Le mariage de Chiffon
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Je viens de vous le dire… je suis restée dans le jardin…
—A fainéanter?...
—Non…
—Qu’est-ce que vous avez fait?...
—J’ai regardé les fleurs…
—C’est bien ce que je disais!...
Et, avec importance, comme si elle devait se tenir au courant pour surveiller les études de sa fille et lui faire reprendre les leçons manquées:
—De quoi s’est-on occupé aujourd’hui au cours, Geneviève?...
—Au cours?...—fit la jeune fille, qui chercha un instant à se souvenir,—nous nous sommes occupées de la reproduction…
Et, au milieu d’un silence étonné, elle reprit:
—De la reproduction des plantes phanérogames…
L’oncle Marc haussa les épaules en murmurant à demi-voix:
—Chiffon a bien raison d’étudier les fleurs elle-même dans le jardin… c’est sans inconvénient, au moins!...
Quant à la marquise, qui ignorait totalement les plantes phanérogames ou autres, et qui n’avait pas compris un mot, elle dit, d’un ton doctoral et protecteur, revenant au tutoiement:
—Tu as entendu, Coryse?...
La petite ne répondit pas. Geneviève reprit, s’adressant à elle:
—Mardi, c’est sur Britannicus, le cours…
—J’irai!...—s’écria Chiffon,—j’aime tant Racine!...
Le petit Barfleur savait qu’un homme du monde doit toujours placer dans toute conversation, et sur n’importe quel sujet, un mot quelconque. Il demanda, d’un air indifférent et poli:
—Et pourquoi, mademoiselle, aimez-vous tant Racine?...
—Je ne sais pas…—fit Chiffon, indifférente aussi.
Puis, après un instant de réflexion, elle déclara:
—C’est peut-être parce qu’on a voulu me faire aimer Corneille…
Marc de Bray se mit à rire; sa belle-soeur, furieuse, se tourna vers lui:
—On dirait vraiment que vous cherchez à la rendre plus ridicule et plus insupportable encore!...
—Moi!...—fit l’oncle Marc, ahuri.
—Oui, vous!... qui riez de toutes les inepties qu’elle dit… et qui avez l’air de trouver ça drôle!...
Elle allait continuer, élevant déjà la voix au milieu du silence. Très agacée d’être ainsi épluchée, Chiffon, les yeux brillants et le nez en l’air comme aux jours de bataille, proposa:
—Si on recausait comme avant… au lieu de s’occuper de moi?...
Une des portes du salon, qui donnait sur le jardin, était ouverte. Sans attendre pour juger de l’effet produit par sa proposition, elle sortit et descendit le perron, où l’attendait Gribouille, son meilleur ami, un énorme dogue court et trapu; bonasse avec un air féroce.
La nuit était claire, mais sans lune. Une de ces nuits pleines d’humidité et de parfums qu’aimait Coryse. Suivie de Gribouille elle s’éloigna de la maison, marchant vers l’extrémité du jardin. L’odeur intense des pétunias blancs l’attirait. Et quand elle fut auprès de la longue corbeille, qui apparaissait toute pâle au milieu du gazon sombre, elle se pencha, les narines ouvertes, prise d’une envie de se rouler sur les fleurs embaumées pour les mieux respirer. Mais elle pensa:
—Je leur ferais mal!...
Car Chiffon, persuadée que les fleurs souffrent, ne les touchait qu’avec une délicatesse infinie et d’attendrissantes précautions.
Un bruit de pas dans l’allée fit grogner Gribouille; et, tout de suite, elle devina que c’était M. d’Aubières qui s’avançait dans l’obscurité. Il demanda, distinguant vaguement la tache claire que faisait Chiffon:
—C’est vous, mademoiselle Coryse?...
—Oui, monsieur…
D’une voix hésitante, il reprit:
—Voulez-vous me permettre de causer avec vous un instant?...
—Mais oui…
—Est-ce que… est-ce qu’on vous a dit que… que…
Elle eut pitié de son embarras.
—Oui… je sais que vous m’avez demandée aujourd’hui en mariage…
Il murmura, le gosier serré:
—Eh bien?...
—Eh bien!... je ne m’y attendais pas, comme vous pensez!... et dame!... ça me surprend un peu… et même beaucoup, si vous voulez que je vous dise?...
—Pourquoi?... vous n’avez donc pas deviné que je vous aime depuis très longtemps?...
Elle répondit, sincère:
—Oh! quant à ça, non, par exemple!...
—C’est pourtant bien vrai!... je vous aime depuis que je vous connais…
—Ça, c’est excessif!... je suis bien sûre que le premier jour où vous m’avez vue, j’ai pas dû vous faire une impression bien agréable… Oh! non!...
—Le premier jour?...
—Oui… à dîner… le soir où j’étais à côté de vous… ce que j’ai dû vous paraître moule!... c’est vrai qu’aussi vous m’aviez si tellement rasée… avec vos chasses et vos rallye-papers… et tout le tremblement…
—Mais…—balbutia le pauvre homme interdit—je ne savais de quoi vous parler… et je…
—Soyez sûr que je vous suis reconnaissante de ne pas m’avoir parlé service… car il y avait encore ça!...
—Comme vous vous moquez de moi!... vous me trouvez ridicule… ennuyeux?...
Elle protesta avec vivacité:
—Oh! non… pas du tout!... ça! jamais!... et même je vous aime beaucoup… je suis très contente quand je vous vois…
Joyeux, il demanda:
—Eh bien, mais alors…
—Quand je vous vois… accidentellement… mais si c’était toujours, toujours, tout le temps…
—Alors, vous ne voulez pas de moi?...
Chiffon avait envie, à cette question bien nette, de répondre nettement non. Comme ça, au moins, tout serait fini; on ne reviendrait plus là-dessus. Mais elle devina tant d’inquiétude dans la pauvre voix étranglée qui l’interrogeait, tant de supplication dans la haute silhouette penchée vers elle, qu’elle n’eut pas le courage de faire un gros chagrin à cet ami qui semblait tant l’aimer. Gentiment, elle répondit:
—Non… je ne dis pas ça encore… je suis très flattée, très reconnaissante de votre affection… mais je suis si petite fille!... j’ai si peu pensé aux choses graves… laissez-moi réfléchir… voulez-vous?... ne me demandez pas de dire tout de suite oui ou non… car, alors… je dirais non…
—J’attendrai votre décision… mais permettez-moi de plaider un peu ma cause?...
Et, voyant que Coryse revenait du côté de la maison, il la fit retourner sur ses pas en lui prenant doucement le bras.
—Je vous en prie, accordez-moi encore quelques minutes… c’est votre mère qui m’a dit de venir vous rejoindre ici…
Avec conviction, Chiffon s’écria:
—Ah! je le pensais bien!...
Et en elle-même elle ajouta:
—Elle ne peut pas me laisser tranquille!...
