Le salon d'ambre

Matilde Asensi · Chapitre 2 sur 6

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Le salon d'ambre

Chapitre 1

 

Tandis qu’au centre de la place animée du Mercado Chico un membre de l’Inquisition jetait au feu des livres jugés hérétiques, je luttais désespérément à deux rues de là pour sortir du garage ma BMW 525 RDS neuve rouge métallisé. J’étais bloquée par la marée de retardataires qui déferlait vers la fête médiévale organisée par la municipalité. Les réjouissances avaient commencé depuis plusieurs jours déjà et, comble de malchance, de bruyants conclaves de mendiants, des ventes d’esclaves, des tournois de chevaliers et des exécutions de vendeuses de remèdes et reliques se déroulaient quotidiennement juste devant la porte de mon immeuble. Découragée, je me reprochai de ne pas avoir été plus maligne et de ne pas m’être organisée pour passer ces quelques jours hors d’Avila et de son effervescence, à la campagne avec Ezéquiela, en laissant mes concitoyens s’amuser comme ils le désiraient pendant mon absence. Mais je venais tout juste de rentrer d’un long voyage, et j’avais besoin de me retrouver entre mes murs, de profiter du confort de mon lit et d’un peu de… tranquillité. Non, ces maudites fêtes municipales ne me réussissaient pas du tout !

Je klaxonnai discrètement et fis des appels de phares pour que le fleuve humain se décide à me céder le passage, mais ce fut peine perdue. Je dus retenir une violente envie de meurtre quand un groupe d’adolescents tendance heavy metal s’amusa à frapper de manière répétée sur mon capot, avec des gestes obscènes et des éclats de rire bruyants. Et je me jurai encore une fois, comme en beaucoup d’autres occasions, que c’était la dernière fois que je me retrouvais enfermée à l’intérieur des murs de la ville à la merci d’une telle meute.

Évidemment, si cela n’avait tenu qu’à moi, jamais je ne serais sortie en de pareilles circonstances. Mais j’avais reçu un coup de fil impérieux de ma très chère tante Juana, à qui je comptais d’ailleurs rendre visite le lendemain pour mettre un terme à l’affaire de Saint-Pétersbourg. Et quand ma tante prend son ton le plus autoritaire et vous dit : « Tout de suite ! », personne n’oserait lui désobéir, pas même l’armée américaine avec Patton à sa tête.

— N’oublie pas ta veste, le temps se rafraîchit, m’avait prévenue Ezéquiela qui regardait la télévision dans le salon, et salue de ma part cette… Enfin, tu la salues, c’est tout, ajouta-t-elle avec froideur.

La vieille Ezéquiela travaillait pour ma famille depuis l’âge de douze ans. C’est ma grand-mère qui l’avait sortie de son hameau de Blasconuño, au nord de la province. Ezéquiela avait ainsi vu naître mon père et ma tante, elle avait enterré mes grands-parents, avait servi loyalement mes parents et plus tard, à la mort de ma mère, m’avait élevée. Sa tendresse et sa fidélité n’avaient d’égale que l’irréductible hostilité qu’elle manifestait envers ma tante : Ezéquiela gardait un souvenir très vivace du mauvais caractère et de l’aigreur de la jeune Juana, et elle n’avait jamais réussi à lui pardonner de vieilles offenses qui l’avaient profondément blessée des années auparavant.

Je parvins enfin à quitter l’enceinte fortifiée par la chapelle de San Martin et, l’esprit plus serein, traversai maintenant le pont Adaja pour prendre la route de Piedrahita. Une demi-heure de conduite m’attendait. Je la passai à écouter les nouvelles à la radio : le président russe, Boris Eltsine, s’obstinait à vouloir faire accepter par le parlement Tchernomyrdine comme Premier ministre, et la Douma, dirigée par les communistes, refusait avec opiniâtreté et menaçait, si Boris insistait, de déclencher la Troisième Guerre mondiale ; de son côté, le président américain Bill Clinton, inquiet de la publication imminente de sa liaison avec Monica Lewinsky, s’obstinait à défendre l’énorme différence qui existe entre des relations sexuelles et des relations inappropriées. À cause de ces problèmes pourtant bien insignifiants, toutes les Bourses financières de la planète étaient en chute libre, et le développement économique en pleine récession, même si, semblait-il, aucune affaire n’était aussi importante pour notre pays que le refus de Javier Clemente, sélectionneur national de football, de céder son poste, après la raclée que nous avions reçue pendant le Mondial lors des matchs contre la France et Chypre.

L’embranchement vers Molinillos de Trave apparut à ma gauche. Cinq cents mètres plus loin, appuyée au flanc de la montagne de la Vision, se profilait, découpée par la faible lumière de la lune décroissante, l’énorme silhouette bleutée du monastère de Santa Maria de Miranda dont le clocher, en forme de lanterne octogonale, semblait menacer le ciel avec autant de virulence que le poing levé de ma tante dans un de ses jours de mauvaise humeur. Je n’ai jamais compris pourquoi Juana avait décidé de s’enterrer dans cet endroit après avoir joui de tous les plaisirs de la vie. J’avais alors environ dix ans, et je me souviens de violentes disputes entre elle et mon père. Un jour même, pour lui prouver à quel point sa décision était inébranlable, et sa ferveur religieuse inentamable, elle finit par lui jeter à la tête une petite boîte perse de bronze datant du huitième siècle. Il en eut le front ouvert sur trois centimètres. Après cet incident, ils restèrent très longtemps sans se parler. Juana prononça ses vœux et se transforma, à la grande surprise de tous, en une rédemptoriste soumise et disciplinée de la congrégation de Saint-Philippe-de-Neri, portant l’habit noir et la toque blanche. Néanmoins, comme le frère et la sœur étaient tous deux imprégnés de l’esprit pratique de la famille Galdeano, ils finirent par se revoir, gardant cependant dans leur attitude une froideur aussi glacée que leur orgueil respectif.

