Le mystère du tigre
Le Cobra et le Crapaud
Toujours j’ai passionnément aimé faire souffrir les bêtes. Petit, j’arrachais les ailes des mouches et je les faisais défiler sur le sable de la vérandah où je jouais. A dix ans, je m’étais fabriqué un arc avec des flèches aiguës en bois de sandal dont je criblais les bœufs et les chiens qui s’enfuyaient à ma vue, comme à la vue d’un monstre redoutable.
En ce temps-là, l’île de Singapour n’était pas encore entièrement défrichée comme aujourd’hui, et la forêt y luttait avec les cottages hâtivement construits, les carrés de terre labourée. C’était sur les confins des plantations qu’avec quelques gamins de mon âge j’allais assouvir ma soif de mort animale. Très vite j’avais été habile à tirer de l’arc. Mais c’est quand mon père me fit cadeau d’un fusil Devisme que commencèrent mes véritables exploits.
Je venais d’obtenir un prix d’instruction religieuse et le pasteur qui venait parfois dîner chez nous avait déclaré que si j’étais ignare en toutes choses, j’avais la connaissance innée de Dieu, ce qui est l’essentiel. Car j’eus, dès mon jeune âge, un mépris profond pour les livres et ceux qui les lisent, mépris que j’ai gardé en avançant dans la vie.
L’expérience m’a enseigné qu’il n’y a d’hommes intelligents et utiles que ceux qui sont rebelles à l’instruction et tournent toutes leurs facultés vers l’action.
Je me flatte d’avoir jeté aux ordures, à part une Bible que je n’ai d’ailleurs jamais ouverte, les quelques ouvrages anglais et portugais qui traînaient dans notre maison. Ne jamais rien lire! Quelle force puissante pour le caractère! J’empêchais mes employés d’aller chercher «le Courrier de Malacca» quand il arrivait le dimanche, et pour ma part, je me faisais raconter, oralement, les événements historiques, notamment, la révolte des Cipayes de 1857, pour ne pas risquer d’être influencé moi-même par la stupidité de ceux qui écrivent.
Le fusil Devisme fit merveille. Je tirais les oiseaux au vol et je cassais à cent pas la tête des serpents. Je reçus les enseignements des meilleurs chasseurs de Singapour qui ne connaissaient rien à la chasse, je m’en aperçus plus tard—et à quinze ans je me mettais à l’affût avec eux pour ma première chasse au tigre.
Je peux dire que je suis un des hommes les plus courageux de tous ceux qu’il m’a été donné de connaître. On reconnaît un homme courageux à la capacité qu’il a d’avouer les peurs qu’il a éprouvées. J’ai eu peur, certes, mais je l’ai dit, je l’ai dit hautement, sinon aux autres, ce qui m’aurait nui, du moins à moi-même, ce qui est l’important. Par cette connaissance de ma propre peur, je suis devenu courageux et j’ai accompli les exploits qui m’ont rendu célèbre de Bornéo jusqu’aux côtes de Coromandel et même plus loin.
C’était le moment où les tigres commençaient à diminuer dans l’île de Singapour. Le Résident organisait perpétuellement des chasses et comme il était l’ami de mon père, j’y étais convié et j’en devins même l’acteur principal. Je me souviens que lorsque le navire de guerre français l’_Amazone_ fit escale dans le port, il fut convenu, durant un dîner, que chaque officier tirerait son tigre et que ce serait moi, malgré ma jeunesse, qui réglerais toutes ces chasses.
Tout cela n’a aucune importance et je ne le dis que pour mémoire et afin de faire connaître mon extraordinaire précocité de tueur d’animaux sauvages. Je me hâte d’ajouter que les officiers français quittèrent Singapour sans avoir pu tirer un coup de fusil et que ce ne fut qu’un an plus tard qu’il me fut donné de tuer mon premier tigre. Car ces créatures ont un si prodigieux pouvoir de se dissimuler, que même dans les lieux où elles abondent, comme Malacca et Java, on peut les chasser très longtemps, sans jamais les rencontrer, quitte à se trouver, un soir, face à face avec elles, au moment où l’on s’y attend le moins. Mais je dirai, ailleurs, les mœurs de ces êtres mystérieux et féroces et quel enseignement je tirai de cette connaissance.
Les premiers tigres que je vis étaient empaillés, dans les magasins de mon père. Il y en avait de toutes tailles et de toutes provenances. Il y avait les tigres noirs de l’Himalaya que l’on appelle noirs, bien qu’ils soient plus jaunes que les autres, parce qu’ils sont censés être les incarnations d’une sorte de déesse hindoue qui, elle, est noire et que l’on appelle, je crois, Kali.
Il y avait ceux du Bengale qui ont sur la queue quinze anneaux noirs, exactement, sur fond blanchâtre, et ceux de la Mongolie qui ont douze anneaux noirs exactement, sur fond jaunâtre.
Il y avait ceux du Siam qui ont la gueule allongée, ceux de Malacca qui sont gigantesques et ceux qui viennent de Zanzibar et qui sont ridiculement petits parce que ce ne sont pas des tigres, mais de simples panthères déguisées en tigres.
Il y avait aussi toutes sortes d’animaux sauvages, des crocodiles, des serpents, des lions de Perse, des hyènes, parfois un fourmilier, et toutes les variétés d’oiseaux de proie de l’Asie. Ils occupaient une immense galerie vitrée adossée à notre habitation et qui donnait sur les jardins.
Je regardais souvent leurs silhouettes quand je jouais et je me souviens qu’une force intérieure m’obligeait à me glisser dans la galerie pour arracher une plume de ci de là, piquer un mufle avec un bâton pointu, tirer une oreille, injurier l’ennemi impuissant.
Le propriétaire d’une ménagerie qui devait de l’argent à mon père, mourut insolvable, et celui-ci hérita de ses animaux et de son matériel.
Pendant que dura la procédure, il dépensa pour la nourriture des fauves et d’un jeune éléphant savant beaucoup plus d’argent que la valeur de sa créance. Le désir de retrouver les sommes avancées lui donna l’idée d’adjoindre à son commerce de peaux et de bêtes empaillées un commerce de bêtes vivantes. Le commencement de sa grande fortune date de là. Il fit installer dans ses immenses jardins qui s’étendaient en bordure du quartier chinois une série de cages devant lesquelles, deux fois par an, quand arrivaient les bateaux de Macao et de Shanghaï, défilaient les grands marchands chinois fournisseurs des ménageries de la Chine. Car ce peuple qui semble au premier abord purement commerçant et borné dans ses conceptions a une curiosité extraordinaire pour toutes les espèces animales et je crois que les collections zoologiques les plus curieuses de l’univers se trouvent chez certains riches Mandarins de Canton et de Pékin. Je note en passant que les plus grands succès que j’ai obtenus dans mes exhibitions d’animaux sauvages furent dans ces dernières villes et cela a contribué grandement à me prouver l’intelligence des Chinois que j’avais d’abord méconnus.
Il fallut bientôt transformer complètement les jardins. Outre les cages, il y eut des volières, des cahutes, des gourbis, des fosses, des hangars, des étables, des écuries, des habitations sur pilotis dans un étang artificiel, des bassins entourés de treillis pour les sauriens. On construisit une sorte de ville, avec ses rues et ses remparts, ses perchoirs et ses colombiers où les habitations étaient aménagées selon le caractère et les mœurs des différents habitants, mammifères, pachydermes, solipèdes, plantigrades, bimanes, ruminants, herbivores et carnassiers.
C’est peu après ces transformations que se placent les événements terribles qui contribuèrent à augmenter ma haine pour ces bêtes dont la vie et la mort m’enrichissaient.
Ma mère était une sainte. Toutes les mères sont des saintes en principe, mais je crois que ma mère l’était plus que les autres. Elle était Portugaise aussi et s’était fait enlever très jeune par un capitaine au long cours. Ce capitaine, un certain Pinto qui lui donnait les marques du plus vif amour l’installa à Singapour dans une ravissante villa du quartier anglais et s’en alla faire certaines livraisons de cargaisons à Batavia et à Madras. Il ne revint jamais et jamais ma mère n’en entendit parler. Au bout d’une année, désespérée et sans argent, elle se demandait ce qu’elle allait devenir, quand elle rencontra mon père et l’épousa. Elle connut avec lui un bonheur parfait, mais elle ne put jamais se défendre d’une admiration naïve pour ce Pinto si mystérieusement disparu. Elle me raconta souvent des histoires pleines de fantaisie qu’elle tenait de lui et à son insu elle me communiqua son admiration.
Quand je fus plus grand et que je fus en état de comprendre les choses, mon admiration se changea en colère pour le séducteur qui avait osé prendre une jeune fille à Lisbonne et la déposer à Singapour, sans plus se soucier d’elle. J’aurais voulu le rencontrer et lui dire son fait. Mais ma mère, dans la pureté de son âme angélique, ne lui conservait aucune rancune.
La sainteté de ma mère s’exprimait physiquement par une facilité extrême à rougir. Elle avait conservé un teint de peau extrêmement clair qui se colorait en rose si on lui adressait la parole un peu brusquement.
Cette facilité à rougir ne contribua pas peu à augmenter le grand amour filial que je portais à ma mère. J’ai toujours considéré cette particularité sanguine comme le signe extérieur d’une noble élévation de sentiments, ce qui distingue l’élite vraie. Ce signe est, du reste, bien gênant pour celui qui le porte. Je l’ai reçu de ma mère, et malgré la trempe puissante de mon âme, malgré les soleils asiatiques qui ont brûlé ma peau, il suffit souvent d’une parole inattendue pour faire monter le sang à mon visage.
Ma mère, dans sa sainteté, souffrait de ne pas assez participer aux charges du métier de son mari. Elle voulut jouer un rôle dans l’éducation des animaux, et c’est ce qui la perdit, car on est perdu par sa vertu avec autant de sûreté que par sa folie.
Un Malais nous ayant apporté un crapaud de dimensions inusitées, qui venait de l’île Komodo, celle où l’on trouve toutes les espèces monstrueuses, ma mère, dans sa bonté, se mit en tête de l’apprivoiser.
Comme l’on fait d’ordinaire, elle commença par l’affamer et elle l’enferma dans un vase étroit et long. J’avais toujours entendu parler d’une sorte de projection haineuse qui part des yeux des crapauds dans certains cas, mais je n’y avais pas cru. Ma mère en fut la victime. Elle alla voir, au bout de trois jours, ce que devenait le crapaud au fond de son vase étroit. Ni mon père, ni moi, n’étions là. C’est une jeune servante malaise qui raconta ce qui était arrivé.
A peine ma mère s’était-elle penchée sur le vase que son visage si pur refléta une expression d’horreur indicible. Tout son corps se mit à trembler. Elle regardait fixement le crapaud comme si elle ne pouvait détacher ses yeux de lui. La jeune Malaise accourut et fut obligée de la tirer de toutes ses forces par derrière pour l’arracher à sa contemplation. Elle mourut quelques minutes après sans avoir pu prononcer une parole.
