Le mariage de Chiffon

Gyp · Chapitre 1 sur 2 · partie 3/3

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Le mariage de Chiffon

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Vous avez donc beaucoup lu?...

—Non… pas beaucoup…

—Alors, vous avez beaucoup réfléchi à des choses sérieuses?...

—Quelquefois… à cheval… oui, c’est surtout quand je me promène à cheval que je pense à des choses… là, je ne peux pas m’endormir en réfléchissant… alors je réfléchis… mais c’est involontaire…

—Et… le résultat de ces réflexions c’est que vous n’aimez pas notre ordre?...

—C’est que, voilà!... ça ne me fait pas du tout l’effet d’un ordre… religieux, du moins… les Dominicains, les Maristes, les Capucins, les Oratoriens, etc., etc., j’appelle ça des ordres… ça s’occupe du bon Dieu, ça prêche, ça fait seulement ce que je comprends que fassent des religieux… vous, vous me faites l’effet d’une association quelconque… vous vous occupez des mariages, de la politique, un peu de tout… enfin, vous me faites peur!... et pourtant, le bon Dieu sait bien que j’ai pas peur de grand’chose…

—Je vous assure, mon enfant, que nous ne travaillons que pour le bien et le salut de l’humanité…

—Son bien… sur la terre, ça, j’en suis convaincue!... son salut?... je ne crois pas que ça vous intéresse beaucoup… et puis, l’humanité, pour vous, se réduit aux gens du monde… c’est comme pour ma mère… je connais ça!...

—Je vois que vous avez décidément un parti pris contre nous… vous avez tort, ma chère enfant…

—Oh!...—affirma poliment Chiffon—pas plus contre vous que contre les francs-maçons par exemple… ou les polytechniciens, qui continuent leur monôme à travers la vie… je hais en général les gens qui se massent pour tomber les isolés…

—Cette haine peut mener loin…

—Très loin!... ainsi, toute petite… quand j’allais avec ma bonne faire des commissions et que j’entendais les pauvres petits boutiquiers des petites rues se plaindre… pleurer presque, en racontant que depuis les grands magasins de la rue des Bénédictins et de la place Carnot ils ne faisaient plus d’affaires… quand je voyais peu à peu se fermer plusieurs des boutiques d’autrefois… quand j’entendais raconter que tel ou tel fournisseur était en faillite… je rageais ferme, allez, contre ces énormes magasins qui écrabouillent les tout petits… et bien des fois, le soir, en faisant ma prière, j’ai crié de toutes mes forces au bon Dieu qu’il aurait une riche idée s’il raflait tout ça dans la nuit…

—Mais c’était une abominable pensée…

—C’est bien possible!... je ne la défends pas!... je l’avais, voilà tout!... je ne disais pas ça à l’oncle Albert et à la tante Mathilde, vous pensez?... avec eux ça n’aurait pas pris… Oh, non!... aussi, je n’ai jamais raconté mes idées à personne dans ce temps-là…

—Et maintenant non plus, j’espère?...

—Oh! si!... maintenant je dis très bien tout ça à l’abbé Châtel, ou à l’oncle Marc…

—Ah! c’est vrai!—fit le Jésuite avec un sourire tendu—M. le vicomte de Bray est socialiste… ou, du moins, il s’est présenté comme tel aux dernières élections?...

—Non…—dit brusquement Chiffon, qui n’admettait pas qu’on touchât à l’oncle Marc,—vous confondez!... M. de Bray, qui est bien, en effet, ce que vous appelez socialiste… ne s’est pas appuyé là-dessus pour se faire élire… il s’est présenté sans étiquette…

—Et il a échoué…

C’était le candidat protégé par «les pères» qui avait passé. Chiffon répondit rageusement:

—Oui… il fallait trop d’argent pour être élu…

Puis, se levant sans attendre l’invitation du Jésuite, qui s’oubliait à écouter ce drôle de petit produit moderne, si différent de ce qu’il connaissait jusque-là, elle ajouta, un peu narquoise:

—Mais je n’ose pas vous retenir plus longtemps!... vous étiez très pressé… et il y a toutes ces dames qui doivent trépigner à la chapelle…

Le père de Ragon se leva aussi; et, comme Coryse s’effaçait pour le laisser sortir le premier:

—Non…—dit-il en souriant, très courtois—vous n’êtes plus une petite fille… et vous serez peut-être bientôt «Madame la Duchesse»...

—Ça m’étonnerait!...—répondit Chiffon, en secouant ses cheveux flottants qui ondulèrent autour de ses hanches—je n’ai pas la tête de l’emploi…

Le père de Ragon demanda:

—Je ne vois personne à la «porterie»?... vous n’êtes pas venue seule, pourtant?...

—Oh! non!... je ne suis pas élevée du tout à l’américaine, moi!... j’ai ma bonne!...

Et, montrant le vieux Jean qui dormait toujours sur son banc, glissé presque jusqu’à terre:

—Il n’est pas décoratif, ma bonne!...

Quand Chiffon eut franchi la grille, elle se retourna et, regardant l’heure à la grosse horloge de la chapelle, elle murmura en riant:

—Cinq heures et demie!... C’est moi qui les ai fait poser, les grenouilles de bénitier!...

VI

On dînait quand madame de Bray entra dans la salle à manger. Depuis longtemps on avait renoncé à l’attendre: presque jamais elle n’arrivait à l’heure; prétextant des courses, des visites, des pendules arrêtées et, au besoin, des accidents de voiture. Dès qu’elle se fut assise, elle demanda d’un air étonnamment aimable à Coryse:

—Eh bien?... as-tu été contente du père de Ragon?...

—Oh! très contente!...—répondit la petite avec insouciance.

Et, après un instant de réflexion, elle ajouta:

—Mais, je ne sais pas si, lui, il a été content de moi…

—Qu’est-ce que tu lui as dit?...—interrogea M. de Bray, vaguement inquiet.

—Un tas de choses… la conversation a tourné…

—J’irai le voir demain matin…—fit la marquise, moins aimable,—et il me dira ce qui s’est passé…

—Mais…—remarqua paisiblement Chiffon—je peux aussi bien vous le dire… et d’abord, il ne s’est rien du tout passé…

—Ah!... c’est surprenant!...

—Et pourquoi donc est-ce surprenant?...

—Parce que tu as l’air embarrassé…

—Moi!... jamais!... pourquoi aurais-je l’air embarrassé?...

—Je n’en sais rien…

—Moi non plus!... on a voulu que j’aille causer avec le père de Ragon… j’y suis allée… nous avons causé… et voilà!...

—Et… il n’y a rien eu de désagréable?...

—Mais non… il est bien élevé… trop même!... moi aussi… pas trop, mais enfin, assez… non!... je crois qu’il n’a rien approuvé de ce que je lui ai dit… et je suis sûre que rien de ce qu’il m’a dit ne m’a convaincue… mais, à part ça, nous sommes comme avant…

—Alors…—demanda madame de Bray, profitant d’une sortie du domestique,—tu n’es pas encore décidée à épouser le duc d’Aubières?...

