Le mariage de Chiffon
—Eh bien, alors, elle va me traiter…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—A la bonne heure!... elle ne boude pas ses prétendants évincés, votre fille!...
Madame de Bray, agacée de l’attitude de Chiffon, répondit:
—Elle est ridiculement enfant pour son âge!...
Et Coryse pensa: «Ben, cette fois-ci… elles ont raison de me bêcher… j’ai manqué de tact…»
Le duc d’Aubières, lui, était resté un peu ému et décontenancé. Il s’attendait si peu à trouver là Chiffon,—qui jamais n’allait nulle part,—et il s’attendait si peu surtout à la voir presque femme, bien habillée, ne gardant de l’enfant que les longs cheveux flottants sur les épaules.
Mais, à mesure qu’il la regardait attentivement, il se sentait devenir plus calme; plus résigné au renoncement que s’il l’eût retrouvée telle qu’il l’avait vue pour la dernière fois.
S’il s’était cru un instant tout près du petit Chiffon sans fortune, il se trouvait infiniment loin de mademoiselle d’Avesnes devenue riche. Elle ne lui apparaissait plus que comme une autre incarnation d’un être aimé jadis, il y avait très, très longtemps…
Il l’examinait avec une curiosité étonnée, respectueuse presque; et peu à peu il sentait s’atténuer la passion qui l’avait poussé vers «le Chiffon».
—Qu’est-ce que vous avez donc ce soir, colonel?...—demanda aigrement madame de Bassigny—est-ce que votre voyage vous a fatigué?...
—Mais non, madame… pourquoi?...
—Ah!... c’est que vous avez l’air tout chose!...
Il s’inclina:
—C’est probablement un air qui m’est naturel… mais la fatigue n’y est pour rien…
Madame de Barfleur, qui ne pouvait pas—quelque désir qu’elle en eût—placer Coryse à côté de son fils, avait du moins voulu éviter le voisinage inquiétant du beau Trêne ou de M. de Bernay, tous deux à marier et chasseurs de dots. Elle avait donc installé la petite d’Avesnes entre le duc d’Aubières qu’elle savait sans danger et M. de Liron.
Pendant tout le dîner, Chiffon ravie d’être près du colonel avait gaiement causé de ce qui les intéressait tous deux: de l’oncle Marc, de Gribouille et de Joséphine, et aussi de peinture et de choses d’art, M. d’Aubières étant beaucoup plus cultivé et intelligent que la plupart des gens du monde. Et, vers la fin, tandis que les conversations devenaient bruyantes et que personne ne faisait attention à eux, Chiffon lui avait raconté tout bas la cour que lui faisaient «les Barfleur», les insinuations du père de Ragon, et les petites manoeuvres contre lesquelles il lui fallait lutter.
—Et—avait demandé le duc—qu’est-ce que Marc dit de tout ça?...
—Il trouve que c’est idiot, vous pensez?... et pourtant… c’est lui qui a voulu que je dîne ici ce soir… et qui m’a donné une robe pour y venir… je ne sais pas ce qu’il a, l’oncle Marc… mais depuis quelque temps il change… il n’est plus du tout le même avec moi…
—Comment ça?...
—Je ne peux pas trop vous expliquer… il est fantasque… il me bouscule sans que je le mérite… c’est des riens… mais c’est quelque chose tout de même…
—J’irai le voir demain matin… je lui ai dit adieu si en courant le jour de ma fugue…
—A propos de ça…—demanda Chiffon, en levant timidement ses yeux clairs sur le duc—vous n’avez plus de chagrin, au moins?...
Il répondit avec franchise:
—Plus de chagrin n’est pas le mot… mais enfin, je suis devenu bien sage… et je vous remercie d’avoir été raisonnable pour nous deux…
—A la bonne heure!...
Et, après un instant, elle reprit:
—Vous disiez que vous viendriez voir l’oncle Marc demain… c’est le dimanche des courses, demain…
—Oui… mais c’est le matin que j’irai voir Marc…
—Vous savez que le soir il y a un bal à la maison?... en v’là encore une scie!... ah!... à propos!... il est gentil tout plein, le petit prince que vous avez envoyé… je dis: «à propos!...» parce que c’est pour lui qu’on donne le bal…
—Vous le trouvez gentil… mon petit prince?...
—Oui, maintenant!... j’ai commencé par le trouver rasant… mais nous sommes devenus très bons amis…
Après le dîner, madame de Barfleur pria Chiffon de servir le café avec son fils, puis elle demanda:
—Vous permettez qu’on fume, mesdames?... de cette façon, nous conserverons ces messieurs?...
Coryse, qui espérait que le fumoir allait la débarrasser de Deux liards de beurre,—dont les airs langoureux et les phrases voilées de mystère l’agaçaient profondément,—fit la grimace et alla s’asseoir dans un coin, à l’écart, tandis que Geneviève de Lussy, déjà très mondaine et lancée, flirtait correctement, occupant avec la petite de Liron le centre du groupe formé par les hommes. Au bout de quelque temps, madame de Bray fit signe à Chiffon d’approcher, et lui dit tout bas avec colère:
—Mais ne reste donc pas piquée ainsi dans un coin sans parler!... tu as l’air d’une dinde!...
—De quoi voulez-vous que je parle?...
—Mais de n’importe quoi!... on se mêle à la conversation!...
La petite alla se rasseoir, perplexe. Elle ne savait pas parler pour ne rien dire et, occupée jusque-là de ses études et de choses enfantines ou intellectuelles, elle était assez embarrassée de se mêler à une conversation purement mondaine.
Elle resta silencieuse encore, cherchant inutilement l’occasion de placer un mot. Puis, elle y renonça, et se mit à penser à autre chose, malgré les regards furibonds de sa mère.
