Le rat blanc

Christopher Priest · Chapitre 4 sur 4

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Le rat blanc

J’avais le sentiment d’être devenu, de tous…

* *

J’avais le sentiment d’être devenu, de tous les hommes, le plus proche compagnon de Lateef au cours des dernières semaines. Au bout d’un moment, je vins vers lui. Il fut contrarié d’être interrompu, surtout par moi. Je me rendis compte immédiatement que je venais de commettre une erreur de jugement capitale et que j’aurais dû rester avec les autres.

— Où diable étais-tu la nuit dernière ? demanda-t-il.

— Je t’ai expliqué ce qui s’est passé. J’ai cru apercevoir quelqu’un.

— Tu aurais dû m’avertir. Si ç’avait été les Afrims, ils t’auraient tiré dessus.

— J’ai pensé que nous étions en danger. J’avais mon fusil et j’étais le seul à pouvoir nous défendre.

Je ne voulais pas lui avouer la vérité.

— Nous avons tous des fusils, maintenant. Ce n’est pas la peine de te charger pour nous de missions périlleuses. Nous pouvons prendre soin de nous-mêmes. Merci beaucoup, Whitman.

Le ton de sa voix n’était pas seulement acerbe. On y décelait l’impatience, l’irritation, la distraction. Il avait l’esprit ailleurs ; il ne se souvenait de la nuit précédente que parce que j’étais venu lui parler, ce n’était pas son principal sujet de préoccupation.

— Tu as tous les fusils qu’il te faut. Qu’est-ce que tu vas en faire ?

— Et toi, qu’en ferais-tu ?

— Je crois que nous devrions nous en débarrasser. Ils vont nous causer plus d’ennuis qu’ils n’en résoudront.

— Non. Je ne vais pas m’en débarrasser. J’ai une autre idée.

— Quelle est-elle ?

Il agita doucement la tête en me souriant d’un air narquois.

— Dis-moi. En supposant que tu puisses t’enfuir en les emportant, à quoi les emploierais-tu ?

— Je te l’ai déjà dit.

— N’essayerais-tu pas de les échanger ? Avec d’autres réfugiés ? Ou d’abattre encore quelques hélicoptères ?

Je savais où il voulait en venir.

— Ce n’est pas seulement le fait d’avoir des armes. Mais si tout le monde en a, au lieu seulement d’une ou deux personnes, cela ne sert plus à rien.

— Ainsi, tant que tu étais le seul à avoir un fusil, tu trouvais cela très bien. Maintenant que tu n’as plus cet avantage, ça ne va plus.

— Je t’ai donné mes raisons de posséder un fusil quand je l’ai trouvé, au début. Un fusil, cela représente un moyen de défense. Un armement complet constitue une agression.

Lateef me considéra d’un air songeur.

— Peut-être nos idées s’accordent-elles plus que je ne l’aurais cru. Mais tu ne m’as toujours pas dit quel usage pratique tu en ferais.

Je réfléchis un moment. Je n’avais encore qu’une seule véritable motivation, aussi irréalisable qu’elle puisse paraître.

— J’essayerais de retrouver ma fille.

— Je m’y attendais. Cela ne donnerait rien de bon, tu sais.

— En ce qui me concerne, tout vaut mieux que ce que nous avons fait jusqu’à présent.

— Tu ne comprends donc pas. Nous ne pouvons absolument rien faire dans ce sens. Tout ce que tu peux espérer, c’est qu’elle se trouve dans un camp d’internement. Mais elles ont plutôt dû se faire violer ou assassiner, sans doute les deux. Tu as vu hier ce qu’ils font aux femmes blanches.

— Et tu peux admettre cela, simplement ? Ce n’est pas la même chose pour toi, Lateef. C’est ma femme et ma fille qu’ils ont pris. Ma fille !

— Tu n’es pas le seul dans ton cas. Dix-sept femmes ont été emmenées.

— Mais aucune n’était la tienne.

— Pourquoi ne peux-tu pas accepter comme les autres, Alan ? Il nous est impossible de les retrouver. Nous sommes hors la loi. Va seulement trouver les autorités et nous serons tous emprisonnés sur-le-champ. Nous ne pouvons entrer en contact avec les Afrims, d’abord parce que nous ne savons pas où ils sont, et ensuite, parce que de toutes manières, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils reconnaissent avoir enlevé nos femmes. Nous n’obtiendrons aucune compréhension de la part des agents des Nations Unies. Tout ce que nous pouvons faire, c’est continuer à survivre.

Je regardai autour de moi avec exaspération.

— Tu appelles ça survivre ? Nous vivons comme des bêtes.

— Tu veux te rendre ?

Le ton de sa voix avait changé. Il essayait maintenant d’être convaincant.

— Écoute, tu sais combien il y a de réfugiés comme nous ?

— Personne ne sait.

— Parce qu’ils sont trop nombreux. Des milliers… peut-être des millions. Notre rayon d’action ne s’étend que sur une petite partie du territoire. Dans toute l’Angleterre, il y a des gens sans abri comme nous. Tu disais que nous ne devrions pas nous montrer agressifs. Mais pourquoi pas ? Chacun de ces réfugiés a une excellente raison de vouloir prendre part au combat. Mais les conditions sont contre lui. Il est faible. Il a peu de vivres, aucune ressource. Sa situation n’est pas légale. Qu’il penche d’un côté, et il représente un danger latent pour les forces militaires parce qu’il est itinérant et qu’il assiste à la conduite de la guerre ; qu’il incline trop vers l’autre bord, et il est politiquement compromis. Sais-tu comment le gouvernement traite les réfugiés ? Comme des sympathisants sécessionnistes. Veux-tu voir un camp de concentration de l’intérieur ? C’est pourquoi les réfugiés vivent et dorment comme des primitifs, se rassemblent en petits groupes, font du troc, chapardent et évitent tous les autres.

— Et on leur prend leurs femmes ?

— S’il doit en être ainsi, oui. Cela n’a rien de réjouissant, mais on n’a pas le choix.

Je ne dis rien, sachant qu’il avait sans doute raison. J’avais depuis longtemps le sentiment que s’il y avait eu un moyen d’éviter la triste vie errante que nous menions, nous l’aurions découvert. Or, d’après ce que nous avions vu des diverses organisations pendant les brèves périodes d’interrogatoire auxquelles nous avions été soumis, il était clair qu’il n’y avait pas place pour les civils évincés. Les grandes villes et agglomérations étaient en état de siège, et les villages et bourgades de moindre importance étaient placés sous contrôle militaire, ou avaient organisé des milices civiles pour assurer leur propre résistance. Les campagnes étaient à nous.

Au bout d’une ou deux minutes, je m’écriai :

— Mais cela ne peut durer éternellement. C’est une situation qui n’est pas stable.

Lateef grimaça un sourire.

— Plus maintenant.

— Maintenant ?

— Nous sommes armés. C’est toute la différence. Les réfugiés peuvent s’unir et se défendre. Avec des fusils, nous pouvons reconquérir ce qui nous revient… la liberté.

— C’est de la folie ! Il suffit que vous sortiez de ce bois pour que le premier détachement de l’armée régulière vous massacre.

— Une armée de guerrilleros. Des milliers, sur tout le territoire. Nous pouvons occuper des villages, tendre des embuscades aux convois de ravitaillement. Mais nous devons être prudents et demeurer cachés.

— Qu’est-ce que cela changerait alors ?

— Nous serons organisés, armés, solidaires.

— Non, nous ne devons pas nous laisser entraîner dans la guerre. C’est déjà trop.

— Allons ! Nous allons en parler aux autres. Ce sera démocratique et ça ne peut marcher que si nous sommes tous d’accord.

Nous revînmes à travers les arbres nous joindre aux autres, là où ils nous attendaient. Je m’assis par terre non loin de Lateef, et je regardai les charrettes à bras chargées de caisses. Je n’écoutais Lateef que d’une oreille. J’avais dans l’esprit la vision inquiétante d’une bande désordonnée d’hommes, se répandant par milliers dans toutes les campagnes du pays, assoiffés de vengeance contre un ennemi sans visage ; les forces armées et les organisations civiles de tous les bords.

