Le rat blanc

Christopher Priest · Chapitre 2 sur 4

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Le rat blanc

Je songeai à l’usage que nous pourrions…

Je songeai à l’usage que nous pourrions faire de cocktails Molotov et me demandai si cela valait la peine d’avertir Lateef de leur présence dans cette villa. De toute façon, il était hors de question que je les transporte seul. Il faudrait que plusieurs hommes viennent les chercher.

Pendant que j’étais avec Lateef et les autres réfugiés, nous avions longuement discuté des sortes d’armes dont nous avions besoin. Les fusils et les carabines étaient bien sûr indispensables, mais introuvables. Nous n’en aurions sans doute jamais, à moins de les voler. Et il se poserait alors un problème de munitions. Nous avions tous des couteaux, et tous à peu près du même genre. Le mien était un ancien couteau à découper que j’avais aiguisé pour obtenir une arme plus petite et très tranchante.

Les cocktails Molotov sont utiles surtout pour se défendre contre une foule dans un espace fermé. Or, puisque nous opérions en pleine campagne, nous n’avions que faire de bombes incendiaires.

Finalement je remis les bouteilles, les bouts de tissu et l’essence dans leur cachette, en me disant que si Lateef n’était pas de mon avis, nous pourrions toujours revenir les chercher.

Les toilettes marchaient et je m’en servis. À ce moment-là je remarquai qu’il y avait une armoire de toilette accrochée au mur, dont le miroir était intact. Cela me donna une idée. J’enlevai la glace de son cadre, et à l’aide du coupe-verre, je la découpai en longs triangles étirés. Je parvins à obtenir ainsi sept tranches de verre épais. Je taillai les extrémités en pointes aussi effilées que possible et ce faisant, me coupai jusqu’au sang. Je fis des manches pour ces poignards à l’aide d’une peau de chamois que j’avais dans mon sac et dont j’enroulai de larges rubans autour de la plus grosse extrémité.

J’essayai l’une de ces épées en la faisant tournoyer en l’air avec dextérité. C’était une arme mortelle, mais difficile à manier. Il faudrait que je mette au point un système pour qu’on puisse les porter sans risquer de se blesser en tombant. Je fis un lot des sept poignards et je me préparai à les envelopper dans un morceau de toile à sac, quand je m’aperçus qu’il y avait un minuscule défaut dans le verre de l’un d’entre eux, tout près du manche. Me rendant compte qu’il risquait de voler en éclats et de blesser profondément à la main celui qui s’en servirait, je m’en débarrassai.

Je n’avais plus qu’à retourner auprès de Lateef et des autres. Comme la nuit tombait, j’attendis qu’il fasse complètement noir. Le crépuscule fut moins long que d’habitude, car le temps était sombre et le ciel bas. Quand je sentis que je pouvais repartir en toute sécurité, je rassemblai mes trouvailles et pris le chemin du camp.

Ces quelques heures passées près du rivage avaient eu sur moi un étrange effet sédatif et je me dis qu’à l’avenir, il faudrait songer à y revenir plus souvent. Je résolus de soumettre l’idée à Lateef.

*

* *

J’étais caché en haut d’une grange, parce que mon frère aîné m’avait dit que le croquemitaine allait m’attraper. Je devais avoir sept ans. Si j’avais été plus âgé, j’aurais mieux su faire taire les craintes qui m’assaillaient. Terreurs mal définies, mais où se dessinait avec netteté l’image de quelque monstre à la peau noire qui était à ma recherche.

Au lieu de cela, j’étais blotti en haut de la grange, tapi dans ma cachette dont j’étais seul à connaître l’existence. Là où le fermier avait entassé les meules de foin, il restait un espace vide entre trois d’entre elles et le toit.

Le sentiment de sécurité rassurante que j’éprouvais dans mon refuge me redonna confiance et mes craintes, peu à peu, s’apaisèrent, laissant place à des visions fantasques où mon imagination d’enfant mêlait des fusils et des avions. Lorsque j’entendis un bruissement dans la paille au-dessous de moi, je pensai immédiatement, dans ma panique, au croquemitaine et je demeurai paralysé de terreur dans ma cachette tandis que le froufroutement continuait. Finalement, je rassemblai tout mon courage pour me glisser le plus silencieusement du monde jusqu’au bord de ma cachette et risquer un coup d’œil en bas.

Dans la paille molle qui tapissait le sol, un garçon et une jeune fille étaient étendus dans les bras l’un de l’autre, derrière les ballots. L’homme était couché sur la fille et celle-ci avait les yeux fermés. Je ne savais pas ce qu’ils faisaient. Au bout de quelques minutes, le jeune homme se releva légèrement et aida la jeune fille à enlever ses vêtements. J’avais l’impression que la jeune fille n’en avait pas vraiment envie, mais elle ne résista pas beaucoup. Elle s’étendit à nouveau, puis elle l’aida à ôter ses habits à son tour. N’osant bouger, je restai à la même place, sans broncher. Quand ils furent nus tous les deux, il se coucha de nouveau sur elle et ils se mirent à faire de drôles de bruits avec leur gorge. La fille avait toujours les yeux fermés, mais ses paupières frémissaient de temps en temps. Je ne sais plus très bien quelles furent mes impressions devant ce spectacle ; j’étais surtout étonné de voir qu’une fille pouvait ouvrir si grand les jambes – toutes les femmes que j’avais eu l’occasion de rencontrer (ma mère et mes tantes) semblaient incapables d’écarter les genoux de plus de quelques centimètres. Au bout de quelques minutes, le couple cessa de s’agiter et la fille ouvrit franchement les yeux et me regarda.

