Le mystère du tigre

Maurice Magre · Chapitre 9 sur 10

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Le mystère du tigre

La Chanson du Rohi-Rohi

Je m’aperçus, avec surprise, le long du port, que pour la première fois de ma vie j’avais oublié ma cravache.

—J’irai la chercher demain, dis-je.

Mon désir d’immobilité était remplacé par une envie de course légère, de promenade indéfinie à travers l’air transparent de la nuit.

Comme mon cousin, maintenant rassuré, commençait à m’expliquer l’utilité des pattes de tortues pour la fabrication de l’écaille fondue, je profitai de l’attention qu’il portait à son sujet et d’un tournant de rue pour me mettre brusquement à courir dans une direction inverse à la sienne. Je le perdis sans difficulté.

Je franchis comme en rêve la série de ponts jetés sur les étangs qui entourent le port, je longeai les jardins de M. Whampoa, je pris la route bordant la rivière, je m’enfonçai dans l’intérieur de l’île.

J’étais possédé par une singulière allégresse. Je voyais à la clarté des étoiles pâlissantes les bungalows accrochés au flanc des collines, les jardins entourés de haies d’héliotropes sauvages et d’aloès, les avenues hâtivement taillées dans la forêt.

Il y avait sur mon passage, dans les branches des arbres, des bruits d’ailes, de vols d’oiseaux nocturnes que je mettais en fuite. Le sentiment que des créatures légères pouvaient se soulever dans l’air délicieux de la nuit, traverser les vapeurs flottantes, s’élever plus haut que la cime des arbres, me donnait un curieux sentiment d’envie, un désir de voler comme elles dans l’espace et je me surpris à ouvrir mes bras tout en courant et à les agiter comme si j’étais un homme, porteur d’ailes.

Je gravissais maintenant la pointe de Bukit-Timah afin de découvrir à son sommet la rade, le détroit, l’horizon des mers. J’avais dépassé l’établissement des jésuites quand le pressentiment de l’aurore se répandit mystérieusement autour de moi en une confuse blancheur.

La route se terminait au sommet de la pointe par une vaste clairière et au milieu de cette clairière, dominant la masse des nopals, des aréquiers, des bambous, des banians, jaillissait, comme un balai dominateur, un prodigieux cocotier.

Et à la minute où j’atteignis la clairière un rohi-rohi, oiseau minuscule, perché sur la plus haute branche de ce cocotier, commença son chant régulier, annonciateur du soleil levant.

Ma première pensée, une inexplicable pensée, telle que je n’en avais jamais eue de semblable, fut de gravir le cocotier et de chanter avec le rohi-rohi. Mais cette tentative eût été vaine vu la hauteur de l’arbre. Du reste l’oiseau se serait enfui.

J’écoutai le chant du rohi-rohi et je lui trouvai une beauté inconnue qui me remplit d’émotion. Il me sembla que je comprenais le sens profond de cette matinale harmonie. Le rohi-rohi célébrait le changement des ténèbres en clarté. Il s’était perché au sommet de l’étonnant cocotier pour contempler de ce poste vertigineux, l’apparition du soleil dans la mer de Chine et glorifier cette apparition.

Mais ce qui me troublait profondément, c’était la correspondance que j’établissais entre le chant de l’oiseau et mon propre désir intérieur de voir la lumière. Moi aussi, je sentais que le soleil levant était proche, que les ombres du mal allaient se dissiper dans la forêt de mes pensées et j’aurais voulu pouvoir regarder, du haut d’un cocotier poussé en plein ciel de l’âme, la naissance de mon soleil.

Et il y avait aussi dans le chant du rohi-rohi quelque chose que je n’avais jamais entendu et dont le sens demeurait pour moi plein de mystère. J’entendais distinctement à peu près ceci:

—Nous naissons les uns des autres, nous sommes tous frères. Du sein des bêtes, l’homme a tiré sa forme. Je suis avec mon plumage et mon bec le fils du cocotier qui m’abrite et le cocotier ensoleillé tire lui-même sa substance de la terre originelle. Gloire au soleil qui se lève pour éclairer la famille des êtres vivants! Car nous naissons les uns des autres, nous sommes tous frères.

Je me mis sur la pointe des pieds et je tendis le cou pour distinguer le contour de l’oiseau.

Très haut, dans le ciel blanchissant, je crus voir, comme un point animé, le rohi-rohi minuscule, le miraculeux chanteur auquel j’aurais aimé être pareil. Il devait habiter sous une feuille de cet arbre azuréen et recommencer chaque matin son chant d’allégresse.

Et soudain, je fus atteint, comme par une flèche, d’une affreuse idée. Les jésuites qui habitaient un peu plus loin et dont je pouvais, de l’endroit où j’étais, distinguer la chapelle, se flattaient d’être d’habiles chasseurs. Ils mangeaient des oiseaux pour leurs repas et un vieux père, particulièrement vénéré pour sa charité, que j’avais rencontré quelques jours auparavant, m’avait dit:

—Venez donc nous voir un matin à Bukit-Timah, nous vous ferons manger un salmis de rohi-rohi.

Le merveilleux oiseau était exposé à tomber sous le plomb des pieux jésuites, des charitables pères mangeurs d’animaux. Je fus tenté d’abord de courir à la porte d’entrée de l’établissement, de la heurter de mon poing, de m’élancer dans la chapelle où l’on devait célébrer certains offices matinaux et d’intimer aux jésuites l’ordre de ne plus tuer de rohi-rohi sous peine d’avoir affaire à moi. J’avais dompté des bêtes fauves, je saurais bien dompter des jésuites.

J’avais déjà fait quelques pas quand je réfléchis et je m’arrêtai. Qui étais-je pour agir ainsi? N’étais-je pas le tueur d’animaux par excellence, le grand chasseur des forêts de Malaisie, l’acheteur et le collectionneur des bêtes en même temps que leur bourreau? S’il avait connu ma présence, l’inoffensif rohi-rohi aurait préféré traverser l’immense mer de Chine avec ses petites ailes plutôt que de chanter à mes côtés.

Il ne m’avait pas vu, mais il pouvait me voir et me reconnaître en vertu de ces étranges signalements d’hommes que les bêtes, même celles qui appartiennent aux espèces les moins intelligentes, se transmettent dans leur langage. Ce que j’avais de mieux à faire, pour ne pas troubler le musicien aérien, c’était de m’éloigner doucement.

A petits pas je redescendis la route que j’avais gravie. Ma joie de naguère avait disparu. Je marchais la tête basse, sans hâte et à cause de cela je remarquai sur le sol une fourmi qui traînait avec peine une énorme brindille de bois, vers une fourmilière où d’autres fourmis vaquaient déjà à leurs étonnants travaux souterrains. Je pris la brindille et je la posai à l’entrée de la fourmilière. La fourmi laborieuse ne montra ni reconnaissance ni étonnement de l’intervention bienveillante d’un géant, mais reprit sa tâche comme si rien n’était arrivé.

Au même instant, un bruit se fit parmi les feuilles. J’aperçus la tête d’un roufsa, cerf aux cornes repliées et à longue barbe. Je vis une seconde ses yeux graves, puis j’entendis son galop précipité. Mais je n’eus pas le regret, que j’aurais éprouvé la veille, de ne pas avoir de fusil pour le tuer. J’aurais aimé, au contraire, caresser sa tête craintive, tirer sa barbe avec amitié.

Je m’étonnai moi-même d’un tel sentiment. C’était un homme nouveau qui descendait la hauteur de Bukit-Timah.

Cet homme nouveau remonta tout à coup en courant. Il tourna sans s’arrêter sur sa droite, il fit un immense détour pour s’en revenir vers Singapour, en regardant fréquemment et avec effroi derrière lui pour voir si personne ne le poursuivait.

J’avais pris, pour redescendre, la route en bordure de la rivière où j’étais passé avec Jéhovah et je venais de reconnaître l’endroit où je lui avais donné la mort. Au pied d’un nagah couvert de fleurs blanches, la trompe basse, fixant de mon côté ses petits yeux remplis de tristesse fidèle, j’avais cru voir l’éléphant couleur de cendres, qui s’était donné si entièrement à moi et que j’avais tué.

—Quel mystère que notre âme, me disais-je à moi-même en marchant dans les rues de Singapour.

Ce fut seulement devant ma porte que je pensai à Inès qui devait être inquiète de mon absence. Et je me dis à voix basse une autre parole entendue jadis dans la fumerie:

—Par l’opium l’homme est mis sur la voie où il découvre sa parenté avec l’espèce animale.

 

LE DÉPART D’INÈS

 

Je n’allai jamais chercher ma cravache. J’oubliai même jusqu’à son existence. Je ne serais pas étonné si elle se trouvait en ce moment dans un musée d’histoire naturelle de Shanghaï ou de Canton avec mon nom écrit en lettres d’or sur une banderole rouge.

Inès ne s’était montrée nullement inquiète de mon absence nocturne. Rentrée tard, comme elle l’avait dit, elle s’était couchée paisiblement, s’était réveillée dans une humeur délicieuse et était allée, en chantonnant un refrain de France, faire un tour au milieu de mes animaux. C’est alors, sans qu’on pût s’en expliquer la cause, qu’elle reçut une gifle d’un des cynocéphales buveurs de vin.

Elle poussa de grands cris et donna à Ali le Macassar l’ordre de tuer la bête à coups de revolver. Celui-ci qui connaît le prix des animaux s’y refusa. Une discussion s’ensuivit et j’arrivai sur ces entrefaites.

A peine m’en eut-on exposé les motifs que je pris la parole et en termes très vifs, je déclarai que les seuls coupables étaient ceux qui avaient assez de méchanceté pour donner du vin à des singes et je promis de les punir d’une façon exemplaire.

Je n’ignorais nullement, en parlant ainsi, que j’étais le seul à avoir fait cet apport de vin, mais j’étais pourtant sincère car je me promettais de me punir moi-même. Je donnai raison à Ali de n’avoir pas voulu tuer une bête inoffensive.