Alors que les réfugiés avaient jusque-là représenté dans la lutte une présence neutre, désespérée, mais inefficace, il était évident à mon sens que leur organisation en une armée clandestine, s’ils y parvenaient jamais, ne ferait qu’aggraver le chaos qui déchirait le pays.

Je me levai et tournai le dos au groupe. Tandis que je trébuchais entre les arbres, poussé par un désir de plus en plus frénétique d’être loin d’eux, j’entendis les hommes hurler leur approbation à l’unisson. Je pris la direction du sud.

*

* *

Je remarquai la fille qui était assise à une table à quelques mètres de la mienne. Dès que je la reconnus, je me levai et m’approchai d’elle.

— Laura ! m’exclamai-je.

Elle leva vers moi un regard ahuri. Puis, elle me reconnut à son tour.

— Alan !

Je n’ai pas l’habitude de céder à la nostalgie, mais pour une raison quelconque, j’étais retourné au restaurant du parc, l’associant automatiquement aux moments que j’avais passés avec Laura Mackin. Bien que son souvenir fût toujours présent dans ma mémoire, je fus stupéfait de la trouver là ; je ne savais pas qu’elle continuait à venir ici.

Elle vint s’installer à ma table.

— Pourquoi es-tu ici ?

— C’est évident, non ?

Nous nous dévisageâmes à travers la table.

Nous commandâmes du vin pour fêter notre rencontre, mais il était trop doux. Aucun de nous deux n’avait envie de le boire, mais cela nous ennuyait de nous plaindre au garçon. Nous bûmes à la santé l'un de l’autre et le reste n’avait guère d’importance. Tout en mangeant, je me demandais ce qui m’avait poussé à venir ici. La quête du passé ? Il ne pouvait s’agir seulement de cela. À quoi avais-je pensé pendant la matinée ? J’essayais de m’en souvenir, mais ma mémoire restait désespérément vide.

— Comment va ta femme ?

La question qui n’avait jamais été formulée jusqu’à ce jour. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle la pose.

— Isobel ? Toujours la même.

— Toi aussi, tu es toujours le même.

— On ne change pas beaucoup en deux ans.

— Je ne sais pas.

— Et toi ? Tu loues toujours le même appartement ?

— Non. J’ai déménagé.

Nous achevâmes notre repas, prîmes un café. Les silences qui entrecoupaient notre conversation étaient embarrassants. Je me pris à regretter de l’avoir rencontrée.

— Pourquoi ne la quittes-tu pas ?

— Tu le sais bien. À cause de Sally.

— C’est ce que tu disais, avant.

— C’est la vérité.

Nouveau silence.

— Tu n’as pas changé, n’est-ce pas ? Je sais bougrement bien que Sally n’est qu’un prétexte. C’est cela qui clochait, avant. Tu es trop faible pour te débarrasser d’elle.

— Tu ne comprends pas.

Nous commandâmes d’autres cafés. Je désirais mettre un terme à cette discussion et la laisser là. Au lieu de cela, c’était plus facile de poursuivre. Je devais admettre que ce qu’elle disait de moi était vrai.

— De toutes manières, quoi que je dise, tu ne changeras pas.

— Non.

— J’ai déjà trop souvent essayé par le passé. Te rends-tu compte que c’est pour cette raison que je n’ai plus voulu te voir ?

— Oui.

— Et rien n’a changé.

Je lui dis, le plus simplement que je pus :

— Je t’aime toujours, Laura.

— Je sais. C’est ce qui rend les choses si difficiles. Et moi, je t’aime à cause de ta faiblesse.

— Je n’aime pas t’entendre dire cela.

— Cela ne fait rien. Je le pense, c’est tout.

Elle me tourmentait, tout comme autrefois. J’avais oublié cette faculté qu’avait Laura de faire de la peine. Et pourtant, ce que je lui disais était vrai, malgré tout, je continuais à l’aimer, même si je n’avais pas su le reconnaître avant de la retrouver ici. De toutes les femmes que j’avais connues hors du mariage, Laura était la seule pour laquelle j’avais éprouvé quelque chose de plus profond que du désir physique. Et cela, parce qu’elle me voyait et me prenait pour ce que j’étais. Bien que j’en fusse peiné, le jugement de Laura sur mon incapacité d’assumer mes relations avec Isobel m’apparaissait comme une précieuse qualité. J’ignorais pourquoi elle était amoureuse de moi, pourtant, elle prétendait l’être. Je n’étais jamais arrivé à la comprendre totalement. Elle évoluait dans une sorte de vide personnel… vivant dans notre société, mais sans en faire partie. Sa mère était une Irlandaise immigrée, elle était morte en la mettant au monde. Son père était un homme de couleur, un matelot ; elle ne l’avait jamais vu. Elle avait la peau claire, mais des traits négroïdes. Elle fut l’une des premières victimes de l’occupation Afrim, tuée au cours de la deuxième émeute de Londres. Ce jour-là, dans le restaurant du parc, je la voyais pour la dernière fois.

*

* *

Le chef du groupe était l’homme que j’avais rencontré dans le village en ruine, lorsque nous avions pillé les restes de l’hélicoptère. Je le reconnus. Il m’avait dit à ce moment-là qu’il s’appelait Lateef, mais ne m’avait donné aucune indication sur son origine. À cause des événements qui se déroulaient à l’époque, j’avais pris l’habitude de me méfier de quiconque avait la peau sombre.

Le groupe qu’il dirigeait comprenait environ quarante personnes, dont plusieurs enfants. Ils n’étaient pas très bien organisés.

Je les observais, du dernier étage de la maison, en espérant qu’ils ne réveilleraient pas Sally par leur tapage. La journée avait été longue et déprimante et nous avions faim. La maison n’était qu’un refuge provisoire ; comme l’hiver approchait, nous savions qu’il nous faudrait trouver un abri plus stable.

Je me demandais s’il fallait révéler notre présence.

Je me disais que Sally et moi ne nous étions pas trop mal débrouillés dans l’ensemble. Nous n’avions quitté le jeune ménage que quand on avait annoncé que les civils non identifiés, ainsi que ceux qui leur donnaient asile, seraient mis dans des camps de concentration si on les capturait. Bien que ce règlement fût annulé peu après, nous jugeâmes plus prudent de partir. C’était ainsi que nous nous trouvions dans cette maison.

J’observais le groupe, indécis.

En restant seuls, nous risquions moins d’être capturés, mais en nous joignant à un groupe constitué, nous étions assurés d’avoir presque toujours de la nourriture. Aucune des deux solutions n’était très attrayante, mais lorsque nous étions chez le jeune ménage, nous avions écouté à la radio des bulletins d’information émis du continent, et appris ainsi quelles étaient la nature et l’ampleur véritables de la guerre civile. Sally et moi faisions partie des principaux sinistrés les deux millions de civils évincés qui étaient obligés de vivre comme des vagabonds.

La plupart des réfugiés se trouvaient dans les Midlands et dans le Nord ; c’était dans ces régions que leurs conditions de vie étaient les pires. Ils étaient moins nombreux dans le Sud ; là, leur situation devait être moins rude, néanmoins, on estimait à cent cinquante mille le nombre des réfugiés dispersés dans les campagnes.

Finalement, le groupe de réfugiés, au pied de la maison, commença à s’organiser et deux ou trois tentes furent plantées sous mes yeux. Un homme entra au rez-de-chaussée de la maison et y remplit deux seaux d’eau. Ils allumèrent un feu dans le jardin et commencèrent à sortir des victuailles.

C’est alors que je remarquai une femme qui était en train de s’occuper de deux petits garçons. Elle essayait de les convaincre de se laver, mais sans grand succès. Elle était sale et paraissait fatiguée ; ses cheveux étaient noués sans soin sur la nuque en un chignon ébouriffé. C’était Isobel.