Bien des années plus tard, mon frère aîné fut l’un des premiers soldats de l’Armée Britannique Nationale tués au champ d’honneur en combattant les Afrims.

*

* *

Les paroles du responsable du camp des Nations Unies me revinrent à l’esprit tandis que je roulais dans North Circular Road. La radio avait confirmé que le gouvernement de salut public de Tregarth avait proposé une trêve, mais laissait entendre que les leaders Afrims n’y étaient pas entièrement favorables.

Peut-être n’avaient-ils pas confiance en Tregarth. Ce pouvait être une explication. Il avait plusieurs fois par le passé lancé des réformes qui allaient à l’encontre des intérêts Afrims et il n’y avait pas de raison, maintenant que les Afrims étaient en position de supériorité du point de vue militaire, qu’il leur fasse des concessions nuisant à sa politique. L’armée étant divisée et les forces de police menaçant d’en faire autant, toute politique d’apaisement un tantinet suspecte était vouée à l’échec.

D’après les estimations, plus du quart de l'armée avait déjà fait sécession et s’était mis à la disposition des chefs Afrims dans le Yorkshire. Trois escadrilles d’attaque au sol de la Royal Air Force avaient changé de camp de la même manière.

Plus tard, au cours d’une autre émission, nous entendîmes un groupe de gros bonnets de la politique observer que l’opinion publique était de moins en moins favorable aux Afrims et que Tregarth et son gouvernement allaient prendre des mesures d’action plus directe.

La fluidité inhabituelle de la circulation constituait le seul signe extérieur visible des événements qui se déroulaient. Nous fûmes arrêtés plusieurs fois par des patrouilles de police, mais nous en avions pris l’habitude au cours des derniers mois et nous n’y attachions plus aucune importance. Nous savions quelles étaient les réponses qu’il fallait faire à leurs questions et nous en tenions toujours à la même histoire.

Je remarquai non sans inquiétude que beaucoup des policiers que nous rencontrions appartenaient au contingent spécial de réserve civile. Des histoires circulaient continuellement, décrivant les atrocités qu’ils commettaient ; on parlait, en particulier, d’hommes de couleur qui auraient été arrêtés sans mandat, et relâchés après avoir été victimes de tortures abominables. D’autre part, les Blancs qui étaient convaincus ou seulement soupçonnés d’avoir pris part à des activités anti-Afrims, subissaient toutes sortes de vexations. L’ensemble de la situation concernant la police était confuse et contradictoire à cette époque et je me disais parfois que ce ne serait pas une si mauvaise chose si la police se scindait en deux une fois pour toutes.

Juste à l’ouest de Finchley, je dus arrêter la voiture et remettre de l’essence dans le réservoir. J’avais l’intention d’utiliser une partie de l’essence que j’avais mise de côté comme réserve, mais je m’aperçus que deux des bidons avaient été vidés pendant la nuit. Je me gardai d’en parler à Isobel et Sally, espérant pouvoir refaire provision tôt ou tard, bien que tous les garages devant lesquels nous étions passés pendant la journée aient été fermés.

Tandis que je versais l’essence dans le réservoir, un homme surgit d’un immeuble voisin avec un pistolet à la main et m’accusa d’être un sympathisant Afrim. Je lui demandai sur quelles preuves il fondait ses soupçons, il me répondit qu’on ne pouvait conduire une voiture à l’heure actuelle qu’à condition d’être soutenu par une faction politique ou l’autre.

J’allai rapporter cet incident au barrage de police suivant. On me dit de ne pas y prêter attention.

Au fur et à mesure que nous approchions de la maison, notre attitude à tous trois trahissait notre appréhension. Sally commença à s’agiter et à demander à aller aux toilettes. Isobel fumait cigarette sur cigarette et passait son temps à me contredire avec irritation. Quant à moi, je me surpris plusieurs fois à accélérer inconsciemment, alors que je savais qu’il valait mieux, d’une façon générale, rouler à une vitesse modérée.

Pour détendre l’atmosphère entre nous, j’accédai à la demande de Sally en arrêtant la voiture à un lavatory public à environ trois kilomètres de l’endroit où nous habitions, et tandis qu’Isobel l’accompagnait, j’en profitai pour allumer la radio et écouter un bulletin d’information.

De retour dans la voiture, Isobel me demanda :

— Qu’est-ce qu’on va faire si on ne peut pas entrer dans la rue.

Elle venait d’exprimer la crainte qu’aucun de nous n’osait formuler.

— Je suis sûr que Nicholson entendra raison.

— Et sinon ?

Dieu seul savait.

— Je viens d’écouter la radio. Ils disent que les Afrims acceptent les conditions de trêve, mais que l’occupation des maisons vides continue.

— Qu’entendent-ils par vides ?

— Je préfère ne pas y penser.

Derrière nous Sally demanda :

— Papa, on est encore loin de la maison ?

— Non, ma chérie, répondit Isobel, nous y sommes presque.

Je mis le moteur en marche et démarrai. Quelques minutes plus tard, nous étions à l’entrée de la rue. Les camions de la police et de l’armée étaient partis, mais la barricade de barbelés était toujours là. De l’autre côté de la rue, perchés sur le toit d’une camionnette bleue marine, deux hommes actionnaient une caméra de télévision. Celle-ci était protégée, devant et sur les côtés, par de lourdes plaques de verre.

