Le mariage de Chiffon

Gyp · Chapitre 2 sur 2 · partie 1/3

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Le mariage de Chiffon

—Eh bien, alors, elle va me traiter…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Eh bien, alors, elle va me traiter comme un simple nègre…

—Que non!...

—Que si!... comme elle ne se gênait déjà pas pour le faire… et qu’il y a en plus mon élection…

—Oui… mais il y a aussi ta galette!...

—Tu dis?...

—Je dis que… s’il y a ton élection qui la vexe… il y a ta galette qui l’enchante… elle respecte l’argent, tu sais?...

—Oh!...

—Il n’y a pas de «oh!»... c’est comme ça!...

Après un silence, elle demanda:

—Tu as terminé tes affaires?...

—A peu près!...

—Et tu es riche?...

—Très…

—Tant mieux!... c’est que M. de Bernay se remue ferme, va!... et il faut prendre garde à lui… parce que, comme Charlié ne passera pas…

—Qu’est-ce que tu en sais?...

—On me l’a dit…

—Qui ça?...

—Les ouvriers des hauts fourneaux…

L’oncle Marc se mit à rire:

—Alors, tu vas causer avec les ouvriers des hauts fourneaux?... ce pauvre Aubières a raison… tu es vraiment une drôle de petite bonne femme!...

—Ah!... tu l’as vu, M. d’Aubières?...

—Oui…

—Est-ce qu’il va bientôt revenir?...

—Il reviendra pour les courses…

On sonnait le déjeuner. Madame de Bray entra en coup de vent dans le petit salon. L’air empressé, le sourire fendu jusqu’aux oreilles, elle s’avança en courant presque vers son beau-frère:

—Mon cher Marc!... on vient de me dire à l’instant que vous êtes de retour…

Et, sans lui laisser le temps de répondre:

—Je suis ravie de vous revoir!... vous nous manquez tellement à tous quand vous n’êtes pas là… n’est-ce pas, Chiffon?...

Jamais la marquise n’était aimable pour son beau-frère, et jamais elle n’appelait sa fille «Chiffon», sauf lorsque, devant quelque nouveau venu, elle posait pour la tendresse câline. Marc la regarda, très surpris, et baissa aussitôt les yeux en apercevant la mine narquoise de Coryse, qui riait derrière sa mère.

—Avez-vous vu Pierre?...—dit madame de Bray.

—Oui… je l’ai vu en arrivant…

Elle demanda, souriante:

—Vous a-t-il prévenu du terrible effet qu’a produit ici votre lettre aux électeurs?...

—Ma foi, non!...

—Eh bien, mon pauvre Marc, vous n’avez pas idée du tapage—tapage peu agréable—qui s’est fait autour de votre nom…

—Comme ce nom est aussi le vôtre… je vous en demande pardon…

—Bah!... à la guerre comme à la guerre!... j’en ai pris mon parti à présent!... car, pour être franche… au commencement, j’étais consternée… absolument consternée…

Et, interpellant son mari qui entrait:

—N’est-ce pas?... à présent, je suis consolée du scandale causé par les affiches de Marc?... j’ai pris mon parti en brave?...

—Vous me l’avez dit, du moins…—répondit sans conviction M. de Bray.

En passant dans la salle à manger, Chiffon murmura à l’oreille de l’oncle Marc:

—Beau fixe, hein?... je te l’avais dit… la galette!...

—Coryse,—fit la marquise en s’asseyant,—je ne sais pas si j’ai pensé à te dire que nous dînons samedi chez les Barfleur…

—Non… mais tu ne me dis jamais quand vous dînez en ville…

—Tu es invitée…

—Ça m’est égal… puisque je n’y vais pas!...

—Pourquoi n’irais-tu pas?...—demanda madame de Bray, avec un peu d’embarras.

—Mais, parce que je ne vais jamais à ces dîners-là… et qu’il a été convenu qu’on ne me mènerait dans le monde que l’hiver qui suivrait mes dix-huit ans… c’est-à-dire dans deux ans…

—Ça ne s’appelle pas aller dans le monde…

—Mais si!... c’est s’habiller… se montrer… s’ennuyer… c’est ça que j’appelle aller dans le monde, moi!...

—J’ai accepté pour toi…

—Fallait pas… puisque tu m’as promis que jusqu’à dix-huit ans… excepté à la maison… je ne serais jamais obligée à ces corvées-là… je ne vois pas, d’ailleurs, pourquoi je dînerais chez les Barfleur plutôt que chez madame de Bassigny, qui m’avait invitée pour ce soir…

Elle ajouta en riant:

—Parlant à ma personne, dans le jardin des Jésuites… Ah!... tu sais!... elle t’a aussi invité, oncle Marc!... tout en me disant d’un air dépité qu’elle n’espérait pas que tu lui ferais l’honneur d’accepter…

—Ça prouve qu’elle a certains moments de lucidité… je n’irais en aucun temps chez madame de Bassigny, mais aujourd’hui, dans tous les cas, je ne peux aller nulle part… puisque je suis en deuil…

Chiffon glissa un regard rieur sur la robe de sa mère. Une robe d’un mauve si indécis qu’on ne savait pas trop si c’était du mauve ou du rose.

—Oh!...—fit la marquise—c’est un deuil de trois mois… et il y a déjà au moins quinze jours de passés!... Et, à ce propos, mon cher Marc, je veux vous demander… ça ne vous est pas désagréable qu’il y ait ici un bal le dimanche des courses?...

