Le mystère du tigre
Le Tigre Humain
Tout ce qui arriva ensuite fut vertigineux. Je crois me souvenir que je me suis assis dans un fauteuil à bascule et que j’ai allumé un cigare. Puis je l’ai éteint et aussitôt Eva a paru devant moi.
Elle avait un air autoritaire et décidé. Elle ne portait plus le costume de la princesse, mais une sorte de veston d’homme avec une jupe très courte qu’elle mettait pour monter à cheval. Je remarquai que sa poudre bleuâtre, hâtivement enlevée, laissait à sa peau une tonalité colorée en azur qui me fit penser à ces vestiges de rêves dont on garde confusément la mémoire après le réveil. Une de ses dents, sur le côté, avait aussi conservé un fragment de lamelle d’or.
Elle voulait faire une grande course à cheval, me monter la lamaserie de Kobou-Dalem, disait-elle.
Nous partîmes. Il n’avait pas été question de Djath. Ali nous accompagnait seul.
—La chance me favorise, dit une voix intérieure en moi où naissait et grondait déjà le désir de la bête.
Nous longeâmes d’abord une route mal tracée le long de la lisière de la forêt. C’est là que nous vîmes, assis sur une pierre, au pied d’un manguier, un être hideux, une sorte de squelette vivant parfaitement dessiné sous une peau parcheminée, avec une chevelure si longue, et si épaisse, que je me demandai aussitôt où elle pouvait puiser sa substance. Comme le singe que j’avais tué la veille, il tenait une mangue à la main.
J’allai, par manière de plaisanterie, lui faire signe qu’il était nécessaire qu’il en mangeât beaucoup pour grossir un peu, quand il se leva à ma vue et prononça, en me montrant du doigt, des malédictions que je ne compris pas.
—C’est l’ascète Chumbul, dit Eva. Il a dû entendre, hier, vos coups de fusil et il vous garde rancune d’avoir tué ses amis les animaux.
Je haussai les épaules et nous passâmes.
La route devint presque impraticable tellement elle montait et elle descendait parmi les lianes et les végétations de toutes sortes.
Nous nous trouvâmes brusquement en face de deux statues colossales représentant des personnages, prêtres ou dieux, je ne sais, agenouillés sous des fleuves de verdure avec des serpents entrelacés autour des bras.
—Ce sont les Rechas du temple qui est à droite, dit Eva.
Un peu plus loin, il y avait un éléphant de pierre entièrement caparaçonné et dont la trompe gisait sur le sol d’une manière tout à fait ridicule.
Je songeai à l’absurdité de cet antique peuple soi-disant civilisé, qui n’avait rien trouvé de mieux, comme signe de sa civilisation, que de reproduire en pierre des images d’animaux sur le coin du monde qui était le plus infesté de bêtes vivantes.
Voilà la lamaserie, dit avec admiration Eva, en désignant quelques misérables bâtisses de pierre qu’on distinguait dans les arbres à un endroit où aboutissaient des avenues tellement encombrées de végétation qu’il aurait été impossible de les franchir à cheval.
Je faillis pousser un cri de surprise. Nous croisions un petit groupe de personnages silencieux. Ils étaient vêtus avec des robes de coton rouge sale et portaient sur la tête un bonnet de même couleur. Ils entouraient un homme habillé à l’européenne, mais très simplement, dont je crus reconnaître le visage. Je remarquai que cet homme avait un chapeau de paille de couleur claire, maculé de boue qui rappelait, par sa forme, celui que j’avais perdu.
Eva s’était inclinée respectueusement; je vis qu’elle se retournait de mon côté et qu’elle pressait son cheval. Naturellement, je pressai le mien et ce ne fut qu’après que je me rappelai l’homme que nous venions de rencontrer parmi les lamas. C’était le personnage qui m’avait été si antipathique dans la fumerie de Singapour.
—Je regrette, dis-je à Eva, de n’avoir pu dire à cet Hindou, ou à ce Mongol vêtu en Européen, combien son visage m’est désagréable et combien je suis écœuré par sa manière de caresser les lézards.
Eva leva les yeux au ciel.
—C’est aussi un lama, mais un lama voyageur, répondit-elle avec une nuance de vénération dans la voix. Il y en a parmi eux qui se sacrifient, s’arrachent au bonheur de la méditation dans leurs solitudes pour aider les autres hommes, ceux qui en ont besoin, les barbares comme vous et moi.
Je n’attachais pas d’importance à ces paroles, car le ténébreux désir m’habitait, il me versait des trésors de ruse, il mettait sur mes traits une hypocrite sérénité.
—Ne faut-il pas faire reposer un peu les chevaux? dis-je avec douceur, au lieu de m’exclamer sur la stupidité des lamas qui se condamnent inutilement à habiter des lieux désertiques pour y adorer des dieux imaginaires.
—Nous ne revenons pas par le même chemin, répondit Eva. Nous allons contourner cette masse de forêts que nous avons sur la droite et nous nous arrêterons un peu dans un bois d’ébéniers que je connais. Nous ne serons plus alors très éloignés de la maison.