Cela aurait dû me faire hésiter plus encore, pourtant, je descendis et demandai à Lateef si Sally et moi pouvions nous joindre à son groupe.

*

* *

Je faisais route vers le Sud. Seul, je me sentais plus en sécurité qu’avec Lateef et les autres. Je n’avais pas de fusil, ni d’autre arme d’aucune sorte. Je n’emportais que mon sac, qui contenait quelques effets personnels, un sac de couchage et des vivres. Je parvins à éviter les rencontres indésirables avec les forces armées et je constatai que j’étais mieux traité dans les villages barricadés et les maisons érigées en places fortes que si j’avais été avec un groupe. Je passai la première nuit sous une haie, la seconde dans une grange, et la troisième, dans une chambre qu’on me donna dans une maison.

Le quatrième jour, j’entrai en contact avec un autre groupe de réfugiés. Lorsque furent surmontés les premiers instants de réserve, je m’entretins quelque temps avec leur chef.

Il me demanda pourquoi j’avais quitté Lateef et son groupe. Je lui parlai des fusils et de ce que Lateef comptait en faire. Je lui exposai mes raisons de craindre les effets d’un engagement des réfugiés dans la lutte armée. Je lui dis aussi que j’étais à la recherche de ma femme et de ma fille.

Notre conversation avait lieu dans ce qui avait servi autrefois de parking de voitures à un pub. Le reste de son groupe était occupé, les uns à préparer un repas, les autres à aller faire leur toilette à tour de rôle dans la cuisine du bâtiment abandonné.

— Votre groupe était-il aussi important que le nôtre ?

— Il était plus important à l’origine. Avant l’incursion des Afrims, il y avait vingt-neuf hommes et dix-sept femmes.

— Qui étaient les femmes ? Étaient-ce les vôtres ?

— Pour la plupart. J’avais ma fille avec moi et il y avait trois jeunes filles seules.

— Nous, nous sommes trente-cinq et nous avons plus de femmes que d’hommes.

Il me raconta un incident qui s’était produit lorsqu’ils avaient été assiégés par des troupes nationalistes. Aux hommes en âge de se battre, on avait donné le choix entre deux solutions : l’internement dans un camp de concentration ou la mobilisation dans l’armée. Le reste du groupe avait été libéré par une équipe des Nations Unies venue inspecter le camp, mais un grand nombre d’hommes étaient néanmoins restés pour combattre aux côtés des Nationalistes.

J’observai avec un certain cynisme que l’un des camps enrôlait les hommes, tandis que l’autre préférait les femmes.

L’homme me demanda :

— Êtes-vous certain que ce sont les Afrims qui ont emmené vos femmes ?

— Oui.

— Dans ce cas, je crois savoir où elles sont.

Il me jeta un regard, comme pour juger quelle pourrait être ma réaction.

— J’ai entendu dire, mais ce n’est qu’une rumeur, que le commandement Afrim a autorisé un certain nombre de bordels de femmes blanches pour ses troupes.

— On peut se fier aux rumeurs.

Il acquiesça d’un signe de tête.

Je tressaillis, j’étais bouleversé, muet d’indignation. Au bout d’un moment, je murmurai :

— Ce n’est qu’une enfant.

— Ma femme est ici. C’est une éventualité à laquelle nous devons tous être préparés. Tout ce que nous pouvons faire, c’est nous cacher jusqu’à la fin de la guerre.

Ils me donnèrent un peu de nourriture et nous échangeâmes tous les renseignements que nous avions sur les mouvements des troupes. Ils voulaient des détails sur le groupe de Lateef et je leur indiquai les coordonnées de leur dernier campement. Ils m’expliquèrent les raisons de cet intérêt : une alliance des deux groupes, disaient-ils, les rendrait plus aptes à protéger les femmes, mais en moi-même, je me doutais que c’était parce que j’avais parlé des fusils à leur chef.

Je le regrettai ; j’avais conscience d’avoir peut-être encouragé involontairement un mouvement que je n’approuvais pas.

Je recueillis toutes les informations que je pus sur les bordels dont on parlait. Mon instinct me disait que c’était le sort qu’avaient connu Sally et Isobel. Cette idée me faisait horreur et m’angoissait, mais elle me rassurait en un sens, car si les bordels étaient administrés par le commandement Afrim, il restait un espoir de recours, soit auprès du commandement lui-même, soit auprès des organisations de salut public.

— Où se trouvent ces bordels ? demandai-je.

— Le plus proche, à ce qu’on dit, se trouve à l’est de Bognor. (Il nomma une ville de la côte ; c’était celle où j’avais découvert la villa aux cocktails Molotov.)

Nous consultâmes nos cartes. La ville était à dix miles au sud-ouest de l’endroit où nous nous trouvions, et la dernière position de Lateef, à une distance à peu près égale vers le Nord.

Je remerciai le groupe de la nourriture et des renseignements qu’ils m’avaient donnés et me séparai d’eux. Ils étaient en train de lever le camp et se préparaient à partir.

Je ne connaissais pas bien cette partie de la côte où je me rendais. Les villes s’étendent en débordant les unes sur les autres et se prolongent jusque dans l’arrière-pays. J’avais passé des vacances dans la région, étant enfant, mais j’en avais gardé un souvenir assez vague.

Quelques kilomètres plus loin, j’arrivai aux abords d’une agglomération urbaine. Je traversai plusieurs grand-routes et les maisons se faisaient de plus en plus nombreuses. Elles paraissaient désertes pour la plupart, mais je ne cherchai pas davantage à m’en assurer.

Je devais être à près de cinq miles de la côte, lorsque je tombai sur une solide barricade, dressée en travers de la route. Elle n’avait pas l’air défendue et je m’avançai aussi ouvertement que je pus, prêt à chaque instant à prendre la fuite à la première alerte.

Le coup de feu me prit par surprise. Je ne sais si l’arme était chargée à blanc ou si la balle n’était pas destinée à faire mouche, toujours est-il qu’elle ne tomba nulle part près de moi.

Je me baissai et fis un écart. Il y eut une seconde détonation et le coup, cette fois, me manqua de peu. Je me jetai à terre, sans grâce, et me reçus lourdement sur la cheville. Je la sentis se tordre sous moi ; une douleur aiguë me parcourut la jambe. Je restai étendu, immobile.

*

* *

Plus tard, mon ami me raconta des histoires drôles. C’est un homme corpulent et bien qu’il ait à peine trente ans, il paraît beaucoup plus vieux. Quand il fait une plaisanterie, il en rit lui-même, les yeux mi-clos et la bouche grande ouverte. Je ne le connaissais que depuis quelques mois, depuis que j’avais pris l’habitude de boire, le soir. C’était un habitué du bar où j’allais. Je ne l’aimais pas particulièrement, mais il recherchait souvent ma compagnie.

C’était l’histoire d’un homme blanc qui marchait le long d’une route, un jour, quand il rencontre un grand gaillard de nègre qui transporte un canard. L’homme s’approche du nègre et dit : « C’est un bien vilain singe que tu as là ». À quoi le nègre répond « Ce n’est pas un singe, mon vieux, c’est un canard ». L’homme blanc regarde le nègre et lui dit « On t’a demandé quelque chose, toi ? »

Mon ami se mit à rire et je l’imitai, amusé malgré moi par l’absurdité de l’histoire. Je riais encore quand il commença à m’en raconter une autre. C’était l’histoire d’un homme blanc qui voulait chasser les gorilles en Afrique. Comme les gorilles étaient rares dans cette partie de la jungle, tout le monde pensait qu’il n'en trouverait pas. Au bout de dix minutes à peine, il revient en disant qu’il en a déjà tué trente et demande s’il peut avoir d’autres cartouches. Naturellement, personne ne le croit, alors pour prouver qu’il dit la vérité, il leur montre les bicyclettes sur lesquelles étaient les gorilles.

J’avais prévu la fin de l’histoire et de toutes les façons, je ne la trouvais pas très drôle, aussi, je ne ris pas. Je me contentai de sourire poliment et je commandai un autre verre.