—Non, du tout… pourvu que je ne sois pas obligé d’y paraître…

—Mais… si vous n’y paraissez pas… ça aura l’air d’un blâme…

—Je ne sais pas de quoi ça aura l’air, mais je n’irai pas au bal un mois après la mort d’une tante dont j’hérite… ça serait—sans parler du manque de coeur—d’un mauvais goût absolu…

La marquise répondit, d’un ton pointu:

—Comme nous n’avons pas, nous, les mêmes motifs de nous abstenir… et que je tiens à donner ce bal pour Coryse…

—Pour moi!...—s’écria la petite, stupéfaite—pour moi, qui déteste le monde!... et qui ne sais seulement pas danser correctement!... un bal pour moi!... ah! Seigneur!...

—C’est justement pour t’apprendre à te tenir dans le monde… et pour que tu y prennes goût…

Cette fois, Chiffon regimba tout à fait:

—Allons donc!... mais ça ne mettra personne dedans… cette histoire de bal donné pour moi!... on sait bien que je ne bosse pas gros dans la maison!... et que ce qui s’y fait ne s’y fait pas pour moi!...

—Tu es une ingrate et une impertinente!...—s’écria madame de Bray, d’une voix qui montait, semblant vibrer dans ses sourcils.

—Moi?... non!...—répondit paisiblement la petite—mais je trouve qu’il vaudrait bien mieux dire à l’oncle Marc… et même à tout le monde… la vérité…

—Et la vérité, c’est?...

—C’est que le bal est pour épater les naturels du pays en leur faisant voir le prince…

Marc de Bray demanda, surpris:

—Quel prince, donc?...

—Ah!... c’est vrai!...—cria joyeusement Coryse—tu ne sais pas, toi!... tu arrives!... Eh bien! depuis huit jours, il y a un prince à Pont-sur-Sarthe!... un vrai!... un pas en carton!... un qui sera régnant… si son papa n’est pas dégringolé avant…

—Et il s’appelle?...

—Le comte d’Axen… quand il voyage…

—Ah! parfaitement!... et qu’est-ce qu’il fait ici, le comte d’Axen?...

La marquise allait répondre, Chiffon ne lui en laissa pas le temps:

—On ne sait pas au juste… on dit qu’il y est pour assister aux manoeuvres… ou pour se perfectionner dans le français… qu’il parle mieux que nous tous…

Le vicomte demanda, pour dire quelque chose:

—Comment est-il, le prince?...

—Il est charmant!...—répondit vivement madame de Bray.

Vivement aussi, Chiffon riposta:

—Ça dépend des goûts!... il est haut comme une botte… et noir… noir… c’est-à-dire que M. Carnot est blond en comparaison de lui!... seulement on l’appelle Monseigneur et Votre Altesse… alors, tu comprends, c’est délicieux!...

—On lui parle comme on doit lui parler…—interrompit M. de Bray, qui voyait poindre l’orage et voulait arrêter la discussion qui commençait.

—Mais je trouve ça tout naturel…—dit Coryse—et je lui parle aussi comme ça… quand je lui réponds… seulement, il y a ceux que ça amuse et ceux que ça n’amuse pas…

Et, regardant sa mère, elle ajouta:

—Moi… l’humilité… c’est pas mon affaire!...

Des nombreux «petits côtés» du caractère de la marquise, celui qui entre tous choquait désagréablement Coryse était son arrogance avec les petits et sa platitude avec les grands. Souvent, après avoir écrasé un domestique ou un ouvrier de la supériorité de son intelligence,—supériorité que sa fille se refusait absolument à reconnaître,—madame de Bray venait se plaindre de la stupidité de ceux qu’elle appelait, avec une moue de dégoût copiée sur celle de madame Favart, «des mercenaires»; Chiffon, alors, amusée et agacée à la fois, lui répondait en riant:

—Eh! s’il avait les qualités que vous lui voulez… probable qu’il serait ambassadeur au lieu d’être domestique!...

La petite Coryse trouvait tout simple qu’on fût respectueux pour les princes lorsque le hasard rapprochait d’eux mais elle ne comprenait pas qu’on courût après les occasions d’être mis en leur présence. Elle haïssait la gêne, et n’aimait à vivre que seule ou avec ses égaux. Et puis, il lui semblait que, les princes modernes ayant oublié qu’ils sont princes, il est excessif d’être obligé de faire un effort pour se rappeler à leur place qu’ils le sont.

Depuis l’arrivée du comte d’Axen à Pont-sur-Sarthe, la marquise nageait dans la joie, prodigieusement flattée d’avoir reçu la visite «de Son Altesse». L’Altesse était envoyée par M. d’Aubières, qui, quelques années plus tôt, avait été attaché militaire dans le petit pays où régnait son père. Et madame de Bray, obligée à Paris de courir de droite et de gauche pour rencontrer quelques princes très entourés,—qui n’accordaient qu’une médiocre attention à son intrigante personne,—totalement sevrée à Pont-sur-Sarthe des formules et des révérences de cour où elle s’imaginait exceller, avait cru voir s’ouvrir le ciel en décachetant la lettre adressée à son mari, dans laquelle le colonel annonçait la venue du petit prince héritier.

Cette fois, les plus élégants salons Pontsarthais étaient complètement distancés: car le comte d’Axen ne connaissait à Pont-sur-Sarthe que les quatre généraux, le maire et le préfet. Et, sans pitié pour madame de Bassigny,—sa meilleure amie pourtant—qui tournait autour d’une demande de présentation, madame de Bray avait dit d’un air détaché: «que c’était bien ennuyeux de ne pas pouvoir réunir quelques amis avec Monseigneur, mais qu’il refusait de faire aucune connaissance.»

C’est qu’elle ne voulait pas éparpiller l’Altesse qui lui était tombée si providentiellement dans la main!

A Pont-sur-Sarthe il y a beaucoup de femmes très élégantes, et quelques-unes très jolies. Il était à craindre que le petit prince, une fois lancé, ne fît à l’hôtel de Bray de nombreuses infidélités. Ce fut lui qui força la marquise à sortir de sa réserve.