De sa belle voix grave, très émue, M. d’Aubières reprit:
—Je vous parais vieux… mais je vous offre un coeur très jeune… un coeur qui n’a jamais été à personne…
—Oh!...—fit Coryse, effarée,—vous n’êtes pas arrivé à votre âge sans aimer quelqu’un… voyons?...
Il répondit gravement:
—Aimer… ce que j’entends par aimer… jamais!...
—Et qu’est-ce que vous entendez donc par aimer?...
—J’entends donner tout mon coeur et toute ma vie…
—Eh bien, n’est-ce pas toujours là ce qu’on appelle aimer?...
—Toujours… enfin… non… ça dépend…—balbutia M. d’Aubières embarrassé.
—Tenez,—fit brusquement Chiffon,—j’aime autant vous dire que je ne vous crois pas!... oh! mais, pas du tout!...
—Vous ne me croyez pas!... et pourquoi?...
—Ah!... voilà!... c’est que c’est assez difficile à vous raconter… Enfin, un jour… au printemps… j’étais à me promener à cheval, avec l’oncle Marc, dans la forêt de Crisville… et je vous ai aperçu de loin… avec une dame… je vous ai reconnu tout de suite… il n’y a personne d’aussi grand que vous à Pont-sur-Sarthe… vous étiez à pied… et il y avait un fiacre qui vous suivait… un des petits fiacres ridicules de la station de la place du Palais… la dame… c’était une des dames dont personne ne parle… excepté ma mère et madame de Bassigny, qui les appellent «les donzelles»... et qui font des écarts dans la rue ou au cirque, quand il faut les frôler… on croirait que ça brûle… je vous demande pardon de dire ça à propos de quelqu’un que vous aimez…
—Moi!...—protesta le duc, à moitié riant, à moitié désolé.
—Ou que vous aimiez, du moins…
Et, imperturbable, Chiffon continua:
—Alors, je dis à l’oncle Marc: «Tiens! M. d’Aubières… avec la dame dont il ne faut pas parler!...» Ah! c’est que j’ai oublié de vous dire… Paul de Lussy, le frère de Geneviève, celui qui fait son droit… vous savez bien?... il avait fait aussi des bêtises à cause de cette dame-là… et on voulait l’engager… alors, Georgette Guibray, la fille de votre général, l’avait montrée un jour, au Parc, à Geneviève, la dame… en lui disant: «Vois-tu, c’est à cause de celle-là que ton frère fait des sottises…» Geneviève me l’avait montrée aussi, et j’avais demandé des explications à papa en déjeunant… Ah!... Seigneur!... quelle affaire!... je vois encore ça!... ma mère s’était levée… elle me maudissait avec sa serviette en m’appelant «Fille éhontée»!... moi, j’étais bleue… je comprenais pas du tout ce qu’il pouvait bien y avoir… alors, après le déjeuner, papa m’a emmenée dans le fumoir et il m’a dit qu’il ne fallait jamais parler de ça… surtout devant ma mère… et que d’ailleurs on devait ignorer le monde des «cocottes»... qui est un monde à part… et le soir, ça a recommencé avec ma mère quand j’allais me coucher… Sapristi!... c’est un des plus beaux attrapages dont je me souvienne!... mais ça vous ennuie peut-être que je vous raconte ça?...
—Non… je voudrais seulement vous expliquer…
—Attendez que j’aie fini… donc je dis à l’oncle Marc: «Voilà M. d’Aubières avec la dame dont on ne parle pas…» et il me répond: «Tu ne sais pas ce que tu dis!... tu es myope comme une taupe et tu ne peux rien distinguer d’ici là-bas…» Alors je lui offre de trotter pour voir… mais il ne veut pas… et le premier sentier que nous trouvons… crac!... il me pousse dedans pour que je ne puisse plus regarder la route… et c’est tout pour cette fois-là…
—Je vais vous…
—C’est pas fini!... un mois après, j’étais avec le vieux Jean… je vous revois avec la même dame et presque à la même place… Ah! je me dis, cette fois-ci, comme moi je ne suis pas comme ma mère et madame de Bassigny et que j’ai pas peur de me brûler, je veux les regarder de près… et je trotte… «Mam’zelle Coryse,—me dit Jean,—la route devient bigrement grasse… les chevaux vont s’coller su’l’museau, bien sûr!... m’est avis qu’y’ vaudrait mieux retourner par où qu’nous venons…» Je ne l’écoute pas, vous pensez… mais, à ce moment-là, vous remontez dans le fiacre ridicule et vous filez par la route de Crisville… je dis à Jean: «Je veux voir où ils vont…» et il me répond: «Ça, mademoiselle, c’est des choses qu’est pas à faire!...»
—Et après?...
—Après, je vous ai perdus à un carrefour… mais je vous ai retrouvés tout de même… à l’auberge de Crisville… votre fiacre mangeait l’avoine, et vous étiez au premier à une fenêtre… avec la cocotte… alors, j’ai pensé…
—Vous avez pensé?...
—Puisque M. d’Aubières se cache dans la forêt et dans les auberges avec une femme avec qui il ne peut pas se montrer, c’est qu’il veut absolument la voir quand même… et s’il veut la voir quand même, c’est qu’il l’aime, comme Paul de Lussy l’aimait… et même plus!... car pour risquer, lui… un colonel… un homme sérieux et âgé…
Et comme le duc faisait un mouvement:
—Oui… en comparaison de Paul qui a vingt-deux ans, vous êtes âgé, s’pas?... eh bien, pour faire ce que—quand c’était Paul—on appelait déjà des bêtises… il faut…
—Il faut s’ennuyer terriblement à Pont-sur-Sarthe… et chercher dans n’importe quel monde les distractions dont on ne sait pas se passer… je ne peux pas vous expliquer ce que vous ne devez point comprendre, mais je peux vous affirmer que, quoi que vous ayez pu voir ou apprendre de ma stupide existence, je suis digne de vous aimer et d’être votre mari… jamais, jusqu’au jour où je vous ai connue, je n’ai eu l’idée de donner mon nom ni mon coeur à personne… et je vous offre, malgré mon «grand âge», un amour très jeune et très pur…
Serrant contre lui le petit bras qu’il avait gardé sous le sien, il murmura:
—Laissez-moi espérer un peu… je vous en prie?...
—Si je ne vous réponds pas tout de suite oui…—dit franchement Coryse—c’est que je veux n’épouser qu’un homme que j’aimerai ou que je sentirai que je peux aimer plus que tous les autres… je déteste le monde, moi!... j’ai les grimaces et les guirlandes en horreur!... je n’ai, jusqu’à présent, aimé vraiment que l’oncle et la tante de Launay, papa, l’oncle Marc, le vieux Jean, ma bonne, Gribouille et mes fleurs… je veux aimer mon mari, sinon de l’amour que j’ignore, du moins très tendrement, très sûrement…
M. d’Aubières s’était arrêté. Il prit les mains de l’enfant et les appuyant contre ses lèvres:
—Je serais si horriblement malheureux s’il me fallait renoncer à vous…
Il l’attirait à lui, et elle le laissait faire, émue par cette voix qui tremblait, par toute cette tendresse qu’elle sentait si vraie.
