Le mariage de Chiffon

Gyp · Chapitre 2 sur 2 · partie 2/3

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Le mariage de Chiffon

—Eh bien, alors, elle va me traiter…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Chiffon répliqua d’un ton doux et poli:

—M. de Barfleur ne parle que de la chasse et des courses… et ça, c’est des choses que je déteste et auxquelles je ne comprends rien de rien…

—Et de quoi voulez-vous parler, mademoiselle?...—demanda le petit Barfleur avec empressement.

Elle répondit, du même ton modeste et soumis:

—De rien, monsieur… je reste très bien sans parler du tout…

—On ne l’aurait pas dit tout à l’heure!...—remarqua madame de Bray, d’une voix aiguë.

Coryse répondit:

—C’est vrai… j’ai été bruyante… je te demande pardon…

Et, baissant le nez, regardant obstinément le fond de son assiette, elle resta silencieuse jusqu’à la fin du dîner.

Lorsque, dans le billard, elle eut servi le café, Chiffon alla s’asseoir sur le perron, dans un grand fauteuil de bambou, et se balança en regardant les étoiles, qui apparaissaient toutes pâles dans le ciel encore clair. Elle fut tirée de sa torpeur par sa mère, qui revenait avec son chapeau:

—Comment… tu n’es pas prête?... mais la voiture est avancée!... tu es d’une insouciance… d’une incurie…

—Bah!...—répondit la petite qui ne bougea pas—partez toujours!... je serai prête quand on reviendra chercher ce qu’on aura oublié…

L’oncle Marc éclata franchement de rire, et M. de Bray détourna la tête pour cacher le sourire qui lui tirait les lèvres malgré lui. La marquise, devenue violette, demanda menaçante à Chiffon:

—Qu’est-ce que vous dites?...

Elle répéta, sans s’émouvoir:

—Je dis que, tous les soirs, on revient à la maison chercher la chose qu’on oublie…

Elle ajouta à demi-voix:

—Et ce soir on reviendra plutôt deux fois qu’une…

Elle faisait ainsi allusion à une des petitesses d’esprit de sa mère. Petitesses que la marquise ne croyait devinées par personne, tant elle avait la conviction de rouler tous ceux qui se mesuraient à elle.

Adorant le gros luxe, le tapage, enfin tout ce qui, à son avis, doit éblouir et fasciner «le public», madame de Bray avait, en tourmentant terriblement son mari, obtenu qu’il changeât pour lui plaire ses voitures et ses livrées, très jolies et très simples tant qu’elles avaient été choisies par lui. Le landau,—à caisse bleu barbeau balafrée d’énormes armoiries en bosse, et à train rouge,—était grotesque comme voiture de service, mais la marquise ne se sentait heureuse que lorsqu’elle traversait de bout en bout Pont-sur-Sarthe dans cet équipage voyant. C’était pour cela qu’elle obligeait Coryse à assister aux promenades qui l’ennuyaient si fort. Lorsque la petite ne venait pas, on prenait la victoria; et la victoria était de plus modeste allure. Quand madame de Bray, assise dans une pose affectée au fond du landau criard, aux harnais scintillants de plaques, de chaînettes, d’anneaux et d’armoiries, pouvait défiler devant les restaurants de la place du Palais à l’heure du «vermouth» ou du «café», sa joie était à son comble. A six heures et à huit heures, les tables qui couvraient le trottoir, envahissant presque la chaussée, regorgeaient de monde. Les officiers et les élégants de Pont-sur-Sarthe se donnaient rendez-vous «chez Gilbert», le restaurant chic, ou au café Pérault. Et, au lieu de laisser prendre au cocher une belle rue macadamisée, un peu déserte, qui conduisait directement hors de la ville, madame de Bray donnait l’ordre de passer par la place, pavée d’horribles petites pierres ardoisées et glissantes. Le plus souvent, à l’entrée d’une des rues qui l’éloignaient du quartier préféré, elle tressaillait brusquement et faisait «retourner à la maison».

Chiffon le connaissait bien le: «Ah! mon Dieu!... j’ai encore oublié mon ombrelle!...» ou: «mon manteau», ou: «mon manchon», ou: «mon mouchoir!...» qui faisait passer une seconde, et ensuite une troisième fois, le landau devant les chers cafés.

Elle avait une profonde horreur de ces exhibitions, et lorsqu’elle apercevait les visages curieux tournés vers la voiture, quand elle entendait le choc des sabres et des éperons des officiers qui se levaient pour saluer, elle baissait les yeux, mécontente, se disant:

—Doivent-ils assez se fiche de nous, au fond, tous ces gens-là!...

Et elle rageait, elle si simple et si peu «à l’épate», d’être mêlée aux petites manoeuvres qui ridiculisaient sa mère.

Le marquis et son frère avaient bien remarqué, eux aussi, ce que le cocher et les domestiques appelaient «le coup du faux départ», mais ils ne s’étaient jamais communiqué leurs réflexions à ce sujet, et la réponse de Chiffon les surprit et les amusa.

La marquise marcha sur sa fille, et, blême, la voix sifflante, demanda, lui parlant de si près que ses lèvres touchaient le petit nez impertinent de l’enfant:

—Pourquoi, ce soir, reviendrait-on plutôt deux fois qu’une?... pourquoi?...