Un soir, où il était venu faire une visite, il dit à M. de Bray:

—Je vous prierai de me mener… si cela est possible… au bal au château de Barfleur…

La marquise bondit:

—Au bal… à quel bal?...

—Un bal qui sera probablement donné le dimanche des courses… ce soir, en dînant au restaurant, j’en ai entendu parler… ce n’est pas encore certain, mais…

—Mais—s’écria impétueusement madame de Bray—il ne peut pas y avoir de bal chez les Barfleur, ce jour-là… puisque nous en donnons un, nous!...

Jamais il n’avait été question de bal. Le marquis et Chiffon se regardèrent, abasourdis de cet aplomb, mais madame de Bray ne fut pas le moins du monde gênée par leur présence. Elle continua, s’adressant à son mari:

—N’est-ce pas… depuis longtemps nous avons choisi ce jour-là… on ne peut pas nous le prendre?...

Et, le lendemain, elle envoyait les invitations. Du moins, en donnant elle-même le bal qui devait disséminer un peu la petite Altesse, elle aurait l’honneur de montrer qu’elle l’avait connue «avant tout le monde».

* * * * *

Craignant de voir la conversation s’accentuer de fâcheuse manière, le marquis voulut une fois de plus rompre les chiens.

—Si Chiffon ne dîne pas à Barfleur samedi, il faudrait écrire…—dit-il, en s’adressant timidement à sa femme.

La marquise répondit d’un ton tranchant:

—Elle y dînera…

—Je ne peux pas y dîner… même quand je le voudrais…—expliqua tranquillement la petite;—je n’ai pas de robe…

—Comment, pas de robe?... Et ta robe pompadour?... qu’est-ce que cela signifie?...

—Ça signifie que j’ai eu… il y a deux ans… une robe du soir… soi-disant… en mousseline de laine à petits bouquets… celle que tu appelles ma «robe pompadour…»

—Eh bien, alors?...

—Eh bien, alors… comme j’ai allongé de deux têtes depuis deux ans… et qu’elle n’a pas allongé comme moi, elle me vient au mollet… et voilà comment je n’ai pas de robe…

—On l’allongera…

—On l’a déjà allongée trois fois… il n’y a plus mèche…

—Comment n’as-tu jamais rien à te mettre?... c’est incroyable… tu n’as pas une robe!...

—Si… j’en ai quatre…

—Ça n’est pas assez…

—Mais sapristi!...—cria Chiffon agacée—c’est pas avec cinq louis par mois pour ma toilette… en comptant mes souliers, mes gants, mes chapeaux, mes amazones et tout… que je peux en avoir un jeu, de robes!...

M. de Bray intervint:

—Fais faire ce que tu voudras… et tu m’apporteras la note.

—Merci, papa!... j’en ferai faire une petite blanche pour le bal du Prince, alors…

La voix de la marquise s’éleva, menaçante et aiguë:

—Je vous défends de dire le bal du Prince!...

Et après un silence, elle ajouta:

—Alors, c’est entendu, tu viens à ce dîner?

—Ah! mais non!...—protesta Chiffon—ah! mais non!...

Madame de Bray réfléchit un instant:

—Dans ce cas… tu vas aller en te promenant à cheval à Barfleur…

—Quoi faire?...

—Dire toi-même à madame de Barfleur que tu ne peux pas dîner samedi… que tu dînes chez ta tante de Launay ce jour-là… que je ne le savais pas quand j’ai accepté…

—Oui…—répondit Coryse, en riant—c’est compris!... je vais faire un petit racontar, à propos duquel tout le monde se coupera… vous, la tante Mathilde, l’oncle Albert… enfin tout le monde…

Et, se levant de table:

—Vous me permettez?... faut que je m’habille… et, si je vais à Barfleur et que je veuille être revenue pour le cours… j’ai que le temps de me trotter…

—Oui…—dit majestueusement la marquise—je te permets, pour cette fois, de quitter la table avant la fin du déjeuner… seulement ne t’imagine pas que c’est un précédent pour recommencer à…

—Mais…—s’écria Coryse, bourrue—mais ça m’est bien égal d’être à table jusqu’à la fin, moi!... je ne tiens ni à aller là-bas, ni, si j’y vais, à être rentrée pour le cours!... et d’ailleurs je peux rester… c’est bien plus simple!... on n’a qu’à envoyer le vieux Jean porter une lettre… Au fait…—questionna-t-elle, l’oeil rieur—pourquoi est-ce moi qui y vais, là-bas?... c’est pas naturel que ça soit moi!...

Et, brusquement, elle se rassit.

—Vous irez!...—ordonna la marquise, qui s’irritait peu à peu.

—Non… j’aime autant pas!... vous devez avoir quelque idée de derrière la tête pour m’envoyer comme ça en course…

Elle s’arrêta un instant et acheva, en appuyant:

—... chez les Barfleur?...

—Mais non…—affirma madame de Bray, qui devint très rouge.

Cette fois encore, le marquis voulut pacifier les choses:

—Voyons, Chiffon… va donc!... puisque tu vois que ta maman le désire…

—Hum!...—fit Coryse, en envoyant sous la table un coup de pied à son beau-père, en manière d’avertissement.

Il était trop tard. La marquise avait entendu, et ce mot «maman», lorsqu’il s’appliquait à elle, avait le don de l’exaspérer. Furieuse, elle s’adressa à son mari:

—En vérité…—commença-t-elle—vous…

—Hum!... hum!... hum!... hum!...—chantonna encore Chiffon en arpège.

La marquise se retourna vers elle:

—Sortez!... et faites immédiatement ce que je vous ai dit de faire… vous m’avez entendue?...