—Je suis décidée à ne pas l’épouser…

Et, se tournant vers l’oncle Marc:

—Je vais lui répondre ce soir, puisque tu m’as dit qu’il doit venir?...

—Non!...—s’écria la marquise, exaspérée,—vous ne lui répondrez pas ce soir!... c’est de la folie de refuser ainsi sans réfléchir!...

—Mais j’ai réfléchi!... mais je ne fais que ça… depuis hier, je réfléchis à m’en faire mourir!...

—Vous attendrez pour donner une réponse définitive au duc d’Aubières…

—J’attendrai quoi?... non… je ne veux pas lui faire croquer le marmot plus longtemps… ça a déjà beaucoup trop duré…

—Je vous défends de lui parler aujourd’hui!...—dit impérieusement la marquise, en se levant.

Et, voyant qu’au lieu d’entrer dans le salon, Chiffon montait l’escalier, elle demanda:

—Eh bien?... où allez-vous?...

—Dans ma chambre…

—Vous resterez ici…

La petite devint très rouge et répondit nettement:

—Ça m’est égal!... mais, si je reste, je parlerai à M. d’Aubières comme je le dois… je lui dirai que je suis formellement décidée à ne l’épouser jamais… jamais…

—Vous êtes folle!...

—Il y a si longtemps que vous me le dites!...

—Le voilà!...—cria tout à coup la marquise en faisant, d’un grand geste, signe d’écouter la sonnette de la grille.

—Ah!... tant mieux!...—soupira Chiffon—j’ai rudement envie de ne plus avoir ce poids-là, moi!...

Elle alla au-devant du colonel qui entrait, et lui dit, sans aucun embarras:

—Monsieur d’Aubières, je voudrais vous parler?... voulez-vous venir avec moi dans le jardin, comme hier soir…

Et, descendant le perron toute souriante, elle ajouta très bas:

—... Mais sans m’embrasser…

Il la suivit docilement; très ému, clairvoyant malgré son amour, et devinant ce qu’elle allait lui dire. Avant qu’elle eût parlé, il questionna, d’une pauvre voix touchante:

—C’est pour me dire que vous ne voulez pas, n’est-ce pas?

—Oui…—balbutia Chiffon, très peinée de ce gros chagrin qu’elle causait—j’ai beaucoup, beaucoup pensé depuis hier soir… et j’ai compris que je ne peux pas vous épouser… je vous aime bien, allez, pourtant!... je vous aime de tout mon coeur… et je suis désolée de vous dire ces choses… mais il vaut mieux les dire avant qu’après, s’pas?...

Il ne répondit rien. Elle ne le voyait pas dans la nuit, mais elle le devinait si malheureux qu’elle en fut tout attristée.

—Je vous en prie…—supplia-t-elle, en posant doucement sa main sur le bras de M. d’Aubières…—ne vous faites pas tant de chagrin?... je n’en vaux pas la peine, d’abord!... je suis colère, ignorante, mal élevée… «tous les vices des Avesnes», comme dit ma mère!... et puis, je serais incapable d’être une femme de colonel, moi!... ni d’être mondaine d’aucune façon… je ne saurai jamais ni causer… ni recevoir… ni faire bonne figure aux gens qui me déplaisent… ni persuader aux imbéciles que je leur trouve de l’esprit… je n’ai rien d’une femme… je suis un sauvage… fait pour vivre seulement avec des fleurs ou des animaux…

Tout à coup, inquiète, changeant de ton, elle s’écria:

—A propos d’animaux… où est Gribouille?... je ne l’ai pas vu depuis le déjeuner… si on me l’avait perdu?...

Et elle partit, courant à travers la grande pelouse, dans la direction des écuries. Au bout d’un instant, elle revint courant toujours, et suivie de Gribouille qui lui sautait aux épaules.

—Pardon…—fit-elle, tout essoufflée,—pardon de vous avoir laissé comme ça!... mais c’est que j’ai eu si peur pour Gribouille!... c’est égal!... je n’aurais pas dû… au milieu d’une conversation sérieuse… Ben, voyez-vous… c’est tout moi, ça!...

Comme le duc ne répondait pas, elle demanda, fouillant du regard l’obscurité:

—Est-ce que vous n’êtes plus là?...

—Si…—balbutia-t-il, d’une voix enrouée, si… je suis toujours là…

Il s’était assis près de l’allée sur une sorte de tertre. Chiffon s’approcha de lui, comprenant qu’il pleurait.

—Comment!...—dit-elle violemment émue,—comment!... vous pleurez?...

La pensée que cet homme, qui lui apparaissait comme un géant… presque vieux, pouvait pleurer, ne lui était jamais venue. Stupéfaite et bouleversée, elle s’assit près de lui.

—Mon Dieu!...—fit-elle, prête à pleurer aussi—mon Dieu!... mon Dieu!...

Elle ne trouvait pas autre chose à dire. Elle perdait la tête. Elle se croyait horriblement mauvaise et stupide, de tourmenter cet être si bon, qui sanglotait doucement à côté d’elle.

L’idée que quelqu’un pouvait souffrir pour elle ou à cause d’elle était odieuse à Coryse. Elle préférait mille fois souffrir elle-même. Et, tout de suite, elle se dit:

«Ma foi, tant pis!... je vais lui avouer ce qui se passe dans ma tête… et puis après… s’il veut tout de même, eh bien, je l’épouserai…»

—Écoutez-moi…—dit-elle, de sa voix un peu sonore, qui remuait si profondément le duc,—écoutez-moi bien… et comprenez-moi… si vous le pouvez toutefois… car je ferai de mon mieux, mais ça ne sera peut-être pas très clair… c’est que c’est très difficile à dire, tout ça!... et si nous étions au soleil au lieu d’être dans le noir… si je voyais votre tête et si vous voyiez la mienne… je n’oserais jamais, jamais!... mais d’abord, je vous en prie… ne pleurez pas comme ça… ça m’est horrible!...

Et, comme sans rien dire il continuait à pleurer, d’un mouvement brusque, elle s’agenouilla devant lui:

—Je vous en prie?...

Elle passa ses bras autour du cou de M. d’Aubières, et, embrassant affectueusement la pauvre joue mouillée, elle répéta, d’une voix infiniment suppliante:

—Je vous en prie?... puisque je vous dis que je ferai tout ce que vous voudrez… tout…

Oublieuse de la veille, elle se pelotonnait contre lui, candide et tendre. Il la repoussa presque durement:

—Non… non… éloignez-vous!...