Inès ne me pardonna jamais de l’avoir laissée sans vengeance et ce fut à partir de ce jour qu’elle s’efforça quotidiennement de m’humilier en me rappelant quelle différence il y avait entre une femme de la noble famille des Almeida et un simple dompteur hollandais. Ce fut à partir de ce jour que ses sorties devinrent de plus en plus fréquentes, ses paroles plus amères, ses demandes d’argent plus nombreuses.

Mon caractère changea. Je m’enfonçai dans de profondes méditations qui ne m’étaient pas habituelles. Je cessai de dompter les fauves. Je condamnai la porte de la galerie des animaux empaillés dont la vue m’était devenue insupportable.

Les cynocéphales n’avaient plus à boire que de l’eau. Mais à ma grande surprise ils ne retrouvèrent pas leur intelligence et continuèrent à montrer les signes de l’ivresse, à tituber, à accomplir mille actions déraisonnables.

Ce n’est qu’en faisant un retour sur moi-même, en constatant le changement apporté dans mon âme par la chanson du rohi-rohi sur la pointe de Bukit-Timah que je compris la portée secrète de certaines modifications intérieures et que, chez les hommes comme chez les singes, il y a des ivresses qui ne passent pas.

 

*

 

Mon cousin de Goa avait une affaire d’écailles à traiter à Batavia. Il devait repasser par Singapour avant de rentrer à Goa. Il consentit, sur mes pressantes instances à perdre les cinq ou six jours nécessaires pour aller de Batavia à Samarang et de là à l’indigoterie de Monsieur Varoga. J’attendis son retour avec une fébrile impatience. Mais bien insensé est celui qui charge un sot d’une enquête délicate!

Mon cousin était plus jeune que moi, mais il faisait partie de ces gens qui sont nés importants, qui se croient investis de la mission d’être les porte-parole de ce qui est raisonnable et moyen et qui répandent de sages conseils comme les bananiers répandent des bananes.

Je marchais depuis des heures de long en large sur le port, quand accosta le trois-mâts qui fait le service de Java à Singapour. Mon cousin débarqua le dernier. Tout de suite il me tapa sur l’épaule d’un ton protecteur et quand je l’eus fait monter en voiture et que je l’interrogeai anxieusement, il commença par me résumer les affaires d’écailles qu’il venait de conclure. Il eut l’air de se rappeler ensuite une mission de peu d’importance dont je l’avais chargé.

J’avais une épouse belle et charmante et qui de plus était une Almeida, titre honorifique qui se faisait sentir jusque dans la bonne société de Goa, qui lui savait gré à lui personnellement d’être le cousin du mari d’une Almeida. Je devais m’en tenir là et ne plus songer à des chimères. Ces chimères lui avaient fait faire un voyage très fatigant. L’hôtel de Samarang était inhabitable. Le prix de la location des chevaux était exorbitant. Il considérait qu’il avait risqué sa vie en longeant le massif montagneux de Merbarou et de Mérapi, mais il ne le regrettait pas puisqu’il pouvait, grâce à ce voyage, ramener à la raison son cousin.

—Qu’as-tu donc appris au sujet d’Eva? lui demandai-je pendant que mon cœur battait avec force dans ma poitrine.

—Absolument rien, répondit-il. Et j’ai déployé, pour revenir avec cette absence de nouvelles, une habileté dont tu ne peux avoir aucune idée. Je ne crois pas te faire une trop vive peine en t’annonçant la mort de M. Varoga. Tu le connaissais en somme fort peu. Il a été enterré, à la grande surprise de tous ses amis européens, selon le rite bouddhiste. Il l’avait, paraît-il, demandé avant de mourir.

Les lamas de Kobou-Dalem sont tous venus à son enterrement. Des hommes seulement. D’ailleurs l’existence d’une lamaserie de femmes n’est pas certaine. Les gens des villages que j’ai interrogés ont tous été muets à cet égard. Ils se montrent aussi très réservés en ce qui concerne la disparition d’Eva. Ils semblent considérer celle-ci comme morte. Je dis: ils semblent, parce que l’hypothèse que tu as envisagée a été envisagée par d’autres que par toi.

Mais quelle singulière mentalité que celle des Javanais et comme ils sont mystérieux! Je n’ai pu d’ailleurs me faire comprendre d’eux que grâce à ma profonde connaissance de l’Hindoustani et surtout du dialecte Malabarais qui a beaucoup de mots communs avec le Jawo.

Mon cousin se frotta les mains avec fierté et ajouta:

—Tu aurais envoyé tout autre messager européen qu’il n’aurait rien pu apprendre de positif.

—Tu as donc appris quelque chose de positif, repris-je.

Il secoua la tête et après un assez long silence calculé, il dit:

—J’ai appris en réfléchissant que les mystères sont dangereux et mauvais parce que ce sont des mystères et que seule la tangible réalité est bonne. Pour toi, la tangible réalité est Inès.

Tu peux toujours te figurer qu’Eva ayant perdu momentanément la raison, soit à cause du caractère redoutable d’un temple et d’une forêt, soit à cause de ta propre attitude—ici mon cousin me jeta de côté en plissant les yeux, un regard empreint de ce libertinage bourgeois qui est plus odieux que la plus basse débauche,—tu peux te figurer qu’Eva a été recueillie dans une lamaserie de femmes et qu’elle y est demeurée. Tu peux te figurer que par une de ces bizarreries auxquelles les femmes sont sujettes, elle s’est plu avec des créatures ascétiques, qu’elle s’est convertie à leur culte, bouddhiste ou autre et qu’elle se promène en ce moment, vêtue d’une robe rouge, entre des murailles de terre battue, dans un des endroits les plus sauvages de la terre.

Elle aurait fait savoir dans ce cas à son père qu’elle était vivante et qu’elle ne voulait plus sortir de sa lamaserie et cela aurait permis à celui-ci de dire à quelqu’un que sa fille était morte «pour lui».

Nous aurions pu apprendre la vérité par la bouche de M. Varoga. Mais il vient de mourir et pour tout le monde. Ce devait être d’ailleurs un singulier original, puisque, élevé dans la religion catholique, il s’est fait enterrer comme un bouddhiste. Et ceci pourrait être un indice de l’extravagante décision qu’aurait pu prendre sa fille. Il y aurait dans la famille Varoga une singulière folie de culte oriental.

Mais ce ne sont que des hypothèses et du reste à quoi bon les examiner? Il est beaucoup plus vraisemblable et à peine plus triste de penser que cette jeune fille est morte sous la dent des fauves. La vraisemblance a une grande force. Elle est morte, mais Inès est vivante. Elle t’en veut un peu, je crois, parce qu’elle a été giflée par un singe, mais cela est de peu d’importance. Elle est assez sensible aux hommages des Français, mais il n’y a guère de Français à Singapour. Crois-moi, le mieux pour toi est de ne plus penser à Eva.

La voiture s’arrêta devant ma maison et je ne pus rien tirer de plus de mon cousin.

 

*

 

Je ne m’étendrai pas sur différentes particularités du caractère d’Inès et sur sa manière de se conduire à mon égard, car elles n’ont pas de rapport avec le motif qui m’a poussé à écrire ces lignes. Je dirai seulement que l’affection que j’avais pour elle se changea en une indifférence hostile à partir du moment où je la vis, un soir de pluie, écraser avec le bout de son ombrelle les inoffensives limaces qui sortaient innocemment de la terre du jardin pour errer avec lenteur, laissant derrière elles un sillage de bave d’argent.

Elle était devenue plus gaie. Elle me parlait souvent et avec une sorte de bravade d’un délicieux Français, de famille noble, qu’elle voyait chez une de ses amies et qui s’appelait de Bourbon. Je ne lui fis jamais remarquer, pour ne pas être accusé de jalousie, que ce nom avait un caractère trop français et trop historique pour être véritable.

C’est alors que je sentis qu’elle s’était totalement détachée de moi. Et c’est juste à la même époque que commencèrent de curieuses disparitions d’objets.

Le coffret où elle mettait ses bijoux partit le premier. C’était un joli coffret persan avec une miniature sur le couvercle. Je remarquai ensuite qu’Inès ne jetait plus le soir sur ses épaules un châle des Indes en soie de Calcutta qu’elle aimait beaucoup. Je trouvai vide un tiroir où il y avait d’ordinaire des éventails et une collection de foulards multicolores.

Je croisai, un après-midi, sur la porte un matelot chargé d’un énorme paquet soigneusement emballé. Comme Inès avait l’air de veiller au départ de ce paquet, je lui demandai ce qu’il contenait. Elle me répondit avec une feinte négligence qu’elle faisait raccommoder quelques chemises et que sa lingère avait envoyé, pour les prendre, son mari qui était matelot.

—C’était là, ajouta-t-elle, de petites choses qui ne regardaient pas les hommes.

Je me contentai de répondre en considérant l’énormité du paquet sous lequel ployait le dos robuste du mari de la lingère:

—Quelle quantité de chemises!

Je ne sais comment Inès put trouver un prétexte valable pour prononcer le nom de l’_Étoile d’Argent_, un superbe trois-mâts qui était en ce moment dans le port de Singapour et qui devait mettre à la voile le lendemain pour Zanzibar.

Entre tous les navires, celui-là était le seul au sujet duquel ses lèvres auraient dû rester muettes. Mais Inès appartenait à cette catégorie de femmes qui ont en elles un génie intérieur qui les oblige à dire tout ce que leur raison leur défend de dire et qu’elles ont intérêt à ne pas dire.

J’appris donc que le capitaine de l’_Étoile d’Argent_ était un noble Français, appelé de Bourbon, qu’Inès avait eu l’occasion de rencontrer chez une de ses amies.

Et tout de suite après, comme Inès était allée faire à six heures sa promenade habituelle sur l’avenue royale, un domestique vint m’annoncer qu’il y avait dans le salon un visiteur qui n’avait pas dit son nom.

J’ai parfois des intuitions singulières. Je sus aussitôt par intuition que le visiteur qui voulait me parler était le délicieux Français d’une très ancienne famille, capitaine de l’_Étoile d’Argent_.