J’immobilisai la voiture à cinquante mètres de la barricade, mais laissai tourner le moteur. Il ne semblait y avoir personne près de la barricade. Je donnai un coup de klaxon et regrettai immédiatement mon geste. Cinq hommes surgirent de la maison la plus proche de la barricade, fusil en main. C’étaient des Afrims.

— Oh, mon Dieu ! murmurai-je.

— Alan, va leur parler. Peut-être n’ont-ils pas besoin de notre maison.

Il y avait une pointe d’hystérie dans sa voix. Je restai assis, indécis, regardant les hommes. Ils s’alignèrent le long de la barricade, fixant sur nous un regard vide d’expression.

Isobel m’implora de nouveau. Je sortis de la voiture et marchai vers eux.

— J’habite au 47, dis-je. Pouvons-nous rentrer chez nous, s’il vous plaît ? (Ils ne dirent rien, mais continuaient à me regarder fixement.) Ma fille est malade. Nous voudrions la coucher.

Ils me dévisageaient.

Je me tournai vers les cameramen et hurlai :

— Savez-vous si on a laissé entrer des gens ici aujourd’hui ?

Aucun d’eux ne répondit. L’homme qui tenait le micro pointé dans notre direction se pencha vers son matériel et ajusta un bouton de réglage.

De nouveau, je me tournai vers les Africains.

— Vous parlez anglais ? demandai-je. Nous voulons rentrer chez nous.

Il y eut un long silence, puis l’un d’eux dit avec un fort accent :

— Allez-vous-en !

Il leva son fusil.

Je retournai à la voiture, passai une vitesse et appuyai sur l’accélérateur. J’effectuai dans la rue déserte un large demi-tour, dessinant un grand tournant en épingle à cheveux. Comme nous passions à hauteur des caméras, l’Afrim fit feu et notre pare-brise vola en éclats, qui formèrent un écran opaque. Je le heurtai avec mon front et une pluie de verre dégringola dans la voiture. Isobel poussa un cri et s’écroula sur le côté, se protégeant la tête avec les bras. Sally bondit de son siège, noua frénétiquement ses bras autour de mon cou et se mit à me hurler des choses incohérentes à l’oreille.

Quand nous fûmes à neuf cents mètres environ, je ralentis et me penchai en avant, tentant de me dégager de l’emprise de Sally. Je jetai un coup d’œil dans le rétroviseur et vis que les cameramen avaient tourné vers nous leur appareil pour suivre notre fuite sur la route.

*

* *

J’étais sur la plage de Brighton, au milieu de la foule. Nous regardions le vieux bateau qui dérivait sur la Manche en direction du port, gîtant à un angle que les journaux disaient être de vingt degrés. Il se trouvait à un mile environ de la côte, tanguant dangereusement sur la mer houleuse. Les canots de sauvetage de Hove, Brighton et Shoreham se tenaient à proximité, attendant confirmation des ordres par radio pour pouvoir le remorquer. Pendant ce temps, sur la plage, nous attendions de le voir sombrer. Certains avaient fait des kilomètres pour voir ce spectacle.

*

* *

Je retrouvai le groupe sans rencontrer une seule patrouille, et dès que le moment me parut opportun, je m’approchai de Lateef et lui remis les poignards en verre.

Il ne me dit rien des autres, ceux qu’il avait aussi envoyés à la recherche d’armes, ni si leur quête avait été fructueuse.

Il examina les coutelas d’un œil critique, mais ne put dissimuler l’admiration que lui inspirait, bien malgré lui, mon initiative. Il en saisit un dans la main droite, le balança, le brandit, essaya de le glisser dans sa ceinture. Son visage, habituellement renfrogné, s’assombrit davantage. J’aurais voulu m’excuser de la grossièreté de ces armes, invoquer la pénurie de matériel nécessaire à la fabrication d’un armement convenable, mais je gardai le silence, sachant qu’il n’ignorait pas ces choses.

Son scepticisme à l’égard de mon œuvre était d’ordre politique et non pratique.

Plus tard, je le vis jeter au loin mes poignards. Je décidai alors de ne pas lui parler des cocktails Molotov.

*

* *

Au cours de mon adolescence, je connus, comme la plupart des garçons, plusieurs expériences embarrassantes, qui marquèrent des étapes de mon développement sexuel.

Non loin de l’endroit où j’habitais avec mes frères et mes parents, s’étendait un vaste terrain vague, encombré de monceaux de matériaux de construction, et défoncé par le passage de bulldozers qui avaient fait du sol nu une terre meuble. Je crois qu’on avait prévu, pendant un certain temps, d’y mettre en œuvre un programme d’urbanisme, puis, pour une raison que j’ignore, ce projet avait été momentanément abandonné. Cette étendue constituait donc pour mes amis et moi-même un terrain de jeu idéal. Bien qu’officiellement nous n’ayions pas le droit d’y jouer, les centaines de cachettes qu’il nous offrait nous permettaient d’échapper à toutes les formes d’autorité qui se manifestaient en la personne de nos parents, des voisins ou de l’agent de police local.

À l’époque, j’hésitais à me livrer à des activités aussi puériles. Mon frère aîné avait réussi à entrer à l’université et y entamait le deuxième semestre de sa première année. Mon petit frère était dans le même collège que moi et y remportait, au dire de tout le monde, plus de succès scolaires que moi au même âge.