En rentrant à la maison ce soir-là, je vis, avec la lucidité que donne parfois l’alcool, que notre comportement s’adaptait imperceptiblement à la présence des Afrims et de leurs partisans, ce qui revenait à l’admettre, comme un fait acquis. Pour me raconter ses histoires, mon ami m’avait emmené dans un coin tranquille du bar, comme si ce qu’il avait à me dire était secret d’État.

S’il me les avait racontées au beau milieu du bar, il est probable que cela aurait provoqué du grabuge. Une garnison Afrim installée à moins d’un kilomètre du pub donnait déjà des sujets d’inquiétude aux résidents locaux.

Le chemin du retour conduisit mes pas à quelques centaines de mètres de la garnison Afrim, et je n’aimais guère le spectacle qui s’offrait à mes yeux. Un groupe d’hommes et de jeunes garçons attendaient, au coin d’une rue, un prétexte pour provoquer un incident. Au cours des dernières semaines, il y avait eu plusieurs cas d’attaques dirigées contre des sympathisants Afrims.

Une voiture de police était stationnée juste à l’entrée de l’une des maisons de la rue où j’habitais. Tous feux éteints. Six hommes étaient assis à l’intérieur.

Je sentais que les événements étaient en train de prendre des allures d’auto-destruction et qu’il n’était plus possible de trouver une solution humainement acceptable.

*

* *

Sally était heureuse d’avoir retrouvé sa mère. Quant à Isobel et moi, nos retrouvailles furent glaciales. Pendant un moment, je me rappelai une période, dans les premières années de notre mariage, où nous avions pensé que la présence de l’enfant compenserait plus ou moins notre inquiétante absence de rapports. Je parlais maintenant avec Isobel de choses pratiques, lui racontant notre tentative de retour à Londres et les événements qui avaient suivi. Elle m’expliqua comment elle Avait intégré le groupe de Lateef et nous ne cessions de bénir le hasard qui nous avait réunis.

Nous passâmes la nuit ensemble, tous les trois ; je sentais confusément que nous devrions essayer d’avoir à nouveau des rapports sexuels, mais je ne pouvais me résoudre à faire le premier pas. Peut-être était-ce la présence de Sally qui me retenait.

Heureusement pour nous, et pour tous les réfugiés, l’hiver de cette année-là fut doux. Il pleuvait beaucoup, le vent était souvent fort, mais il n’y eut qu’une courte période de gel. Nous avions établi un camp semi-permanent dans une vieille église. Plusieurs fois, des membres de la Croix-Rouge vinrent nous rendre visite. Les forces armées des deux bords connaissaient notre présence. L’hiver s’écoula sans incidents, notre seul handicap sérieux étant l’absence totale d’informations sur l’évolution de la guerre civile.

Ce fut également à cette époque que Lateef m’apparut pour la première fois comme une sorte de visionnaire. Il parlait d’agrandir notre groupe et d’en faire une organisation reconnue, capable de subvenir elle-même à ses besoins jusqu’à la fin des désordres sociaux. À ce moment-là, nous avions tous perdu tout espoir de retrouver nos foyers et nous nous rendions compte que nous finirions par être à la merci de celui des partis qui parviendrait à prendre le pouvoir. Lateef nous persuada de nous serrer les coudes et d’attendre la suite des événements.

Je crois que j’étais assez content de moi à cette époque. Je subissais directement l’influence de Lateef, passant des heures en sa compagnie, à discuter. J’apprenais à le respecter de plus en plus, mais je crois que lui me méprisait, peut-être parce que j’étais incapable, manifestement, de prendre position du point de vue politique.

L’église servit d’asile à plusieurs autres groupes de réfugiés durant l’hiver ; ils restaient plus ou moins longtemps avant de reprendre la route. Nous considérions peu à peu notre installation dans cette église comme une sorte de noyau de la situation. À notre manière, nous prospérions. Nous étions rarement à court de nourriture et notre statut de semi-permanence nous donnait le temps d’organiser des équipes de ravitaillement. Nous avions de bonnes provisions de vêtements de rechange et toutes sortes d’objets qui nous serviraient à faire du troc.

À l’approche du printemps, nous nous rendîmes compte que nous n’étions pas la seule faction à avoir profité de l’accalmie des hostilités pour consolider notre position. En mars et avril, le ciel s’emplit d’avions qui, d’après leur aspect inhabituel, devaient être d’origine étrangère. Les activités militaires reprirent et, la nuit, de longs convois de camions passant sur la route troublaient le silence. Des tirs d’artillerie grondaient au loin.

Nous avions récupéré un poste de radio que nous avions réussi à réparer. Mais à notre grande déception, nous ne pûmes rien apprendre de bien intéressant par la radio.

Les émissions de la BBC avaient été suspendues et remplacées par un poste unique appelé « Voix de la Nation ». Le contenu des émissions était du même acabit que celui des bulletins que j’avais vus : discours politiques et propagande sociale, agrémentés de longues heures de musique continue. Toutes les stations continentales et étrangères étaient brouillées.

Nous apprîmes, à la fin du mois d’avril, qu’une attaque de grande envergure avait été lancée contre des groupes étrangers et rebelles au Sud, et qu’une grande offensive était en cours. Les forces fidèles à la couronne étaient signalées dans la région même où nous étions installés. Ce que nous avions observé nous-mêmes des mouvements militaires nous laissait incrédules, mais s’il y avait quelque vérité dans ces dires, nous avions tout à craindre d’un redoublement des hostilités dans le voisinage.

Nous eûmes un jour la visite d’une vaste délégation des organisations de secours des Nations Unies. Ils nous montrèrent plusieurs circulaires du gouvernement qui énuméraient les groupes de participants aux hostilités devant être traités comme des factions dissidentes. Les réfugiés civils blancs étaient inclus dans la liste.

Les membres de la délégation nous expliquèrent que ces circulaires avaient été envoyées quelques semaines auparavant, puis, comme cela s’était déjà souvent produit, annulées peu de temps après. Cela nous mettait dans une situation très précaire et l’on nous conseillait soit de nous rendre dans les centres de reclassement des Nations Unies, soit de plier bagages. S’ils nous donnaient ce conseil maintenant, disaient-ils, c’était qu’un grand nombre de troupes nationalistes se trouvaient dans les parages.

La question fut longuement débattue. Finalement, on se rallia au désir de Lateef de continuer à vivre en marge. À notre avis, tant qu’un grand nombre de réfugiés suivaient cette voie, nous constituions un groupe de pression très important quoique passif, incitant le gouvernement à régler le conflit et à nous restituer nos maisons. En nous livrant aux centres des Nations Unies, nous nous priverions de cette petite dose de participation. De toute façon, les conditions de vie, dans les camps surpeuplés et démunis de personnel, étaient pires, à tous points de vue, que celles que nous connaissions déjà.

Quelques-uns, pourtant, partirent pour les camps… ceux, en général, qui avaient des enfants. Mais la plupart restèrent avec Lateef et, le moment venu, nous prîmes la route.

Auparavant, nous avions mis au point une ligne de conduite au jour le jour. Nous décririons, en marchant, un large cercle et reviendrions à l’église toutes les six semaines. Nous choisirions les endroits dont nous savions, par expérience personnelle ou d’après les renseignements des autres réfugiés, qu’on pouvait y camper la nuit en relative sécurité. Nous emportions avec nous tout le matériel de camping dont nous aurions besoin et plusieurs charrettes.

Pendant quatre semaines et demie, nous suivîmes notre plan de voyage. Puis, nous arrivâmes dans une plaine occupée par des fermes ; la région était sous contrôle Afrim. Ceci ne modifia en rien notre tactique, car ce n’était pas la première fois que nous nous trouvions en territoire Afrim.

Nous passâmes la première nuit sans être inquiétés.

*

* *

Je passai l’après-midi au collège dans un état de profond abattement. Je devais diriger trois séances de travaux pratiques, mais j’étais incapable de me concentrer convenablement. Isobel occupait toute ma pensée et j’éprouvais un très désagréable sentiment de culpabilité.