Eva avait l’air de connaître parfaitement le pays et cela m’ôtait le souci de ne pas m’égarer dans ces forêts uniformes.
Nous atteignîmes bientôt un lieu que l’on pouvait difficilement appeler un bois d’ébéniers, vu qu’il y avait, outre des ébéniers, des bambous, des aréquiers, des palmiers nibong et toutes sortes d’arbres velus, hérissés, formidables dont je ne connaissais pas le nom.
Mais Eva s’orientait très bien, c’était l’essentiel.
Nous descendîmes de cheval. Plusieurs vagues pistes aboutissaient à l’endroit où nous nous étions arrêtés.
Alors, mon cœur se mit à battre et je dis, sans regarder Eva, de la manière la plus indifférente possible:
—Ali pourrait garder les chevaux pendant que, pour nous délasser, nous marcherions sur un de ces sentiers. Voulez-vous?
Je levai imprudemment la tête. Nos yeux se croisèrent pendant qu’elle disait, oui. Sans doute le reflet de la bête était sur mon visage, car elle hésita soudain et faillit changer d’avis. Puis elle eut un petit geste insouciant et supérieur qui me fit penser à mon geste à moi, lorsque je fais claquer mon fouet, au milieu de mes animaux.
Nous marchâmes assez longtemps. Je cherchais un endroit assez dépourvu de hautes herbes pour pouvoir l’inviter à s’asseoir sans qu’elle eût la crainte des serpents.
Rien de conscient ne subsistait en moi que la volonté de réaliser mon désir. Par un dédoublement inexplicable, j’avais honte de moi-même. Mais quand cette honte se faisait jour, je voyais le visage de Djath, sa bouche sensuelle et ses mains soignées aux ongles teints. Et puis une phrase entendue jadis, me revenait à la mémoire.
—Un homme ne doit jamais permettre à une femme de jouer avec son désir.
Et alors une bouffée d’amour-propre me montait aux joues et je me sentais rougir en marchant.
—A quelle époque, exactement, a vécu la princesse Sekartaji? demandai-je.
Cette date me laissait prodigieusement indifférent et je ne posais cette question que pour rompre le silence.
Eva dut comprendre la vanité de cette précision car elle me répondit:
—Quel métier émouvant que le vôtre! J’aurais tant aimé dompter des animaux!
Elle ne savait pas qu’elle était en train de s’exercer à ce métier et que c’était un tigre humain qui marchait paisiblement à côté d’elle.
Le sentier s’était soudain élargi et nous étions arrivés dans une clairière. Une grande immobilité suffocante pesait sur la forêt et je percevais à mes pieds le grouillement des germinations, lent, fécond, sexuel comme le mystère de la vie.
Nous nous étions arrêtés. Je réfléchis à la manière la plus favorable de saisir Eva par derrière de façon à poser mes lèvres sur les siennes avant qu’elle se fût rendue compte de mon étreinte. J’envisageais comme vraisemblable l’hypothèse qu’elle serait jetée par ce baiser dans une ivresse absolue et que toute lutte serait inutile. Je laissai glisser à terre mon fusil que je portais en bandoulière et qui me gênait, en disant:
—Voulez-vous que nous nous asseyions ici?
Mais ma voix, que l’émotion rendait pareille à un grondement, me trahit.
Eva se retourna, me vit avec mon masque bestial où affluait le sang, eut un petit rire énervé et, soit par plaisanterie, soit par véritable crainte, se mit à courir sur un sentier qui était, non en face d’elle ni sur sa droite, comme elle devait le prétendre ensuite, mais sur sa gauche.
Surpris, j’hésitai quelques secondes. Puis, je voulus la rattraper et je m’élançai sur ses traces.
—Cette fuite, pensai-je, est peut-être une coquetterie de plus. Mais elle ne se doute pas de la manière dont elle va être saisie quand je l’atteindrai.
La coquetterie d’Eva l’emportait très loin. Je ne savais pas qu’une femme pût courir aussi vite. Elle galopait, enivrée sans doute par sa propre vitesse et l’air chargé de miasmes végétaux et pendant qu’elle courait j’entrevoyais la perfection de ses jambes minces et mon désir augmentait. Je m’identifiais à nouveau avec le tigre poursuivant sa proie, je soufflais comme lui et cette identification était si complète que parfois je me surprenais à faire des bonds à son exemple, ce qui retardait ma course.
Eva allait au hasard. Elle prenait un sentier, puis un autre et je ne sais combien de temps cela aurait duré et si je serais parvenu à la rattraper quand je butai contre une racine d’arbre et tombai. La sourde exclamation que je poussai alors la fit s’arrêter et revenir sur ses pas.
—Vous êtes-vous fait mal, me dit-elle avec une voix curieuse, qui ne révélait aucune commisération.
Non, je ne m’étais fait aucun mal. J’étais vexé. Eva n’avait plus peur. Un tigre ne doit pas tomber.
—Il me semble que nous sommes allés bien loin. Je voudrais bien retrouver mon fusil.