—Parce que—répondit Coryse, après s’être assurée que le petit Barfleur, qui affectait de chercher son chapeau au bout du salon, ne pouvait pas entendre—ce soir on a Deux liards de beurre à exhiber aux populations…

Mais, tandis qu’elle s’expliquait, elle songea qu’elle allait tout à l’heure passer devant tout le monde, assise à côté du vicomte dans le landau bleu barbeau. Il n’en fallait pas plus à Pont-sur-Sarthe pour faire croire à un mariage; et cela, Coryse voulait l’éviter à tout prix. Elle n’avait jusqu’ici jamais songé à se compter pour quelque chose. A ses propres yeux, elle restait toujours «le chiffon», «le gosse» qu’on ne prend pas au sérieux. La demande de M. d’Aubières et les insinuations du père de Ragon lui avaient appris qu’elle était maintenant une jeune fille, que l’un aimait, et que le protégé de l’autre allait faire semblant d’aimer. Avant de laisser sa mère commencer une scène, Chiffon ajouta:

—D’ailleurs, ne vous inquiétez pas de moi… je ne sortirai pas… je suis fatiguée…

—Ça n’est pas vrai!... vous n’êtes jamais fatiguée!...

—Soit!... c’était un prétexte… Eh bien… sans prétexte… je ne sortirai pas ce soir…

—Vous sortirez…

—Je vous demande la permission de rester!...

—Allez mettre votre chapeau…

Et, comme Chiffon ne bougeait pas, elle la saisit violemment par les poignets.

L’enfant se dégagea d’une secousse, et dit doucement:

—C’est ridicule, vous savez… cette petite scène intime devant un étranger…

La marquise se tourna vers M. de Barfleur, changeant subitement sa figure convulsée en physionomie souriante:

—Oh!... M. de Barfleur est presque de la maison!...

—Possible!...—riposta la petite, désirant établir nettement la situation—mais il n’est pas presque de la famille… et un des proverbes que vous citez le plus souvent dit qu’il faut laver son…

—C’est bon!... c’est bon!...

Et après un silence, tandis que le marquis et Deux liards de beurre, leur pardessus sur le bras et leur canne à la main, attendaient le signal du départ, la marquise reprit, d’un air gracieux:

—Si j’insiste pour que tu nous accompagnes, c’est qu’il n’est pas convenable que tu restes ainsi seule à la maison…

—J’y reste toujours!... d’ailleurs, je ne suis pas seule, puisque l’oncle Marc est là…

—Mais ton oncle va probablement sortir…

Marc de Bray répondit sèchement:

—Vous savez bien, ma chère belle-soeur, que je ne sors jamais le soir…

—Alors, je vous confie Corysande…

Un peu nerveux, l’oncle Marc répliqua en haussant les épaules:

—Soyez sûre que j’aurai bien soin d’elle… je l’empêcherai de se salir et de jouer avec la lumière…

Et, comme le petit Barfleur, incliné sur la main que lui tendait machinalement Coryse, la baisait un peu longuement, il prit sa nièce par le bras et la fit pirouetter sur elle-même, en disant:

—Allons!... viens, Chiffon!...

* * * * *

Quand ils furent l’un en face de l’autre dans le petit salon, Coryse dit gaiement à l’oncle Marc:

—Il y a eu du tirage, hein?... et pourtant je n’étais pas nécessaire ce soir… puisqu’il y avait un troisième pour forcer à prendre le landau…

Et, tout de suite, elle ajouta en voyant que son oncle s’installait sous la lampe et défaisait les bandes des journaux:

—Tu sais… si tu as à faire… te crois pas obligé de rester avec moi, au moins?...

—J’allais justement te dire la même chose…

—Oh!... moi!... que je fasse ma tapisserie ici ou ailleurs, c’est tout comme!... seulement, toi, ordinairement… quand papa sort le soir… tu travailles chez toi…

Il répondit en riant:

—Oui… mais ces soirs-là… qui sont, en hiver, presque tous les soirs… tu ne m’es pas aussi particulièrement recommandée qu’aujourd’hui…

Coryse alla prendre la grande tapisserie de soie, toute hérissée d’animaux et de guerriers bizarres, qu’elle copiait sur les dessins des tapisseries de Bayeux, et vint s’asseoir à côté de l’oncle Marc.

Au bout d’un instant, il interrompit sa lecture, regardant, au-dessus du journal, la petite tête ébouriffée et attentive penchée sur les soies diaprées.

—Chiffon…—demanda-t-il tout à coup—quand, avant le dîner, j’ai dit en parlant de ce jeune gommeux: «Ah çà!... il est donc de la maison, à présent?...» tu m’as répondu: «Pas encore, mais il y tâche…»

—Oui…—fit la petite, qui leva le nez.

—Eh bien…—reprit Marc en hésitant un peu—je n’ai pas bien compris ce que tu entendais dire par là?...

—J’entendais dire que Deux liards de beurre voudrait bien m’épouser…

Le vicomte sauta en l’air:

—C’est bien ce que j’avais cru deviner!... mais je ne pouvais pas… je… et tu parles de ça avec cette tranquillité?... t’épouser?... ce grotesque?... mais ce serait fou!... ce serait monstrueux!...

—Aussi, tu peux être tranquille… il ne m’épousera pas…—répondit Chiffon en riant.

—Ah!...—murmura l’oncle Marc, rasséréné—à la bonne heure!...

Elle le regarda affectueusement:

—Tu es vraiment bon, toi… de t’inquiéter de moi comme ça!...

Elle resta un instant silencieuse, et reprit:

—C’est toi qui en es cause, pourtant… qu’il veut m’épouser…

—Moi?...

—Oui… dès qu’on a su que tu héritais… on a fait courir le bruit que je serais très riche… que tu me dotais… et que tu me laisserais toute ta fortune…

—C’est vrai!...

—Mais tes enfants?...

—Mes enfants?... j’ai des enfants?...

—Non… mais quand tu seras marié…

—Je ne me marierai pas, mon Chiffon… j’aurais trop peur de tomber sur une femme comme…

Il allait dire «comme ta mère»; il s’arrêta et reprit:

—... comme j’en connais… non… je suis méfiant, et je resterai vieux garçon…

—Ah!... tant mieux!... alors, si tu veux…

—Si je veux?...