J’avais rompu une liaison deux semaines auparavant Ce n’était pas la corde sentimentale qui avait vibré en moi, mais la frustration sexuelle que m’imposait l’attitude d’Isobel qui s’était libérée. J’avais passé plusieurs soirées dans l’appartement de cette femme et une nuit entière. Je ne l’aimais pas particulièrement, mais elle était remarquable au lit.

À cette époque, je mentais encore à Isobel sur mon emploi du temps. J’ignorais si elle savait la vérité.

À quatre heures de l’après-midi, j’avais pris une décision. Je téléphonai à une amie, une certaine Helen, qui venait parfois garder Sally quand Isobel et moi voulions passer la soirée ensemble. Je lui demandai si elle était libre ce soir-là et nous nous mîmes d’accord pour qu’elle vienne à sept heures.

Je quittai l’institut à cinq heures et rentrai directement à la maison. Isobel faisait du repassage et Sally, qui avait alors quatre ans, goûtait.

— Termine cela dès que tu pourras, dis-je à Isobel. Nous sortons.

Elle portait une jupe râpée et un chemisier informe. Elle n’avait pas de bas ; elle était en pantoufles. Ses cheveux étaient tirés en arrière, attachés par un élastique, avec des mèches pendant sur son visage.

— Sortir ? Mais je ne peux pas. J’ai tout le repassage à faire et nous ne pouvons pas laisser Sally.

— Helen vient. Et tu pourras terminer cela demain.

— Pourquoi sortons-nous ? Qu’est-ce que nous fêtons ? Sans raison. Une idée comme ça.

Elle me jeta un regard ambigu et se remit à repasser.

— Très drôle.

— Non, je ne plaisante pas.

Je me baissai et débranchai la prise.

— Arrête ça et va te préparer. Je vais coucher Sally.

— Nous dînons d’abord ? J’ai tout préparé.

— Nous le prendrons demain.

— Mais, c’est déjà à moitié cuit.

— Mets-le au frigo. Ça va se garder.

— Ton humeur aussi ? dit-elle d’un ton tranquille.

— Quoi ?

— Rien.

Elle se pencha à nouveau sur la table à repasser.

— Écoute, Isobel, ne fais pas l’idiote. J’aimerais passer la soirée avec toi. Maintenant, si tu ne veux pas, dis-le, simplement. Je pensais que cela te ferait plaisir.

— Mais… oui. Je suis désolée, Alan. Mais tu vois, je ne m’y attendais pas.

— Alors, on sort ?

— Bien sûr.

— Il te faut combien de temps pour te préparer ?

— Pas longtemps. Il faut que je prenne un bain et que je me lave les cheveux.

— D’accord.

Elle finit de repasser le linge qui était déjà sur la table, puis rangea le fer et la table. Pendant quelques minutes, elle s’agita dans la cuisine pour ranger la nourriture qu’elle avait mise à cuire.

J’allumai la télévision et écoutai les nouvelles. À l’époque, on se demandait quand auraient lieu les élections et un député Indépendant de droite, un dénommé John Tregarth, avait provoqué un scandale en prétendant que les comptes du Trésor était falsifiés.

Je m’occupai de Sally, puis je fis la vaisselle. J’expliquai à Sally qu’Helen allait venir la garder et qu’elle devrait être sage. Elle m’en fit la promesse solennelle et parut très calme et très heureuse. Elle aimait beaucoup Helen. Quand j’allai dans la salle de bains prendre mon rasoir électrique, Isobel était déjà dans son bain. Je me penchai et l’embrassai. Elle se laissa faire un instant, puis elle me repoussa et me sourit. C’était un étrange sourire ; dont je n’arrivais pas à saisir la signification. J’aidai Sally à se déshabiller, puis j’allai attendre dans le salon qu’Isobel ait terminé.

Je téléphonai à un restaurant de West-End pour leur demander de nous réserver une table à huit heures. Isobel descendit en robe de chambre tandis que je parlais dans le récepteur. Elle cherchait son sèche-cheveux. Helen était à l’heure. Elle arriva à sept heures et emmena Sally dans sa chambre, quelques minutes plus tard.

Isobel avait les cheveux sur les épaules, elle portait une robe bleu clair qui épousait ses formes et les faisait ressortir. Elle s’était maquillé les yeux et portait le collier que je lui avais offert pour notre premier anniversaire de mariage. Elle était belle, comme jamais elle ne l’avait été depuis des années. Je le lui dis dans la voiture.

— Pourquoi as-tu voulu sortir. Alan ?

— Je te dis, une idée comme ça.

— Et si je n’en avais pas eu envie ?

— Mais tu en as envie. Ça se voit.

Je décelai en elle un certain malaise et je me rendis compte que jusqu’à présent, j’avais toujours jugé son humeur d’après son attitude. Son allure de calme beauté trahissait une tension intérieure. Comme nous étions arrêtés à un feu rouge, je la regardai. La souillon sans féminité que je voyais chaque jour avait disparu… à sa place se tenait l’Isobel que je pensais avoir épousée. Elle prit une cigarette dans son sac et l’alluma.

— Tu aimes ma tenue, n’est-ce pas ?

— Oui. Naturellement, répondis-je.

— Et en temps normal ?

— Tu n’as pas toujours l’occasion de t’habiller, aussi soigneusement.

— Tu ne me la donnes pas souvent, non plus.

Je remarquai que les doigts de la main qui ne tenait pas la cigarette s’agitaient, faisant cliqueter leurs ongles. Elle inhalait la fumée.

— Je me suis lavé les cheveux et j’ai mis une robe propre. Tu as changé de cravate. Nous allons dans un restaurant luxueux.

— Nous l’avons déjà fait auparavant. Plusieurs fois.

— Et depuis combien de temps sommes-nous mariés ? Tout à coup, c’est un événement. À quand la prochaine fois ?

— Nous pouvons sortir plus souvent si tu veux.

— Parfait. Disons, une fois par semaine. Faisons-en une habitude.

— Tu sais bien que ce n’est pas faisable. Que ferons-nous de Sally ?

Elle porta ses mains à son cou, ramassa ses longs cheveux en une grande boucle qu’elle tint sur sa nuque, je lui jetai un coup d’œil. Elle tenait sa cigarette serrée entre ses lèvres pincées.

— Nous pouvons engager une autre domestique.

Il y eut un long silence. Isobel, ayant terminé sa cigarette, la jeta par la fenêtre.

— Tu peux te faire belle sans avoir à attendre que je t’emmène quelque part.

— Tu ne remarques jamais, d’habitude.

— Si.

C’était vrai. Pendant longtemps, au début de notre mariage, elle avait fait de louables efforts pour rester séduisante, même alors qu’elle était enceinte. Et je l’en avais admirée, même si un fossé commençait à se creuser entre nous.

— Je désespère de jamais te plaire.

— Tu me plais, maintenant. Mais tu as un enfant dont il faut que tu t’occupes. Je ne peux pas te demander d’être toujours si bien habillée.

— Mais tu le voudrais bien. Alan. C’est là tout le problème.

Notre conversation restait très superficielle, je le reconnaissais. Nous savions tous deux que la façon de s’habiller d’Isobel n’était qu’un tout petit aspect du problème réel. Je voulais conserver l’image d’Isobel telle que je l’avais vue pour la première fois. Je l’admettais et je me doutais que dans une certaine mesure, c’était une attitude commune à tous les maris. La raison véritable de mon indifférence à l’égard d’Isobel était une question que nous n’avions jamais été capables d’aborder.

Nous arrivâmes au restaurant et nous mîmes à table. Ce fut un dîner morne pour nous deux ; notre conversation restait guindée. Sur le chemin du retour, Isobel ne dit pas un mot, jusqu’à ce que la voiture se soit immobilisée devant la maison.

Alors, elle se tourna vers moi et me regarda, avec la même expression qu’auparavant, moins le sourire qui l’avait jusqu’ici éclairée.

