes. J’étais arrivé depuis quelques minutes et échangeais des pronostics avec Elsa de Faulwitz, qui, d’un signe, m’avait appelé. Vigel, en remontant la ligne de touche, passa près de nous et s’arrêta. Il portait le maillot cramoisi des équipiers du Stade, la culotte blanche et les classiques bottines à barres pyramidales. Elsa, assise sur une chaise, les deux mains au manche de son ombrelle, l’enveloppa d’un regard dédaigneux.

—Décidément, dit-elle, avec une moue, je m’étais trompée. Ce rouge ne vous va pas du tout, Vigel. Vous êtes verdâtre, là-dedans.

Vigel ne répondit rien. Je vis seulement qu’il jetait un coup d’œil furtif vers le poignet gauche de madame de Faulwitz, qu’encerclait le bracelet noir et argent. Ses paupières eurent un léger battement, et, nous tournant le dos, il se dirigea vers le centre du jeu.

Les équipes s’affirmèrent vite de valeur égale. Grappes croulantes des mêlées, longs coups de pied de dégagement des arrières, prestes passes des trois quarts, nulle supériorité dans l’attaque, ou nulle faiblesse dans la défense ne se révélait. Chez les hommes de Cholon, un peu plus d’acrobatie peut-être dans le maniement de la balle; chez ceux du Stade, un peu plus de décision dans l’élan de la course.

Vigel ne faisait pas trop mauvaise figure à son poste. Sa silhouette élancée, aux épaules félines, était d’un athlète de classe, en dépit de sa mauvaise condition, et ses prises de l’adversaire pour le plaquage, nettes et décisives. Deux ou trois fois cependant il manqua la balle, qui lui glissa des mains, et j’entendais, à chaque faute, la voix cinglante de madame de Faulwitz:

—Le maladroit! Est-il permis d’avoir de vilaines mains en beurre, comme ce garçon!...

Mais, tout à coup, de la même bouche partit un bravo enthousiaste, et deux jolies mains, pas en beurre celles-là, claquèrent avec frénésie, cependant qu’en face de nous, de la racaille bigarrée, agrippant les cordes, une clameur discordante s’élevait. Tout près des buts menacés du Stade, un équipier chinois venait de s’échapper avec le ballon et courait marquer l’essai. Malheureusement pour lui, sa natte, qu’il portait, pour la partie, soigneusement enroulée autour du crâne, se défit, et on la vit battre, dans le secouement de la course, le dragon violet brodé dans le dos du large maillot vert.

Fatal échevèlement! Vigel avait pu, pareil à l’ange de la mort, saisir au vol la noire tresse, et d’une secousse vigoureuse mettre l’homme à terre, à deux pieds de la ligne. En dépit de la réclamation du capitaine de Cholon, et du tapage mené par une fraction de l’assistance, l’arbitre déclara l’arrêt correct, et n’accorda pas le coup franc de réparation. La rumeur qui suivit sa décision n’était pas encore éteinte, lorsqu’il siffla pour le repos de la mi-temps.

Je profitai de la pause pour aller complimenter Vigel. Il était étendu sur le dos, les bras en croix, à même le gazon, et sa poitrine se soulevait avec violence. Il se mit, à mon approche, sur son séant, et commença de sucer le citron qu’un équipier lui tendait.

—Hump! fit-il, entre deux mordillements de la pulpe acide, j’ai mieux tenu que je ne l’espérais! Mais ce n’est pas fini! J’ai besoin de ménager mon souffle et d’ouvrir l’œil. Le gaillard que j’ai sonné de si plaisante sorte va chercher sa revanche... Et, ajouta-t-il, après une légère hésitation, madame de Faulwitz, près de qui je vous ai vu, que dit-elle de ce spectacle?

—Madame de Faulwitz a sonorement applaudi, quand vous avez si bien plaqué le maillot vert.

Il eut un sourire dur.

—Ah! elle a applaudi... Tout à l’heure elle applaudira aussi quand c’est moi qui serai salement plaqué!

Le coup de sifflet de l’arbitre, rappelant les joueurs à leurs postes, nous sépara, et tout de suite il y eut un figement des bouches et des yeux, un arrêt du brouhaha qui laissa seulement perceptible un ronflement proche et continu de voitures légères. C’étaient les tilburys des riches marchands chinois, mécènes du Club, lesquels ne pouvant ni s’asseoir aux côtés des Européens, ni se mêler à la tourbe de leurs compatriotes, et pas davantage afficher ostensiblement la nervosité de leur attente, avaient imaginé ce sauve-face de tourner, à train de course, dans les allées avoisinantes du jardin. Et parmi eux, je reconnus l’opulent et corpulent M. A-phat et son minuscule poney noir qui, tout barbouillé d’écume, avait pris l’air d’un chocolat à la crème.

Non, madame de Faulwitz n’applaudit pas, quand Vigel fut salement plaqué! Cela se produisit quelques minutes avant la fin. Ni l’une ni l’autre des équipes n’avait encore marqué les trois points d’un essai; mais les hommes du Stade menaçaient à leur tour de très près les buts du Club, et l’émotion de la foule grandissait jusqu’au délire. De sa masse agglutinée et assombrie—car le soleil ne rougissait plus l’entre-branches des saos— jaillissait par instants, sous le contre-coup d’une saute de la balle, un hurlement rauque et bref, comme d’une énorme trompe pressée. Je me trouvai immobilisé contre la corde, entre une façon d’énergumène, aux bras tournoyants, qui clamait, sans variations, à chaque dix secondes qu’un maillot rouge ou vert bondissait: «Le tigre, le tigre!» et madame de Faulwitz qui, grimpée sur une chaise, toute rose, les yeux brillants et les dents serrées, maintenait son équilibre de statue précieuse grâce à la pointe de son ombrelle piquée dans mon épaule. Non, elle n’applaudit pas, quand Vigel, projeté subrepticement par son adversaire à la natte, resta là, boulé comme un lapin. Elle dit seulement, d’une voix où trépignaient le dépit et la colère: «Les rouges vont jouer à quatorze!» mais tout de suite, avec une expiration radieuse de triomphe: «Ha! les verts aussi!»

Car l’homme au dragon n’était pas à deux pas d’Henry, qu’il se cassait subitement sur lui-même, prenait son ventre à deux mains et s’étalait à son tour. Mais cet ébrèchement de chacun des «quinze» n’eut pas le temps d’influer sur le résultat, car, au même moment, la grappe compacte des vingt-huit joueurs restant s’effondrait et se disloquait par delà la ligne de but et le sifflet de l’arbitre annonçait le triomphe du Stade.