Le Prométhée mal enchaîné
Prométhée Parle
Messieurs, ce que je pourrais dire a si peu de rapport… Je ne vois même pas comment… Et même, plus j’y songe… Non vraiment je ne saurais rien dire. Vous avez chacun votre histoire ; je n’en ai pas. Excusez-moi. Croyez que c’est avec un intérêt sans mélange que j’entends raconter à chacun de vous une aventure que je voudrais… pouvoir… Mais je ne peux même pas aisément m’exprimer. Non vraiment il faut que vous veuilliez bien m’excuser, chers Messieurs : je ne suis à Paris que depuis à peine deux heures. Rien encore n’a pu m’advenir — que votre inappréciable rencontre, qui me fait sentir bien ce que peut devenir une conversation parisienne, lorsque des gens d’esprit la…
— Mais, avant de venir ici, dit Coclès.
— Vous étiez quelque part, ajouta Damoclès.
— Oui, je l’avoue, dit Prométhée… mais, encore une fois, cela n’a aucune espèce de rapport…
— N’importe, dit Coclès, nous sommes venus ici pour causer. Tous deux, Damocle et moi, avons déjà sorti notre provende ; vous seul n’apportez rien ; vous écoutez ; ce n’est pas juste. Il est temps de parler, Monsieur…
Le garçon sentit de tout son tact qu’il était temps de présenter, et, glissant le nom comme pour compléter l’autre phrase :
— Prométhée — dit-il simplement.
— Prométhée, reprit Damoclès. — Excusez-moi, Monsieur, mais il me semble que ce nom, déjà…
— Oh ! interrompit aussitôt Prométhée, cela n’a aucune espèce d’importance.
— Mais, si rien n’en a, s’impatientèrent les deux autres, pourquoi êtes-vous venu ici, cher Monsieur… Monsieur…?
— Prométhée, redit Prométhée simplement.
— Cher monsieur Prométhée — car enfin, je l’ai fait remarquer tout à l’heure, continua Coclès, ce restaurant invite à la parole, et d’ailleurs, rien ne me fera croire que le nom bizarre que vous portez soit la seule chose qui vous distingue ; si vous n’avez rien fait, vous allez faire ; qu’êtes-vous capable de faire ? montrez votre trait distinctif : qu’avez-vous que n’a personne autre ? Pourquoi vous appelle-t-on Prométhée ?
Sous ce flot de questions, Prométhée noyé baissa la tête, et doucement et sur un ton plus grave encore il dut répondre, encore que confusément :
— Ce que j’ai, Messieurs ? — Ce que j’ai, moi — ah ! c’est un aigle.
— Un quoi ?
— Un aigle — ou vautour peut-être… on hésite.
— Un aigle ! Elle est bien bonne ! — un aigle… où donc ?
— Vous tenez donc bien à le voir, dit Prométhée.
— Oui, dirent-ils, si cela n’est pas indiscret.
Alors, oubliant trop les lieux, Prométhée brusquement dressé fit un grand cri, un cri d’appel vers son grand aigle. Et il se passa cette chose stupéfiante :