— Je n’étais qu’une femme de plus pour toi, ce soir.

*

* *

Deux hommes me transportèrent à la barricade. Ils me soutenaient, offrant chacun une épaule à mon bras, mais chaque fois que j’essayais de m’appuyer sur ma cheville foulée, la douleur était trop forte.

On me fit passer par une section mobile de la barricade qui avait été ouverte.

Plusieurs hommes me faisaient face. Ils avaient chacun un fusil. J’expliquai qui j’étais et pourquoi je voulais entrer dans la ville. Je me gardai de parler des Afrims, ni de leur confier que je craignais que Sally et Isobel soient entre leurs mains. Je dis simplement que j’avais été séparé de ma femme et de ma fille et que j’avais de bonnes raisons de penser qu’elles se trouvaient dans cette ville, enfin que je désirais les retrouver.

On fouilla mes affaires.

— Dites, vous avez tout du clochard, vous ! me dit l’un des plus jeunes. Les autres lui jetèrent un regard qui me parut être de désapprobation.

Je dis aussi calmement que je pus :

— J’ai perdu ma maison et tout ce que je possédais. J’ai été obligé de vivre sous la tente depuis plusieurs mois. Si je pouvais prendre un bain et faire nettoyer mes vêtements, ce serait avec plaisir.

— Allons ! dit un autre.

Il fit un signe de tête et le jeune homme sortit, me dévisageant toujours.

— Que faisiez-vous avant d’être exproprié ?

— Ma profession ? J’étais professeur d’université, mais j’ai dû prendre un autre emploi, après.

— Vous habitiez à Londres ?

— Oui.

— Ça aurait pu être pire. Vous avez entendu ce qui s’est passé dans le Nord ?

— Oui, je sais. Dites-moi, allez-vous me laisser entrer ?

— Peut-être. Mais nous voulons avoir plus de renseignements sur vous d’abord.

Ils me posèrent plusieurs questions. Je ne répondis pas toujours très honnêtement, mais plutôt de façon à m’attirer leur bienveillance. Ces questions concernaient mon engagement dans la guerre. Ils voulaient savoir si nous avions été attaqués par des troupes quelconques, si j’avais commis des sabotages, quelles étaient mes opinions.

— Nous sommes en territoire nationaliste, ici, n’est-ce pas ? demandai-je.

— Nous sommes fidèles à la couronne si c’est ça que vous voulez dire.

— N’est-ce pas la même chose ?

— Pas tout à fait. Il n’y a pas de troupes, ici. Nous nous débrouillons seuls.

— Et les Afrims ?

— Il n’y en a pas.

Je fus surpris de cette réponse directe, formulée d’une voix sans timbre.

— Il y en avait, mais ils sont partis. C’est la négligence qui a permis que la situation s’envenime partout ailleurs.

Un autre homme s’avança.

— Vous ne nous avez toujours pas dit quelles sont vos opinions.

— Devinez ! les Africains se sont installés dans ma maison et je vis comme une bête traquée depuis près d’un an. Je suis avec vous. Vu ?

— Vu. Mais vous disiez que vous êtes venu ici pour les trouver. Il n’y a pas un Africain ici.

— Quelle est cette ville ?

Il me dit son nom. Ce n’était pas celle qu’avait indiqué l’autre chef de réfugiés. Je leur dis que je n’étais pas là où je croyais.

— Ce n’est pas ici. Il n’y a pas de Noirs, ici.

— Je sais. Vous venez de le dire.

— Ici, nous sommes dans une ville convenable. Je ne sais rien des Africains. Il n’y en a plus un seul depuis que nous avons flanqué les derniers dehors. Si vous les chercher, ce n’est pas ici que vous les trouverez. Compris ?

— Compris. Je m’excuse. Je me suis trompé.

Ils s’éloignèrent de moi pour parlementer pendant une ou deux minutes. J’en profitai pour examiner une carte à grande échelle, fixée sur l’un des pans de mur en béton qui constituaient la barricade. Cette région de la côte était fortement peuplée et quoique chaque ville ait un nom et une identité propres, les banlieues, en réalité, étaient imbriquées les unes dans les autres. La ville que je voulais atteindre était à cinq kilomètres à l’est de celle-ci.

Je remarquai qu’une zone avait été marquée à l’encre verte sur la carte. Le point situé le plus au nord se trouvait à six kilomètres de la mer et le trait de crayon dessinait un ovale, à l’est et à l’ouest, jusqu’à la côte. Je constatai que mon objectif n’était pas situé dans ce périmètre vert.

J’essayai de marcher. C’était pratiquement impossible. Ma cheville avait enflé ; je savais que si j’enlevais ma chaussure, je ne pourrais plus la remettre. Je n’avais pas l’impression d’avoir un os fracturé, mais malgré tout, il vaudrait mieux, si possible, voir un médecin.

Les hommes revinrent vers moi.

— Pouvez-vous marcher ?

— Je ne crois pas. Y a-t-il un médecin, ici ?

— Oui. Vous en trouverez un en ville.

— Donc, vous me laissez entrer ?

— Oui. Mais quelques mots d’avertissement. Trouvez des vêtements propres et arrangez-vous un peu. C’est une ville respectable. Ne restez pas à errer dans les rues après la tombée de la nuit… trouvez un gîte. Sinon, on vous met dehors. Et ne parlez pas des Noirs à tout bout de champ. D’accord ?

J’acquiesçai.

— Puis-je repartir quand je veux ?

— Où voudriez-vous aller ?

Je lui rappelai que j’étais à la recherche de Sally et d’Isobel. Qu’il faudrait pour cela que je traverse la limite est de la ville pour passer dans l’agglomération suivante. Il m’indiqua que je pourrais trouver un gîte sur la route qui longe la côte.

Puis il me fit signe de m’en aller. Je me levai, non sans difficulté. Un homme entra dans une maison voisine et revint avec une canne. Je devrais la leur rendre quand ma cheville serait guérie. Je promis de le faire.

Lentement, et au prix d’une vive douleur, je me dirigeai en boitant vers le centre de la ville.

*

* *

Je fus debout au premier bruit et je traversai la tente jusqu’à l’endroit où dormait Sally. Derrière moi, Isobel remua.

Quelques instants plus tard, j’entendis un vacarme au-dehors et le rideau de notre tente s’écarta brutalement. Deux hommes se tenaient à l’entrée. L’un d’eux avait une lampe torche à la main et m’en braquait le faisceau dans les yeux, l’autre était armé d’un lourd fusil. L’homme à la lampe entra, saisit Isobel par le bras et la traîna dehors ; elle n’était vêtue que d’une culotte et d’un soutien-gorge. Elle m’appela à l’aide, mais le fusil se trouvait entre nous deux. Je restai immobile, enlaçant Sally qui s’était réveillée et essayant de la tranquilliser. L’homme au fusil était toujours là et, sans un geste, me menaçait de son arme. J’entendis trois coups de feu dehors, alors je commençai à avoir très peur. Il y eut un court silence auquel succédèrent des cris perçants et des ordres en swahili. Sally tremblait. Le canon du fusil était à moins de quinze centimètres de ma tête. Malgré l’obscurité presque totale, je pouvais distinguer la silhouette de l’homme qui se détachait dans la faible clarté du ciel. Quelques secondes plus tard, un autre homme entra dans la tente, tenant une lampe torche ; il bouscula l’individu au fusil ; dehors, à quelques pas de moi, un autre coup de feu claqua ; mes muscles se raidirent. L’homme à la lampe me donna deux coups de pied, cherchant à m’écarter de Sally, mais je m’accrochai avec ténacité ; elle se mit à crier. Par deux fois, une main me frappa à la tête ; l’autre homme s’était emparé de Sally et la tirait violemment à lui. Nous nous cramponnions désespérément l’un à l’autre. Sally m’appelait au secours, mais je ne pouvais guère faire plus. L’homme me donna encore des coups de pied, cette fois au visage. Mon bras droit s’ouvrit et Sally me fut arrachée. Je criais à l’homme d’arrêter. Je lui dis et redis que ce n’était qu’une enfant. Sally hurlait, l’homme restait silencieux. Je tentai d’agripper le bout du fusil, mais il m’en enfonça violemment le canon dans le cou ; je dus reculer et Sally qui se débattait fut traînée hors de la tente. L’homme au fusil entra, s’accroupit à mes côtés, le canon de son arme contre ma peau. Je l’entendis actionner la culasse, je me raidis. Rien ne se passa.