Tandis qu’elle rêvassait à l’oncle Marc qui, en ce moment, devait lire ses journaux, ou à Gribouille qui devait manger sa soupe, elle remarqua qu’un certain mouvement se produisait dans le salon. A la suite d’une discussion sur l’authenticité d’un portrait de Henri IV, accroché en face de la place où elle était assise, le petit Barfleur prit une énorme lampe qu’il semblait porter avec peine, et, grimpant sur une chaise, s’efforça d’éclairer le mieux possible la peinture. La figure du roi se détacha osseuse et énergique, semblant sortir de la vieille toile sombre.
Et Chiffon, regardant cette tête laide et sympathique, s’écria d’un air aimable:
—Sapristi!... en v’là un qui n’avait pas une bobine de protestant… Henri IV!!!...
Il y eut un froid, et Chiffon qui s’en aperçut tout de suite, se rappela que les Liron étaient protestants. Voulant changer le cours des idées, elle reprit:
—C’est à cause de lui que j’ai un nom ridicule, pourtant!...
Le petit Barfleur demanda, empressé et gracieux:
—Comment?... un nom ridicule?...
—Ben, Corysande!... je m’appelle Corysande!... vous ne le saviez pas?...
—Si, mademoiselle, si!... mais ce n’est pas un nom ridicule… c’est, au contraire, un nom charmant…
—Oh! là là!... ça dépend des goûts!...
—Et, pourquoi est-ce à cause de Henri IV… qu’on vous a donné ce nom que vous n’aimez pas?...
—C’est à cause de lui sans l’être… c’est en souvenir de la belle Corysande…
Et, voyant que Deux liards de beurre ne comprenait pas, elle répéta:
—La belle Corysande?... vous savez bien?...
Il répondit, sans conviction:
—Parfaitement!...
—Ah!... c’est que vous n’aviez pas l’air très au courant?... Ben, c’était la comtesse de Guiche, la belle Corysande!... et elle a été la marraine d’une Avesnes… en 1589… et depuis ce temps-là… tous les Avesnes ont appelé leurs filles Corysande… c’est la tradition!...
—C’est parfait!... mais je ne vois toujours pas comment Henri IV est pour quelque chose dans…
—Quand je le disais!... que vous aviez pas l’air au courant!...—s’écria Chiffon en riant—Henri IV est pour quelque chose là dedans… parce que c’est à cause de la célébrité de la belle Corysande qu’on a été flatté de l’avoir pour marraine… et qu’on a établi la tradition… et elle est célèbre… la belle Corysande… parce que Henri IV, s’pas?...
—Mais oui… mais oui!...—interrompit vivement madame de Barfleur, qui craignait toujours de voir l’ignorance de son fils se montrer au grand jour.
Très ignorante elle-même, elle se rendait assez exactement compte du danger, et possédait à un haut degré ce tact silencieux qu’ont habituellement les femmes en pareil cas.
Le duc d’Aubières regarda les autres portraits, et demanda, montrant un général de l’Empire:
—Qui est celui-ci?...
—Ça,—répondit Deux liards de beurre, toisant avec indifférence l’ancêtre, un hercule trapu, appuyé sur son sabre, dans la pose du général Fournier-Sarlovèze de Gros—ça, c’est mon grand-père…
—Oh!...—fit Chiffon, saisie—ben, il ne vous ressemble guère!...
Et, continuant à examiner le général de Barfleur avec un bienveillant respect, elle ajouta:
—C’est pas étonnant que ces êtres-là aient fait des grandes choses!...
—Il est seulement malheureux…—déclara sentencieusement Deux liards de beurre—que ces grandes choses aient été faites pour la gloire de Bonaparte…
—Pour la gloire de la France… vous voulez dire?...—rectifia Chiffon.
—Non!—reprit le petit Barfleur, heureux de tenir enfin un sujet de conversation—ça n’a servi qu’à Bonaparte… et Bonaparte ne sera jamais, aux yeux du monde, qu’un usurpateur… un ennemi de la France…
—Aux yeux des gens du monde… vous voulez dire?—cria Chiffon, dont les petites oreilles rougissaient violemment—un ennemi de la France?... l’Empereur!... et ce sont les retours de Coblentz qui ont osé l’appeler comme ça!... ceux qui se réjouissaient de la voir envahie, la France!... et pour arriver à un chic résultat!... Louis XVIII!...
Le petit Barfleur déclara avec onction:
—Louis XVIII fut un grand roi!...
—Un grand roi!...—fit Coryse suffoquée—un grand roi?... cette baudruche!... au fait, ça vous est bien égal, s’pas?... vous vous en souciez comme d’une guigne, au fond, de Louis XVIII?... vous défendez le roi comme vous allez à la messe… c’est affaire de chic, et comme vous trouvez que c’est pas chic d’être impérialiste… vu que les impérialistes c’est tous des pannés et des crânes… alors…
—Merci pour les impérialistes… mademoiselle Coryse!...—fit le duc d’Aubières, qui s’inclina en riant.
Madame de Bray s’élança vers Chiffon et, menaçante, elle lui dit tout bas:
—Tais-toi!... tu es absolument ridicule!...
La petite répondit avec sincérité:
—Ça ne m’étonne pas!... mais pourquoi s’amuse-t-on à me chiner mon Empereur?... et puis… c’est toi qui m’as dit de parler… de dire n’importe quoi… mais de parler…
Très inquiète de voir son rejeton s’embarquer dans une autre conversation, madame de Barfleur proposa, s’asseyant au piano:
—Il y a trois danseuses… si la jeunesse faisait un tour de valse?...
D’un même élan, le beau Trêne, M. de Bernay et le comte de Liron se précipitèrent vers Chiffon. Mais le petit Barfleur, plus rapproché qu’eux, se saisit rapidement de la jeune fille.