—J’irai vivre avec toi?... je tiendrai ta maison… je n’ai pas du tout envie de me marier non plus, moi… mais, quand j’aurai vingt et un ans, je ne resterai certainement pas ici…

Et, voyant que l’oncle Marc faisait un mouvement:

—Pas un jour… malgré le pauvre papa qui est si bon… et à qui je manquerai beaucoup… je sais bien que, d’autre part, mon absence lui aplanira bien des petites difficultés d’existence… mais c’est égal, il regrettera son Chiffon…

Étonné, le vicomte demanda:

—Tu dis que tu t’en iras?... où ça, t’en iras-tu?...

—J’ai toujours pensé que je demanderais à la tante Mathilde et à l’oncle Albert de me reprendre… mais, si tu voulais de moi, toi?... je serais si, si heureuse!... je t’aime tant, si tu savais!... oui… encore plus que papa, je t’aime… c’est peut-être mal… mais je ne peux pas m’en empêcher…

Et, de sa voix chaude elle acheva, se penchant vers lui vibrante et tendre:

—Je t’adore, toi, vois-tu!...

Il murmura, un peu pâle, en reculant son fauteuil:

—Je ne mérite pas d’être adoré, mon petit Chiffon…

—Que si!...

—Au lieu de tenir la maison de ton vieil ours d’oncle, tu te marieras… tu auras un tas de mômes qui piailleront… et remplaceront avantageusement Gribouille et le vieux Jean…

Elle répondit, sérieuse:

—Eh bien! veux-tu que je te dise?... je suis sûre que je ne me marierai pas… oui, sûre… je ne peux pas bien expliquer ce qui se passe en moi… mais enfin, personne ne me chante!...

—Personne?... qu’est-ce que tu en sais?... ce pauvre Aubières est certainement un beau grand gars… intelligent et bon… mais il commence à se défraîchir… quant à l’autre, c’est un petit monstre…

Coryse se mit à rire:

—Va-t’en dire ça à madame Delorme!...

—Ah!... tu es au courant des potins, toi aussi?... Eh bien, ce que madame Delorme—qui est du reste une simple bécasse—aime dans Barfleur, c’est son nom… son titre… ses costumes anglais… ses chevaux et son château…

—Je le pense bien!... mais enfin, c’est quelque chose… quelque chose qu’une autre qu’elle pourra aimer aussi… tandis que moi, vois-tu… je sens que je n’aimerai jamais personne…

Il demanda, inquiet:

—Alors… c’est peut-être que tu aimes déjà quelqu’un?...

—Jamais de la vie!...—s’écria Chiffon avec une telle conviction que l’oncle Marc sourit, complètement rassuré.

Elle reprit:

—Non… personne ne me plaît!... pour l’épouser, s’entend… ainsi tiens… Paul de Lussy, qu’on trouve si bien… et M. de Trêne, qu’on s’arrache… ben, je n’en voudrais pas!... je sais bien que c’est ridicule, ce que je dis là… et que j’ai pas le droit de faire la difficile avec ma tête…

—Avec ta tête?...—questionna Marc, surpris—qu’est-ce que tu veux dire?...

—Dame!... que je suis laide!...

Il balbutia, stupéfait:

—Laide?... laide, toi?...

Elle répondit tristement:

—Oh! je le sais bien, va!... même que ça m’embête assez!...

—C’est ta mère qui t’a dit ça?... mais tu es jolie… très jolie, entends-tu?...

—Tu me le dis pour me faire plaisir… ou même tu le trouves… parce que tu m’aimes bien…

—Écoute, Chiffon…—dit l’oncle Marc—je te répète très sérieusement que tu es, et que tu seras surtout dans deux ou trois ans, une très jolie femme… penses-tu donc qu’Aubières qui a eu…

Comme il s’arrêtait, Coryse demanda:

—Qui a eu quoi?...

—Je veux dire… penses-tu qu’Aubières, qui s’y connaît, se serait ainsi toqué de toi si tu n’étais pas jolie?... non… il faut que tu saches réellement ce que tu es… et tu peux croire ton vieil oncle qui te le dit, va!...

—Alors,—s’écria joyeusement la petite—«le Chiffon» est une jolie femme?... une jolie femme!... Oh! que c’est drôle!... et que je suis contente que ça soit comme ça!... et que je te remercie de me l’avoir dit!... mais ça ne m’empêchera pas de bien tenir ta maison, ça… au contraire…

Et, câline:

—Je t’en prie, oncle Marc!... je t’en prie?... dis-moi oui?... et, jusque-là, ne t’en va pas?... ne me laisse plus ici sans toi?... si tu savais ce que ça m’a été horrible, ces quinze jours?... je ne peux pas me passer de te voir!... je ne peux pas!...

Glissant de sa chaise basse, Coryse s’assit à terre comme un bébé, et appuyant sur les genoux du vicomte sa petite tête qui, à la lumière pâle de la lampe, ressemblait à un nid de mousse argentée, elle supplia plaintivement, les yeux remplis de larmes:

—Ne t’en va plus?... dis?... ne t’en va plus?...