—Oui…—répondit Coryse en pliant sa serviette avec une lenteur affectée.

Et, en sortant, elle mâchonna entre ses petites dents pointues, que la colère serrait un peu:

—Oh!... si seulement M. d’Aubières était pas si vieux!...

IX

En arrivant dans la cour du château de Barfleur—un grand château Louis XV en briques et granit—Coryse aperçut à une fenêtre du rez-de-chaussée la vicomtesse de Barfleur, assise devant une grande table, et très occupée à couvrir des pots de confitures. Sa besogne l’absorbait tellement qu’elle n’entendit point passer les chevaux. Chiffon, qui d’abord avait eu l’idée de s’approcher de la fenêtre et de débiter sans entrer son petit discours, réfléchit que peut-être ça ne serait pas suffisamment poli, et descendit de cheval aux écuries, lorsqu’on lui eut répondu que madame la vicomtesse était là.

On la fit entrer dans le billard, où elle attendit pendant un temps qui lui sembla fort long. Et, tout en faisant les cent pas dans la grande pièce nue, sans un tableau, ni un bibelot, ni une fleur, elle se disait rageusement:

—Ah çà!... est-ce qu’elle va achever de couvrir tous ses pots de confitures avant de me recevoir… la mère Barfleur?...

Enfin, le domestique qui l’avait introduite reparut:

—Si mademoiselle d’Avesnes veut bien venir?... je cherchais madame la vicomtesse dans le parc… et elle était au salon…

Coryse pensa:

—Non… elle était à l’office!... mais probablement elle ne trouve pas chic qu’on le sache!...

Et elle trottina derrière le domestique, à travers une longue enfilade de pièces d’un aspect désolé.

—Brrr!...—fit-elle en frissonnant presque—c’est pas rigolo, ici!... le père de Ragon et la mère Barfleur se trompent s’ils croient que j’épouserai «_Deux liards de beurre_»!... car je crois qu’ils le croient!... ah!... non!... non!... non!...

Le duc d’Aubières, à son arrivée dans le pays, avait demandé à l’oncle Marc, en lui montrant le petit Barfleur debout dans l’embrasure d’une porte pendant un bal:

—Qu’est-ce que c’est que ce petit bonhomme gros comme deux liards de beurre?...

Et, chez les Bray et dans quelques autres maisons, le surnom lui était resté.

Le domestique fit entrer Coryse dans un petit salon un peu plus meublé et confortable que le reste du château.

Assise près de la fenêtre, sa longue taille mince serrée dans une robe de foulard grenat à pastilles jaunes, la vicomtesse semblait lire attentivement le Gaulois. Tout de suite, la petite pensa:

—C’est pas étonnant que j’aie attendu comme ça!... la robe des confitures était grise… elle est allée se glisser dans ses plus beaux habits pour me recevoir… Mâtin!... on se met en frais pour le Chiffon… depuis que l’oncle Marc a hérité…

—Ma chère enfant…—fit la vicomtesse, en se levant à la vue de Coryse—quel bon vent vous amène?...

Et, sans lui laisser le temps de répondre:

—Est-elle mignonne dans son amazone!...

—Mignonne!...—murmura Chiffon, qui promena un oeil étonné sur ses grands bras, ses longues mains, et toute sa personne encore dégingandée—c’est pas ce qu’on me dit à la maison, toujours!...

Madame de Barfleur ne se démonta pas:

—Oui, mignonne!... mignonne et charmante!...

Elle tira la longue bande de vieille tapisserie sur canevas de soie qui servait de cordon de sonnette.

—C’est mon pauvre Hugues qui serait désolé de manquer une si jolie petite visite!... il est allé voir ses chevaux dans les grands herbages du bord de l’eau… je vais le faire avertir…

—C’est inutile, madame…—dit vivement Chiffon;—je suis obligée de partir… j’ai un cours à quatre heures…

Le domestique entrait.

—Avertissez monsieur le vicomte…

—Je viens seulement—expliqua Coryse—pour vous dire que ma mère… quand elle vous a répondu que je viendrais avec elle samedi… a oublié que je dîne ce jour-là chez ma tante de Launay.

—Comment?...—s’écria madame de Barfleur—mais c’est impossible!... nous ne pouvons pas nous passer de vous!... vous arrangerez ça avec votre tante… ou bien, moi, je l’arrangerai…

Chiffon ne répondit pas. Elle écoutait en souriant tinter la grosse cloche qu’on agitait éperdument pour appeler le jeune châtelain, et elle pensait:

—Il lui faut un quart d’heure au moins pour remonter de la rivière… et dans cinq minutes je me serai défilée…

—Je vous en prie… ma petite Coryse,—insista la vicomtesse—dites-moi que vous trouverez un moyen de venir?... vous serez l’âme et la joie de ce dîner…

—Moi!...—interrompit l’enfant ébahie—moi?... mais quand je ne suis pas à mon aise, je ne dis pas trois mots…

Madame de Barfleur demanda:

—Pourquoi ne seriez-vous pas à votre aise… ma chère petite?...

—Pardon!...—s’écria précipitamment Chiffon, qui devint très rouge—j’ai gaffé!... je veux dire que, n’importe comment… partout où je ne suis pas seule… je ne suis pas à mon aise… parce que je me défie de moi… et vous voyez que j’ai raison…

—Non… vous êtes une charmante jeune fille… très simple… très franche…

—Oh! quant à ça!...

Et, se levant, Coryse reprit:

—Je vais m’en aller… il faut que je rentre…

—Vous attendrez bien encore un instant… et d’abord, vous allez goûter?...

—Je vous remercie, madame… je suis déjà en retard…

La vicomtesse se leva aussi et, comme Chiffon étonnée de cette politesse exagérée la priait de ne pas se déranger, elle répondit:

—Si… je veux vous voir à cheval… mon fils m’a dit que vous y êtes adorable…

—V’lan!...—se dit la petite—décidément, ça y est!... ils sont tous d’accord!...