En se sentant prendre ainsi par la taille, Coryse cambra son corps souple et dit, se raidissant en arrière:
—Non… je…
Elle allait dire: «je danse avec M. d’Aubières», et faire signe au duc de venir à son secours, mais elle réfléchit que ça ne servirait à rien. Si vagues que fussent ses notions de la politesse, elle comprenait qu’il lui faudrait toujours danser, au moins une fois, avec le maître de la maison.
Et, comme Deux liards de beurre s’était arrêté, interdit:
—Non… rien… allons-y!...
Si le descendant des Barfleur parlait mal, il valsait à merveille, et Chiffon éprouva un vrai plaisir à se sentir enlevée à travers l’immense salon. Tout de suite, son danseur la fit passer dans la galerie mal éclairée et où, disait-il, il y avait plus de place.
—Mais… les autres?...—fit Chiffon, regardant si Geneviève de Lussy et madame de Liron les suivaient.
Le vicomte s’arrêta, se penchant à la porte pour appeler les valseurs.
—Ils viennent!...—dit-il.
Et, enlaçant Coryse, il repartit de nouveau.
Mais ils restèrent seuls dans la grande pièce nue. Madame de Liron n’aimait à valser que pour les spectateurs, et madame de Lussy, qui connaissait sa fille, ne lui permettait pas de s’éloigner de son oeil maternel.
—On la trouve bien jolie… madame de Liron, n’est-ce pas?...—demanda tout à coup Chiffon.
Depuis le matin, l’image de la jeune femme la hantait, et elle ne pouvait s’empêcher de parler d’elle.
Le petit Barfleur répondit distraitement:
—C’est surtout votre oncle de Bray qui la trouve jolie!...
—Ah!...—fit gravement Coryse.
—Mais vous, mademoiselle… comment la trouvez-vous?...
—Trop rondouillarde… et vous?...
—Moi!...—répondit Deux liards de beurre, serrant un peu plus Coryse contre son épaule—moi… je ne la regarde pas… je ne vois que vous!... c’est vous qui êtes jolie!... si jolie!...
Très bas, il ajouta:
—C’est vous que j’aime!...
Chiffon n’avait pas entendu. Toute au plaisir de valser avec un bon valseur, elle s’abandonnait, franchement appuyée au bras du petit Barfleur.
Enhardi par cet abandon, il se pencha vers elle, et murmura d’un accent qu’il s’efforçait de rendre passionné:
—Je t’aime!!!...
Il lui parlait de si près, qu’à son souffle elle sentit voler ses cheveux. Stupéfaite, elle s’arrêta court; et, reculant brusquement, elle s’écria, l’air ahuri et indigné:
—Ben! c’est raide!...
XIII
—Voulez-vous…—cria la marquise, se précipitant dans la bibliothèque où fumaient M. de Bray et Marc—voulez-vous dire à Corysande qu’il faut qu’elle vienne aux courses?... la voilà qui déclare qu’elle ne veut pas y aller!...
—Mais—dit Chiffon, qui entrait derrière sa mère—je ne vois pas du tout pourquoi il faut que j’aille aux courses, moi?... on ne m’y a jamais conduite les autres années…
—Non… mais les autres années… tu étais encore une enfant…
Le marquis se décida à parler:
—Va donc, mon Chiffon!... toi qui aimes les chevaux…
—C’est justement parce que j’aime les chevaux que je n’aime pas les courses… ça ne m’amuse pas d’en voir un qui gigote avec une patte cassée… comme à Auteuil… il y a deux ans… le jour où tu m’y as emmenée…
—Mais il n’arrive pas fatalement un accident comme celui-là…
—Celui-là ou un autre… ça m’est égal!... et puis, d’abord… c’est pas seulement pour ça que je ne veux pas aller aux courses…
—On ne doit pas dire: «Je ne veux pas», fit observer M. de Bray.
Docilement, Chiffon rectifia:
—Que je voudrais ne pas aller aux courses…
—Ah!... et pourquoi est-ce?...
—Parce que ça m’embête d’être toujours au milieu d’un tas de gens!... moi qui n’aime qu’à être seule et tranquille… avec mes animaux…
Elle regarda affectueusement son beau-père et son oncle, et acheva:
—Ou avec vous deux… c’est vrai!... ce matin, la messe!... tout à l’heure, les courses!... et ce soir, le bal!... c’est beaucoup pour un jour, tout ça!...
Madame de Bray s’écria, en levant les yeux au ciel:
—La messe!... elle met la messe dans le même sac que le reste!...
Chiffon se hérissa:
—Oui, certainement!... quand c’est la messe comme ce matin… vous n’avez pas voulu me laisser aller à Saint-Marcien… sous prétexte qu’on avait besoin de Jean pour aider à la maison… à cause de ce soir…
—Eh bien?...
—Eh bien, vous m’avez emmenée chez les Jésuites avec vous… et la messe chez eux, c’est pas la messe!... c’est des «cinq heures…» qui sont le matin!... on se dit bonjour… on s’attend dans le jardin à la sortie… aujourd’hui, vous avez parlé à plus de cinquante personnes!...
—Mais toi aussi, tu leur as parlé… je ne vois pas de quoi tu te plains?...
—Mais c’est justement de ça que je me plains!... sapristi!...
—Je ne comprends pas l’ennui qu’il peut y avoir à rencontrer des gens de la société que…
—Ça dépend des goûts!... moi, ça m’horripile!... et quand je l’aurai vue ce matin à la messe et ce soir au bal… j’en aurai ma claque, de «la société»!... sans compter que si on me force à aller aux courses… quand je me serai ennuyée toute la journée comme ça en plein air… je m’endormirai au milieu du salon ce soir…
—Cette petite est indécrottable!...—fit la marquise découragée—il faut renoncer à en rien obtenir!...