Et alors, nous nous regardâmes, saisis de la même appréhension. Est-ce que parmi ces clairières et ces sentiers semblables les uns aux autres, nous allions pouvoir retrouver notre chemin?
J’en émis le doute à haute voix tandis qu’Eva gardait sa crainte pour elle. Elle haussa même les épaules.
Je pouvais être tranquille. Elle avait un sens admirable des directions.
Je me rappelai alors que ma boussole était restée dans un petit sac de cuir attaché à l’arçon de ma selle.
Après une demi-heure de marche nous n’avions pas retrouvé la clairière où j’avais si follement déposé mon fusil et j’exprimai à Eva mon assurance que nous devions lui tourner le dos.
Une longue discussion s’engagea pour savoir si le sentier qu’elle avait pris quand elle avait commencé à courir était sur la droite, ou sur la gauche, par rapport au sentier par lequel nous étions venus en quittant Ali et les chevaux.
Eva prétendait qu’elle avait tourné à droite. Je disais que c’était à gauche. Nous nous persuadâmes en partie réciproquement et nous finîmes par nous rallier tous deux à l’hypothèse que le sentier suivi au moment de l’abandon du fusil était juste en face de nous.
Quand nous eûmes marché assez longtemps dans la direction choisie par Eva et qui n’était pas celle que nous venions de juger bonne, il nous apparut que nous étions dans l’erreur. Eva me reprocha de l’avoir poussée par ma folle insistance à prendre un sentier qui ne menait nulle part et elle voulut se diriger par un nouveau sentier de son choix. Ce sentier aboutissait à des amas d’énormes rochers que nous n’avions pas rencontrés jusqu’alors.
Et soudain une coloration saphir glissa furtivement, tristement parmi les bois et annonça la venue de la brusque nuit.
Nous étions irrévocablement perdus et l’absence d’arme à feu nous empêchait de signaler à Ali de quel côté nous nous trouvions. Je crois, d’ailleurs, que nous avions franchi une assez grande distance pour que nous ne puissions entendre les coups de feu qu’il pouvait tirer. Nous prêtâmes l’oreille en vain. Seules les voix odieuses de mille animaux, sifflements de haine, jacassements ironiques, glapissements satisfaits, retentirent sous les feuillages.
Alors Eva affecta une gaîté qu’elle n’éprouvait pas au fond d’elle-même. Tout cela n’était pas bien grave. Nous dînerions avec quelques mangues et nous nous contenterions de leur jus pour nous désaltérer.
Ali ne rentrerait sans doute pas sans nous. Son père n’éprouverait pas une grande inquiétude puisqu’il saurait sa fille avec moi et Ali pour la garder. Il penserait que nous avions couché à la lamaserie. Au matin, je grimperais sur un arbre pour voir la direction du soleil et grâce à son sens inné de l’orientation, nous ne manquerions pas de nous retrouver.
En mettant tout au pire, en supposant que nous ne puissions rejoindre Ali dans la matinée, celui-ci reviendrait chez M. Varoga et une battue serait organisée, avec des coups de fusil et des bruits de gong, comme cela avait été fait déjà dans des cas semblables. L’unique danger consistait à passer une nuit dans la forêt, à la merci des bêtes sauvages. Mais j’avais des allumettes. Il suffisait de profiter des dernières lueurs du crépuscule pour trouver un espace découvert. Là, nous ferions un grand feu et nous pourrions nous reposer sans crainte et même causer agréablement avant de dormir.
Tout ce que disait Eva était juste, en somme, mais elle ne tenait pas compte du fauve qui ne craint pas les flammes, de la bête intérieure de l’âme.
LE TEMPLE DE GANÉSA
—Je me reconnais parfaitement, dit Eva, en voyant des débris de colonnes, des pans de murailles écroulés émergeant sous les verdures. Nous sommes revenus sans nous en douter au temple de Kobou-Dalem. Les Rechas doivent être là.
Les Rechas! Il n’y avait pas de Rechas. Eva fut obligée de convenir que nous ne nous trouvions pas en présence du temple de Kobou-Dalem, mais d’un temple entièrement inconnu et de proportions immenses.
Je pensai que nous pourrions y découvrir une salle, ou même une niche de Dieu qui nous servirait d’abri. Mais tout était trop grand et trop ruiné. Nous trouvâmes une sorte de galerie de pierre que nous suivîmes. La lune venait de se lever et nous permettait de ne pas buter contre les racines qui fendaient parfois les dalles, ou de ne pas tomber dans des excavations qui se creusaient subitement à nos pieds.
Eva courait devant et je lui criais sans cesse de prendre garde. Parfois se dressait un Bouddha énorme, un dragon aux formes singulières. Il me semblait que j’étais halluciné. Et, tout d’un coup, nous nous trouvâmes devant un large, un tournant, un prodigieux escalier de pierre, encadré de bas-reliefs. Nous en descendîmes les hautes marches pleins d’émotion et Eva me saisit la main, tellement était impressionnant le lieu central dans lequel nous arrivâmes.