Je me rendis au salon et dès que j’en ouvris la porte je m’aperçus que je m’étais trompé. J’avais devant moi cet Italien, second de navire, que j’avais connu à Batavia et de la chambre duquel j’avais vu Eva sortir par une échelle.

Il n’avait pas vieilli. Sa moustache était retroussée et noire d’une teinture récente. Il semblait plus velu qu’auparavant et il avait ce je ne sais quoi d’animé et de satisfait que le succès donne à certains hommes.

Il entama la conversation avec une gaîté primesautière que je ne lui avais pas connue.

Il ne m’en avait jamais voulu. La vie est une succession d’événements sans suite logique. On se perd, on se retrouve. Le monde, vaste en apparence, est quand même tout petit.

Il était heureux de m’annoncer la prospérité de ses affaires. Un groupe d’armateurs considérables avaient enfin reconnu ses capacités nautiques. Il avait le commandement de l’_Étoile d’Argent_ et il faisait voile le lendemain pour Zanzibar. C’est à ce sujet qu’il était venu me trouver. Ses armateurs étaient à Pondichéry et il ne connaissait personne à Singapour, ou presque personne.

Or, il avait besoin d’une somme liquide de cinq mille roupies pour certains frais personnels qu’il aurait à faire en arrivant à Zanzibar. Il venait me les demander. Il savait ma fortune et le peu de cas que je faisais de l’argent. Il comptait me rembourser par traites de trois mois en trois mois. Le nom de ses armateurs, la situation qu’il venait d’obtenir répondaient pour lui.

J’avais éprouvé, en ouvrant la porte du salon, une sensation désagréable lorsque j’avais constaté que mon intuition était fausse. Cette sensation désagréable avait été suivie d’une sensation agréable lorsque je m’étais aperçu que l’intuition était juste et que l’Italien que je connaissais ne faisait qu’un avec le soi-disant Français nommé de Bourbon. Car je me suis toujours enorgueilli de ce don intuitif. Et j’eus une nouvelle intuition.

L’homme en présence duquel j’étais, le commandant de l’_Étoile d’Argent_ n’avait pu songer à moi pour le prêt d’une somme de cinq mille roupies que parce qu’Inès, ma femme, lui avait conseillé de venir me trouver. Elle seule avait pu lui dire l’incapacité dans laquelle j’étais de résister aux emprunts. Elle m’avait souvent reproché ma facilité à donner de l’argent, sauf dans les cas où elle m’en demandait elle-même. Il y avait eu entre eux une sorte de complot. Et mon intuition s’agrandissait.

Ce séducteur aux moustaches teintes, cet Italien coureur de femmes avait conçu le projet d’enlever Inès, ma légitime épouse et il allait le réaliser, d’accord avec elle. Ces cinq mille roupies ne m’étaient demandées que pour servir à l’achat d’une maison, à une installation à Zanzibar ou ailleurs.

Bijoux, robes et linge étaient déjà à bord de l’_Étoile d’Argent_. J’étais réduit par cet aventurier grisonnant au rôle le plus ridicule que l’on pût imaginer puisque non content de me prendre ma femme, il comptait encore me faire donner l’argent nécessaire pour vivre avec elle.

Un grand calme s’empara de moi. Je semblais réfléchir aux possibilités de cet emprunt et je considérais les panoplies d’armes qui ornaient les murs de mon salon. Je m’arrêtai sur un groupe de kriss qui avaient, d’après mon père, appartenu à l’ancien Sultan de Bornéo, homme sanguinaire, qui avait coutume de mettre lui-même à mort ses femmes quand il s’était lassé d’elles. Ces kriss étaient aigus et peut-être empoisonnés. Je fis un pas vers la panoplie pour en décrocher deux. Ma résolution était prise. J’allais me battre avec l’homme qui voulait me voler ma femme.

Et j’ouvris la fenêtre pour appeler Ali le Macassar afin qu’il fût témoin du combat.

Je peux dire que dans cette seconde, j’entendis le chant du rohi-rohi. Il ne chantait pas sur la branche d’un cocotier son hymne de fraternité. Il le chantait intérieurement dans mon âme et dans cette seconde aussi m’apparut tout ce que je devais faire, tout ce qu’il était indispensable que je fisse, en vertu d’une loi profonde que j’avais moi-même déterminée par mes actes.

Je refermai la fenêtre.

Les événements s’enchaînaient harmonieusement. Les êtres se déplaçaient comme les pions d’un échiquier. Le cynique aventurier italien venait à son heure pour me permettre de réaliser, grâce à son intervention, l’idée maîtresse de ma vie.

Je souris avec bienveillance et ce sourire délivra l’homme d’un grand poids. Soit! Je consentais à prêter la somme. Je l’avais justement dans mon coffre, en roupies de l’Inde, par suite de la vente, faite le jour même, d’une famille d’éléphants. Pas de traites. Un simple reçu.

Il signa de son véritable nom qui était Giovanni et quand tout fut fini je crois bien qu’il eut tardivement honte. Les roupies étaient dans un sac de cuir assez lourd et il le passait maladroitement d’une main dans l’autre. Si maladroitement que je crus qu’il allait les jeter… Mais non, il essaya de les faire entrer dans sa poche trop étroite. Cependant il souffrait. Il dut penser pour raffermir son âme au corps d’Inès entre ses bras et à cet abandon langoureux qu’elle avait rarement avec moi parce qu’elle devait l’avoir souvent avec lui. L’amour a de terribles nécessités.

A la porte, il commença une phrase dont il ne se tira pas et qui n’avait pas de sens exact. Je crus comprendre qu’il cherchait à me prouver le caractère spontané de sa visite. Il était venu de lui-même, personne ne le lui avait conseillé. Il tentait ainsi de dégager la responsabilité d’Inès au sujet de cette question d’argent. Elle n’était qu’une femme amoureuse, lui seul était un misérable.

Je lui pardonnai presque à cause de cela.

 

*

 

On se demande si certains événements sont très heureux ou très malheureux. Je ne sus jamais dans quelle catégorie ranger le départ d’Inès.

Elle avait manifesté la veille le désir d’une promenade matinale et elle avait donné ordre au cocher d’être devant la porte, avec la voiture à huit heures.

La facilité avec laquelle une femme se détache sans regrets d’un lieu où elle a vécu a toujours été pour moi une cause d’étonnement. Non, je n’eus pas de chagrin quand j’entendis, pour la dernière fois, les petits bruits familiers qu’on entend à travers la porte qui fait communiquer deux chambres, fermeture d’une serrure de sac de voyage, froissement d’un manteau jeté sur le bras, glissement d’un pas léger mais résolu. Aucun chagrin à cause du projet qui naissait en moi, qui montait des profondeurs de mon être, vers les surfaces de ma conscience, qui s’épanouissait comme un lotus au soleil.

Aucun chagrin, mais un peu de dégoût quand je vis, quelques heures après, de la fenêtre où je m’étais accoudé, le visage du cocher qui courait dans le jardin et cherchait quelqu’un à qui raconter ce qu’il savait.

Il trouva le Malais préposé aux singes. Je compris à ses gestes qu’il lui expliquait son attente sur le port, comment il avait vu sa maîtresse regagnant en canot un navire et le départ de ce navire pour Zanzibar.

Je l’entendais répéter: Zanzibar! Sa figure reflétait un sentiment de bassesse joyeuse et satisfaite. Le Malais auquel il s’adressait répétait aussi: Zanzibar! en riant d’un rire stupide et derrière eux un grand singe qui grignotait la coque d’une noix, s’arrêtait parfois pour grimacer et siffler et avait l’air de dire aussi: Zanzibar!

Pas de chagrin, mais le sentiment que les pièces de ma maison avaient des proportions plus vastes, contenaient moins de meubles et avaient des résonances inattendues de pièces vides.

Mais c’est alors, ce même jour, en vertu de cette étonnante loi de compensation qui préside à toutes choses, que me parvint la lettre du radjah de Djokjokarta.

 

LA MÉNAGERIE DÉLIVRÉE

 

Le rajah de Djokjokarta n’avait pas besoin de m’offrir une somme énorme. J’aurais répondu pour rien à son appel. Il craignait inutilement de m’avoir fait son offre trop tard et que le temps me manquât pour arriver le jour où l’on devait commémorer la naissance de son père. J’avais le temps. J’étais prêt à consacrer ma fortune entière à des achats de voitures, à des locations de navires. Il me demandait de venir avec les éléments les plus curieux de ma ménagerie sans oublier certain tigre de Mérapi aux proportions formidables dont il avait entendu parler. Je comptais satisfaire pleinement ce vieil amateur d’animaux, cet organisateur de combats de fauves et lui amener toutes mes bêtes, au grand complet.

Je possédais d’ailleurs presque tout le matériel nécessaire pour le voyage. C’était celui qui m’avait servi dans mes tournées triomphales de Chine. On scia, on forgea, on travailla dans mon jardin pendant des jours pour être prêt à la date fixée. Il ne fallut pas moins de soixante et dix voitures-cages pour contenir mes bêtes. Je n’eus à acheter que les chevaux nécessaires pour les tirer. Je ne laissai chez moi aucun être animé, ni une tortue, ni un oiseau-mouche.

J’avais traité avec le propriétaire des trois plus grandes jonques chinoises du port, à cause de la commodité que présentait pour mes voitures la vaste cale d’une jonque où il n’y a ni escaliers, ni cloisons, ni divisions en étages.

Tout Singapour assista à l’embarquement de la plus magnifique ménagerie du monde. Ali le Macassar m’avait précédé pour organiser notre arrivée à Samarang et se procurer les chevaux supplémentaires qui nous permettraient d’atteindre Djokjokarta dans le plus court délai possible.

La mer fut favorable. Aucun incident ne troubla le voyage. Nous atteignîmes le port de Samarang par une resplendissante après-midi et les soixante-dix voitures quittèrent les jonques avant la nuit et furent installées sur l’emplacement choisi par Ali d’où elles devaient repartir le lendemain matin.