Et elle sortit avec fracas.
—Ouf!...—dit Chiffon qui vint s’allonger sur le divan comme un grand chien—ça y est tout de même!...
—Je ne comprends pas…—commença M. de Bray—pourquoi tu ne veux pas aller avec ta mère aux courses… tu…
—Comment, tu ne comprends pas?... Ben, vas-y donc un peu, toi, pour voir… aux courses?...
—Moi, c’est différent!... j’ai un rhume affreux… je viens de me lever… et c’est à peine si je serai présentable tantôt…
—Et moi… je suis encore abrutie de mon dîner d’hier!...
L’oncle Marc demanda:
—Eh bien, au fait?... de quelle façon s’est-il passé… ton dîner d’hier?...
—De la façon embêtante!... et encore, heureusement, M. d’Aubières était là… car, sans ça…
—Ah!...—fit le marquis—Aubières est de retour?...
—Oui…—répondit l’oncle Marc—et il est venu ce matin pendant que tu étais sorti… il voulait te voir… et s’excuser de n’être pas rentré l’autre soir pour vous dire adieu à ta femme et à toi… après sa promenade dans le jardin avec Chiffon… c’est qu’il n’était pas en train… le malheureux!...
Et il ajouta en riant:
—Car sais-tu ce que lui avait dit Chiffon au cours de cette promenade?... ne cherche pas, va!... tu ne trouverais jamais!... elle lui a dit bien gentiment: «J’aime mieux que vous sachiez pourquoi je ne veux pas vous épouser… Eh bien… je ne veux pas… parce que je suis sûre que, si je vous épousais, je vous tromperais…»
—Oh!—fit M. de Bray qui se mit à rire aussi.
Coryse haussa les épaules.
—Alors, c’est drôle, ça!... il valait mieux lui laisser croire un tas de choses… s’pas?...
—Dame!...—dit l’oncle Marc—je ne vois pas trop ce qu’il aurait pu croire de pire…
Elle demanda, inquiète:
—Est-ce qu’il m’en veut?...
—Lui!... Ah! grand Dieu! le pauvre garçon!... il n’y songe même pas!...
—A la bonne heure!... je me disais aussi: «C’est pas possible qu’il m’en veuille!... il a été trop gentil pendant le dîner…» car j’ai eu la veine d’être à côté de lui!...
—Alors… tout s’est bien passé?...
—Mais… ma mère ne vous a pas dit…
—Je n’ai vu ta mère qu’au déjeuner… tu étais là… tu sais qu’on n’a pas parlé d’hier…
—Eh bien… j’ai un peu gaffé tout de même!... d’abord à propos de Henri IV…
—A propos de Henri IV?...—questionna M. de Bray étonné.
—Oui… parce que… quand on regardait son portrait… j’ai dit qu’il avait pas une bobine de protestant… alors, vous comprenez… à cause des Liron… ça n’a pas fait très bon effet…
—Enfin!...—dit l’oncle Marc—si tu n’as fait que ça!...
—Si!... j’ai encore fait autre chose… mais c’est la faute de ma mère… elle m’a appelée pour me dire de parler… de parler, même si j’avais rien à dire… alors… aussitôt que j’ai trouvé quelque chose… vous pensez si j’ai sauté dessus…
—Voyons la deuxième gaffe?...—demanda l’oncle Marc très intéressé.
—C’est pas précisément une gaffe… mais je me suis mise en colère… et j’ai dit des choses que j’aurais pas dû dire… ça est venu à propos de Napoléon…
—Oh!...—fit M. de Bray effaré—si on a attaqué Napoléon…
—Oui… tu sais bien que c’est ça qui me fait le plus grimper…
—Tu n’as pas été convenable?...
—Si… c’est-à-dire… si on veut…
Et elle déclara, après un silence:
—Dans tous les cas… je l’ai toujours été plus que le maître de la maison… convenable!...
—Comment?...—demanda le marquis, étonné—mais M. de Barfleur est la correction même…
—Pas avec moi… toujours!...
—Qu’est-ce qu’il t’a fait?...
Devenue toute rouge au souvenir de la veille, Chiffon répondit, hérissée encore:
—Il m’a tutoyée!... si tu trouves ça convenable?...
—Tutoyée?...—fit Marc, mécontent—comment ça… tutoyée?...
—Dame!... comme on tutoie!... c’est arrivé en valsant… il m’a emmenée dans la galerie… sous prétexte qu’il y avait plus de place… là, qu’est-ce qu’il y a donc eu?... ah! oui!... il a commencé à me dire que madame de Liron était rondouillarde… c’est-à-dire… non… je confonds… c’est moi qui ai dit ça… lui, il me répétait que j’étais jolie… qu’il n’y avait que moi de jolie…
Comme elle s’arrêtait, l’oncle Marc questionna inquiet:
—Et puis?...
—Et puis… tout à coup… pan!... il s’est penché… et il m’a dit…
Imitant la voix concentrée et «de circonstance» qu’avait prise à cet instant le petit Barfleur, elle murmura:
—Je t’aime!!!...
L’intonation était si drôle que, malgré son mécontentement, l’oncle Marc se mit à rire.
Coryse agacée demanda, se tournant vers lui et vers son beau-père:
—Vous trouvez ça bien… vous?...
Toujours conciliant, M. de Bray qui voulait arranger les choses, répondit d’une voix douce:
—Les Anglais tutoient Dieu!...
Chiffon répliqua délibérément:
—Parce que c’est des mufles!...
—Allons, bon!...—fit le marquis, contrarié du peu de succès de son objection—tu as vraiment une façon de parler…
—Il faut me pardonner… ça m’est instinctif…
Et après un instant de réflexion, elle demanda:
—Est-ce que ça va durer encore longtemps, cette plaisanterie-là?...
