Le rat blanc
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Christopher Priest
Le Rat Blanc
Traduit de l’anglais
par Nathalie Gouyé
PRESSES DE LA CITÉ PARIS
Titre original :
Fugue for a Darkening Island
© 1972, Christopher Priest.
© Les Presses de la Cité 1976, pour la traduction française
ISBN 2-258-00144-7
J’ai la peau blanche. Les cheveux châtain clair. Les yeux bleus. Je mesure un mètre quatre-vingts. Je m’habille de façon plutôt classique veste sport, pantalon de velours à côtes, cravate de tricot. Je mets des lunettes pour lire, plus par affectation d’ailleurs que par nécessité. Je fume la cigarette, modérément. Il m’arrive de boire de l’alcool. Je ne crois pas en Dieu ; je ne vais pas à l’église ; je ne vois aucun inconvénient à ce que d’autres y aillent. Quand je me suis marié, j’étais amoureux de ma femme. J’aime beaucoup ma fille Sally. Je n’ai pas d’ambitions politiques. Je m’appelle Alan Whitman.
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Ma peau est noircie par la crasse. Mes cheveux sont cassants, raidis par le sel et ma tête me gratte. J’ai les yeux bleus. Je mesure un mètre quatre-vingts. Je porte actuellement les mêmes vêtements qu’il y a six mois et je sens affreusement mauvais. J’ai perdu mes lunettes et j’ai appris à m’en passer. Je ne fume pas du tout en général, mais si je peux me procurer des cigarettes, je les fume sans discontinuer. J’arrive à me saouler à peu près une fois par mois. Je ne crois pas en Dieu ; je ne vais pas à l’église ; la dernière fois que j’ai vu ma femme, je l’abreuvais de malédictions, mais j’en suis venu à le regretter. J’aime beaucoup ma fille Sally. Je ne pense pas avoir d’ambitions politiques. Je m’appelle Alan Whitman.
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* *
Je rencontrai Lateef dans un village dévasté par un bombardement d’artillerie. Il me déplut dès le premier abord et ce sentiment était manifestement partagé. Une fois passés les premiers instants de méfiance, chacun fit comme si l’autre n’existait pas. Je cherchais des vivres dans le village, car je savais, le bombardement n’ayant cessé que récemment, qu’il n’avait pas encore été totalement mis à sac. Plusieurs maisons étaient encore intactes, mais je n’en tins pas compte, sachant par expérience que les troupes commençaient par piller celles-là. Il était plus rentable de fouiller minutieusement les pans de mur effondrés des bâtiments partiellement détruits.
En procédant avec méthode, j’avais rempli deux musettes de conserves à midi et dérobé, dans des voitures abandonnées, trois cartes routières qui me permettraient plus tard de faire du troc. Je ne revis pas l’autre de la matinée.
Aux alentours du village, j’aperçus un champ qui avait visiblement été cultivé autrefois. Je découvris, à l’une de ses extrémités, une rangée de tombes fraîchement creusées, marquées chacune par un simple morceau de bois sur lequel on avait fixé une plaque de métal portant le nom du soldat enterré. Je lus tous les noms, un à un, et j’en conclus qu’il s’agissait de troupes Afrims.
Comme cette partie du champ était la plus à l’écart, je m’assis près des tombes et j’ouvris une boîte de conserve. Son contenu était infâme, gras et à moitié cru. Je l’absorbai goulûment.
Puis je me dirigeai vers les restes de l’hélicoptère qui s’était écrasé non loin de là. J’avais peu de chance d’y trouver de la nourriture, mais si je pouvais récupérer quelques instruments, ils pourraient me servir plus tard de monnaie d’échange. J’avais surtout besoin d’une boussole, mais il était peu probable qu’il s’en trouvât dans l’appareil une qui fût facilement amovible ou transportable. Comme j’arrivais près de l’épave, je vis que l’homme que j’avais rencontré auparavant se trouvait dans le cockpit fracassé ; il s’acharnait sur le tableau de bord, tentant d’en dévisser un altimètre à l’aide d’un couteau à lame effilée. Quand il prit conscience de ma présence, il se redressa lentement, portant la main à sa poche. Il se retourna pour me faire face et nous restâmes quelques minutes à nous dévisager avec circonspection, chacun reconnaissant en l’autre un homme qui réagissait comme lui dans les mêmes circonstances.
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* *
Notre décision d’abandonner notre maison de Southgate date du jour où fut dressée la barricade au bout de notre rue. Décision qui ne fut pas immédiatement mise à exécution, car pendant plusieurs jours, nous pensâmes pouvoir nous accommoder de ce nouveau mode de vie.
J’ignore qui prit l’initiative d’élever cette barricade. Nous habitions à l’autre bout de la rue, à la limite des terrains de jeux, et le bruyant remue-ménage de cette nuit-là ne parvint pas jusqu’à nous. Mais lorsqu’Isobel descendit l’avenue en voiture pour conduire Sally en classe, elle revint presque aussitôt m’annoncer la nouvelle. C’était, dans notre existence, le premier indice du changement irréversible que subissait le pays. Cette barricade n’était pas la première, mais il y en avait assez peu dans le voisinage.
Lorsqu’Isobel m’apprit l’existence de celle-ci, j’allai me rendre compte par moi-même. Elle n’avait pas l’air bien solide, constituée essentiellement de fils de fer barbelés enroulés en spirale sur des supports de bois, mais sa signification ne faisait aucun doute. Quelques hommes se tenaient à proximité et je leur adressai un salut prudent de la tête.
Le lendemain, nous étions chez nous lorsque les Martin furent expulsés de chez eux à grand bruit. Ils habitaient presque en face de nous. Nous n’avions guère eu de contacts avec eux et depuis les débarquements Afrims, ils vivaient repliés sur eux-mêmes. Vincent Martin était ingénieur de la recherche dans une usine de construction aéronautique à Hartfield. Sa femme restait chez elle pour s’occuper de leurs trois enfants. Ils étaient Antillais.