D’abord étonnée, Chiffon se releva, en murmurant tristement:

—Ah!... oui… je vois… vous faites comme moi hier…

Et, timidement, elle se rassit sans rien dire à côté du duc. Il reprit, encore tout tremblant:

—Non… ne croyez pas ça, ma chère petite Coryse… c’est que… vous ne pouvez pas comprendre… je suis nerveux… malheureux… je ne sais plus ce que je fais, ni ce que je dis… j’avais fait un si joli rêve… et je retombe de si haut…

Elle demanda, inquiète:

—Si vous avez fait ce que vous appelez un si joli rêve… ce n’est pas ma faute, au moins?... je veux dire que ce n’est pas moi qui vous ai laissé croire que j’avais envie de vous épouser?... que je n’ai pas cherché à me faire aimer de vous autrement que comme un bon gosse… s’pas?...

—Non, certes!...

—A la bonne heure!... c’est que si j’avais fait ça… sans m’en douter, bien entendu… j’en serais au désespoir… c’est vrai… je trouve que faire aux gens des mines, et des yeux, et tout ça… pour leur persuader qu’ils plaisent… ou qu’on désire leur plaire… alors qu’on ne se soucie pas du tout d’eux… c’est abominable… oui, abominable!...

Et, après un silence, elle ajouta:

—C’est ce que je vois faire tout le temps autour de moi… et c’est ce que je ne ferai jamais…

—Vous disiez tout à l’heure—demanda le duc, qui se remettait peu à peu,—que vous alliez m’expliquer pourquoi vous ne voulez pas être ma femme?...

—Oui… et ça m’intimide de vous expliquer ça!... je ne sais de la vie que ce que j’en peux deviner, et ce n’est pas grand’chose… mais enfin j’entends les conversations… on chuchote… on rapproche certains noms… et, quand il y a des bals à la maison, je vois bien des petits flirts… bien des petites incorrections… je ne parle pas des jeunes filles… les jeunes filles, elles, peuvent faire tout ce qu’elles veulent… ça n’a aucun inconvénient, s’pas, puisqu’elles ne sont pas mariées?... non… je veux dire ces dames… il y en a qui trompent leurs maris… et… tromper son mari, je ne sais pas au juste où ça commence ni où ça finit, mais je trouve que c’est très mal…

—Sans doute, c’est mal!...

—Eh bien, voilà!... c’est que je suis sûre que, si je vous épousais… je vous tromperais…

—Mais…—balbutia M. d’Aubières, interloqué—pourquoi êtes-vous sûre de ça?...

—Sûre… enfin autant qu’on peut l’être de ces choses-là!... voyez-vous, jusqu’à présent, je n’ai jamais rencontré personne de qui je me sois dit: «Celui-là, je l’épouserais bien!...»

—Eh bien?...

—Eh bien, si, après que nous serons mariés, j’allais me dire, un jour, en voyant passer un monsieur quelconque: «Tiens! je l’aurais bien épousé, celui-là!...» pensez donc!... quel coup!... ça serait désastreux!...

Malgré son chagrin, le duc eut envie de rire; mais il répondit gravement:

—Ce que vous dites là est arrivé à beaucoup de femmes…

—Et alors?...

—Alors, au lieu de laisser aller leur pensée vers le nouveau venu, elles se sont appuyées sur leur mari… et si c’était un bon mari, ce que je serai…

—Ça, j’en suis sûre!...—dit Chiffon avec conviction—mais croyez-vous que ça suffit d’être un bon mari, si on n’a pas une bonne femme?...

—Et pourquoi ne seriez-vous pas une bonne petite femme… honnête et brave?...

—Je serais ça… si je ne rencontrais pas…

—Quoi?...

—Le monsieur que je ne rencontrerai peut-être jamais… mais qui n’est à coup sûr pas vous…

Et, comme M. d’Aubières faisait un mouvement, elle ajouta vivement:

—Oui… je vous aime beaucoup, beaucoup!... je vous l’ai déjà dit… mais je crois que je ne vous aime pas du tout, mais du tout, comme il faut aimer son mari… et je suis certaine que le jour où je rencontrerais celui que j’aimerais comme ça… je me laisserais aller!... oh! mais là, en plein!... vous voyez?... c’est sans gêne d’oser vous dire ça?... mais ça serait encore bien plus sans gêne de vous épouser sans vous le dire… Si, après que vous savez ce qui m’empêche de dire oui, vous voulez de moi tout de même… au moins, vous aurez été prévenu… vous ne pourrez rien me reprocher… quand je dis «rien me reprocher», c’est une manière de parler… parce que… au fond… je me rends bien compte que ça ne pourra pas vous faire plaisir… mais enfin, je n’aurai pas été sournoise, ni dissimulée… comprenez-vous?...

—Je comprends—dit doucement M. d’Aubières—que vous seriez très malheureuse avec moi et que je serais horriblement malheureux de vous voir malheureuse… il me faut renoncer à ce qui était, depuis six mois que j’y pensais sans cesse, toute ma joie, toute mon espérance… vous m’avez très délicatement et très pittoresquement fait comprendre que je suis un vieux fou…

—Vous m’en voulez?...—demanda Coryse effarée—je suis sûre que vous m’en voulez?

—Non… je vous jure que non…—marmotta le pauvre homme que l’émotion étranglait.

Il voulut se lever et resta enfoncé dans le sol.

—Tiens!...—fit-il, surpris de sentir que chaque mouvement l’enfonçait davantage.

Gribouille, en le voyant remuer, avait compris qu’on s’en allait et s’était mis à danser devant lui en aboyant avec fureur.

Le duc voulut s’appuyer sur sa main, mais elle entra dans la terre molle, tandis que son corps semblait y pénétrer plus avant.

—Je ne sais pas où je suis!...—dit-il à Chiffon, qui, debout dans l’allée, l’attendait—il me semble que je suis assis dans un trou… et plus j’en veux sortir plus j’y tombe…

Elle étendit ses mains, il les prit et se releva d’une secousse. Mais elle aussi, en s’approchant, avait senti le sol se défoncer.

—Qu’est-ce qu’il y a donc?...—fit-elle en tâtant la place que M. d’Aubières venait de quitter.

Elle se redressa en riant:

—Ah!... c’est le cimetière des fleurs!... vous étiez assis dessus!... et comme j’ai justement enterré ce matin… c’est tout mou…

Il questionna:

—Le cimetière de…

—Des fleurs… oui… ne parlez pas de ça à la maison… on se moquerait de moi… je sais bien que c’est bête… mais j’aime tant les fleurs!... je ne peux pas les voir salies quand elles sont mortes…

En effet, depuis sa plus petite enfance, Chiffon avait un cimetière où elle enterrait ses fleurs fanées. Il lui était impossible de les voir traîner dans la rue ou dans les ordures. L’idée qu’une fleur toucherait quelque chose de sale, qu’elle serait froissée sous les pieds, traînée dans les jupes, ou balayée dans la poussière, lui était insupportable. En hiver, elle les brûlait dans la grande cheminée de sa chambre, après avoir allumé un énorme brasier où elles se consumaient d’une flambée. Mais en été, privée de cette ressource, elle les enterrait consciencieusement au fond du jardin, en cachette, redoutant les gronderies de sa mère et les blagues de l’oncle Marc.