—Chiffon—balbutia-t-il—mon petit Chiffon!...
Elle s’appuyait à son épaule, rêvant, se demandant si elle ne pourrait pas aimer un jour cet homme qui l’aimait tant et qui semblait si bon.
Mais M. d’Aubières, bouleversé au contact du petit corps souple qui s’abandonnait si confiant; énervé par l’obscurité, grisé par les parfums qui montaient des fleurs à cette heure de la nuit, perdit complètement la tête. D’un mouvement brutal, il enveloppa Coryse de ses bras, couvrant de baisers fous ses cheveux et son front. La petite se dégagea violemment, presque avec horreur. Et comme le duc, revenu à lui, murmurait troublé, désolé de ce qu’il avait fait:
—Pardonnez-moi… je vous aime tant!...
Elle lui répondit simplement, déjà remise d’un effroi que, dans son innocence, elle ne s’expliquait pas:
—Moi aussi, je vous demande pardon… mais c’est que, voyez-vous, je ne peux pas souffrir qu’on m’embrasse…
IV
—Avez-vous vu Chiffon ce matin?...—demanda M. de Bray à la marquise qui entrait, un peu avant le déjeuner, dans la bibliothèque où il causait avec son frère.
—Non… et vous?...
—Moi, je l’ai rencontrée vers neuf heures dans la rue des Bénédictins…—dit l’oncle Marc;—elle filait à toutes jambes, suivie du vieux Jean…
La marquise s’écria, déjà en colère:
—Comment!... elle est sortie!... sortie sans permission?...
—Elle allait probablement à la messe?... insinua M. de Bray, conciliant.
—A la messe! elle n’y va jamais!... sauf le dimanche…
Marc, debout devant la fenêtre, annonça:
—La voilà qui rentre… elle est dans la cour avec Luce…
«Luce» était la baronne de Givry, la cousine germaine de M. de Bray. Elle entra dans la bibliothèque, suivie de Chiffon, qui marchait le nez au vent, l’air indifférent.
Sans même dire bonjour à la jeune femme, la marquise, menaçante, demanda de cette voix de tête glapissante et aiguë qui faisait toujours se fermer à demi les yeux de Coryse:
—D’où viens-tu?...
—De Saint-Marcien…—répondit la petite.
—Comment ça?... toi qui ne vas jamais à la messe!...
—Aussi je n’ai pas été à la messe…
—Alors, qu’est-ce que tu es allée faire?...
—Voir l’abbé Châtel…
—Pourquoi?...
—Parce que j’avais quelque chose à lui dire…
—Ah!...—fit madame de Bray inquiète—et qu’est-ce qu’il t’a répondu?...
—Avant de dire ce qu’il m’a répondu, il faudrait peut-être dire ce que je lui ai demandé?...
Et, en riant, elle ajouta:
—Ce serait trop long!...
Le marquis s’adressa à madame de Givry:
—Alors, vous vous êtes rencontrées au confessionnal de l’abbé Châtel?...
—Non…—répondit la jeune femme avec un peu d’embarras.—L’abbé Châtel n’est plus mon confesseur…
—Oh!—fit le marquis étonné—est-ce possible?... toi qui ne remuais pas le bout du doigt sans aller lui demander dans quel sens il fallait le remuer!... toi qui parlais de lui continuellement… trop même, soit dit entre nous… qu’est-ce donc qu’il vous est arrivé?...
Luce de Givry, une grande femme de vingt-huit ans, osseuse et brune, dénuée de toute grâce, était renommée à Pont-sur-Sarthe pour sa piété austère, étroite et fatigante. Tolérante d’ailleurs, c’est-à-dire ne s’occupant jamais de ce que font ou ne font pas ceux qui pensent et vivent autrement qu’elle. Un peu agitée, elle menait de front les bonnes oeuvres et le monde qu’elle aimait passionnément, et qui—comme le disait fort justement Marc de Bray—la payait d’une noire ingratitude. Non pas qu’elle fût désagréable ou inintelligente, mais elle déplaisait par certains ridicules, et surtout par un manque absolu de jeunesse et de charme. Les femmes étaient gênées par sa très rigide et très réelle vertu; les hommes ne lui pardonnaient pas sa disgrâce, et Luce n’était appréciée que dans sa famille, où tous l’aimaient pour ses belles qualités et sa bonté naïve.
—Répète un peu ce que tu viens de dire à Pierre?...—demanda l’oncle Marc, jouant la stupeur.
Docilement, madame de Givry répéta:
—Je ne me confesse plus à lui…
—Vous êtes brouillés?...
—Nous ne sommes pas brouillés… mais c’est lui qui n’a plus voulu…
—Depuis quand?...—interrogea Chiffon, très surprise aussi.
—Depuis mon bal… le bal que j’ai donné au moment du Concours hippique…
—Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, ton bal?...—dit Marc.—Est-ce qu’il serait assez bête pour se mêler de ces choses-là?...
—Oh!...—protesta Luce avec vivacité—ce n’est pas lui, le pauvre abbé!... c’est ma faute!... c’est moi qui suis allée, la veille du bal, lui demander la permission de le donner…
—Eh bien?...
—Eh bien, il m’a dit: «Mon enfant, ces choses-là ne me regardent pas du tout!»...
—C’est un homme de grand sens…
—J’ai insisté, mais il n’a rien voulu entendre… il m’a dit: «Ne venez pas à moi, prêtre, me demander la permission d’offrir chez vous un divertissement que l’Église n’approuve pas… je ne dois pas vous encourager dans cette voie…—Mais mon mari veut que nous donnions un bal…—Eh bien, donnez votre bal… et puis vous viendrez me dire que vous l’avez donné… et nous nous arrangerons…—Je ne veux pas qu’il y ait de bal sans votre permission…—En vérité, mon enfant, vous me placez dans une situation tout à fait ridicule!...»
—Il avait raison, ce pauvre homme!—dit en riant Marc de Bray.
—C’est un encroûté!...—déclara la marquise, qui n’admettait en fait de prêtres que les Jésuites.
Coryse s’écria, fâchée qu’on touchât au vieil abbé qu’elle aimait beaucoup.
—Encroûté!... lui!... jamais de la vie!... mais c’est tout de même pas son métier d’exciter les gens de Pont-sur-Sarthe à gigoter, voyons?...
Et, se tournant vers madame de Givry:
—Seulement, Luce, il y a quelque chose que je ne comprends pas bien dans tout ça… tu vas tout le temps au bal… tu ne fais que ça!... je croyais que tu avais la permission, moi?...
—Mais je l’ai aussi…
—Eh bien, alors?...