J’arrêtai la voiture devant la grille en fer forgé du monastère et attendis qu’une des religieuses dévale la pente en courant pour m’ouvrir. Il était presque dix heures du soir et, selon la règle en vigueur, elle aurait déjà dû être couchée après avoir prié complies, comme toute la communauté. Je fus donc étonnée de voir autant d’animation et de lumières à la porte de l’édifice.

Sœur Natalia, ahanant après sa course et l’effort de tirer les lourds battants de fer forgé du portail, ouvrit le guichet, les yeux brillants, avec un grand sourire qui découvrait deux rangées de dents blanches. Je soupirai avec résignation… Natalia se portait toujours volontaire pour m’ouvrir la grille si en échange je la faisais monter dans ma voiture pour effectuer le court trajet de retour. Un jour, me dis-je, pleine de mauvaises intentions, un jour je démarrerai sans l’attendre et je l’abandonnerai en bas sans miséricorde.

— Quelle jolie voiture tu t’es achetée, Ana ! Pourvu qu’elle te dure plus longtemps que les autres ! s’exclama-t-elle en laissant tomber ses quatre-vingt-dix kilos sur le siège rembourré de ma BMW.

Depuis que je la connaissais, Natalia n’avait cessé d’augmenter scandaleusement de volume.

— Pourquoi t’es-tu faite religieuse, Natalia ? J’ai toujours dit que tu aurais dû être l’amante d’un cheik millionnaire.

— Quelles bêtises ! dit-elle, enchantée, en riant à gorge déployée.

S’il y a bien quelque chose qui me tue chez les religieuses de ce couvent, c’est leur ingénuité et leur parfaite imperméabilité à toutes les horreurs que je suis capable de leur débiter.

Raide comme un sergent et immobile comme une statue, ma tante m’attendait à l’intérieur de la conciergerie. Juana venait tout juste d’avoir cinquante-sept ans, mais grâce à cette mystérieuse capacité de conservation dont jouissent les épouses du Christ, elle en paraissait à peine quarante. Son long visage anguleux aux cernes marqués, aux lèvres fines était identique à celui de mon père, et au mien. Seuls ses yeux bleus n’avaient rien à voir avec ceux des Galdeano, mais le secret de leur exotique et illégitime origine restait encore à éclaircir. Heureusement, la raideur de Juana n’était qu’une pose. Tandis que je m’approchais, son attitude s’adoucit et elle me serra dans une longue étreinte sous la mine confite des sœurs qui l’entouraient, et le sourire étincelant de Natalia.

— Alors, Saint-Pétersbourg, c’était comment ? me demanda-t-elle. Je suis sûre que tu as maigri, je te trouve trop mince…

— Il n’y a pas grand-chose à manger en Russie, grognai-je en me rappelant les maigres portions de chou pommé, semoule de blé et betterave que j’avais dû avaler pendant une semaine.

— Oh ! Seigneur… Nous prierons pour ces pauvres gens.

— Formidable, comme ça le pain leur tombera du ciel. Mais il vaudrait mieux que tu demandes de la vodka, l’hiver est dur là-bas, tu sais.

— Ana Maria !

De mon point de vue d’athée récalcitrante, le pouvoir de la prière auquel ma tante accordait tant de confiance constituait un mystère. Pourquoi ne pas se montrer plus pratique et agir de manière réellement utile ?

— Et Ezéquiela ? me demanda Juana à cet instant en changeant de sujet. Comment va-t-elle ?

— Bien, très bien, elle va très bien. Je l’ai laissée à regarder la télévision.

— Tu lui transmettras mes amitiés.

— Ma tante, protestai-je, tu sais parfaitement qu’elle ne veut rien savoir de toi. Je refuse de subir encore une fois la litanie de reproches qu’elle garde dans son cœur.

— C’est la femme la plus têtue et obstinée que je…

— Tu peux parler ! m’exclamai-je en essayant de cacher un sourire, mais ma tante me regarda avec amertume : le mépris dans lequel Ezéquiela la tenait la brûlait comme un fer rougi.

Tandis que nous avancions côte à côte vers l’intérieur du couvent, je la regardai longuement à la dérobée : elle était toujours aussi belle avec cet éclat bleuté dans les yeux qui contredisait l’expression dure de son visage et de ses sourcils éternellement froncés. En réalité, c’était une femme de cœur, bien meilleure qu’elle ne voulait elle-même se l’avouer, et elle avait un faible pour sa nièce favorite, c’est-à-dire moi. Mon instinct de survie me rappela cependant qu’avec Juana il ne fallait pas se laisser aller aux sentiments, et qu’une seule raison avait pu la pousser à requérir ma présence de cette façon pressante : l’argent et encore l’argent.