—Ne le dites pas, je vous en prie?...—répéta-t-elle, très inquiète;—excepté Gribouille, personne ne le sait, personne… et ça me ferait si fort enrager si on se moquait de moi… pour cette chose-là seulement que ça me ferait enrager… parce que je trouve qu’on aurait raison… c’est ridicule!...

—Vous pouvez être sûre, mademoiselle Coryse, que je ne parlerai jamais à qui que ce soit du cimetière des fleurs…

Et, tristement, il ajouta:

—Ce pauvre petit cimetière!... moi qui pourtant ne ressemble guère à une fleur, j’y ai été enterré aussi ce soir… oui… tout à fait enterré…

—Allons!... bon!...—s’écria Coryse—voilà que vous allez encore repenser à tout ça!...

—Non… mais voulez-vous me laisser m’en aller par la petite grille?... je préfère ne pas entrer dans la maison… avec mes yeux gros comme le poing, je serais très ridicule… d’ailleurs, je viendrai voir Marc demain matin…

—Vous l’aimez bien, l’oncle Marc?...

—Beaucoup… c’est un camarade d’enfance…

—Vous êtes du même âge?...

—Il a trois ans de moins que moi…

—C’est la même chose!...

—La même chose… oui, vous avez raison…

Mais, en baisant une dernière fois la petite patte solide et souple de Chiffon, M. d’Aubières se dit à part lui:

—Eh bien, non!... ça n’est pas la même chose… c’est trois ans de moins!...

Rentrée dans le salon, la petite regarda—comme si elle le voyait pour la première fois—l’oncle Marc, qui lisait près d’une lampe. Et, au lieu de répondre à monsieur et à madame de Bray qui la questionnaient anxieusement sur la disparition du duc, elle pensa:

—C’est pas trois ans… c’est dix ans qu’il a l’air d’avoir de moins, l’oncle Marc!...

VII

Le lendemain matin, Chiffon, couchée au milieu de la pelouse, jouait avec Gribouille en attendant l’heure de son cours, lorsque l’oncle Marc, s’approchant d’elle, lui dit d’un ton bourru:

—Aubières est parti!...

Elle se dressa, d’un bond:

—Comment parti!... parti pour où?...

—Pour Paris… où il se va secouer un peu… il en a besoin, le pauvre garçon!...

—Ah!...—dit la petite—tu m’as fait une peur!... j’ai cru qu’il était parti pour toujours!...

—Ça t’aurait fait de la peine?...

—Je t’en réponds!...

—Le chagrin d’Aubières m’a désolé… mais, au fond, à présent que tout ça est terminé… je peux bien te dire, mon Chiffon, que je trouve que tu as bien fait…

—A la bonne heure!... et papa?...

—Papa aussi…

—Alors, tout est pour le mieux!... tu montes à cheval, ce matin?...

—Non… j’ai des lettres à écrire… c’est que, je ne t’ai pas dit… j’ai une grande nouvelle à t’annoncer… la tante de Crisville est morte!...

—Ah!...—fit-elle, indifférente—ça n’est pas ma tante, à moi… et je ne la connaissais pas!... toi non plus, du reste… puisqu’elle ne quittait plus le Midi…

—Je ne l’avais pas vue souvent… mais j’étais son filleul…

Et l’oncle Marc continua paisiblement:

—Je viens d’apprendre qu’elle m’a légué toute sa fortune…

—Toute sa fortune!...—s’écria Coryse, étonnée,—mais c’est elle qu’on appelle la tante de Carabas!... c’est elle qui est si, si riche!...

—C’est elle qui «était» si, si riche, la pauvre femme!...

Chiffon sauta au cou de l’oncle Marc, tandis que Gribouille, imitant le mouvement, lui sautait aux jambes.

—Oh!... que je suis contente!!!... que je suis contente que ça soit toi!... ça t’ira si bien, à toi, beaucoup d’argent!...

—Lâche-moi donc!... tu m’étrangles!—dit brusquement Marc de Bray, cherchant à se dégager,—je t’ai déjà répété cent fois que tu es trop grande pour te suspendre comme ça en bébé!... ça ne se fait pas!...

—Pardon!... j’oublie toujours!... et qu’est-ce que tu vas en faire, dis, de tout cet argent-là… pour commencer?...

—Pour commencer, je vais voyager…

—Oh!...—murmura l’enfant, toute saisie,—tu vas t’en aller… toi aussi?...

Et, appuyant sa tête contre l’épaule de l’oncle Marc, elle se mit à pleurer silencieusement.

—Es-tu bête, voyons?...—fit-il avec impatience.

Elle répondit, d’une voix inintelligible:

—Pardon!... c’est que, vois-tu, je suis énervée… je ne sais pas ce que j’ai!... tout à l’heure, c’est M. d’Aubières qui m’aimait bien et qui s’en va… à présent, c’est toi…

Ses larmes redoublèrent, et elle conclut:

—C’est que, des gens qui m’aiment… il n’en pleut pas, tu sais?...

—Voyons, mon Chiffon, je ne pars pas pour ne plus revenir!... je ne vais pas faire le tour du monde, sois tranquille!... la France me suffit… ailleurs, j’ai le spleen!...

—Pourquoi dis-tu le spleen?... au lieu de dire le mal du pays?... il n’y a pas de honte à l’appeler comme ça… je déteste qu’on parle anglais!...

—Je vois avec plaisir que ça va mieux, Chiffon!... ta petite nature reprend le dessus… oui… gronde-moi tant que tu voudras, va!... mais ris… c’est tout ce que je veux…

—C’est maintenant que tu vas pouvoir en faire, de la politique?... cette fois-ci, ça ne sera plus le petit type à l’orgeat de la dernière fois qui passera, hein?... en voilà un argent qui arrive bien!... il y a encore un mois avant les élections… tu as le temps de le tomber, l’élève aux «bons pères!...» qui ment aux ouvriers… qui ment aux gens du monde… qui ment tout le temps!... oui, tu le tomberas… et en voilà une chose qui me fera plaisir!...

L’oncle Marc demanda en riant:

—Est-ce par intérêt pour moi, ou par antipathie pour mon concurrent?...

—C’est les deux!... et la charité?... je pense que tu vas la faire en grand, à cette heure?... toi qui t’en donnais déjà des bosses quand tu n’étais pas riche…

—Comment le sais-tu?...

—Je connais tes pauvres, donc!... et quand je vais chez eux, ils me parlent de toi tout le temps… c’est d’ailleurs pour ça que j’y vais, chez eux… car, sans ça, autant en choisir d’autres qui ne t’auraient pas, s’pas?...

—Comment se fait-il que, s’ils te parlent de moi, ils ne me parlent jamais de toi?...