À l’époque de leur expulsion, je n’avais rien à voir avec les patrouilles urbaines qui en étaient responsables. Mais en l’espace d’une semaine, tous les hommes habitant cette rue avaient été enrôlés et l’on avait distribué à chaque membre de leur famille des laissez-passer qu’ils devaient toujours porter sur eux pour se faire reconnaître. Nous considérions ces laissez-passer comme notre bien sans doute le plus précieux, car nous avions cessé alors d’être aveugles à ce qui se passait autour de nous.
Les véhicules n’étaient autorisés à entrer et sortir de la rue qu’à certaines heures et les patrouilles en faction près des barricades faisaient respecter cette règle avec une absolue rigueur. La rue débouchait sur une grande avenue où il était interdit, par règlementation gouvernementale, de stationner après six heures du soir, de sorte que si l’on rentrait chez soi après la fermeture de la barricade, il fallait trouver un autre emplacement où ranger sa voiture. Or, comme notre exemple fut suivi dans la plupart des rues et que leur accès était fermé, on était donc obligé de laisser son véhicule extrêmement loin de chez-soi et de parcourir à pied le reste du chemin, à une heure où c’était particulièrement dangereux.
L’effectif normal d’une patrouille civile était de deux hommes, mais ce nombre fut bien souvent porté à quatre ; la nuit qui précéda notre départ, il y avait quatorze hommes. Trois fois, je pris part aux rondes de nuit, avec chaque fois une personne différente. Notre mission était simple. Tandis que l’un des hommes montait la garde avec le fusil près de la barricade, l’autre faisait quatre fois l’aller et retour dans la rue. Puis, on échangeait les rôles, et ainsi de suite jusqu’au matin.
Lorsque j’étais posté près de la barricade, j’avais toujours très peur de voir arriver une voiture de police. J’en vis d’ailleurs passer plus d’une fois, mais aucune ne s’arrêta jamais. Que faire si cela se produisait ? Cette question fut souvent débattue lors des réunions du Comité de surveillance, mais sans jamais être résolue, du moins à mon sens, de façon satisfaisante.
En fait, il y avait entre la police et nous une certaine neutralité, quoique, à en croire ce qu’on racontait, des échauffourées aient eu lieu entre les occupants des rues barricadées et les forces anti-émeute de la police.
Les journaux et la télévision gardaient à ce sujet un silence qui ne faisait qu’aggraver les choses.
Si nous avions un fusil, c’était avant tout pour décourager toute tentative d’infiltration illégale dans notre quartier de la part des intrus, mais aussi pour témoigner de notre mécontentement puisque le gouvernement ne pouvait ou ne voulait pas protéger nos foyers, nous allions nous en charger nous-mêmes. Telle était la protestation imprimée au dos de nos laissez-passer et le credo tacite des hommes de la milice.
Quant à moi, j’étais inquiet. La carcasse calcinée de la maison des Martin, juste en face, nous rappelait constamment la violence dont usaient les patrouilles et l’interminable procession des sans-abri qui défilaient d’un pas traînant devant la barricade me mettait affreusement mal à l’aise.
La nuit où la barricade de la rue voisine fut prise, je dormais. J’avais entendu dire que la patrouille devait être renforcée, mais ce n’était pas mon tour de garde.
Ce fut un coup de feu tiré tout près qui nous avertit du combat ; tandis qu’Isobel descendait avec Sally pour se mettre à l’abri dans le réduit sous la cage d’escalier, je m’habillai en toute hâte et partis rejoindre la milice à la barricade. Là, les hommes considéraient d’un air sombre les camions militaires et les cars de police stationnés dans l’avenue. Une trentaine de soldats en armes nous faisaient face, visiblement nerveux et prêts à faire feu.
Trois auto-pompes passèrent dans un grand fracas et disparurent au milieu du fouillis de véhicules garés pêle-mêle, en direction de la rue adjacente. Nous entendions de temps à autre un tir plus fourni et des clameurs amplifiées par la colère. Les explosions se faisaient par intervalles plus fortes et plus violentes et une lueur rougeâtre s’alluma lentement. D’autres camions militaires et des cars de police arrivèrent ; des hommes en sortaient et se précipitaient vers la rue. À notre barricade, nous ne disions mot, nous rendant parfaitement compte de la provocation flagrante que représentait notre unique fusil et de son insuffisance dérisoire. Il était chargé, mais hors de vue. En ce moment, je n’aurais pas aimé être celui qui le tenait.
Nous passâmes la nuit entière à attendre près de la barricade, écoutant les grondements de la bataille qui se livrait à cinq cents mètres à peine. À l’aube, le vacarme diminua un peu. Nous vîmes emporter les corps de quelques soldats et policiers et les blessés, en plus grand nombre, que l’on évacuait en ambulance.
Comme il faisait presque jour, environ deux cents personnes, de race blanche, certaines vêtues seulement de leurs pyjamas et chemises de nuit, passèrent, escortées par la police vers un groupe d’ambulances et de camions stationnés à plus d’un kilomètre. Quand ils arrivaient à la hauteur de la barricade, ils essayaient de nous adresser la parole, mais les soldats les repoussaient dans le rang. Tandis qu’ils passaient ainsi, je regardai les hommes qui étaient avec moi et je me demandai si j’avais sur le visage le même air dur et impénétrable.
Nous attendions que l’agitation cesse, là-bas. Mais pendant plusieurs heures, on continua d’entendre des coups de feu intermittents. Ne voyant aucune circulation dans la rue, nous supposâmes qu’elle avait dû être détournée par quelque obstacle. L’un des hommes de notre groupe avait un transistor ; nous écoutions tous les bulletins d’information de la BBC dans l’espoir d’entendre quelques nouvelles rassurantes.
Vers dix heures, il sembla que le calme fût revenu. La plupart des cars de police étaient repartis, mais l’armée était encore dans les parages. Toutes les cinq minutes à peu près, on tirait un coup de feu. Certaines maisons de la rue voisine brûlaient encore, mais le feu ne semblait pas devoir s’étendre.