—C’est justement ce que j’ai dit à l’abbé Châtel… «Mais puisque vous me permettez d’aller au bal?...» et il m’a répondu: «Mon enfant, ça n’a aucun rapport… un bal est un lieu où l’on est plus exposé à pécher que dans beaucoup d’autres…»
—Ah!...—fit Chiffon, pensive.
—«... Or, quand vous donnez un bal, vous encouragez, vous facilitez en quelque sorte l’éclosion du péché… vous êtes, dans une certaine mesure, complice ou responsable… Quand, au contraire, vous allez au bal, je vous autorise en toute sécurité à y aller, parce que je suis sûr que, non seulement vous ne péchez point, mais encore vous ne sauriez être pour personne une occasion de péché…» Ça te fait rire?—continua madame de Givry en se tournant vers Marc, qui se roulait dans son fauteuil,—mais moi, j’étais consternée!... toutes les invitations étaient parties… il n’y avait plus que deux jours!... je suis rentrée, et j’ai dit à Hubert et à maman que nous ne donnerions pas le bal, parce que l’abbé Châtel m’en avait refusé la permission…
—Ils ont dû faire des bonnes têtes?...—questionna Coryse, qui riait aussi.
—Ah! je t’en réponds!... Maman m’a dit que j’étais folle d’aller parler de ça à l’abbé… Hubert, lui, était furieux!... il m’a crié: «Eh bien, soit!... nous ne donnerons pas ce bal… mais comme, à présent que nous ne sommes plus en deuil, je n’entends pas que nous recevions des politesses sans les rendre, nous n’irons plus nulle part… vous m’entendez bien… absolument nulle part!... à moi, ça m’est égal, j’exècre le monde!... mais vous?...» Moi, j’étais au désespoir!... et puis, le bon Dieu a eu pitié de moi… il m’a inspiré la pensée d’aller trouver le bon père de Ragon…
—Ah!—fit Coryse, avec une grimace.
—Et le père de Ragon a été charmant… il m’a dit, quand je lui ai raconté la défense de l’abbé Châtel…
—Allons, bon!—grommela Chiffon—v’là que c’est une défense, à cette heure!...
—Enfin, quand je lui ai eu expliqué pourquoi je venais le consulter, il m’a répondu: «Que dit l’Évangile, mon enfant?... que la femme doit obéissance à son mari... votre mari veut que vous donniez un bal… donnez un bal… Dieu le voudra aussi…»
Coryse protesta:
—En voilà une idée, d’aller mêler le bon Dieu à tout ça!... je vous demande un peu si c’est pas ridicule de débattre ces choses-là sur son dos!...
—J’étais ravie…—reprit madame de Givry—j’ai couru tout de suite chez l’abbé Châtel… et je lui ai raconté que j’étais allée me confesser au père de Ragon… et que j’avais la permission… il m’a demandé: «Alors, mon enfant, vous avez été satisfaite du père de Ragon?...» Moi, je n’osais pas trop m’extasier sur le père de Ragon, ni dire tout le bien que j’en pense… j’avais peur de froisser l’abbé Châtel… j’ai seulement dit «oui» parce que je ne voulais pas mentir… alors, il m’a suppliée: «Eh bien, retournez-y!... oui… j’en serai enchanté… car je n’ai jamais vu quelqu’un de plus embêtant que vous à confesser!...» Il a dit embêtant, croiriez-vous?...
—C’est de moi qu’il aura appris ça!...—s’écria Coryse en riant—ce pauvre abbé!... il est si bon et si drôle!...
—Tu sais, Luce…—conseilla Marc de Bray—tu feras bien de ne pas trop raconter cette histoire-là…
—Pourquoi?...—demanda ingénument madame de Givry.
—Mais… parce que… tu te rendrais ridicule… et aussi l’abbé…—ajouta-t-il, pensant que la crainte de nuire à son vieux confesseur ferait taire la jeune femme beaucoup plus que la crainte de se nuire à elle-même.
La marquise s’écria:
—L’abbé Châtel sort du peuple!... il ne sait rien comprendre!... il n’a aucune délicatesse… aucun sentiment des choses mondaines… et, naturellement, c’est lui que Coryse est allée choisir pour confesseur…
—L’abbé Châtel n’est pas mon confesseur…—répondit Chiffon—ou du moins il ne l’est plus…
—Et depuis quand, je vous prie?...
—Depuis trois ou quatre ans… depuis qu’on ne s’occupe plus de moi, et que je sors seule avec Jean… depuis ma première communion, à peu près…
—Ah!...—fit madame de Bray, interdite de se voir si peu au courant des faits et gestes de sa fille—et cependant, vous êtes continuellement fourrée chez lui… qu’allez-vous y faire… s’il n’est plus votre confesseur?
—Il est mon confident… je l’aime beaucoup… je le crois sûr et droit… et je lui raconte mes petites affaires… celles que je crois devoir raconter…
—Alors,—interrogea la marquise, vexée,—à qui vous confessez-vous, à présent?...
—A personne…
Et, comme sa mère faisait un mouvement:
—Ou à tout le monde, si vous voulez?... je vais tantôt à l’un, tantôt à l’autre… à Saint-Marcien, à la Cathédrale, à la Chapelle Neuve, à Notre-Dame-du-Lys… enfin, je fais le tour de toutes les paroisses… et, comme il y a en moyenne trois vicaires par paroisse, j’ai de la marge!... je me confesse à peu près six fois par an… ça peut aller longtemps comme ça… et puis, quand j’aurai fini, je recommencerai…
—Cette petite est folle!... absolument folle!...—dit d’un air douloureux la marquise,—elle s’en va de droite et de gauche… au lieu de se choisir un intelligent directeur…
—Un «_directeur_!...» Eh bien, c’est justement ça que je ne veux pas!...—déclara nettement Chiffon—je fais ce que je crois devoir faire… mais je le fais comme je l’entends… il est prescrit de se confesser… mais il n’est pas ordonné d’initier à sa vie… d’habituer à ses pensées et à ses fautes… quelqu’un qui vous connaît et vous rencontre hors de l’église!... ça m’est odieux… ces relations extérieures et divines mêlées… en salade… je trouve ça grotesque et répugnant…
—C’est absurde!...—fit la marquise—alors, à ce compte-là, on ne consulterait pas non plus le même médecin… et on craindrait de le rencontrer en dehors de ses visites…
—Ça n’a aucun rapport…
—C’est au contraire exactement la même chose… à l’un on montre son âme… à l’autre son corps… c’est encore pis!...
—Eh bien, voilà!... c’est que, moi, s’il fallait absolument montrer l’un ou l’autre, je montrerais plus volontiers mon corps que mon âme…
—Taisez-vous!...—cria madame de Bray, se dressant et étendant le bras dans un des grands gestes entrevus dans les drames qu’elle affectionnait particulièrement—taisez-vous!... vous êtes une horrible créature!... une fille sans pudeur!...