Il est à noter que des singes gibbons, qui remplissaient une cage voisine, se mirent à jacasser de façon effroyable et à regarder avidement dans l’espace comme s’il y avait un spectacle invisible.
Il est à noter aussi que le crapaud mourut en même temps que ma mère.
Notre désespoir fut immense. Ni mon père, ni moi, nous ne crûmes d’abord que le crapaud pouvait être pour quelque chose dans cette mort inexplicable. Mais M. Muhcin, vieux marchand bouddhiste, d’une honnêteté légendaire à Singapour, et d’une sagesse reconnue, qui fréquentait notre maison, nous affirma que les crapauds, quand ils ont atteint un point de fureur extrême peuvent transmettre la mort par le regard, surtout quand il s’agit d’une créature délicate et sans défense comme ma mère.
Pas tous les crapauds, ajouta-t-il. Car il y a des hiérarchies chez les animaux comme chez les hommes. Il y a ceux qui commandent, ceux qui obéissent, ceux qui ont pénétré certains secrets de la nature et ceux qui les ignorent.
Et il se lança dans une théorie que je trouvai absurde à ce moment-là et qui concluait presque à glorifier le crapaud meurtrier. Je restai seulement convaincu qu’il y a dans la nature des choses occultes qui dépassent le cerveau de l’homme et auxquelles il vaut mieux ne pas penser.
Ma mère était catholique et mon père était protestant en sorte que nous recevions également le pasteur, les jésuites français de la mission de Bukit-Timah et aussi des Bouddhistes pieux qui sont l’élite de la société malaise.
On ignore, en général, la situation qu’on occupe réellement dans le monde. L’enterrement de ma mère me révéla la mienne et la pureté de ma douleur fut altérée par une satisfaction d’amour-propre immense.
Tout Singapour assista en masse à cet enterrement. Le Résident général se tenait à nos côtés avec la plupart des officiers. J’éclatai en sanglots quand je vis défiler le capitaine Mac-Nair, le directeur de la colonie pénitentiaire, suivi d’une délégation de forçats Malabariens et Lascars en uniformes neufs.
Ainsi le mal s’accompagne de bien et je me rappelle qu’en revenant du cimetière européen, derrière la pointe de la Batterie, je m’attendrissais sur mon importance et celle de ma propre famille.
Les facultés de mon père baissèrent avec une extrême rapidité. Il se mit à lire et ce fut l’origine de sa décadence. On est perdu par sa folie aussi sûrement que par sa vertu. Non content de voir le pasteur, il se mit à fréquenter assidûment les jésuites et certains prêtres catholiques. Je crois même qu’il eut des entretiens, au sujet de je ne sais quelles théories religieuses, avec des Mahométans et des Parsis.
Nous eûmes des froissements. Ce fut le moment où je pris connaissance de ma puissance de dompteur, où je commençai à faire ramper les fauves avec la fixité de mon regard et le sifflement de ma cravache. Il s’y mêlait une pensée de vengeance. Le fils de celle qui avait succombé à l’influence maligne d’un crapaud vaincrait par sa volonté les animaux les plus redoutables de la création. Cette pensée de vengeance ne fit que s’accroître quand mourut mon père.
Il lisait trop. Troublé par ses lectures, moralement débilité par elles, il se laissa mordre par un cobra. La fatalité voulut que l’on ne pût trouver ni la plante guaco, ni la graisse de Naja qui sont les antidotes du venin des cobras. En quelques heures, mon père, qui était un Hollandais pur sang, avait pris un teint jaune plombé qui le rendait pareil à un Malais de vieille race. Rien ne peut être plus douloureux pour un fils que de voir son père changer brusquement d’origine à l’heure de la mort.
Le faste de l’enterrement ne m’apporta aucune consolation. Je savais qui j’étais.
Mon caractère changea. Je jetai à la porte quand ils se présentèrent: le pasteur, à cause de ses citations de livres, les jésuites, à cause de leur politesse exagérée, les bouddhistes, à cause de leur respect de la vie des bêtes. Je résolus de vivre avec des hommes. Il y a peu d’hommes. C’est à ce moment qu’Ali le Macassar entra chez moi, comme employé et devint mon compagnon. Je ne quittai plus ma cravache. Même la nuit, elle était à portée de ma main.
Mais tout ce que je viens de dire de la mort de mes parents n’est rien. Le duel n’était pas engagé. Le vrai mystère ne m’enveloppait pas encore. Ce n’est qu’un an plus tard que je devais rencontrer le Tigre. Je ne parle pas de ceux dont ma ménagerie était pleine, mais de l’unique, du mien, de celui qui était, par rapport à ses pareils, ce que j’étais moi-même aux hommes, un maître.
LA JEUNE FILLE A L’ÉCHELLE
Je n’ai jamais été l’amant d’Eva. Je n’ai jamais eu la seule femme que j’ai vraiment aimée. Pourquoi se refusa-t-elle à moi avec cette obstination insensée, c’est ce que je ne suis jamais arrivé à comprendre. Était-ce par respect du sacrement du mariage qui devait nous réunir? Je ne le crois pas. Était-ce par vertu naturelle? Peut-être tout ce qu’il me fut donné d’apprendre par la suite sur ses caprices insensés ne fut qu’une suite de calomnies inventées pour ternir une vie immaculée. Était-ce par amour pour moi? C’est bien possible et il faut toujours croire l’hypothèse la plus favorable.
Peu de temps après la soirée que j’avais passée avec mon cousin de Goa dans la fumerie d’opium de Singapour, je partis pour Batavia. Ali le Macassar m’accompagnait. Nous allions prendre livraison d’un couple de panthères et faire achat d’une collection de ces poissons aveugles qui vivent dans les lacs souterrains de Java et que les éruptions volcaniques font, dans certains cas très rares, apparaître à la lumière.
J’estime qu’il est toujours sage de ne pas faire étalage de richesses et une de mes plus grandes joies, quand je quitte Singapour, est de ne plus sentir autour de moi cette atmosphère de curiosité que donne la célébrité.
Au lieu de descendre dans le quartier européen, à l’hôtel des Indes où la table d’hôte réunit le soir les hauts fonctionnaires hollandais et les étrangers de marque, je suivis Ali le Macassar, au sortir du bateau, après les formalités de la douane, dans le vieux Batavia et je pris une chambre non loin du port, dans une pension d’assez minable aspect. Je prétends qu’un homme peut être bien en n’importe quel endroit du monde s’il transporte avec lui une couverture propre et une moustiquaire sans trou, avec sa cravache, bien entendu, pour le défendre.
Ma chambre était à un premier étage assez élevé qui donnait sur une cour d’où montait une haleine fétide provenant d’un amoncellement de détritus décomposés par l’extrême chaleur. Un coolie malais venait à peine de déposer ma valise dans la chambre, quand, incommodé par le caractère immonde de l’odeur, je m’approchai de la fenêtre pour la fermer.
A cet instant, un parfum délicat, subtil, féminin, une émanation de chevelure et de soie embaumée s’éleva jusqu’à moi, remplaçant l’odeur immonde. Surpris, j’ouvris la fenêtre et je me penchai.
Il y avait une échelle contre le mur et d’une fenêtre voisine une jeune fille venait de sortir et descendait légèrement les degrés. C’était une Européenne qui semblait vêtue avec élégance. Je remarquai le châle chinois aux broderies éclatantes qui s’enroulait autour de son corps en le dessinant, une torsade de cheveux noirs noués négligemment, et une main d’une petitesse extrême qui tenait le barreau de l’échelle.
Au bruit que je fis, elle leva la tête. J’aperçus un visage d’une perfection extraordinaire, un visage un peu enfantin et ingénu avec d’immenses yeux de flamme à la fois purs et terribles. Il y eut sur ce visage une expression de surprise, d’allégresse aussi, je crois, puis une gaîté y parut. J’entendis un éclat de rire, lancé comme un bouquet de fleurs de cristal dans la répugnante cour et la jeune fille disparut.
Je refermai la fenêtre et je méditai sur l’extraordinaire présence d’une jeune fille de cette qualité dans le bouge pour Chinois moyens et maîtres d’équipage en congé où je me trouvais. Pourquoi cette jeune fille descendait-elle par une échelle au lieu de prendre l’escalier? Fuyait-elle un danger malgré son allure paisible? Me connaissait-elle?
La beauté de ses traits m’avait causé une profonde impression. Les yeux fixés sur la fenêtre, je demeurai immobile assez longtemps. Tout d’un coup je perçus le bruit de ma porte qu’on ouvrait. Je crus que c’était Ali le Macassar et je ne bougeai pas. J’eus une sensation de froid dans le cou à côté de l’oreille.
Je pensai tout de suite à la chute d’un de ces odieux lézards de maison tombé du plafond sur mon épaule. Je fis un mouvement et je vis qu’il y avait, non un lézard, mais le canon d’un revolver qui m’effleurait. Un homme inconnu était entré et tenait ce revolver à la hauteur de ma tête.
Cet homme n’était pas jeune. Il portait une barbe et je vis au tremblement de sa main et à ses yeux exorbités qu’il était complètement hors de lui.
La possibilité d’être frappé tout à coup par la mort m’a toujours donné dans le danger la singulière sensation du vide absolu, de la suppression de toute matière autour de moi.
—Je viens chercher Eva, me cria l’homme du fond d’un espace illimité.
Et comme il agitait son revolver, je remarquai qu’il était maigre et extrêmement velu.
—Eva! appela-t-il encore.
Brusquement il se baissa et regarda sous le lit.
—Je ne sais pas de qui vous voulez parler, dis-je en regrettant de ne pas avoir profité de cette seconde d’inattention pour bondir sur lui et le désarmer.
—Vous avez rougi, reprit-il, vous savez où elle est, mais je la retrouverai.
Effectivement j’avais rougi, ayant reçu de ma mère ce signe d’une sensibilité supérieure.
J’allais protester contre le caractère insensé de ses questions et de ses menaces, lorsque les murs se rapprochèrent brusquement autour de moi, la matière avec ses qualités compactes m’environna de nouveau. Le danger venait de disparaître en même temps que le revolver et que l’homme.
J’entendis le bruit d’une clef qu’on tournait. Alors mon indignation éclata. Je me précipitai sur la porte et la secouai en vain. L’inconnu m’avait enfermé et venait d’emporter la clef.
Je rouvris la fenêtre et d’une voix retentissante j’appelai Ali le Macassar qui devait occuper une chambre à quelque distance de la mienne. Il y était heureusement encore. Sa silhouette taciturne s’encadra dans la tristesse du mur et cette vue me calma.