Dès que je pus, je me faufilai hors de la barricade et regagnai la maison. J’y trouvai Isobel et Sally toujours blotties sous l’escalier. Isobel était complètement contractée ; elle était livide, ses pupilles étaient dilatées et elle bredouillait. Sally ne valait guère mieux. Leurs propos étaient incohérents ; elles me racontèrent une histoire décousue, un imbroglio d’événements qu’elles n’avaient vécus qu’en imagination les explosions, les cris, les coups de feu et le craquement de plus en plus proche de bois en flammes, tout ce qu’elles avaient entendu tandis qu’elles étaient allongées dans l’obscurité. Je leur fis du thé et réchauffai quelques aliments, puis j’allai me rendre compte des dégâts.
Un cocktail-molotov avait explosé dans le jardin, mettant le feu à notre hangar. Tous les carreaux des fenêtres de derrière étaient cassés et je trouvai plusieurs balles logées dans les murs. J’étais dans la pièce du fond lorsqu’une balle traversa la fenêtre et me manqua de quelques centimètres.
J’allai jusqu’à la fenêtre en rampant sur les mains et les genoux et je jetai un regard au-dehors.
De chez nous, nous avions vue sur les jardins qui nous séparaient des maisons de l’autre rue. Je me mis à genoux, et je vis que la moitié seulement de ces maisons étaient encore intactes. À travers les fenêtres, j’apercevais des silhouettes qui allaient et venaient. Il y avait un homme dans le jardin, un Noir courtaud en guenilles, qui s’abritait derrière une haie. C’était lui qui m’avait tiré dessus. Tandis que je l’observais, il tira encore, mais cette fois en direction de la maison voisine.
Quand Isobel et Sally furent habillées, nous prîmes les trois valises que nous avions préparées la semaine précédente et je les mis dans la voiture. Tandis qu’Isobel faisait le tour de la maison, verrouillant systématiquement les portes et les placards, je rassemblai tout l’argent liquide que nous possédions.
Quelques instants plus tard, nous roulions vers la barricade. Là, nous fûmes arrêtés par les autres.
— Où vas-tu comme ça ? me demanda l’un d’eux. (C’était Johnson, un de ceux avec qui j’avais monté la garde trois nuits plus tôt.)
— Nous partons. Nous allons chez les parents d’Isobel.
Johnson passa la main par la vitre ouverte, coupa le contact, et avant que j’aie pu l’en empêcher, il prit la clef.
— Désolé. On ne part pas. Si nous en faisions tous autant, les nègres prendraient la place en un clin d’œil.
Les hommes s’étaient attroupés autour de nous. Je sentais Isobel tendue à mon côté. Sally était à l’arrière. Je n’avais pas l’esprit à me demander ce qu’elle pouvait ressentir.
— Nous ne pouvons pas rester. Notre maison donne sur celles de l’autre rue. Ils peuvent traverser les jardins d’un moment à l’autre.
Johnson, qui habitait de l’autre côté de la rue, s’entêta.
— Il faut que nous restions unis. C’est notre seul espoir.
Isobel se pencha sur moi et regarda Johnson d’un air suppliant.
— Je vous en prie. Avez-vous songé à nous ? Et votre femme ? Croyez-vous qu’elle veuille rester ?
— Ce n’est plus qu’une question d’heures, répétai-je. Vous voyez bien comment cela se passe ailleurs. Une fois que les Afrims ont investi une rue, ils se répandent dans tout le quartier en quelques nuits.
— Mais nous avons la loi pour nous, dit un autre homme en pointant le menton en direction des soldats au-delà de la barricade.
— Ils ne sont avec personne. Vous feriez aussi bien d’abattre cette barricade. Elle ne sert plus à rien.
Johnson s’écarta de la voiture et échangea quelques mots avec l’un des hommes. C’était Nicholson, l’un des chefs du Comité de surveillance. Au bout de quelques secondes, ce fut Nicholson lui-même qui s’approcha.
— Vous ne partirez pas, dit-il finalement. Personne ne part. Allez ranger votre voiture et revenez défendre la barricade. C’est tout ce que nous pouvons faire.
Il me lança la clef qui tomba sur les genoux d’Isobel. Elle la ramassa. Je saisis la poignée de la fenêtre et remontai vivement la vitre.
En mettant le moteur en marche, je dis à Isobel :
— Tu es prête à prendre le risque ?
Elle posa son regard sur les hommes debout devant la voiture, sur la barricade en fils de fer barbelés, puis sur les soldats au-delà. Elle ne répondit pas. Derrière nous, Sally était en larmes.
— Je veux rentrer chez nous, Papa.
Je fis demi-tour et retournai lentement vers la maison. Comme nous passions devant une maison située du même côté de la rue que la nôtre, nous entendîmes une femme hurler. Je me tournai vers Isobel ; elle ferma les yeux.
J’arrêtai la voiture à hauteur de la maison. Tout paraissait étrangement normal. Nous étions assis dans la voiture, immobiles. Aucun de nous ne fit mine de sortir. Je n’avais pas coupé le moteur. Ce geste eût été trop définitif.
Au bout d’un moment, je mis le levier de vitesse en position de marche et roulai lentement vers l’extrémité de la rue, en direction des terrains de jeux. Lorsqu’on avait élevé la barricade au croisement de l’avenue, on s’était contenté de tendre, de ce côté-ci de la rue, deux câbles métalliques qui n’étaient en général pas gardés. Ils ne l’étaient pas non plus à ce moment précis. Il n’y avait pas une âme ; dans toute la rue, il régnait tout à coup un calme terrifiant. J’arrêtai la voiture et bondis au-dehors pour abaisser les câbles. Derrière, il y avait encore une barrière en bois, maintenue par une rangée de piquets. Je la secouai de toute la force de mes mains. Elle était solide, mais pas inébranlable. Je fis passer la voiture sur les câbles et l’immobilisai lorsque les pare-chocs entrèrent en contact avec la barrière. Puis, en première, je poussai la barrière jusqu’à ce qu’elle cède et s’effondre. Les terrains de jeux s’étendaient devant nous, déserts. En les traversant, nous sentions les roues cahoter au rythme des ornières creusées par les matchs de la dernière saison sportive.
*
* *
Je me hissai hors de l’eau et restai étendu, haletant, au bord du fleuve. Le choc physique que j’avais ressenti au contact de l’eau glacée m’avait épuisé. Tout mon corps me faisait mal et je sentais mon sang battre dans mes veines. Je demeurai quelques instants sans bouger.