Je savais que pour suivre les traces de mon frère aîné, il fallait que je m’applique à mes études avec plus de ténacité, mais j’avais l’esprit et le corps harcelés par une effervescence incontrôlable et bien souvent je retrouvais dans le lotissement des garçons qui non seulement avaient un ou deux ans de moins que moi, mais n’appartenaient pas à la même école.

Les autres garçons m’avaient toujours paru intellectuellement plus mûrs que moi.

C’était toujours eux qui suggéraient ce que nous pourrions faire et, moi, je suivais. Chaque fois qu’une nouvelle idée était lancée, elle venait d’un autre que moi, et j’étais souvent parmi les derniers à y souscrire. C’est pourquoi, à cette époque, mes loisirs étant menés par d’autres, je n’y accordais qu’un intérêt mitigé. Balançant entre ce que je faisais effectivement et ce que je devais faire, je ne faisais, en fin de compte, rien de bon. De la même manière, lorsque deux ou trois filles du quartier vinrent se joindre à nous certains soirs, je mis du temps à me rendre compte du changement subtil qui s’opérait dans l’attitude de mes compagnons.

Il se trouva que je connaissais déjà l’une des filles. Nos parents entretenaient des relations amicales et nous avions eu souvent l’occasion de passer des soirées ensemble. Toutefois, mes rapports avec elle étaient restés, de ce point de vue, purement platoniques et superficiels sa présence n’avait jamais provoqué chez moi de réaction sexuelle. Lorsqu’elle apparut pour la première fois sur le terrain vague avec ses amies, je ne tirai aucun parti de ce petit avantage que j’avais sur les autres garçons. Au contraire, j’étais gêné par sa présence, craignant confusément que la vérité sur mes activités ne parvienne aux oreilles de mes parents. La première soirée avec elles fut marquée par le trouble et l’embarras. La conversation se transforma rapidement en raillerie banale et sans objet, les filles feignant de ne nous porter aucun intérêt, les garçons faisant semblant de les ignorer. Cela donna la note aux rencontres suivantes.

Puis je partis en vacances avec mes parents pendant quelques jours. À mon retour, je m’aperçus que les relations avec les filles avaient pris un tour plus entaché de préoccupations physiques. Certains garçons avaient des fusils à air comprimé qui leur servaient à affirmer leur virilité vis-à-vis des filles. Il s’était créé une atmosphère d’hostilité feinte et nous engagions parfois avec elles des parties de lutte au corps à corps.

Malgré cela, la signification sexuelle de ce comportement m’échappait.

Un soir, l’un des garçons apporta un jeu de cartes. Pendant un moment, nous jouâmes à des petits jeux, mais nous fûmes rapidement lassés. Alors, l’une des filles dit qu’elle connaissait une variante du jeu des Conséquences qui pouvait se jouer avec des cartes. Elle prit le paquet et distribua des cartes à chacun de nous, expliquant au fur et à mesure. Le principe était simple chacun recevait une carte prise sur le dessus du paquet et le premier garçon et la première fille qui avaient une carte de la même valeur – par exemple deux Dames ou deux Sept – devenaient partenaires pour les Conséquences.

Je ne comprenais pas très bien, mais je pris la première carte qui me fut donnée. C’était un Trois. À la première donne, il n’y avait pas deux personnes ayant reçu la même carte, sauf un garçon qui avait aussi un Trois. Cela donna lieu à des remarques obscènes. Je ris avec les autres, sans en apprécier pourtant tout l’humour. À la donne suivante, la fille que je connaissais par mes parents reçut un Trois. Une brève discussion s’ensuivit, d’où il ressortit que j’étais déclaré gagnant, étant donné que j’avais tiré un Trois avant l’autre garçon. Je préférais lui laisser mon tour, ne sachant pas très bien ce qui m’attendait.

La fille qui avait eu l’idée du jeu expliqua qu’il fallait suivre les règles à la lettre et que je ne devais pas laisser passer mon tour. Je devais, disait-elle, emmener la fille à l’autre bout d’une zone de terrassement toute proche. Nous avions dix minutes.

Nous nous levâmes et, au milieu des huées, fîmes ce qu’on nous avait dit.

Arrivés à l’autre bout de la zone de travaux, je me dis que je ne pouvais lui avouer ne pas savoir ce qu’il fallait faire. Seul avec une fille pour la première fois de ma vie, je gardai un silence lamentable.

— Tu vas le faire ? me demanda-t-elle.

— Non.

Elle s’assit par terre. J’étais debout devant elle. Je ne cessais de consulter ma montre.

Je lui posai plusieurs questions. J’appris ainsi son âge et son deuxième prénom. Elle me dit à quelle école elle allait et ce qu’elle avait l’intention de faire quand elle en sortirait. En réponse à ma question, elle me dit qu’elle avait des tas de petits amis. Quand elle me demanda combien j’avais de petites amies, je lui dis pas beaucoup.

Dès que les dix minutes furent écoulées, nous rejoignîmes les autres.

On me tendit les cartes que je battis et distribuai pour le deuxième tour. Cette fois nous n’eûmes pas à nous demander qui étaient les gagnants, car deux Deux sortirent dès la première donne. Le garçon et la fille partirent vers l’extrémité de la zone de terrassement. Tandis que nous attendions leur retour, on raconta un certain nombre de plaisanteries grossières. L’atmosphère de l’attente était tendue, contrainte, et tout en éprouvant la même chose que les autres, je me demandais ce qui se passait derrière le monticule de terre meuble.