—Parce que moi, je leur défends!... je leur dis: «S’il savait que je viens chez vous… qu’il risque de me rencontrer, vous ne le reverriez plus… plus jamais… parce que lui, il se cache pour donner, comme un autre pour voler…» Est-ce vrai, ça?...

—Quelle drôle de petite fille tu fais!... si ta mère…

—Ah!... à propos!... est-ce qu’elle le sait?...

—Quoi?...

—Que tu hérites?...

—Oui…

Chiffon se mit à rire.

—Ben, elle a dû faire un rude nez!... car, tout en ayant l’air de dire que la tante de Carabas laisserait sa fortune à des bonnes oeuvres, elle a toujours espéré, dans son fin fond, que ça serait papa et toi qui l’auriez, la fortune!... et, comme il n’y a de vrai que la moitié de ce qu’elle espérait… et que c’est pas la bonne moitié… elle doit être dans un état…

Puis, revenant à ce qui l’intéressait, elle demanda tristement:

—C’est maintenant que tu vas t’en aller, dis?...

—Pendant quelques jours… pour des affaires… mais je reviendrai bien vite…

—Oui… reviens!... tu n’as que le temps pour les élections!... c’est moi qui vais t’en faire, une propagande!... ah! le pauvre vieux Jean!... il va falloir qu’il trotte à pied et à cheval!...

Et, comme le vicomte riait, elle reprit:

—Tu t’en moques, de ma propagande?... tu as tort!... je suis très populaire, moi, sans que ça paraisse… très…

Puis, passant à autre chose:

—Ce que je me réjouis de voir les têtes des gens qui ne t’aiment pas… et il y en a beaucoup…

—Comment?... il y en a beaucoup?...

—Oh! à Pont-sur-Sarthe!... je ne parle pas de Paris… pendant les trois mois que nous passons à Paris, je ne sais ni ce que tu fais, ni si on t’aime ou pas… tandis qu’ici, c’est tout différent… je vois ce qui se passe…

—Et qu’est-ce que tu vois?...

—Que… excepté quelques amis… tout le monde te déteste…

—Je n’ai cependant rien fait pour ça!...

—Si!... tu as fait tout ce qu’il faut!... tu vis tout seul, et, à Pont-sur-Sarthe, on ne pardonne pas ça… ailleurs non plus, du reste!...

—Mais… je ne vis pas tout seul…

—Si!... tu dis zut aux visites, aux dîners, au cercle, aux bals, aux matinées, aux saluts des pères, aux garden-parties… zut aux jeudis de madame de Bassigny… zut à tout ce qui t’embête… et tu as bien raison, parbleu!... seulement, faut pas croire que c’est comme ça qu’on se fait aimer des imbéciles…

—Oui… je suis un ours… j’ai tort…

—Pourquoi, tort?... qu’est-ce que ça te fait?... d’autant plus que, à présent, quoi que tu fasses, on t’adorera tout de même, va!... et ce qu’on te demandera en mariage!... dis donc?... c’est pas un secret, s’pas?...

—Quoi?...

—Ton héritage?...

—Non!... je ne vais pas crier sur les toits que j’hérite, mais je ne suis pas fâché qu’on le sache…

—Tiens!...—fit Chiffon, surprise,—toi qui es toujours si indifférent à l’effet que tu produis… pourquoi désires-tu qu’on sache que tu deviens riche?...

—Tout bonnement parce que je ne veux pas qu’on puisse croire… en me voyant dépenser beaucoup d’argent pour mon élection… que je suis soutenu par un comité quelconque… cette façon de faire de la politique avec l’argent des autres m’écoeure profondément… je la trouve tout à fait salissante…

—Je ne vois pas trop quel comité pourrait te soutenir… puisque tu te présentes avec des idées à toi… sans te rattacher à aucun parti?...

—C’est vrai… mais on le dirait tout de même…

—C’est égal!—déclara Coryse, dont les yeux luisaient drôlement,—je vais bien m’amuser ce matin!... quelle heure est-il?...

L’oncle Marc regarda sa montre:

—Neuf heures moins un quart…

—Alors, j’ai le temps en me dépêchant…

De toutes ses forces elle appela:

—Jean!...

Le vieux cocher parut à la porte de l’écurie, où il revenait toujours, poussé par l’habitude, dès que sa petite maîtresse ne se servait pas de lui.

—Habille-toi vite!... nous sortons tout de suite!... dépêchons-nous… il faut que je sois dans dix minutes à la place des Girondins…

La femme de chambre traversait la cour, allant de la maison aux communs; Coryse cria:

—Est-ce que madame la marquise est sortie?...

—Non, mademoiselle…

—Alors, tout va bien!...—murmura la petite—j’avais peur qu’elle ne fût déjà là-bas…

Et, envoyant un baiser à l’oncle Marc, elle disparut en riant.

* * * * *

Un quart d’heure plus tard, Chiffon sonnait à la grille des Jésuites.

—C’est bien à cette heure que le père de Ragon dit sa messe, n’est-ce pas?...—demanda-t-elle au frère portier qui lui ouvrait.

—Oui… mais il finit… il va être neuf heures!...

Au lieu d’entrer dans la chapelle, Coryse resta dans le jardin. Elle allait et venait, toute souple dans sa blouse de batiste rose pâle; son gai visage enfoui au fond d’une grande capeline de paille d’Italie couverte de roses. Et, surveillant de l’oeil la porte de la petite église, elle pensait joyeusement:

—Lui… il ira d’abord à la sacristie… mais comme il n’y a pas d’autre sortie, il faudra bien qu’il passe par ici… je ne peux pas le manquer!... en attendant, toutes ces dames vont arriver… et je placerai ma petite nouvelle à plusieurs… ce que ça va être amusant!...

Oubliant complètement où elle était, elle esquissa un petit pas guilleret, à la profonde stupéfaction du frère portier, qui la regardait de sa loge. Et le vieux Jean, qui pourtant connaissait les allures de Chiffon, fut lui-même surpris de cet accès de gaieté. Il demanda, l’air ahuri:

—Mais quoi qu’vous avez donc à ç’matin, mam’zelle Coryse?...

Elle s’arrêta, un pied en l’air, et répondit en riant:

—Je te raconterai ça en route… en attendant, va dormir sur ton banc d’hier, si tu veux?... seulement, tâche de choisir une pose plus gracieuse…

La porte de la chapelle, en retombant avec un bruit sourd, fit tourner vivement la tête à Coryse, et elle vit le petit Barfleur qui sortait de la messe. Il avait un veston bleu infiniment court et serré, et un pantalon à très grands carreaux de beaucoup de nuances. La cravate—énorme—montait par derrière très haut dans le cou, cachant presque complètement le col de la chemise. Dans ce costume, il apparut à Chiffon plus chétif et plus rabougri que jamais. Pas laid, d’ailleurs, et assez distingué en dépit de sa taille exiguë et de ses vêtements à la mode de demain. La petite marchait déjà au-devant de lui, prête à lui dire tout simplement bonjour, mais, la voyant seule, il salua sans s’arrêter, avec une extrême correction, et, allant se poser à une cinquantaine de mètres, il parut attendre, lui aussi, la sortie de la messe.