Le monastère et la communauté survivaient grâce aux rentrées procédant des activités que Juana avait mises en place ces dernières années. Ainsi, les religieuses les plus anciennes fabriquaient des pulls et des bleus de travail pour les ouvriers des usines de la province ; d’autres confectionnaient des gâteaux et autres spécialités de la région comme les

yemas 1 de sainte Thérèse qu’elles vendaient à prix d’or dans une petite boutique installée près de la porte du couvent ; les plus jeunes avaient suivi des cours de reliure et réalisaient des travaux pour des imprimeries et quelques riches particuliers. Il y avait même une novice qui, en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes, concevait des sites Internet pour les organismes et institutions chargés de l’Église et du patrimoine national. Tout ce qui pouvait rapporter de l’argent était bon pour ma tante. Néanmoins, même si elle avait réussi à implanter chez les nonnes un esprit d’hyperproductivité comme elle aurait certainement aimé le faire, elle n’aurait pu réunir les nombreux millions dont elle avait besoin pour faire face aux interminables travaux de restauration qui maintenaient debout ce vieux monastère du douzième siècle.

— Alors, que faut-il réparer cette fois, ma tante ? dis-je d’un air narquois tandis que nous traversions le cloître hexagonal et nous dirigions vers la salle du chapitre et des archives.

— Ne sois pas si impatiente !

Je souris. Ma tante avait toujours aimé les secrets.

— Il faut d’abord que j’aille faire un tour au cachot, la prévins-je en m’arrêtant près d’une double colonne du cloître, et en lui montrant d’un geste de la main le sac que je portais à l’épaule.

Ma tante acquiesça d’un signe de la tête.

— Je m’en doutais.

Une des parties les plus anciennes du couvent, celle qui pendant huit siècles avait hébergé les cellules des religieuses, était devenue inhabitable peu après l’arrivée de ma tante au couvent. À l’époque, la mère supérieure décida de la fermer et de déménager les chambres des sœurs vers la partie orientale. Quand la chère femme passa de vie à trépas et que Juana fut élue à sa place, celle-ci fit rouvrir ces dépendances datant du Moyen Âge, leur offrit un brin de toilette rapide avec un étayage par-ci, une nouvelle cloison par-là, un peu de chaux et de peinture, et lança une entreprise illégale de garde-meubles. À ma connaissance, presque toutes les familles d’Avila louaient une de ces vieilles cellules dans lesquelles, pour un modeste loyer versé tous les mois qui variait selon la taille de la cellule, elles gardaient toutes sortes de vieilleries. La fille d’une vieille amie de ma tante, épouse d’un militaire qui changeait fréquemment d’affectation, possédait ainsi trois cellules réservées de manière permanente.

Quand j’étais petite, par une erreur naturelle due à la polysémie du mot, je croyais que les cellules étaient des cachots où l’on enfermait les religieuses la nuit. Mon père garda ce nom de « cachot » pour désigner l’endroit où il cachait certains objets qu’il ne pouvait conserver ni dans l’entrepôt de la villa ni dans l’arrière-boutique de son magasin au cas où la police aurait soudain l’idée de lui faire une visite imprévue.

— Tu as eu un problème au travail ? me demanda-t-elle avec un souci tout maternel tandis qu’elle faisait tourner l’épaisse clé de fer dans la serrure.

— Aucun, répondis-je en poussant la porte qui grinça. Tout s’est déroulé comme prévu.

— Dieu soit loué.

Une bouffée d’air ranci et vicié assaillit mes narines quand j’entrai dans cette grande salle qui, des siècles durant et jusqu’à l’arrivée des rédemptoristes, avait été la cellule des mères abbesses bernardines, et qui servait maintenant de planque et de repaire à la famille Galdeano. Des formes renflées couvertes de tissus poussiéreux et faiblement éclairées par la lumière d’un soupirail à barreaux m’accueillirent, me procurant ce sentiment réconfortant que tout était en ordre et que je me trouvais bien à ma place. Cela me réchauffa le cœur. Bien des années auparavant, alors que j’étais encore petite, mon père me laissait jouer là, tandis qu’avec son ami Roi, qui alors ne s’appelait pas encore ainsi mais Philibert, comte Philibert de Malgaigne-Denonvilliers, il y passait des heures à ranger et cataloguer les différents objets qui, pour une raison ou une autre, ne finiraient pas dans l’entrepôt de notre villa comme tant d’autres pièces qui arrivaient par camions de différents points du pays : des crucifix romans, des retables gothiques, des images de saints et de vierges, des colonnes de marbre polychrome, des couronnes serties de pierres précieuses, des calices d’or et d’argent, des manuscrits anciens enluminés, des meubles, des tapisseries, bref, une quantité innombrable d’antiquités de grande valeur.

Je n’avais pas besoin de soulever les tissus pour savoir ce qui se cachait en dessous. Je connaissais de mémoire la majeure partie de ces précieux objets. Au fil du temps beaucoup finiraient par atterrir dans les demeures, palais et châteaux des plus riches collectionneurs d’art du monde, où ils occuperaient enfin une place privilégiée. Dans les années soixante et soixante-dix, l’Espagne s’était montrée bien plus préoccupée par l’arrivée des touristes sur ses plages de Benidorm et Marbella que par son patrimoine historique et culturel. L’institution la plus indifférente à la valeur séculière de ses propriétés fut l’Église catholique qui, en se servant de gitans comme d’intermédiaires, avait vendu pour une bouchée de pain ses œuvres d’art.

Au début, le commerce de mon père avait été tout à fait légal. Il avait toujours aimé les belles choses, et cette passion l’avait conduit à voyager à travers le monde entier où il achetait des antiquités et collectionnait des tableaux de peintres flamands du dix-septième siècle. Peu après son mariage, le patrimoine familial acquis avec la construction des premiers chemins de fer vint à disparaître de manière définitive. Mon père pensa alors que, puisqu’il devait se mettre à travailler et qu’en Espagne il n’y avait pas de bons antiquaires, ce serait une idée excellente de s’établir à son compte et d’ouvrir un commerce si bien adapté à ses goûts.