Comme d’un mouvement presque brutal il voulait se lever, elle le força à se rasseoir en l’entourant solidement de ses bras et demanda:

—Tu me renvoies?... pourquoi es-tu comme ça avec moi… dis?... voilà bien des fois que ça me frappe, va!... tu n’es plus le même… dans le temps… tu me prenais sur tes genoux… tu m’embrassais…

Il répondit durement:

—«Dans le temps», tu étais petite… à présent tu n’es plus d’âge à ça…

Elle balbutia, tandis que deux énormes larmes roulaient rapidement sur ses joues roses:

—On est toujours d’âge à être aimée…

—Mais je t’aime… je t’aime bien…—reprit Marc de Bray très ému—seulement, je t’en prie… ôte-toi de là… va te rasseoir…

Tandis qu’il cherchait à la repousser, la sonnette de la grille tinta à peine, tirée par une main timide et hésitante. L’oncle Marc secoua rudement Chiffon:

—Mais lève-toi donc, sapristi!... on ne se tient pas comme ça, voyons?... si c’était une visite?...

Elle se releva et répondit, déjà redevenue rieuse:

—Une visite?... qui sonnerait comme ça?... honteusement?... mais, on a l’air de l’amoureux de la cuisinière… quand on sonne comme ça!...

Le domestique entra:

—C’est monsieur le comte d’Axen…

—Madame la marquise est sortie!...—cria Coryse.

—Recevez!...—ordonna Marc, qui sembla comme soulagé.

—Oh!...—fit Chiffon étonnée—tu le reçois?...

Et, d’un ton fâché, elle ajouta:

—Nous étions si bien nous deux!...

Puis, tout à coup, regardant son oncle avec inquiétude:

—Qu’est-ce que tu as?... tu es pâle… pâle… je ne t’ai jamais vu comme ça?...

—Je n’ai rien…—répondit Marc, embarrassé—c’est cette chaleur… dans un instant ce sera fini…

Et il alla au-devant du prince qui entrait, tandis que Chiffon le suivait de son regard bleu devenu tout pensif.

—Monseigneur… ma belle-soeur est sortie… c’est ma nièce qui va me présenter à Votre Altesse…

Et, comme la petite, clouée au sol, semblait à mille lieues de ce qui se passait, il appela:

—Coryse!... tu n’as pas entendu?...

Elle accourut gaiement à eux.

—Oh!... tu peux dire Chiffon, va!... Monseigneur sait bien!... Monseigneur, c’est l’oncle Marc!... pour qui vous faites de la propagande dans le pays…

Et, s’adressant au vicomte, qui écoutait surpris:

—Ah! c’est que tu ne sais pas!... c’est vrai!... je ne t’ai pas encore vu tout seul depuis hier!... Eh bien… figure-toi que j’ai trouvé… en revenant de Barfleur… monseigneur en train d’expliquer aux ouvriers des hauts fourneaux qu’il fallait voter pour toi… et ses explications, il les arrosait, bien mieux!...

—Vraiment—commença Marc—je suis…

Chiffon l’interrompit:

—Oui… mais tu sais… faut pas dire à la maison que j’ai rencontré monseigneur et que je me suis promenée avec lui… dans la forêt… car je me suis promenée avec lui…

Elle se tourna vers le prince et conclut:

—A l’oncle Marc… c’est pas la même chose… on peut tout lui dire… à lui!...

Voyant que le vicomte écoutait, l’air sérieux et le sourcil un peu relevé, ce qui était chez lui un signe de mécontentement, elle ajouta avec tristesse:

—Excepté aujourd’hui, pourtant!... aujourd’hui je ne sais pas ce qu’il a… il n’est pas du tout dans son assiette…

—J’étais venu…—dit le prince—pour remercier madame de Bray de son aimable lettre… elle m’a écrit tantôt…

—Encore!...—cria étourdiment Chiffon, qui pensa: «Elle lui écrit donc deux fois par jour!...»

—Elle voulait bien me proposer—continua le comte d’Axen—des invitations pour son bal… si je désirais y faire inviter quelqu’un… et, pour cela… elle a pris la peine de me communiquer une liste que je lui rapporte…

Il posa sur la table une enveloppe et, se levant:

—Maintenant, je ne veux pas vous déranger plus longtemps…

—Mais, monseigneur,—insista l’oncle Marc, avec une vivacité qui surprit Coryse—si vous n’avez rien à faire ce soir… nous serions ravis…

Chiffon sortit pour faire apporter le thé; puis, elle alla coucher Gribouille et voir si on avait bien arrosé ses fleurs. Quand au bout d’un moment elle revint, les deux hommes qui causaient de mille choses les intéressant tous deux, ne firent aucune attention à elle.

Lorsqu’à onze heures le prince partit, Coryse demanda à l’oncle Marc qui l’avait reconduit à la grille:

—Comment le trouves-tu?...

—Tout à fait intelligent et gentil…

Et, soupçonneux, il questionna:

—Ah ça!... pourquoi m’avais-tu dit le contraire?...

—Quel contraire?...

—Eh bien, tu disais: «Il est haut comme une botte… et noir… noir!...»

—Dame!... c’est vrai!... il est laid!... du moins, à mon avis…

—Ah!... et qui est-ce qui est beau… à ton avis?...

—Mon Dieu!... je ne sais pas trop!... Ben, toi, tiens!...

—Moi???...

—Oui… je ne te dis pas que tu as la beauté grecque… non… mais je te trouve bien tout de même comme tu es!... d’abord, je déteste les gringalets… les chétifs… c’est comme aussi les petits jeunes gens… je ne peux pas les sentir, les petits jeunes gens!... un homme n’a l’air d’un homme qu’à trente-cinq ans…

—Bigre!... c’est fâcheux pour ce pauvre Aubières que la limite ne soit pas un peu plus reculée!... Enfin, moi, je le trouve réussi, ce petit prince!...

—Moi aussi!... mais c’est seulement depuis que je me suis promenée avec lui, que je le trouve comme ça…

L’oncle Marc releva de nouveau son sourcil:

—Ah!... parlons-en… de cette promenade!... décidément, ta mère a quelquefois raison!... tu te conduis comme une petite fille mal élevée… est-ce que… à ton âge… on s’en va courir dans les bois… toute seule avec un jeune homme, voyons?...