Au moment où le vieux Jean amenait au perron les chevaux, le vicomte de Barfleur entrait en courant dans la cour. Il prit la main que lui tendait Chiffon et, s’inclinant respectueusement, y appuya ses lèvres. Peu habituée à cette manière de faire, elle manqua éclater de rire. Puis, comparant les façons d’être de la mère et du fils à ce qu’elles étaient quinze jours plus tôt, un grand écoeurement la prit, et elle faillit penser tout haut: «C’est des vilains types!...»

Lorsque Coryse s’approcha de Joséphine, la grande jument de pur sang qu’elle montait toujours, le vicomte se précipita, nouant ensemble ses deux mains, et les tendit à Chiffon pour qu’elle y posât son pied. Elle toisa le frêle jeune homme, qui courbait son misérable petit dos et son cou mince, surmonté d’une tête énorme, et, considérant les bras frêles, qui laissaient vides et plissotées les manches grises à grands carreaux de son costume trop anglais, elle se dit:

—Sûr!... il va me lâcher en route!...

Et, gentiment, de l’air le plus gracieux qu’elle put prendre pour faire passer son refus, elle répondit, indiquant le vieux Jean qui tenait les deux chevaux:

—Non… si vous vouliez plutôt faire tenir un instant l’autre cheval?... je suis très maladroite… je ne sais monter qu’avec Jean… avec vous, je tomberais…

Et, comme il insistait:

—Je vous en prie!... vous n’imaginez pas ce que je suis lourde… un plomb!...

Elle posa le bout de sa botte dans la main du vieux Jean, et s’envola, paraissant monter à un mètre au-dessus de la selle. Puis, saluant la mère et le fils, elle s’éloigna, son corps souple ondulant au grand pas de Joséphine.

* * * * *

Dès qu’elle fut sortie du parc, Chiffon tourna dans la forêt. Elle avait hâte de galoper dans les belles allées vertes et de secouer la colère qui lui montait à la tête et au coeur.

On ne la laisserait donc pas tranquille un instant?... comment!... il n’y avait pas quinze jours qu’on la tourmentait pour épouser M. d’Aubières; à présent, on allait vouloir lui faire épouser le petit Barfleur?... Et non seulement cette idée la tourmentait à cause de la nouvelle lutte à soutenir, mais encore elle la blessait dans son amour-propre.

De la demande de M. d’Aubières, qu’elle ne trouvait pourtant pas beau, elle avait été reconnaissante et flattée; de celle de M. de Barfleur, elle serait très humiliée.

D’abord, elle savait bien que, quand elle était sans fortune, Deux liards de beurre ne lui avait jamais accordé d’autre attention que celle qu’un jeune homme bien élevé doit à une jeune fille qu’il rencontre dans le salon de ses parents. Ensuite elle trouvait hideux ce garçon mal venu, avec ses énormes moustaches et ses jambes fluettes, démesurément arquées par l’abus du cheval. Pour elle, le duc d’Aubières était «le grand d’Aubières», tandis que le vicomte de Barfleur était «le petit Barfleur». Et tout était là!

Saine et solide, Chiffon avait l’instinctive horreur des chétifs et des malsains.

Et, en suivant la grande piste gazonnée qui la conduisait à la route de Pont-sur-Sarthe, elle pensait:

—Il me dégoûte tout à fait, celui-là!... et, s’il lui prenait jamais l’idée de m’embrasser comme a fait M. d’Aubières, je le giflerais des deux mains… je ne pourrais pas m’en empêcher… C’est égal!... ça va être joliment ennuyeux, cette histoire-là!... si je refuse encore, ma mère va me tomber dessus… pour bien faire, faudrait que le refus vînt des Barfleur… Oh! cet animal de père de Ragon!... c’est pourtant lui qui a manigancé tout ça!... j’avais raison d’avoir peur des Jésuites!...

Elle s’arrêta devant la route blanche de soleil.

—Ça va être atroce de descendre comme ça jusqu’à Pont-sur-Sarthe!... je vais essayer de prendre le sentier derrière les hauts fourneaux… il n’y a justement pas trop de boucan à cette heure-ci… j’espère que Joséphine consentira à passer…

Elle fit entrer la jument—qui déjà piquait les oreilles, écoutant le bruit sourd qui arrivait d’en bas—dans un petit sentier qui descendait presque à pic entre la forêt et les forges. A un tournant du sentier, elle aperçut à une centaine de mètres au-dessous d’elle un cavalier arrêté, parlant à des ouvriers assis à terre en bordure du bois.

—Ah!...—dit-elle, se tournant vers le vieux Jean—ça y est!... j’ai raté le cours… voilà les ouvriers qui goûtent… il est quatre heures!...

Et, clignant des yeux:

—Tiens!... on dirait que c’est le comte d’Axen?...

—Oui, mam’selle Coryse… c’est pour sûr lui!...

Le sentier descendait en lacet, et Chiffon perdit de vue le groupe. Mais bientôt, en se rapprochant, elle entendit nettement les voix qui montaient jusqu’à elle:

—Oui…—disait le prince, dont elle reconnaissait l’accent musical—oui, elle est tout à fait bien, cette profession de foi… et si j’étais électeur dans ce pays… je n’hésiterais pas à donner ma voix à celui qui l’a écrite…

Chiffon venait de tourner le coude du chemin.

—Ah!...—cria-t-elle—c’est vous, monsei…

Elle s’arrêta, devinant vaguement qu’il préférait ne pas être nommé ainsi, et il la remercia d’un signe en répondant:

—Mon Dieu, oui, mademoiselle… c’est moi!...