Au bout de cinq minutes, je me levai. Je me tournai vers l’autre rive, où Isobel et Sally m’attendaient. Je fis quelques pas vers l’amont, tenant l’extrémité de la corde que j’avais tirée derrière moi, jusqu’à ce que je sois à leur hauteur. Isobel était assise par terre ; elle ne me regardait pas, les yeux tournés vers l’aval du fleuve. À côté d’elle, Sally se tenait debout, attentive.
Je leur hurlai mes instructions d’une rive à l’autre. Je vis Sally dire quelque chose à sa mère et celle-ci secouer la tête. Je m’agitais, car je commençais à sentir dans mes muscles les tremblements nerveux annonçant des crampes. Je criai à nouveau et Isobel se redressa. Toutes deux nouèrent la corde autour de leur taille et en travers du thorax, comme je le leur avais montré, puis, anxieusement, elles s’approchèrent de l’eau. Dans mon impatience, je dus tirer un peu trop fort sur la corde, car à peine avaient-elles atteint le bord du fleuve, qu’elles tombèrent tête la première dans l’eau et se mirent à patauger dans un haut-fond. Isobel ne savait pas nager et elle avait peur de se noyer. Je voyais de loin Sally se battre avec elle pour l’empêcher de retourner vers la rive.
Au lieu d’attendre qu’elles se décident, je tirai sur la corde et les halai jusqu’au milieu du fleuve. Chaque fois que le visage d’Isobel émergeait hors de l’eau, elle hurlait et vociférait, autant de terreur que de rage.
En une minute à peine, elles furent auprès de moi. Sally était couchée dans la boue de la berge et me dévisageait en silence. J’aurais voulu qu’elle me reproche ce que j’avais fait. Au lieu de cela, elle ne disait rien. Isobel était à côté d’elle, pliée en deux. Elle cracha de l’eau plusieurs fois, puis se mit à m’injurier. Je demeurai indifférent.
Bien que l’eau fût froide à cause de la protection des collines, l’air était doux. Nous fîmes l’inventaire de nos biens. Nous n’avions rien perdu dans la traversée, mais tout ce que nous avions transporté était trempé. Nous avions prévu, à l’origine, qu’Isobel maintiendrait le havresac hors de l’eau tandis que Sally l’aiderait à nager. Maintenant, bien entendu, tous nos vêtements et nos vivres étaient mouillés et les allumettes, qui nous servaient à allumer des feux, inutilisables. Décidant qu’il valait mieux nous déshabiller entièrement, nous accrochâmes nos vêtements aux buissons et aux arbres dans l’espoir qu’ils sécheraient suffisamment pendant la nuit pour que nous puissions les remettre le lendemain matin.
Allongés sur le sol, nous frissonnions misérablement, blottis les uns contre les autres pour tenter de nous réchauffer. Isobel finit par s’endormir au bout d’une demi-heure, mais Sally était pelotonnée dans mes bras, les yeux grands ouverts.
Chacun de nous savait que l’autre ne dormait pas et nous passâmes ainsi presque toute la nuit.
*
* *
Je devais passer la nuit avec une certaine Louise. Elle avait retenu une chambre dans un hôtel de Goodge Street à cette fin ; comme j’avais dit à Isobel que je devais assister à l’institut à une session d’étude de nuit, je pouvais me permettre de ne rentrer qu’à l’aube.
Je dînai avec Louise dans un petit restaurant grec de Charlotte Street, puis, comme je n’avais pas envie de passer toute la soirée dans sa chambre d’hôtel, nous allâmes au cinéma, dans Tottenham Court Road. J’ai oublié le titre du film. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’il était étranger, sous-titré en anglais, et qu’il s’agissait d’une histoire d’amour entre un Noir et une Blanche qui se terminait de façon tragique. Le film comportait un certain nombre de scènes de sexualité d’un réalisme très cru et bien qu’il n’eût pas été interdit, il se trouvait bien peu de salles pour projeter des films montrant l’acte sexuel sous toutes ses formes, car il y avait eu des cas de descentes de police. Cependant, à l’époque où nous le voyions, ce film se donnait depuis plus d’un an sans problème.
Louise et moi avions pris des places au fond de la salle, de sorte que lorsque la police fit irruption par les entrées latérales, nous pûmes voir avec quelle précision ils agissaient, ce qui prouvait que leur intervention avait été soigneusement préparée. Toutes les issues étaient gardées par des policiers, tandis que les autres entouraient les spectateurs d’un large cordon.
Pendant une ou deux minutes, les choses semblèrent devoir en rester là, et la projection continua jusqu’à ce que les lumières s’allument. La bobine se déroulait toujours et cela dura encore quelques minutes, puis la projection fut brusquement interrompue.
Nous attendîmes à nos places pendant une vingtaine de minutes, sans savoir ce qui se passait. L’un des hommes du cordon de police était tout près de moi et je lui demandai des explications. Il ne répondit pas.
On nous donna l’ordre de quitter la salle, une rangée après l’autre, et de décliner nos noms et adresses. Par un heureux hasard, je n’avais rien sur moi qui pût servir à prouver mon identité. Cela me permit de donner un faux nom et une fausse adresse. On fouilla bien mes poches pour trouver une pièce attestant de ma bonne foi, mais on me laissa libre de m’en aller, Louise s’étant portée garante de la véracité de mes dires.
Nous retournâmes directement à son hôtel et nous couchâmes. Mais les événements de la soirée m’avaient rendu impuissant et malgré tous les efforts de Louise, tout rapport fut impossible.
Le gouvernement de John Tregarth était au pouvoir depuis trois mois.
*
* *
Les Afrims étaient des adversaires détestables. Nous entendions constamment parler de leur lâcheté au combat et de leur arrogance quand ils remportaient une victoire, si mince ou insignifiante soit-elle.