À cette époque, l’Espagne représentait un filon inépuisable d’œuvres d’art. « Ce pays regorge de trésors dont personne ne s’occupe et que personne n’apprécie ! » s’écriait mon père, scandalisé, quand il rentrait de l’un de ses nombreux voyages en Galicie, aux Asturies, en Castille, en Navarre ou en Catalogne. Tout ce qu’il achetait aux curés ou aux évêques par l’intermédiaire des gitans, il le revendait immédiatement pour des sommes astronomiques. Quand les camions arrivaient chargés à ras bords à la villa, des dizaines d’antiquaires, marchands et collectionneurs étaient déjà là, attendant avec impatience les marchandises, quel qu’en fût le prix. Un de ces premiers collectionneurs fut le comte Philibert, un aristocrate français qui vivait dans un château au cœur du pays de la Loire. Il finit par devenir un des meilleurs amis de mon père. Ce fut lui qui le fit entrer au Club d’échecs.

— Tu en as encore pour longtemps ? me demanda ma tante qui attendait de l’autre côté de la porte.

Elle n’entrait jamais dans le « cachot », c’était sa façon à elle de ne rien savoir.

Je détachai de mon épaule le sac de cuir et le posai délicatement sur une table. Je défis avec un soin minutieux les cordons qui le fermaient et écartai les bords pour dévoiler une magnifique icône russe du dix-huitième siècle. Mes mains, qui l’avaient manipulée et soutenue avec précision et froideur pendant que je la dérobais sur l’iconostase de la petite église orthodoxe Saint-Dimitri, la caressaient maintenant avec tendresse et affection comme s’il s’agissait d’un chaton délicat. Une Vierge à l’enfant, vieille de plus de deux cents ans, au visage stylisé et hiératique, me contemplait en silence. Le moine qui l’avait peinte avait obéi à des procédures demeurées inaltérées tout au long des siècles. Peindre une icône, ce n’était pas du tout la même chose que peindre un tableau religieux à la façon d’un Zurbarán ou d’un Murillo. Pour un moine orthodoxe, c’était un acte sacré qui commençait par une oraison et un jeûne avant la préparation des colles et pigments. La tradition voulait que toutes les couleurs possèdent une signification stricte : le bleu représentait la transcendance, le jaune et l’or la gloire, et le blanc la majesté. Avant d’employer le blanc par exemple, le moine devait consacrer de nombreuses heures à la prière et à la pénitence. Il en allait de même avant de commencer à peindre les visages, les mains et les pieds, les parties les plus importantes de l’icône, celles qui n’étaient pas couvertes par des habits et donnaient à l’image son caractère réellement sacré. De fait, à partir du neuvième siècle, et l’image que j’avais sous les yeux n’était pas une exception, l’habitude de recouvrir d’une couche d’or ou d’argent appelée rizza la totalité de l’œuvre à l’exception de ces parties du corps qui devaient rester à l’air s’étendit massivement en Russie.

La brusque interruption de la production d’icônes en 1921 avait eu pour résultat de réveiller l’insatiable convoitise des collectionneurs. J’avais volé cette merveille sauvée de la destruction définitive grâce à la perestroïka pour l’un d’entre eux. L’acheteur, un multimillionnaire français discret, avait offert quinze mille dollars. Après avoir considéré le peu de risques qu’entraînerait l’opération, le Club d’échecs avait accepté le travail qui fut, comme toujours, réalisé avec méticulosité. À cet instant même, une exquise et parfaite réplique de l’icône que je tenais entre les mains se trouvait à Saint-Pétersbourg, afin que personne dans un futur proche et lointain ne s’aperçoive du vol. Comme à son habitude, Donna avait accompli un excellent travail.

— Tu as fini, Ana Maria ? voulut savoir ma tante qui s’impatientait.

— Presque, répondis-je, en accrochant l’icône dans un coin avant de la recouvrir d’un tissu propre et de ramasser rapidement mes affaires.

Je jetai un dernier coup d'œil à la cellule et en sortis en m’essuyant les mains sur mon pantalon. Juana ferma la porte, rangea la clé et se dirigea d’un pas pressé vers le cloître.

— Dépêche-toi un peu, il nous reste encore beaucoup à faire.

La communauté dans son entier nous attendait à la porte du vieux scriptorium qui occupait maintenant les fonctions de salle d’archives. Les religieuses travaillaient en général dans une partie du couvent proche des cuisines, et mis à part certains historiens et étudiants dûment munis d’une autorisation de l’évêché, personne n’avait accès à ces anciennes dépendances excepté les sœurs chargées de les nettoyer. Ma tante m’invita à entrer d’un geste de la main et d’un autre fit s’éloigner les religieuses qui manifestèrent leur déception par un soupir étouffé.

— Regarde, là, au-dessus des rayonnages consacrés aux quatorzième et quinzième siècles.

Je suivis du regard la direction que m’indiquait son index et distinguai dans le plafond lambrissé une énorme fissure qui laissait la pierre à découvert.

— Que s’est-il passé ?

— Vermoulure et vieillesse, répondit ma tante d’un ton laconique. Je le voyais venir depuis un bon moment. Je t’en ai déjà parlé à Noël, mais tu ne m’écoutais pas.

Je secouai la tête dans un signe de dénégation et la regardai droit dans les yeux.