—Oh!... un roi!...

—Qu’est-ce que ça fiche!... c’est un homme, un roi!...

—Si on veut?... et puis… je n’étais pas toute seule…

—Oui… tu avais Jean, n’est-ce pas?... un vieil idiot!...

Tristement, la petite murmura:

—Que tu deviens méchant!... mon Dieu!... que tu deviens méchant!...

—Méchant?... parce que je n’applaudis pas à tes fantaisies?... parce que je ne t’encourage pas à aller flirter dans la forêt avec tous les rastaquouères de passage?...

Elle murmura en riant:

—V’là qu’il est rastaquouère à présent!... tout à l’heure il était réussi!...

Le vicomte s’irrita tout à fait:

—C’est que j’en ai assez, vois-tu, de tes manières!... c’est peut-être vrai que je t’ai gâtée?... que j’ai ri de tes allures de poulain échappé… qui maintenant ne sont plus drôles!... que j’ai encouragé tes mauvais instincts?... mais, si c’est vrai… si je suis pour quelque chose dans ce qui arrive aujourd’hui… je m’en repens, va!... et rudement!...

Dans sa voix dure on sentait l’enrouement des larmes. Chiffon essaya de prendre ses mains qu’il retira violemment.

Alors, toute droite en face de lui, atterrée, en proie à une émotion intense qu’elle voulait cacher, elle balbutia faiblement:

—Mais, c’est pas possible!... on t’a changé en voyage, oncle Marc!...

XI

Le jour où avait lieu le dîner des Barfleur, M. de Bray, pris d’un épouvantable rhume qui lui enflait le nez et les lèvres et lui fermait les yeux, déclara à sa femme qu’il ne pourrait pas sortir. Il avait la fièvre et allait se coucher jusqu’au lendemain. La marquise se récria:

—C’est un tour affreux à jouer aux Barfleur!... on est quatorze… madame de Barfleur me l’a dit…

—Eh bien?...

—Eh bien… on sera treize, naturellement!... ce n’est pas quand on est averti deux heures avant le dîner qu’on peut trouver un nouvel invité… n’est-ce pas?...

—J’en suis désolé… mais je me sens trop malade pour aller là-bas…

Et il ajouta en riant:

—Vous croyez qu’être treize à table fait mourir l’un des treize dans l’année?... moi, je suis sûr que je mourrais, bien qu’on soit quatorze, si je sortais dans l’état où je suis…

—Si au moins Coryse voulait vous remplacer?...—proposa la marquise.

—Ça, jamais!...—cria la petite avec conviction.

M. de Bray insista:

—Mon petit Chiffon… ça serait si gentil à toi!...

—Oh! non!... je t’en prie?...

Et, croyant avoir trouvé un excellent prétexte pour rester, elle expliqua:

—D’abord… il faut que je dîne avec l’oncle Marc… sans ça, il serait tout seul… puisque tu vas te coucher…

L’oncle Marc, qui n’avait pas semblé jusque-là entendre ce qui se disait autour de lui, protesta avec vivacité:

—Mais pas du tout!... ne t’occupe pas de moi!... en voilà une idée!... on croirait, ma parole, que j’ai besoin d’une bonne?...

—Non… mais tu dis toujours que ça t’embête d’être seul à table…

—Je n’ai jamais dit un mot de ça!...

—Oh!...—fit Chiffon, abasourdie—c’est pas une fois… c’est cent que tu l’as dit…

—Eh bien, je ne savais pas ce que je disais!... et, tiens… si tu voulais être un bon Chiffon… tu irais à ce dîner avec ta mère?... tu irais pour me faire plaisir?...

L’enfant le regarda avec un étonnement profond, méfiant presque.

—Comment,—pensa-t-elle—après tout ce qu’il m’a dit il y a deux jours du petit Barfleur… de cette idée de mariage… et de tout ça,... voilà qu’il veut m’envoyer là-bas!... moi qui ne vais nulle part… pour que j’aie l’air de courir après, donc?...

Et elle répondit:

—Dans aucun cas… je ne peux aller à Barfleur ce soir…

—Pourquoi ça?...—demanda madame de Bray.

—Je vous l’ai déjà dit l’autre jour… je n’ai pas de robe…

—Mais celle que ton père te donne?...

—Je l’ai commandée pour demain… elle n’est pas faite…

—Eh bien… on va vite arranger ta robe pompadour…

—A présent qu’on est habitué à me voir en robes longues depuis plus d’un an… on sera un peu étonné… et il y aura de quoi…

Elle ajouta en riant:

—D’autant plus que, si on n’y met pas des sous-pieds avec des ficelles… à ma robe pompadour… on verra mes genoux quand je m’assoirai…

L’oncle Marc se leva:

—Va mettre ton chapeau… je t’emmène… et je te promets que tu auras une robe pour tantôt…

—Mais…—fit Coryse, résistant encore—mais tu es donc enragé aussi pour me faire aller là-bas?... enfin, j’irai… puisque tu le veux…

Et, sortant du salon, elle se dit en lançant un regard de reproche à Marc qui évitait de la regarder:

—Il ne veut pas rester seul avec moi comme l’autre soir… mais pourquoi ne veut-il pas, mon Dieu?...

Le vicomte emmena Chiffon chez la première couturière de Pont-sur-Sarthe; une couturière qu’elle ne connaissait que de nom, et dont elle monta l’escalier avec respect.