Ali était une épaisse brute aux actions mesurées et à la compréhension difficile. Il avait une grande admiration pour moi et son dévouement m’était assuré. Il agissait avec lenteur et supportait sans peine les injures qui lui étaient adressées personnellement. Mais il ne fallait pas que moi, son maître, je fusse mis en cause en sa présence, car il tombait alors dans des colères insensées et accomplissait des actions d’une violence inouïe. Cette perte de la raison dans la colère est du reste une curieuse particularité de presque tous les habitants de l’île de Macassar.
Je me représentai en une seconde le drame qui pouvait se dérouler dans l’hôtel si Ali furieux se mettait en tête de venger son maître prisonnier. Je me mis à rire en le voyant et comme s’il s’agissait d’une plaisanterie, je le priai de descendre et d’appliquer l’échelle contre ma fenêtre en lui disant que c’était par ce moyen que je voulais sortir. Il ne trouva là rien de saugrenu et il disparut.
Mais il y eut, au même instant, un cri terrible dans la cour. Je vis l’homme maigre apparaître, saisir l’échelle et la briser d’un seul coup sous son pied avec une vigueur qui faillit me faire crier bravo! Ali devait descendre l’escalier pendant ce temps et les deux hommes allaient, à coup sûr, en venir aux mains sans qu’il me fût possible de faire quoi que ce soit.
Je songeai sérieusement à sauter au risque de me briser un membre. Ma porte se rouvrit avec fracas et l’insensé se précipita à nouveau dans ma chambre. Il avait toujours son revolver à la main, mais comme il ne le braquait pas sur moi et que la situation était moins dangereuse, je cherchai l’occasion de le saisir à bras-le-corps. Derrière lui, surgit Ali qui, ayant vu l’échelle brisée, venait demander mes ordres.
Je compris que la sagesse était dans l’observance d’un calme parfait et que tout, même une humiliation, valait mieux que la perte de raison d’Ali.
—Laisse-nous, dis-je avec douceur. Monsieur est venu me faire une visite et j’ai à causer avec lui.
Ali referma la porte. Il y eut le bruit métallique du revolver sur le plancher. L’homme s’était laissé tomber sur un siège et il pleurait abondamment. Les larmes coulaient dans sa barbe qui, je le remarquai alors, devait être grisonnante mais avait été teinte en un noir trop vif.
—Elle s’est enfuie par l’échelle, balbutia-t-il. Je vous demande pardon, monsieur. Mais je vous en supplie, laissez-la moi. Je ne peux pas vivre sans elle.
—J’ai vu, en effet, une jeune fille, répondis-je, descendre tout à l’heure d’une manière inusitée. Mais je vous donne ma parole d’honneur que je ne la connais pas et que je ne suis pour rien dans son départ.
Ce qu’il y a de plus émouvant dans les larmes c’est que celui qui les répand a subitement envie de se moucher et que cela lui fait faire une grimace pitoyable. L’homme que j’avais devant moi était un malheureux qui ne m’inspirait que du mépris.
Je le mis à son aise en lui renouvelant l’assurance que la créature que j’avais aperçue sur l’échelle m’était parfaitement inconnue.
—Et c’est bien dommage! pensai-je en faisant hypocritement un geste qui signifiait que je n’attachais aucune importance aux femmes, en général.
Alors il me raconta qu’il s’agissait d’une noble jeune fille hollandaise qu’il avait séduite. Naturellement, la discrétion la plus élémentaire l’empêchait de me dire son nom.
Cette jeune fille s’était rendue à Singapour pour les affaires de son père. Quand elle était revenue, elle était changée à son égard. Elle parlait sans cesse de Rafaël, dompteur et propriétaire d’un grand magasin d’animaux, qu’elle avait vu là-bas.
—Les femmes, ajouta-t-il, en me fixant de ses yeux gris, comme pour me faire avouer la vérité, travestissent souvent les choses pour vous rendre jaloux. Vous avez passé une nuit près d’elle, dans une réunion… peut-être une fumerie d’opium…
Je riais intérieurement de l’audace de ce malheureux homme qui voulait lutter par le regard avec moi. Lutter avec l’œil du dompteur!
Mais alors, au fond de ma mémoire, surgit brusquement un souvenir. Une fumerie d’opium!
Je revis la bosse du chameau et la porte du Tigre que j’avais passée un soir en compagnie de mon cousin de Goa.
A travers les formes couchées auprès des petites lampes, j’avais distingué confusément un visage de femme. La jeune fille à l’échelle avait franchi avant moi la vieille porte en bois sculpté, et elle m’avait vu dans ce lieu vil, parmi les nuages de la fumée détestable. Elle était là, dans quelle compagnie et pourquoi?
Je l’ignorais. Et à partir de ce moment, la créature qui s’appelait Eva, la délicieuse jeune fille au châle chinois, fut indissolublement liée dans mon esprit à une idée de tigre, de tigre sculpté dans une porte. Mais ceci n’était qu’un commencement, car elle devait être liée à tout jamais à une idée de tigre vivant, de tigre javanais et de quel tigre!
J’allais rougir. J’allais me trahir. Je me détournai et j’affirmai avec force qu’il y avait quelque méprise ou peut-être une de ces inventions habituelles aux femmes pour éveiller la jalousie, hypothèse que mon interlocuteur venait du reste de formuler lui-même.
Il me crut, il se leva et passa à plusieurs reprises sa main dans sa barbe qui était mouillée. Il me renouvela ses excuses. C’était la vue de l’échelle qui avait éclairé son esprit.
En constatant la disparition d’Eva, qu’il avait, une heure avant, laissée dans sa chambre, il était descendu précipitamment pour questionner l’hôtelier. Celui-ci ne put le renseigner, mais lui apprit, en s’en glorifiant, l’arrivée de Rafaël, le fameux dompteur de Singapour. L’hôtelier avait dit Rafaël tout court, car on nomme volontiers les hommes célèbres par leur petit nom seulement. Il pensa que cette arrivée, qui coïncidait avec le brusque départ de la jeune fille, ne pouvait être fortuite. Il se dit que j’étais venu la lui prendre et il m’assura qu’il était décidé à nous donner la mort à tous deux et à se tuer après.
Je me contentai de sourire. La pitié triomphait en moi.
Ce pauvre homme maigre, qui était d’origine italienne et qui s’appelait Giovanni, me fit un résumé naïf de sa vie qui n’avait pour moi aucun intérêt. Il était second de navire et ce titre lui paraissait très important. C’était son amour qui le retenait à Batavia et qui lui avait fait refuser plusieurs offres brillantes d’armateurs.
Il ajouta que les femmes avaient toujours joué le rôle principal dans sa vie et alors il se mit à se caresser la moustache et à la relever d’une façon complètement ridicule.
Il avait l’air fort pauvre. L’hôtel où il était descendu en était la preuve et cette preuve se complétait par l’aspect de ses souliers qui avaient l’air très anciens. J’eus envie de lui offrir de l’argent, mais je n’osai, craignant de le blesser. Il fut convenu que je l’aiderais dans la recherche d’Eva et nous nous quittâmes bons amis.
Je n’aspirais qu’à ne plus en entendre parler et à m’occuper des poissons aveugles, habitants des lacs souterrains de Java. Mais ma destinée était écrite à côté de celle d’Eva et par conséquent de la sienne.
Cet Italien, second de navire, n’était qu’un misérable calomniateur, un inventeur de mensonges étranges. Il vint me l’avouer lui-même quelques jours après, au moment où je déployais la moustiquaire pour faire la sieste du milieu de la journée.
Il avait calomnié la charmante Eva et il en avait du remords. Elle n’avait jamais été sa maîtresse, il me le jurait sur l’honneur. Cette jeune fille était absolument pure. Elle n’était venue le voir que pour une affaire, car elle s’occupait des affaires de son père, et si elle était sortie de sa chambre au moyen d’une échelle, c’était par fantaisie et par goût naturel du sport. Lui, poussé par une inqualifiable vanité, avait voulu faire croire à une liaison avec elle. Il m’en demandait pardon humblement.
Durant qu’il parlait, il ne se montrait nullement humble. Il avait, au contraire, l’air arrogant et satisfait. Sa voix avait une intonation volontairement monotone, comme quelqu’un qui récite une leçon et veut donner la sensation qu’il récite une leçon.
Il frisait sa moustache d’une manière tout à fait insupportable et l’extrême chaleur faisait couler sur son visage des gouttes de sueur qui mouillaient sa barbe aussi ridiculement que ses larmes, quelques jours auparavant. Je remarquai que cette barbe avait été teinte récemment en un noir éclatant.
—D’ailleurs, j’ai revu Eva, conclut-il en baissant les yeux.
Il ne vit pas le coup d’œil que je jetai sur ma cravache.
—Je vous ai dit ce que je devais vous dire, ajouta-t-il, sur le seuil de la porte.
—Cela me paraît tout à fait vraisemblable, répondis-je avec mauvaise humeur.
Et c’était vrai. J’étais sûr que la merveilleuse Eva n’avait pas appartenu à ce minable individu velu et déjà vieillissant.
En ce temps-là, je pouvais encore avoir une certitude en cette matière, ignorant que les femmes n’ont ni goût, ni dégoût, mais sont les servantes de l’occasion qui passe et les esclaves de ceux qui insistent.
Pourtant je ne m’endormis pas à l’heure brûlante de la sieste. Séparé du monde par le tissu de rêve de la moustiquaire, je voyais les poissons aveugles avec leurs nageoires difformes et leurs phosphorescences diaprées, disparaître dans des ténèbres d’indifférence. Ni l’âge, ni la rayure, ni le prix des panthères ne comptaient pour moi. La ville de Batavia avec ses formidables avenues et ses jardins équatoriaux, celle de Singapour avec ses villas sur pilotis et son triple port, la Malaisie avec ses îles sauvages, ses volcans et ses forêts vierges, toute la terre que l’on dit ronde et qui a l’air si plate, tournait autour d’un visage de jeune fille qui riait au pied d’une échelle.
Mais ce devait être là ma dernière rêverie paisible. Je l’affirme, c’était encore un homme ordinaire qui faisait la sieste dans cette pauvre chambre d’hôtel, un homme qui n’avait encore en lui que des passions moyennes. Mais celui qui devait être brûlé par une inconcevable haine de l’espèce animale, l’homme du Tigre, ne devait naître qu’un peu plus tard.
L’ÉTRANGE INDIGOTERIE
J’ai toujours plu aux femmes. Mademoiselle Whampoa, la fille du plus riche négociant chinois de Singapour, m’avait, en quelque sorte, fait demander en mariage par son père.
Les Whampoa sont une grande famille de Chine, car il y a dans ce pays des aristocraties d’une ancienneté formidable, dont nous n’avons, nous, Européens, aucune idée. J’avais répondu de façon évasive, parce que si la jeune fille était jolie, bien qu’un peu petite, elle passait pour cultivée et je crois même qu’elle était poète ou quelque chose d’approchant, ce qui la rendait tout à fait impossible pour moi.