Lorsque les dix minutes furent écoulées, ils n’étaient pas revenus. C’était la fille qui avait lancé le jeu qui accompagnait le garçon, nous supposions donc qu’elle se conformerait aux règles du jeu. L’un des garçons suggéra d’aller les chercher, ce que nous fîmes, courant vers l’aire de travaux, en criant et en sifflant. Avant même que nous les ayions rejoints, ils sortirent et nous revînmes à nos cartes. Je remarquai qu’ils évitaient de se regarder, et de nous regarder.

À la troisième donne, la fille avec qui j’étais parti tira le même numéro qu’un autre garçon et ils se dirigèrent vers le monticule. Je me sentais mal à l’aise. Au bout d’un moment, je déclarai que j’en avais assez et je pris la direction de la maison.

Dès que je fus hors de vue, je contournai le terrain vague et m’approchai du monticule par le côté. Je parvins tout près du couple sans être vu, car il y avait un tas de cadres de fenêtres bruts empilés à proximité. De ma cachette, je les observai.

Ils étaient debout. La fille portait son blazer d’uniforme sur une robe. Le garçon se tenait tout près d’elle, me tournant le dos.

Soudain, il jeta les bras autour de son cou et l’attira par terre. Ils luttèrent un instant, comme nous l’avions souvent fait. Elle commença par se débattre, puis s’écarta de lui en roulant sur le sol et resta ainsi, sans bouger. Il se glissa vers elle et se risqua à poser la main sur son ventre. Elle détourna mollement son visage du sien, les yeux ainsi tournés vers mon refuge, et je vis qu’elle avait les paupières résolument fermées. Le garçon fit tomber sa veste d’uniforme et je distinguai le léger renflement à l’endroit des seins, près de sa main. Comme elle était étendue, ils n’étaient pas aussi ronds que d’habitude. Le garçon les contemplait fixement. Je m’aperçus que j’étais en train d’avoir une érection. La main dans ma poche, je déplaçai mon pénis pour le mettre dans une position moins inconfortable. À ce moment, le garçon leva la main et la posa sur l’un des seins de la fille qu’il se mit à masser, faisant avec la main un mouvement d’avant en arrière de plus en plus rapide. La fille poussa un cri, comme s’il lui faisait mal et roula vers lui. Elle me tournait le dos à ce moment-là, mais je pus voir qu’elle avait mis sa main entre ses jambes et qu’elle le caressait.

Ce spectacle commençait à m’exciter de façon intolérable et tout en voulant rester, j’étais très troublé par ce que je voyais. Je fis demi-tour et repartis par où j’étais venu. J’avais toujours la main dans ma poche, tenant mon pénis. Au bout d’un moment, j’éjaculai. Je me nettoyai avec un mouchoir et allai retrouver les autres. Je prétendis être rentré chez moi, mais n’avoir pas trouvé mes parents.

Quelques instants plus tard, le garçon et la fille revinrent. Tout comme les autres, ils évitaient de se regarder.

Nous nous préparions à distribuer une quatrième donne, quand les filles déclarèrent qu’elles en avaient assez et qu’elles voulaient rentrer chez elles. Nous essayâmes de les persuader de rester, mais elles partirent tout de même. Quand il fut sûr qu’elles étaient loin, le garçon qui venait de revenir ouvrit sa braguette et nous montra son pénis. Il était encore en érection et d’une couleur rouge foncé. Il se masturba devant nous et nous le regardâmes faire avec envie.

Les filles revinrent au terrain vague le lendemain soir. Entre-temps, j’avais mis au point un système pour être sûr de me distribuer une bonne carte. Je caressai les seins des trois filles et l’une d’entre elles me permit de mettre la main sous sa robe, dans son soutien-gorge, et d’effleurer le bout de ses seins. Après cela, nous ne nous servîmes plus des cartes et fîmes cela à tour de rôle. Dans le courant de la semaine suivante, j’eus des rapports sexuels avec la fille que je connaissais par mes parents. J’étais très fier d’être le seul avec qui elle acceptât de le faire.

Je passai des examens dans les semaines qui suivirent, sans grand succès. Je fus donc obligé de me remettre sérieusement au travail et finis par perdre le groupe de vue. J’entrai à l’université deux ans plus tard.

*

* *

Le vent s’était nettement levé depuis que j’étais sur la plage. Les vagues venaient se briser sur les galets à deux cents mètres environ de l’endroit où je me trouvais, aspergeant nos visages d’une fine pluie d’embruns. J’avais mes lunettes et, en quelques minutes, les verres furent tout embués et couverts de sel. Je les ôtai, les mis dans leur étui, puis dans ma poche.

La mer était maintenant agitée. Des brisants scintillaient à la surface sur la ligne d’horizon. Le soleil brillait encore, mais des nuages s’amassaient au sud-ouest. J’étais au milieu d’une multitude de gens. Nous regardions le bateau dériver.

Non loin de moi, quelqu’un avait un transistor qui annonça que le bateau ne serait pas secouru et que les canots de sauvetage avaient reçu l’ordre de rentrer au port. À moins d’un mile, nous pouvions voir les bateaux en question tournoyer sur la mer, ne sachant pas, visiblement, s’ils devaient obéir aux ordres ou écouter leur conscience. Derrière le navire à la dérive, nous apercevions la frégate de la Royal Navy qui avait été détachée pour suivre le déroulement des opérations. Jusqu’à présent, elle n’était pas intervenue.