Non seulement la modeste pension de Coryse ne lui permettait pas de se faire habiller chez madame Bertin, mais la marquise elle-même n’employait pas la grande couturière. Totalement dénuée de goût; incapable de discerner la grâce d’une robe bien coupée de la laideur d’une robe mal faite; ne comprenant que les différences des couleurs ou des garnitures et s’inquiétant uniquement des étoffes, la toilette féminine se réduisait pour elle à «ce qui fait de l’effet» ou «n’en fait pas». Quand elle avait dit, en parlant d’une robe ou d’un chiffonnage quelconque: «Ça ne fait aucun effet!» peu importait que ce chiffonnage fût délicieux, il était déclaré quantité négligeable et, en l’apercevant quelque jour sur une femme bien mise, elle s’écriait: «C’est étonnant!... madame X… qui dépense tant d’argent pour sa toilette!... elle a toujours des choses qui ne font aucun effet!...» Pour elle, les tailleurs et les couturières qui font payer cher leur façon, étaient «des voleurs». Elle n’admettait que le prix commercial de l’étoffe et la quantité de mètres qu’il en fallait employer, et il eût été parfaitement inutile de lui expliquer que la coupe changeait tout.

De même elle était en art. Jamais—disait-elle—elle ne comprendrait que, même parmi les gens très riches, il s’en trouvât d’assez fous pour payer quinze mille francs un portrait, alors qu’à côté on pouvait l’avoir pour deux mille, et souvent même «plus embelli!» Un roman, s’il n’était pas bourré de faits et d’intrigues, lui paraissait «bien creux». Et elle déclarait volontiers qu’elle ne comprenait pas «qu’on pût aimer Loti qui manque absolument d’imagination».

Donc madame de Bray achetait des étoffes et faisait faire, chez des ouvrières borgnes de Pont-sur-Sarthe, des robes qui allaient épouvantablement. Chiffon employait le même système et arrivait au même résultat, sauf que les étoffes étaient mieux choisies et la forme très simple, toujours la même, une sorte de blouse russe, vague, où se devinait à peine son petit corps élégant.

Quand l’oncle Marc entra suivi de sa nièce dans le salon de madame Bertin, Coryse fut très surprise de voir qu’il était connu des vendeuses. Et, tout de suite, sa petite tête se mit à travailler.

«Qu’est-ce qu’il avait bien pu venir faire chez une couturière, l’oncle Marc?... et chez une couturière qui n’habillait pas madame de Bray, ni Luce de Givry,—qui était infiniment simple,—ni même madame de Bassigny,—qui craignait de rencontrer des cocottes?...»

Et, en attendant madame Bertin occupée à un essayage, Chiffon demanda curieusement:

—On te connaît ici?... comment est-ce qu’on te connaît?...

—Je suis venu… je… j’ai… j’ai dessiné des costumes pour le bal des Lussac… l’année dernière… et…

Elle rectifia:

—Un costume… pas «des»!... oui… je me souviens très bien, maintenant… celui de madame de Liron, que tu as dessiné…

—Celui-là… et d’autres…

—Non… celui-là et pas d’autres… ça a fait assez de potin, va!...

—Ne parle pas si haut!...

—Il n’y a personne qui écoute!...—fit Chiffon, indiquant les demoiselles qui allaient et venaient à travers les salons.

Elle resta un instant absorbée et silencieuse, et murmura tout à coup, comme si elle continuait une conversation commencée avec elle-même:

—Encore une qui trompe son mari, madame de Liron!...

—Mais tais-toi!...—s’écria l’oncle Marc, regardant autour de lui d’un air inquiet—tais-toi donc, sapristi!...

D’un ton fâché, il ajouta:

—Les jeunes filles ne doivent pas parler des choses où elles ne comprennent rien… et où elles ne doivent rien comprendre…

—Je sais bien que je n’y dois rien comprendre… et je n’y comprends d’ailleurs pas grand’chose… mais j’entends, n’est-ce pas?... et, à moins qu’on me mette du coton dans les oreilles, comme le cousin La Balue…

—On n’entend que ce qu’on veut écouter!...

—Ah! ma foi non!... je n’écoute jamais et j’entends toujours!... et quelquefois j’aimerais mieux pas!... ainsi… la fois de madame de Liron, par exemple…

—Je te défends de prononcer des noms!... il peut y avoir là un domestique, une femme de chambre… n’importe qui de sa maison…

—Et tu penses qu’ils ne le savent pas… les gens de sa maison… ce que fait «leur dame»?...

—Il est… dans tous les cas… inutile qu’ils l’entendent raconter par toi…

—Et par toi, surtout… hein?...

Visiblement énervée, elle ajouta:

—Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi tu parles tout le temps… de madame de Liron?...

L’oncle Marc la regarda, stupéfait:

—J’en parle?... c’est moi qui en parle, maintenant!...

La porte de l’un des salons d’essayage s’ouvrit, et la petite de Liron, enveloppée d’un nuage de gaze rosée, entra en tourbillon suivie de madame Bertin:

—On me dit que vous êtes là!... je ne veux pas vous laisser partir sans vous dire bonjour!...

Elle secoua la main du vicomte et, se tournant vers Chiffon:

—Bonjour, mademoiselle Coryse…

Puis, revenant à Marc:

—Vous venez vous faire faire une robe?...

Il répondit, un peu hésitant et gêné:

—Je viens pour ma nièce…

La petite de Liron éclata de rire, ouvrant une bouche un peu sombre, dont les dents manquaient d’éclat:

—C’est vous qui faites la maman!... c’est touchant!...

Et, voyant l’air contraint du vicomte, elle s’empressa d’ajouter:

—Tous mes compliments, d’ailleurs!... votre fille est charmante!...

Chiffon ne parut pas entendre. Elle regardait la jeune femme avec une sorte d’avidité.