Une jeune veuve anglaise, que des spéculations de terrains avaient enrichie, recevait parfois mes visites et les attendait avec impatience. On disait qu’elle avait eu quelques aventures. Mais je n’attache pas d’importance à ces vétilles et je prétends qu’un homme qui est un homme dans le sens élevé du mot ne doit pas s’occuper si la femme qu’il aime a, de-ci, de-là, quelques écarts de conduite. L’essentiel est de les ignorer et de faire claquer sa cravache si quelque sot essaie d’éveiller votre jalousie par des racontars calomnieux.
Je fus passionnément aimé par une rouquine javanaise d’une maison de danse du quartier neuf de Singapour. Je crois bien qu’elle se serait tuée pour moi si je ne m’étais pas très habilement entendu avec sa mère pour la doter et lui faire épouser un pauvre diable qui l’emmena dans l’île Madura.
Je ne fus donc pas surpris de l’impression favorable que j’avais produite sur Eva et je prolongeai mon séjour à Batavia dans l’espoir de la rencontrer. Mais au bout de quelques semaines, n’en ayant aucune nouvelle, j’allais me rembarquer pour Singapour avec mes poissons aveugles et mes panthères.
Je venais de donner mes ordres à Ali pour le transport des animaux quand, au moment où j’allais sortir de mon modeste hôtel, je me trouvai en présence d’un jeune Javanais, vêtu avec une extrême recherche, qui m’interpella par mon nom.
Ce jeune homme me fut aussitôt antipathique par sa politesse glaciale, ses mains trop soignées, son allure efféminée.
Il portait un sarong de soie et son kolambi bleuâtre avait des broderies orange sur les manches. Contrairement à l’usage de tous les habitants du pays, aucun kriss n’était suspendu à sa ceinture. L’absence du turban ou du mouchoir autour de la tête que prescrit la loi de l’Islam me fit penser qu’il devait être bouddhiste ou professer une de ces bizarres religions hindoues.
Ce jeune homme était du reste un serviteur, un simple serviteur. Il n’avait eu aucune peine, me dit-il, à me découvrir à Singapour, tant il est difficile à certains hommes de vivre cachés.
Il venait de la part de son maître, monsieur Varoga, le propriétaire d’une grande indigoterie située sur les confins du district de Djokjokarta et de celui de Solo, et dont le nom ne m’était du reste pas inconnu.
Il avait franchi la grande distance qui sépare ces régions de Batavia pour me transmettre une invitation. M. Varoga m’invitait à une chasse exceptionnelle. Ses plantations étaient hantées par un tigre d’une taille prodigieuse et d’une audace comme on n’en avait jamais connu.
Les bruits du gong, la lumière des flambeaux, rien ne l’effrayait. On venait de célébrer dans tous les villages de l’île de grandes fêtes en l’honneur de la suppression de l’esclavage sur les possessions hollandaises. M. Varoga avait fait tirer, ce soir-là, cinquante coups d’un petit canon qu’il avait fait venir d’Europe pour ces sortes de cérémonies. Eh bien! le bruit du canon n’avait pas effrayé le tigre, qui avait enlevé une femme à quelques centaines de pas de l’endroit où le canon tirait.
Les trois villages qui entouraient l’indigoterie étaient terrorisés. On avait inutilement creusé un grand nombre de pièges. M. Varoga était trop âgé pour chasser lui-même. Il avait entendu dire qu’un célèbre spécialiste d’animaux sauvages était de passage à Batavia. C’était sur lui qu’il comptait pour le débarrasser de ce monstre.
Cette proposition était flatteuse et tentante. Il s’y ajoutait l’attrait de la possession du tigre si on le prenait vivant. J’objectai tout de suite la longueur d’un voyage de plus de quatre cents kilomètres à travers les terres. Mais le jeune Javanais sourit avec une ironie qui voulait dire que de telles contingences n’existaient que pour des hommes vulgaires comme moi.
M. Varoga possédait une de ces étonnantes chaloupes à vapeur qui se moquent de l’absence des vents et de la présence des pirates malais sur leurs longs praos, et cette chaloupe me transporterait le lendemain à Samarang où des chevaux nous attendaient. Il suffirait alors de deux étapes pour atteindre l’indigoterie par la grande route de Djokjokarta.
Mes affaires me rappelaient à Singapour où mon employé principal, un homme myope et borné, dirigeait ma maison en mon absence. Je venais d’être avisé par une lettre de lui qu’il était malade et qu’il m’attendait impatiemment.
J’acceptai pourtant la proposition qui m’était faite, par vanité d’abord, l’homme est conduit par sa vanité—ensuite à cause d’un secret et inexplicable pressentiment.
Il fut convenu que j’amènerais Ali et que nous partirions le lendemain.
*
Je hais les animaux, mais les végétaux m’inspirent un violent amour.
Je trouve que les montagnes sont belles à cause de leurs chevelures d’arbres et que les rivières n’ont d’attrait que parce qu’elles baignent des branches feuillues et de fabuleuses racines.
Quand nous eûmes dépassé le massif montagneux de Merbarou et de Mérapi; quand, à droite et à gauche, le ciel fut coupé par les hautes lignes de forêts vierges barrant l’horizon, je cessai d’être irrité par l’ironie silencieuse du Javanais efféminé, mon cœur se mit à battre et je sentis descendre en moi le calme que me procure toujours une nature désordonnée.
Les aréquiers géants, les bois de teck, les banians centenaires nous enveloppaient de tous côtés et ensevelissaient sous leur voûte la route fragile comme un fil d’argent.
Les villages avaient l’air de poussières de brins de paille et parfois, sous un enchevêtrement de lianes, on apercevait les vestiges d’un temple, un éléphant de pierre, une théorie de colonnes, car l’île de Java, et en particulier cette région, abrita, paraît-il, l’antique civilisation d’un peuple constructeur d’édifices.
Puis la forêt, qui s’était rapprochée au point de nous écraser, recula un peu. Nous traversâmes des plantations de café et d’indigo, des bois de cotonniers. Le soir allait venir et les mouches à feu commençaient à sillonner l’air. Le serviteur javanais se rapprocha de moi et me montra un amoncellement d’ombres que nous allions atteindre.
—Nous sommes arrivés, fit-il.
Il y avait plusieurs banians dont les troncs étaient tellement hauts et d’une épaisseur si énorme qu’une vaste demeure moderne qui était à leur pied avait l’air toute petite.
Je vis des serviteurs courir avec empressement, mais sous la disproportion des arbres ils me firent l’effet d’être des enfants. Une femme, que je pris d’abord pour une naine, était au milieu d’eux.
Comme nous étions arrivés devant le perron, chacun retrouva sa grandeur naturelle et je m’aperçus que la maison était immense. Je mis pied à terre et je reconnus, du reste sans un grand étonnement, dans la femme qui m’avait paru minuscule et qui s’avançait vers moi en souriant avec aisance et en me tendant la main pour m’accueillir, la jeune fille à l’échelle.
Je dis que je n’éprouvai pas un grand étonnement parce que mon pressentiment n’avait fait que se préciser pendant le voyage, surtout dès que les premières ombres des forêts vierges s’étaient étendues à mes côtés, comme s’il y avait une liaison secrète entre cette créature vivante à laquelle je pensais et l’océan des végétaux bienveillants.
*
L’hospitalité de M. Varoga était royale. N’étais-je pas une sorte de roi des bêtes?
Une foule de serviteurs me guettait pour combler mes moindres désirs et quand je sortis pour visiter les plantations, je m’aperçus que les indigènes avaient gardé la déplorable habitude ancienne de se prosterner devant les Européens. J’avais toujours envie de leur crier:
—Debout! Vous êtes des hommes comme moi!
Mais je ne disais rien par respect pour les vieux usages et pour ne pas faire sourire la charmante Eva qui m’accompagnait et me faisait les honneurs de ses domaines.
Je voyais à peine monsieur Varoga. C’était un homme desséché et jaune de teint. Il ne quittait guère sa chambre, où il semblait mystérieusement occupé. Il n’apparaissait qu’aux repas. Il se confondait alors en amabilités, il me répétait que toute sa maison m’appartenait, mais dès que nous étions, sa fille et moi, installés sous la vérandah, il balbutiait quelques mots d’excuse et se hâtait de nous laisser.
Je tins, dès le premier jour, à visiter les pièges que l’on avait creusés pour le tigre. J’en fis enlever les épieux que l’on y met d’ordinaire et sur lesquels il se tue en tombant, car je tenais à le prendre vivant, et je fis modifier avec art la couche de feuilles dont ces pièges étaient recouverts.
J’examinai les lieux où, tour à tour, des bœufs, un cheval et deux femmes avaient été enlevés et je me rendis à tous les endroits du voisinage où il y avait de l’eau et où le tigre était susceptible d’aller boire.
Eva venait avec moi, le chapeau de feutre sur les yeux et la jupe un peu au-dessus des genoux. Elle me répétait, en fixant sur moi ses immenses yeux enflammés, que rien n’était pressé et que son père et elle tenaient à me garder le plus longtemps possible.
Ali et l’insupportable Javanais, qui s’appelait Djath, nous accompagnaient dans nos courses. Ce Djath affectait toujours d’aller sans armes. Cette affectation était ridicule, car ne serait-ce qu’à cause des innombrables serpents qui peuplent les jungles, un couteau de chasse, au moins, est nécessaire. Mais il disait en souriant qu’il charmait les serpents en les appelant par leur nom.
Par leur nom! Était-ce possible? Et Eva, quand je haussais les épaules à ces sottises, m’affirmait que c’était vrai et je la surprenais lui jetant un tendre regard.
Ce Djath affectait encore d’être uniquement occupé, quand nous sortions, à faire un grand bouquet de champakas jaunes et de cette sorte de tubéreuse que les Malais appellent sundal-malam, c’est-à-dire «intrigante de nuit», et qui passe pour avoir la propriété de donner à ceux qui en répandent sur leur corps des rêves voluptueux.
Quand nous rentrions, il remettait le bouquet qu’il avait cueilli à Eva. Celle-ci l’emportait aussitôt dans sa chambre, non sans un nouvel échange de regards.
J’en éprouvais une grande colère intérieure que je ne laissais pas voir et j’étais obligé de me rappeler qui j’étais pour ne pas sentir de la jalousie naître en moi.
Deux ou trois fois, comme j’étais seul avec Eva sous la vérandah, elle me dit en me montrant la grande forêt qui se dressait à l’horizon comme une impénétrable muraille:
—Vous savez, il faut bien prendre garde. La forêt de Mérapi n’est pas comme les autres forêts. C’est une des plus anciennes du monde et elle recèle de grands mystères.
*
Et je m’aperçus que je ne comprenais rien aux êtres et aux choses et que tout était singulier dans ce coin de terre de Java, non loin du mont Mérapi, à l’orée de la forêt de ce nom.