—Il guette madame Delorme!...—pensa Chiffon, qui depuis longtemps avait deviné que madame Delorme, la très jolie femme d’un notaire de Pont-sur-Sarthe, trouvait le petit Barfleur à son gré.

En effet, madame Delorme parut peu après. Le jeune homme l’aborda d’un air surpris, comme si jamais il n’avait dû la rencontrer là. Chiffon se dit:

—La messe ne doit pas être finie… ils seront sortis un peu avant tout le monde pour se parler…

Et, en voyant la jolie femme courber sa taille flexible pour regarder le petit être mal venu qui lui arrivait à l’épaule, elle pensa:

—Comme c’est drôle, tout de même!... M. Delorme est cent fois mieux!... qu’est-ce qui peut lui plaire là dedans?... le petit Barfleur n’a ni esprit, ni bonté, ni gentillesse… il est vilain et sot… ça ne peut être que le prestige des parchemins… car, quoi qu’on dise, il existe encore pour ceux qui les détestent, leur prestige!... Ah!... voilà madame Delorme qui s’en va la première!... il la rejoindra dehors… et ils feront encore une petite causette sur le cours ou au parc… comme par hasard…

Elle suivit des yeux la jeune femme qui s’éloignait en balançant sa belle taille, fine sur de larges hanches, et elle se dit:

—C’est agréable d’être jolie!... j’aurais voulu être jolie, moi!...

Madame de Bray avait tant répété à Coryse qu’elle était laide et disgracieuse, que la petite, très sincèrement, le croyait.

Un murmure de voix interrompit ses réflexions. Madame de Bassigny sortait de la chapelle, escortée de deux ou trois femmes de Pont-sur-Sarthe qui lui faisaient habituellement une petite cour.

—Oh!... oh!...—pensa Coryse—je crois que c’est le cas de placer mon petit boniment!...

Et elle marcha lentement vers le groupe, la tête baissée, semblant profondément absorbée dans la contemplation d’un petit caillou qu’elle faisait rouler en le poussant du bout de son pied.

—Ah!... voilà mademoiselle Chiffon!...—cria madame de Bassigny—ça va bien, mademoiselle Chiffon?...

—Très bien, madame…—répondit Coryse qui, tout de suite, s’aperçut qu’on la regardait attentivement.

C’est qu’elle excitait beaucoup la curiosité en ce moment. L’histoire de la demande en mariage, du refus, du départ de M. d’Aubières,—rencontré à huit heures du matin en bourgeois, dans un fiacre chargé d’une malle,—courait déjà Pont-sur-Sarthe. Et, en venant à la messe, madame de Bassigny l’avait racontée à ses compagnes, s’étonnant fort que «cette petite sans le sou refusât un duc de vingt-cinq mille livres de rente».

On jalousait ferme la pauvre petite, et on lui en voulait à la fois et de la demande et du refus.

—Comment lui couler en douceur l’héritage de l’oncle Marc?...—se répétait Chiffon, tandis que la femme du colonel la dévisageait âprement—c’est pas facile!... faut que ça ait l’air de venir naturellement…

—Je suis doublement enchantée de vous rencontrer, mademoiselle Coryse—dit d’un air aimable madame de Bassigny—car je vais vous prier de transmettre à madame votre mère une invitation que j’allais lui adresser en rentrant… je veux lui demander de venir dîner de jeudi en quinze avec vous et M. de Bray… et aussi M. Marc… s’il y consent… mais je n’espère pas qu’il nous fasse cet honneur…

Chiffon sauta sur l’occasion qui se présentait, et, regardant attentivement madame de Bassigny pour bien suivre les moindres mouvements de sa physionomie, elle répondit d’une voix claire:

—Mon oncle ne dîne guère dehors… mais, dans tous les cas, il ne sera pas là jeudi… parce qu’il part…

—Avec le duc d’Aubières?...—questionna méchamment la femme du colonel.

Chiffon ne parut pas comprendre et, sans s’émouvoir:

—Non… tout seul… sa tante de Crisville est morte et…

—Ah!... elle est morte à Pau, probablement?...—interrompit madame de Bassigny.

Et, se tournant vers une des femmes qui l’accompagnaient, elle proposa:

—Tenez!... vous qui voulez acheter un château?... Crisville va être certainement mis en vente… c’est trop haut perché pour y installer un hôpital ou un orphelinat…

A Pont-sur-Sarthe, tout le monde croyait fermement que madame de Crisville laisserait sa fortune à des oeuvres de bienfaisance.

—Mais non!...—dit Chiffon d’un air innocent—je ne crois pas que mon oncle vende Crisville… je crois qu’il l’habitera, au contraire…

Et négligemment:

—C’est lui qui hérite de tout…

—Il… comment?... lui?... M. de Bray?...—balbutia madame de Bassigny éperdue—mais elle laisse au moins cinq ou six millions, votre tante?...

—Ça n’est pas ma tante… et elle laisse plus que ça!...—rectifia avec aplomb Chiffon, qui ignorait totalement le chiffre de la succession de la marquise de Carabas.

—Plus que ça?...—répéta madame de Bassigny, abasourdie et vexée.

On sortait de la chapelle. Elle dit adieu à Coryse, et se porta rapidement au-devant des arrivants, désireuse de colporter la nouvelle. De loin, Chiffon vit avec joie les figures se rembrunir à mesure qu’elle parlait.

—Ils sont atterrés—pensa-t-elle—j’ai bien fait de venir…

Tout à coup, elle bondit vers la chapelle. Elle venait d’apercevoir le père de Ragon qui s’avançait de son pas harmonieux et régulier.

—Il ne faut pas que je le laisse cueillir!...

Elle s’approcha rapidement, demandant d’un air poli:

—Est-ce que vous voulez bien me permettre de vous dire un mot?...

Et, comme le Jésuite jetait un coup d’oeil inquiet sur les personnes qui, elles aussi, semblaient l’attendre, elle affirma:

—Oh!... ça ne sera pas long!... hier j’ai beaucoup trop bavardé…

—Mais non, mon enfant… vous m’avez, au contraire, vivement surpris et intéressé…

—Vous êtes bien bon… mais moi, je sais que j’ai eu tort de parler de mon oncle et de sa politique… et je veux vous demander de ne pas dire à ma mère—qui viendra vous voir aujourd’hui—que j’ai parlé de tout ça…

—Je vous assure—fit d’un ton sec le père de Ragon impatienté—que vous exagérez infiniment l’importance de votre conversation…

—Non pas!... je vous ai laissé entendre… ou à peu près… que mon oncle ne se porterait pas cette fois contre M. de Bernay, parce qu’il n’avait pas d’argent?...

—Oui!... Eh bien?...