Je constatai avec ennui que le rajah avait envoyé vers moi, par courtoisie d’abord, pour précipiter ma venue ensuite, un important fonctionnaire de son palais. C’était un Javanais âgé, obséquieux et couvert de bijoux qui s’enorgueillissait de porter le titre honorifique de Widana. Ce personnage était susceptible de gêner la réalisation de mon projet. Mais à mesure que cette réalisation approchait, je sentais en moi d’extraordinaires ressources d’habileté, des trésors de ruse en même temps que cette gaîté optimiste qui est le facteur essentiel pour triompher de toutes les difficultés.

Comme j’allais me rendre à la résidence pour obtenir le sauf-conduit nécessaire au transport de ma ménagerie à travers l’île, je rencontrai sur le port un officier que j’avais connu chez M. Varoga et avec qui j’avais sympathisé. Il se mit à ma disposition pour m’accompagner et faire abréger les formalités. Il convenait, me dit-il, de se hâter car c’était bientôt l’heure de la fermeture des bureaux et un retard de quelques minutes m’obligerait à attendre jusqu’au lendemain.

Nous nous jetâmes dans la voiture de l’envoyé du rajah qui partit au galop.

Comme nous tournions une avenue en arrivant à la résidence, une voiture qui tournait aussi nous croisa. Ce n’est pas le personnage qui l’occupait que je remarquai. Ce furent ses mains, des mains délicates, étrangement soignées et qu’il portait devant lui comme des objets précieux. Je les reconnus. C’étaient les mains de Djath.

Il me sembla que le possesseur des mains se penchait légèrement et qu’il me regardait avec fixité, mais sans me voir. Son regard passa à travers moi comme si je n’avais pas existé. Il avait déjà disparu quand je me levai pour intimer au cocher l’ordre de rebrousser chemin et de suivre sa voiture. Mais l’envoyé du rajah, me saisissant le bras, lui donna un ordre contraire d’un clignement d’œil et il me rappela avec une ferme politesse combien il était nécessaire de terminer la formalité du sauf-conduit avant la fermeture des bureaux.

—Le prince de Matarem, dit l’officier hollandais. Il relève à peine de la maladie dont il a failli mourir. Mais il est heureux maintenant. Quelle histoire romanesque!

Nous descendions de voiture. L’officier s’arrêta brusquement comme quelqu’un qui a prononcé une parole de trop et qui s’en aperçoit.

—Il est vrai, ajouta-t-il, que vous connaissez cette histoire mieux que moi.

Je voulus lui dire que non et le prier de me dire ce qu’il savait au sujet de Djath, mais le Widana m’avait pris par le bras et m’entraînait par un long couloir jusqu’à un bureau où il me fit presque entrer de force. Les formalités furent longues et l’officier nous quitta sans que j’aie pu l’interroger à nouveau.

—Le rajah de Djokjokarta a une telle curiosité pour les bêtes féroces et il vous attend si impatiemment! me dit le Widana pour s’excuser de sa hâte quand nous sortîmes du palais du résident. Croyez-vous que nous puissions être arrivés après-demain soir?

Je répondis qu’après-demain soir, si mes calculs étaient justes, nous coucherions aux environs de l’indigoterie de M. Varoga et que par conséquent le lendemain matin nous aurions atteint Djokjokarta.

—Le rajah sera satisfait, ajoutai-je en souriant avec une tranquille sérénité.

 

*

 

Des milliers de rohi-rohi chantaient dans les forêts javanaises, mais ils ne chantaient pas aussi haut que celui que j’entendais chanter en moi et dont l’harmonie merveilleuse me donnait une sorte d’ivresse permanente.

Les soixante et dix voitures cahotaient et roulaient sur les routes avec des aboiements, des grognements, des jacassements, des glapissements, des bruits de fouet et des appels de conducteurs.

Le Widana marchait en tête avec ses serviteurs. Il était monté sur une mule blanche. A sa droite un Malais à cheval tenait un parasol, à sa gauche un autre agitait un panka. Les sous-dompteurs, les gardiens, les préposés à la nourriture des bêtes faisaient derrière les voitures-cages et derrière les voitures qui contenaient les tentes, les épieux, les filets et les approvisionnements, une longue file de cavaliers et sur les pas de cette cavalcade singulière et inusitée les gens des villages accouraient et nous suivaient des yeux, béants d’étonnement.

Le soir, on déployait les tentes, on allumait les feux, on allait chercher de l’eau et ce n’était que très tard, au milieu de la nuit que s’éteignaient les cris des bêtes et des hommes.

Je fus obligé, dès le matin de notre dernière étape, de ralentir un peu notre marche car il nous eût été presque possible d’arriver à Djokjokarta avant la nuit. Le Widana m’en représenta tous les avantages et je fis semblant d’en avoir le plus grand désir. Mais je fis prolonger démesurément le repos de midi, en sorte que lorsque le soleil se coucha nous étions seulement en vue de l’indigoterie de M. Varoga, ainsi que je me l’étais promis.

Sur un coup de sifflet que je donnai, toutes les voitures s’arrêtèrent et je galopai jusqu’au Widana qui était devant, avec son escorte. Je fis signe à Ali de m’accompagner. Je représentai alors à l’envoyé du rajah combien il serait sage qu’il nous laissât ici et qu’il regagnât le soir même Djokjokarta, ce qui était possible avec son excellente mule et les bons chevaux de ses serviteurs. Il calmerait ainsi l’impatience de son maître, il annoncerait notre venue et il la préparerait. Le Widana devant mon insistance, se rangea à cet avis.

J’ajoutai d’un ton péremptoire que je tenais à ce qu’Ali l’accompagnât.

Il n’y avait aucune raison pour cela. Il y avait même toutes les raisons pour qu’il demeurât, étant donné la surveillance qu’il exerçait, les services qu’il rendait. Mais je déclarai vouloir le remplacer pendant la soirée, désirant expressément qu’un aussi excellent second pût se reposer jusqu’au lendemain.

Ils partirent. Ils n’avaient pas fait quelques pas que je rappelai Ali. Je tenais à lui serrer à nouveau la main, à serrer la main de ce vieux compagnon fidèle et taciturne. Pas autre chose.

Peut-être lut-il une partie de ma résolution dans mes yeux car il me demanda de rester auprès de moi et une émotion contenue et qu’il ne manifesta par aucun signe se dégagea de toute sa personne.

Les gardiens allaient vouloir après le dîner, se répandre dans les villages d’où l’on entendait venir au loin des clameurs de fête. Il fallait que quelqu’un passât sa nuit à veiller. Puis lui seul était au courant de la nourriture à donner à un babiroussa sauvage récemment acquis, qui ne s’habituait pas à la captivité et donnait depuis le départ des marques de désespoir.

Je fis un geste sans réplique. Je me chargeais du babiroussa. Une poignée de main et ce fut tout. Ali le Macassar suivit à cheval le Widana. Je constatai en le suivant des yeux quelle profonde tristesse il y a dans le dos des hommes qu’on ne doit plus revoir.

J’avais appris à Samarang que l’indigoterie était fermée et abandonnée depuis la mort de M. Varoga. Ce ne fut pas de ce côté que je dirigeai la caravane des voitures. Je laissai sur ma droite les trois villages et par un chemin bordé de poivriers que je connaissais, je gagnai le bord de la petite rivière, à l’endroit où il y avait un pont de bois, à peine un peu plus haut que la pente où le tigre m’était apparu pour la première fois et où le vent avait emporté mon chapeau.

Il y avait, de l’autre côté du pont, entre des champs de canne à sucre et des ananas sauvages, une assez vaste étendue de terre inculte. C’est là que je fis dresser les tentes et disposer les voitures, non selon la forme circulaire qui était habituelle, mais en longue ligne parallèle à la forêt.

On commença par donner à manger et à boire aux bêtes. Puis mes employés se groupèrent pour le repas autour de plusieurs feux, selon leurs sympathies ou plutôt selon leurs races et leurs religions. Il y avait le groupe des Chinois, le groupe des Malais et le groupe des nègres. Un Parsi de l’Inde du nord qui avait un caractère insociable et une intelligence rudimentaire était considéré comme un paria par tout le monde et se tenait à l’écart.

Je montrai ce soir-là la gaîté la plus amicale. Je fis distribuer du vin et je remarquai que tous en buvaient, y compris les musulmans. J’adressai même quelques mots au Parsi solitaire qui ne me répondit pas.

Je pensai d’abord à donner à toute ma troupe une autorisation collective de regagner les villages qui n’étaient pas très éloignés. Nous avions vu des lumières de feux et entendu des clameurs dans leur direction. On devait y célébrer la même fête qu’à Djokjokarta. Mais je pensai qu’il valait mieux avoir l’air de conserver autour des voitures une partie des gardiens pour ne pas éveiller la méfiance des autres.

Je m’assis donc familièrement autour du feu des Chinois et je leur confiai qu’ils étaient autorisés, eux seuls Chinois, pour leurs bons services à aller se divertir dans les villages que je leur décrivis comme particulièrement joyeux et dont je leur indiquai la direction. Je fis de même et si habilement pour les Malais et pour les nègres que le camp fut bientôt désert, chaque groupe étant persuadé qu’il laissait les voitures à la garde des autres groupes. Seul l’insociable Parsi ne profita pas de la liberté que je lui offris et demeura couché, la tête sous sa couverture.

Tout cela avait pris du temps. La nuit s’avançait. La lune se leva. L’immense forêt sembla se dresser tout à coup plus mystérieusement menaçante.

C’est alors que je commençai à ouvrir les cages. Il y en avait qui avaient des serrures, d’autres des crochets, d’autres des taquets, d’autres dont une partie glissait sur des rainures. Celles-là étaient les plus nombreuses parce qu’elles étaient les plus commodes pour faire passer les animaux d’une cage dans l’autre. J’en connaissais parfaitement le maniement et ce n’était pas là ce qui pouvait me gêner.

La difficulté consista à faire croire aux animaux, en présence d’une liberté subite, à la réalité de leur bonheur. Soupçonnèrent-ils quelque piège? Ou la terreur que je leur inspirais était-elle plus forte que tout autre sentiment? Mais ils demeurèrent à ma vue, quand je fis tourner les portes devant eux, dans une immobilité épouvantée.