—T’nez, monsieur…—dit en riant un des ouvriers—v’là un’ petite demoiselle qu’est d’vot’ avis, allez!...

—Qu’est-ce que c’est?...—demanda Coryse.

—C’est c’monsieur qui dit comme vous, qu’à not’ place y voterait pour M. d’Bray…

—Parbleu!...—fit Chiffon avec conviction—à moins que vous ne vouliez faire renommer M. de Bernay?...

—Ah! non… c’ui-là, n’en faut plus!...

—Eh bien, alors?... puisque vous savez que Charlié ne peut pas passer?...

—Oui… c’est vrai!... mais moi, ça m’gêne qu’y soye vicomte, M. d’Bray…

—Lui aussi, ça le gêne…—dit Chiffon—mais c’est pas sa faute!...

—Pourquoi signe-t-y son affiche «Vicomte» de Bray?...

—Dame!... puisque c’est son nom!... vous aimeriez mieux qu’il triche, vous?... qu’il se présente pour autre chose que ce qu’il est?...

Et, regardant tout à coup à terre les nombreuses bouteilles, les saucissons et les fromages couchés sur l’herbe, Chiffon demanda:

—Sapristi!... ben, vous en faites un goûter!...

Un ouvrier, noir et velu, se leva, et montrant le comte d’Axen:

—C’est c’monsieur qui régale… sans ça!...

Et il ajouta:

—Rapport qu’on y a t’nu son ch’val pendant qu’y visitait les forges…

Le vieux Jean, rouge et suant, regardait les bouteilles d’un oeil attendri. Coryse s’en aperçut et, le montrant à l’un des hommes:

—Si vous vouliez être bien gentil… vous lui donneriez un verre de quelque chose… parce qu’il a bien chaud!...

L’ouvrier s’élança sur une bouteille et, s’excusant:

—Si on n’l’a point fait… c’est qu’on n’osait pas… vu qu’les larbins ordinairement… quand y a les maîtres…

—C’est pas mon larbin…—répondit Chiffon en riant—c’est ma nourrice… viens boire, nourrice!...

Le vieux Jean s’avança:

—C’est pas de refus…—dit-il d’un air ravi—car c’qu’y fait soif… que vous aussi, mam’selle Coryse, vous d’vez avoir soif?...

—Si vous vouliez boire un verre… faudrait pas vous gêner, toujours?...—proposa l’ouvrier qui tenait la bouteille.

—Je veux bien…—dit Chiffon, tendant la main.

—... Tendez un’ minute… paç’ que… pour vous, faut que j’rince l’verre…

Il courut à une fontaine placée à l’entrée des bâtiments et revint en demandant:

—C’est-y d’la bière ou du vin, qu’vous voulez?...

—Du vin…

Elle avança son verre en disant d’une voix claire:

—A votre santé!...

Les ouvriers se levèrent:

—C’est plutôt à la santé d’monsieur qui régale qu’on d’vrait boire…—remarqua un des hommes, en désignant le comte d’Axen.

—Et moi…—répondit le prince—je propose de boire à la santé du candidat!...

—C’est ça!...—cria étourdiment Coryse—à la santé de l’oncle Marc!...

Un des ouvriers demanda:

—Alors… comme ça… vous êtes la nièce à M. d’Bray?...

—Oui!...—fit Chiffon, en regardant le prince, qui riait de sa distraction.

L’ouvrier reprit:

—Oh!... nous vous connaissions bien!... mais nous n’savions point vot’ nom!... c’est surtout les gosses, là-bas, à la cité, qui vous connaissent…

Et, se tournant vers le comte d’Axen, il continua:

—Vu qu’mad’moiselle a toujours des pièces pour eux dans ses poches, quand elle passe à cheval… même qu’à Noël elle leur a apporté une pleine caisse de joujoux qu’ça remplissait la voiture… qu’ils en ont eu plus qu’ils en pouvaient casser…

Son petit oeil dur s’adoucit un peu, et il conclut:

—Si tous les riches étaient comme mad’moiselle et monsieur… ça irait mieux que ça n’va!... mais y en a qui veulent pas s’douter qu’y a d’la misère… et des comme ça, j’en connais!...

—Moi aussi!...—fit involontairement Chiffon, qui pensait à sa mère.

Puis, aussitôt, elle demanda, s’adressant au comte d’Axen:

—Est-ce que vous redescendez sur Pont-sur-Sarthe, monsei… monsieur?...

—Oui… voulez-vous me permettre de faire un instant route avec vous?...

—Mais oui…

Et, tout de suite, elle proposa:

—Seulement… il vaut mieux reprendre le sentier dans la forêt… celui-ci est trop plein de pierres roulantes…

Quand ils eurent disparu sous bois, Coryse entendit la voix de l’ouvrier qui expliquait:

—J’ai idée qu’ces deux p’tits-là, c’est des promis!...

Elle se tourna en riant vers le prince:

—C’est de nous qu’ils parlent, monseigneur!...

Il s’inclina courtoisement:

—Je regrette qu’ils se trompent…

—Vous regrettez?... c’est beau, la politesse!... voyez-vous la tête que j’aurais en reine?... non, mais la voyez-vous?... Ah! Seigneur!... qu’est-ce que vous feriez de moi?...

Et, après un instant, elle ajouta:

—Et qu’est-ce que je ferais de vous?...

Il se mit à rire:

—Quel âge avez-vous, mademoiselle Coryse?...

—J’ai eu seize ans au mois de mai… et vous, monseigneur?...

—Moi, j’aurai vingt-quatre ans dans huit jours…

Et, pris d’un scrupule, il demanda:

—Dites-moi?... la marquise permet que vous vous promeniez avec un jeune homme?...

—Ah! mais non!...