C’était une très jolie petite personne rondelette et capitonnée de fossettes. Ses cheveux bruns frisottaient sur un front plat aux contours mous. Elle avait de grands yeux chocolat très câlins, un nez correct, une toute petite bouche,—charmante, lorsqu’elle ne s’ouvrait pas,—et un teint superbe. Les épaules sortaient blanches et grasses de la robe décolletée à l’excès. Le haut des bras s’engorgeait un peu. L’oreille plate et incolore s’attachait mal, trop renversée et trop éloignée des cheveux.

Telle quelle, Chiffon comprenait,—bien qu’elle n’aimât pas du tout ce genre de femme,—que madame de Liron était très jolie et devait plaire beaucoup.

Comme Marc ne disait rien, la jeune femme reprit:

—Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j’espère?... il n’y a que le rose qui aille à ces peaux-là!... et, à propos!... il serait au moins poli de me dire comment vous trouvez ma robe?...

Il répondit du bout des lèvres:

—Tout à fait réussie!...

—Eh bien… à la façon dont vous le dites, on ne le croirait vraiment pas!... c’est pour demain… pour le bal de votre belle-soeur… Ah!... mais!... j’y pense!... nous dînons ensemble ce soir à Barfleur?...

—Non… je ne dîne guère, moi, vous savez… et, pour l’instant, je suis en deuil!...

—Tiens!... c’est vrai!... je ne vous ai pas vu depuis votre retour…

—Je ne suis revenu qu’avant-hier… et je ne peux pas faire encore de visites…

—Je sais bien!...

Elle alla brusquement toucher une étoffe dépliée sur un fauteuil et en passant devant le vicomte elle lui dit très vite et très bas:

—Mais vous auriez pu me voir autrement?...

L’oncle Marc regarda furtivement Chiffon, cherchant à deviner si elle avait entendu.

Très blanche, les lèvres jointes, les yeux à terre, dans une immobilité de statue, la petite semblait insensible. Un rapide battement des tempes annonçait seul la vie, et Marc pensa:

—Elle est justement partie dans son bleu… elle n’a rien remarqué…

Madame de Liron, se retournant après avoir examiné l’étoffe, demanda:

—Mais votre frère et votre belle-soeur dînent là-bas ce soir… n’est-ce pas?...

—Mon frère est souffrant… ma belle-soeur ira avec ma nièce…

—Oh!... oh!... ça va être… si je ne me trompe… le début dans le monde de mademoiselle Coryse?... je suis ravie de dîner avec elle ce soir…

Chiffon s’inclina d’un air rogue, en pensant:

—Ben, c’est pas comme moi, alors!... depuis que je sais qu’elle y sera… ça me paraît encore plus bassin!...

L’oncle Marc s’adressa à la couturière:

—Dites-moi… madame Bertin… quand pourrais-je vous parler?... je suis très pressé… il me faut une robe pour ma nièce… et il me la faut à cinq heures… or, comme il est une heure et demie…

—Mais…—s’écria la petite de Liron—je vous rends madame Bertin… je n’ai plus besoin d’elle!...

Et elle rentra dans le salon.

—Eh bien,—demanda l’oncle Marc—qu’est-ce que vous allez pouvoir me faire?...

—Vous faire?... vous pensez bien, monsieur le vicomte, qu’on ne peut pas vous faire une robe pour cinq heures?... nous pouvons seulement essayer à mademoiselle d’Avesnes un de nos modèles… et s’il s’en trouve un qui lui aille à peu près… l’arranger pour ce soir…

—Mais ils sont fanés… vos modèles?...

—Dame!... ils ont été essayés par nos jeunes filles pour les faire voir aux clientes… mais il y en a de très frais…

Et regardant Coryse, elle proposa:

—Il y a justement une petite robe rose qui…

—Non!...—s’écria brusquement Chiffon—pas de rose!... je n’en veux pas!...

Madame de Liron avait dit tout à l’heure à l’oncle Marc: «Vous allez lui faire faire quelque chose de rose, j’espère?...» Cela seul suffisait pour déterminer la petite à choisir n’importe quelle couleur, excepté celle-là.

Madame Bertin demanda:

—Y a-t-il une nuance que vous préférez, mademoiselle?...

—Ça m’est égal,—dit Chiffon—ce que vous voudrez, excepté rose…

Et elle ajouta:

—Pourtant… j’aime beaucoup le blanc…

Une des jeunes filles apportait une robe de mousseline de soie blanche. Madame Bertin ouvrit la porte d’un salon et, faisant passer Coryse:

—Si mademoiselle veut venir essayer?...

Voyant que Marc ne bougeait pas, elle demanda:

—Vous n’entrez pas… monsieur le vicomte?...

L’oncle Marc suivit la couturière et s’assit dans un coin du salon d’essayage, où déjà Chiffon sortant de sa robe étalée à ses pieds apparaissait toute fine, en petit jupon court et en jersey de soie, le jersey auquel elle attachait ses bas.

Jamais le vieil oncle de Launay, chargé de diriger l’éducation physique de l’enfant, n’avait permis qu’elle portât ni corset, ni jarretières, ni bottines.

Il déclarait ces objets de toilette laids et malsains. Rien—affirmait-il—ne déprime les formes et les chairs tant que les corsets et les jarretières, et n’abîme la cheville et le cou-de-pied tant que les bottines. Il admettait, à la rigueur, le corset et la bottine pour dissimuler des imperfections; la jarretière, jamais! Chiffon avait donc poussé librement, et quand, à douze ans, sa mère en la reprenant chez elle avait voulu, selon son expression, «lui faire une taille», la petite, incapable de supporter aucune gêne, s’était débattue avec une si extraordinaire violence qu’on avait dû céder. Chiffon, d’ailleurs, raisonnait son refus de «se déformer exprès».