C’était une cour, une grande place circulaire, entourée par la masse de l’édifice et où l’on parvenait par deux escaliers monumentaux dont nous avions descendu le premier. Cette cour était semée de colonnes renversées, de débris de statues. Nous y avançâmes lentement, Eva et moi, épaule contre épaule et ne nous lassant pas de regarder autour de nous, le monument qui devenait plus haut, plus redoutable, plus mystérieusement muet, à mesure que nous nous rapprochions du centre intérieur.
De tous les côtés se dressaient des entassements de corniches, de pyramides, d’animaux sacrés entremêlés de ci de là de l’éventail d’un palmier, du jet des bambous que la nature avait semés au hasard pour se rire du symétrique effort des hommes. Et dans ces architectures accumulées, il y avait d’innombrables reproductions de bêtes géantes: des buffles de granit, des serpents de marbre enroulés, des oiseaux fabuleux aux ailes déployées, en sorte que dans la solitude de cette nuit lunaire notre asile était peuplé par les images terrifiantes des bêtes que nous voulions fuir.
Ce lieu était cependant le plus sûr de ceux que nous pouvions trouver. Je déblayai au pied d’une colonne un espace assez étendu, je coupai des broussailles, j’en fis un tas et je l’allumai.
La flamme nous délivra de nos appréhensions. Elle me permit de distinguer que la base de l’édifice formait une série de niches régulières et que dans chaque niche il y avait un personnage humain assis, un personnage gros et court avec un ventre épais et une tête d’éléphant recouverte d’un bonnet pointu. Des centaines d’hommes de pierre à tête d’éléphant étaient assis dans des centaines de niches et nous considéraient silencieusement.
—C’est Ganésa, le Dieu de la sagesse, me dit Eva. Je ne suis jamais venue dans ce temple qui est abandonné depuis des centaines d’années. J’ai entendu parler de son existence. Nous nous sommes éloignés beaucoup plus que nous ne l’avions supposé, mais je me reconnais très bien maintenant.
Eva ne voulait pas renoncer au privilège de connaître les lieux où elle nous avait égarés.
Elle s’était étendue à quelque distance du feu sur un amas de branches de fougères et de feuilles sèches. Nous avions mangé des mangues cueillies dans la forêt et bu du lait de noix de coco. Nous fûmes envahis par le bien-être du repos physique et l’ivresse de l’immobilité.
Nous commençâmes par jeter de fréquents regards aux deux escaliers dont nous voyions les marches sombres se perdre dans les hauteurs du monument. Je sentais qu’Eva imaginait, comme moi, une lente descente du tigre monstrueux, se représentait ses yeux phosphorescents fixés sur nous. Elle prenait alors une poignée de branches et elle la jetait sur le feu pour que les flammes en montant missent leur incendie flottant sur tout le cirque ténébreux.
Mais, peu à peu, cette obsession s’évanouit et elle fit place à un bizarre attrait, une inexplicable attirance des formes obscures de la pierre, attirance que je sentais matériellement et qui me donna deux ou trois fois l’envie de courir vers les escaliers et de les gravir. Naturellement, je résistai à cette envie.
Eva, au lieu de s’endormir, se dressa à plusieurs reprises sur son séant comme si elle avait entendu un mystérieux appel, non pas un appel venant de loin et qui aurait pu être les cris d’Ali ou de gens partis à notre recherche, mais un appel proche, peut-être celui d’une voix venant du mystère même des antiques pierres.
—N’avez-vous pas entendu? me dit-elle tout bas, dressée et anxieuse.
C’est ce mouvement qu’elle fit deux ou trois fois, ce mouvement inexplicable pour écouter ce qui ne résonnait pas, qui fut la cause de tout ce qui arriva.
Je jure que si elle s’était endormie paisiblement, pleine de confiance, j’aurais veillé sur son sommeil jusqu’à l’aurore. Mais elle se dressa, attentive, tout en me regardant du coin de l’œil avec des paupières demi-fermées. Ses seins tendus apparurent sous sa veste légère. Les épaules et le cou penchés en avant dans le mouvement qu’elle fit pour écouter révélèrent un caractère animal que je voyais pour la première fois. Il y avait dans toute la silhouette de son corps un je ne sais quoi de mouvant, d’inquiétant et de voluptueux.
Plus je me rappelle cette heure et plus je suis persuadé qu’il venait vers nous de la profonde forêt la hantise de la bestialité multiforme dont elle est le repaire ancestral.
Le cri des chacals, l’appel des oiseaux de nuit se répondant les uns aux autres, formaient un langage insensé qui donnait presque l’envie de marcher à quatre pattes, de ramper comme les serpents, de hurler comme les loups, de pousser des cris gutturaux et prolongés comme les hiboux nocturnes.
Le parfait équilibre de mes facultés m’empêchait de me livrer à ces folies. Mais je me surpris à me dandiner de droite et de gauche comme un ours, et Eva, dressée devant moi, eut tout à coup un autre aspect.
