Le page du duc de Savoie 3

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 4 · partie 3/3

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Le page du duc de Savoie 3

Chapitre X

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

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– Que l’on aille quérir au plus vite maître Ambroise Paré, car sans lui nous n’entreprendrons rien !

– Que l’on trouve maître Ambroise Paré, quelque part qu’il soit ! dit la reine.

Et, à l’instant même, serviteurs, pages et écuyers s’élancèrent dans toutes les directions, s’informant partout où il y avait une chance d’avoir des nouvelles de l’illustre chirurgien.

En effet, maître Ambroise Paré était, à cette époque, à l’apogée de sa réputation. Après avoir suivi en Italie René de Montejean, colonel des gens de pied, il était revenu en France, avait pris ses degrés au collège Saint-Edme, avait été nommé prévôt de la corporation des chirurgiens, et, depuis sept ans, était attaché à la personne du roi comme son chirurgien en chef.

On le trouva dans le grenier d’un pauvre couvreur qui, en tombant d’un toit, venait de se casser la jambe.

Les cris : « Voilà maître Ambroise Paré ! le voilà ! le voilà ! » annoncèrent son arrivée.

 

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Puis parut sur le seuil de la porte un homme de quarante-cinq ans, à la démarche grave, au front incliné, à l’œil rêveur.

En l’apercevant, chacun s’écarta pour lui ouvrir un chemin jusqu’au lit du blessé.

– Voyez, maître, dirent les médecins.

Et tous les regards se fixèrent sur celui que l’on regardait comme seul capable, en France, de sauver la vie du roi, si la vie du roi pouvait être sauvée.

Nous disons en France, car il y avait hors de France un homme, un seul, dont la réputation fût supérieure à celle d’Ambroise Paré, et que ce dernier lui-même se plaisait à proclamer son maître.

Cet homme, c’était André Vésale, le chirurgien de Philippe II.

Tous ces regards fixés sur Ambroise Paré lui demandaient, plus éloquemment que ne l’eût fait la parole, ce qu’il fallait craindre ou espérer.

Il fut impossible de rien lire sur le front de l’illustre praticien ; seulement, on put remarquer

 

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qu’à la vue de la blessure son visage pâlissait légèrement.

– Oh ! maître Ambroise Paré, s’écria Catherine de Médicis, n’oubliez pas que c’est le roi de France que je remets entre vos mains.

Ambroise avait déjà le bras étendu vers Henri : il laissa retomber son bras près de lui.

– Madame, dit-il, dans l’état où est votre auguste époux, le véritable roi de France est, non pas lui, mais son successeur... Je demande qu’il me soit permis de le traiter comme je traiterais le dernier soldat de l’armée : c’est la seule chance que j’aie de le sauver.

– Oh ! il y a donc une chance, maître Ambroise ? demanda la reine.

– Je ne dis pas cela, madame, répondit le chirurgien.

– Faites de votre mieux, maître Ambroise : on sait que vous êtes le plus habile homme du royaume.

Ambroise ne répondit point au compliment ; mais, appuyant sa main gauche contre le haut du

 

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heaume, il saisit, de la main droite, le tronçon resté dans la plaie, et, d’un mouvement aussi sûr que s’il eût opéré, comme il le disait, sur le dernier soldat de l’armée, il arracha l’éclat de bois de la plaie.

Le blessé frissonna par tout son corps et poussa un soupir.

– Maintenant, dit Ambroise, ôtez au roi son casque et son armure, et cela le plus doucement possible !

M. de Vieilleville porta la main au casque du roi ; mais il tremblait tellement que le chirurgien l’arrêta.

– Laissez-moi faire, dit celui-ci, je suis le seul dont la main n’ait pas le droit de trembler !

Et, posant la tête du roi sur son bras gauche, il déboucla lentement mais sûrement, sans secousse aucune, le heaume du roi.

Le heaume enlevé, le reste de l’armure présentait une moindre difficulté.

Le dépouillement du corps entier s’acheva sans que le blessé fît un seul mouvement. Il y

 

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avait, pour le moment du moins, paralysie complète.

Le roi couché, Ambroise Paré procéda au pansement.

L’examen de l’esquille, qu’il avait déposée avec le plus grand soin sur une table, près du lit royal, lui avait indiqué que le corps étranger était entré de trois pouces à peu près dans la tête, et les détritus restés autour du bois, qu’il avait pénétré jusqu’aux membranes du cerveau.

Ambroise Paré commença par débrider la plaie, en releva les lèvres à l’aide d’une spatule, et, avec un stylet d’argent, sonda la blessure.

Comme il avait pu en juger par le tronçon de la lance qu’il en avait tirée, cette blessure était horrible !

Il appliqua ensuite à l’orifice de la plaie le charbon pilé dont, à cette époque, on se servait en place de charpie ; puis il posa sur l’œil une compresse d’eau glacée qui devait être renouvelée de quart d’heure en quart d’heure.