Il y avait un tigre qui rôdait autour des plantations et qui emportait des moutons, des bœufs et même des femmes. Il ne craignait pas le canon, il évitait les pièges et les indigènes qui l’avaient aperçu et que j’interrogeai à son sujet furent unanimes à me le dépeindre comme étant d’une grandeur surnaturelle.
Un jour, comme nous avions pénétré dans la forêt et que nous rentrions à l’heure du soleil couchant,—hâtivement, je dois le dire, parce que les dangers commencent avec la nuit—nous entendîmes un cri, ou plutôt un chant, une sorte de mélopée étrangement évocatrice et qui avait dans ses accents quelque chose de religieux. Je distinguai des paroles chantées qui correspondaient à peu près à ceci:
—Om, Mani, Padmé, Aum!
J’arrêtai mon cheval et je voulus revenir en arrière pour ramener le malheureux, sans doute égaré, qui errait seul dans la forêt, à l’heure où la nuit descend.
Mais Eva secoua la tête et me fit signe de continuer ma route.
—C’est Chumbul, le saint. Il habite très loin, de ce côté, en pleine forêt, et il ne se promène que la nuit.
—S’il sort la nuit, dis-je, comment n’est-il pas mangé par le tigre ou par les autres bêtes sauvages?
A ces paroles, Eva se mit à rire et Djath, qui était derrière elle, fit de même, comme si j’avais dit une chose infiniment plaisante et invraisemblable.
Et nous repartîmes, tandis qu’au loin retentissait la voix de celui qui, non seulement errait seul, la nuit, dans la forêt, mais encore se signalait aux fauves par ses cris.
La conduite de monsieur Varoga à mon égard, la vie cachée qu’il menait dans sa chambre, me paraissaient énigmatiques, mais cela était encore le mystère qui devait s’expliquer le plus aisément.
Je fus réveillé plusieurs fois la nuit par des grondements formidables qui semblaient partir de l’intérieur de la terre. J’en eus des sueurs froides et dès l’aurore je courus dans la maison en demander l’explication. Ni les maîtres, ni les serviteurs ne s’étaient même aperçus de ces phénomènes. Cela tenait à la nature volcanique du terrain, me fut-il répondu, et rien de fâcheux ne résultait jamais pour les hommes de ces tonnerres souterrains.
Ce qui m’inquiétait le plus, c’était la véritable personnalité d’Eva, le mystère de son sourire, celui des rêveries dans lesquelles elle tombait, celui de ses gaîtés enfantines, celui de sa coquetterie à mon égard.
Elle s’était expliquée en riant, mais très franchement avec moi, au sujet de l’incident de l’échelle et ce qu’elle m’avait dit était marqué au sceau de la vraisemblance.
Son père voulait changer le commandant de la chaloupe à vapeur qui faisait le service de Samarang à Batavia pour ses affaires. Elle était allée voir ce second de navire qu’elle savait sans place en ce moment, pour lui proposer ce poste. Elle avait vu une échelle contre la fenêtre et elle avait trouvé amusant de descendre par ce moyen.
Elle avait appris, ensuite, que ce second était un étrange alcoolique, un maniaque se flattant de bonnes fortunes qui n’existaient que dans son imagination. Elle avait deviné qu’il était venu me trouver. Elle l’avait revu et elle avait exigé qu’il eût avec moi une nouvelle conversation pour démentir ses premiers propos.
Tout cela raconté avec enjouement comme une chose plutôt comique, parce qu’elle révélait l’étonnante psychologie de certains hommes fats, me paraissait véridique et me faisait regretter de ne pas avoir infligé un sévère châtiment au second de navire.
Oui, l’incident de l’échelle n’aurait été nullement compromettant s’il n’y avait pas eu, ensuite, un nouvel incident d’échelle. Le second de navire n’aurait plus existé dans mon esprit si je n’avais pas vu Djath, le Javanais, aux mains trop soignées, grimpant sur une échelle jusqu’à une fenêtre, la fenêtre de la chambre d’Eva.
Je veux dire les événements dans leur succession et comment certains mystères ont reçu une explication plausible, comment d’autres se sont compliqués jusqu’à participer des mystères de la nature même.
Mais le plus grand de tous, je me suis aperçu, par la suite, que je ne pourrai jamais le résoudre, parce que c’est celui qui est dans ma propre âme, dans la variété de ses changements, l’inconnu de ses manifestations et l’abîme intérieur des pensées humaines est plus profond que la mystérieuse forêt de Mérapi et que les chaos souterrains où les volcans puisent leur substance.
PREMIÈRE RENCONTRE AVEC LE TIGRE
Ce qu’il y a de plus extraordinaire dans une forêt, c’est la puissance de la pourriture.
Des détritus végétaux amoncelés, des feuillages qui se décomposent, de l’entassement des humus, sous l’influence d’une transpiration éternelle du sol et des arbres, d’une native humidité chargée de germes, jaillissent des couches toujours renouvelées de plantes vivantes.
Une forêt est comme un gigantesque creuset de la nature où les formes mortes bouillonnent sans cesse et deviennent animées et celui qui s’y promène enfonce ses pieds dans un amas de désagrégations intermédiaire entre la vie et la mort.
Aussi la forêt me remplit de gravité et donne à mon esprit une certaine tristesse sereine.
Ce jour-là, j’avais traversé seul les cultures et la jungle qui s’étendent sur plusieurs milles autour de la maison et par un chemin bordé de poivriers sauvages j’avais gagné la voûte prodigieuse de la forêt.
J’avais été saisi brusquement de cette envie de tuer des bêtes, de ce génie de la chasse qui s’empare de moi, certains jours. J’avais besoin aussi de recueillement. J’avais éprouvé un vif mécontentement. Je venais d’apprendre que Djath composait des poésies dans sa langue javanaise et qu’il les lisait parfois à Eva.
Or, les gens qui s’adonnent à de tels passe-temps m’ont toujours été odieux et il m’avait été pénible de penser qu’Eva pouvait s’intéresser à ces sottises.
J’avais mis en bandoulière un fusil de monsieur Varoga, un fusil que je connaissais mal—hélas! je n’avais pas emporté les miens en voyage—et j’étais parti.
A l’orée de la forêt il y a une rivière que l’on passe sur un tronc d’arbre. J’avais aperçu, près de l’eau, un marabout sur une patte, avec sa tête chauve qui semblait lourde de pensées et son plumage noir vert qu’il lissait négligemment de son bec énorme.
Je lui avais fait grâce, sans savoir pourquoi. Mais dès que j’eus franchi la ligne des hauts ébéniers qui se dressaient au seuil de la forêt, comme s’ils en étaient les gardiens, je me mis à tirer sur tous les êtres animés qu’il me fut donné d’apercevoir. Je tirais au petit bonheur, sans m’occuper du résultat de mes coups, pour mon soulagement personnel, pour le plaisir désintéressé de tuer des bêtes.
Un homme inexpérimenté qui marche dans une forêt peut croire qu’elle est dépeuplée. Un grand silence rayonne autour de ses pas, toutes les créatures, dans l’herbe et dans les branches, s’immobilisent comme si elles savaient, par un sûr instinct millénaire, que cette forme mince à deux jambes et qui porte un tube de métal dans ses mains, est la propagatrice de la mort, l’éternel assassin de toutes les espèces.
Mais l’homme qui connaît le monde sauvage distingue de confus rampements, voit des figures rusées d’oiseaux, des mufles béants de terreur à cause de misérables progénitures animales, et il tue en se réjouissant de sa perspicacité et de son adresse.
Il y eut d’abord un perroquet qui tomba avec un grand bruit d’ailes en faisant une tache jaune et rouge le long des troncs noirs. J’en avais aperçu deux qui se balançaient innocemment sur une branche.
Les perroquets sont monogames. Quand ils se sont réunis en couple, ils ne se quittent plus et se chérissent tendrement pendant leur longue vie.
Or, rien ne peut m’irriter davantage que de penser que les bêtes connaissent le noble sentiment de l’amour, comme l’homme, et sont souvent plus fidèles que lui.
J’eus donc un âpre plaisir à entendre le second perroquet jacasser désespérément sur sa branche. Sa douleur fut plus forte que l’effroi de mon coup de fusil, car il ne s’enfuit pas, et je l’entendis longtemps se lamenter avec des syllabes presque humaines.
Puis ce fut un singe qui dégringola d’un manguier avec le fruit qu’il tenait. C’était un cercopithèque de petite espèce. Je n’avais fait que le blesser, car je l’aperçus qui tournait en rond sur le sol sans lâcher sa mangue, comme si sa blessure lui avait fait perdre la raison. Je dédaignai de revenir sur mes pas pour l’achever.
Il me semble qu’un paon fut tué un peu plus loin. J’eus la bonne fortune d’écraser d’un coup de crosse la tête d’un assez gros serpent qui dormait. Je tirai au juger, sur quelque chose qui remuait dans les broussailles et je poussai presque un cri de joie en voyant que c’était un midaus, énorme rat à tête de porc, à queue en éventail, qui dégage une odeur infecte.
Puis, successivement, j’abattis un kalender, espèce de renard qui porte ses petits sur son dos, et un de ces étranges cuscus des arbres qui vous regardent fixement avec des prunelles effarantes.
C’était un jour de facilité heureuse. J’avais à peine besoin de viser. Tous mes coups portaient.
J’avais marché droit devant moi, conduit par l’aveugle désir de tuer. J’avais pénétré assez loin dans la forêt par une piste étroite qui aboutissait parfois à une clairière, s’élargissait et se rétrécissait de façon uniforme.
Je songeais combien il serait aisé de se perdre dans cet océan de troncs et de lianes et une sorte de lourdeur de l’air qui filtrait malgré l’opacité du ténébreux plafond des branches enlacées me fit penser que l’après-midi devait être à son déclin.
Je m’arrêtai brusquement. Je me sentis soudain très las et il me fallut un grand effort pour recharger mon fusil.
J’avais chaud. Dans l’endroit où je me trouvais, le sentier était particulièrement resserré et la mer flottante des bois ondulait tout à fait basse et touchait presque ma tête. J’eus une sensation inaccoutumée de découragement. Des milliers d’adversaires m’entouraient. Derrière tous les troncs je croyais voir des faces simiesques grimacer. Des formes recouvertes de poils remuaient dans les feuilles. Des ailes bruissaient. Des écailles de lézard craquaient sous l’humus. Comment vaincrais-je jamais ces légions éternelles d’animaux?
J’avais rebroussé chemin et je me hâtais. Les clairières succédaient aux clairières, les sentiers à peine dessinés s’y croisaient et j’étais saisi d’une vague crainte de m’égarer dans ce dédale où je m’étais enfoncé si imprudemment.
Une nuance d’un bleu saphir qui se répandit dans l’air annonça la venue prochaine du soir et comme si ce signal silencieux était attendu par un peuple jusqu’alors muet, des tressaillements, des chuchotements remplirent les massifs inextricables qui m’entouraient, une plus intense vie ailée battit dans l’air et de singuliers appels d’oiseaux et de singes se répondirent par-dessus ma tête.