— À Noël, ma chère tante, tu m’as demandé de l’argent pour réparer les canalisations d’eau des jardins, et je me souviens très bien que je t’ai remis cinq millions le jour de l’Épiphanie, et cinq autres encore en juin quand tu m’as prévenue de la chute imminente du mur du potager.

— Eh bien, tu vois, maintenant j’ai besoin d’un peu plus. Réparer le plafond exige une tâche de restauration délicate, sans compter la nécessité d’en finir une bonne fois pour toutes avec la vermoulure.

Pendant un instant, je ne sus si je devais rire ou hurler.

— Écoute-moi bien ! protestai-je en affrontant mon insatiable tante. Au cours de cette seule année, je t’ai déjà versé dix millions de pesetas. Cela me paraît amplement suffisant ! L’année dernière, c’était sept, et l’année précédente je ne m’en souviens même plus. Pourquoi ne demandes-tu pas l’argent à la « Junta de Castilla y León » ou à ton maudit épiscopat ?

— Je l’ai fait, me répondit-elle d’un ton suave.

— Et ?

J’étais sincèrement révoltée.

— Les experts du ministère doivent venir la semaine prochaine et, avec beaucoup de chance, on pourra commencer les travaux dans deux ans. Je te rappelle qu’il y a en Espagne plus de quarante mille bâtiments de l’Église dans un état pire que celui-ci, qui est catalogué comme présentant un risque modéré. Le temps que ces fameuses aides financières nous parviennent, cette salle ne sera plus qu’un dépôt de sciure. Ce que je te propose, c’est que tu continues à déduire de tes impôts tes généreux dons au monastère comme tu l’as fait jusqu’à maintenant.

Je retins ma colère et baissai la tête pour marmonner quelques abominations sous le rideau protecteur de mes cheveux.

— Combien te faut-il ? finis-je par demander.

— Huit.

— Quoi !

Mon cri alarma les sœurs qui se trouvaient à la porte et l’une d’elles se pencha discrètement ; elle disparut en un clin d’œil sous le regard assassin de ma tante. Les religieuses savaient que je finançais la restauration du monastère même si elles étaient convaincues que j’agissais par pure générosité et affection envers mon unique tante. Grosse erreur. Cette harpie qui n’avait cessé d’extorquer des fonds à mon père pendant des années me détroussait maintenant sans pitié.

— Huit millions, Ana Maria, pas un sou de moins.

— Mais, ma tante… !

— Il n’y a pas de « mais » qui vaille ! Ou tu payes ou j’appelle demain le service du patrimoine touristique de la Garde civile pour qu’ils viennent visiter le « cachot ».

— Canaille !

— Que dis-tu ? s’indigna ma tante, blessée.

— J’ai dit que tu étais une canaille et je le maintiens.

Pendant un instant, Juana demeura sans réaction, ne sachant pas très bien, je suppose, comment répondre à mon insulte. Soudain, mue par l’instinct politique de celle qui sait encaisser les coups avec diplomatie, elle laissa échapper un éclat de rire bruyant.

— Je m’en remets à la garantie spirituelle selon laquelle qui vole un voleur a cent ans de pardon ! J’ai confiance, je réussirai bien à négocier avec Dieu un petit supplément, dit-elle avec un rire cristallin.

Elle quitta la pièce en souriant, très sûre d’elle, me plantant là avec ma tête d’imbécile. Elle est pareille que mon père, me dis-je avec rage. Toute pareille.

 

Le lendemain, alors que le ciel couvert annonçait la pluie, je passai la matinée dans ma boutique à vérifier des factures et à m’occuper du courrier. J’avais sur la table plusieurs lettres de clients qui souhaitaient s’informer sur certains articles de mon catalogue ou sollicitaient mon avis sur les enchères de Sotheby’s et Christie’s qui devaient se tenir à Londres et à New York les mois prochains. La perspective de passer un long moment sans mission spéciale — du moins jusqu’en décembre, date à laquelle je devais organiser la remise de l’icône — était stimulante et séduisante. Je contemplai sérieusement l’idée d’aller m’inscrire dans un club de gymnastique ou de suivre un cours de langue étrangère pour améliorer mon horrible allemand et débuter l’apprentissage du russe.

La vitrine de mon magasin était le résultat d’une longue et coûteuse étude réalisée par mon père dans les années soixante ; loin de se laisser convaincre par l’apparence sévère et ennuyeuse qui était de mise pour ce genre de commerce, mon père avait fait peindre la façade d’un vert très clair qu’il avait parsemé d’azulejos et il l’avait couronnée de grandes lettres dorées. Bien sûr, l’effet pouvait sembler un peu criard pour un établissement comme le nôtre mais, aussi incroyable que cela puisse paraître, l’ensemble composé de cette façade n’était pas mal du tout, avec ses deux grandes vitrines séparées par une élégante porte italienne de bois peinte d’un vert plus sombre. On y accédait par trois marches qui rattrapaient la dénivellation du sol provoquée par l’inclinaison de la rue.

Le plus grand attrait des « Antiquités Galdeano » venait de nos collections de gravures antiques des dix-septième, dix-huitième et dix-neuvième siècles, autant en couleurs qu’en noir et blanc, et notre choix de miroirs espagnols des dix-septième et dix-huitième siècles. Nous offrions aussi la meilleure sélection de meubles, secrétaires, tableaux, argenterie et céramiques provenant du nord de l’Espagne. Nous avions toujours essayé de bien séparer ce qui était proposé par le magasin de ce qui se trouvait au « cachot ». On ne soupçonnera jamais un antiquaire spécialisé dans la vente de secrétaires de Bargas datant du dix-huitième siècle de s’intéresser à des statues polychromes gothiques du quatorzième siècle.