—Quelle plaisanterie?...
—Ben… le petit Barfleur?... c’est pas que je le fasse à la pose… non!... mais enfin… je ne suis pas flattée qu’on croie que je peux épouser Deux liards de beurre!...
Le marquis murmura timidement:
—Il est gentil!...
—Gentil…—dit la petite fâchée—gentil?... mais, c’est un grotesque!... et l’air mal portant!... et habillé ridiculement!... et parfumé!... oui, il se parfume… et à l’héliotrope blanc, encore!... c’est complet!...
—Mon Dieu!... il est des circonstances où un homme peut se parfumer légèrement sans que…
—Non!...—cria Chiffon qui se montait peu à peu—un homme n’a le droit de sentir que le tabac!...
Et, s’adressant à l’oncle Marc:
—Ça te fait rire!... tu trouves ça drôle?... d’abord, toi… tu deviens méchant comme tout pour moi… oui, méchant!... il y a déjà longtemps que ça a commencé… mais depuis quelques jours ça augmente… Tiens!... c’est depuis le soir où cet affreux petit Barfleur a dîné à la maison…
Comme le vicomte voulait protester, elle reprit très énervée:
—Oh! je ne dis pas que tu n’es pas bon pour moi!... pour ce qui est, par exemple, des cadeaux… tu m’as donné une robe… une très belle… c’est même elle que je mettrai ce soir… parce qu’elle est bien plus chic que celle de papa… oui… tu me donnes des choses… mais pour ce qui est de m’aimer… c’est plus ça!...
—Mais si…
—Mais non!... et d’abord… si tu m’aimais bien… est-ce que tu voudrais me voir épouser un singe comme le petit Barfleur… voyons?...
—Mais je ne dis rien pour te…
—Tu ne dis rien pour… mais tu ne dis rien contre, non plus?... et je n’en veux pas, du singe!... ni de lui ni d’un autre, d’ailleurs!...
Elle marcha sur l’oncle Marc, et continua amèrement:
—C’est ta faute, d’abord… si on me tourmente… si on veut m’épouser… oui!... c’est la faute de ton sale argent!... sans lui… on me laisserait bien tranquille dans mon coin… comme avant…
Et cachant son visage dans ses mains, elle se mit à sangloter éperdument.
—Laisse-la!...—dit Marc à M. de Bray, qui s’approchait de la petite et voulait lui parler—elle a mal aux nerfs… allons-nous-en… et laissons-la pleurer… ça lui fera du bien…
Au moment de sortir de la bibliothèque, le marquis se retourna et regardant Chiffon qui pleurait toujours, il murmura:
—Elle n’avait jamais eu de nerfs, cette enfant-là!... ça n’est pas naturel, tout ça!... elle aimerait quelqu’un que je n’en serais pas surpris?...
—Tu es fou!...—s’écria Marc avec une sorte d’effarement—qui pourrait-elle aimer?...
Et, anxieux:
—Ce n’est pas Trêne, au moins?... ce bellâtre qui battra sa femme et jouera sa dot… ni Bernay?... elle exècre les cafards… ni Liron?... un imbécile!...
Comme son frère ne disait rien, il lui cria violemment:
—Alors?... qui?... qui?... qui?...
Sans s’émouvoir, M. de Bray répondit:
—Mais… comment veux-tu que je le sache?...
XIV
—Où donc est passé l’oncle Marc?...—demanda Chiffon en entrant le soir dans le salon quelques minutes avant l’arrivée des invités—je l’ai cherché partout… il n’est nulle part…
—Tu sais bien qu’il se terre, ce soir…—dit le marquis—qu’est-ce que tu lui veux?...
—Je veux lui montrer ma robe… il ne m’a vue dedans que le jour… et dame!... le soir… je suis si tellement mieux!...
—Tu la lui montreras une autre fois… il est grincheux ce soir…
Et il ajouta en riant:
—Il paraît que tout le monde a ses nerfs, aujourd’hui?...
—Oui…—dit Coryse—à dîner, j’ai bien vu qu’il était tout chose… qu’est-ce qu’il a… que tu crois?...
—Il a un mauvais caractère…—déclara la marquise.
—Oh!...—protesta Chiffon avec vivacité—ça, jamais!...
Puis, revenant à son idée:
—Je vais encore le chercher?...
—Mais non!...—fit madame de Bray, avec humeur—reste ici… on va commencer à arriver…
La gaie frimousse de la petite s’assombrit:
—Ah! mon Dieu!... c’est vrai!... il est dix heures!... qui est-ce qui va arriver les premiers?... j’parie que c’est les plus embêtants de tous!... Patatras!... quand je le disais!... c’est les Bassigny!...
C’était en effet madame de Bassigny, très serrée dans une éclatante robe argentée; suivie du colonel, sanglé aussi dans un uniforme un peu étroit, qui remontait barrant le dos d’un grand pli à la hauteur des épaules. Madame de Bassigny sembla vexée d’arriver la première. Elle ne trouvait pas ça chic, et rejeta cette faute d’élégance sur le colonel.
Puis, d’un ton pointu, elle demanda à Coryse «si sa discussion politique de la veille ne l’avait pas empêchée de dormir?...» La petite répondit «qu’elle avait un si excellent sommeil qu’elle dormait toujours, même après les plus embêtantes soirées»... et les arrivants interrompirent la conversation qui tournait à l’aigre.
Le petit Barfleur entra, collé aux jupes de sa mère et visiblement inquiet des suites de sa déclaration. Il s’avouait que vraiment il l’avait «fait un peu trop à la passion», et n’était pas resté dans la note.
L’accueil indifférent de Chiffon, qui semblait ne se souvenir de rien, le rassura tout à fait et il reprit vite son bel aplomb; allant, venant, caquetant à tort et à travers, et remplissant les salons de sa papillonnante et minuscule personne.