Coryse répondit sans s’émouvoir:
—C’est-à-dire que je comprends différemment la pud… non… c’est drôle!... je ne peux jamais me décider à employer ce mot-là… ça me fait l’effet d’un vilain mot… enfin, je comprends d’autre façon la modestie, probablement…
—Taisez-vous!... je vous adjure de vous taire!...
«Adjure» ayant amené un sourire blagueur sur la bonne figure franche de l’oncle Marc, la fureur de sa belle-soeur se tourna contre lui:
—Ah! je vous conseille de rire!... Ah! ça vous va bien!... vous qui êtes en partie responsable du ton et des allures de Corysande!...
Et comme, suivant sa coutume en pareil cas, Marc de Bray ne répondait pas un mot, la marquise s’emporta plus fort:
—Oui… vous avez beau dire que non!... vous êtes cause que je n’obtiens rien de cette enfant… je sais bien qu’elle a une mauvaise nature, mais…
—Je vais vous laisser déjeuner—dit madame de Givry, pressée de partir avant la scène qu’elle prévoyait.
Et, timide, se tournant à demi vers Coryse, à qui, dans sa terreur de madame de Bray, elle n’osait pas s’adresser directement, elle ajouta avec douceur:
—Je suis désolée… c’est un peu ma faute… c’est moi qui ai parlé de l’abbé Châtel et alors… c’est comme ça que le… le reste est venu…
—Bah!...—répondit impertinemment Chiffon, qui regarda sa mère,—le reste vient toujours… il n’y a pas besoin de toi pour ça!...
Elle allait s’esquiver, sortant derrière sa cousine, mais la marquise la rappela d’une voix que la colère faisait glapir plus que jamais:
—Restez!... j’ai à vous parler…
Sans dire un mot, Chiffon revint s’asseoir.
—Eh bien?...—demanda madame de Bray—quelle réponse devons-nous faire au duc d’Aubières?...
—Aucune… je lui répondrai moi-même…—fit tranquillement la petite.
—Enfin, je suis votre mère… et j’ai bien le droit, je pense, de connaître cette réponse?...
—Parfaitement… je ne peux pas me décider à épouser M. d’Aubières… et j’en suis désolée… car je l’aime infiniment…
—Mais c’est de la démence!... mais jamais vous ne retrouverez une pareille situation…
—Je vous répète que ce serait très mal à moi de dire oui à contre-coeur… j’ai beaucoup réfléchi… je suis absolument décidée…
—C’est l’abbé Châtel qui vous aura soufflé ça?...
—L’abbé Châtel… à qui j’ai expliqué ce que je pense… m’approuve, mais il ne m’a rien soufflé… au contraire… il me conseillait d’attendre encore avant de prendre une détermination… jusqu’au moment où je lui ai raconté que…
La marquise depuis un instant réfléchissait, n’écoutant plus ce que disait sa fille. Tout à coup, par un de ces étonnants revirements qui lui étaient habituels, elle se fit pathétique et tendre:
—Corysande!... ma fille chérie!... je n’ai que toi au monde!... tu es mon seul amour!... ma seule joie!... je n’ai vécu que pour toi!... depuis le jour où tu es née, je n’ai jamais eu d’autre préoccupation que toi!...
Si habituée que fût Chiffon aux crises lyriques de sa mère, elle éprouvait toujours une vague surprise en présence de ce formidable aplomb qui, malgré elle, la démontait et lui semblait très comique. Elle écoutait, la bouche entr’ouverte, l’oeil luisant, les tempes soulevées par le petit battement précurseur du fou rire. Elle baissa le nez, craignant d’éclater si elle regardait la mine ahurie du marquis et l’air narquois de l’oncle Marc, et ne répondit rien.
La marquise reprit:
—Tu as toujours été profondément ingrate, je le sais… et je ne tenterai pas de te changer… je n’espère donc pas que tu fasses quoi que ce soit pour moi ni pour personne… mais c’est dans ton propre intérêt que je te supplie de réfléchir… de ne pas prendre à la légère cette détermination…
—Je ne la prends pas non plus à la légère…—dit gravement Chiffon.
—Tu la prends sans consulter personne…
—Si… et tous ceux que j’ai consultés me répondent que je n’ai… dans ce cas… à prendre conseil que de moi-même…
La marquise joignit les mains, et, tragique:
—Je te conjure une dernière fois d’attendre avant de répondre… de voir des gens éclairés…
D’un air indifférent, elle continua:
—Le père de Ragon, par exemple!...
—Patatras!... nous y voilà!...—fit Coryse, à moitié riant, à moitié fâchée,—tu penses qu’il trouvera une combinaison subtile… comme pour le bal de Luce?...
—Veux-tu que je me traîne à genoux devant toi, pour…
—Non, merci… je ne veux pas!... Eh! mon Dieu! c’est pas la peine de faire tant d’histoires… je verrai le père de Ragon quand tu voudras!... ça m’est bien égal!... seulement il était plus facile pour lui de faire bicher les affaires de Luce et du bon Dieu que celles de moi et de M. d’Aubières!...
—Promets-moi que tu iras aujourd’hui même voir le père de Ragon?...
—Je te le promets…
—Et que tu écouteras ses conseils?...
—Je les écouterai… mais ça ne veut pas dire que je les suivrai…
—Qu’est-ce que tu lui as dit, hier soir?...
—A qui?...
—A M. d’Aubières?...
—Je lui ai dit la vérité… que je l’aimais beaucoup… mais pas pour l’épouser… que cependant j’allais voir… réfléchir…
—Et lui?...
—Quoi, lui?...
—Eh bien, qu’est-ce qu’il t’a dit?...
—Lui, il m’a embrassée… et ce que ça m’a été désagréable!...
—Parce que c’était la première fois… et que ça t’a intimidée…
—Moi!... ça ne m’a pas intimidée le moins du monde… ça m’a fait un effet épouvantable, voilà tout!... et la preuve que ça ne m’a pas intimidée… c’est que j’ai osé lui dire que ça me faisait cet effet-là… ainsi…
—Oh! tu lui as dit…
—Ce pauvre Aubières!—murmura en riant l’oncle Marc.
Un domestique annonça:
—Madame la marquise est servie…
Tout de suite après le déjeuner, tandis que Coryse servait le café, madame de Bray sortit furtivement de la bibliothèque.
—Ah!...—fit l’enfant, remarquant cette espèce de fuite,—elle va faire la leçon au père de Ragon!... c’est bien inutile!... d’abord… je l’ai en horreur, le père de Ragon… avec son air cauteleux… et ses sourires tendus de vieille coquette qui veut cacher des dents noires…
Toujours bienveillant, le marquis conseilla:
—Il ne faut pas prendre ainsi les gens en horreur sans savoir pourquoi…
—Mais je sais pourquoi!...
—Ah!... et c’est?...
—Parce que je ne l’estime pas…
L’oncle Marc et M. de Bray se mirent à rire. La façon dont Chiffon déclarait qu’elle «n’estimait» pas cet homme très intelligent et tout-puissant, qui menait toutes les femmes et la plupart des hommes de Pont-sur-Sarthe, leur semblait étonnamment bouffonne.