Je fus obligé de saisir à pleins bras les oiseaux de nuit et de les lancer dans l’espace. Ils commencèrent par tomber comme s’ils n’avaient pas eu d’ailes. Je voyais la rondeur stupéfaite de leurs yeux, un je ne sais quoi de vexé dans le mouvement de leur cou comme s’ils avaient été victimes d’une nouvelle plaisanterie de leur bourreau. Puis soudain, presque tous ensemble, ils prirent leur vol et ils s’élevèrent très haut, très loin, par dessus la masse de la forêt, comme s’ils voulaient gagner la région lointaine des étoiles.

Les singes eurent l’air d’avoir reçu un mot d’ordre et se précipitèrent tous ensemble en gambadant au milieu du camp, cherchant à ramasser les vestiges du repas. Plusieurs me suivirent, l’un tenant une noix, l’autre une peau de banane, grimaçait derrière moi, et ce n’est que lorsque j’approchai de la cage d’un animal sauvage qu’ils prirent la fuite.

A part le babiroussa qui s’élança comme un bolide avec un formidable grondement de joie et disparut en une seconde dans la forêt, les animaux demeuraient taciturnes devant leur cage ouverte ou continuaient à sommeiller. Je fus obligé d’aller chercher un grand fouet et un épieu pour les obliger à sortir de leur rêve d’esclave et à profiter de leur liberté.

Et alors j’éprouvai une frénésie d’en finir. J’ouvris successivement toutes les cages, je fouettai, je piquai, je frappai, je courus d’un endroit à l’autre avec une extravagante activité. En quelques minutes le camp fut couvert de toutes les espèces animales de la création.

Le bruit qui domina fut le hennissement des chevaux. Ils étaient tous attachés ensemble, près du pont. Je les entendis se cabrer, tirer sur leurs courroies. Eux qui avaient pactisé avec les hommes et servaient à transporter leurs frères captifs devaient craindre les vengeances réservées aux traîtres. Mais les bêtes délivrées n’avaient pas de telles pensées. Elles luttaient contre un ahurissement profond, une tristesse infinie.

Un opossum se donnait un grand mal pour réunir ses petits qui se dispersaient. Un paon faisait la roue, mais c’était pour avoir une contenance. Un échidné épineux s’était mis en boule afin de délibérer silencieusement sur le parti à prendre. Un boa faisait un cercle parfait d’où émergeait sa tête pleine d’inquiétude et de timidité. Un korbi kalao tenta de se poser sur mon épaule pour conjurer les maux qu’il prévoyait. L’ours se balançait en rêvant. Les casoars à casque agitaient la protubérance de leur crâne et avaient l’air de dire: Qui sait? Une girafe baissait modestement la tête. Une panthère rampait. Une famille de lions de Perse habituée à passer dans des cerceaux, marchait tristement derrière le mâle et parfois un lionceau faisait un petit bond nonchalant, à travers un cerceau imaginaire. Des hyènes ricanaient avec scepticisme. Le fils du héron que j’avais brûlé claquait du bec d’une manière sinistre. Le renard d’Australie s’éventait avec le panache de sa queue. L’âne nain secouait son oreille unique. Toutes les bêtes attendaient les ordres du tyran porteur de fouet et d’épieu. Personne ne croyait à la générosité de l’homme.

Et tout d’un coup il vint de la profonde forêt, du royaume des végétaux et des humus, un souffle aromatique, une odeur d’herbes, de pourriture et de vie, un peu humide, un peu poivrée, une essence de décomposition et de germes transportée par le vent.

Le boa se déroula. La tortue platysterne se mit à courir avec une incroyable vitesse. Le corps des panthères ondula. Un cuscus s’élança le long d’un arbre et se perdit dans les feuillages. Tous les lions se mirent à bondir régulièrement et à la file les uns des autres comme s’ils passaient à travers des centaines de cerceaux. Le tapir, comme une offrande votive, leva son nez mobile vers le ciel. Les crocodiles glissèrent. Les loups coururent. J’entendis la muraille de la forêt qui craquait, l’eau de la rivière qui résonnait, éclaboussée par des plongeons de créatures aquatiques.

Et alors, le grand tigre de Java, qui n’était pas encore délivré, se mit à rugir. Ce rugissement hâta la dispersion des animaux épouvantés dans toutes les directions. Je jetai un regard autour de moi. Les singes eux-mêmes avaient regagné les arbres, mais ils se penchaient et semblaient attendre curieusement ce qui allait arriver.

J’aperçus à la même place, la tête hors de sa couverture le Parsi solitaire qui me regardait avec un visage indifférent et stupide. Je voulus le préserver du risque que j’allais courir. Puis si je devais être déchiqueté je préférais l’être en pleine forêt.

Je traversai le camp. Je choisis deux chevaux habitués aux fauves, je les attelai à la cage du tigre borgne et je les dirigeai vers la ligne sombre des arbres. La clarté de la lune me permit de distinguer un sentier plus large que les autres dans lequel je m’engageai. J’allai assez loin jusqu’à une clairière où je m’arrêtai et où je dételai les chevaux. Un claquement de fouet et ces fidèles serviteurs des hommes repartirent par où ils étaient venus.

Nous étions seuls, le tigre et moi, au milieu de la forêt, séparés par les barreaux de sa cage. Je le considérai un instant et il me sembla que le seul œil qui vivait dans son mufle, son grand œil vert et phosphorescent était une lampe qui éclairait non seulement la clairière devant lui et les arbres qui l’entouraient, mais aussi les profondeurs infinies de mon âme.

Non. Je n’eus pas la moindre hésitation. Je voulais aller jusqu’au bout.

Ce qui se passa fut beaucoup plus simple que ce que j’avais pu confusément imaginer.

Une fois qu’on avait ôté les ferrures qui le maintenaient, on n’avait qu’à tirer à soi un côté de la cage. Cette cage était très lourde et il me fallut saisir les barreaux à deux mains pour les faire glisser. Ils glissèrent avec un grincement métallique et je me trouvai alors sur le côté de la cage. Je ne bougeai pas. Il m’aurait fallu me pencher pour voir ce que faisait le tigre à l’intérieur et je songeai à la rapidité d’un coup de patte qui m’aurait brisé le crâne. J’entendis l’être redoutable respirer et ces quelques secondes me parurent infiniment longues.

Et soudain j’eus la sensation qu’il commençait à marcher. Lentement il sortit. Il avait la tête basse et flairait. Il se détourna légèrement de mon côté en soufflant et puis plus rien, plus rien qu’un frisson de feuilles qui se prolongeait dans l’enchevêtrement des lianes où il s’était élancé avec une vertigineuse vitesse.

Un sentiment de solitude tel que je n’en avais jamais eu pesa sur moi. Ce n’était pas encore l’heure où les rohi-rohi commencent à chanter dans les cocotiers. Je regardai anxieusement à droite et à gauche. N’avais-je pas réalisé ce que je voulais? Tout cela était bien ainsi.

Je me mis à pleurer.

 

TROISIÈME PARTIE

 

LE SOLITAIRE DE LA FORÊT

 

Il pleut. La pluie fait un grand bruit, sur les feuilles, très haut. Je ne la vois pas tomber. Elle suinte, elle pénètre, elle baigne toutes choses. J’en profite pour écrire ces dernières lignes sur ma manière de vivre. Je regrette d’avoir laissé à Singapour le cahier où j’ai consigné les principaux événements de ma vie. Comme je rirais maintenant, de sa complète stupidité, si je pouvais le relire! Comme je suis différent de ce que j’ai été! Mais pourquoi s’en étonner? Les arbres perdent leur écorce et les animaux leur poil. L’homme se dépouille aussi de ses vieilles idées et il en acquiert de nouvelles qui sont plus jeunes et plus solides.

J’habite la cabane de l’ascète Chumbul. Depuis combien de temps? Je ne sais pas. Peut-être quelques jours, peut-être des semaines. En marchant au hasard droit devant moi, au milieu d’un épais massif de nipas, de pandanus et d’orchidées parasites, j’ai rencontré cette cabane faite de branches grossièrement enfoncées dans le sol et jointes avec des lianes. L’ascète Chumbul était assis à côté de la cabane, les jambes croisées, en train de méditer. J’ai attendu qu’il ait fini, puis j’ai toussé fortement pour éveiller son attention. Je me suis approché de lui et j’ai compris, par le mouvement en avant de son buste, que sa tête avait acquis cette pesanteur que la mort donne au crâne humain. J’ai creusé une fosse au pied d’un nagah en fleurs, avec un bizarre outil que j’ai trouvé dans la cabane et j’ai enterré l’ascète. J’avais tout d’abord fabriqué une croix avec deux morceaux de bois et j’allais la piquer en terre quand je me suis souvenu que l’ascète était bouddhiste et que cet emblème l’aurait peut-être contrarié, s’il avait pu le voir.

Maintenant j’habite sa maison, à côté de son tombeau et, désireux de lui rendre honneur de quelque manière, en échange de son hospitalité, je répète matin et soir, devant le nagah qui l’abrite, cette sorte de prière ou d’invocation que je lui ai entendue chanter dans le soir et qui est revenue à ma mémoire:

—Om, Mani, Padmé, Aum.

Je n’imaginais pas qu’on pût être si bien, solitaire, au milieu d’une immense, d’une profonde, d’une amicale, d’une maternelle forêt. Comme cet ascète était avisé sous sa déplorable maigreur! Il avait trouvé la meilleure manière de vivre. Je viens de penser, tout d’un coup, aux milliers de sots qui montent en calèche l’avenue royale de Singapour, qui échangent entre eux des saluts ou contemplent les magasins chinois et je suis parti d’un éclat de rire si bruyant qu’il a presque couvert le bruit de la pluie sur les feuilles.