L’entrée du comte d’Axen lui fit l’effet d’une douche. Il commença par l’examiner avec un grand respect, ému en quelque sorte par la présence d’un prince «pour de bon»; mais bientôt, il oublia le prince et ne vit plus que «le rival».
La venue de ce petit bonhomme, plus jeune et guère plus beau que lui, diminuait considérablement son prestige.
Quand l’orchestre préluda, Deux liards de beurre voulut s’élancer vers Coryse, mais il arriva devant elle à l’instant même où elle filait, entraînée par le comte d’Axen. Il constata avec découragement que le prince valsait à trois temps merveilleusement, comme seuls les gens de son pays savent valser.
Et non seulement il aurait ce soir le succès de situation, de curiosité, d’étiquette, auquel il avait droit, mais encore il aurait un succès d’homme également mérité. De cela, le petit Barfleur ne se consolait point.
Il courut à madame de Liron qui arrivait, suivie de son mari et de son beau-frère,—délicieuse et éclatante dans la robe rose entrevue chez la couturière,—et lui demanda «cette valse»...
Mais la petite de Liron désirait avant tout se faire voir au comte d’Axen «dans son bon jour», et elle savait que les petits hommes ne font pas valoir les femmes qui dansent avec eux. Elle répondit, un peu agacée de cet empressement intempestif:
—Mais… tout à l’heure!... j’arrive… laissez-moi respirer!...
Puis, s’adressant au marquis:
—Alors… c’est sérieux?... votre ours de frère n’est pas là?...
—Tout ce qu’il y a de plus sérieux!...
—Et il ne paraîtra pas?...
—Et il ne paraîtra pas…
Elle leva les yeux au plafond:
—Il est là-haut?... au-dessus de ce vacarme?...
—Mais oui…
—Qu’est-ce que ça lui fait… où il est?...—se demanda Coryse, qui regardait la jeune femme toute fraîche sous son auréole de diamants.
Rien dans cette rondelette poupée, aux yeux polissons, aux lignes un peu vulgaires, ne plaisait à Chiffon. Mais en voyant l’enthousiasme excité par la petite de Liron, elle se disait, avec un effort presque douloureux pour comprendre cette admiration qu’elle ne s’expliquait point:
—Paraît qu’elle est bien jolie!...
Le duc d’Aubières s’approcha:
—A quoi pensez-vous… mademoiselle Chiffon?... vous avez l’air d’un petit conspirateur?...
Coryse rougit:
—A rien…
—Tiens!... vous avez l’air préoccupé… je dirais sombre… si ce vilain mot tout noir pouvait s’appliquer à vous…
Et, comme la petite troublée balbutiait une insignifiante réponse, il demanda affectueusement:
—Est-ce que vous avez du chagrin?... est-ce que quelque chose ne va pas comme vous voulez?...
—Mais non!... je n’ai pas de chagrin… ni rien…—dit vivement Chiffon.
Et, voulant faire cesser cet interrogatoire qui, sans qu’elle sût pourquoi, l’embarrassait, elle interrogea à son tour:
—L’élection de l’oncle Marc est sûre… s’pas?...
—Je le crois!... mais il ne me paraît pas s’en soucier beaucoup… de son élection!... je l’ai vu ce matin… et il ne m’en a pas dit trois mots… il a l’air d’oublier que c’est dimanche prochain… lui aussi… il a l’air préoccupé!...
—Ah!...—fit la petite, inquiète.
Et tout de suite elle pensa:
—C’est peut-être à cause de madame de Liron… qu’il est préoccupé?...
Le colonel remarqua le regard vague de Coryse et la petite moue serrée de ses lèvres:
—Vous voilà encore partie bien loin d’ici… mademoiselle Chiffon?... bien loin… dans le pays bleu…
Elle répondit, sans bien savoir qu’elle parlait:
—Pas si bleu que ça!...
Peu à peu, ils s’étaient rapprochés des grandes baies ouvertes sur le jardin. La nuit était orageuse, une chaleur de plomb les enveloppait.
—On étouffe, là dedans!...—fit Chiffon, en secouant ses cheveux lourds.
Et elle sortit, suivie de M. d’Aubières.
—Tiens!...—s’écria le duc, le nez en l’air—le voilà… cet animal de Marc!... il va et vient paisiblement dans sa chambre… sans se douter que nous le voyons d’en bas?...
Chiffon regarda, et vit la haute silhouette de l’oncle Marc qui se détachait très sombre dans le cadre lumineux de la fenêtre.
—Tiens! oui!... le voilà!...
Madame de Liron arrivait dans le jardin au bras de M. de Bray. Elle aussi aperçut le vicomte.
Elle s’écria gaiement:
—Une bonne farce… ce serait de monter lui dire bonsoir, à votre frère!... qu’est-ce que vous en dites?...
—Mais…—répondit le marquis, embarrassé—je ne sais pas trop…
—Si!... faisons ça… voulez-vous?... ça sera très drôle!... montons chez lui en farandole?...
Et, s’adressant au colonel:
—En êtes-vous… monsieur d’Aubières?...
—Non, madame… je craindrais que mon ami Marc ne me mît à la porte?...
—Mais moi?...—demanda la jeune femme en souriant—est-ce qu’il me mettrait à la porte aussi?...
Sans attendre la réponse, elle se tourna vers M. de Bray:
—Si je montais… dites?... tout doucement… par l’escalier de la bibliothèque… ce serait une bonne farce… hein?...
—Excellente!...—murmura Chiffon, d’un ton infiniment impertinent.
—Conduisez-moi… monsieur de Bray… voulez-vous?...