À un moment, je me retournai pour évaluer le nombre de gens venus assister au spectacle. Le long de la route de King’s Road qui surplombait la plage, chaque pouce de terrain accessible était occupé par une foule innombrable, sans compter les centaines de personnes postées sur la Jetée Centrale.

À quatorze heures quatre minutes très exactement, les canots de sauvetage firent demi-tour et regagnèrent leur poste. Je calculai qu’en moins d’un quart d’heure, le bateau aurait passé l’extrémité de la digue et qu’il ne serait plus visible de l’endroit où je me tenais. J’hésitai à changer de place, puis finalement, je décidai de rester.

Le bateau sombra un peu avant deux heures dix. Son angle de gîte s’était fortement accentué au cours des dernières minutes et les passagers, à bord, sautaient de l’autre côté. Le bateau s’enfonça rapidement. Le naufrage n’eut rien de spectaculaire.

En quinze minutes, la foule s’était dispersée. Je restai, sous le charme d’une sensation presque animale au contact du vent, hypnotisé par la houle, fasciné par le spectacle auquel je venais d’assister. Je ne quittai la plage qu’une heure plus tard, dégrisé par l’apparition des quelques Africains qui avaient réussi à regagner la côte à la nage. Une cinquantaine à peine arrivèrent vivants jusqu’au rivage. J’appris par une connaissance de Brighton que, dans les jours qui suivirent, la mer rejetait des centaines de corps à chaque marée. Épaves humaines, maintenues à la surface par leurs ventres gonflés d’air, distendus.

*

* *

À la tombée de la nuit, je rangeai la voiture sur le bord de la route et m’arrêtai. Il faisait trop froid pour continuer à rouler sans pare-brise et de toute façon, nous arrivions au bout de nos réserves d’essence.

C’était un problème dont je ne voulais pas discuter avec Isobel en présence de Sally.

Je m’étais demandé en moi-même s’il fallait essayer de retourner au camp des Nations Unies, mais après avoir fait deux trajets extrêmement longs et fatigants au cours des dernières vingt-quatre heures, pour y aller puis pour en revenir, nous n’avions ni les uns ni les autres le courage de recommencer si nous pouvions trouver une autre solution. L’avertissement du responsable le matin même, ajouté au fait que nos réserves d’essence s’amenuisaient, tout nous incitait à envisager une autre possibilité.

Nous prîmes dans la valise les vêtements les plus chauds que nous avions et les enfilâmes. Sally s’étendit sur le siège arrière et nous la couvrîmes de tout ce que nous pûmes trouver de plus chaud. Isobel et moi attendîmes en silence, fumant nos dernières cigarettes, que Sally soit endormie. Nous n’avions pris aucun repas normal de toute la journée. Nous n’avions mangé qu’un peu de chocolat, trouvé dans un distributeur automatique, devant une rangée de boutiques fermées. Il se mit à pleuvoir et un filet d’eau commença à s’écouler le long de l’encadrement en caoutchouc, arrosant le tableau de bord et inondant le sol de la voiture.

— Nous ferions mieux d’essayer de gagner Bristol, dis-je.

— Et notre maison ?

Je secouai la tête.

— Nous n’avons plus aucun espoir d’y retourner.

— Je ne crois pas qu’il faille aller à Bristol.

— Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre ?

— Retourner au camp des Nations Unies. Au moins pour quelques jours.

— Et après ?

— Je ne sais pas. Les choses finiront bien par s’arranger. On ne peut pas nous jeter hors de chez nous comme ça. Il doit bien y avoir une loi…

— Ce n’est pas une solution. Les choses sont allées trop loin maintenant. Le problème Afrim est né de la crise du logement. Je les vois mal acceptant un compromis qui les oblige à renoncer aux maisons dont ils ont déjà pris possession.

— Et pourquoi pas ?

Je ne répondis pas. Dans les semaines qui précédèrent ces événements, Isobel s’était montrée de plus en plus indifférente à l’évolution du problème Afrim, et cela n’avait fait que creuser le fossé qui nous séparait. Alors que j’étais continuellement confronté à l’effondrement de la société auquel nous assistions, Isobel semblait se détacher de la réalité comme si elle ne pouvait survivre qu’en ignorant les événements. Même maintenant, alors que notre maison nous était interdite, elle se contentait de me laisser prendre les décisions.

Avant de nous installer pour la nuit, je me dirigeai vers une maison qui se trouvait dans les parages et dont les fenêtres diffusaient une lumière jaune orangée. À neuf cents mètres à peine, je fus saisi d’une indicible peur et je revins sur mes pas. C’était une maison telle qu’en possède la bourgeoisie aisée, et il y avait dans l’allée deux voitures de luxe et une remorque.

Je songeai à l’impression que je pouvais faire avec une barbe de vingt-quatre heures et des vêtements qui avaient grand besoin d’être changés. Il était difficile de prévoir la réaction des occupants si j’avais frappé à la porte. Pour plus de sécurité, nous avions roulé en direction du nord et nous nous trouvions alors en pleine campagne, dans la région de Cuffley. L’anarchie qui régnait à Londres n’avait pas encore atteint cette contrée et les habitants n’avaient eu encore aucun contact avec les Africains sans logis, luttant pour leur survie.