—Je veux—disait-elle—être moi… avec la taille que le bon Dieu m’a donnée… et qui est ma taille à moi… je ne veux pas copier celle de la voisine!... je ne dis pas que je suis mieux, mais je m’aime mieux comme je suis!... au moins, j’ai pas l’air d’avoir avalé une canne!...

Et, regardant furtivement la taille de madame de Bray, elle concluait:

—Je trouve qu’une grosse poitrine et des grosses hanches avec une taille fine… c’est horrible!... ça a l’air d’un oreiller noué par le milieu…

Quand Chiffon eut passé la petite robe très simple, aux jupes superposées et nuageuses tombant toutes droites, et dont le corsage froncé drapait bien son buste élégant et solide, madame Bertin s’écria:

—Elle va, cette robe!... il n’y a pas trois points à y faire!... du reste, aux jolies tailles, tout va… et mademoiselle a une taille!... n’est-ce pas, monsieur le vicomte?...

—Oui… certainement…—balbutia Marc, qui assistait tout saisi à la transformation de Chiffon.

Dans cette robe élégante et bien faite, d’où sortaient ses jolies épaules fermes et roses, et ses bras encore un peu minces mais d’un dessin très pur, l’enfant apparaissait si absolument différente de ce qu’elle était d’habitude, que l’oncle Marc se dit, à la fois satisfait et ennuyé:

—Ils ne la reconnaîtront pas ce soir!...

A ce moment, la porte du salon s’ouvrit, et madame de Liron passa sa tête en disant:

—Vous n’avez pas besoin d’un bon conseil?...

—Non, merci!...—répondit sèchement Marc, qui devint très rouge.

La jeune femme venait d’apercevoir Coryse. En présence de cet invraisemblable changement, elle demeura pétrifiée. Son joli visage riant prit une expression d’effarement mauvais et, repoussant violemment la porte, elle cria au vicomte:

—Ben… vous ne vous ennuyez pas, vous!...

Coryse ferma à demi ses yeux clairs et dit doucement:

—Elle est plutôt bruyante… madame de Liron!...

Mais, en trottinant un quart d’heure plus tard dans la rue des Girondins à côté de l’oncle Marc, Chiffon déclara, sans même nommer la jeune femme, bien sûre qu’il pensait à elle:

—Tout de même… elle ne se gêne pas avec toi!...

Il répondit d’un ton rogue:

—Elle ne se gêne avec personne!...

La petite secoua la tête, faisant voler ses cheveux légers, et murmura sérieuse:

—Oh!... c’est égal!... il y a une nuance!...

XII

Comme l’oncle Marc le prévoyait, on reconnut à peine Chiffon, et son entrée dans le salon des Barfleur prit les proportions d’un triomphe. Si méfiante qu’elle fût d’elle-même, elle se rendit compte de l’effet qu’elle produisait; elle éclata même de rire au nez de madame de Bassigny qui la contemplait, l’air vexé et stupide.

—Ça l’embête que je sois gentille!...—pensa-t-elle.

Quant à la marquise, l’admiration inspirée par sa fille la ravit absolument. Pas du tout mauvaise au fond, mais seulement vaine et sotte, elle jouissait pleinement de tout ce qui contribuait en quelque sorte à la grandir et à la mettre en vue. Le succès de Chiffon la flattait. Les nez allongés de son excellente amie Bassigny et de la petite de Liron la réjouissaient fort, et elle regardait avec bienveillance Chiffon qui, très entourée, recevait les compliments avec une raideur plus étonnée que timide.

Les Barfleur, eux, ne voyaient pas sans une vague inquiétude cette transformation inattendue. Ils pensaient que si l’on voulait bien leur donner Chiffon lorsqu’elle n’était que riche, on la leur refuserait peut-être à présent qu’elle était jolie aussi. Et madame de Barfleur agacée de voir M. de Trêne,—le beau hussard «qu’on s’arrachait»,—M. de Bernay,—le député sortant de la droite,—et le comte de Liron,—frère du mari de madame de Liron, le plus «gros parti» du pays,—empressés autour de la petite d’Avesnes, appela gracieusement Coryse et la fit asseoir à côté d’elle, afin de pouvoir la surveiller. Chiffon obéit docilement. Ça lui était égal d’être ici où là, du moment qu’elle n’avait, pour causer avec elle, ni l’oncle Marc, ni papa, ni personne qu’elle aimât.

Il y avait bien ses cousins de Lussy, Geneviève et son frère, mais jamais Coryse ne s’était liée beaucoup avec Geneviève, une belle fille très délurée de deux ans plus âgée qu’elle, et déjà faite à toutes les roueries et les coquetteries mondaines.

Enfin, madame de Barfleur écoutant rouler une voiture sur le sable de la cour, s’écria:

—Ah!... le voici!... je craignais qu’il ne fût pas revenu!...

Chiffon, qui attendait avec indifférence l’arrivée du dernier convive, s’étonna fort de voir entrer le duc d’Aubières. Et sa joie fut si vive en apercevant son grand ami, qu’elle se leva d’un bond et courut à lui en disant:

—Ah! que je suis contente de vous voir!...

Le colonel s’était arrêté, surpris, ne reconnaissant pas tout de suite Coryse dans l’élégante personne qui lui faisait si bon accueil. Et quand, en voyant les cheveux flottants et la petite frimousse aimée qui lui souriait, il se rendit compte que c’était bien «le Chiffon» qui était devant lui, son long visage sérieux exprima un étonnement si grand, que Coryse, devinant la cause de cet étonnement, s’écria:

—Comment!... vous non plus… vous ne me reconnaissez pas?...

Tout à coup, elle s’aperçut qu’on la regardait curieusement, et elle entendit madame de Bassigny qui disait en se penchant vers la marquise:

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