—Madame, moi… il faut que je m’occupe ici d’un tas de choses…—expliqua le marquis, très embarrassé du rôle que la jeune femme voulait lui faire jouer—mais… Aubières que voici va vous conduire…
—Jusqu’à l’escalier…—dit en souriant le duc, qui arrondit son bras.
Coryse restait seule.
Le beau Trêne, tout svelte dans son uniforme de hussard, descendit le perron:
—Enfin je puis vous saluer… mademoiselle!...
Chiffon, qui se précipitait pour suivre M. d’Aubières et madame de Liron, s’arrêta, mécontente d’être gênée dans son mouvement.
—Mais… vous m’avez saluée déjà!...—fit-elle sèchement.
Elle avait parlé un peu haut. La silhouette un instant disparue de l’oncle Marc vint au balcon et y demeura immobile.
—Je vous ai saluée en entrant… mais je n’ai pas pu vous complimenter sur votre jolie toilette…
Coryse ne répondant rien, il reprit, d’un ton plein de mystère et de sous-entendus bêtas:
—Après ça… est-ce bien la toilette qui est jolie?... je ne voudrais pas vous faire un banal compliment… mademoiselle… en vous répétant ce qu’on a dû vous dire cent fois depuis hier au soir… mais vous êtes…
—Charmante!...—interrompit Chiffon en riant—oui… c’est convenu, ça!...
Et, pressée de filer, elle ajouta brusquement:
—... et si c’est tout ce que vous avez à me dire…
Interloqué, M. de Trêne répondit:
—Mais… je voudrais aussi vous supplier de m’accorder une valse?...
—Laquelle?...
—Celle que vous daignerez me donner?... la première… si vous le voulez bien?...
—La première est au comte d’Axen…
—Encore!...
—Comment, «encore»?...—fit Coryse, agacée—vous allez compter combien de fois je danse avec celui-ci ou celui-là?...
Elle s’arrêta court. Il lui semblait que l’oncle Marc se penchait au-dessus d’eux les écoutant. Mais elle n’osa pas, en regardant en l’air, indiquer sa présence.
Le beau Trêne reprit:
—La seconde valse… alors?...
—Elle est à M. d’Aubières… voulez-vous la quatrième… à partir de maintenant?...
Le comte d’Axen arrivait, courant presque:
—C’est ma valse… mademoiselle Chiffon!...
A la fenêtre, la grande ombre de l’oncle Marc s’agita inquiète, et Coryse pensa:
—Je parie que dans ce moment-ci… il a son sourcil fâché?...
—Mademoiselle…—demanda M. de Trêne—je voudrais avoir l’honneur d’être présenté à monseigneur le comte d’Axen?...
Chiffon, quittant à regret des yeux la fenêtre, se tourna vers le prince:
—Permettez-vous… monseigneur?...
Et comme il s’inclinait, elle bafouilla très vite:
—Monsieur de Trêne…
—Je suis ravi de vous connaître… monsieur,—dit le comte d’Axen, en tendant la main à l’officier;—nous allons… la semaine prochaine, être camarades de régiment… je suis autorisé à assister aux manoeuvres… et je dois marcher avec vous…
Puis, saisissant Chiffon par la taille:
—Voulez-vous que nous valsions sur ce beau grand perron?... on y entend très bien la musique… et dans les salons on étouffe!...
Elle se laissa faire, n’osant pas résister, mais craignant, sans savoir pourquoi, de déplaire à l’oncle Marc, toujours immobile à son balcon.
Lorsque le prince s’arrêta, il dit à Coryse:
—Je regrette vivement de ne pas voir votre oncle ce soir…
—Il est chez lui… à cause de son deuil…—balbutia-t-elle, en regardant furtivement du côté de la fenêtre.
—C’est un charmant homme… que j’aime infiniment!... nous nous sommes beaucoup promenés ensemble, ces derniers jours… à pied et à cheval…
—Tiens!...—pensa la petite, étonnée—il ne me l’a pas dit… il ne m’a jamais parlé de lui depuis l’autre soir…
Le comte d’Axen reprit:
—M. de Bray a la plus belle intelligence que je connaisse… et une âme exquise…
—N’est-ce pas, monseigneur?...—cria Chiffon, qui avait envie de sauter au cou du prince.
—Je serai bien content…—continua-t-il—si les manoeuvres finissent de façon à me permettre de partir avec lui…
—Partir?...—demanda la petite angoissée—partir pour où?...
—Mais… il ne vous a pas dit…
—Si… si…—fit-elle, voulant savoir—il m’a dit… à peu près…
—Eh bien, tout de suite après les élections, M. de Bray va voyager pendant deux mois…
—Ah!...
—Il veut voir de près bien des misères… se rendre compte de bien des choses… en un mot… il veut et peut faire beaucoup de bien… Votre oncle… mademoiselle Chiffon… est un de ces rares hommes qui passent leur vie à faire de belles actions qu’ils cachent comme si c’étaient des crimes…
—Oui… je lui ai déjà dit ça!...—murmura Coryse, se tenant à quatre pour ne pas pleurer.
La pensée que l’oncle Marc allait partir la bouleversait toute. A son retour, s’il était élu, il s’en irait à Paris où les Bray ne s’installaient qu’au printemps… elle ne le verrait plus!... plus du tout!...
A ce moment, le vicomte, penché sur l’appui du balcon, se retourna brusquement vers l’intérieur de sa chambre. Évidemment, quelqu’un venait d’entrer chez lui.
—C’est elle!...—pensa Chiffon, dont le coeur battit trop vite.
Et, comme la valse finissait, elle salua le prince et se faufila à travers les danseurs qui regagnaient leurs places.
En arrivant dans la bibliothèque, elle grimpa le vieil escalier de chêne qui montait directement à l’appartement du vicomte, décidée à voir, à écouter, à savoir n’importe comment quelque chose de précis. Mais, tout à coup, elle s’arrêta découragée.