—Eh bien, c’est que, justement… il se porte… parce qu’il en a…

—Ah!...—fit le Jésuite ennuyé.

Et, oubliant les préceptes de discrétion et de prudence qui guidaient habituellement ses moindres actes, il demanda carrément:

—Et comment en a-t-il?...

Chiffon répondit d’un air détaché:

—Parce qu’il est le légataire universel de sa tante de Crisville… qui est morte hier…

Le père de Ragon resta stupide, la bouche entr’ouverte, véritablement anéanti. La vieille madame de Crisville était—avant que le mauvais état de sa santé l’eût forcée à se fixer à Pau—une de ses pénitentes, et il savait lui avoir dicté par le menu des dispositions dernières où les Jésuites n’étaient pas oubliés. Et cette vieille mourait loin de sa volonté, négligeant de tenir les quasi-promesses obtenues à grand’peine, et laissant sa fortune à qui?... à un socialiste honnête et déjà dans l’aisance; à un homme dangereux, qu’inconsciemment elle armait pour la lutte contre tout ce qu’elle eût dû respecter et soutenir!

Enfin, il demanda, parlant à lui-même plutôt qu’à Chiffon qui le dévorait joyeusement des yeux:

—C’est une fortune énorme?...

—Énorme!...—répéta la petite d’une voix flûtée.

—C’est la moitié du département?...

Comme un écho, elle redit encore:

—La moitié du département… au moins!...

Par une intuition rapide, le Jésuite eut l’idée que peut-être Coryse se moquait de lui. Mais, en abaissant son regard, il la vit plantée à ses pieds, toute souriante, dans une pose indifférente et presque niaise qui le rassura. Et il se dit soudain que «le Chiffon», auquel jusqu’ici on n’avait pas daigné accorder la moindre attention, allait vraisemblablement devenir une héritière. L’affection du vicomte de Bray pour la belle-fille de son frère était très connue à Pont-sur-Sarthe. On savait qu’il aimait la petite d’Avesnes, non seulement comme sa nièce, mais comme son enfant. Se faisant aussitôt paternel, le père de Ragon dit à Coryse:

—Je suis heureux, tout à fait heureux, du bonheur que Dieu vous envoie… car ici, je vois vraiment la main de Dieu!... hier, par un excès de délicatesse, par un scrupule… par une crainte de n’être pas une assez sainte épouse… vous repoussiez le duc d’Aubières qui demandait votre main et vous acceptait sans fortune… aujourd’hui, le Seigneur récompense cette conduite en vous mettant à même de choisir selon votre coeur…

—Mais…—dit Chiffon, qui ne devinait pas du tout où le Jésuite en voulait venir—je ne vois pas pourquoi… parce que mon oncle hérite de sa tante… je pourrai davantage choisir selon mon coeur?... en admettant que mon coeur ait envie de choisir quelque chose…

—Il est bien clair pourtant—murmura le père de Ragon, continuant à s’adresser à lui-même tout autant qu’à Coryse—que le vicomte de Bray donnera une belle dot à l’enfant qu’il considère presque comme sienne… et que, vieux garçon… sans proches parents…

Elle se mit à rire:

—Ah! parfaitement!... vous pensez que, du coup, me voilà passée «beau parti»?... et moi qui me disais déjà tout à l’heure que la demande de M. d’Aubières m’avait donné une plus-value… oui… je remarque que, depuis ça, on me regarde avec une respectueuse curiosité… qu’est-ce que ça va être maintenant?... les honneurs!... l’argent!... tout pour moi, alors!... ça me changera!...

Tandis qu’elle parlait, le Jésuite, qui avait aperçu le petit Barfleur toujours planté sous son arbre, échangeait avec lui d’affectueux signaux.

—C’est Hugues de Barfleur—dit-il tout à coup, en indiquant le jeune homme à Chiffon—un de mes anciens élèves…

Elle répondit sans enthousiasme:

—Je sais… je le connais…

—C’est un de nos fidèles…—continua le père de Ragon—il vient ici chaque jour pour y entendre la sainte messe… c’est une belle âme… qui ne fait que ce qui est agréable à Dieu…

—Je ne sais pas…—s’écria la petite presque malgré elle—si ça lui est si agréable que vous dites que M. de Barfleur vienne flirter ici avec madame Delorme… au bon Dieu?...

Le Jésuite eut un geste de protestation indignée et de surprise sincère. Il ne s’était jusqu’à présent douté de rien, mais l’inconvenante réflexion de la petite d’Avesnes éclairait d’un jour tout nouveau mille détails inaperçus jusque-là. Désireux et de détourner les soupçons et de servir son ancien élève, il répondit de sa voix la plus insinuante:

—Outre que, dans la bouche d’une jeune fille, de telles remarques sont déplacées, vous manquez de perspicacité, mon enfant… Hugues de Barfleur ne saurait être occupé de… la personne que vous dites… non seulement parce que ses principes le défendent contre ces sortes de tentations… mais encore parce que j’ai tout lieu de le croire occupé ailleurs…

—Ah!...—fit distraitement Coryse.

—Oui!... le pauvre enfant a le coeur un peu pris!... il aime, je crois, une jeune fille qui jusqu’ici n’a fait à lui aucune attention…

—Une jeune fille?...—questionna Chiffon étonnée, cherchant qui cela pouvait être—une jeune fille?... je ne vois pas ça du tout!...

Mais, subitement illuminée, elle demanda en éclatant de rire:

—Moi peut-être?... Ah!... elle est bien bonne!!!...

Et, contemplant le Jésuite avec admiration:

—Ben!... on peut dire que vous ne perdez pas de temps, vous!...

Le père de Ragon la regarda, les lèvres toujours souriantes, mais l’oeil dur. Alors, elle s’excusa:

—Je vous demande pardon de rire comme ça!... mais c’est que c’est si drôle!... de cette façon, l’argent qui va nuire à M. de Bernay profiterait au moins à M. de Barfleur… ça ne sortirait pas de la maison… Ah!... y a pas à dire… c’est compris!...

—Mademoiselle d’Avesnes!...—déclara le Jésuite d’une voix coupante—lorsqu’elle dit que vous êtes une jeune fille mal élevée, madame votre mère a raison…

—Raison de le trouver… mais pas de le dire…—répondit doucement Chiffon.

S’inclinant devant le père qui s’éloignait, elle chercha des yeux le vieux Jean. Elle l’aperçut immobile sur son banc. Machinalement elle arrondit les lèvres, mais s’arrêtant effarée, elle pensa:

—Ah!... mon Dieu!... j’ai manqué le siffler comme je fais quelquefois!... c’est ça qui en aurait produit un, d’effet!...

* * * * *

En sortant de chez les Jésuites, elle se mit à courir presque, oubliant le domestique qui, derrière elle, allongeait péniblement ses vieilles jambes. Elle tenait à apprendre aussi la bonne nouvelle à l’abbé Châtel, bien sûre qu’à celui-là elle ferait vraiment plaisir.