Nous rencontrâmes un jour un membre de la Royal Nationalist Air Force qui avait été fait prisonnier par une patrouille Afrim. Cet homme, qui avait été pilote avant de subir les tortures des Africains, nous raconta des horreurs et des atrocités commises lors des interrogatoires dans leurs centres militaires, auprès desquelles notre expérience de civils faisait figure d’enfantillage. Ce pilote avait une jambe coupée au-dessous du genou, et à l’autre, des tendons déchiquetés, et il estimait encore avoir eu de la chance. Il nous demanda de l’aide.
Nous n’avions guère envie de prendre des risques, aussi Lateef organisa-t-il une réunion pour prendre une décision. La solution qui fut finalement votée consistait à transporter l’homme mutilé à un mile environ de la base de la RNAF et de le laisser se débrouiller seul à partir de là.
Peu après cet incident, nous fûmes encerclés par un vaste détachement Afrim et conduits à l’un de leurs centres civils pour y être interrogés.
Nous nous gardâmes bien de leur parler du pilote et de leurs pratiques militaires en général. Cette fois-là, rien ne fut tenté pour leur échapper ; et cela parce que, en ce qui me concernait, j’avais l’impression qu’il pouvait y avoir un rapport avec la récente disparition des femmes ; quant au reste du groupe, ce n’était qu’une conséquence de la période de complète léthargie qu’il traversait à ce moment-là.
On nous emmena dans une grande bâtisse située dans les faubourgs d’une ville occupée par les Afrims ; là, dans une vaste tente-marquise dressée au milieu du parc, on nous fit déshabiller et passer au service d’épouillage. Celui-ci se trouvait dans une partie de la tente qui avait été cloisonnée et remplie d’une épaisse vapeur. Nous en sortîmes quelques minutes plus tard, et on nous donna l’ordre de nous rhabiller. Nous retrouvâmes nos vêtements tels que nous les avions laissés, exactement au même endroit.
Puis, on nous répartit en groupes d’un, deux ou trois hommes. J’étais de ceux qui se retrouvaient seuls. On nous envoya dans le bâtiment, dans des salles où nous fûmes brièvement interrogés. L’homme qui me questionna était un grand Africain de l’ouest qui, malgré le chauffage central, portait une capote brune. J’avais remarqué, en pénétrant dans la pièce, que les deux sentinelles en uniforme dans le couloir étaient armées de fusils soviétiques.
On me fit subir un interrogatoire plutôt rudimentaire : papiers d’identité, passeport, certificat de nationalité, et présentation pour vérification de la photographie portant un cachet Afrim.
— Votre destination, Whitman ?
— Dorchester. (C’était la réponse que nous étions convenus de donner en cas d’arrestation.)
— Vous avez des parents là-bas ?
— Oui. (Je lui donnai les noms et adresses de parents fictifs.)
— Vous avez une famille ?
— Oui.
— Mais elle n’est pas avec vous.
— Non.
— Qui est le chef de votre groupe ?
— Nous n’avons pas de chef. Nous nous dirigeons nous-mêmes.
Il y eut un long silence tandis qu’il examinait à nouveau mes papiers. Ensuite on me ramena dans la tente où j’attendis avec les autres que tous les interrogatoires soient terminés. La fouille fut assez superficielle et ne révéla qu’une fourchette que l’un des hommes avait laissée sur le dessus de son paquetage.
Les deux couteaux que j’avais dissimulés dans la doublure de mon sac passèrent inaperçus.
Après la fouille, il y eut encore une longue attente, jusqu’à ce qu’un camion portant une grande croix rouge sur fond blanc vienne s’arrêter le long de la tente. Les distributions de nourriture de la Croix Rouge aux réfugiés avaient été fixées pendant quelque temps à cinq livres de protéines, mais comme les Afrims appliquaient cet accord à leur manière, les provisions avaient régulièrement diminué. On me donna deux petites boîtes de viande traitée et un paquet de quarante cigarettes.
Un peu plus tard, on nous fit quitter la ville en camion et on nous débarqua dans la campagne à une trentaine de kilomètres de l’endroit où nous avions été capturés. Il nous fallut une journée entière et une matinée pour retrouver la cache où nous avions déposé nos provisions dès que nous avions été avertis de l’imminence de notre arrestation.
À aucun moment au cours de notre séjour involontaire en territoire occupé par les Afrims, nous n’avions vu de signe ou de trace de la présence des femmes. Cette nuit-là, je ne pus dormir, désespérant de jamais revoir Isobel et Sally.
*
* *
On avait annoncé aux nouvelles du matin que le navire non identifié qui croisait depuis deux jours dans la Manche, avait fini par entrer dans l’estuaire de la Tamise.
Je passai la matinée à écouter les bulletins que la radio diffusait régulièrement. Le navire n’avait envoyé aucun signal radio ni aucune réponse depuis qu’il avait été aperçu pour la première fois. Il ne battait aucun pavillon. Un bateau-pilote était allé à sa rencontre, de Tilbury, mais n’avait jamais pu l’aborder. Le nom inscrit sur l’étrave avait permis de l’identifier comme un cargo de gabarit moyen, sans ligne régulière, immatriculé au Liberia, qui, d’après la Lloyds, était affrété par une compagnie de navigation de Lagos.
Il se trouvait que j’étais libre de quitter l’institut à midi et demi et comme je n’avais aucun cours ni aucune obligation l’après-midi, je résolus d’aller sur les bords de la Tamise. Je pris un autobus jusqu’à Cannon Street et de là je me rendis à pied au Pont de Londres. Plusieurs centaines de personnes, pour la plupart des employés travaillant dans les bureaux des alentours, avaient eu la même idée et le pont, du côté est, était bondé.
Peu après deux heures et demie, nous pûmes distinguer le navire qui remontait le fleuve vers Tower Bridge. Il était escorté par un certain nombre d’embarcations, parmi lesquelles des vedettes de la police fluviale. Une vague de suppositions agita la foule.
Le bateau approchait de Tower Bridge, dont le tablier n’avait pas été relevé. Il y avait près de moi un homme qui avait une petite paire de jumelles ; il nous dit que sur le pont, la foule était évacuée et qu’on le fermait à la circulation. Quelques secondes plus tard, le pont s’ouvrit, juste à temps pour laisser passer le bateau. J’entendais le gémissement strident de sirènes proches. En me retournant, je vis arriver quatre ou cinq voitures de police sur le Pont de Londres. Les hommes restaient à l’intérieur, mais le phare bleu continuait de tourner sur le toit. Le bateau glissait vers nous.