—Eh bien, mais… alors…

—Vous!... oh! mais vous, vous êtes un souverain… c’est pas un jeune homme, un souverain!... ça ne compte pas!...

Elle rougit, et reprit en bafouillant:

—C’est-à-dire… je veux dire que ça compte trop… pour compter…

Et, voulant changer la conversation, elle questionna:

—Dites donc, monseigneur?... vous n’avez pas peur de vous faire cueillir et reconduire à la frontière… en faisant comme ça… vous… un étranger… de la politique d’opposition?...

—Oh!... elle est bien anodine, ma politique d’opposition!... qui consiste à dire à des ouvriers que, si j’étais eux, je voterais pour votre oncle…

—C’est égal!... à votre place, je me méfierais!... tenez, je voudrais que M. d’Aubières fût revenu… il vous dirait ce que vous devez faire ou ne pas faire… parce que vous m’avez l’air un peu jeune, dans tout ça!...

—Vous vous intéressez donc à moi?...—demanda le prince, qui riait de tout son coeur.

—Je m’y intéresse… sans m’y intéresser…

—C’est déjà quelque chose!... Eh bien, voyez comme on peut se tromper?... j’aurais juré,—moi qui ai pourtant ce que vous appelez en français «du flair»,—que, non seulement vous ne vous intéressiez pas à moi, mais encore que je vous étais antipathique?...

—Et c’était vrai!...—s’écria franchement Coryse—oui!... jusqu’à tout à l’heure… et puis, tout à l’heure, vous m’avez tout d’un coup fait l’effet d’un brave garçon…

—Alors, nous sommes amis?...

—Oui…

Et, se reprenant:

—Oui, monseigneur!... je vous demande pardon… je vous parle très mal…

—Mais non!...

—Mais si!... je ne dis pas assez souvent monseigneur… et je ne dis jamais Votre Altesse…

—Ne vous préoccupez pas de ça!... et puisqu’à présent nous sommes amis, voulez-vous me dire pourquoi nous ne l’étions pas?... c’est-à-dire «vous», car moi, je n’avais pas la même répulsion, je vous assure…

—Oui… je vais vous le dire… c’est que, d’instinct, je n’aime pas beaucoup les étrangers… et que je déteste les protestants… alors, comme vous êtes les deux, vous comprenez…

—Je comprends… et qu’est-ce que vous leur reprochez, aux étrangers?...

—Oh!... je ne leur reproche absolument que de n’être pas Français…

—Et aux protestants?...

—Un tas de choses!... je les trouve intrigants, faux, hypocrites… et rats, donc!... naturellement, je reconnais des exceptions…

—Naturellement… moi, d’abord?...

Elle se mit à rire.

—Pas seulement vous!... d’autres encore… mais je parle de la masse des protestants… et des protestants de France, bien entendu… puisque ce sont les seuls que je connaisse…

—Moi… en voyant l’espèce de répulsion que je vous inspirais… je m’étais imaginé que vous me preniez pour un espion?...

—Oh!... monseigneur!... oh!... non!... ça, pas!... d’abord, je vous dirai… j’y crois pas tant que ça, moi, aux espions… parce qu’on en voit souvent où il n’y en a pas… c’est un peu comme les chiens enragés que les sergents de ville tuent pour avoir une récompense… et qui ne sont pas plus enragés que moi, les pauv’s bêtes!...

Et, revenant à ce qui l’intéressait, Chiffon déclara:

—C’est égal… c’est rudement gentil à vous… de travailler à l’élection de l’oncle Marc, toujours!...

—Ne m’ayez de cela aucune reconnaissance… car je vous avoue que la conversation que vous avez entendue a été l’effet d’un pur hasard… ces hommes avaient gardé mon cheval pendant que je visitais les forges… je ne savais pas au juste lequel l’avait tenu… et puis, je craignais, en donnant une seule grosse pièce, d’amener des batteries… alors, je suis allé à l’auberge qui est sur la grand’route et je leur ai fait apporter à goûter… ils m’ont offert à boire… et, en buvant avec eux, j’ai causé des candidats dont les affiches étaient placardées sur les bâtiments des forges… vous voyez que ma propagande s’est bornée à peu de chose?...

—Ça sert tout de même!... vous verrez comme il est gentil, l’oncle Marc!... je suis sûre que… maintenant qu’il est revenu… vous allez trouver la maison bien moins embêtante?

—Mais…—voulut protester le prince—jamais je n’ai…

Chiffon l’interrompit:

—Allons donc!... c’est pas à moi que vous ferez croire que vous ne vous y embêtiez pas!... et, comme ça, monseigneur, ça ne vous choque pas, la proclamation socialiste de l’oncle Marc… puisqu’elle l’est, il paraît, socialiste?...

—Mais, moi aussi, je le suis!...

—Oh!...—fit la petite, saisie—ben, ne racontez pas trop ça à Pont-sur-Sarthe… ça ne ferait pas bon effet!... Ah! vous êtes socialiste, monseigneur!... et, ça ne vous gênera pas un peu pour régner, dites?...

—J’espère que non!... mais si ça me gêne je passerai la main… c’est bien ainsi que l’on dit, n’est-ce pas?...

—Oui, monseigneur…

—Ça me sera facile!... j’ai six frères!... Et vous, mademoiselle Coryse… vous veniez de faire une tournée électorale, quand j’ai eu le plaisir de vous rencontrer?...

—Non!... je venais de faire une commission chez les Barfleur!...

—Ah!... M. de Barfleur, c’est, n’est-ce pas, un petit monsieur très mince?...

—Oh! pour mince, il l’est!...

—Qui a le genre très anglais?...

—Le genre anglais de Pont-sur-Sarthe… oui…

—Et il a un beau château, ce monsieur?...