Il resta deux minutes à côté de moi, tandis que je tendais l’oreille vers les bruits au-dehors. Il y avait toujours beaucoup de cris, mais plus de détonations. J’entendis des femmes hurler et le bruit d’un camion qui démarrait et s’éloignait. L’homme au fusil resta immobile. Un silence angoissé s’abattit sur notre campement.

À l’extérieur, une nouvelle agitation se fit entendre. Une voix aboya un ordre. L’homme au fusil sortit de la tente et je me rendis compte que les véhicules des soldats se mettaient en route.

Je me mis à pleurer.

*

* *

En plus de ma douleur à la cheville, j’éprouvais une sensation croissante de nausée. Je me retrouvais dans des rues de banlieue et leur aspect me parut étrangement normal. Quelques voitures circulaient le long de la chaussée, les maisons, en bon état, étaient habitées. Dans un jardin, j’aperçus un couple, assis dans des bergères, qui me considérait avec curiosité. L’homme lisait un journal : je reconnus le Daily Mail. Tout était comme si, sans m’en apercevoir, j’avais été ramené deux ans en arrière. Au carrefour d’une avenue, la circulation s’intensifiait et je remarquai un bus municipal. J’attendis un moment d’accalmie avant de me décider à traverser. Je parvins de l’autre côté avec difficulté, car il me fallut m’arrêter au milieu pour reprendre mon souffle. À l’arrivée, je fus pris d’une telle nausée que je dus vomir. Depuis un petit jardin tout proche, un petit groupe d’enfants me dévisageait ; l’un d’eux se rua à l’intérieur d’une maison.

Dès que je le pus, je repartis en claudiquant.

Je n’avais aucune idée de l’endroit où je me rendais, mon corps ruisselait de sueur et je dus bientôt m’arrêter pour vomir à nouveau. Je finis par m’échouer sur un banc le long de la route pour m’y reposer quelques minutes.

Je me sentais totalement vidé de mes forces.

Je passai près d’un centre commercial où une foule se transportait de boutique en boutique. J’étais toujours désorienté par l’apparence normale des rues. Pendant des mois, je n’avais pas connu un seul endroit où il y eut des magasins où il fût possible de se procurer de la nourriture. La plupart des marchés que j’avais vus avaient été pillés ou se trouvaient sous contrôle militaire. Sorti du tumulte des boutiques, je m’arrêtai encore une fois, réalisant subitement à quel point je devais paraître étrange à tous ces gens. Je m’étais déjà attiré quelques regards ahuris. Je calculai que j’avais quitté la barricade depuis une heure et demie et qu’il devait être environ cinq ou six heures du soir. Cela, ajouté à toutes les peines que j’avais éprouvées, expliquait mon épuisement. Mes vêtements poussiéreux, ma tignasse hirsute, mon visage barbu, l’odeur de deux mois d’urine et de transpiration accumulées, ma claudication et les taches de vomissures sur ma chemise m’interdisaient d’approcher l’une ou l’autre de ces personnes.

La douleur de ma cheville était maintenant presque insupportable. J’étais obnubilé par le fait que j’offrais aux gens un spectacle repoussant et, à la première occasion, je m’engageai dans une petite rue transversale. Je continuai aussi loin que je le pus, mais je me sentais accablé de lassitude. À une centaine de mètres du croisement, je m’écroulai ; c’était la seconde fois de la journée ; je restai étendu, abandonné.

Quelques instants plus tard, j’entendis des voix autour de moi et l’on me remit doucement debout.

*

* *

Un lit moelleux. Des draps frais. Un corps bien lavé dans une baignoire entière d’eau bouillante. Une jambe et un pied douloureux. Un tableau au mur ; les photographies de visages souriants devant un vaisselier. Des aigreurs d’estomac ; le pyjama d’un autre. Un médecin enroulant une bande autour de ma cheville. Un verre d’eau à mon chevet. Des paroles de réconfort. Le sommeil.

*

* *

J’appris qu’ils s’appelaient M. et Mme Jeffery. Lui se prénommait Charles, elle Enid. Il avait été directeur de banque, mais il était maintenant à la retraite. Ils avaient, à mon avis, soixante ans tout au plus. Étrangement, ils ne manifestaient aucune curiosité à mon égard, bien que je leur aie raconté que je venais de l’extérieur. Je ne parlai pas de Sally et d’Isobel.

Ils me dirent que je pouvais rester aussi longtemps que je le voulais, au moins jusqu’à ce que ma jambe soit guérie.

Madame Jeffery m’apportait autant de nourriture que j’étais capable d’en manger : de la viande fraîche, des œufs, des légumes, du pain, des fruits. Au début, je manifestai quelque surprise et lui avouai que je ne pensais pas que l’on puisse se procurer tout cela. Elle me répondit que les épiceries étaient approvisionnées régulièrement ; elle ne comprenait pas mon étonnement.

— Mon cher ami, me dit-elle, la nourriture est si chère que je ne sais comment faire face à la hausse des prix.

Je lui demandai pourquoi, à son avis, les prix avaient monté.

— Les temps ont changé. Ce n’est plus comme autrefois. Quand j’étais jeune, ma mère achetait la miche de pain à un penny. Mais je ne peux rien y faire, alors, je paye et j’essaye de ne pas y penser.

Elle était merveilleuse avec moi. Je pouvais lui demander n’importe quoi. Elle m’apportait des journaux et des magazines ; M. Jeffery m’offrait des cigarettes et du whisky. Je me plongeais avidement dans les journaux, espérant y trouver quelques informations sur la situation politique et sociale du moment.

Le quotidien était le Daily Mail, le seul journal, me dit Mme Jeffery sans en paraître surprise, que l’on puisse trouver pour l’instant. Il contenait essentiellement des nouvelles de l’étranger et des photographies. Il n’y était question nulle part de la guerre civile. Les annonces étaient peu nombreuses et se limitaient surtout à des réclames de biens de consommation. Je vis qu’il coûtait trente pence, ne comprenait que quatre pages, ne paraissait que deux fois par semaine et provenait d’une maison d’édition située dans le Nord de la France, mais je n’en fis pas la remarque aux Jeffery.

Le repos et le confort me permettaient de réfléchir tout à loisir à la situation avec plus d’objectivité. Je me rendais compte que, trop occupé par mes problèmes personnels, je n’avais pas envisagé les conséquences à long terme pour le pays. J’étais rongé par l’inactivité, tout en reconnaissant que cela ne servirait à rien de partir tant que ma cheville ne serait pas guérie.

Les doutes qui me tourmentaient étaient toujours les mêmes retrouverais-je un jour Isobel et Sally. Mon rôle de réfugié m’avait forcé, sans que je le veuille, à la neutralité. Mais cela ne pourrait continuer à l’avenir. Je ne pouvais rester indéfiniment non engagé dans la lutte.

Ce que j’avais vu de leurs activités et de leurs conceptions m’avait toujours donné l’impression que les Sécessionnistes représentaient l’attitude la plus humanitaire adoptée face à la situation. On n’avait pas moralement le droit de refuser aux immigrés africains une identité ou une voix. La guerre devrait être réglée d’une façon ou d’une autre, or, inévitablement, les Africains resteraient maintenant en Grande-Bretagne de façon permanente.

D’autre part, les actions extrémistes des Nationalistes qui découlaient directement à l’origine de la politique conservatrice et répressive du gouvernement de Tregarth (qui me déplaisait et ne m’inspirait aucune confiance) satisfaisaient en moi des réactions instinctives. N’étaient-ce pas les Afrims qui m’avaient démuni de tout ce que je possédais ?