Je revins à la voiture.

— Nous allons passer la nuit dans un hôtel, déclarai-je.

Isobel ne répondit pas. À travers la vitre de la portière, elle plongeait son regard dans l’obscurité.

— Eh bien, ça t’est égal ?

— Oui.

— Qu’est-ce que tu veux faire ?

— On est très bien ici.

La pluie continuait à tomber dans la voiture par le trou béant qui avait été notre pare-brise. Les quelques minutes que j’avais passées dehors avaient suffi à me tremper de la tête aux pieds. J’aurais voulu qu’Isobel tâte mes vêtements humides, s’émeuve en quelque sorte de l’état dans lequel je me trouvais après cette marche dans le crachin… mais je chassai de mon esprit l’idée de sa main sur mon bras.

— Et Sally ?

— Elle dort. Si tu veux chercher un hôtel, je n’y vois pas d’inconvénient. Est-ce que nous avons assez d’argent ?

— Oui.

Je réfléchis un instant. Nous pouvions soit rester ici, soit nous en aller. Je consultai ma montre. Il était un peu plus de huit heures. Si nous dormions dans la voiture, dans quel état serions-nous au réveil ?

Je mis le moteur en marche et roulai lentement vers le centre de Cuffley. Je ne connaissais aucun hôtel dans les environs mais j’espérais bien en trouver un quelque part. Le premier que nous trouvâmes était plein, le second également. Nous suivions la route qu’on nous avait indiquée pour essayer d’en trouver un troisième, lorsque la voiture s’immobilisa après quelques ratés. Panne sèche. Je poussai la voiture sur le bas-côté et coupai le contact.

La question était réglée ; j’en fus soulagé. Je n’avais plus grand espoir de trouver des chambres dans un hôtel. Isobel ne disait rien, ne bougeait pas, les yeux clos. Elle avait de l’eau sur le visage et ses vêtements étaient mouillés par la pluie qui était entrée tandis que nous roulions. Je fis marcher le chauffage jusqu’à ce que l’eau ait refroidi le système au point de le rendre totalement inefficace. Isobel dit qu’elle était fatiguée.

Nous décidâmes de nous allonger à tour de rôle sur la banquette, la tête sur les genoux de l’autre. Je lui dis de commencer. Elle releva les genoux et s’étendit sur le siège, la tête appuyée sur mes jambes. Je l’entourai de mes bras pour la réchauffer puis essayai de trouver moi-même une position confortable.

Quelques minutes plus tard, Isobel paraissait dormir, ou somnoler. Je passai une très mauvaise nuit, étant trop mal installé pour trouver le sommeil.

Derrière nous, Sally remuait de temps en temps. De nous trois, elle fut sans doute la seule à se reposer vraiment pendant la nuit.

*

* *

Lateef me montra un tract qu’il avait trouvé. Il était imprimé par la Royal Air Force Sécessionniste qui informait les occupants des villages qu’ils seraient prévenus, dix minutes avant chaque raid aérien, par un avion qui ferait trois zigzags à basse altitude.

*

* *

Une route traversait le bois de New Forest. Je m’y engageai, dans la demi-lumière du jour baissant, ennuyé d’être resté trop longtemps absent. De toute façon, nous avions fait preuve d’imprudence, de témérité même, étant donné les activités actuelles de la police.

Il y avait une fille avec moi dans la voiture. Elle se prénommait Patti. Nous venions d’un hôtel de Lymington et nous nous hâtions de rentrer à Londres avant neuf heures. Elle s’était endormie à côté de moi, la tête reposant légèrement sur mon épaule.

Elle s’éveilla quand j’arrêtai la voiture à un barrage de police dans la banlieue de Southampton. Il y avait là plusieurs hommes, debout près du barrage, un assemblage de fortune composé de deux vieilles guimbardes et d’un ensemble de lourds matériaux de construction. Ils étaient tous armés. Un seul toutefois portait un fusil. Je réalisai alors que, dans les derniers kilomètres, nous n’avions vu aucun véhicule allant dans la même direction que nous. J’en déduisis que les gens de la région devaient en général connaître l’existence de ce barrage et prendre un autre chemin.

À cause du barrage, nous fûmes obligés de faire demi-tour et de suivre une longue déviation jusqu’à Manchester et de là, de prendre la grand-route menant à Londres. Les gens de l’hôtel nous avaient prévenus que nous risquions de tomber sur des obstacles de ce genre à Basingstoke et Camberley, et nous dûmes en effet faire d’interminables détours pour les contourner.

L’entrée sud-ouest de Londres n’était obstruée par aucune milice civile, mais nous vîmes un grand nombre de cars de police qui arrêtaient les automobilistes pour vérification d’identité. Nous eûmes la chance de pouvoir passer sans encombre. Il y avait des mois que je n’étais pas sorti de Londres et j’ignorais que les entrées et les sorties de la ville étaient à ce point surveillées.

Je déposai Patti près de l’appartement qu’elle louait à Barons Court et continuai jusqu’à la maison, à Southgate. Là non plus les avenues n’étaient bloquées par aucun groupe civil, mais je fus interpellé par la police près de King’s Cross et fouillé.

Il était une heure du matin au moins quand j’arrivai chez moi. Isobel ne m’avait pas attendu.