Au contact de l’eau, la figure du blessé se

 

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contracta, preuve que toute sensibilité n’était point encore éteinte en lui.

Le chirurgien parut éprouver une certaine satisfaction à la vue de cette contraction nerveuse ; puis, se tournant vers la famille royale tout en pleurs, et s’adressant à la reine :

– Madame, dit-il, je ne puis rien préjuger sur le mieux ni sur le pire ; mais ce dont je puis répondre à Votre Majesté, c’est qu’il n’y a point danger instant de mort ; par conséquent, je vous conseillerais de vous retirer pour prendre quelque repos et donner un instant de relâche à votre douleur... Quant à moi, à partir de ce moment jusqu’à celui de la mort ou de la guérison du roi, je ne quitterai pas le chevet de son lit.

Catherine s’approcha du blessé, s’inclina pour lui baiser la main ; mais, en lui baisant la main, elle lui tira du doigt cette fameuse bague que madame de Nemours avait déjà une fois soustraite au roi et à laquelle, disait-on, était attaché le mystère de ce long amour.

Comme s’il eût senti qu’on arrachait violemment un sentiment de son cœur, le blessé

 

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tressaillit ainsi qu’il avait fait quand on avait arraché l’éclat de lance de sa plaie.

Ambroise Paré s’avança vivement.

– Pardon, madame, dit-il, mais qu’avez-vous fait au roi ?

– Rien, monsieur, dit Catherine en serrant la bague dans sa main ; seulement, peut-être, au fond de son évanouissement, le roi m’a-t-il reconnue.

Derrière Catherine, le Dauphin, puis les autres princes et les autres princesses sortirent à leur tour.

Arrivée hors de la chambre du roi, Catherine rencontra M. de Vieilleville qui venait de changer de linge, ayant été tout couvert du sang du roi.

– Monsieur de Vieilleville, demanda la reine, où allez-vous ?

– Je suis grand chambellan, madame, répondit M. de Vieilleville, et mon devoir est de ne pas quitter d’une heure Sa Majesté.

– Votre devoir s’accorde avec mon désir, monsieur de Vieilleville, car je vous ai toujours

 

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tenu pour mon bon ami.

M. de Vieilleville s’inclina ; quoique, à cette époque, Catherine eût moins maltraité ses bons amis qu’elle ne le fit par la suite, ce n’était pas sans une certaine inquiétude que celui à qui elle donnait un pareil titre recevait cette faveur.

– Madame, dit-il, je remercie bien humblement Votre Majesté de l’estime dans laquelle elle me tient et ferai tout mon possible pour ne point démériter à ses yeux.

– Vous n’aurez pour cela qu’une chose à faire, monsieur le comte, et une chose bien facile : c’est d’empêcher madame de Valentinois ni aucun de ceux du connétable de pénétrer jusqu’au roi.

– Mais, madame, dit Vieilleville, assez embarrassé de la commission qui consolidait, il est vrai, sa faveur si le roi mourait mais qui la mettait fort en doute en cas de guérison, si la duchesse de Valentinois insiste pour entrer cependant...

– Vous lui direz, mon cher comte, que tant que le roi Henri de Valois est sans connaissance, c’est

 

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la reine Catherine de Médicis qui règne, et que la reine Catherine de Médicis ne veut pas que la courtisane Diane de Poitiers entre dans la chambre de son mari mourant.

– Diable ! diable ! dit Vieilleville se grattant l’oreille, c’est qu’il existe, assure-t-on, certain anneau...

– Vous vous trompez, monsieur de Vieilleville, interrompit la reine, cet anneau n’existe plus car le voici... et nous l’avons tiré du doigt de notre époux bien-aimé afin, s’il passait de vie à trépas – ce qu’à Dieu ne plaise ! – de pouvoir sceller de son chaton votre brevet de maréchal de France qui, vous le savez, n’est pas encore signé.

– Madame, dit Vieilleville, rassuré par la vue de l’anneau, en même temps qu’encouragé par la promesse de Catherine, vous l’avez dit, vous êtes la reine, et vos ordres seront exécutés.

– Ah ! je savais bien, dit Catherine, que vous étiez mon ami, mon cher Vieilleville !

Et elle s’éloigna, emportant, selon toute

 

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probabilité, dans son cœur, qui finit par en déborder, un grand mépris de plus pour l’espèce humaine.

Le roi demeura quatre jours immobile et sans mouvement. Pendant ces quatre jours, madame de Valentinois se présenta plusieurs fois ; mais la porte lui fut toujours obstinément refusée.

Quelques-uns de ses amis lui donnaient le conseil de quitter le château des Tournelles et d’aller attendre les événements dans son appartement du Louvre, et même dans son château d’Anet, lui faisant comprendre que, si elle s’obstinait à rester, il pourrait lui en arriver malheur.

Mais elle répondit constamment que sa place était là où était le roi, et que, tant que le roi conserverait un souffle d’existence, elle était bien tranquille, ses ennemis les plus acharnés n’oseraient rien tenter contre sa vie à elle, ni même contre sa liberté.