Je voyais à la clarté du feu ses narines frémir, ses seins monter et descendre. Sa bouche était plus rouge et me fit l’effet d’un peu de sang que je devais boire. Il me venait d’elle une tiédeur de corps humain plus enivrante que tous les parfums terrestres sortant des innombrables cassolettes des plantes et des fleurs.
Il y avait, dans sa manière de tendre le buste, une envie secrète d’être renversée, une offrande de sa peau bleuâtre. Son visage changea tout d’un coup d’expression, ses yeux perdirent leur lumière, le sang de ses lèvres palpita. L’esprit sembla la quitter en même temps que je le sentais disparaître de ma propre face. Nous ne fûmes plus à cette minute, que deux animaux, se flairant, se repoussant et se désirant.
C’est alors que je m’élançai sur elle. Cette attaque lui rendit-elle la raison ou la lui fit-elle perdre au contraire? Je ne peux le savoir, je ne le saurai jamais. Je devais être hideux. Elle me repoussa avec force. Je voulus la saisir à nouveau, mais je ne pris que sa veste qui se déchira en même temps que sa chemise, dans le mouvement en arrière qu’elle fit. Cela découvrit son épaule et un de ses seins.
Que se passa-t-il alors dans l’âme d’Eva? L’homme qu’elle aimait—car je suis persuadé qu’elle m’aimait, bien que je n’en aie jamais eu aucune preuve—lui parut-il plus redoutable que la forêt avec tous ses dangers? Sa raison avait-elle été altérée par la crainte? Entendait-elle une voix occulte l’appeler? Y avait-il une influence magique dans ce temple abandonné?
Je ne sais. Possédée soudain par une inconcevable légèreté, Eva s’élança à travers la cour, elle gravit un des deux escaliers monumentaux et disparut à mes yeux.
J’étais persuadé qu’elle s’était assise au haut des marches. Déjà, confus de mon action, je l’appelai à plusieurs reprises en lui demandant pardon. Comme je n’obtenais pas de réponse, je gravis l’escalier tout en lui rappelant qu’il était dangereux de s’éloigner du feu et en lui jurant sur la tête de ma mère bien-aimée que je ne recommencerais pas mon indigne tentative.
Ma surprise et ma perplexité furent grandes en ne la trouvant pas. Je criai de toutes mes forces pour la faire revenir. Rien ne me répondit. Alors, affolé, je me mis à courir sur le chemin de ronde qui domine le temple. Je tombai dans des trous, j’escaladai des statues. Je criais toujours.
Cela dura très longtemps. La lune disparut. Ma voix se brisa par l’effort que je faisais et je cessai de pouvoir faire résonner le nom d’Eva. Je la croyais toujours cachée et refusant de me répondre pour me punir. Plusieurs fois je pensai qu’elle était retournée auprès du feu et j’y revins pour repartir aussitôt et reprendre mes recherches.
Enfin, après une éternité d’attente, pendant laquelle je maniais machinalement les cendres du feu mort, j’aperçus, se découpant sur un azur livide, des silhouettes de cocotiers. Brusquement une lueur pourpre inonda le temple et je distinguai autour de moi tous les Ganésa à tête d’éléphant, dans leur immobilité dérisoire, leur indifférence abjecte, leur tristesse sans fin.
Eva n’était pas là. Je ne pouvais pas imaginer ce qu’elle était devenue et sa pensée occupait toute mon âme. Aucun son ne sortait plus de ma gorge épuisée.
Un grand vol d’oiseaux, dont je ne pus reconnaître l’espèce, s’éleva sur ma droite et raya le ciel avec lenteur. J’eus une grande sensation de froid physique et toute la terre m’apparut répugnante comme une étendue de marécages, d’eaux stagnantes peuplées de crocodiles.
Soudain, je me mis à tourner plusieurs fois, de plus en plus rapidement, comme un cheval dans un cirque, entre les murailles du temple, le long des figures muettes qui me tendaient inexorablement leur trompe.
Puis, je gravis un des escaliers, je traversai le chemin de ronde, je dégringolai parmi les murailles croulantes, les morceaux de portiques, les dieux informes, les galeries à demi ensevelies et je m’élançai droit devant moi dans la forêt.
LA DISPARITION D’EVA
Je dus courir très longtemps.
Plus je cherche à revivre par le souvenir cette fin de nuit dans le temple de Ganésa, plus je suis persuadé que l’inquiétude et l’absence de sommeil ne suffisent pas à expliquer cette pensée de démence qui me força à courir, plus je suis persuadé aussi qu’il y eut dans la fuite d’Eva une autre cause que la pudeur offensée ou la crainte d’un homme amoureux se jetant sur elle.
J’avais dû heurter un tronc d’arbre, tomber et m’évanouir. Quand je me réveillai, j’étais étendu sur le sol et je fus frappé tout d’abord par la sensation d’une coiffure pesante qui encerclait mon crâne. Je fis le geste de me découvrir; mais j’étais nu-tête. J’avais seulement sur le front une bosse énorme, presque pareille à une corne. J’étais au milieu d’une clairière, sous une lumière assez vive et je calculai que la journée devait être assez avancée.