Les hommes des vedettes s’adressaient au bateau à l’aide de porte-voix. Nous n’arrivions pas à distinguer leurs paroles, mais le son nous parvenait au-dessus de l’eau par petites ondes qui résonnaient faiblement. Un calme anormal se fit sur le Pont de Londres lorsque la police commença à bloquer la circulation à ses deux extrémités.
Un homme de la police montée allait et venait, nous enjoignant de dégager. Seul un petit nombre obtempéra.
Le bateau n’était plus qu’à cinq cents mètres de nous, et l’on pouvait voir une foule de gens se presser sur son pont, et un grand nombre de corps allongés.
Deux vedettes de police étaient arrivées à la hauteur du Pont de Londres, l’avant tourné vers le navire. De l’une d’entre elles, un policier hurlait dans un porte-voix pour inviter le capitaine du navire à stopper les machines et à se préparer à un abordage.
Il n’y eut aucune réaction de la part du bateau qui poursuivit sa route, avançant lentement vers nous. Seuls les passagers à bord vociféraient en direction de la police, sans parvenir à se faire entendre.
La proue du navire s’engouffra sous une arche du Pont de Londres, à une centaine de mètres de l’endroit où je me trouvais. Je me penchai pour regarder. Il était envahi de gens, agglutinés jusque sur les rambardes. Je n’eus pas le temps de m’apitoyer sur leur état, car à cet instant, la superstructure centrale se fracassa contre le parapet du pont. La collision se produisit comme au ralenti, dans un horrible crissement de métal broyé contre la pierre. Je remarquai que la peinture du bateau était écaillée et sa superstructure rouillée ; les vitres des hublots étaient cassées.
Je baissai les yeux les vedettes de police et deux remorqueurs des autorités fluviales étaient amarrés contre la coque du vieux bateau, et tentaient d’amener leur poupe contre l’appontement en béton du New Fresh Warf. Je déduisis, en voyant la fumée noire s’échapper encore des cheminées et la traînée d’écume blanche à l’arrière, que les machines du bateau tournaient toujours. Tandis que le remorqueur manœuvrait pour le pousser vers la berge, la superstructure métallique heurta plusieurs fois le pont avec un grand craquement.
Une certaine agitation se fit sur le bateau, sur les ponts et à l’intérieur. Les passagers se précipitaient vers la poupe, certains trébuchèrent et tombèrent dans leur course. Tandis que l’arrière du bateau cognait contre le débarcadère, les premières personnes commencèrent à sauter à terre.
Le bateau fut fermement calé entre le pont et la berge, l’avant toujours coincé sous l’arche, la superstructure contre le parapet et la proue suspendue au-dessus du quai.
Un remorqueur fit le tour du navire pour s’assurer que, tant que les machines seraient en marche, il ne risquait pas de tourner sur lui-même et de partir à la dérive sur le fleuve. Il y avait maintenant quatre vedettes de la police le long de l’étrave. Des cordes et des échelles de cordes furent lancées à bord à l’aide de grappins. Les passagers, saisis de panique, ne firent rien pour tenter de les enlever. Lorsque la première échelle fut solidement installée, la police et les douaniers commencèrent à y grimper.
Notre attention était fixée sur les personnes qui quittaient le navire. Les Africains débarquaient.
Nous les considérions avec une fascination mêlée d’angoisse. Il y avait des hommes, des femmes et des enfants. La plupart d’entre eux étaient dans un état d’inanition avancée des membres squelettiques, un ventre gonflé, distendu, les yeux hagards dans un visage creux, et, chez les femmes, une poitrine plate, des seins tombants, translucides, attiraient les regards. La plupart étaient nus ou presque. Les enfants n’arrivaient pas à se tenir debout. Ceux que personne ne voulait porter restèrent sur le bateau.
Une porte de métal fut ouverte de l’intérieur, d’un côté du bateau, et une planche de débarquement jetée entre le bateau et le quai. Des ponts inférieurs, des Africains sortaient et débarquaient. Certains s’effondraient sur le macadam en mettant pied à terre, d’autres disparaissaient dans les entrepôts ou aux alentours. Aucun ne leva les yeux vers la foule sur le pont, aucun ne se retourna vers ses compatriotes en train d’abandonner le navire.
Nous observions, attentifs à ce qui allait se passer. Il semblait qu’il y eût à bord un nombre infini de personnes et que ce débarquement ne dût jamais se terminer.
Les ponts supérieurs finirent pourtant par se vider, mais le déversement humain des ponts inférieurs se poursuivait. J’essayai de compter le nombre de corps étendus, morts ou inconscients, sur le pont du bateau. Arrivé à cent, je renonçai. Les hommes qui étaient montés à bord parvinrent finalement à arrêter les moteurs. Le navire fut solidement amarré au quai. Des ambulances arrivaient en grand nombre. On y installa ceux qui souffraient le plus pour les évacuer.
Mais ils étaient des centaines à errer sur le quai, à s’éloigner du fleuve pour se répandre dans les rues de la ville dont les habitants ignoraient tout des événements dont le fleuve était le théâtre.
J’appris plus tard que la police et les autorités fluviales avaient découvert plus de sept cents cadavres sur le bateau, des enfants pour la plupart.
La Sécurité sociale estimait à quatre mille cinq cents le nombre des survivants qui furent transportés dans des hôpitaux ou des centres de soins d’urgence. Il était impossible de calculer le reste, quoique j’entendis dire une fois que l’on évaluait à trois mille le nombre de ceux qui avaient quitté le bateau pour tenter de survivre par leurs propres moyens.
Peu après que le bateau eut été amarré, nous fûmes chassés du Pont de Londres par la police qui nous dit qu’il risquait de s’écrouler. Pourtant, le lendemain, il était à nouveau ouvert à la circulation.
Par la suite, lorsqu’on se référait à ces événements auxquels j’avais assisté, on disait le premier débarquement Afrim.