Mais je n’avais plus envie de faire du bruit en tirant des coups de fusil et même j’évitais de frapper trop fortement le sol en marchant. Je glissais comme une ombre rapide qu’épouvantent les mystérieuses armées de la solitude.
Je m’arrêtai à nouveau à une cinquantaine de mètres d’une clairière que je devais traverser. Un groupe de singes gibbons, d’assez grande espèce, la traversait en sens inverse. Je crus d’abord avoir affaire à des hommes de petite taille et je faillis les appeler. Tous les singes me virent, mais ils me regardèrent sans effroi et ils continuèrent à marcher en se contentant de pousser un sourd grondement.
Je compris alors que j’étais le témoin d’un rare spectacle.
Au milieu de leur groupe, quatre singes tenaient par les bras et les jambes un singe mort. En tête, plus grand que les autres par la taille, était un singe qui était le guide et le chef. Le cortège que je voyais passer était un cortège funèbre.
J’avais entendu dire que les singes gibbons avaient coutume d’enterrer leurs morts et qu’ils le faisaient dans des lieux secrets et au commencement de la nuit. Je n’y avais pas ajouté foi. Je savais aussi qu’il ne fallait pas les troubler pendant l’accomplissement de ce rite, parce qu’ils devenaient alors redoutables. Je restai immobile jusqu’à ce que ces étranges fossoyeurs eussent disparu dans les broussailles,
Mais quand j’eus repris ma route d’un pas plus allongé, des pensées nouvelles m’assaillirent, des paroles entendues autrefois et auxquelles je n’avais pas attaché d’importance me revinrent.
Je me rappelai qu’un voyageur, qui avait accompli un voyage dans des régions inconnues de la Birmanie, me racontait qu’il avait été appelé à faire un traité d’alliance avec une tribu d’orangs-outangs, et qu’il avait, par signes, établi certaines conventions avec un orang qui semblait exercer une sorte de royauté sur ses congénères.
Il disait que dans la Birmanie du Nord se trouvait une montagne inexplorée où était un immense cimetière d’éléphants et que certains de ces animaux allaient, à certaines époques de l’année, dans ce cimetière et y poussaient des cris, s’y livraient à des gesticulations dont l’ensemble formait une sorte de cérémonie mortuaire.
Si les animaux étaient susceptibles d’obéir à des chefs, à des rois, s’ils avaient même des prêtres pour invoquer les puissances de la mort, ne pouvait-il y avoir une organisation, inconnue pour les hommes et plus vaste, permettant aux espèces différentes d’animaux de communiquer entre elles, de se faire part de leurs terreurs et de leurs malheurs.
Tous les appels dont le soir se remplissait composaient peut-être un langage. Il y avait eu, par le jacassement des singes, le cri stupide des paons, des communications d’arbre à arbre, des informations qui étaient allées très loin dans la forêt. Et ces informations devaient dire qu’un tueur de bêtes, un redoutable ennemi de l’espèce animale, avait eu la folie de se laisser surprendre par la nuit dans la forêt et courait maintenant, éperdu, en quête de la région des hommes.
A qui ces informations pouvaient-elles s’adresser, si ce n’est au plus redoutable des animaux, à ce tigre de grandeur phénoménale qui devait être un roi parmi les siens?
Oui, le sage monsieur Muhcin, de Singapour, n’avait pas tort quand il me disait qu’il y avait des hiérarchies dans les animaux et que les uns possédaient des secrets de la nature que ne possédaient pas les autres et que les hommes eux-mêmes ignoraient.
C’était un crapaud sorcier, un crapaud magicien qui avait tué ma mère par la vertu de son regard haineux et moi, je risquais à toute seconde de périr sous les griffes du tigre vengeur, du souverain de la forêt de Mérapi.
Il me semblait entendre derrière moi un pas feutré, une haleine puissante. Jamais les cocotiers avec leurs troncs uniformément droits ne m’avaient donné cette sensation de monotonie désespérée.
Et tout à coup je butai sur quelque chose de mou. C’était un perroquet mort, celui que j’avais tué lorsque j’étais entré dans la forêt. Je jetai un regard circulaire autour de moi. Je reconnus le sentier où je me trouvais. J’étais à l’orée du pays des arbres. J’étais sauvé.
Le calme me revint avec une certaine honte de moi-même. Ce fut à tous petits pas que j’atteignis la lisière de la forêt.
Je poussai un soupir en franchissant la muraille des sombres ébéniers. Devant moi, éclairé par la lune, s’étendait l’horizon de la jungle. D’innombrables mouches à feu, comme des étincelles vivantes, volaient dans tous les sens. Au loin, je voyais de grandes lignes noires, bienveillantes et infinies qui étaient des avenues bordées de hauts banians plantés par la main des hommes et je savais que là il y avait des villages et une belle demeure européenne où les serviteurs devaient, à cette heure, allumer les lampes.
Devant moi, au bas d’une pente, dans un enfoncement assez profond, je vis scintiller l’eau bleuâtre de la rivière qu’encadraient d’épais tamariniers.
Je descendis, non sans regarder à plusieurs reprises la forêt par-dessus mon épaule, je passai le tronc d’arbre qui servait de pont et je remontai l’autre côté de la pente. Il y eut un petit clapotis d’eau et je vis le marabout chauve, toujours immobile sur sa patte.
Et tout d’un coup un regret me vint. J’avais été favorisé par la chance, puisqu’à chaque coup que j’avais tiré un animal était tombé. Pourquoi ne pas mettre encore cette chance à profit?
Je savais que pendant plusieurs kilomètres le lit de la rivière était encaissé et que les bêtes qui voulaient boire n’en pouvaient atteindre l’eau que très difficilement.
L’endroit où je me trouvais était un abreuvoir naturel et plusieurs pistes y aboutissaient. Je ne pouvais pas trouver une meilleure embuscade pour guetter le tigre. Puis, j’avais encore une heure de marche à faire pour atteindre la maison de monsieur Varoga. Je décidai de me reposer un peu en me mettant à l’affût, face à la forêt. Je m’assis donc auprès d’un petit tamarinier, non loin de l’eau, mon chapeau et mon fusil posés devant moi.
La nature m’a accordé, dès ma naissance, un don précieux, parmi d’autres dons, qu’elle ne m’a jamais ôté. Quelles que soient mes préoccupations ou mes chagrins, j’ai la faculté de m’endormir avec une extrême facilité. A peine étais-je installé qu’un sommeil profond s’empara de moi.
Je ne sais combien de temps il dura. Sans doute assez longtemps. Ma première sensation en m’éveillant fut que mon chapeau en paille de Manille n’était plus à l’endroit où je l’avais placé. Le vent l’avait entraîné dans le creux de la rivière. Ce vent avait ensuite changé de direction, car la deuxième sensation que j’éprouvai en sortant de mon sommeil fut une odeur infecte de viande décomposée. Je n’ai jamais pu, malgré ma profession, m’accoutumer à cet abominable relent que dégagent les bêtes dévoratrices de chair crue.
J’eus un haut-le-cœur. Mais aussitôt mille voix crièrent en moi: la cause! Quelle est la cause de cette affreuse odeur? Toutes mes facultés d’attention s’éveillaient et une lucidité parfaite s’emparait de mon cerveau, pendant que mes mains se tendaient machinalement et silencieusement vers la crosse de mon fusil.
Le tigre était en face de moi à l’orée de la forêt. Il venait de sortir des arbres et il regardait ou plutôt il respirait, car sa tête était baissée vers le sol et se balançait de droite et de gauche, d’un mouvement atrocement régulier.
Il était prodigieux, fantastique. Je n’en avais jamais vu d’aussi grand et surtout d’aussi long. La lune blanchissait ses rayures qui avaient l’air peintes. Sa queue battait d’une façon mécanique. Mais ce qui était le plus impressionnant dans cette silhouette démoniaque était l’allongement démesuré, disproportionné de son mufle.
Je crus, une seconde, avoir reculé dans le temps jusqu’à l’époque des monstres fabuleux. La forêt se dressa plus haute, la petite rivière roula avec impétuosité, la patte du marabout s’allongea comme celle d’un oiseau de rêve. Les paroles de monsieur Muhcin me revinrent à nouveau à la mémoire. Le tigre que je voyais était plus qu’un animal roi, c’était un bourreau de l’enfer des bêtes, c’était une sorte de tigre dieu.
Je calculai qu’il ne m’avait pas encore senti, puisque le vent soufflait de mon côté et que c’était moi qui percevais son odeur. Enfin mes mains se posèrent sur le bois de mon fusil que j’attirai doucement à moi.
Je me rappelai avec netteté qu’il y avait du plomb dans le canon droit et des chevrotines dans le canon gauche. Si je ne faisais que le blesser avec mon premier coup, je pouvais encore l’aveugler à bout portant avec la décharge du plomb. L’essentiel était qu’il découvrît le défaut de son épaule d’une façon favorable, pour qu’il pût être atteint en plein cœur. Les choses ne se présentaient en somme pas mal.
Mais alors il se passa une chose surprenante. Je m’aperçus que mon fusil avait un petit mouvement de droite et de gauche comme la tête du tigre. Je tremblais. Le saisissement causé par mon brusque réveil et l’apparition inattendue de l’ennemi avaient secoué mes nerfs et étaient la cause de ce tremblement.
Et dans le même moment où j’eus cette perception, l’immensité du danger se découvrit à moi et j’éprouvai cette sensation d’espace, de vide absolu que j’ai toujours dans de semblables occasions.
Je savais bien qu’il y avait tout près de moi un arbre dont les branches n’étaient pas très élevées et que j’aurais pu gravir aisément. Au moment où je m’étais assis pour l’affût j’avais aperçu dans un champ de canne à sucre une dépression de terrain, une sorte d’excavation encadrée de pierres qui m’avait parue excellente pour m’abriter et d’où j’aurais pu tirer presque sans être vu.
C’était par paresse que je m’étais laissé tomber auprès d’un petit tamarinier qui ne pouvait m’être d’aucun secours. Où était l’arbre aux branches propices? Où était le champ de canne à sucre?
Le paysage avait reculé, s’était anéanti. Je ne voyais plus rien qu’une étendue illimitée, un vide plus grand que celui des espaces planétaires où j’étais seul avec un tigre formidable.
Et dans ce néant, d’un pas lent, en soufflant d’une façon rauque et en regardant toujours la terre, le tigre s’avança vers moi.
Il ne faisait pas plus de bruit que s’il s’était mû dans l’espace. Il descendit la pente de la rivière pendant que je me levais dans l’espérance que la position droite calmerait mes nerfs, arrêterait mon tremblement, me donnerait la possibilité de tirer avec certitude.