Les événements qui s’étaient écoulés depuis la veille me revinrent avec horreur, mais il m’apparurent comme reculés dans un passé lointain.
Il y avait deux perroquets sur une branche qui, de temps en temps, laissaient tomber quelques sons grotesques. Une espèce d’antilope de petite taille montrait son museau frémissant parmi les feuilles. Malgré mes préoccupations, mon instinct de chasseur me fit regretter de ne pas avoir de fusil.
Je fis un grand effort pour atteindre ma montre. Elle était arrêtée.
Je m’aperçus que j’avais pris dans ma poche, en même temps que ma montre, une poignée de fourmis. J’en avais un peu partout, sur mes vêtements, et je les regardai longtemps courir en file le long de mes jambes et de ma poitrine. J’étais ravagé par une sensation de soif et je demeurais là pourtant, sans presque bouger, près des perroquets et de l’antilope au milieu des fourmis, remettant à plus tard le moment de l’action.
Et soudain, le museau disparut et il y eut un glissement rapide parmi les feuilles. En même temps, les perroquets s’envolaient. Je supposai aussitôt que les sens de ces animaux, plus subtils que les miens, avaient eu la perception d’un danger. Lequel? Je pensai tout de suite au tigre.
Ce qui effrayait une antilope et des perroquets devait effrayer aussi un homme épuisé qui avait une corne sur le front. Mais une singulière apathie s’était emparée de moi. Je continuai à demeurer sans mouvement.
Et alors, très loin, à travers les profondeurs de la forêt, très triste, très déchirant, j’entendis un bruit qui grandissait. C’était quelque chose d’analogue à ce que j’avais entendu dans mon enfance, pendant certaines fêtes populaires de Singapour. Il y avait des tam-tam, des gongs et parfois une salve de coups de fusil, puis un long cri qui se prolongeait comme une mélopée aux notes désespérées.
Je compris tout de suite ce que c’était. On était à notre recherche. Des hommes venaient de mon côté avec les armes et les voix qui sont leur privilège béni. Mais certaines tristesses de l’enfance sont si nostalgiques que tout ce qui les rappelle étreint douloureusement le cœur. Le salut me venait avec un chant de foire, une évocation de feu d’artifice et de port pavoisé par mille lanternes. Je me levai sans enthousiasme.
Je retombai aussitôt, m’apercevant que j’avais le pied foulé.
Et alors, une heure interminable s’écoula, peut-être plusieurs heures. Des oiseaux passent au-dessus de ma tête, des bêtes fuient. Le cortège des sauveteurs avance lentement. Ils sont peu éloignés maintenant. Mais je ne peux les appeler, ma voix est toujours brisée et je suis incapable d’émettre un son.
Parfois il y a un silence. La mélopée meurt. On doit recharger les fusils. Peut-être l’heure du retour a-t-elle sonné et ceux qui venaient vers moi changent de direction ou s’en retournent en arrière.
L’attente est tellement longue que je m’y résigne presque.
Qu’ils repartent! Je vais me coucher sous cet arbre et me rendormir.
Et tout d’un coup je m’élance sur un pied, saisi par la frénésie de retrouver mes semblables et je saute d’un arbre à l’autre m’appuyant sur les troncs et faisant l’effort inutile d’articuler des cris d’appel.
Un grand fracas de gongs résonne à mes oreilles et je suis soudain empoigné au milieu du corps par Ali le Macassar. Une vingtaine de Javanais m’entourent et je vois leurs yeux fixés sur la bosse de mon front.
—Eva? dis-je aussitôt. Aucun son ne s’échappe de mes lèvres, mais chacun comprend et a l’air de me poser la même question.
Eva, m’explique-t-on, n’a pas été retrouvée encore, mais peut-être l’autre battue que dirige M. Varoga, de l’autre côté de la forêt, a-t-elle pu la rejoindre et la ramener saine et sauve.
*
Si l’on songe à la prodigieuse agglomération de vie en mouvement que renferme une forêt équatoriale il ne paraît pas étonnant qu’un être humain puisse y disparaître sans laisser aucune trace. L’on est même surpris qu’un être vivant puisse la traverser et en ressortir sans avoir été désagrégé, assimilé, bu par les tentacules, par les mandibules, par les pompes, par les milliers d’organes animaux ou végétaux dont est recouvert ce corps multiforme.
Si l’on tombe et si l’on perd connaissance, il faut un miracle pour se réveiller vivant, miracle qui se produisit pour moi. Je l’attribue à mon magnétisme de dompteur de bête qui dut, dans cette circonstance, écarter les fauves.
Il y a les fourmis, il y a les termites qui, en quelques heures, réduisent un corps à l’état de squelette d’une propreté parfaite. Il y a les chacals qui sont avertis non seulement de la mort d’une créature, ce qui pourrait être expliqué par l’odeur, mais de son état de maladie, même de faiblesse ou de découragement.
Ils ne suivent pas le chasseur qui rentre chez lui tranquillement par un sentier connu, tandis qu’ils viennent de tous les points de la forêt derrière celui qui s’est égaré, comme s’ils avaient été informés par quelque message occulte de son inquiétude.