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Une voiture de police qui rôdait par les rues nous fit signe de nous arrêter et nous fûmes questionnés assez longuement sur notre destination et sur les circonstances qui avaient présidé à notre départ. Isobel essaya d’expliquer comment l’invasion de la rue voisine menaçait à tout moment notre foyer.
Tandis que nous attendions l’autorisation de poursuivre notre route, Sally s’efforçât de consoler Isobel qui était saisie de sanglots. Je ne voulais pas me laisser émouvoir. Tout en partageant pleinement ses sentiments et en me rendant compte du bouleversement considérable que représentait notre dénuement, j’avais pu constater le manque de courage d’Isobel au cours des derniers mois. Je savais bien que les choses n’avaient guère été faciles quand je travaillais à l’usine de confection, mais par rapport à certains de mes anciens collègues de l’institut, notre situation était relativement stable. J’avais tout fait pour me montrer compréhensif et patient envers elle, mais je n’avais réussi qu’à raviver de vieilles querelles.
Quelques instants plus tard, le policier revint et nous informa que nous pouvions reprendre la route à condition de nous diriger vers le camp des Nations Unies de Horsenden Hill, dans le Middlesex. Nous avions l’intention, à l’origine, d’aller chez les parents d’Isobel, qui habitaient maintenant à Bristol. Le policier nous dit qu’on conseillait aux civils de ne pas voyager de nuit à travers la campagne. Nous avions passé une bonne partie de l’après-midi à sillonner les faubourgs de Londres à la recherche d’un garage qui accepte de nous vendre suffisamment d’essence, non seulement pour faire le plein du réservoir, mais aussi pour remplir les trois jerrycans de vingt litres que j’avais dans le coffre. Maintenant, il commençait à faire noir. Nous avions faim, tous les trois.
Je longeai Western Avenue en direction d’Aperton, après avoir fait un large détour par Kensington, Fulham et Hammersmith afin d’éviter les noyaux d’occupation Afrim barricadés à Notting Hill et North Kensington. Même dans la grande avenue, la voie était libre ; par contre, toutes les rues transversales et une ou deux avenues étaient barricadées et des civils en armes montaient la garde. À Hanger Lane, nous quittâmes Western Avenue et tournâmes dans Alperton, suivant le chemin qui nous avait été indiqué. Nous vîmes des voitures de police garées en plusieurs endroits, plusieurs douzaines de policiers en uniforme et des quantités de casques bleus des Nations Unies.
Aux portes du camp, nous fûmes une fois de plus arrêtés et interrogés, mais il fallait s’y attendre. On nous demanda en particulier avec insistance quelles raisons nous avaient poussés à quitter notre maison et les précautions qui avaient été prises pour la protéger pendant notre absence.
Je leur dis que la rue dans laquelle nous habitions avaient été barricadée, que nous avions fermé et verrouillé toutes les portes de la maison, que nous en avions les clefs et que l’armée et la police étaient sur place. Tandis que je parlais, l’un des hommes prenait des notes sur un calepin. Il nous fallut donner notre adresse complète et les noms des hommes défendant la barricade. On nous fit attendre dans la voiture, tandis que ces renseignements étaient transmis par téléphone. Finalement, on nous dit de ranger la voiture dans un emplacement à l’intérieur du camp, de prendre nos affaires, et de nous rendre à pied au centre d’accueil principal.
Les bâtiments étaient plus loin que nous n’aurions cru, et en y arrivant, nous fûmes surpris de constater qu’il s’agissait en fait de fragiles baraquements préfabriqués. Un panneau devant l’un d’eux, écrit en plusieurs langues et éclairé par un projecteur, nous priait de nous séparer : les hommes devaient aller dans le baraquement appelé D Central, les femmes et les enfants devaient entrer dans celui-ci.
— À tout à l’heure, je suppose, dis-je à Isobel.
Elle se pencha et m’embrassa vivement. J’embrassai Sally. Elles entrèrent et je me retrouvai seul avec la valise.
En suivant les indications, je trouvai le D Central. Là, on me dit de remettre ma valise pour qu’elle soit fouillée, et d’ôter mes vêtements. Je m’exécutai, et ma valise et mes vêtements furent emportés. On me pria de passer sous une douche d’eau chaude et de me laver à fond. Comprenant que c’était pour réduire les risques de maladies, j’obéis, bien que mon dernier bain datât de la veille.
Lorsque je sortis, on me tendit une serviette et des vêtements tout rêches. Je demandai si l’on pourrait me rendre les miens. On refusa, mais on me promit de me donner des vêtements de nuit plus tard.
Lorsque je fus habillé, on me poussa dans une grande salle dénudée qui était pleine d’hommes. La proportion de Noirs était d’environ la moitié. Je fis un effort pour ne pas laisser paraître ma surprise.
Les hommes étaient assis sur des bancs ; ils mangeaient, fumaient, bavardaient. On me dit de prendre une gamelle au passe-plat. Il n’y avait pas là de quoi satisfaire mon appétit, mais on me dit qu’on me resservirait si je le désirais. J’appris en même temps qu’on pouvait avoir des cigarettes de la même manière. J’en pris un paquet de vingt au passe-plat.
Je me demandais ce que devenaient Isobel et Sally ; je supposais qu’elles recevaient un traitement analogue ailleurs. Tout ce que j’espérais, c’était que nous serions réunis avant l’heure du coucher.
Tandis que j’absorbais le contenu d’une seconde gamelle, je remarquai que d’autres hommes arrivaient de temps en temps dans la salle et qu’ils étaient tous traités de la même manière, sans distinction de race. À ma table, il y avait plus de Noirs que de Blancs. Cela me mit tout d’abord mal à l’aise, puis je me raisonnai et me dis que puisqu’ils étaient dans la même situation que moi, je n’avais rien à craindre d’eux.
Deux heures plus tard, nous fûmes introduits dans d’autres baraquements tout proches ; c’était là que nous devions dormir, sur des lits étroits comportant une seule couverture et pas d’oreiller. Je ne vis pas Isobel et Sally.
Le lendemain matin, on me permit de passer une heure avec elles.