—Assez beau… mais c’est à sa mère, le château…

—Est-ce que sa mère est agréable?...

—Ah! mais non!... c’est une grande femme à la pose… et maigre!... et majestueuse!... avec un faux air triste… l’air qu’il vient de lui arriver des malheurs… moi, j’ai toujours envie, quand je lui parle, de l’appeler «Infortunée princesse»... et lui, le petit, on l’appelle dans le pays «_Deux liards de beurre_»...

Comme le comte d’Axen riait, Chiffon expliqua:

—Je ne suis pas méchante ni moqueuse, vous savez?... non… mais je ne peux pas les sentir, les Barfleur!...

—Il n’y a que la mère et le fils?...

—Ah! Dieu!... c’est bien assez comme ça!...

—Je les rencontrerai probablement au bal que donnera madame votre mère le jour des courses?...

—Sûr, vous les rencontrerez… mais qu’est-ce que ça peut bien vous faire?...

—Je suis curieux de voir… après la société de Paris, que je connais un peu… la société de province…

—Ben, ça vous fera une belle jambe!... si vous saviez ce que c’est mesquin… et potinier… et rasant!... je sais bien que, comme vous êtes au-dessus de tout ça…

—Mais je ne suis au-dessus de rien…

—En dehors, si vous voulez?... et, tenez, monseigneur… je crois qu’il vaut peut-être mieux tout de même ne pas dire que nous nous sommes promenés tous les deux tout seuls?...

—Ah! vous craignez les potins?...

—Oh! pas du tout!... mais j’ai peur que ma mère m’enlève si elle apprend ça!...

—Alors, qu’est-ce que je dois faire?...

—Ne pas le dire… moi, je ne le dirai que si on me le demande… et, comme on ne me le demandera pas…

—En effet, il est peu probable qu’on devine notre rencontre…

—Si par hasard on la devinait… nous dirions que oui.

—Nous dirions que oui.

—C’est entendu!... et maintenant, il faut nous quitter avant de sortir de la forêt!... je vous demande encore pardon pour toutes mes incorrections, monseigneur!...

Et elle ajouta en riant:

—Et je salue profondément Votre Altesse…

D’un large mouvement, le petit prince ôta son chapeau, et répondit en riant aussi:

—Je vous salue profondément, mademoiselle Chiffon!...

X

Pendant huit jours, Chiffon ne fit pas un pas sans rencontrer le petit Barfleur. Plusieurs fois, aussi, il vint chez les Bray sous prétexte de commissions données par sa mère; et, un soir, en entrant dans le salon au moment du dîner, Coryse le trouva installé entre M. et madame de Bray. Elle avait vu, vers six heures, arriver le vicomte dans sa petite charrette, mais elle le croyait parti depuis longtemps et elle s’arrêta interdite.

—M. de Barfleur a bien voulu rester à dîner avec nous…—dit la marquise, qui semblait d’une humeur charmante;—nous le reconduirons ce soir en nous promenant…

Tant que duraient les chaleurs, M. et madame de Bray sortaient habituellement en voiture après le dîner, emmenant Chiffon, à qui ces promenades étaient odieuses. Assise dans le landau en face de ses parents, elle n’osait ni bouger ni rire, et elle restait immobile et ennuyée, telle qu’elle était toujours en présence de la marquise, dans l’attente de la scène qu’elle redoutait.

Lorsque Marc de Bray entra à son tour, sa figure exprima, à la vue du petit Barfleur, un si grand étonnement, que Coryse se mit à rire. Et, tandis que sa mère passait au bras du vicomte dans la salle à manger, elle dit à l’oncle Marc, qui semblait vraiment agacé et mécontent:

—Tu ne t’attendais pas à celle-là, hein?...

Il répondit, sans paraître remarquer les regards anxieux de son frère:

—Alors, il est de la maison, à présent, Deux liards de beurre?...

—Pas encore!...—fit en riant Chiffon—mais il y tâche!...

L’oncle Marc s’arrêta court:

—Qu’est-ce que tu veux dire?...—demanda-t-il brusquement.

M. de Bray supplia à demi-voix, les poussant devant lui:

—Entrez donc, mes enfants… entrez donc!...

—Ah çà!—fit la marquise, d’un ton aigre, en indiquant le petit Barfleur qui restait debout à côté de sa chaise—qu’est-ce qui vous empêche d’arriver?... M. de Barfleur est là, qui attend pour s’asseoir…

Dès le commencement du dîner, le vicomte, placé en face de Coryse, se mit à la regarder d’un oeil extasié, avec une insistance de mauvais goût. La petite, tout à fait myope, ne s’en douta même pas, mais Marc de Bray remarqua cette affectation et en parut irrité. Son irritation devint même si visible que Chiffon, qui, de près, y voyait très bien, demanda tout à coup:

—Qu’est-ce que tu as donc ce soir, l’oncle?... tu as l’air si grinchu?...

Vexé, il répondit:

—Rien… c’est-à-dire, si… j’ai la migraine…

Mais, malgré cette prétendue migraine, il se mit à bavarder avec sa nièce, sans plus la laisser un instant tourner la tête d’un autre côté que le sien.

Mécontente de cette attitude, qu’elle jugeait malséante envers son protégé, la marquise chercha plusieurs fois à ramener Chiffon à la conversation générale, mais toujours elle se dérobait. Alors, ne pouvant rien obtenir par l’adresse, madame de Bray se décida à briser les vitres:

—Coryse!... tu as une tenue absolument déplacée!... vous faites un bruit… on ne s’entend pas!...

La petite se tut, sans même achever la phrase commencée, et ne desserra plus les dents.

La marquise reprit:

—Mais je ne t’empêche pas de parler… de répondre à M. de Barfleur qui dit que…

Continuer : partie 2 sur 3