Il y a les vautours pleins de patience qui guettent l’immobilité définitive. Il y a les panthères et surtout les tigres qui provoquent cette immobilité par la formidable massue de leur patte. Ceux-là jettent, avec légèreté, la proie sur leurs épaules et ils l’emportent, pour la casser et la dépecer à leur aise, dans d’inextricables fourrés, dans des lieux inaccessibles aux pas des hommes où jamais on ne les retrouve.
Il y a les tigres et dans la forêt de Mérapi il y avait surtout le Tigre.
Personne n’en parla pendant les fébriles recherches de ces dix terribles journées, de ces dix nuits qui furent sans sommeil, même pour un tempérament comme le mien qui a reçu le don réparateur de s’endormir avec facilité.
Chacun y pensa sans cesse et formula intérieurement l’horrible hypothèse pour la rejeter aussitôt formulée. Mais je dois dire qu’aucun indice matériel, aucune trace de lutte, aucun fragment de robe déchirée ne put jamais donner corps à cette hypothèse.
Les ouvriers de l’indigoterie, les habitants des villages qui dépendaient de M. Varoga et ceux des villages voisins se relayèrent avec un dévouement parfait.
Le canon ne cessa de retentir. Le résident de Djokjokarta envoya un officier et un détachement de soldats de la garnison hollandaise pour multiplier les battues. Il vint lui-même, le quatrième jour, et je fis, pour la centième fois, le récit de la fatale nuit, omettant naturellement dans ce récit le mouvement d’animalité qui m’avait jeté vers Eva, ma lutte avec elle, sa veste déchirée et son sein découvert.
J’étais dévoré de remords. Mais chacun aime à se persuader de ce qui lui est le plus commode. J’avais fortement enfoncé dans mon cerveau l’idée que je n’étais pour rien dans la fuite insensée d’Eva.
Elle avait écouté à plusieurs reprises des appels venant on ne sait d’où et que je n’avais pas entendus. C’était là la cause mystérieuse du mal.
Je me donnais raison à moi-même en me rappelant les coquetteries d’Eva. Une jeune fille qui s’est montrée délibérément à demi-nue dans un costume de princesse, qui va voir un second de navire dans son hôtel et sort de chez lui par une échelle, qui reçoit un jeune Javanais, la nuit, dans sa propre chambre, ne peut être effrayée par le désir d’un homme amoureux et par un sein dénudé devant lui.
De toutes façons, je l’avais rappelée aussitôt en lui demandant pardon. La cause de sa fuite ne pouvait être la crainte d’être prise auprès du feu, sur les feuilles de fougère, par l’homme qu’elle aimait. Il y avait une cause occulte, un mystère où quelque magie était mêlée et j’attribuais, sans me l’expliquer, l’influence néfaste qui avait agi sur Eva, aux figures animales de pierre, aux hommes à tête d’éléphant du temple de Ganésa.
La douleur de M. Varoga était d’un ordre silencieux. Il avait vieilli brusquement. Il répéta plusieurs fois quand je formulai devant lui mes hypothèses:
—Ma fille était si bizarre!
Puis il haussa les épaules comme s’il venait d’entendre les discours d’un homme borné.
Il passait son temps dans la forêt. Je suppose que le manque d’opium contribuait à lui donner une étonnante fébrilité. Je voyais qu’il se retenait sans cesse de se précipiter dans sa chambre pour aller fumer. Deux ou trois planteurs de ses amis qui connaissaient ses habitudes et qui savaient combien peut être dangereuse la brusque privation d’opium, l’exhortèrent, à plusieurs reprises, devant moi, à monter chez lui. Le tracé d’une carte hydrographique, lui dirent-ils bienveillamment, serait un excellent dérivatif à sa douleur.
Il ne voulut pas. Il répondit qu’il ne s’était que trop occupé de cartes et de canaux et qu’il avait délaissé sa fille. Il voulait dire par là qu’il n’avait que trop fumé.
La perte d’un être cher commence toujours par être une source de remords.
Je vis très peu Djath. Dans son ardeur de recherche, il ne rentrait plus le soir pour dormir. Je supposais qu’il allait me regarder d’une façon haineuse. Il ne me regarda pas. Il passa plusieurs fois à côté de moi sans me voir. Je crois qu’il m’avait effacé du monde. J’eus la sensation de n’être que du néant près de lui et j’en fus irrité. Mais je ne jugeai pas le moment propice pour le châtier. Je fus obligé, à cause de la même raison de convenances, d’ajourner aussi un autre châtiment.
Brisé par les fatigues d’une journée de recherches à travers la forêt et par la souffrance que me faisait encore endurer mon pied foulé, j’étais monté dans ma chambre après le dîner et je m’y étais assis très mélancoliquement près de la fenêtre.
La maison était pleine d’amis de M. Varoga, venus du voisinage, et d’officiers hollandais de Djokjokarta et même de Samarang, qui étaient accourus en apprenant la disparition d’Eva et nous prêtaient l’appui de leur inutile activité. Cela faisait une grande agitation dans la vieille demeure et il y avait même des tentes dressées sous les branches des banians centenaires.