Elles me dirent qu’elles étaient très mal traitées à la section des femmes et qu’elles n’avaient pas pu dormir. Tandis que nous discutions de cela, nous entendîmes un communiqué annonçant que le gouvernement était parvenu à conclure un accord avec les chefs des militants Afrims et que les choses allaient revenir à la normale d’ici quelques jours.
C’est cela qui nous décida à retourner chez nous, nous disant que si notre maison était encore en danger, nous reviendrions le soir même au camp de réfugiés.
Après bien des difficultés, nous arrivâmes à contacter un responsable du camp des Nations Unies pour l’informer que nous désirions partir. Pour une raison que j’ignore, il ne semblait pas du tout d’accord ; bien trop de gens voulaient partir, disait-il, et cela n’était pas prudent tant que la situation ne s’était pas stabilisée. Nous lui expliquâmes notre point de vue, notre maison devait être en sécurité maintenant, mais il nous avertit que le camp était presque plein et qu’il ne pouvait nous garantir qu’il y aurait encore de la place à notre retour.
Malgré cela, nous quittâmes le camp, après avoir récupéré nos vêtements et notre voiture. Nos valises avaient manifestement été fouillées, mais rien ne manquait.
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À l’époque du second débarquement Afrim, je me trouvais dans une ville d’eau du nord de l’Angleterre pour assister à une série de conférences universitaires. J’ai un peu oublié les débats. Mais je me souviens que ce congrès était très bien organisé et que le programme qui avait été établi fut respecté point par point.
Deux fois de suite, j’eus l’occasion de déjeuner à la table d’une jeune femme de Norwich. Nous devînmes amis. Au cours de notre deuxième déjeuner ensemble, une ancienne connaissance du temps où j’étais étudiant vint me parler. Nous échangeâmes des mots de bienvenue et il s’assit à notre table. Je n’avais pas envie de le voir, mais je restai poli envers lui. Peu après, la jeune femme s’en alla.
Pendant tout l’après-midi, je ne pus m’empêcher de penser à elle. J’essayai plusieurs fois de la retrouver, mais en vain. Elle ne parut pas à l’heure du dîner. J’en conclus qu’elle était repartie avant la fin du congrès.
Je passai la soirée en compagnie de mon ami d’université à échanger avec lui des souvenirs de notre vie d’étudiants.
Le soir, alors que je me déshabillais dans ma chambre d’hôtel, on frappa à ma porte. C’était elle. Elle entra et nous bûmes ensemble une demi-bouteille de scotch qui me restait. Nous parlâmes de choses et d’autres. Elle me dit son nom, que j’ai d’ailleurs oublié depuis. Il y avait entre nous une certaine affinité intellectuelle, bien que le sujet de notre conversation fût des plus banal. C’était comme si le laborieux déroulement des débats solennels de la journée avait tari en nous toute faculté de penser, mais sans nous priver du désir d’avoir des rapports.
Après cela, nous fîmes l’amour sur mon lit et elle resta dans ma chambre toute la nuit.
Le lendemain était le jour de clôture du congrès et, à part une brève cérémonie dans le hall principal, il ne devait pas y avoir d’autres manifestations. Je pris mon petit déjeuner avec la jeune femme, conscient du fait que ces instants étaient sans doute les derniers que nous passions ensemble. Ce fut au cours du petit déjeuner que nous parvint la nouvelle du deuxième débarquement Afrim et, pendant quelques minutes, nous discutâmes de l’importance de l’événement.
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À la suite d’une discussion plutôt confuse avec Lateef, je fus envoyé dans une petite ville de la côte sud. Il était évident à mes yeux que Lateef n’avait pas de plan très précis et que la mission dont j’étais chargé n’était pas très claire, pas plus que ses instructions ne l’avaient été. D’après ce que j’avais compris, il voulait des armes défensives en prévision d’éventuelles attaques et nous avions été envoyés en exploration pour en dénicher.
Je ne savais pas trop par où commencer et j’ignorais de quelle sorte d’objet il avait besoin.
Je me tenais sur mes gardes car la ville était située en territoire sous occupation Afrim et, tout en ne rencontrant aucun obstacle, j’avais l’impression d’être observé.
Toutes les boutiques avaient été saccagées. L’avenue principale n’était qu’une suite ravagée de magasins en ruine, dont les rayons avaient été vidés par les pillages successifs. Cependant, je trouvai dans l’un d’eux un coupe-verre de dimension moyenne et le fourrai dans ma poche, faute de mieux.
Je descendis vers la plage.
Là, il y avait un vaste groupe de réfugiés blancs, installés en un campement grossier dans des tentes et d’anciennes cabines. Je m’approchai, mais ils me crièrent de m’en aller. Je longeai ce qui avait été autrefois la promenade de bord de mer jusqu’à ce que je sois hors de vue.
Je tombai sur une longue rangée de villas qui, à en juger par leur aspect cossu, avaient dû être habitées autrefois par de riches retraités. Je me demandai si les Africains avaient l’intention de les réquisitionner et pourquoi les réfugiés ne s’étaient pas plutôt installés là. La plupart n’étaient pas fermées et rien apparemment ne semblait en interdire l’accès. Je suivis toute la rangée et jetai un coup d’œil à l’intérieur de chacune des villas. Il n’y avait pas de nourriture et rien non plus qui pût raisonnablement servir d’arme. La plupart étaient encore meublées, mais tout ce qu’il était facile d’emporter avait été ramassé.
Aux deux tiers environ de la rangée, je tombai sur une villa entièrement vide, sans un meuble. Elle était soigneusement verrouillée.
Intrigué, j’entrai par une fenêtre et me mis à fouiller. Dans une des pièces du fond, je remarquai que certaines planches du plancher avaient été enlevées puis remises en place. Je les soulevai avec mon couteau.
En dessous se trouvait une grande caisse pleine de bouteilles vides. Quelqu’un avait creusé sur chacune d’elles une rainure diagonale avec une lime, pour qu’elles se brisent facilement. Un peu plus loin, il y avait une pile de morceaux de tissus soigneusement pliés, taillés en carrés d’environ quarante centimètres de côté. Dans une autre pièce, toujours sous le plancher, je découvris dix fûts de vingt litres d’essence.