La petite rougit.
—Vous vous moquez de moi?...—dit-elle—je le vois bien, allez!... «Estimer», c’est ridicule! c’est vieux jeu!... c’est pompier!... n’empêche que je ne connais pas d’autre mot pour exprimer ce que je pense…
M. de Bray protesta:
—Mais non, mon petit Chiffon… personne ne se moque de toi!... et, voyons, maintenant que nous sommes seuls… dis-nous ce que t’a raconté l’abbé Châtel?... veux-tu?...
—C’est plutôt moi qui lui ai raconté quelque chose…
—Quoi?...
—Ben… l’affaire d’hier soir…
—La demande en mariage?...
—Non… quand M. d’Aubières m’a embrassée…
—Ah!... bon!... très bien!... je ne savais pas que tu appelais ça l’affaire...
—Dame!... c’est important pour moi, ça!... car au moment où M. d’Aubières a fait cette chose-là… je penchais presque pour «oui»... un peu plus et ça y était!... Ah! ouiche!... ça a tout fichu par terre!...
—Mais pourquoi?...
—Mais parce que ça m’a été horrible, je vous dis!... et comme je pense qu’une femme est obligée de se laisser embrasser par son mari quand il en a envie… je ne peux pas me décider avec ça en perspective… non… je ne peux pas!...
—Et c’est ça que tu as dit à l’abbé?...—demanda Marc, qui s’amusait beaucoup.
—Dame, oui!...
—Et comment lui as-tu dit ça?...
—Je lui ai dit: «Monsieur l’abbé… M. d’Aubières me demande en mariage, etc… A la maison, on veut que je dise oui…»
—Permets…—interrompit vivement M. de Bray—je n’ai jamais voulu que…
—Il a bien compris que c’est pas toi!... quand je dis «on», il sait bien de qui je parle… donc, je lui ai demandé ce qu’il me conseillait, et il m’a répondu: «Ma chère petite, puisque vos parents souhaitent ce mariage, il ne vous reste plus qu’à consulter votre coeur et votre raison… ils vous enseigneront beaucoup mieux que moi ce que vous devez répondre…» J’ai dit: «Ma raison répond oui tout à fait… et mon coeur oui presque… mais voilà!... M. d’Aubières m’a embrassée sous les arbres… dans le jardin… hier soir…» Et alors, j’ai voulu expliquer de mon mieux l’effet que ça m’a fait… mais il m’a coupée tout de suite, l’abbé Châtel… «Ça suffit, mon enfant!... ça suffit… je n’ai pas besoin d’en savoir davantage…» Pourquoi ris-tu, oncle Marc?...
—Parce que tu es grotesque avec tes racontars à ce malheureux abbé… qui n’est pas du tout fait pour écouter ce genre de choses…
—Mais au contraire… il est là pour ça!... et je tenais à lui expliquer le drôle de phénomène qui s’est produit dans moi à ce moment-là…
—Ah! tu as tenu à lui dire…
—Oui… je lui ai dit que jamais je n’ai éprouvé ça… même le 1er janvier… où j’embrasse pourtant des gens joliment dégoûtants…
—Et pourquoi as-tu dit à l’abbé Châtel que tu embrassais des gens dégoûtants le 1er janvier?...—demanda M. de Bray, étonné.
—Mais parce que c’est vrai!... Madame de Clairville d’abord… qui m’embrasse toujours au travers de son voile mouillé… et le cousin la Balue, donc!... crois-tu qu’il soit appétissant, dis, le cousin la Balue?... il n’a pas de voile mouillé, lui, mais il vous bave dessus… ça revient au même!... Eh bien, malgré tout, je crois que j’aime encore mieux ça que M. d’Aubières hier soir…
—Tu n’es pas sérieuse!...
—Pas sérieuse?... ah bien!... si tu crois que je veux rigoler, tu te trompes joliment, toujours!... j’en ai guère envie, va!...
Et tout à coup elle demanda:
—Quelle heure est-il?...
—Deux heures…
—Comment!... déjà!... faut que je file alors, puisque j’ai promis d’aller voir le père de Ragon!...
—Tu as bien le temps!... je crois qu’il n’est à son confessionnal qu’à quatre heures.
—Mais je n’y vais pas, moi, à son confessionnal!... je vais le demander au parloir… à son confessionnal, j’en aurais pour longtemps, à l’attendre… c’est l’heure des grenouilles de bénitier, quatre heures… Ah! zut!...
Dans une longue glissade, elle sortit de la bibliothèque, et on entendit sa voix claire appeler le vieux Jean.
Devenu sérieux, l’oncle Marc affirma:
—Que le Chiffon épouse Aubières ou un autre… quand il ne sera plus là… il nous manquera rudement!...
V
Lorsque Chiffon arriva à la maison des Jésuites, il était à peu près trois heures. Un orage s’annonçait, qui assombrissait le ciel et rendait l’air étouffant.
—Reste dans le jardin si tu veux…—dit-elle au vieux Jean qui entrait au parloir, en regardant autour de lui d’un air méfiant,—ça sera plus amusant pour toi…
Il répondit, hésitant:
—Et si ça pleut?...
—Ben, si ça pleut, tu rentreras… qu’est-ce que tu as donc à marcher comme ça?... on dirait que tu as peur de tomber dans des oubliettes…
—J’ai pas peur… mais j’suis tout d’même pas à m’n’aise ici, mam’zelle Coryse… y’ m’semble qu’les murs écoutent… et ça me jette un froid… pis… y a aussi c’sacré parquet…
—C’est ça!... jure un peu!... ça fera bon effet dans la maison…
—Mais c’est que j’glisse!... allons bon!... v’là qu’c’est les tapis, maint’nant!...
—Dame!... si tu patines avec!...
Et poussant dehors le vieux domestique qui s’empêtrait, glissant sur le parquet luisant et sur les petits carrés de tapis épars dans la grande pièce, elle lui dit en riant:
—Voyons!... va-t’en!... tu finirais par faire un malheur…
Dès qu’il fut sorti, Chiffon fit les cent pas dans le parloir, qu’elle voyait pour la première fois. De la neuve et coquette demeure que venaient de construire les Jésuites de Pont-sur-Sarthe, elle ne connaissait que la chapelle, où elle venait malgré elle, amenée par sa mère à quelque salut élégant. Madame de Bray estimait,—avec raison, d’ailleurs,—que les Jésuites sont non seulement des gens fort bons à voir, mais encore des gens chez qui il est fort bon d’être vu. Toute la société chic,—les jeunes gens y compris,—se pressait à ces saluts, où chantaient les hommes et les femmes du monde qui avaient de jolies voix, et la tribune de la chapelle des pères avait vu se mitonner bien des mariages et s’ébaucher bien des flirts.