Nos clients étaient des connaisseurs exigeants et achetaient le plus souvent par des intermédiaires rémunérés. Cela explique qu’un des soucis majeurs de mon père ait toujours été l’élaboration soignée de notre catalogue, tâche dont j’avais hérité et dont j’assumais depuis peu l’entière responsabilité, réalisant le design et la maquette à l’aide de mon ordinateur. Je commandais évidemment les photos à l’un des principaux studios professionnels de Madrid et pour les reproductions tirées à cinq cents ou mille exemplaires, je m’adressais à « Martí B. Gráficas », une entreprise de Valence, les meilleurs dans leur domaine.

Je rentrai déjeuner à la maison. Un arôme exquis de soupe à l’oignon et de côtelettes de veau me mit aussitôt l’eau à la bouche. Lors de ma dernière mission, j’avais perdu trois kilos alors que mes réserves caloriques étaient déjà bien maigres. Ma minceur, sans compter qu’il s’agissait d’un legs familial aussi exagéré que peu séduisant, rendait folle Ezéquiela qui s’obstinait à me préparer des banquets pantagruéliques dignes d’un lutteur sumo.

— C’est prêt ? criai-je, la porte d’entrée à peine fermée.

— Pas tout à fait, répondit Ezéquiela.

Je fronçai les sourcils, déçue, et me dirigeai vers mon bureau. Si les seules inventions modernes que je m’autorisais dans le magasin étaient la lumière électrique et le système d’alarme, parce que les acheteurs d’antiquités sont en général hostiles à tout ce qui sent le neuf, à la maison, je me défoulais. Tandis que d’une main j’appuyais sur une touche de la télécommande de la chaîne hi-fi et que je mettais en route un CD de Jarabe de Palo, de l’autre j’allumais mon fantastique ordinateur avant de me laisser tomber dans mon fauteuil ergonomique tout en me débarrassant d’un coup de pied de mes chaussures à talons. Pour me détendre, je jouerais une partie de cartes contre la machine avant de passer à table. J’adorais contempler toutes ces lumières clignotantes et manipuler autant de touches.

J’étais en train de déboutonner le col de mon chemisier quand l’écran se couvrit soudain d’une couleur rouge intense. Les haut-parleurs émirent un son aigu. L’appareil était programmé pour se connecter automatiquement sur Internet et passer en revue la messagerie électronique. « Vous avez un message du Club d’échecs », répéta une voix mécanique. « Vous avez un message du Club d’échecs. »

— Oh ! non, m’exclamai-je d’un ton abattu en fixant bouche bée l’ordinateur. Je ne veux rien savoir de personne, il est trop tôt.

Bien trop tôt pour que le groupe reprenne déjà contact avec moi ! En règle générale, après une mission, les communications s’interrompaient pendant quelques semaines — à part le bref résumé que j’envoyais à Roi pour lui annoncer le résultat de l’opération. Surtout, quand il fallait laisser « dormir » la pièce quelques mois au « cachot » comme c’était le cas maintenant. Les contacts entre les membres du Club étaient alors complètement suspendus pour respecter cette période de « vacances ». Mais l’écran rouge et la voix assommante de l’ordinateur ne me laissaient aucun espoir.

Le génie informatique du Club était Läufer, le Fou. Il avait conçu tous les programmes avec lesquels nous travaillions et actualisait sans cesse les systèmes de codification et de chiffrage garantissant l’imperméabilité de nos communications. Läufer était un ancien pirate informatique allemand du fameux Chaos Computer Club. C’était lui qui avait brisé les protections du centre de recherches spatiales de Los Alamos en Californie, ainsi que celles de l’agence spatiale européenne EuroSpand, du centre de recherches nucléaires de Genève, de l’Institut Max-Planck de physique nucléaire et du laboratoire de biologie nucléaire de Heidelberg ! Mais sa principale prouesse, la plus mémorable, avait été celle qu’il accomplit en 1985, peu de temps après qu’un cadre vaniteux de la Bundespost, la poste allemande, eut déclaré que les mesures de sécurité informatique de cette institution étaient inexpugnables. Läufer n’eut de cesse de relever le défi et, un jour, le téléphone de la Bundespost appela automatiquement dix heures durant le Chaos Computer Club en raccrochant après avoir obtenu une réponse. Le résultat fut une facture téléphonique de 35 000 marks.

Läufer fut assez intelligent pour abandonner le « Chaos » avant d’être découvert et emprisonné par la police comme nombre de ses camarades. Il refit complètement sa vie et entra dans le monde fermé de l’art, sa seconde passion. Sans abandonner l’informatique, il se livra avec enthousiasme à l’étude et à la préparation professionnelle. Il commença à très bien gagner sa vie en se consacrant à l’estimation et à l’évaluation de meubles, céramiques, porcelaines, verres, pièces d’argent, œuvres peintes, sculptées, bronzes, textiles et bijoux. Le temps passant, il parvint à être considéré comme le meilleur spécialiste dans l’authentification de pièces anciennes.

La combinaison de ces deux talents, dans lesquels il se révéla un véritable maître grâce à son intelligence et à sa sensibilité, fit de lui le candidat idéal pour occuper la place vacante laissée par le Läufer antérieur. Bien que j’ignore la méthode utilisée par Roi pour l’engager, ce qui est sûr c’est qu’il faisait déjà partie depuis longtemps du Club d’échecs quand j’y étais entrée.