Presque tous les bruits s’étaient éteints. Très loin on entendait, à espaces réguliers, des salves de coups de fusil que tiraient toute la nuit des postes organisés sur les hauteurs. Le canon de l’indigoterie s’était tu pour la première fois, faute de munitions. Il n’y avait pas de lune. Les ténèbres étaient compactes.
Un peu plus loin, une grande lanterne en fer forgé, suspendue à une branche de palmier, faisait un cercle rougeâtre. Je distinguai sous la vérandah la flamme d’un unique cigare. Il y avait avec le fumeur, dont je reconnus la voix et qui était un propriétaire de plantations de café, un autre homme qui ne fumait pas.
Malgré moi, j’entendis quelques-unes de leurs phrases et je pensai que c’était de moi qu’ils s’entretenaient, à propos de la disparition d’Eva. Mais l’ensemble de leur conversation qui ne me parvenait que par les fragments suivants me demeura tout à fait inintelligible.
—Je crois que c’est un homme complètement dépourvu d’intelligence… Une telle profession… La plus délicieuse des jeunes filles… Quelle imprudence de la part de M. Varoga… La responsabilité incombe à celui qui…
Le planteur de café lançait au ciel des bouffées de cigare et il semblait questionner son interlocuteur comme si celui-ci pouvait avoir des lumières spéciales sur le cas tragique d’Eva.
Je me penchai en avant et je vis que celui des deux hommes qui ne fumait pas avait sur la tête un chapeau de paille assez semblable à celui que j’avais perdu quelques jours auparavant, lorsque je m’étais mis à l’affût du tigre. Il parlait maintenant du temple de Ganésa. J’entendis ceci:
—Ganésa ou Paleyar ou Inahika, dieu de l’intelligence, des nombres, de la vérité, de la chasteté, car toutes ces choses se tiennent. Oui, un homme assis, à qui l’immobilité et la méditation ont fait un gros ventre, un homme qui a une tête d’éléphant, telle est l’image de la sagesse. Dans le règne animal dont nous sommes issus, nous puisons les vérités essentielles qui nous permettront de dépasser le règne humain.
C’est là le sens du symbole. La sagesse a une base animale. Fidélité, labeur obstiné, enthousiasme dans l’amour de ce qui est supérieur, que de nobles sentiments nous enseignent les bêtes!
Je retins ces phrases à cause de leur complète absurdité qui m’aurait fait éclater de rire en d’autres circonstances. L’homme au cigare posait des questions et l’autre répondait lentement avec une indifférence lointaine.
—Peut-être! Peut-être! disait-il. Le secret de tout est l’amour. Par l’amour on élève à soi les animaux, par la haine on se transforme à leur image. Dans les antiques reproductions de pierre du temple de Ganésa il peut y avoir une force enfermée par les sculpteurs sorciers d’il y a deux mille ans. Cette force a pu agir selon des lois qui nous sont inconnues.
J’étais tremblant d’émotion. Malheureusement, ce qui suivit fut dit presque à voix basse et il ne me parvint que des bribes de phrases.
—Non, pas Eva, assurément. Mais un dompteur, un homme qui ravit leur liberté aux bêtes, qui les tourmente, qui les fait souffrir. Il y a certaines natures basses qui agissent sur les êtres plus délicats de leur entourage. Ces natures puissantes sont protégées par leur propre bassesse. Elles ne souffrent pas du mal qu’elles dégagent et qui leur fait une cuirasse. Elles abaissent les autres sans même le savoir.
Je tombai presque de la fenêtre pour voir le visage de celui qui parlait, qui m’accusait sans preuves d’avoir causé la mort d’Eva par la bassesse de ma nature. Je sentais que, malgré son caractère peu raisonnable, cette accusation avait une part de vérité et cela augmentait ma fureur.
Les deux hommes s’étaient levés et je reconnus l’homme au chapeau de paille. Il faisait le geste de refuser un cigare que l’autre lui offrait en partant.
—Non, jamais de cigare, dit-il.
Je faillis intervenir et crier que c’était là une misérable hypocrisie, une fausse affectation de sobriété.
L’homme qui semblait avoir des connaissances si étendues sur le temple de Ganésa ne fumait pas le cigare, mais il fumait l’opium, c’était un misérable dévoyé, un coureur de fumeries, un habitué de bouges, c’était celui qui avait caressé si tendrement un lézard à Singapour, dans la rue du Chameau, après la porte du Tigre. Voilà ce que je faillis crier dans le silence de la nuit.
Et je faillis crier autre chose encore.
Ce soi-disant lama voyageur portait sur la tête mon chapeau en paille de Manille, qu’il avait trouvé, Dieu sait où! mon chapeau que je reconnus fort bien quand il passa sous la lanterne qui se balançait un peu plus loin, à une branche de palmier.
Cet homme m’accusait d’avoir une nature basse et il portait mon chapeau sur la tête!
Je me fis à moi-même le serment de le retrouver quelque jour.