Le Prométhée mal enchaîné

André Gide · Chapitre 11 sur 19

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Le Prométhée mal enchaîné

La Pétition de Principes

— Messieurs, commença Prométhée, n’ayant point la prétention, hélas ! de vous intéresser par ce que je vais dire, j’ai eu soin d’amener cet aigle avec moi. Après chaque passage ennuyeux de mon discours, il voudra bien nous faire quelques tours. J’ai aussi sur moi des photographies obscènes et des fusées volantes ; aux moments les plus graves de mon discours j’aurai soin de distraire avec elles le public. J’ose donc espérer, Messieurs, quelque attention.

A chaque nouveau point du discours, j’aurai l’honneur, Messieurs, de vous faire assister à un repas de l’aigle, — car, Messieurs, mon discours a trois points ; (je n’ai pas cru devoir repousser cette forme qui plaît à mon esprit classique). — Et ceci pouvant servir d’exorde, je dirai maintenant, d’avance et sans fard, les deux premiers points du discours :

Premier point : il faut avoir un aigle.

Deuxième point : D’ailleurs, nous en avons tous un.

Craignant que vous m’accusiez de parti pris, Messieurs, craignant aussi de nuire à la liberté de ma pensée, je n’ai préparé mon discours que jusque-là ; le troisième point découlera naturellement des deux autres ; j’y laisse à la passion tout son jeu. — En guise de conclusion, l’aigle, Messieurs, fera la quête.

— Bravo ! Bravo ! cria Coclès.

Prométhée but une gorgée d’eau. L’aigle fit, en pirouettant, trois fois le tour de Prométhée, puis salua. Prométhée regarda dans la salle, sourit à Damoclès, à Coclès, et comme aucun signe d’ennui ne se montrait encore, il remit à plus tard ses fusées et reprit :

V

— Quelque habileté rhétorique que j’y mette, je ne saurais, Messieurs, devant vos esprits clairvoyants, escamoter la fatale pétition de principes qui m’attend au début de mon discours.

Messieurs, nous aurons beau faire, nous n’échapperons pas à la pétition de principes. Qu’est-ce qu’une pétition de principes ? Messieurs, j’ose le dire : toute pétition de principes est une affirmation de tempérament ; car, où les principes manquent, là s’affirme le tempérament.

Quand je déclare : il faut avoir un aigle, vous pourriez tous vous écrier : Pourquoi ? — Or, que voulez-vous que je réponde qui ne puisse se ramener à cette formule où s’affirme mon tempérament : Je n’aime pas les hommes ; j’aime ce qui les dévore.

Le tempérament, Messieurs, est ce qui se doit affirmer. Nouvelle pétition de principes, direz-vous. Mais je viens de démontrer que toute pétition de principes est une affirmation de tempérament ; et comme je dis qu’il faut affirmer son tempérament, je répète : je n’aime pas l’homme ; j’aime ce qui le dévore. — Or qui dévore l’homme ? — Son aigle. Donc, Messieurs, il faut avoir un aigle. Je pense que voilà qui est suffisamment démontré.

… Hélas ! je vois, Messieurs, que je vous ennuie ; certains bâillent. Je pourrais, il est vrai, placer ici quelques plaisanteries ; mais vous les sentiriez factices ; j’ai l’esprit irrémédiablement sérieux. — Je préfère laisser circuler quelques photographies libertines ; elles feront tenir tranquilles ceux que mes paroles ennuient ; ce qui me permettra de continuer.

Prométhée but une gorgée d’eau. L’aigle fit en pirouettant trois fois le tour de Prométhée, puis salua. Prométhée reprit :