*

* *

Le lendemain matin, j’allai frapper à une maison voisine et je réussis à convaincre le propriétaire de me laisser siphonner cinq litres d’essence dans son propre réservoir. Je le payai deux livres pour la peine. Il m’indiqua un garage à moins de cinq kilomètres qui vendait encore de l’essence la veille au soir. Il m’expliqua la route à suivre.

Je retournai à la voiture et dis à Isobel et Sally qu’avec un peu de chance, nous serions à Bristol le soir même.

Isobel ne dit rien, mais je savais qu’elle n’avait aucune envie d’aller chez ses parents. À mon avis, c’était la seule solution. Comme il était désormais évident que nous ne pouvions plus rentrer chez nous, la perspective de nous rendre dans une ville relativement éloignée et que nous connaissions bien était plutôt faite pour nous rassurer.

Je versai le bidon d’essence dans le réservoir et démarrai. Tandis que nous roulions en direction du garage qui nous avait été indiqué, nous écoutâmes les nouvelles à la radio. On annonça la première scission des forces de police, dont un quart venait de passer aux Afrims. Une réunion des commissaires devait avoir lieu, à laquelle assisteraient à la fois les dirigeants Afrims et le ministre de l’intérieur de Tregarth, et une déclaration serait faite à Whitehall plus tard dans la journée.

Nous eûmes du mal à trouver le garage, qui n’accepta de nous céder que la ration réglementaire : quinze litres, d’après les informations du propriétaire. Ajouté à ce que nous avions déjà, cela nous donnait une autonomie maximum de deux cents kilomètres environ. Cela nous suffirait tout juste à atteindre Bristol, à condition que nous ne soyions pas obligés de nous écarter trop de la route directe.

J’expliquai cela à Isobel et Sally, qui parurent soulagées. Nous tombâmes d’accord pour nous mettre en route dès que nous aurions trouvé quelque chose à manger.

À Potters Bar, nous trouvâmes un café qui nous servit un confortable petit déjeuner pour un prix normal. Il ne fut fait aucune allusion à la situation du pays ni au problème Afrim. La radio ne diffusait que de la musique légère. À la demande d’Isobel, on nous vendit un thermos qu’on nous remplit de café bouillant, et après quelques ablutions dans les toilettes du café, nous nous mîmes en route.

Il faisait plutôt frais, mais il ne pleuvait pas. Ce n’était pas très agréable de rouler sans pare-brise, mais c’était faisable. Je résolus de ne pas écouter la radio, reconnaissant pour une fois, à l’actif d’Isobel, qu’il y avait une certaine sagesse à ne pas se laisser bouleverser par les événements. Bien qu’il fût évidemment essentiel de se tenir au courant de l’évolution de la situation, je me laissais gagner par sa passivité.

Mais un nouveau sujet de préoccupation se présenta sous la forme d’une vibration continuelle en provenance du moteur. Je n’avais jamais pu le faire réviser régulièrement et je savais que l’une des soupapes avait besoin d’être remplacée. Je souhaitai vivement qu’elle tienne jusqu’à Bristol et n’en soufflai mot aux autres.

Autant que je puisse m’en rendre compte, le plus difficile serait d’éviter les barricades dans la banlieue et les faubourgs de Londres. Aussi, je contournai la bordure nord-ouest de la ville par Watford (sans barricade) puis Rickmansworth (barricadé, mais ouvert à la circulation sur présentation du laissez-passer), enfin par Amersham, High Wycombe, en pleine campagne, et Henley-on-Thames, vers le sud. Au fur et à mesure que nous nous éloignions de Londres, nous voyions de moins en moins de signes extérieurs des troubles et un sentiment de paisible tranquillité nous envahit. Nous pûmes même acheter encore de l’essence et remplir nos bidons de réserve.

Nous nous arrêtâmes à un autre petit café-restaurant sur la route de Reading pour déjeuner, puis repartîmes pour rejoindre la route de Bristol, certains d’y arriver avant la tombée de la nuit.

À sept kilomètres à l’ouest de Reading, les vibrations du moteur augmentèrent tout à coup et la puissance décrût. Je laissai aller la voiture aussi longtemps que possible, mais à la première côte, elle s’arrêta. Je fis tout mon possible pour localiser la panne, mais ce n’était pas le système d’allumage qui était défectueux. La soupape avait sans doute fini par sauter.

J’étais sur le point d’expliquer cela à Isobel et Sally lorsqu’une voiture de police vint se ranger à côté de nous.

*

* *

Pendant quelques mois, je travaillai à temps partiel comme serveur dans un pub des quartiers populeux de l’est de Londres. Il m’était devenu indispensable de gagner un peu plus d’argent. Je préparais alors mes examens de sortie, et j’avais déjà dépensé ma bourse.

Je découvris avec une sorte d’étonnement que les quartiers est de Londres étaient une série de ghettos mal délimités entre eux, où vivaient pêle-mêle des Juifs, des Noirs, des Chinois, des Grecs, des Chypriotes, des Italiens et des Anglais. Jusqu’à ce jour, j’avais toujours imaginé que cette partie de Londres était essentiellement blanche. La clientèle de la taverne reflétait dans une certaine mesure cette diversité cosmopolite, bien que le tenancier ne fût manifestement pas très désireux d’encourager ce mélange. Des altercations éclataient souvent, et on nous avait donné ordre d’enlever les bouteilles et les verres du comptoir s’il commençait à y avoir du grabuge. Cela faisait partie de mes fonctions de serveur de séparer les combattants en cas de rixe.