 

*

 

Ce qui caractérise la vie dans la forêt, c’est le grand nombre des occupations qui absorbent tout votre temps. Il faut trouver les manguiers et les cocotiers pour sa nourriture, il faut atteindre la rivière, dans un endroit où elle est profondément encaissée sous un hermétique couvercle de feuilles et y puiser de l’eau avec la cruche de Chumbul. Il faut ramasser des feuilles pour avoir une couche saine et de jeunes branches pour reposer sa tête sur un oreiller agréable.

Puis je me suis mis en tête d’accomplir divers travaux. Il y a près de la cabane plusieurs fourmilières auxquelles la pluie a causé de terribles dommages. Je viens de voir des galeries souterraines mises à jour et une foule d’ouvriers au corps étroit transportent avec de grandes précautions de petits objets qui sont des larves, des sacs de provisions ou des idoles peut-être. J’ai commencé des constructions de bois au-dessus de ces fourmilières afin que la pluie se déversât à droite et à gauche de leurs ouvertures et ne bouleversât plus les demeures si laborieusement bâties.

Dans les branches d’un banian proche il y a plusieurs familles de singes gibbons à mains blanches. J’ai observé que les nids qu’ils construisaient en feuilles de fougères tressées n’étaient que des abris médiocres contre la pluie, soit parce que ces singes n’étaient pas naturellement ingénieux, soit parce qu’ils n’avaient reçu qu’une tradition ancestrale insuffisante. Je profite de leur absence pour m’élever de branche en branche et déposer au-dessus de ces nids une sorte de toit solide en feuilles de palmier que j’ai attachées entre elles.

J’ai eu la surprise de voir un matin, et de reconnaître un de ces gibbons, suspendu à une branche très élevée. Il se livrait au soleil levant à des exercices de trapèze et de saut périlleux qu’Ali le Macassar avait enseigné à quelques gibbons de ma ménagerie. J’ai été heureux de penser que celui-là avait rapidement trouvé une famille de sa race pour l’accueillir.

J’ai passé plusieurs jours à monter et à descendre la rivière et j’ai même suivi le cours de quelques ruisseaux qui y aboutissent dans l’espoir de rencontrer des castors, car je ne cesse pas de penser à celui que j’ai fait mourir en le privant de ses enfants. Des castors! Où y a-t-il des castors? Avec quelle allégresse je les aiderais à creuser leurs terriers, à bâtir leurs huttes, à cimenter leurs digues! J’ai même été tenté de barrer à tout hasard un ruisseau afin de les attirer. Mais j’ai réfléchi qu’ils n’étaient constructeurs de digues qu’en vertu de savants calculs d’architecte et pour protéger leurs villes riveraines des inondations. D’ailleurs la vue d’un homme les ferait fuir. Je ne suis pas sûr de pouvoir payer la dette du castor.

Je cherche aussi des hérons et des perroquets sans savoir dans quelle mesure je pourrai leur être utile. J’en aperçois quelquefois mais ils s’enfuient aussitôt comme s’ils avaient une horreur extraordinaire de moi.

Et je regrette de ne pas être un merveilleux musicien et de ne pas posséder tous les instruments de musique de la Chine pour faire résonner au coucher du soleil quelque suave kin, quelque divine raga et enchanter d’une parfaite harmonie les délicats béos au plumage diapré qui abritent sous les feuilles leur inconcevable sensibilité.

 

*

 

Eva m’a dit que cette forêt est une des plus anciennes de la terre et qu’elle renferme de grands mystères.

Un de ces mystères doit être relatif à un éléphant étrange que j’ai aperçu deux ou trois fois, tantôt cheminant avec lenteur dans un sentier, tantôt arrachant de jeunes branches pour s’en nourrir. Il est couleur de cendres et ressemble singulièrement à Jéhovah que j’ai tué. Je pourrais même croire que c’est lui qui a échappé à mon coup de fusil si je n’avais pas eu les échos de diverses plaintes de propriétaires de Singapour arrivées à la résidence au sujet des émanations causées par son cadavre. Cet éléphant n’est pas très craintif. Il gambade parfois joyeusement, comme faisait Jéhovah quand il m’apercevait, et tout à l’heure il s’est tenu immobile à une petite distance de moi, la trompe basse, avec une tristesse infinie dans ses petits yeux. Je suis surpris de la manière dont il glisse plutôt qu’il ne marche et dont il disparaît tout à coup sans que je puisse savoir par où il est passé.

 

*

 

Ma merveilleuse faculté de sommeil me permet de m’endormir tout de suite après le coucher du soleil. Mais cette nuit, je m’éveille brusquement et je me dresse sur mon séant au milieu des feuilles de fougère dont je recouvre mon corps comme d’une couverture pour éviter la fraîcheur nocturne. J’entends, venant de très loin et se rapprochant, une voix qui m’appelle.

C’est une voix à l’accent terrible que je reconnais sans l’avoir jamais entendue pour celle qui, jadis, a appelé Eva dans le temple de Ganésa. Elle tient du grognement et de l’aboiement, elle est triste et basse, singulièrement inquiétante et elle domine les bruits du vent et l’agitation frissonnante des arbres qui se rapprochent entre eux. Parfois, cette voix est déchirante et d’autres fois elle a une allégresse entraînante qui m’oblige presque à me dresser, à ouvrir la porte et à m’élancer au dehors.

Mais je sens que si j’obéissais à la voix, ce n’est pas sur mes deux pieds que je me mettrais à courir, c’est à quatre pattes comme les bêtes. Elle vient de retentir dernière le massif de nipas et de pandanus et j’ai failli répondre par un long hurlement de loup et j’ai hésité pour savoir si je me mettrais à ramper comme un serpent ou à sautiller par petits bonds comme un kangourou. Je suis demeuré à ma place, le cœur battant. La voix a changé de direction comme si elle appartenait à un être errant, à une âme en peine, à quelque bête surnaturelle possédant un secret magique. Il y a une puissance d’attraction animale dans cette voix et c’est à cette attraction qu’a obéi Eva.

Je résiste, tenant droite et haute ma tête d’homme. Mais je me surprends à faire quelques gestes inhabituels. Je gratte le sol de la main comme avec une patte. Je sens sur mon visage une grimace qui me fait ressembler à un singe gibbon quand il est effrayé.

La voix s’éloigne. Je cherche quelle peut être sa signification, quelle est sa puissance. A-t-elle résonné vraiment dans les nipas et les pandanus, ou seulement dans mon âme? Y a-t-il dans ce délire de la vie végétale qu’est la forêt une force désorganisatrice qui tend à faire rétrograder l’homme dans l’échelle des êtres? Pourquoi cette voix est-elle perceptible pour moi cette nuit, tandis qu’elle ne l’a pas été la nuit du temple de Ganésa? L’ascète Chumbul ne devait pas l’entendre et Eva l’a entendue. Peut-être un homme absolument matériel comme je l’étais alors, un homme absolument dégagé de la matière comme l’était l’ascète, n’avaient-ils pas les sens nécessaires pour être atteints par la voix nocturne? Tandis que la jeune fille qui avait ouvert les portes de son âme, l’homme qui avait délivré les animaux de la ménagerie avaient tous les deux sans le savoir trouvé un chemin de communication avec le monde inconnu où vibrait la voix étrange.

Je médite sur ces choses et je ne m’interromps que pour souhaiter avec ardeur l’apparition du soleil levant.

Il vient enfin, plus tard qu’à son ordinaire, me semble-t-il.

Je fais quelques pas au dehors. J’aperçois le singe savant qui exécute déjà ses exercices de trapèze et je pousse un cri de surprise. Au pied du banian dont le tronc se dresse vis-à-vis de ma cabane, il y a une petite statuette de terre cuite que quelqu’un a dû venir déposer là pendant la nuit.

 

*

 

Je la regarde, je la tourne dans tous les sens. Cette statuette représente une déesse inconnue, dans une pose de méditation. Le corps est celui d’une femme, mais elle a une tête de truie et cette tête animale dont les yeux sont tournés vers le ciel a une singulière expression d’élévation et de bonté idéale.

Est-ce que Monsieur Muhcin ne m’avait pas parlé d’une certaine déesse Dorjé-Pagmo qui avait justement cette tête-là, le jour où il me demanda s’il n’y avait pas une lamaserie du femmes dans la montagne de Mérapi? Cette statuette est-elle protectrice ou menaçante et qui a pu la déposer là? Qui a découvert ma retraite? Il n’y a aucune trace visible de pas. J’installe la statuette dans ma cabane et même je lui dresse un petit autel avec quelques pierres.

 

*

 

J’ai passé la plus grande partie de ma journée à chercher des fruits autres que des mangues car mon estomac commence à être las de cette nourriture uniforme. Mais je n’ai trouvé ni arbre à sagou, ni jacks, ni dourians. Dans l’espoir d’en rencontrer je suis allé très loin sur les hauteurs en remontant le cours de la rivière, mais sans en quitter les bords, car je tiens à retrouver la cabane et la statuette à tête de truie qui constituent pour moi un foyer primitif.

J’ai marché sur un plateau où la végétation était moins abondante et il m’a soudain semblé apercevoir, au milieu des rochers rougeâtres, un amas de pierres de même couleur qui avaient l’air d’une bâtisse construite par la main des hommes. Je me suis avancé et j’ai distingué une muraille circulaire, une tour basse et carrée. Est-ce là la lamaserie de ces nonnes bouddhistes dont Eva me parla et par lesquelles elle a pu être recueillie, la nuit de sa fuite? La muraille s’incline sur la pente de la montagne et je crois voir un jardin intérieur avec de vagues dessins d’avenues. Mais je ne distingue aucune trace de vie, aucune silhouette humaine, je n’ose m’approcher et je redescends par où je suis venu quand le soleil va se coucher.

J’ai oublié la recherche des fruits et, comme les mangues m’écœurent, je n’ai pas mangé et j’ai un peu de vertige. Je m’endors mais je me réveille plusieurs fois. J’entends la voix nocturne, la voix animale, la voix tentatrice qui m’appelle. Elle me dit de venir lamper au ruisseau avec les bêtes, de grimper aux arbres, de chercher des proies pour les mordre à pleines dents, mais il me semble que la voix est plus lointaine, plus affaiblie et qu’elle diminue encore lorsque je touche de mes mains la statuette de Dorjé-Pagmo sur son autel de pierre.