Arrivé près de l’eau le tigre se balança quelques secondes, il souffla encore, il souleva un peu de sable avec sa patte et il but paisiblement. Puis il leva la tête, satisfait, et il m’aperçut.
Il ne bougea pas. En trois bonds il pouvait être sur moi. La sagesse était de profiter de son immobilité pour tirer. Mais je me rendais compte que mes mains n’avaient pas la sûreté suffisante. Le calme me revenait peu à peu à cause du caractère professionnel que comporte l’échange de regard d’un dompteur et d’un tigre et le monde, la forêt, la rivière et le champ de canne à sucre se replaçaient peu à peu autour de nous, mais je ne cessais pas de trembler et mes mains étaient tellement glacées que je n’avais presque plus conscience de leur présence au bout de mes bras.
La lune était montée à l’horizon et elle éclairait lumineusement la scène. Les rayures du tigre étaient en argent mat, bordées de noir. Sa queue avait l’air d’un serpent qui aurait été aussi un éventail. Je voyais dans la rivière l’image renversée et déformée de la bête. Un bruit d’eau sur les pierres, que je n’avais pas remarqué jusqu’alors, me parut formidable. Je me souviens que malgré l’imminence du danger, une pensée dominait en moi stupidement, que je n’arrivais pas à chasser.
—Comment se fait-il que le marabout n’est pas effrayé par le tigre et qu’il ne quitte pas sa place? Il veut voir comment je serai dévoré.
Que se passa-t-il dans l’esprit de la créature sanguinaire dont je voyais les bizarres yeux phosphorescents, sans expression, sans flamme, démesurément ouverts et fixés sur moi?
Savait-elle par tradition orale qu’un homme debout et tenant dans ses mains un objet étincelant sous la lune pouvait transmettre la mort avant qu’on l’eût atteint? Vit-elle dans mes yeux l’ordre muet d’une volonté supérieure? Cette hypothèse est la moins vraisemblable, car je ne sentais pas ma puissance habituelle rayonner de moi et même j’éprouvais une singulière diminution de mon être comme si j’étais tout d’un coup devenu d’une toute petite taille, comme si j’étais une sorte de nain ridicule et incapable de tirer un coup de fusil. Mais le tigre venait peut-être de dévorer un animal à l’instant même et s’il avait soif, il n’avait sans doute pas faim.
Brusquement il se détourna de moi. Il glissa plutôt qu’il ne marcha le long de la pente. Il hésita encore une seconde lorsqu’il l’eut gravie. Pas un regard en arrière pour regarder la silhouette de l’homme debout avec ses mains frémissantes et son engin de mort que le manque de courage rendait inutile!
Il respira encore avec force. Un grand coup de son éventail blanc et noir qui me sembla déplacer l’atmosphère jusqu’à la lune et jusqu’aux froides étoiles et le roi solitaire aux pas feutrés rentra dans le royaume ténébreux des arbres.
Alors seulement, comme si le spectacle qu’il s’était promis n’avait pas eu lieu, le marabout se souleva, déploya ses ailes et avec un claquement de bec, où il exprimait sa déception, il s’éleva au-dessus des tamariniers de la rivière. Le vol de cet oiseau philosophe me parut infiniment mélancolique, lourd comme l’ignorance des choses et de soi-même que l’homme porte en lui.
J’étais triste. Mon chapeau à quelques pas de moi, près de l’eau, me parut très loin, à une distance infranchissable, car il fallait pour aller le chercher se rapprocher un peu de la forêt. On est très bien, nu tête, la nuit. J’abandonnai mon chapeau.
Une heure de marche me séparait de la maison de M. Varoga. A peine si je mis dix minutes pour franchir cette distance. Les aboîments des chiens frappèrent délicieusement mes oreilles et je me retins pour ne pas embrasser tous les êtres humains qui formaient un groupe inquiet sur le perron.
LE JEUNE HOMME A L’ÉCHELLE
Ici se place l’incident de la seconde échelle.
J’avais raconté, pendant le dîner, ma course dans la forêt et ma rencontre avec le tigre et je l’avais fait, sans presque aucune modification, à cause de la force que j’attribue à la sincérité.
Selon son habitude, M. Varoga, toujours préoccupé, nous avait quittés lorsqu’on s’était levé de table pour aller s’asseoir sous la vérandah. Il avait trouvé, comme prétexte quotidien, des projets de canaux à creuser dans le pays et il prétendait dresser dans sa chambre des cartes hydrographiques.
Je dois dire d’abord que, pendant les deux journées qui avaient précédé, Eva s’était montrée particulièrement coquette vis-à-vis de moi. Tantôt elle me fixait avec ses grands yeux terribles et chargés de volupté, dont elle adoucissait aussitôt l’ardeur par la musicalité de paroles indifférentes, tantôt, d’un geste familier, elle posait sur mon bras sa petite main et je croyais sentir comme une légère pression volontaire. Le matin même, elle m’avait donné une fleur de champaka en me disant:
—Gardez-la, c’est une fleur que j’ai portée contre moi, et elle a sur l’âme une étrange action.
Sur l’âme! Ce n’était pas sur l’âme, mais sur le corps! La fleur de champaka éveille la volupté, cela est bien connu. J’aurais attribué un sens provocant à ces mots si je n’avais pas préféré croire à la pureté parfaite d’Eva. Et puis, c’était Djath qui avait cueilli cette fleur.
A la clarté des étoiles, assis dans de grands fauteuils d’osier, nous étions côte à côte, tenant chacun un éventail carré et l’agitant pour chasser les moustiques. Au loin, les dernières lumières des villages s’étaient éteintes. Tous les serviteurs avaient dû aller se coucher, car un grand silence enveloppait les alentours de la maison.
Eva se taisait. La conversation était morte tout à coup entre nous, faisant place à ces paroles plus éloquentes qui n’ont pas besoin de syllabes pour s’exprimer.
Je regardai Eva. Elle était inclinée sur son fauteuil de mon côté et sa tête était penchée vers moi, assez près de la mienne.
La lune était tombée derrière la ligne des arbres en sorte qu’il n’y avait pas assez de lumière pour distinguer exactement les traits de la jeune fille. Mais j’y crus reconnaître une expression d’attente. Je pensai que le moment était venu. Je lui pris une main qu’elle ne retira pas et me mettant sur un genou, je lui dis que je l’aimais. Puis tendrement, mais avec la réserve due à une jeune fille, je portai sa main à mes lèvres et je l’effleurai.
Cela ne produisit pas sur elle l’effet de confusion et de tendresse que j’espérais.
J’entendis tomber comme une cascade métallique un rire frais, sonore, sincère. J’eus la sensation que par toute la vérandah roulaient de petites perles harmonieuses. Ce fut très court et aussitôt elle mit son éventail sur son visage.
—Pourquoi riez-vous? dis-je, croyant à quelque cause extérieure que je ne percevais pas.
Eva abaissa son éventail. Il y avait sur son visage une expression de gaîté, et aussi un peu de déception.
—Je ris, parce que vous n’êtes pas un homme très moderne. Mais cela ne fait rien. Je vous aime bien. Il est très tard. Le récit de vos dangers pendant cette journée m’a brisée, nous reparlerons de cela demain, si vous voulez bien?
Elle s’était levée. Je ne savais que dire. J’avais la crainte confuse d’avoir laissé passer une occasion. Je me disais que peut-être… mais non, ce n’était pas possible. Je baisai encore la main qu’Eva me tendait et elle disparut dans la maison. Elle monta en courant l’escalier qui menait à l’étage supérieur et il me sembla que les perles musicales s’égrenaient encore derrière elle.
Je n’avais pas sommeil. Je marchai très longtemps de long en large sous la vérandah. J’aurais voulu accomplir un exploit étonnant, voir paraître le tigre devant la maison et lutter corps à corps avec lui. J’étais mécontent. J’étais perplexe. Puis le silence impressionnant des nuits trop sereines pesait sur moi.
Ce silence fut troublé par un bizarre sifflement. Je n’y prêtai pas d’attention sur le moment et je regagnai ma chambre. Elle était située au premier et elle formait l’angle de la maison sur le devant. Bien qu’assez éloignée de celle d’Eva on en pouvait apercevoir le balcon en bois ouvragé.
Une fois dans ma chambre, j’examinai si quelque moustique ne s’était pas glissé sous la moustiquaire et n’était pas en train de m’y attendre. Puis, comme la chaleur était suffocante, j’allai respirer encore une fois sur ma fenêtre.
Instinctivement, je regardai s’il y avait encore une lampe allumée dans la chambre d’Eva. Il n’y avait pas de lampe allumée, mais il y avait une échelle posée contre le bois de son balcon, et, par cette échelle, montait un être que je reconnus immédiatement à son costume pour le Javanais Djath.
Il montait sans aucune précaution. Il ne regardait pas à droite et à gauche avec crainte. Arrivé au haut de l’échelle, le mouvement qu’il fit pour entrer dans la chambre le força à se détourner et ses yeux furent un instant fixés de mon côté. Je ne sais pas s’il me vit, car je me rejetai aussitôt en arrière.
Je ne pouvais croire qu’il était attendu par Eva, qu’Eva lui avait donné rendez-vous dans sa propre chambre au milieu de la nuit. J’étais intérieurement persuadé qu’Eva m’aimait et il me paraissait impossible qu’une jeune fille qui portait tant d’ingénuité sur son visage fût capable, après avoir entendu la déclaration d’amour de l’homme qu’elle aimait, de siffler mystérieusement pour appeler un jeune Javanais poète auprès d’elle.
Alors, quel pouvait être le sens de cette visite nocturne? Djath avait peut-être une intention criminelle? Un drame allait se produire? J’écoutai si un cri ne retentissait pas. Il n’y eut qu’un silence plus lourd qu’auparavant.
Je n’osais me précipiter dans la chambre d’Eva. Je songeai que Djath m’avait peut-être aperçu, qu’il était redescendu pendant que je délibérais et que je me trouverais en présence d’Eva toute seule.
Quel que soit le prétexte, après l’aveu de mon amour, ma venue dans sa chambre était indigne d’un galant homme. On n’est que trop porté à penser qu’un dompteur est une brute ignorante, un être habitué aux bêtes féroces, inapte à ces délicatesses de procédés qu’aiment les femmes.
Le temps passait et il fallait faire quelque chose.
Mon père m’a toujours dit que, quand on est incertain entre plusieurs actions à accomplir, il faut toujours faire celle qui est le plus conforme à la morale courante, se comporter comme se comporterait la majorité des hommes. L’hôte d’une maison, qui avait surpris un événement de cet ordre devait en informer le maître de la maison, le père de famille.
Je ne réfléchis pas davantage et je m’élançai dans la large galerie circulaire qui donnait sur la cour intérieure. Cette galerie n’était éclairée que par la lune déclinante et elle était fort obscure. J’atteignis une porte et j’y frappai sans être absolument certain qu’elle donnait sur la chambre de M. Varoga.