Entre la déception et l’inquiétude causées par l’arrivée du message, je fis démarrer ma messagerie électronique. Des lettres apparurent sur l’écran en formant des signes et des dessins totalement incompréhensibles. Champollion lui-même malgré tout son savoir n’aurait pu déchiffrer cette pierre de Rosette. Au bout de quelques secondes, néanmoins, l’algorithme décodeur élaboré par Läufer avait terminé son travail et cet essaim informe commença à prendre sens sous mes yeux : « IRC # Chess, 16’00, pass : Golem. Roi. »

— Ah ! non, non ! criai-je en me levant brusquement du fauteuil.

Le bruit fit accourir Ezéquiela qui entra en se séchant les mains sur un torchon.

Ezéquiela, petite femme maigre et courbée, possédait un regard perspicace et un visage ridé qui se terminait par un drôle de menton rose et enfoncé. Depuis quelques années elle raccourcissait ses jupes pour que l’on ne remarque pas qu’avec l’âge elle se tassait.

— Que se passe-t-il ?

— C’est encore Roi ! m’exclamai-je en la regardant, désespérée.

Elle haussa les sourcils dans une expression qui pouvait aussi bien dire « Nous n’y pouvons rien ! » que « Tu l’as bien cherché, ma petite ! » et elle disparut aussi soudainement qu’elle était venue en secouant la tête avec un geste de résignation, sans plus s’occuper de moi.

— Bon sang ! Une autre mission, alors là, non, non et non ! criai-je dans mon bureau désert.

Je mangeai sans grand appétit, et prêtai une oreille distraite au bavardage incessant d’Ezéquiela qui choisit précisément ce moment-là pour me mettre au courant des potins de la ville. Mariages, baptêmes, enterrements et divorces, tout y passa. Je finis mon dessert et bus d’un trait mon café, sentant une paresse infinie s’infiltrer doucement dans les muscles de mon corps : l’heure de la sieste approchait, mais au lieu de profiter de deux bonnes heures de sommeil sur le canapé avant de retourner au

magasin, il me fallait demeurer éveillée pour me connecter à l’IRC2. Roi n’aurait-il pas pu me donner rendez-vous en fin d’après-midi ou dans la soirée quand mon cerveau était au mieux de sa forme ? Mais je n’avais pas le choix : la discipline et la rigueur étaient cruciaux pour notre sécurité ; si Roi m’avait convoquée à seize heures, je devais établir une communication avec lui à cette heure précise, vaille que vaille, et peu importait ce que cela me coûtait. En mon absence, Roi serait dans l’obligation de démanteler le Club dans l’heure.

C’est ainsi qu’à quatre heures moins cinq je me trouvais assise devant l’écran de mon ordinateur, avec une autre tasse de café près du clavier, et une cigarette que je fumais nerveusement. Je me connectai au serveur Internet et chargeai le programme pour accéder à l’IRC. Une fois que le serveur me céda le passage, j’entrai dans la toile à travers la Norvège par Undernet-Oslo puis passai par Toronto, Auckland, et la Nouvelle-Zélande en changeant d’identification pour éviter tout pistage possible. Bien camouflée, je demandai une liste des canaux ouverts et dans l’interminable série de codes qui apparurent sur mon écran par ordre alphabétique, je repérai « # Chess » avec facilité. Je cliquai deux fois dessus, et entrai dans une salle blanche et déserte au centre de laquelle un compartiment carré clignotant me demanda le code d’accès. Je tapai « Golem », appuyai sur la touche « Entrée » et l’image changea. La salle se remplit de lignes de couleurs qui montaient sur l’écran avec des messages de bienvenue en six langues, les six langues des membres du Club : le français pour Roi, qui était déjà là ; l’italien pour Donna, la Dame ; l’allemand pour Läufer, le Fou ; l’anglais pour Rook, la Tour ; le portugais pour Cavalo, le Cavalier, et l’espagnol pour moi, l’humble Peón, le Pion.

— Bonjour, Peón.

— Bonjour, Roi.

— Cette réunion urgente a dû t’étonner…

— Oh ! oui, tu peux le dire.

Cavalo fit alors son entrée.

— Bonjour à tous, écrivit-il en anglais.

— Bonjour, Cavalo.

Mes haut-parleurs émirent alors un nouveau sifflement. Donna et Rook firent leur entrée, l’un après l’autre.

— Bonjour à tous, dit Donna.

— Bonjour, ajouta Rook. Il ne manque plus que Läufer, je crois.

— Comme d’habitude, dit Cavalo.

— Il ne va pas tarder. Dès qu’il sera là, je vous expliquerai la raison de cette convocation si inhabituelle dans sa forme.

— J’espère que cela vaut la peine, Roi, parce que j’avais un déjeuner professionnel très important à Naples et j’ai dû l’annuler à cause de ton e-mail, écrivit Donna de mauvaise humeur.

Donna, ou plutôt Julia Volontieri, était l’importante propriétaire d’une entreprise de restauration d’art spécialisée dans le développement de projets pour les administrations publiques italiennes et le Vatican. Ses employés, experts dans la restauration de retables, sculptures polychromes, peintures sur bois et sur toile, étaient formés dans son atelier-école. C’est dans ses laboratoires de Rome qu’étaient conçus, grâce aux technologies les plus modernes et complexes, les faux utilisés par le Club pour masquer les vols. Je n’avais jamais eu l’occasion de la rencontrer en chair et en os, mais Roi assurait que, même à cinquante ans, c’était une des femmes les plus fascinantes et séduisantes qu’il eût connues.