Le troisième jour, au soir, c’est-à-dire soixante-douze heures environ après l’événement, un homme tout poudreux descendait

 

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d’un cheval couvert d’écume et de sueur à la porte du palais des Tournelles, disant qu’il venait de la part du roi Philippe et demandant à voir Henri, s’il vivait encore.

On sait quels ordres avaient été donnés et combien scrupuleusement était gardée l’entrée de la chambre du roi.

– Quel nom faut-il faire passer à Sa Majesté la reine ? demanda l’huissier de garde dans l’antichambre du roi et qui répondait corps pour corps à M. de Vieilleville de chaque personne qui ouvrait la porte.

– Ce n’est point à la reine qu’il faut faire savoir mon nom, répondit l’inconnu, c’est à mon docte confrère Ambroise Paré. Je me nomme André Vésale.

L’huissier entra dans la chambre du roi, toujours évanoui et privé en apparence de tout sentiment, et, s’approchant d’Ambroise Paré qui, une tête fraîchement coupée à la main, cherchait dans l’intérieur du cerveau les mystères encore inconnus de l’intelligence et de la vie humaine, il lui redit le nom qu’il venait d’entendre.

 

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Ambroise Paré le fit répéter une seconde fois et, sûr qu’il ne s’était pas trompé, jeta un cri de joie.

– Ah ! messieurs, dit-il, bonne nouvelle ! Si le roi peut être sauvé par la science humaine, un seul homme est en état de faire ce miracle... Messieurs, remerciez Dieu : cet homme est là !

Et, ouvrant vivement la porte :

– Entrez ! entrez ! dit-il, vous qui êtes maintenant ici le seul et véritable roi !

Puis, à M. de Vieilleville :

– Monsieur le comte, dit-il, soyez assez bon pour prévenir la reine que l’illustre André Vésale est près du lit de son auguste époux.

M. de Vieilleville, heureux de porter à la reine l’apparence d’une bonne nouvelle, s’élança hors de l’appartement, sur le seuil duquel apparaissait un homme de quarante-six ans à peu près, de taille moyenne, à l’œil vif et intelligent, au teint brun, aux cheveux et à la barbe crépus.

Cet homme, c’était en effet André Vésale que le roi Philippe II, prévenu par un courrier du duc

 

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de Savoie de l’événement arrivé à son beau-père, envoyait en toute hâte près de lui.

Le courrier avait joint le roi d’Espagne à Cambray, et, comme André Vésale, son médecin, était près de lui en ce moment, l’illustre anatomiste avait pu, à la fin du troisième jour, se trouver près du lit du mourant.

On sait de quelle immense réputation jouissait à cette époque André Vésale ; on ne s’étonnera donc point de la façon dont il venait d’être reçu par un homme aussi consciencieux et surtout aussi modeste que l’était son confrère Ambroise Paré, bien supérieur à Vésale dans la pratique manuelle, bien plus adroit que lui pour extirper une balle ou pour couper un membre, mais bien inférieur à celui-ci dans la théorie et surtout dans tout ce qui avait rapport à la science anatomique.

L’anatomie, en effet, avait été l’étude acharnée de toute la vie du médecin brabançon. À une époque où le préjugé religieux faisait le cadavre sacré et s’opposait à ce que l’on cherchât jusque dans la mort les secrets de la vie, il s’était exposé à la haine des fanatiques pour faire faire à

 

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la science, trébuchant dans les ténèbres de l’ignorance, quelques pas de plus.

Aussi fut-ce d’abord à Montpellier qu’étudia Vésale. Dès 1376, les docteurs de cette école avaient obtenu de Louis d’Anjou la permission, qui leur fit continuée depuis par Charles le Mauvais, roi de Navarre, et par Charles VI, roi de France, de prendre chaque année le cadavre d’un criminel supplicié et de le disséquer.

Vésale y étudia en 1532. Il avait alors dix-huit ans.

Puis il vint à Paris.

Là, sa hardiesse à braver les dangers attachés au métier de voleur de cadavres lui avait fait une réputation. Toutes les nuits, fouillant les cimetières et glanant sous les gibets, on le voyait disputer aux chiens et aux corbeaux des cadavres souvent en putréfaction.

Après trois ans passés dans ces lugubres travaux, Vésale obtint la chaire de Louvain et eut la permission d’y faire des démonstrations anatomiques dans lesquelles la possession d’un

 

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squelette complet lui apporta le secours de son ossature.

Ce squelette éveilla la susceptibilité des magistrats. Vésale, appelé devant eux, fut interrogé sur la façon dont ce squelette était tombé entre ses mains.

– Je l’ai apporté de Paris, dit Vésale.

L’illustre anatomiste mentait ; mais il ne regardait pas comme un péché le mensonge qui concourait au salut de l’humanité.

Comment Vésale s’était-il procuré ce squelette ?

Le voici.

Un jour qu’il parcourait, avec un de ses amis nommé Gemma, le champ consacré aux exécutions et qui était situé à un quart de lieu de Louvain à peu près, Vésale avait vu un cadavre qui, déchiqueté par le bec des oiseaux de proie, était presque réduit à l’état de squelette ; ses os, resplendissants de blancheur, tirèrent l’œil du sublime sacrilège et il résolut de s’approprier cette carcasse humaine. Les extrémités

 

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inférieures se détachèrent assez facilement ; mais, de peur que les vertèbres du cou, brisées par le poids du bourreau qui, on le sait, se laissait glisser de la potence sur les épaules du patient, ne pussent soutenir le poids du corps, une chaîne avait été passée autour du tronc et l’attachait au gibet.

Il fallut remettre à la nuit le reste du vol ; les os des jambes et des cuisses furent enlevés et cachés ; puis, la nuit venue, à cette heure où les hiboux et les sorciers sont censés parcourir seuls ces champs de désolation, Vésale revint sans son ami, celui-ci n’ayant point osé l’accompagner, et, à l’aide de ses mains seulement, il parvint à arracher le squelette de la chaîne.

En trois nuits, les différentes pièces de ce qui avait été un homme vivant, pensant, aimant, souffrant, comme celui qui s’en appropriait les débris, furent rentrées dans la ville ; trois autres jours suffirent à les nettoyer, à les mettre en place et à les fixer au moyen de fils de fer.

Voilà comment André Vésale s’était procuré ce squelette qui faisait scandale parmi les

 

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magistrats de Louvain et qu’il affirmait lui venir de Paris.

Puis arriva la guerre d’Italie entre Charles Quint et François Ier. Vésale suivit les armées espagnoles comme son collègue Ambroise Paré suivait les armées françaises. Deux fois seulement, une fois à Montpellier, une fois à Paris, il avait eu l’occasion d’assister à l’ouverture de cadavres humains non encore putréfiés, et ce fut avec une espèce de frénésie que, plus libre sur les champs de bataille, il se livra, quoique toujours d’une manière clandestine, à ses études anatomiques, immortalisées par le pinceau de Rembrandt.

Ce fut alors que, fort de plusieurs autopsies faites, soit en public, soit dans son cabinet, Vésale se hasarda à réformer Gallien qui, n’ayant jamais fait d’autopsie que sur les animaux, fourmillait d’erreurs. Il fit plus : il publia et présenta au prince don Philippe un Manuel d’anatomie qui n’était que le prospectus du grand ouvrage qu’il se proposait de publier plus tard.

Mais alors, les professeurs, les rivaux et, par

 

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conséquent, les ennemis, trouvant une surface où mordre, attaquèrent le livre comme sacrilège et jetèrent de Venise à Tolède une telle clameur, que Charles Quint lui-même s’épouvanta de ce haro et livra l’ouvrage aux théologiens de l’Université de Salamanque pour qu’ils décidassent s’il était permis à des catholiques d’ouvrir des corps humains.

Heureusement, les moines répondirent par cet arrêt plus éclairé que ceux qui émanent d’habitude des ordres religieux : « C’est utile, et par conséquent permis. »

Alors, les faits avérés étant insuffisants pour faire condamner Vésale, on eut recours à la calomnie.

Le bruit se répandit que Vésale, trop pressé d’étudier la maladie dont était mort un gentilhomme espagnol, avait ouvert le corps de ce gentilhomme avant qu’il eût rendu le dernier soupir. Les héritiers du mort, disait-on, avaient forcé la porte de la chambre à coucher où Vésale s’était enfermé avec le cadavre et étaient arrivés à temps pour constater que le cœur, mis à nu, se

 

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contractait encore.

Il est vrai qu’on ne nommait pas le gentilhomme ; il est vrai que les héritiers intéressés à faire le procès restaient muets et dans l’ombre ; mais, par cela même que l’accusation était dénuée de preuves, elle fut accueillie sans examen, et ce fut un fait acquis aux ennemis de Vésale qu’il avait ouvert un homme vivant encore.

Cette fois, la rumeur fut telle qu’il ne fallut pas moins que l’entêtement de Philippe II – le terme n’est point exagéré – pour sauver Vésale, non pas d’un procès public, mais de quelque embuscade où il serait tombé victime de la fureur populaire, qui le désignait comme un sacrilège et comme un maudit.

Hélas ! Philippe se lassa plus tard de soutenir ce martyr du génie ! Vésale, obligé de quitter la France, l’Italie, l’Espagne, fit un pèlerinage au tombeau de Jésus-Christ et, jeté par une tempête, au retour des Lieux saints, sur les côtes de l’île de Zante, il y mourut de misère et de faim !

 

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Mais, à l’époque où nous sommes arrivés, le bras puissant qui le soutenait ne s’était pas encore fatigué et le roi d’Espagne, convaincu du génie de son médecin, l’envoyait, comme nous l’avons dit, à son beau-père Henri II.

 

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XV

 

Politique florentine.

 

André Vésale s’approcha du blessé, l’examina, se fit rendre compte par Ambroise Paré du traitement qui avait été suivi, l’approuva en tous points, et, ces renseignements pris, demanda à voir l’éclat de bois retiré de l’œil du roi par l’habile chirurgien.

Ambroise Paré avait, au moyen d’une ligne tracée sur l’esquille, indiqué jusqu’où elle avait pénétré.

Vésale demanda dans quel sens elle avait pénétré, si c’était horizontalement, diagonalement ou obliquement.

Ambroise Paré répondit que c’était obliquement, et, prenant la tête qu’il était en train d’étudier, il lui enfonça dans l’œil l’esquille

 

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jusqu’à l’endroit où elle avait pénétré dans celui d’Henri II et donna à l’éclat de bois la direction exacte que, dans son souvenir, il avait avant d’être tiré de la blessure.

– Maintenant, dit Ambroise Paré, voici la tête ; j’étais occupé à en faire l’ouverture pour voir de nouveau le ravage que le coup peut avoir occasionné dans l’intérieur du cerveau.

Quatre condamnés à mort avaient déjà été décapités afin que les chirurgiens pussent faire sur leurs têtes l’expérience qu’Ambroise Paré proposait à Vésale de renouveler avec lui.

Mais Vésale, interrompant son confrère :

– C’est inutile, dit-il, je vois, par la longueur du tronçon et par la direction qu’il a prise, quelle sorte de ravage il a pu faire. Il y a eu fracture de l’arcade sourcilière droite et de la paroi supérieure de l’orbite, pénétration, avec fracture des os et déchirement des enveloppes dure-mère, pie-mère et arachnoïde, et de la partie inférieure du lobe antérieur droit du cerveau, continuation de la pénétration dans la partie supérieure du lobe antérieur du cerveau ; d’où inflammation et

 

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congestion successives, avec épanchement, selon toute probabilité, dans les deux lobes antérieurs.

– C’est exactement cela ! s’écria Ambroise Paré émerveillé, voilà ce que j’ai constaté sur les têtes des suppliciés.

– Oui, dit en souriant Vésale, moins l’épanchement, qui ne pouvait avoir lieu, la blessure étant faite sur des morts.

– Eh bien, demanda Ambroise Paré, que pensez-vous de la blessure ?

– J’affirme qu’elle est mortelle, dit Vésale.

Un faible cri se fit entendre derrière l’anatomiste.

Catherine de Médicis, introduite par le comte de Vieilleville, était entrée dans la chambre du blessé pendant la définition anatomique donnée par Vésale à son confrère, et elle avait entendu l’opinion exprimée par le premier.

De là le cri qui avait attiré l’attention des deux chirurgiens, lesquels, absorbés dans la discussion scientifique, n’avaient ni l’un ni l’autre remarqué la présence de la reine.

 

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– Mortelle ! murmura Catherine. Vous dites, monsieur, que la blessure est mortelle ?

– Je crois qu’il est de mon devoir, madame, répondit Vésale, de répéter pour Votre Majesté ce que je disais pour mon savant confrère Ambroise Paré. La mort d’un roi n’est point un événement ordinaire et ceux qui héritent d’un empire ont besoin d’être deux fois avertis de l’heure précise où cet empire échappe des mains du mort pour passer entre celles du vivant. Quelque douloureux que soit cet arrêt, je le répète donc, madame, la blessure du roi est essentiellement mortelle.

La reine passa un mouchoir sur son front couvert de sueur.

– Mais, demanda-t-elle, mourra-t-il sans avoir repris ses sens ?

Vésale s’approcha du blessé, lui prit la main et compta les pulsations de son pouls.

– Quatre-vingt-dix pulsations ! dit-il à Ambroise Paré.

– En ce cas, la fièvre a diminué, répondit celui-ci : le pouls avait monté, dans les deux

 

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premiers jours, jusqu’à cent dix !

– Madame, dit Vésale, si le pouls continue à rétrograder dans cette proportion et qu’il y ait résorption passagère de l’épanchement, il est probable qu’avant de trépasser le roi retrouvera une ou deux fois la parole.

– Et quand cela ? demanda anxieusement Catherine.

– Oh ! madame, dit Vésale, vous demandez à la science humaine au-delà de ce qu’elle sait ! Cependant, les probabilités substituées aux certitudes, je dirai que, si le roi doit sortir de son évanouissement, ce sera vers le milieu de la journée de demain.

– Vieilleville, dit la reine, vous entendez ? Au premier retour du roi à la vie, que je sois prévenue ; je dois être là, moi et nul autre, pour écouter ce que le roi pourra dire.

Le lendemain, vers deux heures de l’après-midi, le pouls étant tombé à soixante-douze pulsations, le blessé fit un léger mouvement et poussa un faible soupir.

 

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– Monsieur de Vieilleville, dit Vésale, prévenez Sa Majesté la reine-mère : le roi, selon toute probabilité, va sortir de son évanouissement et prononcer quelque parole.

Le grand chambellan s’élança hors de l’appartement ; et, comme il rentrait, cinq minutes après, avec la reine, Henri commençait à reprendre ses sens et murmurait ces mots, à peine intelligibles :

– La reine... Qu’on aille chercher la reine...

– Me voici, monseigneur, s’écria Catherine en tombant agenouillée devant le lit d’Henri II.

Ambroise Paré regardait, émerveillé, cet homme qui, s’il ne commandait point à la mort et à la vie, paraissait du moins initié à tous leurs secrets.

– Madame, demanda Vésale, Votre Majesté ordonne-t-elle que nous demeurions, M. Paré et moi, dans cette chambre, ou que nous sortions ?

La reine interrogea le blessé du regard.

– Qu’ils restent... murmura Henri. D’ailleurs, je suis si faible que, d’un moment à l’autre, je

 

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crains de m’évanouir...

Alors, Vésale fit un signe, tira de sa poche un petit flacon contenant une liqueur rouge comme du sang, en versa quelques gouttes dans une petite cuillère de vermeil et introduisit cette liqueur entre les lèvres du roi.

Henri poussa un soupir de bien-être ; son œil brilla et une légère nuance de vitalité reparut sur ses joues.

– Ah ! dit-il, je me sens mieux...

Puis, regardant autour de lui :

– C’est toi, Vieilleville ! dit-il ; tu ne m’as pas quitté ?

– Oh ! non, sire, dit le comte sanglotant, pas une seule minute !

– Tu me l’avais dit... tu me l’avais dit... murmura Henri ; mais je n’avais pas voulu te croire... j’avais tort ! Ni vous non plus, madame ; et je vous demande pardon... Ni Coligny non plus !... Madame, n’oubliez point que M. de Coligny est de mes vrais amis ; car il m’en a dit plus qu’aucun de vous : il m’a nommé

 

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Montgomery comme l’homme qui devait me tuer.

– Il vous a nommé Montgomery ! s’écria Catherine. Et comment savait-il ?..

– Ah ! par une prophétie faite à l’empereur Charles Quint... À propos, j’espère que M. de Montgomery est libre ?

Catherine ne répondit point.

– J’espère qu’il l’est ! reprit Henri. J’ai demandé, et au besoin j’exige, qu’il ne lui soit fait aucun mal !

– Oui, sire, répondit Vieilleville, M. de Montgomery est libre ; à toute heure du jour et de la nuit, il envoie demander des nouvelles de Votre Majesté. Il est au désespoir !

– Qu’il se console, pauvre de Lorges ! Il m’a toujours fidèlement servi... et, dernièrement encore, près de la régente d’Écosse.

– Hélas ! murmura Catherine, que n’est-il resté près d’elle ?

– Madame, c’est non pas sa volonté, mais un ordre de moi qui l’a ramené d’Écosse... Il refusait

 

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de jouter contre moi ; c’est un ordre de moi qui l’a forcé de jouter. Ma mauvaise fortune a tout fait et non pas lui. Ne nous révoltons donc pas contre Dieu et profitons bien plutôt de ce moment de vie qu’il me donne miraculeusement pour régler nos affaires les plus pressantes.

– Oh ! monseigneur ! murmura Catherine.

– Et d’abord, reprit Henri, songeons aux promesses faites à nos amis ; puis nous nous occuperons des traités passés avec nos ennemis... Vous savez ce qui est promis à Vieilleville, madame ?

– Oui, sire.

– Son brevet de maréchal de France allait être signé lorsque m’est arrivé ce terrible accident... Ce brevet doit être en état.

– Oui, sire, répondit Vieilleville, Votre Majesté avait eu la bonté de m’ordonner de le prendre en blanc chez M. le chancelier afin que je le lui fisse signer à la première occasion, et le voici. Je l’avais sur moi pendant ce jour fatal du 30 juin, et comme, depuis ce jour-là, je ne me

 

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suis pont dévêtu et n’ai point quitté le roi, il y est toujours.

Et, en disant ces mots, Vieilleville présenta le brevet à Henri.

– Je ne puis remuer sans grandes douleurs, madame, dit le blessé à Catherine ; ayez la bonté de signer ce brevet pour moi et le dater de ce jour, d’inscrire la cause qui fait que vous le signez à ma place et de le donner à mon vieil ami.

Le comte, sanglotant, se précipita à genoux, baisant la main du roi, étendue sur le lit et plus blanche que le drap sur lequel elle reposait.

Pendant ce temps, Catherine écrivait au bas du brevet de maréchal de France :

 

« Pour le roi, blessé ; par son ordre et près de son lit,

» CATHERINE, reine.

» 4 juillet 1559. »

 

Elle lut et montra au roi ce qu’elle venait

 

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d’écrire.

– Est-ce cela, sire ? demanda-t-elle.

– Oui, madame, dit Henri. Et maintenant, donnez ce brevet à Vieilleville.

Catherine remit le brevet au comte.

Puis, tout bas :

– Vous avez le brevet, dit-elle ; mais n’en tenez pas moins votre promesse, mon bon ami, car il serait encore possible de vous le retirer.

– Soyez tranquille, madame, dit Vieilleville, vous avez ma parole et je ne la reprends pas.

Et, pliant avec soin le brevet, il le mit dans sa poche.

– Maintenant, dit le roi, M. de Savoie et ma sœur sont-ils mariés ?

– Non, sire, répondit Catherine : le moment eût été mal choisi pour des noces.

– Au contraire ! au contraire ! dit le roi ; et je désire qu’on les marie le plus promptement possible... Vieilleville, allez me chercher M. de Savoie et ma sœur.

 

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Catherine sourit au roi en signe d’assentiment et, accompagnant Vieilleville jusqu’à la porte :

– Comte, dit-elle, n’allez chercher M. de Savoie et Marguerite que lorsque j’aurai rouvert cette porte et lorsque je vous en aurai donné l’ordre moi-même. Attendez dans cette antichambre et, sur votre liberté, sur votre vie, sur votre âme, pas un mot de ce retour du roi à l’existence, surtout à madame de Valentinois !

– Soyez tranquille, madame, dit Vieilleville.

Et, en effet, il s’arrêta dans la chambre voisine où, la porte refermée, Catherine put entendre le bruit des grands pas qui accusaient son émotion.

– Où êtes-vous, madame, dit le roi, et que faites-vous ?... Je voudrais bien ne pas perdre de temps.

– Me voici, monsieur. Je disais à M. de Vieilleville où il pourrait trouver M. de Savoie, au cas où le prince ne serait point chez lui.

– Comment, au cas où il ne serait point chez lui ?

– Mais il y sera : ce n’est que le soir que M. de

 

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Savoie quitte le château et il y est toujours de retour avant l’aube.

– Ah ! dit le roi avec un soupir d’envie, il fut un temps où moi aussi je courais les chemins par une belle nuit et sur un bon cheval, per amica silentia lunae, comme dit ma petite Marie Stuart... C’était doux de sentir la brise fraîche et de voir trembler le feuillage sur la pâle lumière de la lune !... Ah ! la fièvre ne me brûlait point comme à cette heure !... Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi car je souffre bien !

Pendant ce temps, Catherine s’était rapprochée du lit ; mais, en s’en rapprochant, elle avait fait signe aux deux médecins de s’en éloigner.

Ambroise Paré et André Vésale répondirent par une respectueuse inclination de tête, et, comprenant que ces deux princes de la terre avaient quelque grand secret à débattre, au moment où l’un des deux allait quitter l’autre, ils se retirèrent hors de la portée de la voix dans l’embrasure d’une fenêtre.

Catherine avait repris sa place près d’Henry.

 

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– Eh bien, dit le roi, ils vont venir, n’est-ce pas ?

– Oui, sire ; mais avant qu’ils viennent, Votre Majesté veut-elle bien me permettre de lui dire quelques paroles sur les affaires de l’État ?

– Dites, répondit le roi, quoique je sois bien fatigué, madame, et que je ne voie plus les choses de ce monde que comme à travers un nuage.

– N’importe ! n’importe ! Dieu, pour vous, éclaircira ce nuage à travers lequel vous les voyez ; et il permettra que vous portiez sur elles un jugement plus sûr peut-être que lorsque vous étiez en bonne santé.

Henri se tourna avec peine du côté de Catherine et la regarda d’un œil brillant de fièvre et d’intelligence.

On voyait qu’il faisait un effort suprême pour mettre sa faiblesse au niveau de cet esprit florentin dont il avait eu plus d’une fois l’occasion d’apprécier la tortueuse profondeur.

– Parlez, madame, dit-il.

– Pardon, sire, reprit Catherine, ce n’est point

 

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mon opinion, ce n’est point celle des médecins, qui ont toujours bonne espérance, mais c’est la vôtre, n’est-ce pas, que votre vie est gravement menacée ?

– Je suis frappé mortellement, madame, dit le roi, et c’est par miracle, sans doute, que Dieu permet que j’aie avec vous ce suprême entretien.

– Eh bien, sire, si c’est par un miracle, dit la reine, utilisons ce miracle afin que le Seigneur ne l’ait pas fait vainement.

– Je vous écoute, madame, dit Henri.

– Sire, vous rappelez-vous ce que M. de Guise vous disait chez moi, au moment où vous étiez sur le point de signer ce malheureux traité de Cateau-Cambresis ?

– Oui, madame.

– M. de Guise est grand ami de la France !

– Bon ! murmura le roi, un Lorrain !...

– Mais moi, sire, dit Catherine, je ne suis pas Lorraine.

– Non, dit Henri ; mais vous êtes...

 

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Il s’arrêta.

– Achevez, dit la reine ; je suis une Florentine et, par conséquent, une véritable alliée de la maison de France. Eh bien, je vous dis, sire, que le Lorrain et la Florentine ont été, en cette occasion, plus Français que certains Français !

– Je ne vous dis pas non, murmura Henri.

– Le Lorrain et la Florentine vous disaient : « Sire, c’est tout au plus si un traité pareil à celui que l’on vous propose, ou plutôt que vous proposez, était acceptable le lendemain de la bataille de la Saint-Laurent ou de la prise de Saint-Quentin ; mais, aujourd’hui que M. de Guise est arrivé d’Italie, que nous avons repris Calais, que nous comptons cinquante mille hommes bien armés en campagne, trente mille en garnison dans nos villes, un pareil traité est une dérision ! » Voilà ce que vous disaient le Lorrain et la Florentine, et ce que vous n’avez point voulu écouter.

– C’est vrai, dit Henri comme revenant d’un rêve, et j’ai eu tort.

 

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– Alors, vous l’avouez ? dit Catherine, les yeux brillants.

– Oui, je l’avoue ; mais il est trop tard !

– Il n’est jamais trop tard, sire ! dit la Florentine.

– Je ne vous comprends pas, dit le roi.

– Voulez-vous me laisser faire ? reprit Catherine ; voulez-vous vous en rapporter à moi ? et je vous rends toutes vos villes de France, le Piémont, Nice, la Bresse ! et je vous ouvre la route du Milanais !

– Et que faut-il faire pour cela, madame ?

– Il faut, malgré la majorité du Dauphin, dire que, vu sa faible santé, son peu de connaissance des affaires, vous nommez un conseil de régence qui durera un an et plus, s’il est besoin ; qui sera composé de M. de Guise, de M. le cardinal de Lorraine et de moi, et qui seul réglera, pendant cette année, les affaires politiques, civiles, religieuses et autres.

– Et que dira François ?

– Il sera trop heureux : il ne pense qu’au

 

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bonheur d’être le mari de sa petite Écossaise et n’en ambitionne pas d’autre.

– Oui, en effet, dit Henri, c’est un grand bonheur d’être jeune, d’être le mari d’une femme qu’on aime !

Et il poussa un soupir.

– Mais, continua-t-il, il y a une chose qui gâte tout cela : c’est qu’il est roi de France, et qu’un roi de France doit penser à son pays avant de penser à ses amours !

Catherine regarda Henri de côté. Elle avait grande envie de lui dire : « Ô roi, qui donnes un si bon conseil, pourquoi donc ne l’as-tu pas suivi ? » mais elle eut peur de lui remettre en mémoire le souvenir de madame de Valentinois et elle se tut, ou plutôt, continuant de pousser la conversation dans la voie où elle l’avait fait entrer :

– Et alors, moi régente, M. de Guise lieutenant général, M. de Lorraine administrateur du royaume, nous nous chargeons de tout.

– De tout ! Qu’entendez-vous par ces mots :

 

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« Nous nous chargeons de tout ? »

– De tout rompre, sire ; de reprendre les cent quatre-vingt-dix-huit villes, le Piémont, la Bresse, Nice, la Savoie, le Milanais !

– Oui, dit le roi ; et moi, pendant ce temps, je me présenterai devant Dieu chargé d’un parjure, ayant pris le prétexte de ma mort pour ne pas tenir ma promesse ! C’est un trop grand péché, madame, pour que je le risque ! Si je devais vivre, je ne dis pas... j’aurais le temps de me repentir.

Puis, haussant la voix :

– Monsieur de Vieilleville ! cria-t-il.

– Que faites-vous ? demanda Catherine.

– J’appelle M. de Vieilleville qui, bien sûrement, n’est point allé chez M. de Savoie.

– Et pourquoi l’appelez-vous ?

– Pour qu’il y aille.

En effet, Vieilleville, qui s’était entendu appeler, rentrait en ce moment.

– Monsieur de Vieilleville, dit le roi, vous

 

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avez bien fait d’attendre un second ordre pour aller chez M. de Savoie, puisque la reine vous avait dit d’attendre ; mais, ce second ordre, je vous le donne. Allez donc à l’instant même ! et que dans cinq minutes, M. de Savoie et madame Marguerite soient ici !

Puis, comme il se sentait faiblir, il regarda autour de lui et, apercevant les deux médecins qui, en entendant Henri élever la voix, s’étaient rapprochés :

– Tout à l’heure, dit-il, on m’a fait boire quelques gouttes d’une liqueur qui m’a réconforté... J’ai besoin de vivre une heure encore : qu’on me donne quelques nouvelles gouttes de cette liqueur.

Vésale prit la cuillère de vermeil, y versa cinq ou six gouttes du breuvage incarnat et, tandis qu’Ambroise Paré soulevait la tête du mourant en passant ses mains derrière l’oreiller, il les lui fit glisser dans la bouche.

Pendant ce temps, Vieilleville, n’osant désobéir au roi, se rendait chez M. de Savoie et chez madame Marguerite.

 

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Catherine, debout près du lit, souriait au roi, la rage dans le cœur.

 

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