—Non!...—fit-elle—ça serait vilain!... et puis… je sais tout ce que je peux savoir!...
Un froufrou de tulle et de soie l’avertit que quelqu’un descendait au-dessus d’elle. Dégringolant rapidement les marches, elle se blottit derrière l’escalier.
Toute pimpante, madame de Liron passa à côté d’elle et rentra dans le grand salon en criant, pour bien indiquer qu’elle ne cachait pas sa visite:
—Ah!... mais!... c’est qu’il n’était pas content, figurez-vous!... c’est tout juste s’il ne s’est pas fâché!...
—Elle ment!...—pensa Chiffon—il était ravi… elle dit ça pour pas que ça ait l’air…
Et, montant à son tour chez le vicomte, elle ouvrit la porte sans frapper.
Assis devant son bureau, la tête appuyée sur son bras replié, l’oncle Marc ne l’entendit pas entrer. D’une voix blanche, très émue, elle demanda rageusement:
—Qu’est-ce qu’elle t’a fait?...
A la voix de sa nièce, il se leva mécontent.
—Qu’est-ce que tu viens faire ici… toi?...
Lorsqu’elle vit le pauvre visage bouleversé, qui se tournait menaçant vers elle, Chiffon ne sentit plus qu’une immense tendresse pour l’oncle qu’elle aimait tant! Elle oublia tout, répétant, surprise et troublée profondément:
—Tu pleures?... pourquoi pleures-tu?... mon Dieu!...
Et, timidement:
—A cause d’elle… s’pas?...
Le vicomte éclata:
—Je ne sais pas qui tu appelles «elle»!... mais je te prie de retourner à tes danses et à tes flirts!... va écouter les compliments de cette brute de Trêne… et valser dans le jardin avec le comte d’Axen, puisque ça t’amuse… mais laisse-moi tranquille chez moi!...
Elle murmura:
—Tranquille?... à pleurer?...
—A pleurer si ça m’amuse!...
Chiffon apercevait dans le cabinet de toilette deux grandes malles ouvertes. Affolée, elle demanda:
—Tu pars donc plus tôt?...
—Plus tôt que quoi?... et d’abord… comment sais-tu que je pars?...
—C’est le comte d’Axen qui…
Il ricana:
—Ah!... vous parlez de moi quand vous êtes ensemble?...
—Oui!... il m’a dit que tu vas voyager… faire du bien…
Et comme il ne répondait pas, elle demanda, d’une voix tremblée, qui disait toutes ses épouvantes:
—Et moi?... qu’est-ce que je vais devenir?...
Sans la regarder, il répondit d’un ton coupant:
—Dame!... tu ne penses pas que je peux t’emmener, n’est-ce pas?... ni rester ici pour te servir de bonne?...
—Oh!...—fit douloureusement Chiffon, dont les yeux de pervenche se voilèrent de larmes—comme tu me parles… oncle Marc!... comme tu me parles vilainement!...
—Pourquoi viens-tu me tourmenter comme ça?...
Elle resta un moment sans répondre; immobile au milieu de la chambre, toute rose dans la robe neigeuse qui coulait droite le long de ses hanches, dessinant la ligne si pure de son petit corps jeune et vigoureux. La nappe de cheveux blonds qui flottait autour d’elle, envolée au courant d’air de la fenêtre, lui donnait l’aspect d’une petite fée, d’un petit être bizarre et irréel. Et, malgré lui, Marc, qui avait relevé la tête, la regardait avec une expression d’immense tendresse au fond de ses yeux rougis.
Trop myope pour voir ce regard, Chiffon demanda, après avoir longuement réfléchi:
—Alors, comme ça… d’après ce que m’a dit le prince… tu t’en vas d’ici pour faire des belles actions?...
Il haussa les épaules. La petite reprit:
—Ben, moi… je pourrais t’en indiquer une à faire… et pas loin… de belle action?...
Et, comme il ne répondait pas, elle murmura dans un faible souffle:
—Ça serait de m’épouser?...
Devenu très pâle, le vicomte marcha vers elle:
—Qu’est-ce que tu as dit?...
—Tu as très bien entendu…
Il répliqua d’une voix rauque:
—Tu as la plaisanterie féroce… et pas drôle!...
—La plaisanterie!...—s’écria Chiffon effarée—ah Dieu!... mais je t’aime plus que tout!... et il y a des instants où il me semble que tu m’aimes aussi plus que le reste… alors, je te dis: «Épouse-moi!»
—Chiffon!...—fit doucement l’oncle Marc, qui attira la petite dans ses bras—mon Chiffon!... Oh! oui, je t’aime, va!... je t’aime!... je t’aime!... je t’aime!...
—Alors… tu veux bien?...
Il la couvrait de baisers sans parler. Elle soupira, toute frissonnante:
—Oh! que c’est bon… d’être embrassée par toi!...
Puis, éclatant de rire:
—Crois-tu qu’ils vont faire un nez… en bas… quand ils sauront ça?...
L’oncle Marc regardait Chiffon, hésitant encore à la croire à lui. Penché sur son visage, il murmura dans un baiser:
—Ah! petit Chiffon!... si tu savais combien j’ai été malheureux!... et désespéré!... et jaloux!...
—Jaloux?... oh! ça!... fallait pas!...
Et se serrant éperdument contre lui, elle balbutia, câline et tendre:
—... car ça m’étonnerait rudement si je te trompais jamais… toi!...
FIN
IMPRIMERIE NELSON, ÉDIMBOURG, ÉCOSSE
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Nelson Calmann-Lévy Éditeurs Éditeurs 189, rue Saint-Jacques 3, rue Auber Paris ParisVous avez terminé Le mariage de Chiffon
Gyp