Au coin de la place du Palais, une marchande de fleurs stationnait avec sa petite charrette. Chiffon prit des roses et, toujours courant, arriva au presbytère de Saint-Marcien.

Si le presbytère de la cathédrale n’était pas fastueux, celui de Saint-Marcien était tout à fait pitoyable. Une petite masure, adossée à la vieille basilique, dans une ruelle noire et malpropre. A gauche de la masure, un misérable jardinet, mais pas du tout ce qu’on appelle «un jardin de curé». L’abbé Châtel, qui adorait les fleurs, avait su transformer en odorante corbeille le pauvre petit coin de mauvaise terre.

La servante était au marché. Ce fut l’abbé qui ouvrit la porte à Coryse. Il tenait d’une main un pot à confitures—pour l’instant rempli de colle—et de l’autre un énorme pinceau ébouriffé, dépouillé d’une notable portion de ses poils.

—Je vous demande pardon de vous recevoir ainsi…—expliqua-t-il à Chiffon, qui lui disait joyeusement bonjour—mais c’est que j’étais en train de recoller le papier du parloir…

Et il montra les minces languettes qui, détachées par l’humidité, pendaient lamentablement le long de la muraille.

L’ameublement était sommaire. Six chaises de paille. Un fauteuil tout défoncé. Une admirable horloge de bois vermoulu, élégante et rare, et une statue de la sainte Vierge en albâtre, posée au mur, au-dessus d’un petit socle surmonté d’un vase.

—Je vous ai apporté des roses pour votre sainte Vierge…—dit Chiffon, en déposant les fleurs dans le petit vase,—seulement il faut vite leur donner de l’eau…

—Oui… tout à l’heure…

—Non… tout de suite!... voyons!... par cette chaleur-là, ça serait de la barbarie de les faire attendre, monsieur l’abbé!... et vous pensez bien que c’est pas l’idée de la sainte Vierge que quelque chose souffre pour elle… s’pas?...

—C’est juste!...—fit docilement le prêtre qui alla remplir le vase à un petit robinet placé dans le jardin.

En le regardant faire, Coryse se disait:

—Il est pas chic, celui-là!... ni distingué non plus!... avec sa bonne figure rouge sous ses cheveux blancs, il a un peu l’air d’une tomate dans du coton!... mais il me plaît comme ça… parce qu’il a une belle âme pour de bon, lui!... au lieu de s’occuper de tomber les amis des humbles… et de marier les petits gommeux qui ont tout ratiboisé… il s’occupe des pauvres et du bon Dieu!... en v’là un qui ignore les potins!... et les intrigues!... et les flirts!... et tout le tremblement!...

Et comme l’abbé rentrait, portant avec soin le vase trop plein qui débordait, faisant des rigoles le long de sa soutane luisante, elle lui cria gaiement:

—Monsieur l’abbé!... je suis contente!...

—Ah!...—fit-il, tout heureux—c’est pas comme hier matin, alors?...

Il avait pris les roses et, de ses grosses mains maladroites, les arrangeait gauchement, avec d’infinies précautions. Quand ce fut fait, il vint s’asseoir en face de Coryse.

—Monsieur l’abbé… depuis ce matin, l’oncle Marc est très, très riche…

—Et comment ça, mon enfant?...

—Dame!... il a pas dévalisé un coche, vous pensez?... non… il a hérité de madame de Crisville…

—Elle est donc morte?...

—... Turellement, monsieur l’abbé!...

—Oh!... cette pauvre dame!... elle qui était si généreuse… si bonne pour les malheureux!...

—L’oncle Marc sera aussi bon qu’elle, allez!... vous verrez tout ce que nous attraperons pour vos pauvres…

—Dieu vous entende, mon enfant!...

—Mais…—fit-elle, mécontente,—on dirait que vous en doutez?...

—Je n’en doute pas précisément… non… mais enfin… il n’y aurait rien de surprenant à ce que M. Marc fût moins préoccupé que madame sa tante des choses du ciel… il est jeune, il…

—Jeune!...—s’écria Chiffon étonnée—jeune, l’oncle Marc?...

—Mais dame!... il n’est pas vieux…

—Je ne vous dis pas qu’il est croulant!... mais il est pas jeune non plus… puisqu’il n’a que trois ans de moins que M. d’Aubières… qui l’est, lui, vieux…

—Et, à ce propos, mon enfant…

—Oh!...—dit Coryse avec un soupir de soulagement—il est parti ce matin!...

—Parti?...

—Pas pour toujours!... il reviendra… C’est égal, monsieur l’abbé… si j’avais su que vous ne seriez pas plus chaud que ça… j’aurais pas traîné mon pauvre vieux Jean ici, par trente-cinq degrés… je vous aurais laissé apprendre la chose comme tout le monde…

—Mais, ma petite enfant, vous vous méprenez… je suis heureux… très sincèrement heureux de ce qui arrive à monsieur votre oncle… et aussi de la joie que ça vous cause…

—A la bonne heure!... alors, je me sauve!... il va être midi!...

Tandis que Chiffon rentrait, trottinant sous le soleil ardent, l’abbé Châtel murmurait, en arrangeant une dernière fois ses roses aux pieds de la petite sainte Vierge du parloir:

—Mon Dieu, protégez cette enfant qui vous aime!... Mon Dieu, donnez-lui du bonheur!...

VIII

—Tu ne sais pas?...—dit Chiffon à l’oncle Marc, qui revenait après quinze jours d’absence,—tout le monde est déchaîné contre toi… ta lettre à tes électeurs a révolutionné Pont-sur-Sarthe… ce qu’on va te faire des têtes!...

—Voilà qui m’est égal!...

—Oui… je sais bien… mais moi, d’entendre tout le monde te taper dessus comme ça… j’en suis malade!...

—Qui, tout le monde?...

—Dame!... les habitués… tous les vieux embêtants qui viennent à la maison… j’sais pas pourquoi je dis les vieux, car les jeunes le sont bien autant, embêtants!... et ma mère donc!... avant-hier elle est rentrée dans un état… parce qu’elle avait lu ton machin qu’on placardait sur les murs…

—Qu’est-ce qu’elle a dit?...

—Elle a fait une scène à papa!... Ah! mais là, une vraie!... une belle!...

—Plus belle qu’à l’ordinaire?...

—Encore plus!...

—Ce pauvre Pierre!...—dit le vicomte, en riant.

—Oh!... que tu es méchant de rire de ça!... il est si bon!...

—C’est vrai qu’il est bon!... si c’était moi…

—Ben, et moi donc!...

Elle réfléchit un instant et conclut:

—Ça prouve qu’il est meilleur que nous deux… voilà tout!...

—Dis donc, Chiffon—questionna l’oncle Marc,—elle sera gentille, la petite existence que je vais mener ici dans ces conditions-là?...

—Quelles conditions?...

—Tu me dis que ta mère est furieuse contre moi…

—Oh! quant à ça!...