Une nouvelle surprise m’attend quand le jour se lève.

Il y a, à côté de ma porte, un vase de grès rempli d’une abondante bouillie de riz cuit. Je la mange avec une extrême satisfaction, tout en m’étonnant de son origine mystérieuse. Je me promets de faire le guet, la nuit prochaine, pour savoir quel est l’être qui veille sur moi et m’apporte tour à tour, l’image d’une déesse pour protéger mon esprit et une bouillie de riz pour nourrir mon corps.

 

*

 

Ma faculté de sommeil est trop grande. Chaque soir je dépose devant ma porte le vase de grès que j’ai vidé et chaque matin je le retrouve plein. Mais je n’arrive pas à veiller suffisamment longtemps pour découvrir quel est le protecteur silencieux qui n’hésite pas à s’aventurer dans la forêt pendant la nuit et à en braver les dangers pour m’apporter ma nourriture.

Je remonte presque chaque jour la rivière et je contemple de loin la tour carrée de la lamaserie. A force de regarder aujourd’hui la pente de la montagne comprise entre les murailles, il m’a semblé voir une procession de silhouettes en robes rouges, une lente procession de créatures recueillies. Est-ce que ce sont là les lamas rouges dont j’ai entendu parler? les lamas femmes dont l’abbesse est une Khoutouktou? Qu’est-ce que c’est qu’une Khoutouktou?

Mais en descendant la rivière, j’ai cru voir cette procession qui me précédait et quand je me suis détourné il m’a bien semblé que je la voyais disparaître avec lenteur dans un bois de palétuviers chevelus.

J’ai, ce jour-là, fait fortuitement la rencontre du temple de Ganésa et je me suis rendu compte qu’il était assez proche de la lamaserie. Cela rend plus vraisemblable l’hypothèse qu’Eva en fuyant a été recueillie par les lamas.

J’ai marché dans les galeries, j’ai descendu les escaliers, j’ai traversé la cour intérieure. J’ai vu les statues d’animaux, les éléphants caparaçonnés, les pythons de marbre enroulés sur eux-mêmes, les buffles à demi ensevelis sous les plantes parasites. Le mystère de jadis était toujours là.

Les Ganésa dans leur cellule de pierre tendaient les mêmes objets avec leurs quatre bras, au-dessus de leur gros ventre. Pourquoi ces objets plutôt que d’autres? Je me suis creusé la cervelle pour trouver une explication. Une conque, un disque, une massue, un lotus, pourquoi Ganésa tend-il ces objets? Peut-être parce que l’abondance, le courage, la force et la beauté sont les qualités que produit la sagesse en méditation.

Mais comme la sagesse est impressionnante quand ses symboles sont reproduits circulairement et qu’il y en a des centaines! J’ai été soudain saisi d’un frisson et d’une éperdue envie de fuir.

Sur le chemin de ronde qui domine le monument, une confuse procession rouge cheminait à travers les pierres.

 

*

 

Je me surprends à avoir de violents regrets relatifs aux livres. Il y a des choses que j’aimerais savoir et que je saurais si j’avais lu. A quoi peuvent bien penser ces nonnes et ces moines bouddhistes qui s’enferment dans des couvents? Je sais pourquoi les nonnes et les moines de l’Occident se sont volontairement retirés du monde et ont renoncé à ses plaisirs. Ils obéissent à Notre-Seigneur Jésus-Christ qui le leur a conseillé. Mais ces païens? Je me souviens qu’à Singapour les hommes les plus honnêtes et les plus désintéressés étaient des bouddhistes. Je me moquais d’eux parce qu’ils ne mangeaient pas d’animaux. Je disais en parlant des Jésuites de Bukit-Timah: voilà de vrais prêtres! Ils chassent, ils tuent comme moi et ils mangent le gibier avec des appétits d’ogres. Le seul prêtre bouddhiste qu’il m’a été donné de connaître, je l’ai tout de suite détesté et je l’ai fait condamner injustement comme voleur. Maintenant le rohi-rohi a chanté pour moi, je ne voudrais pour rien au monde manger de la chair d’un animal, et quel sacrifice ne suis-je pas prêt à accomplir pour retrouver le lama au chapeau de paille et lui poser quelques questions.

Je lui demanderais ce que les animaux sont, par rapport aux hommes, qu’est-ce que c’est que cette histoire de réincarnation dont j’ai entendu parler comme d’une croyance hindoue et que j’ai toujours considérée comme une absurdité des païens. Je lui demanderais ce que c’est qu’une Khoutouktou, ce que c’est qu’un lama et de me donner des détails sur la personnalité de ce Manou qui a dit ou écrit cette phrase que je n’ai pas oubliée:

—Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard, doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes jusqu’à ce qu’il soit purifié.

Je lui demanderais s’il est vrai, comme je le crois, qu’il y a des rois, des prêtres et des sages parmi les animaux, c’est-à-dire des êtres plus avancés que les autres dans l’évolution et si ce sont eux qui passent les premiers dans le règne humain, de même que parmi les hommes, ceux qui sont purs comme monsieur Muhcin atteindront un stade supérieur à l’humanité bien avant ceux qui sont sots comme mon cousin, fats comme le capitaine Giovanni, grossiers comme moi-même. J’ai connu un souverain redoutable des bêtes, le tigre de Mérapi; un magicien versé dans la science des envoûtements, le crapaud qui tua ma mère; un affectueux et fidèle ami, un ange de délicatesse, l’éléphant Jéhovah. Je lui demanderais dans quelle mesure il y a des récompenses et des châtiments pour les vertus et les fautes animales, et si ce n’est pas nous qui, avec notre impitoyable haine, rejetons les bêtes vers le mal dont elles voudraient s’échapper. Je lui demanderais si la solitude dans la forêt, prescrite par Manou, est suffisante pour la purification et si celui qui a écorché ne doit pas être écorché, si celui qui a mangé ne doit pas être mangé à son tour.

 

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Je me suis retiré au milieu de la forêt et je commence à me purifier.

Le premier qui est venu est le babiroussa sauvage que la captivité avait jeté dans le désespoir. J’étais assis devant la cabane quand il a paru dans les buissons. Il a labouré le sol avec ses défenses. Il s’est tenu immobile en me considérant, puis il est reparti avec une vitesse inimaginable.

Mais il est revenu grogner et s’accroupir à quelque distance de moi. Je sens qu’il n’a aucune terreur et même qu’il me manifeste l’amitié d’un compagnon pour un autre compagnon de la forêt. Mais son amour de la liberté est si grand qu’il préfère laisser un certain espace entre nous. On ne sait jamais! a-t-il l’air de se dire. Il ne demeure jamais longtemps. Il traverse les lianes enchevêtrées comme un bolide et à chaque retour ses grognements ont quelque chose de plus familier.

Je me rappelle l’histoire de saint Antoine qui me fut contée dans mon enfance. Cet ermite égyptien avait aussi un cochon pour ami dans sa solitude. Est-ce dans la destinée de tous les ermites ou cela tient-il à la parenté qui rend si proches l’espèce humaine et l’espèce porcine?

A cause de l’exemple du babiroussa le singe trapéziste est descendu de branche en branche et a fini par élire domicile sur le toit de ma cabane. Il s’y tient toute la journée et il ne le quitte que pour aller précipitamment faire du trapèze et des sauts sur le banian, aux mêmes heures régulières où Ali le Macassar apparaissait devant sa cage en faisant claquer sa cravache.

Puis presque en même temps sont venus les opossums, une mangouste, des orangs et un tapir de Bornéo. Je reconnais le tapir comme étant celui qui m’a appartenu à ses rayures en zigzag, à sa queue trop courte, à son nez trop long, à ses oreilles bordées de blanc. Il me regarde avec ses petits yeux latéraux qui sont remplis de mélancolie. Il n’y a pas de tapirs à Java. Celui-là a dû errer à travers la forêt, longer la rivière, plonger dans ses eaux, car il est un peu amphibie, dans l’espoir de rencontrer une créature faite à son image, avec une épaisse peau comme la sienne, une queue minuscule, un nez mobile et trop long. Il a besoin de ne plus être seul et il manifeste par de rauques sifflements sa satisfaction de me rencontrer. Mais il s’appuie contre ma cabane et j’ai peur qu’il ne la détruise par son poids. Je me hâte de lui faire un petit tas de tendres feuilles de cassier dont je le sais friand, afin de le faire changer de position.

Et d’autres animaux viennent encore. Des paons font de grandes étoiles dans les buissons, des salanganes blanches volent au-dessus de ma tête, un renard montre son museau curieux, un menura superbe à queue lyriforme allonge son cou non loin de moi et la tortue de la rivière Tachylga, reconnaissable aux caractères thibétains de son écaille, vient manger des boulettes de riz que je pétris pour elle de mes mains.

 

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Cette nuit, c’est la pleine lune. Elle s’est levée extraordinairement tôt et elle découpe les branches des arbres, elle dessine les sentiers, elle fait du ciel, de la terre et de la forêt, un grand paysage de marbre glacé.

J’ai fait entrer dans la cabane, pour y dormir à côté de moi, un jeune opossum roux que sa famille a oublié en s’en allant chercher un coin commode pour passer la nuit. Il s’est installé au pied de la statuette de la déesse, mais de temps en temps il vient se poser sur ma poitrine et il la gratte avec la patte comme s’il voulait y faire un trou. Je me réveille et je me réjouis de ce réveil que je prolonge le plus longtemps possible, dans l’espoir qu’il me permettra de découvrir quel est le mystérieux porteur de riz.

Et comme je guette le silence à travers les fentes de ma cabane, je suis enfin exaucé.