En fin de compte, toute la question était centrée sur ma recherche d’Isobel et de Sally. Si on ne leur avait fait aucun mal, mes instincts s’apaiseraient.

Sinon… je ne pouvais me résoudre à envisager cette possibilité.

J’étais, en fait, en grande partie responsable de ce dilemme… si j’avais pris les choses en main plus tôt, je n’en serais pas là. D’un point de vue personnel, pratique, je savais que, quoique l’avenir nous réserve, il demeurerait incertain tant que les principaux aspects de la crise ne seraient pas résolus.

*

* *

Trois jours après mon arrivée chez les Jeffery, je pouvais à nouveau me lever et faire quelques pas dans la maison. J’avais tondu ma barbe et Enid avait nettoyé et reprisé mes vêtements. Dès que je pus marcher, je voulus repartir à la recherche d’Isobel et de Sally, mais ma cheville m’élançait encore à chaque pas.

J’aidais Charles à faire quelques menus travaux dans le jardin et je passais des heures à converser avec lui.

Leur ignorance totale à tous deux ne cessait de me surprendre. Quand je parlais de la guerre civile, ils s’y référaient comme si cela se passait à des milliers de kilomètres. Me souvenant que l’homme à la barricade m’avait conseillé de ne pas faire allusion aux Afrims, je me montrais très prudent dans les discussions politiques. Mais elles n’intéressaient guère Charles Jeffery. Tout ce qu’il savait, c’était que le gouvernement était confronté à un problème social délicat auquel on finirait bien par trouver une solution.

Dans la journée, des avions à réaction survolaient la maison, et la nuit des explosions éclataient au loin. Jamais aucun de nous n’y faisait allusion.

Les Jeffery avaient une télévision ; je la regardai avec eux, le troisième jour, émerveillé d’apprendre que les émissions avaient repris.

La présentation était semblable à celle de la BBC, et c’était d’ailleurs sous ce nom qu’étaient diffusés les programmes. Les émissions étaient américaines pour la plupart. Il y eut un bref bulletin d’information en fin de soirée, dans lequel il était question des problèmes locaux des villes de la côte sud, sans un mot de la guerre civile. Les émissions étaient toutes préenregistrées et consistaient essentiellement en divertissements récréatifs.

Je demandai aux Jeffery d’où étaient retransmis les programmes, ils me répondirent qu’ils faisaient partie d’un système de télévision en circuit fermé, diffusé depuis Worthing.

Le quatrième jour, l’état de ma cheville s’était suffisamment amélioré pour me permettre de reprendre la route. Une impatience grandissante s’emparait de moi, d’autant plus intense que je devais résister à l’attrait du confort amical que m’offraient les Jeffery. Je n’en croyais pas mes yeux, considérant leur existence paisible comme un retour artificiel à la vie normale dans un état de choses anormal. Les Jeffery n’auraient pas compris si je le leur avais dit. Je leur étais sincèrement reconnaissant de leur bienveillance envers moi, aussi, je m’en serais voulu de décevoir leurs illusions aussi longtemps qu’ils pourraient continuer à se leurrer.

Je les quittai en fin de matinée, ne sachant comment exprimer, ni à eux ni à moi-même, tout le bien que ce séjour m’avait fait. Je pris la route qui menait à la côte.

*

* *

Je n’eus pas de problème à la barricade. Les hommes qui la gardaient n’arrivaient pas à comprendre pourquoi je voulais quitter la ville, mais quand je leur eus clairement expliqué que j’avais réellement l’intention de partir, ils me laissèrent passer. Je leur signalai que je pourrais revenir dans le courant de la journée, mais ils m’avertirent qu’il n’était pas aussi facile d’entrer dans la ville que d’en sortir.

*

* *

Je parcourus trois kilomètres à travers ce qui avait été autrefois une banlieue. Les maisons étaient vides et plusieurs d’entre elles avaient été endommagées ou rasées. Je ne croisai aucun civil.

Par contre, à plusieurs reprises, je rencontrai de petits groupes de soldats Afrims. Je ne fus pas molesté.

À midi, j’entrai dans une maison désaffectée pour manger le sandwich au jambon et les crudités que m’avait donnés Mme Jeffery. Je bus le contenu du flacon de thé que je lavai par la suite, me rendant compte qu’il pourrait m’être utile plus tard.

Je descendis vers la plage et la longeai jusqu’à l’endroit où j’avais trouvé la villa aux cocktails Molotov. J’y entrai, par curiosité, et cherchai les bombes, mais elles n’étaient plus là.

Je revins sur la plage. Je m’assis sur les galets.

Une demi-heure plus tard, un jeune garçon arriva par le rivage et s’approcha de moi. Il engagea la conversation. Il me parla d’un groupe important de réfugiés qui s’étaient réunis à une dizaine de kilomètres à l’est et qui, s’étant approprié un bateau, projetaient de passer en France. Il m’invita à se joindre à lui. Je lui demandai si le groupe était armé ; il répondit par l’affirmative.

Pendant un moment, la discussion tourna autour des Afrims. Le jeune garçon me raconta qu’ils avaient auparavant tenu garnison dans la ville, mais que leur organisation laissait à désirer. Ici, il y avait encore des centaines de bandes de Noirs, mais incontrôlés et indisciplinés. Je lui demandai s’il savait quelque chose du fameux bordel Afrim et il m’en confirma l’existence. Il y avait, me dit-il, un roulement considérable de femmes et les Afrims n’hésitaient pas à assassiner celles qui refusaient de coopérer.

Le bordel se trouvait à moins d’un kilomètre de là. Il me proposa de m’y conduire. Je le remerciai, mais déclinai son offre. Il me quitta peu après, en me laissant des instructions détaillées pour retrouver le groupe qui possédait le navire. Je lui dis que si je décidais de me joindre à eux, je serais sur place le lendemain soir. J’attendis qu’il soit hors de vue ; je pris alors la même direction que lui.

Je marchai lentement vers l’emplacement supposé du bordel. Cela m’obligea à quitter le rivage et à m’engager dans les rues de la ville. Là, les Africains étaient beaucoup plus nombreux et je ne voyais pas comment je pourrais approcher du bâtiment. J’essayai de le contourner, mais j’étais chaque fois interpellé et prié de circuler.

J’étais de plus en plus fatigué ; je retournai sur le rivage. Assis sur les galets, je contemplais la mer.

Une épaisse couche de pétrole flottait à la surface de l’eau et la plage était maculée de plaques visqueuses de cambouis noir, un peu partout.

Le silence m’épouvantait. Il n’y avait pas un oiseau marin et les vagues huileuses venaient lécher paresseusement la plage sans faire d’écume. La marée descendait. Au loin, j’apercevais un grand bateau de guerre dont je n’arrivais à déterminer ni le type ni la nationalité.

Mon attention fut attirée sur les cadavres par la présence d’un peloton de soldats Afrims qui descendirent vers la plage, puis reprirent la direction de la ville. Je me levai.

Tandis que je marchais, mes pieds s’enlisaient continuellement dans les plaques de goudron qui recouvraient les galets. Les corps étaient à peine visibles de loin ; si je n’avais pas su qu’ils étaient là, je les aurais confondus avec les larges taches d’huile figée. Il y en avait dix-sept, tous noirs. Ils étaient nus et à l’exception d’un seul, c’étaient des corps de femmes. La noirceur de leur peau n’était pas due à l’huile de la plage ou à la pigmentation naturelle, mais à de la peinture ou de la poix. J’errai parmi eux et ne tardai pas à découvrir Isobel et Sally.

Je ne sentis en moi aucune réaction. Plus tard, j’éprouvai du chagrin, puis, plus tard encore, un troublant mélange de haine et d’horreur.

Je passai la nuit sur la plage. Le lendemain matin, je tuai un jeune Africain et lui pris son fusil. Dans l’après-midi, j’avais regagné la campagne.

 

Fin

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Christopher Priest

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