Coryse, d’abord mécontente d’être traînée à ces réunions qui l’ennuyaient, et qu’elle considérait comme très profanes, avait fini par s’intéresser peu à peu aux menues intrigues qui se tramaient sous ses yeux. Elle connaissait toutes les petites rivalités religieuses ou mondaines. Elle savait que tel père, plus «demandé», était jalousé par les autres pères, vexés de son succès; et aussi que telle pénitente, élégante ou bien posée, avait ses entrées à toute heure aux confessionnaux, ouverts seulement aux heures réglementaires pour les pénitentes plus modestes.
Et, en attendant le père de Ragon,—le plus couru des pères mondains,—qui se faisait beaucoup attendre, Chiffon comparait la vaste maison riante, construite avec un confort anglais dissimulé sous une sévérité aimable et voulue, à la triste et sale maison où s’empilaient humblement le curé de la cathédrale et ses trois vicaires. Elle se disait, avec son petit bon sens d’enfant, que, si les gens de la «société» de Pont-sur-Sarthe connaissaient bien le chemin de l’une, les pauvres connaissaient sûrement mieux le chemin de l’autre. Il lui semblait que les grosses sommes apportées ici par les legs, les dons et les quêtes, n’en devaient jamais ressortir, tandis que les maigres aumônes obtenues avec tant de peine, ne devaient faire que traverser la pauvre petite maison grise de là-bas!...
Chiffon exécrait d’instinct ceux qui «amassent». Ce mot, l’épargne, qu’elle entendait autour d’elle prononcer avec le respect qu’il inspire à la province, lui paraissait haïssable et répugnant, et elle pensait que dans cette belle maison toute neuve on devait épargner beaucoup et donner très peu, du moins aux pauvres. Elle regardait, en arpentant le parloir, ces «judas» ouverts dans les murailles blanches, et ils lui rappelaient des guichets de banque. Et les Jésuites qui, de temps à autre, traversaient rapidement la longue pièce à pas glissants et menus, ressemblaient—trouvait-elle—bien plus à des employés qu’à des religieux. Dans ce couvent tout lui parlait du monde, rien ne lui parlait de Dieu.
Au bout d’un certain temps, Coryse s’impatienta:
—Ah! mais!... je ne vais pas poser comme ça indéfiniment, moi!... il va être quatre heures!... il faut que j’aille au cours!...
Elle s’approcha de la fenêtre et vit, dans le grand jardin, Jean endormi sur un banc. D’abord correctement assis, raide comme autrefois sur son siège, le vieux cocher coulait doucement, engourdi par l’orage, les jambes allongées, le corps mou, la tête fléchie. Et les pères qui de temps en temps passaient se rendant à la chapelle, tournaient avec surprise leurs faces affinées, un peu inquiétantes, vers le vieil homme qui dormait sur le banc dans une pose vautrée d’ivrogne. Leur indignation muette égayait infiniment la petite, et elle ne s’ennuyait plus du tout, lorsqu’une voix à la fois très sèche et très douce lui fit tourner la tête.
—C’est vous qui êtes là, mon enfant?... mais je ne puis pas vous recevoir à présent…
—Ah!...—dit Chiffon—je croyais que ma mère vous avait demandé si je pouvais venir?...
Et, se dirigeant vers la porte, elle ajouta, aimable et comme soulagée:
—Mais si vous ne pouvez pas, je m’en vais…
Le père de Ragon l’arrêta d’un geste:
—Je ne peux pas vous recevoir ici…
—Je vous demande pardon, c’est ma mère qui…
—Oui… madame votre mère sait que je la reçois quelquefois au parloir… mais ce que je peux faire pour elle… à grand’peine… je ne puis pas le faire pour vous…
Comme la petite ne répondait rien, il reprit, toujours de la même voix nette et blanche:
—Madame votre mère m’a dit, mon enfant… que vous vouliez me consulter sur une question très grave?...
—Oh!... je veux!... c’est-à-dire… c’est elle qui veut…
—Eh bien, je vous entendrai tout à l’heure à mon confessionnal…
—Mais…—protesta Chiffon—je ne viens pas pour me confesser…
—Peu importe!... mes pénitentes m’attendent déjà… je ne puis tarder davantage…
Coryse, effarée, entrevit l’attente prolongée dans la chapelle neuve, effroyablement neuve, où les ors flamboyaient, faisant grincer les verts crus des rinceaux; cette chapelle où l’oeil ne se reposait sur rien de doux ni de tranquille; où l’on ne pouvait—au milieu des chuchotements et des froufrous—se recueillir ni prier. Et la peur qu’elle avait de cette attente lui suggéra cette réflexion qui, pensait-elle, allait peut-être la délivrer:
—Ah!... bon!... j’attendrai à la chapelle!... Oh! ça n’est pas ennuyeux d’attendre… toutes ces dames parlent si haut!...
Il faut croire que le père de Ragon était peu soucieux de livrer aux moqueuses oreilles de Chiffon les confidences de celles qu’elle appelait si irrévérencieusement «les grenouilles de bénitier», car subitement il se ravisa, disant, comme s’il n’avait rien entendu:
—Voyons… puisque vous semblez le désirer… je vais vous entendre ici…
Et, changeant de voix, d’un ton éteint et assourdi:
—Je vous écoute, ma fille… qu’avez-vous à me dire?...
Elle répondit délibérément:
—Moi?... rien du tout!... je croyais que c’était vous qui deviez me dire quelque chose?...
Plus habitué à la défense qu’à l’attaque, le père de Ragon hésita un instant, puis, prenant son parti:
—Madame votre mère m’a appris que le duc d’Aubières vous demande en mariage… et que vous semblez voir cette demande avec… je ne dirai pas avec répugnance…
—Oh! vous pouvez le dire, allez!...
Jamais le Jésuite n’avait adressé à Chiffon, lorsqu’elle accompagnait madame de Bray, que de banales paroles de bienvenue, auxquelles elle répondait par un monosyllabe ou pas du tout. Cette liberté de langage, à laquelle ses visiteuses habituelles ne l’avaient point accoutumé, l’interloqua un peu.
Il y eut un silence.
—Eh bien?...—questionna simplement Coryse.
—Eh bien,—reprit le père de Ragon, que décidément cet interrogatoire déroutait—cette demande… qui serait flatteuse pour toute jeune fille est, pour vous, non seulement flatteuse, mais inespérée… vous n’avez pas de fortune…
—Je sais ça!...
—Le duc d’Aubières, lui, sans être très riche, trouve qu’il l’est assez pour deux… il donne… en demandant votre main… un bel exemple de désintéressement…
—Je sais ça aussi!... et je suis très reconnaissante à M. d’Aubières… que j’aime beaucoup, d’ailleurs…
—Vous l’aimez?...
—De tout mon coeur… c’est certainement celui que j’aime le mieux de ceux qui viennent à la maison…
—Mais alors, je ne comprends pas pourquoi vous…
—Comment, vous ne comprenez pas?... mais il me semble que c’est pourtant limpide!... j’aime M. d’Aubières comme j’aime madame de Jarville, par exemple… ou l’abbé Châtel… je les aime pour les aimer… mais pas pour les épouser, sapristi!...