Je n’eus pas d’abord de réponse. Peut-être M. Varoga dormait-il? Je frappai plus fort, j’attendis et je frappai à nouveau. Après un temps assez long j’entendis un pas traînant que je reconnus pour celui de M. Varoga. Ce bruit de pas était accompagné par cette sorte de murmure que font entendre les gens ennuyés d’être dérangés.
—Qu’est-ce qu’il y a? dit une voix derrière la porte, voix qui ne pouvait être celle d’un homme en train de dresser paisiblement des cartes hydrographiques.
—C’est moi, répondis-je. J’aurais deux mots à vous dire.
Il y eut quelques secondes de silence et alors, nettement, impérativement, retentit la voix de M. Varoga derrière la porte toujours close.
—Excusez-moi! Je ne peux vous ouvrir. Nous causerons demain.
Et il ajouta, comme s’il répondait à mon insistance muette, d’un ton péremptoire:
—Il sera grand temps demain. Je termine une carte très importante.
De nouveau il y eut le bruit de son pas traînant qui s’éloignait. Il n’avait pas attendu ma réponse. Sans doute avait-il trouvé ma visite nocturne déplacée. Je n’osai pas insister.
Et comme j’allais m’éloigner je fus frappé en même temps par l’âcre parfum de l’opium qui semblait sortir de la chambre de M. Varoga et par un bruit de porte se refermant de l’autre côté de la galerie.
Une petite cascade de perles légères résonnait au loin, s’égrenait sur les ombres indécises des palmiers bas de la cour, le rire d’Eva un peu ironique, mais qui m’assurait qu’elle ne courait aucun danger.
A peine rentré dans ma chambre je me penchai aussitôt au dehors. L’échelle avait disparu.
J’eus le sentiment confus d’être ridicule et je ne m’en consolai qu’en me disant que mes actions avaient été durant toute la soirée celles d’un homme délicat et d’un honnête homme. Je ne m’endormis que grâce à mon exceptionnelle faculté de sommeil que j’avais déjà éprouvée quelques heures auparavant.
*
Mes inquiétudes disparurent le lendemain et firent place à la plus folle tranquillité.
Eva s’expliqua avec moi de la façon la plus loyale, la plus gaie, la plus délicieuse. Il paraît que je ne suis pas un homme moderne et que je ne comprends rien à l’âme d’une jeune fille qui habite Java, mais qui a passé deux années de sa vie à Paris et à Londres.
Il faut que je me mette bien dans l’esprit qu’il y a des femmes qui sont cultivées, qui lisent des livres, qui aiment la poésie.
Je fus lâche et je n’osai pas dire ma profonde horreur de telles choses.
Eva fait partie de ces femmes cultivées. Il se trouve qu’un de ses serviteurs javanais est un descendant des anciens rois de Java, un jeune homme extraordinairement versé dans l’histoire et la littérature de son pays. Eva profite de ses grandes connaissances. Il dépose le soir sur sa fenêtre certaines poésies qu’il a copiées et qu’elle lit avant de s’endormir. Comme la fenêtre est haute, il s’aide d’une échelle. Quel mal y a-t-il à cela?
Eva ne me cache pas que j’ai été très indiscret en allant frapper, la nuit, à la porte de son père. Son père fume l’opium et craint par-dessus tout que cela soit su de quelqu’un. Personne ne l’ignore parmi les serviteurs de la maison et même parmi leurs relations de Batavia, mais chacun fait semblant de l’ignorer et de croire à ses projets de canaux dont on lui demande des nouvelles et dont il fixe les tracés chimériques. Le mieux est donc pour moi, si j’ai du tact, de ne faire aucune allusion à ma visite nocturne.
Je me pique d’avoir du tact. Je ne parle de rien à M. Varoga. Il me serait du reste difficile de lui dire quoi que ce fût, car je ne le vois que pendant les repas et il disparaît toujours rapidement dès qu’ils sont terminés. Je remets à plus tard le soin de le détourner de l’habitude néfaste qui le rend si maigre et si jaune.
Mon père avait raison. Il faut toujours se conduire d’après les règles de la morale courante. Je suis récompensé de la manière dont j’ai agi par l’amour d’Eva, un amour qu’elle ne m’a pas dit, mais que je devine dans tous ses gestes.
LA ROBE DE LA PRINCESSE SEKARTAJI
Mon père avait peut-être tort, et il faut des règles nouvelles pour des êtres nouveaux. Peut-être y avait-il en moi une profonde et native perversité qui causa la série des malheurs que je vais dire. Peut-être ce qui arriva était-il écrit à l’avance et n’ai-je été que l’acteur d’une pièce déjà jouée dans l’esprit d’un Dieu?
Le point de départ de tout fut le costume de la princesse Sekartaji. Quelle est cette princesse, quand a-t-elle vécu? Il n’importe. Je crois même que ce ne fut qu’une favorite et que si le roi Ami Louhour la fit assassiner, il avait de bonnes raisons pour cela. Mais cette Sekartaji avait porté, sans doute dans quelque fête ou quelque cérémonie des temps anciens, un costume dont des peintures, célèbres à Java, avaient immortalisé le souvenir.
—Je veux que vous me voyiez aujourd’hui dans le costume de la princesse Sekartaji! me dit Eva après le déjeuner.
C’était le lendemain du jour où j’avais essayé de parler à M. Varoga de mon amour pour sa fille et de mon intention de la lui demander en mariage.
Pressé de regagner sa chambre, il m’avait répondu évasivement et en riant. Il m’avait tapé sur l’épaule et il m’avait dit:
—Je parie que c’est ce dont vous vouliez me parler l’autre nuit. Demain, il sera grand temps pour traiter ce sujet. Je termine en ce moment mon projet du grand canal.
Et il se frotta les mains avec la satisfaction d’un homme qui va se livrer à un travail écrasant mais agréable.
Il avait gravi l’escalier avec légèreté, me laissant confondu d’étonnement du peu de sérieux que certaines familles accordent aux choses de l’amour, pourtant si graves.
Donc, je m’étais assis sous la vérandah, essayant de mâcher par distraction l’affreux siri de Java, quand une servante vint me prévenir qu’Eva avait revêtu le costume de la princesse Sekartaji et m’attendait dans sa chambre pour me le montrer.
Je gravis l’escalier, je longeai la galerie et je frappai à la porte d’Eva.
—Entrez, entrez donc, puisque je vous attends, me cria une voix joyeuse.
Les mousselines de gaze dorée de la fenêtre étaient tirées et un crépuscule secret baignait la chambre. Je ne distinguai rien d’abord, puis un petit rire m’avertit qu’Eva était allongée dans l’angle de droite sur des tapis de l’Inde, au milieu de coussins épais.
Je la considérai, béant de surprise, d’émotion et d’admiration.
La princesse Sekartaji devait vivre dans des temps où le sentiment de la pudeur n’était pas encore développé. Peut-être le roi Ami Louhour ne la fit-il mettre à mort que parce qu’elle donnait un mauvais exemple à son peuple par l’étonnante légèreté de son costume.
Eva était devant moi, à peu près nue jusqu’à la ceinture. Une résille de fine soie pourpre recouvrait seulement ses seins. Ses cheveux étaient entièrement rejetés en arrière et retenus par un peigne d’or massif dont le poids semblait l’obliger à tenir sa tête très haute, ce qui donnait à son profil une autorité inaccoutumée.
Un chelama-chindi azuré de Java s’enroulait autour de ses hanches, mais il était si souple et si transparent qu’il ne faisait que rendre plus vivante la ligne du corps. Les jambes étaient nues comme le torse avec des anneaux en forme de serpent qui firent quand elle marcha une imperceptible musique métallique.
Eva avait peint ses dents avec des lamelles d’or, selon un procédé usité encore par certaines bayadères de l’île Madura. Des sumpings étaient accrochés à ses oreilles. Elle avait frotté ses épaules, ses seins et ses bras avec une odorante poudre bleuâtre qui donnait à sa chair une couleur extra-terrestre. Elle était enveloppée par les spirales que dégageait un brûle-parfum où il y avait une huile aromatique chauffée. Quelque chose de surnaturel, plus voluptueux que les odeurs, plus secret que la lumière d’or tamisée, s’échappait de ce corps précieux.
—Le costume est rigoureusement exact, dit Eva sans ironie. C’est Djath qui l’a dessiné et reconstitué.
Alors, une ivresse s’empara de moi. J’aurais voulu presser cette forme délicate entre mes bras, respirer l’haleine de ses dents peintes, arracher le lourd peigne de la chevelure tressée sur le cou étroit et bleu.
Je tendis les bras, mais elle m’échappa.
—Vous voyez, j’ai même les noix d’arèque, dit-elle, faisant allusion à un événement inconnu de la vie lointaine de la princesse Sekartaji.
Elle tenait des noix dans la main. Sans doute aurais-je dû les prendre pour obéir à un rite que j’ignorais. Et comme je ne le faisais pas, elle se mit à rire et me les lança à la figure.
Je la poursuivis dans la chambre. Il me sembla que j’étais un chasseur qui voulait saisir un papillon. Elle tournait autour de moi avec un rire qui était devenu bizarre et son parfum, un parfum de chair mêlé à des essences végétales subtiles, me grisait.
Et c’est alors qu’au fond de moi la terrible pensée naquit, obscure d’abord, mais montant, se précisant parmi les vases ténébreuses de l’instinct.
Non, je n’étais pas le chasseur éternel que j’avais toujours été. J’étais une bête fauve en quête d’une proie. J’étais le tigre de la forêt de Mérapi, le tigre lui-même et je sentais ma mâchoire s’allonger démesurément et des longueurs de griffe au bord de mes doigts. J’étais devenu, dans la chambre parfumée d’huile aromatique, le tigre qui ne songe qu’à assouvir sa fureur de broyer de la chair.
Peut-être s’échappait-il de moi comme de la bête que j’avais rencontrée, une insupportable odeur de charnier, car Eva s’élança soudain vers la porte et l’ouvrit. Il me sembla qu’elle ne riait plus et elle dit:
—Je vais montrer mon costume à mon père.
Je la suivis dans la galerie et je descendis lentement l’escalier.
O Seigneur, si tu existes quelque part, garde l’homme de cette puissance irrésistible qui le pousse à la possession de son semblable féminin. Garde-le du parfum que dégagent les chevelures et le mouvement des bras et qui est plus enivrant que tous les alcools.
Délivre-le du goût de saisir les corps, de les serrer et d’y poser les dents comme font les bêtes fauves, car ce goût est plus dominateur dans l’âme que les sages conseils d’un père et le devoir d’agir avec délicatesse qu’on s’est imposé par la raison.
O Seigneur, garde l’homme de la teinte bleuâtre de la peau, source de souffrance, de la courbe délicate du cou, chemin du malheur, de la ligne fuyante des lèvres, cause de calamités.