Le pas que j’entends est très léger. C’est celui d’un homme qui marche doucement sans chercher à déguiser le bruit qu’il fait. Je le vois écarter les lianes de la main droite. Sa main gauche tient une jarre suspendue à une courroie. Il est vêtu d’une robe de cotonnade rouge qu’une ceinture serre au milieu du corps et je crois bien qu’il porte sous cette robe un pantalon européen ridiculement court. Il n’y a aucun mystère dans son allure. Il s’avance comme un homme qui accomplit une tâche simple et quotidienne, il verse dans la jarre qui est devant la cabane le contenu de celle qu’il apporte. Il le fait méticuleusement. Il la retourne jusqu’à ce que le dernier grain de riz soit tombé et il s’en va comme il est venu, en balançant, au bout de la courroie, la jarre vide.

C’est lui. Je viens de le reconnaître. C’est le lama que j’ai fait condamner à la prison. Mais d’où vient que je ne m’élance pas sur ses traces et que je ne tombe pas à ses genoux pour lui demander pardon?

Je demeure à ma place, la main posée sur le cou du petit opossum et une grande joie m’emplit: le cœur. Je sens que les paroles entre nous sont inutiles et qu’il y a dans le don nocturne du riz une fraternité qui n’a pas besoin de langage pour être exprimée, un pardon silencieux comme Dieu lui-même n’en donnerait pas de meilleur et qui ne demande pas de remerciements.

Cette nuit-là je ne me suis pas rendormi.

 

*

 

Le crayon avec lequel j’écris va être entièrement usé et je vais avoir rempli bientôt le dernier feuillet de mon carnet. A quoi bon écrire, d’ailleurs? J’ai appris en écrivant ce qui m’arrivait et ce que j’éprouvais, tout ce que j’étais susceptible de m’enseigner à moi-même.

Je déposerai ces feuillets ici pour que ceux qui me cherchent les trouvent et puissent déduire par cette lecture que leur recherche est inutile et importune. Car on me cherche. J’ai entendu ces nostalgiques bruits de tam-tam où il y a des souvenirs de fêtes d’enfance et des évocations d’Eva perdue. Cette cabane est trop proche des endroits où vivent les hommes. Demain matin je me mettrai en marche vers le sommet du mont Mérapi où est le cratère d’un volcan et qui passe pour inaccessible.

 

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Je suis né des bêtes, ce sont elles qui m’ont engendré. Elles se tiennent au delà de mon père et de ma mère qui appartenaient à la race des hommes et je les vois toutes qui me font des signes. Que de poils, que de plumes et que de nageoires! Mes ancêtres sont réunis autour de moi, ils lèvent des trompes, ils font claquer des mâchoires, vibrer des antennes, crépiter des mandibules. Je distingue le geste de prière de leurs mains palmées, je devine sous des rotondités de crânes l’effort de pensées patientes. Tous ils ont été laborieux à leur manière, ils ont mis au monde une espérance. Le crocodile sous les vases des fleuves, le singe dans son domaine d’écorces et de feuilles, l’oiseau dans l’air, le fauve dans son mystérieux charnier, la taupe dans ses ténèbres souterraines, chacun a inconsciemment formulé le désir de vivre sous une enveloppe plus parfaite, avec des organes plus compliqués, deux jambes seulement, pas de poils et pas de plumes, une tête d’homme. Je suis l’enfant entrevu dans ces méditations millénaires, je suis le dernier mot de la bête, ce que l’effort terrestre a eu tant de peine à modeler, je suis la bête elle-même dans sa dernière incarnation.

Je vous aime, ô mes parents porteurs d’écailles; vous qui avez quatre pattes pour marcher, vous qui avez d’épaisses fourrures et ne pouvez les ôter s’il fait chaud, vous qui êtes nus et n’avez pas l’ingéniosité de vous recouvrir de vêtements, vous dont le principal souci est la nourriture de chaque jour, vous à qui la nature a fait des becs pesants, des bosses difformes, des cornes embarrassantes, des cous disproportionnés, je vous aime pour l’insouciance, pour la résignation, pour la fidélité qui sont vos vertus essentielles, le présent que j’ai reçu de vous et dont j’ai fait si peu de cas.

J’ai franchi, pour vivre à vos côtés, la porte des hauts ébéniers qui se dressent au seuil de la forêt et je suis entré dans le royaume de mes pères. Ma haine s’est changée en amour et je comprends ce qui m’était demeuré caché. J’entends des paroles pleines de tendresse dans les jacassements des perroquets; je vois des élégances incomparables et un merveilleux sentiment de la beauté dans la grâce un peu maniérée avec laquelle le geai bleu lisse ses plumes; je pénètre les entretiens philosophiques des immobiles marabouts et je demeure plein de respect devant le sentiment de la mort que révèlent les enterrements des fourmis.

O mes parents, au cœur si vaste et si simple, je jure de ne plus me servir de mon intelligence qui est la vôtre pour vous détruire. Votre vie sera désormais à mes yeux aussi précieuse que la mienne. Mais comme la chose la plus naturelle est difficile à réaliser! Me voilà rempli de scrupules. Comment me délivrer de l’importunité du moustique avec assez de délicatesse pour ne pas lui donner la mort? Mon Dieu! N’ai-je pas tout à l’heure écrasé un ciron inoffensif qui passait sur la pierre où j’ai posé le pied! Et si je respire avec force, n’y a-t-il pas de minuscules et innocentes créatures que je projette loin du soleil, dans les ténèbres de mes organes, et qui y périront injustement?

 

LA DERNIÈRE NUIT DANS LA CABANE

 

C’est un froissement régulier, langoureux, terrible en même temps, qui glisse sur les murs en branches de ma cabane et qui me réveille durant la dernière nuit que j’y passe.

La lune est tellement éclatante que l’on y voit presque comme en plein jour et que je me demande tout d’abord si ce n’est pas quelque prodige céleste qui a enfanté cette clarté intermédiaire entre la nuit et la lumière du soleil.

Qu’est-ce qui fait ce bruit si proche? Je regarde et il me semble d’abord voir une procession de lamas rouges. Ils vont tout doucement et ce que j’entends est le froissement du coton de leur robe sur le bois.

Mais non. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt? Comment n’est-il pas venu plus tôt? C’est le tigre de Mérapi, le tigre borgne, le tigre géant, celui que j’ai martyrisé, moi, l’homme.

A travers les interstices des branches je vois son mufle énorme, son œil vert et phosphorescent et il me semble que la cabane craque légèrement quand son dos s’y appuie en glissant. Je songe que la porte est fragile, ne tient qu’avec une petite liane nouée qui forme crochet et que le plus léger coup de patte la ferait ouvrir.

Mais je n’ai aucune terreur. J’éprouve même une bizarre allégresse, celle de ne pas savoir ce qui va exactement se passer.

Jamais je ne suis entré dans la cage du tigre, jamais je ne me suis trouvé face à face avec lui. Ma rage ne s’est exercée qu’à travers des barreaux et il a dû accumuler en lui, comme seules peuvent le faire les bêtes, une somme extraordinaire de vengeance insatisfaite. Je connais cette faculté animale qui permet de garder pendant des années dans la mémoire le souvenir de l’offense.

J’entends le tigre gronder derrière le mur de la cabane. Il ondule, il cherche une ouverture, il attend.

Et moi, assis à côté de la statuette de la déesse Dorjé-Pagmo, de la déesse à tête de porc, je songe que j’ai injustement torturé cette créature sauvage, car le tigre de Mérapi n’avait pas dévoré Eva, la nuit du temple de Ganésa. Je le sais en cet instant avec une certitude absolue.

Je me mets à réfléchir.

Le tigre peut très bien tourner autour de la cabane et ne pas évaluer sa solidité, ne pas penser à donner un coup de patte sur la porte. Les animaux, quelquefois si ingénieux, sont d’autres fois plus naïfs que des enfants en bas âge.

Si j’élevais sévèrement la voix tout d’un coup et si je lui donnais l’ordre de partir, peut-être s’éloignerait-il docilement. Il m’a si longtemps vu et entendu commander comme un maître. Puis, il y a dans la parole humaine une organisation rythmée qui impressionne les bêtes. Je me souviens d’un chasseur d’Australie qui échappa à des loups qui l’entouraient rien qu’en leur criant, à voix intelligible, l’ordre de partir.

Mais je ne veux pas intimider le monstre borgne que je me suis plu si longtemps à torturer. Il y a en moi un confus désir, même davantage, il y a une nécessité de me trouver désarmé en sa présence.

Non seulement je n’ai pas de haine contre ce tigre, qui a été le cauchemar de mon existence, mais encore j’ai pour lui de la pitié à cause de sa fureur aveugle de tuer, une sorte de sentiment fraternel à cause de la ressemblance que j’ai eue avec lui.

Je regarde au dehors. Le tigre tourne et gronde. L’imaginaire procession des lamas rouges a disparu. La rayonnante nuit a cristallisé la forêt et fait de chaque arbre un bloc d’argent ciselé. Il me semble que mon esprit est baigné dans le ruissellement des vérités premières et qu’il va s’élancer dans l’espace illimité.

Je me suis levé et je me suis approché de la porte. Un rayon de lune tombe juste sur le front de la statuette de la déesse. J’examine la liane nouée par Chumbul et qui forme un crochet primitif. Je donne un tout petit coup avec mon doigt et je fais sauter ce crochet.

D’ordinaire la porte s’ouvre toute seule. Cette fois-ci elle n’a pas tourné. Je comprends aussitôt pourquoi. Le tigre est appuyé contre la porte. Il n’y a plus qu’à donner une petite poussée, le tigre se déplacera, la porte s’ouvrira et nous serons face à face.

J’ai écrit ces dernières lignes à la clarté de la lune et avec assez de peine parce que mon crayon n’est plus qu’un ridicule petit bout de crayon. Je déposerai les feuillets sur lesquels j’écris au pied de la statuette de la déesse, puis je pousserai la porte.

O seigneur, je suis la bête. Donne à mon âme la fraternité nécessaire pour être compris et aimé par les bêtes. Fais rayonner de mon corps l’amour que j’éprouve afin qu’il se répande sur mes frères de la forêt. Permets-moi de les aider et de les guider afin qu’ils deviennent meilleurs, comme je le suis devenu.

Et je trace encore pour terminer cette prière que je ne comprends pas et que je répète à haute voix:

—Om, Mani, Padmé, Aum.