—Mon enfant, je vois que vous ignorez ce que c’est que le mariage…
—Ça, sûr! que je l’ignore!... mais enfin, je m’en fais une idée… on se fait toujours une idée des choses, s’pas?... eh bien, moi, en me mariant… je veux aimer celui qui sera mon mari autrement que je n’aime M. d’Aubières et l’abbé Châtel… et voilà!...
—Oui… vous êtes un peu sentimentale… comme toutes les jeunes filles…
—Moi?...—s’écria Chiffon, indignée,—pas pour deux sous sentimentale!...
Et réfléchissant, un peu troublée malgré elle, elle rectifia:
—Excepté peut-être pour les fleurs… et le ciel… et les rivières… c’est vrai que j’aime assez à me coucher par terre et à rêvasser devant tout ça… oui!... enfin, mettons que je suis sentimentale pour les choses… et même pour les bêtes, si vous voulez… mais pour les gens?... ah! fichtre non!... j’suis pas sentimentale!...
Positivement stupéfié par cette façon de parler, le père de Ragon demanda, avec un sourire de mépris aimable au coin de ses lèvres très sinueuses et très minces:
—Par qui donc êtes-vous élevée, ma chère enfant?...
Sans paraître voir l’ironie, elle répondit:
—A présent, c’est par papa et l’oncle Marc… et avant, par mon oncle et ma tante de Launay…
Et, comme le Jésuite, rassemblant ses souvenirs, répétait: «de Launay»?... Chiffon ajouta en riant:
—Oh!... ne cherchez pas!... ils ne viennent pas chez vous!... c’est pas des gens à ça!... c’est des bons vieux tranquilles et pas chics… pas du tout dans le train… ils vont à leur paroisse!... Mais pardon… vous disiez… quand je vous ai interrompu… que j’étais sentimentale… c’est même parce que vous disiez ça que je vous ai coupé…
—Je vous disais que les jeunes filles sont toutes plus ou moins éprises d’un idéal quelconque… idéal qu’elles se forgent de toutes pièces… et qu’elles ne rencontrent jamais…
—Je ne suis éprise d’aucun idéal…
—C’est déjà une bonne chose, cela!... car, alors, vous pouvez considérer librement et en pleine possession de vous-même le bel avenir qui s’ouvre devant vous si vous épousez le duc d’Aubières?...
—Où ça, le bel avenir?... moi qui justement n’ai jamais pu supporter l’idée d’épouser un militaire!... oui… j’ai ça en horreur, les militaires!... je veux dire les officiers, bien entendu… car les soldats, c’est pas leur faute, les pauv’s gens!... et ce que je les plains, au contraire!... et ce que je les aime pour ça!... j’peux pas en rencontrer un par la chaleur sans avoir envie de le faire entrer boire quelque chose à la maison… ainsi…
Le père de Ragon examinait Chiffon avec effarement, et il pensait que madame de Bray avait grandement raison quand elle disait que sa fille «n’était pas comme tout le monde». Il reprit, exagérant encore son air froid et sa correction parfaite:
—En vérité, mon enfant, vous parlez une langue singulière!...
Très sincèrement et gentiment, Coryse s’excusa:
—Oui… ça, j’sais bien!... c’est très vrai!... mais je ne peux pas m’en empêcher!... ça m’est instinctif!... je vous demande pardon… je comprends bien que ça doit vous choquer… ça choque déjà l’abbé Châtel, ainsi… à plus forte raison, vous…
Et, le regardant, elle conclut:
—C’est que, voilà!... vous êtes un homme du monde, vous!... et moi pas!...
—Enfin,—fit le Jésuite, qui se mit malgré lui à rire,—êtes-vous disposée, mon enfant, à réfléchir avant de repousser ce mariage?... à écouter mes conseils?...
—Réfléchir ne me servira à rien!... d’abord, quand je veux réfléchir, ça m’endort!... et puis, plus je réfléchirais, plus je dirais non… il n’y a donc pas d’avantage à me faire réfléchir… et quant à ce qui est de suivre vos conseils… si vous voulez que je vous parle franchement…
—Oui… parlez-moi franchement?
—Eh bien, je ne vois pas trop pourquoi je les suivrais, vos conseils?... vous ne me connaissez pas… vous ne m’avez jamais tant vue… tout en moi doit vous déplaire à crier…
Et, voyant que le Jésuite esquissait un geste vague de protestation:
—Si!... si!... je me rends bien compte!... je vous déplais, et vous n’avez aucune raison de vous intéresser à moi… ce que vous me dites, vous me le dites parce que ma mère vous a demandé de me le dire… tout bêtement…
—Je vous le dis parce que tel est mon avis…
—Soit!... mais c’est votre avis parce que ma mère vous a expliqué que, sans fortune, je ne peux faire qu’un mauvais mariage… et que celui-là est superbe… alors, sous prétexte que je ne suis pas riche, vous me conseillez d’épouser un monsieur que je ne pourrai pas aimer… ou du moins aimer comme je veux aimer quelqu’un avec qui je passerai ma vie…
—Mon enfant, vous vous trompez… c’est parce que le duc d’Aubières est un homme parfaitement honorable et bien né… parfaitement bon aussi, que je vous conseille de l’épouser… je vous le conseillerais également si vous étiez très riche…
—Allons donc!... jamais de la vie!... d’abord, si j’étais très riche, au lieu de me pousser à épouser M. d’Aubières, vous me garderiez pour…
Comme elle s’arrêtait, le père de Ragon demanda:
—Je vous garderais pour qui?...
—Pour un ancien élève à vous qui serait dans la dèche… ou qui aurait joué… ou n’importe quoi de ce genre-là!... oui!... j’ai toujours vu que ça se passe comme ça à Pont-sur-Sarthe… depuis que je sais voir quelque chose autour de moi… et je me suis réjouie de n’avoir pas d’argent!... Oh!... pour ça, vous savez aider les vôtres!... vous n’êtes pas des lâcheurs!...
Craignant d’avoir trop parlé, Chiffon leva un oeil presque timide sur le Jésuite. Sa belle figure distinguée et sérieuse s’était au contraire adoucie:
—Eh bien—dit-il en regardant la petite avec une certaine bienveillance—il me semble que, d’après ce que je devine de vous, ceux qui ne sont pas des «lâcheurs», comme vous dites… doivent vous plaire?... vous devez aimer celui qui prête aux autres son appui?...
—Oui, si c’est un individu… non, si c’est une corporation…
Le père de Ragon resta étonné, regardant Chiffon sans rien dire.
Depuis qu’il était à Pont-sur-Sarthe, cette gamine de seize ans était le premier être «pensant» qu’il rencontrait.
Voyant que l’enfant, prenant son silence pour un congé, allait se lever, il demanda: