Le possédé: étude passionnelle

Camille Lemonnier · Chapitre 2 sur 3 · partie 1/4

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Le possédé: étude passionnelle

Une soudaine passion de littérature secrète s’ingérait…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

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Une soudaine passion de littérature secrète s’ingérait dans son désarroi d’esprit. Chez des marchands spéciaux, dans de clandestines librairies, il raccola d’abord les rééditions du XVIIIe siècle, les livres du vice fleuri et galant, aux mignonnes pécheresses en saxe grapillant l’espalier du baiser. Mais ce libertinage encore véniel bientôt s’attisait à des curiosités plus aiguës. Au Palais, en une soute dont il corrompit le gardien, d’innombrables typographies confisquées se tassaient, ramassis de pornographies honteuses, phalliques sécrétions d’un industrieux et morne satyriasis.

Lépervié à pleines pochées emporta de là—mais tous le font, se disait-il, et pourquoi aurais-je plus de scrupule?—les salauderies sans nom d’auteur ni d’éditeur, pincées en des rafles chez des dépositaires, trafiquants de cartes transparentes et de noisettes malthuséennes, les ignobles papiers à chandelles scatologiques et vénériens extraits des latrines des vidangeurs littéraires, les tirages illustrés de bestiales postures inversées, cabrées, lacées, multipliant en d’infinies fornications l’obscène satanisme des sexes. Ensuite, dans le grave silence de son cabinet, comme ouaté de son ancienne paix de recueillement, la porte close d’un double tour de clef, il les absorbait; ces fruits vénéneux d’un froid priapisme, il s’en saturait, il en décantait en soi les sucs malfaisants, les jus redoutables, les pestilentielles et morbides sanies.

—Mais, se confessait-il, nous ne sommes, devant cette échelle de Jacob d’une luxure infernale, portant à chacun de ses degrés le péché des Sodome et des Babylone, comme un espalier de toute la démence des races humaines, nous ne sommes, mon pauvre président, que de fort piètres mauvais sujets, à peine des écoliers. Briarée seul, en lui dispensant autant de prépuces que de bras, aboutirait à expérimenter l’atterrante prolixité de ces stupres.

Ces oeuvres du dévoiement de l’esprit, il les cachait à mesure au fond des rayons de sa bibliothèque, derrière les sévères maroquins de ses livres de jurisprudence, digues élevées par d’immémoriales générations de penseurs et de moralistes aux torrentiels flux du vice et du crime et desquelles il faisait, lui, le juge prévaricateur, un hypocrite rempart complice aux porcellaires bauges dont voluptueusement il reniflait l’ordure.

 

*

 

Sans nulle aide de ces répugnants codex, l’artificieuse Rakma, ce vase de perversités recuites aux braises de la plus luxurieuse imagination, lui cuisinait de tels plats de sa chair que, dans les rémittences du mal, il se demandait, effaré, en quelles obscures officines, en quels vireux jardins elle en cueillait les condiments. «Cette vierge à qui j’ai cru enseigner le chemin de Paphos aurait-elle contenu, antérieurement à la faute, les sciences de damnation? M’aurait-elle été adjugée comme la vierge armée des redoutables sorcelleries de l’Amour? Ou bien un leurre de mes sens m’a-t-il induit en la crédulité d’une virginité qu’un autre peut-être avait effeuillée avant moi?

Cette pensée bientôt le traqua; il flaira une duperie en son passé; il en vint, contre toute vraisemblance, à suspecter en ses ragoûts toujours variés l’ingérence d’un frauduleux amant. Cette connivence avec un mâle avisé seule expliquait l’initiation aux dépravations qu’ensemble ils expérimentaient. «Mais ce serait monstrueux; il n’y aurait pas de mots assez injurieux pour une telle duplicité (il oubliait la sienne en son propre ménage). Ce soupçon jaloux, une fois en lui, l’infesta si bien qu’il s’oublia à lui faire une scène, un jour qu’ils s’étaient rejoints dans la chambre adultère.

—J’en ai le pressentiment, lui dit-il, tu me trompes, tu m’as toujours trompé. Oh! cela se sent à des mouvements dont on n’est pas maître. Et je me rappelle à présent des mots qui t’accusent, des mots que j’écartais de moi et qui me reviennent, accablants, tout ce vocabulaire ordurier dont tu épices tes fringales et que quelqu’un avant moi (car comment le connaîtrais-tu?) t’a inculqué. Puis encore ces caresses rouées au fond desquelles, aveugle, aveugle! je ne devinais pas tes sens déjà exercés!

Elle haussa les épaules sans s’émouvoir, et lui posant les mains sur son front qu’elle renversait en arrière pour mieux lui fouiller les yeux de ses amères prunelles:

—Ah! combien vous êtes ridicule! Mais vous n’avez donc pas senti le mépris que j’ai pour les hommes, l’immense mépris que j’ai pour tous les hommes?

Et elle répétait, elle lui enfonçait avec une joie cruelle le mot plus avant, comme un trait barbelé que, d’une main lourde, elle lui eut retourné dans une plaie.

—Oui, tous les hommes!

Il la regardait maintenant à son tour, surpris, mal à l’aise:

—Alors, moi aussi, moi comme les autres?

—Oh! vous, répondit-elle en souriant, c’est autre chose. Vous, c’est tout le mépris que j’ai pour les hommes, vos pareils, mais triplé, décuplé, centuplé! Vous, mon cher, c’est une telle puissance de mépris que je n’ai pour vous le dire que l’abomination même de mes crasses de gourgande et que je me suis ravalée plus bas que la prostituée des rues parce que je sentais qu’alors seulement l’égalité de la bassesse pouvait indissolublement nous lier!

—Ah! par exemple! s’écria-t-il, indigné. Et c’est à moi que vous parlez avec cette effronterie?

Elle affirmait de la tête sans cesser de sourire.

—Eh bien, dit-il en décrochant son pardessus, je vous épargnerai la peine de me mépriser à l’avenir. Adieu! Dorénavant tout est fini entre nous. Adieu!

—Adieu! répondit-elle d’une voix et d’un geste négligents.

Il s’enfonça le chapeau sur la tête et, au moment de franchir la porte:

—Adieu, dit-il encore.

Maintenant il restait tourné vers elle, la main sur le bouton.

—Dis-moi, au moins, que ce n’est pas vrai, que tu regrettes cette parole.

—Moi! mais pas du tout! Pourquoi la regretterais-je, puisque c’est la vérité, toute la vérité?

Il fit un pas vers elle, ensuite un pas vers la porte.

—Eh bien, adieu!

—Encore adieu!

Et tout à coup, il arrivait lui prendre les mains:

—Mais alors ce serait la rupture? Car désormais il nous serait impossible de vivre encore sous le même toit! Et pourrais-je me faire à l’idée de te laisser sans une aide dans la vie, abandonnée à toi-même?

—Laissez donc… Quand vous aurez quitté cette chambre, je descendrai après vous, et je me donnerai au premier homme qui passera. Ceci, je vous le jure.

Alors il jeta son chapeau sur la table, la saisit entre ses bras, roula à ses pieds.

—Non, non, tu ne feras pas cela. Je ne le veux pas. Est-ce que je puis d’ailleurs vivre sans toi? Est-ce qu’il m’est possible de cesser de t’aimer? Même avec ton mépris, je demeure ton amant soumis. Et serait-il plus grand encore, je ne te quitterais pas!

Il oubliait sa jalousie, l’injure et tout dans cette joie de la reposséder, de palper des mains les nerveuses saillies de son buste, de voluptueusement humer, en s’y roulant la tête, la chaude odeur de sa ceinture.

—Je savais, dit-elle froidement, que vous ne vous en iriez pas, que tu ne pourrais pas t’en aller.

Et, cette fois, les yeux qu’elle appuyait sur lui dégageaient, avec un tel magnétisme, leurs passionnels fluides que, se fût-il senti quelque force encore pour lui résister, cette force, dans les flammes noires de son regard, se fût immédiatement consumée.

—Oui, tu as raison, balbutia Lépervié, en lui mangeant la peau, je ne sais quel vent de folie m’avait passé. On n’échappe pas à sa destinée. La mienne est de rester attaché à toi comme ma chair à mes os, et d’être sous le talon de ta bottine le coeur que tu peux broyer, s’il te plaît. Un lien, ah! c’est vrai, c’est vrai! une chaîne dont les anneaux ont été trempés dans notre sang,—une chaîne torsée avec nos nerfs et nos fibres nous tient accrochés ensemble. Mais un bout de la chaîne en ta main est comme la laisse par laquelle tu me mènes, et le poids entier, c’est moi qui le porte, car j’en suis le forçat!

Elle égarait à son cou le tapotement d’un doigt câlin.

—Ah! papa président, vous ne serez jamais qu’un grand enfant.

—Oui, un vieux nenfant gâté de sa petite maman—(un goût de veules mignoteries, une malacie de dorlotages poupards, en l’assignant à ce janotisme d’un jargon de nourrice, faisandaient son vice),—un vieux grand nenfant à sa petite maman… sa petite maman!

Accroupi sur le tapis, les bras noués à ses genoux, maintenant il levait un visage canin vers elle et d’une voix veulement navrée, s’affligeait:

—Ah! tu es trop dure aussi pour moi! (Est-ce que tu ne vois pas une tache rouge là sur le mur? Est-ce que tu ne sens pas le plancher trembler sous nos pieds?) Que t’ai-je fait pour me mépriser à ce point?

—Ce que vous m’avez fait?

En enroulant négligemment à son index la mèche qui décorativement lui virgulait la tempe:

—… Mais, rien, absolument rien. Je vous méprise comme je vous aimerais. Il n’y a pas autre chose. Et croyez-vous que je pourrais être la maîtresse que je suis, sans mépris?

—Oh! du moment que tu ne me hais pas, que m’importe le reste! s’écria-t-il. Tiens, je suis à tes pieds. Fais de moi ce que tu veux, à présent. Bats-moi, je ne me défendrai seulement pas… Mais bats-moi donc! Hein! je t’en prie!

Il lui tendait la joue et elle y appliquait une mornifle légère; mais il insistait, l’implorait, en une démence de lâcheté.

—Han! bats-moi fort, oh! han! de toutes tes forces! J’ai besoin d’être battu par ces petites mains!

Alors elle lui allongeait un soufflet au travers du visage, et ce jeu l’amusant, elle finissait par le gifler coup sur coup, corroyant sa peau sous la bourrade de ses petits poignets furieux, toute grisée elle-même de son empire, prise d’un âcre besoin de lui faire mal. Il se mettait à pleurer de vraies larmes, des larmes de petit garçon fouetté, et geignait;

—Elle m’a battu! battu! Elle m’a battu!

Elle le gourmait plus impétueusement, et trépignant de colère, lui criait:

—Dis que tu ne le feras plus, salaud, cochon!

Il se couchait à ses pieds, baisait ses bottines, et dans un spasme d’amour et de douleur:

—Ferai plus, bramait-il. Te jure que ferai plus!

 

*

 

…..la sensation, comme en un autre jour, la sensation d’une contrée sans espoir, la sensation d’une immobile éternité de blanches et vides ténèbres,—non, pas même la sensation! car il ne sentait plus, il était couché sur le dos dans la vide horreur de ces latitudes sans commencement ni fin. Et de son flanc, un pic (comme en l’autre jour) jaillissait, effrayant, pareil à la colonne sur laquelle pesait le prodigieux ennui des cieux en silence, des rigides cieux aveugles que nul aile, nul souffle, nul espoir d’aurore ne décomprimaient. Or dans cette immobile éternité, lui-même stagnait, mué en une éternité de sommeil ou de mort (rien n’aurait pu l’en avertir), mais les yeux ouverts sur le vide et le silence, les yeux comme des gouffres ouverts sur ces gouffres de silence et de vide, avec le ver vivant d’un fixe regard au fond de ses orbites gelées.

Et dans ce regard, enfin, enfin un petit point se mettait à bouger comme un embryon issu de la décomposition même de ce regard; et une vie de matières grasses et visqueuses, en cercles qui lentement s’étendaient et giroyaient, en blanchâtres cercles d’opaques et gélatineuses nuées (comme l’autre jour), ensuite fluait des sécrétions de ce même regard liquéfié et toutefois inexorablement vivant. Toujours les laiteuses ondes s’élargissaient: c’était à travers l’espace comme l’oscillation d’une mer pâle où tout à coup un vibrionnement de larves, sans formes définies encore, en tournant sur elles-mêmes, rompait l’ascension onduleuse des vagues initiales. Elles tourbillonnaient d’une vitesse effroyable à présent, ces larves, précipitées à travers l’abîme et comme aspirées par la bouche d’un vortex qui ensuite les revomissait.

Mais à la longue, dans le vertigineux vironnement, commença à s’indiquer le dessin de confuses agrégations. Une ébauche de formes nouait et dénouait cette masse rotatoire qui, après un petit temps (une éternité dans cette éternité) finissait par former des lianes de viscères, d’immenses et serpentaires lianes comme de roses et vertes fleurs entortillées, car une lumière de diamants et de cristaux maintenant prismatisait le peuplement de cette ancienne horreur du vide paysage.

C’était bien des viscères, d’humains viscères que déroulaient ces lianes, en torses guirlandes, en grappes de fruits vermeils, en bouquets de sanglantes roses autour desquels soudain deux lèvres sans corps (rien qu’une bouche) volutèrent, agitées du souffle léger d’un vent de l’amoureux été. Et à mesure que cette bouche frôlait les jantes de cette roue de viscères, une pulpe de chair blonde naissait, sinuait, se gonflait; un ondoiement de mols seins féminins éclosait, avec au bout la palpitation de deux papillons roses,—les pointes mêmes de toutes ces gorges. Sous le tourbillon du vent de la bouche, elles fleurissaient par milliers, les divines roses de chair, les rafraîchissantes et neuves mamelles, comme un jardin de fleurs-femmes.

Mais ces gorges à leur tour grandissaient, se développaient en le rythme de beaux corps voluptueux auxquels seulement manquait le sourire des lèvres; et toutes, par dessus leurs bustes flexibles et lascifs, attestaient les béantes orbites et les caves maxillaires d’une tête de mort. Comme une houle de ventres et de seins, elles ondulaient par flots innombrables avec le balancement de leurs têtes hideuses sous des touffes d’ironiques lys et de flottantes chevelures. Et maintenant qu’elles se rapprochaient, il voyait que leurs ventres et leurs seins s’ouvraient à une blessure de lèvres restituant la forme de cette bouche dont se dénuait l’écharnement de leurs mâchoires. Et ces frauduleuses bouches se mouvaient comme autant de bêtes voratoires, en des étirements tentaculaires et succides.

Mais surtout une chose l’étonnait: à travers les trous de ténèbres de leurs orbites, elles dardaient le regard de Rakma, et leurs corps aussi, aux petits seins irrités et aux hanches ambiguës, étaient moulés à la ressemblance de cette fille. Avec des baisers au bout du geste de leur bras et qu’elles prenaient à leur corps (là où s’ouvrait le mensonge des bouches), ensuite elles nouaient une orchestique, arrivaient en dansant jusqu’à le toucher; et chacune à son tour arrachait un lambeau de l’étrange pic qui lui jaillissait du flanc, le donnait à manger aux cruelles lèvres affamées de ses plaies. Et à la fin il ne restait plus, à la place de son flanc, qu’une ouverture caverneuse par où son vert intestin dégorgeait et qui laissait béer l’ossature intérieure, dénudant la double dalle du sternum, comme si des nuées de rats lui avaient foui les entrailles.

Si du moins je pouvais récupérer ce qu’elles m’ont pris, se dit-il, encore mal éveillé de ce rêve horrible, avec les affres à la peau du rapt qui le dépossédait de sa virilité.

En ouvrant les yeux, il apercevait Mme Lépervié qui le secouait pour l’arracher à son cauchemar, tout épouvantée elle-même des bonds par lesquels il avait l’illusion de se lancer à la poursuite de ces stryges.

—Mon ami, qu’as-tu?

Il ne pouvait rien lui répondre. Un froid en ses os persistait. Bien qu’il fît nuit encore, il se leva, ralluma la lampe, aspirant à la lumière, après ces pâles ténèbres du chaos, à la lumière qui chasse les fantômes…

 

*

 

«Le 26 avril 18.

«MON CHER MAÎTRE,

«Comme suite à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser… Ah! mes enfants, mes pauvres enfants… Paule… Guy… Guy… Paule… mes enfants.»

Et le président, s’étant mis à son pupitre pour écrire une lettre, oubliait tout à coup l’avocat célèbre auquel il répondait, se prenait à répéter indéfiniment, en une totale incohérence, le nom de ses enfants jusqu’au bas du feuillet, l’écrivant comme un collégien essayant une plume avec le premier mot venu, d’un mouvement négligent de la main.

…Enfants, mes enfants… Paule! Paule! Paule!…

Puis son oeil, sans presque un regard d’abord sous ses lasses et inertes paupières, errait à travers cette calligraphie d’un sens imprécis (Mes enfants… Paule… Guy… Paule…) Et rien encore en sa cervelle, rien en sa paternité, rien que le vide et la désuétude de toute pensée (Paule… mes enfants…). Mais petit à petit l’écriture s’imprimait sur ce flottement gélatineux de sa rétine; il semblait que le bec de sa plume, avec les traits qui hersaient son papier, à présent crevât la taie dont se cornait l’opacité de son oeil, et cette opacité de son âme! Et il relisait à mi-voix: «Mes enfants… Paule… Guy… Mes enfants.» Il leva la tête, tressaillit, se remit à considérer l’écriture comme si en même temps se levait devant lui l’image réelle de ses enfants. Et il pensait:

«Quel magnétisme, quelle volonté hors de moi m’a fait écrire là vos noms, mes petits?» Sûrement une autre main poussait la sienne, une main qui, au fond de sa pensée, dans le sommeil de cette pensée, allait chercher leurs chers noms oubliés et comme des signes fatidiques les jetait sur la page blanche.

Alors il se souvint.

La veille, un jeu puéril, par accoutumance d’autres moins innocents—(les jeux qui, en leur chambre, amusaient sa sénile illusion de petite enfance éréthive),—l’avait fait galoper à quatre pattes sur le tapis, en aboyant comme un gros chien. Sur les rotules et les paumes, il s’était traîné parmi les tapis en un inexplicable et ridicule besoin de jouer à la bête. Et Paule, très espiègle, s’était mise à le pelauder des bourrades de ses petites mains, montée sur son dos et l’éperonnant du talon de sa pantoufle dans les côtes, avec des hue! chien! qui le stimulaient à une identification plus ravalante. Tout à coup Guy était entré, et d’une voix de reproche avait dit: «—Oh! papa!» n’avait dit que cela. Sur ce mot, il essayait de se relever; mais la fillette, à travers les bonds dont elle exaspérait sa course, s’accrochait des genoux à ses reins, criait: Encore! chien! encore! Et c’était Rakma qui à son tour inopinément pénétrait dans la chambre, acérait sur lui un regard durement ironique.

Une plus grande honte pour cette attitude humiliée subitement le faisait se redresser en sueur, la face congestionnée, des mèches à travers les yeux, disant à Paule avec dépit:

—En voilà assez, petite sotte!

…La tête dans les poings, il scrutait ces machinales écritures, qui à présent lui évoquaient la gaminerie des quatorze ans de sa fille, la voix déjà sérieuse de l’homme en son fils le rappelant à la gravité de l’âge et de la vie. Et lentement, une émotion le gagnait, il se parlait à haute voix dans le silence de son cabinet:

—Ah! mon Guy, que sera-ce de l’avenir, si déjà tu te reconnais le droit de me parler ainsi? (Il n’éprouvait nulle colère, mais une lassitude découragée). Ah! mon Guy! mes enfants! Votre père! Ah! oui, votre père!

Ensuite il se mettait à marcher parmi les meubles, la gorge serrée, incapable de maîtriser ses larmes.

—Mon Guy! j’avais comme toi grandi dans l’étude… le devoir… J’étais le jeune homme que tu es, l’homme que tu deviendras… Et puis, un jour, oh! ce jour à jamais exécré, ce jour de la première chute, de la chute irrémissible… Une heure ainsi sonne dans la vie… L’autre homme alors, le rôdeur à face de hyène, qui toujours guette à la porte, entre dans la maison de la vie,—l’autre homme, le rôdeur à face de hyène… Ah! mon Guy, mon cher Guy, chasse-le si jamais tu l’entends te chuchoter à l’oreille les paroles mauvaises! Chasse-le!

Il s’animait, bousculait les chaises dans un pas furieux, se prenant subitement à l’illusion de la présence du Maudit entré en son fils et que du fouettement de ses paroles et de son geste, il s’efforçait de mettre en fuite.

—Chasse-le, te dis-je, petit, de peur qu’il ne te mange comme il m’a mangé.

—Bah! (fit la Voix derrière lui), le péché, rappelle-toi, souvent saute une génération! En admettant que ton fils soit un paradigme de vertu, rien n’empêche qu’il engendre un mâle qui, lui (ah! ceci est possible!) te dépassera en coquinerie.

—Oh! s’écria Lépervié, en portant devant lui ses mains, car il voyait maintenant la Voix honteuse,—oh! je te reconnais à la fin! Tu es cet homme,—tu es l’homme primordial de ma race, invétéré en mon sang, l’homme atavique que ma volonté avait momentanément aboli et qui me reprend,—le spectre hideux de la race éternisé à travers la famille,—le spectre!

 

*

 

27 avril.—Un obtus et sec accablement, un gel du sens dans les fixes stagnations d’un polaire hiver cérébral, le fige sans espoir de délivrance. Absolu dégoût de la vie, aspiration à n’être plus. Nulle douleur cependant, rien que ce dégoût et cet accablement. Reclus dans son cabinet, il exige, par effroi de la lumière, la nuit des rideaux. Il se refuse à voir ses enfants, fait remercier sa femme qui lui offre de descendre auprès de lui. Il veut être seul, il a besoin d’être seul. Tardivement, il va les embrasser, puis commande qu’on lui dresse un lit dans la chambre réservée aux hôtes de la maison. Caractère général: le sentiment de l’irrémédiable.

28 avril.—Une tristesse tiède, moite, après la rigide cristallisation de la veille,—une tristesse qui le détend à la douceur de mélancolie des reverdis sous la mouillure encore des neiges, de la verdoyance frileuse des bourgeons pointant de la fonte des givres. «Ne plus penser ni lutter! songe-t-il, et insensiblement s’en aller!» Il se sent fini, vidé, sans plus d’intérêt pour rien.—Pour rien! pour rien! se répète-t-il languissamment en dodelinant la tête.

Vers midi, Rakma glisse un billet sous sa porte. «Demain,—voulez-vous?—à trois heures de l’après-midi, là-bas.» Il déchire le billet.

Quelquefois il repense à l’autre homme; mais tout de suite il se secoue pour écarter ce souvenir pénible. Non! non! pas cela! Mais se laisser aller! Et c’est cette peine, encore: tout au fond de lui le lever confus d’une figure d’un autre âge, l’obstiné travail de cette figure comme en songe pour déchirer les limbes d’oubli qui la dérobent,—et l’apparition enfin en lui de la figure odieuse de l’aïeul paternel.

29 avril.—Le matin, en se levant, un vertige lui brouille la vue. Il veut se rattraper à la table: il l’entraîne et roule, comme assommé. Le médecin, appelé, diagnostique l’anémie, ordonne des toniques, prescrit surtout un grand repos. Une envie de dormir longtemps, toujours, le relègue au lit dans cette chambre d’amis qui désormais (il l’a dit à sa femme), sera la sienne. Et il dort tout un jour, toute la nuit qui suit ce jour. Nulle souffrance physique.

30 avril.—De l’adynamie. Il essaie d’écrire; mais les mots obstinément se dérobent ou récusent l’appropriation au peu d’idées qu’il s’extrait. Serai-je à ce point atteint, s’interroge-t-il, que j’aurais à redouter l’amnésie? De là, une passagère irritation avec tendance à la combativité. Quand sombre enfin le soir sur l’ennui las de la journée, la figure de l’aïeul le récupère; il voudrait la bannir; elle persiste. Le père de son père. Une vive intelligence, petit à petit excoriée et rongée par les plus terribles acides. Un médecin, un homme de rare science, et qui finissait dans la basse crapule. Jamais son père, honnête homme de moeurs sévères, magistrat exemplaire, n’invoquait cette lamentable arsouille, son désespoir et sa honte. Mais plus tard, un parent ébruitait cette vie scandaleuse. C’était chez le mauvais ancêtre comme une gangrène héréditaire, le mal d’une race fermentée et complexe—des soldats, des prêtres, des explorateurs, des gens de robe et d’affaires,—et que le sang furieusement travaillait pour la débauche et l’héroïsme. À peine marié, il s’acoquinait à une concubine; son père naissait pendant la courte accalmie d’un ménage ravagé. Une démence de ravalement ensuite l’internait en des débits ignobles, parmi la populace des porte-faix, s’amusant à les soûler comme lui;—de là il roulait à des bouges d’escarpes et de prostituées. Et vers la soixantaine, enflé de chair putride, tout corrodé et vitriolisé d’alcool, l’apoplexie l’assommait un soir, sur le seuil d’un bordeau. Luxure, ivrognerie, toute sa vie qui eût pu être glorieuse se résumait en cela—et l’ignomineuse crevation au bout, comme d’une bête périssant en son venin sur un fumier.

Toujours ces souvenirs odieux reviennent se dessiner sur la vitre claire, oh! trop claire à présent de son esprit, avec une netteté corrosive. Il se rappelle aussi qu’à vingt ans, il ressemblait tellement à ce ribaud éminent que son père l’embrassait quelquefois avec un poignant désespoir, lui disant: «Tu es mon fils et pourtant ce n’est pas à moi que tu ressembles!» et lui mouillant le front de ses larmes salées, comme si sous leur ruissellement il tentait d’effacer l’autre image, qui ensuite reparaissait.

—Ah! je lui ressemble bien plus à présent, s’écrie Lépervié en s’excitant à une haine violente contre cette mémoire détestée. Je le porte en moi, il est dans mon sang, il a ressuscité dans le triste homme que je subis. Ah! tout s’explique! Et nul rachat! L’arbre de ma race, sorti de ces entrailles pourries, à présent me pourrit mes propres entrailles.

31 avril.—Une nervosité inquiète, irritée, avec pincements à l’échine, démangeaisons à la peau, le malaise oppressé d’un homme suivi, la nuit, par une ombre qui lui emboîte le pas et derrière lui fait son geste, s’arrêtant s’il s’arrête, marchant s’il se remet à marcher.

Lépervié ne peut plus récuser l’endosmose, la circulation dans son organisme du vieil homme, de l’aïeul sorti du temps, échappé aux bandelettes du suaire et qui, par la transmission de l’esprit de péché, s’est recomposé au fond de ses moelles. À présent il s’avise du secret de ses révoltes antérieures, de ses inutiles combats avec quelqu’un qui voulait entrer, des graduels déchets de sa conscience où déjà l’intrus s’ingérait, où déjà il s’essayait au ton de commandement du maître.

À huit heures, après le dîner, une des servantes vient allumer la lampe de son cabinet. Il s’enferme aussitôt, prend derrière un rayon de la bibliothèque une poignée de livres à images (—Ah! qu’ils me suggèrent au moins un bref et amer plaisir dans cette vie sans espoir!)—en ouvre un qu’il feuillette, en quête de libidineuses turpitudes. Mais presque immédiatement, suspectant en cette basse curiosité l’immixtion du tentateur, il referme avec humeur le livre et, de peur de succomber une seconde fois, souffle la lampe. Tout à coup, dans la nuit de la chambre, éclaboussée de la lueur d’une fenêtre éclairée en une maison voisine, il voit apparaître un visage, le visage d’un homme qu’il n’aperçoit pas très nettement sur le fond de confuses ténèbres et qui pourtant, par la taille et les traits, ressemble à la répugnante figure qui, depuis deux jours, le visite. Chose singulière, il ne sent plus aucune irritation, il éprouve même une satisfaction à lui voir résigner son amorphie pour cette forme immédiate.

—Oui, c’est bien moi, dit l’apparition (sans que toutefois Lépervié voie remuer ses lèvres, et pourtant il est sûr que ces lèvres lui parlent). C’est bien moi. Le moment est venu (tu admettras que je n’y marchandai pas la patience), où tu peux me regarder. Plus rien ne s’oppose à ce que tu me regardes, puisqu’en me regardant, c’est encore toi que tu as dans tes yeux. Car toi et moi, nous sommes un.

—Soit, dit le président. Je te vois, je te reconnais. Tu es l’épouvantable drôle qui…

—Oh! je continuerai pour toi… Le drôle qui déshonora le nom que je t’ai transmis et que tu déshonores à ton tour, après l’avoir transmis à d’autres. C’est entendu. Mais il arrivera un temps où un tel outrage ne te touchera pas plus qu’il ne me touche.

—De l’ironie! Voyons, point de persiflage. Dis-moi tout net le motif de ces obsessions odieuses. Pourquoi me harcèles-tu? qu’attends-tu de moi?

—Oui, oui, c’est cela, causons posément. Eh bien! il me plaît (c’est dans l’ordre, mon cher!) que ton unique volonté—et remarque quels avantages en résulteront pour toi—soit désormais celle que je t’imposerai.

—Quoi! fit-il avec résolution, je ne pourrais plus penser ni vouloir en dehors de cet empire funeste? Non, non! je lutterai, je me débattrai sous les griffes dont tu espères m’étreindre, dussé-je passer par de pires tortures que toutes celles que, pour te résister, j’ai déjà subies.

—Et cependant toute résistance fut vaine, toute résistance à jamais sera vaine!

—Ah! s’écrie éperdûment Lépervié en se tournant vers un christ décorant un des retours de la bibliothèque, je me mettrai aux pieds de Celui qui nous regarde là. Je prendrai ses pieds entre mes mains, je les baiserai et lui demanderai la force de me sauver en lui!

—Hypocrisie! Mensonge! Il t’est bien trop doux de pécher sans que ta volonté y ait de part, en t’absolvant au besoin avec l’excuse d’impulsions fomentées par un suppôt en toi. Et d’ailleurs, raisonne: n’est-ce pas une surnaturelle et merveilleuse loi—appelons-la fatalité, cela te dispensera de toute résipiscence—qui du sang fait sortir le sang et en toi perpétue la race perpétuée par moi-même? Et puis… et puis, ce Christ invoqué échappa à de bien diaboliques mains, à des mains que, pour les purifier, ligota la sainte Inquisition et qu’elle rôtit dans les flammes, avant-courières de l’inextinguible feu,—car, admire ton aveuglement,—ce fut cette horrible canaille de Duquesnoy qui l’extirpa des veines du bois!

—Non, non (de nouveau implore Lépervié en un cri de désespoir); n’exige pas cela de moi. Laisse-moi, par les miens issus de toi à travers les âges, laisse-moi, par le sang qui m’attache à eux et qui me vient des tiens, répudier cette coupable connivence!

Aucune parole ne répond. Il cesse de l’apercevoir. J’aurai rêvé, se dit-il en se frictionnant les paupières. La chambre, dans la clarté versée par la lampe, a repris son silence de paix triste. Et il ne voit plus que le vide, n’entend plus que ce silence du vide. «Toute résistance fut vaine, toute résistance à jamais sera vaine.» Pour se remettre de cette terrible commotion, au bout d’un instant il se soulève, rallume la lampe, machinalement se met à rouvrir les coupables livres épars sur la table.

—Allons, se dit-il, vieux robin, dameret fourbu! Confesse donc que la vertu n’est rien au prix des paillardes blandices que t’ingèrent ces images!

1er mai.—À quoi bon se défendre encore? Dehors, une odeur de jeunes verdures, le friselis d’un vent frôleur, et des ondes de soleil, et des émois d’ailes, et des lumières de prunelles de femmes instaurent le roi Printemps. Un fiacre les mène au bois, l’après-midi.—«Puisque aussi la destinée me persuade un définitif renoncement! pense Lépervié, allégé, résigné, puisque le chancre de l’hérédité adhère sans remède possible à ma peau!

 

*

 

Vers la mi-juillet, Mme Lépervié, sur le conseil du médecin, se décidait à partir pour la mer. Elle emmenait ses enfants et la femme de chambre. Lépervié, lui, continuerait à habiter la maison jusqu’aux vacances judiciaires. Et pour Rakma, ayant obtenu d’utiliser le temps de cette absence à la garde de sa parente toujours plus délabrée, elle jouait la comédie de baiser de ses froides lèvres, en des adieux affligés, Mme Lépervié et Paule, s’en allait réellement, mais à leur chambre où elle attendait le départ de la famille. Ensuite, la maison vidée, au soir elle rentrait avec lui sur la pointe des pieds, évitant le frôlement de ses robes contre les balustres de l’escalier, par crainte de la cuisinière, demeurée au service du président, (il avait congédié récemment son valet de chambre pour éclaircir leur domesticité). Et cette première nuit, ils la passaient ensemble dans le lit de l’épouse, le lit encore une fois et plus irrémissiblement souillé, le lit définitivement octroyé à leur concubinage.

Trois jours entiers il la tint cachée dans l’appartement, tirant la clef quand il partait pour le Palais, lui revenant l’après-midi avec des friandises dissimulées en ses poches, s’enfermant avec elle sitôt que la cuisinière montait se coucher. Mais cette domestique dont il fallait toujours modérer le zèle, leur suscitait une gêne permanente. Lépervié, sous prétexte qu’il s’accommoderait mieux des menus du restaurant, la renvoya pour un mois à son village. Et enfin, ils restaient seuls, uniques habitants de la maison déblayée, avec le mystère de leurs amours scellé par la désuétude de tout commerce extérieur, derrière les volets clos et les hermétiques verroux des portes. Alors s’exupéra pour eux, dans la sensation d’une vie limitée par leur caprice, le délice de s’appartenir en déjouant toute surveillance.

Presque chaque matin, le facteur glissait dans la boîte, avec le reste du courrier, une lettre de Mme Lépervié toute chaude de vieille affection et où elle lui disait leurs promenades sur la plage, les salutaires saturations des bromes maritimes, les tendres pensées dont à distance elle revivait leur vie de vieux époux. Régulièrement il répondait; Rakma elle-même l’obligeait à répondre, s’il paraissait atermoyer ce soin; et sous le penchement de son corps félin, il écrivait, ne trouvant pas toujours à remplir ses quatre feuillets et soufflé par elle qui l’aidait à mentir et réchauffait ses tiédeurs.

—Mais, mon ami, disait-elle, avec une radieuse hypocrisie, le style est bien froid. Il conviendrait d’y infuser plus d’expansion. N’est-ce pas votre devoir de chérir votre femme? Oh! je ne suis pas jalouse! Moi et vous, c’est autre chose! (Ceci souligné du plus torve sourire.) Et elle finissait par lui dicter des pages entières de bonne amitié laborieuse.

Pour mieux savourer leur impunité, il imagina une indisposition que justifiait depuis quelque temps l’indolence de son zèle auprès du tribunal. Des jours entiers, relégués dans le crépuscule des chambres aux rideaux tirés, délicieusement énervés par la touffeur de ces atmosphères condensées (entre les joints des portes soufflaient les torrides haleines de la rue), ils s’amusaient à éterniser leurs siestes au lit, ne se vêtant plus, errant ensuite par les escaliers en leur déshabillé de réveil. Et comme elle était vaine de son corps, de son terrible et joli corps d’acier, où les sexes pour des arts redoutables se combinaient, la maison quelquefois voyait marcher par les muets tapis une forme sans voiles, la nudité méchante de cette petite gorge raide et de ces hanches aiguës de fille-garçon brûlant, dans la chaleur de l’air estival, comme un flambeau vivant de chair. Elle brûlait, véritablement, cette créature de désir et de colère, dévorée de telles flammes libertines que, même l’hiver, sa peau nue ardait comme un brasier. Et ce brasier, elle le portait en elle, dans l’Etna de son sang, dans l’effrayante combustion de son sang impudique, incendié d’inassouvissables ardeurs.

Sans cesse à le cingler de ses rages impétueuses, elle ne tourmentait le plus souvent qu’une masse inerte et pâmée, la force éteinte de l’homme sous la morsure et l’excès des baisers.

—Déjà! déjà! disait-elle, furieuse de les sentir s’émousser sur la mort de sa chair, en le poignardant de ses regards plus excitants qu’un thermantique. Et elle le rudoyait, injuriait sa virilité déchue, le suppliciait de caresses acérées, imaginant de mortels recours qui à la fin le reconquéraient.

 

*

 

Un jeu plaisait à Lépervié. Elle lui commandait de se mettre à genoux et aussitôt il s’accroupissait, se traînait à quatre pattes en gémissant. Comme une petite reine indienne, elle s’asseyait sur ses reins, lui talonnait les côtes pour le faire galoper. Il précipitait sa course, s’usant la peau à râcler les parquets, tournant autour de la chambre ainsi qu’en une piste, se cavalant à travers les meubles, ruant du croupion jusqu’à ce que, épuisé, à bout de forces, écumant, il s’abattait fourbu. Mais tout de suite les poings, du haut de ce chevauchement de la féroce maîtresse, le pilonnaient, cognaient comme des mailloches sur sa chair tendue en peau de tambour, lui martelaient les os. Et le front rasant les tapis, il n’apercevait pas l’insolent orgueil de son regard et aussi les mépris de ce regard, tandis qu’inséré entre les fines arêtes cruelles de ses jambes, tout ruisselant de sueurs, il se redressait, précipitait son trottinement d’animal à face d’homme. Cet abject intermède, en lui pinçant voluptueusement les moelles, agissait sur lui comme un actif cathérétique et par la douleur ravivait en lui les nerfs exténués.

C’était plus que jamais le goût de n’être plus, sous le piétinement de l’idole, que la créature conspuée et volontairement servile, dégradée à l’égal de la bête domptée dont il imitait les rauquements d’impuissante révolte sous le talon qu’elle lui appuyait sur l’échine. Afin que la bestiale assimilation fût absolue, elle s’armait d’une baguette, comme un belluaire entrant en une cage, le fouettait pour le faire rugir de colère et de plaisir, l’excitant en outre de ses cris par un simulacre injurieux de la rancune des lions et des tigres enfin disciplinée. D’autres fois, restituant le prodige de Circé (et n’était-il pas consommé depuis longtemps pour l’indigne Lépervié!) il se muait, pour se ravaler plus ignominieusement, en pourceau hognonnant et lubrique, reniflant aux bourrades dont elle le traquait, l’odeur de sa chair en coup de vent! Et une aberration inouïe le faisait goûter un plaisir de dilettante usé à gravement l’écouter, nue entre ses genoux, lui débiter le récit de Théramène, d’une voix de tragédie démentie par un geste dont elle le fatiguait.

 

*

 

Aux vacances, Lépervié, réclamé avec instance par sa femme, faisait enfin sa malle. (Mais va donc, lui persuadait Rakma, elle a bien ses droits aussi!) Une après-midi, il débarquait à la mer, vieilli et raffalé, les bajoues blettes, la peau du col caronculée de flasques ganglions, l’oeil éteint sous de ravineuses cernures, tout le visage craquelé de pattes d’oie. Mme Lépervié poussait un cri dès qu’elle l’apercevait, se jetait dans ses bras en pleurant:

—Ah! mon pauvre ami! mon pauvre ami!

D’autres constatations ensuite l’atterrèrent: des stupeurs par moment vitrifiaient sa prunelle; une légère nutation signalait le fléchissement des tendons du col; à de furtives piqûres qui lui épinglaient le rachis, il se massait la nuque d’une friction lente et gauche. Mme Lépervié voulut requérir un médecin; mais il s’irrita, protesta avec vivacité.—«Un médecin, pourquoi faire? C’est un excès de travail; j’ai forcé la dose. Il n’y a autre chose.» Il se contraignait à sortir de grand matin, par horreur des rencontres, gagnait à pas mous les dunes où, étendu à plat sur la bruyère, dans le renfoncement des sables, un sommeil opiacé subitement le figeait. Pour conjurer son adynamie, il entrait vers l’heure du déjeuner se doucher dans un local hydrothérapique, mangeait ensuite avec voracité. Au bout de quinze jours, l’air salin, les bains, l’ingestion copieuse des nourritures saignantes, un désintérêt complet de tout ce qui n’était pas sa normale ataraxie à récupérer, le ravigourèrent. Son oeil s’élucida; l’endolorissement de ses vertèbres se dissipa; un reste de dodelinement seulement, par intermittences, déjouait son effort pour le maîtriser. Mais surtout, c’était en lui un apaisement foncier de la chair, une détente des nerfs et des sens que le souvenir même n’aiguillonnait plus. Il percevait confusément la sensation d’un danger, d’une maladie grave éludés. Tout un temps il cessa de penser à Rakma; un jour que Mme Lépervié énonçait son nom, il lui arrivait comme la suggestion d’une personne connue dans un voyage autrefois; il dut faire un effort pour se remémorer la couleur de ses yeux.

Puis inopinément Mme Lépervié lui annonçait l’arrivée de l’institutrice. Il l’avait laissée là-bas avec une amie d’enfance qu’elle rencontrait un jour et qui l’emmenait passer les vacances à la campagne, chez ses parents. Et voilà qu’elle se lassait de la monotonie de sa vie rustique et qu’elle le relançait dans cette convalescence de son corps et de son esprit. Subitement il la revit toute entière, se rappela les supplices et les folies de leur existence à deux dans la solitude de la maison, revécut en un éclair tout le délabrement de ses pauvres membres martyrisés par un opprimant amour.

—Non, se dit-il, c’est fini. L’avertissement, du moins, m’aura été salutaire.

Mais le jour où elle débarquait, la bête le traînant, il allait la prendre lui-même sur le quai et la ramenait à l’hôtel.

—J’ai soif et faim de vous, lui disait-elle pendant le trajet. Ces paysans avec leur énervante stupidité m’étaient devenus odieux. Je n’aurais pas pu vivre là un jour de plus. Toujours je rêvais de vous, mon chéri.

Il ne répondait pas et elle le regardait, voyait sa mine flétrie et sans entrain.

—Ah! mon ami! mon pauvre ami!

Un cri pareil de sa femme lui revenait, mais à travers quelle affliction de bonne tendresse! Et Rakma du coin de l’oeil continuait à l’observer, avec le cruel sourire de sa bouche où il avait la nette sensation que pantelaient des lambeaux de sa chair et qui sur sa débilité soufflait comme un petit vent froid de dédain.

—Oh! dit-il, en se redressant sous le regard qui l’auscultait et sondait ses reins, un peu de faiblesse seulement… Et encore ne vient-elle pas de ce que vous pensez.

—Mais, je ne pense rien. Et puis, si cela était vraiment, cela vous rendrait tout à fait intéressant.

Ils marchaient un bout de chemin sans rien dire, puis, lui désignant l’hôtel de la pointe de sa canne:

—C’est là, fit-il. Je ne pensais pas vous y revoir de sitôt.. Et… et… Je ne sais plus ce que je voulais dire.

—Et même, soyez franc (voilà la chose!), vous comptiez ne m’y pas revoir du tout. Eh bien, mais vous êtes gentil! Comment! je plante tout là pour vous revenir, et c’est l’accueil dont vous me payez!

—Oh! gémit-il, tu sais bien que non et que j’en passe toujours par ce que tu veux… Mais, ajouta-t-il en bornoyant devant lui, n’est-ce pas ma femme qui vient là au-devant de nous?

—Oui, votre femme, je crois, ou celle qui porte ce nom.

En effet, Mme Lépervié les avait aperçus et se dirigeait à leur rencontre, un pliant sous le bras, prête à descendre à la plage.

—C’est donc vous, ma chère? dit-elle en tendant la main à Rakma. Vous savez que vous êtes toujours la bienvenue. (Mais pourquoi le ton de ma voix récuse-t-il la cordialité de ces paroles, pensait-elle, troublée.) Et puis, il y avait longtemps déjà… Vous nous manquiez. Demandez au président… Mais j’y pense: vous seriez bien aimable, mon ami, si vous vouliez…

Elle venait de remarquer que Rakma portait avec lassitude son sac de voyage; elle le lui prenait, le passait à Lépervié en le priant de le remettre au concierge de l’hôtel. Pendant ce temps, elles iraient rejoindre les enfants sur la digue.

—Monsieur le président me paraît un peu souffrant, insinua négligemment Rakma en évitant de regarder Mme Lépervié, quand elles furent seules.

Mme Lépervié parut gênée, dit précipitamment:

—Ah! vous vous êtes aperçue, vous aussi?

Et au bout d’un instant elle ajouta sèchement:

—Mais du tout. C’est une erreur. Je vous assure que le président va très bien, à présent. Tenez, portez donc ce pliant.

—Oh! elle est femme, pensa Rakma. Elle veut me faire sentir qu’elle seule a le droit de prendre attention au président… À présent il va très bien… à présent que l’autre n’est plus là. L’autre…, moi peut-être! Oh! elle ne sait rien, et pourtant elle sait!… Eh bien, soit, je le porterai, ton pliant, comme la domestique que je suis, que tu me fais sentir que je suis. Mais porte ta croix, toi, jusqu’à ce que tu en tombes sur les genoux.

—Et cette pauvre parente, ma chère? demandait Mme Lépervié avec intérêt.

 

*

 

Leur séjour à la mer se prolongea.

Elle affectait à l’égard du président une froideur cérémonieuse quand, à table ou à la promenade, la vie commune les mettait en présence. Mme Lépervié, d’ailleurs, paraissait les surveiller: c’était l’avis de Lépervié, qui l’avait dit à Rakma, mais elle avait haussé les épaules.

—Mon cher, votre femme est une sainte. Le soupçon du péché ne va pas jusqu’aux régions qu’elle habite.

Deux fois seulement, requis par un luxurieux dessein, ils avaient pu s’échapper et clandestinement s’étaient joints dans la dune.

Une après-midi de braises pilées que la famille, à petits pas de flânerie le long du déferlement des vagues, avait gagné la solitude de la plage, loin des cabines et des tentes, Mme Lépervié, fatiguée, alla s’asseoir au bas d’un mont de sable. Le président, les jambes fauchées d’un récent excès, s’était étendu près d’elle et, abrité du soleil par un parasol, déployait des journaux qu’il se mettait à parcourir sans curiosité. Guy et Paule, en compagnie de Rakma, alors poussèrent à travers la bruyère, pour herboriser et traquer les papillons. Mais un long délai s’écoula sans qu’on les vît reparaître. Dans les pâleurs du soir imminent, Mme Lépervié s’inquiétait, les croyant égarés, tandis que, l’estomac fourgonné par le jeûne, le président se fendait en bâillements convulsifs et déplorait le désheurement qui allait les obliger à se regouler avec les restes du souper manqué de l’hôtel.

Enfin ils revenaient essouflés, des gerbes de fleurs et de graminées dans les bras. Ils avaient perdu leur chemin, s’étaient aventurés vers l’intérieur de la dune si loin que, pour regagner leur point de départ, ils avaient dû marcher toute une heure. Paule essaya de les amuser d’un récit: ils étaient entrés chez un pêcheur; une vieille femme, en leur lisant dans les mains, leur avait dit la bonne aventure.

—Moi j’épouserai un officier, un joli officier, figure-toi, maman. Et puis elle a dit, cette femme, que Guy épouserait Rakma. Oh! c’était bien drôle, va!

Lépervié retomba assis, de saisissement.

—Mais c’est stupide aussi d’écouter de pareils propos, s’écria-t-il, la voix rauque, sentant se congeler ses entrailles.

Il regarda Rakma qui, toute droite, indifférente, se détachait à la cime des sables et de là-haut, songeuse, sans nul visible intérêt pour l’histoire de Paule, considérait l’horizon obscurci, la nocturne splendeur des eaux sous l’ensanglantement du ciel.

—N’auriez-vous pu épargner à ces enfants…?

—Quoi? fit-elle en reportant sur lui son regard où un instant avait tenu l’immense mer, insondable comme son vouloir, et qui, sous les sombres flambois du couchant là-bas s’effumant en rouges fumerons, reflétait ce soir de pourpre et d’incendie.

—Mais, mon ami, intervint Mme Lépervié en riant, je ne comprends pas tes susceptibilités. L’histoire est si drôle que le mieux est d’en rire.

—Oui, avoua-t-il, ennuyé de l’importance qu’il avait donnée à cette aventure. Tu as raison; mais c’est moins de cela qu’il s’agit à présent que de notre repas raté. En route!

Il chercha son fils et l’aperçut qui, grêlement silhouetté par la clarté montée des eaux et qui, seule, sous la mort du ciel, dans l’enténèbrement des célestes plages, illuminait encore l’étendue, tournait vers Rakma debout sur la butte ses grises prunelles fixes, seules claires, elles aussi, en son visage de nuit, en la confuse pâleur de son visage noyé de songe et de nuit.

—Guy! appela-t-il, subitement effrayé.

—Père.

—Mais viens donc!

Il lui prit le bras, et précédant les femmes, ils s’en allaient sans rien se dire. Mais Lépervié par moments ne sentait plus à ses côtés qu’un corps se mouvant en gestes mécaniques et subissant sans ressort les impulsions qu’il lui communiquait.

«Ah, mon Dieu! lui aussi! se pourrait-il!»

 

*

 

Ils rentraient à la mi-septembre.

Puis l’encombrement des affaires du Palais absorbait tout un mois le président. Guy atteignait ses dix-neuf ans et se mettait à suivre les cours universitaires. Et tout à coup il leur arrivait un événement.

Un matin, Paule, mortellement désespérée et les yeux en larmes, avec des sanglots et des rougeurs pour une mystérieuse blessure dont elle croyait qu’elle allait mourir, venait se jeter dans les bras de sa mère, sans voix pour l’aveu, battue de telles secousses de son petit corps qu’elle demeurait tout un temps cachée dans le sein maternel et ne trouvait ensuite que son pardon à implorer:

—Maman! maman! oh! c’est affreux! Pardonne-moi.

Alors Mme Lépervié, avec des caresses de mots et de sourires pour cette grande honte qui l’humiliait jusqu’aux pleurs, lui révélait l’inévitable mal du flanc de la femme. Et Paule restait tout ce jour à taciturnement dérober au fond d’elle le secret qui la pâlissait d’un air de petite malade et la peur encore qu’elle s’en irait de cette plaie de sa pauvre chair.

Mme Lépervié ensuite, avec des pudeurs d’aveu, communiquait au président la nouvelle. Mais, au lieu de se réjouir comme elle, il en demeurait triste sans cause, ému de pitié pour cette enfance qui finissait, cette pâle étoile de la nuit de l’enfance qui s’évanouissait dans l’aube de la nubilité.

—Ah! ne rien savoir! murmura-t-il, comme c’est bon! Et puis… et puis… la pauvre enfant!

Il ne pouvait au juste formuler le trouble dont il se sentait tourmenté, une peur pour le subit déliement de ce sexe qui requiert l’amour, une peur surtout de l’amour et des fautes de l’amour que les ferments du sang attisent dans l’éveil du sexe. Et plus vaguement encore (oh! subtiles et imprévues, ces nuances en lui!) il éprouvait la sensation que toucher désormais à la chair, c’était attenter à la candeur sacrée de cette chair de son enfant, au mystère de l’initiation occulte pour elle!

—Vous autres femmes, dit-il, vous ne pouvez pas penser comme nous là-dessus… Cet avènement que rien ne peut conjurer vous semble tout naturel. (Il ne voyait pas les larmes de sa femme, ces larmes distillées par une sensibilité autrement fine que la sienne, ces larmes de joie mais aussi de regret et de mélancolie.) C’est le don de la Grâce pour l’enfant qu’il égale à vous, qui la rapproche de vous dans une communion de pareille destinée. Mais pour nous, c’est l’inconnu de la femme de plus tard qui déjà nous rend soucieux,—ah! de la femme heureuse ou douloureuse que par l’amour elle sera plus tard!

Comme le bienfait d’une eau lustrale, ce baptême de la vierge en leur enfant détermina chez lui une momentanée et salutaire réaction. Il répugnait à toute tentation: «Enfin, enfin l’ère serait-elle évolue des tristes hontes? Aurais-je eu tort de désespérer trop tôt?». Il en venait à conspuer la fonction mystérieuse départie à l’attrait invincible des sexes.

—Quelle infernale ironie, pensait-il, quel amer mépris du créateur pour le limon qu’il précipite au moule de la vie atteste l’ignominie de ces organes situés dans la région des viscères, parmi les sécrétions et les excréments des latrines qui dégradent notre organisme! Notre fangeux amour, pour que le péché en éclate plus abject, s’enveloppe des puanteurs de notre ordure, et nous ne goûtons la volupté qu’à travers l’inefficace remords de notre déchéance, en nous roulant sur le fumier des lies remuées de notre décomposition!

Continuer : partie 2 sur 4