— Nous avions tous des choses importantes à faire, Donna, dis-je en pensant à ma sieste.

— Chère Donna, se moqua Cavalo, tu es toujours si occupée, si diligente.

— Et toi, estimé Cavalo, toujours si aimable.

Cavalo, dont le véritable nom était José da Costa-Reis, était le propriétaire d’une importante joaillerie située dans l’élégante rue Passos Manuel de Porto fondée par son grand-père peu après la Seconde Guerre mondiale. Son père, le premier Cavalier, joaillier aussi et restaurateur de montres et bijoux anciens, fonda par goût le Club d’échecs de Porto et quand Roi et lui décidèrent d’unir leurs forces pour mener à bien certaines activités, ce nom leur parut le plus opportun. Le père de José mourut presque en même temps que le mien, d’une attaque cardiaque lui aussi, et nous héritâmes tous les deux des affaires familiales ainsi que de leurs positions respectives dans le Club.

— BONJOUR À TOUS !

Le génie de l’informatique venait de faire son entrée et pour que cet événement ne passe pas inaperçu, Läufer, non content d’utiliser les majuscules équivalentes à des cris dans une conversation, fit courir sur nos écrans une série de dessins de toutes les couleurs dans lesquels on distinguait des visages souriants, des dragons fumants, des fleurs et quelques nus féminins. L’expérience lui avait appris que Donna et moi pouvions nous mettre très en colère s’il dépassait les bornes avec ses exhibitions machistes. Mais les bêtises de Läufer étaient toujours approuvées par cet idiot de Rook, et à eux deux ils pouvaient se rendre parfois insupportables.

— Il était temps, mon garçon, écrivit son compère d’un ton joyeux.

— HÉ ! ROOK, COMMENT VONT LES AFFAIRES ?

— S’il te plaît, Läufer, utilise les minuscules, demanda Roi.

— JE NE PEUX PAS, MON CLAVIER EST CASSÉ.

— Tu as toujours la même excuse…

— JE NE SAIS PAS POURQUOI TU DIS CELA, DONNA.

— Sans doute parce que je t’adore ?

— JE LE SAVAIS, JE LE SAVAIS, HÉ ! ROOK, QU’EN PENSES-TU, L’AMI ?

— Läufer, s’il te plaît, l’interrompit Roi, nous avons du travail.

— BIEN, JE ME TAIS.

— Roi, si tu commençais, le temps passe, dis-je pour empêcher la riposte désagréable que Donna préparait selon toute probabilité.

— J’ai reçu une offre intéressante, déclara Roi.

Heureusement, sa rapidité de frappe était comparable à celle d’une bonne dactylo.

— Très intéressante, même, à mon avis. Et c’est pour cette raison que je vous ai convoqués. À travers nos canaux habituels, un collectionneur appelé Vladimir Melentiev nous a demandé de récupérer une toile du peintre russe Ilia Krilov qui se trouve actuellement en Allemagne. L’œuvre est estimée à trente-cinq mille dollars, et il est prêt à payer le prix fort pour l’obtenir.

— Le prix fort ? répéta Rook, le financier du Club, très intéressé.

— Je peux t’assurer qu’il ne discutera pas la somme.

— Cela ne me dit rien de bon, dit Cavalo. Rook, fais les comptes. Si je ne me trompe pas, cette opération va coûter plus cher à ce Vladimir qu’acheter le tableau.

— Il ne peut pas, le propriétaire ne veut pas vendre.

— Voyons… laisse-moi calculer. Au change actuel, trente-cinq mille dollars représentent environ vingt mille livres anglaises, cinquante-neuf mille marks allemands… Je crois que Krilov est un peintre rarement coté sur le marché.

— Je ne sais rien de lui, dit Donna, il doit être postérieur à 1800.

— En effet, il se situe entre la fin du dix-neuvième et le début du vingtième, les informai-je. Je le sais parce qu’en préparant mon dernier voyage, j’ai lu quelque part que Krilov avait commencé sa carrière comme peintre d’icônes et que la plus grande partie de son œuvre, ou du moins la plus connue, se trouvait au musée d’État de Saint-Pétersbourg.

— ATTENTION ! cria Läufer, SELON LES BANQUES DE DONNÉES DISPONIBLES SUR LA TOILE, ILIA YEFIMOVITCH KRILOV (1844-1930) EST CONSIDÉRÉ COMME LE PEINTRE RÉALISTE LE PLUS EXTRAORDINAIRE DE SA GÉNÉRATION . IL EST NÉ À CHUGUYEV ET A ÉTUDIÉ À L ’ACADÉMIE DE SAINT-PÉTERSBOURG. BON DESSINATEUR ET HABILE COLORISTE, IL EST SURTOUT CONNU POUR LES CONTENUS THÉMATIQUES DE SON œUVRE.

— Läufer, s’il te plaît, l’interrompit Roi en profitant d’une pause, écris en minuscules.

— JE NE PEUX PAS, JE TE L’AI DÉJÀ DIT… JE CONTINUE. SES SCÈNES DE GENRE PROFONDÉMENT ÉMOUVANTES MONTRENT UNE ATTITUDE CRITIQUE CONTRE LE RÉGIME TSARISTE . SES BATELIERS DE VETLUGA, 1870, MUSÉE DE SAINT-PÉTERSBOURG, DANS LESQUELS IL DÉPEINT LES BATELIERS HARNACHÉS À CÔTÉ DE BÊTES DE SOMME, LE RENDENT CÉLÈBRE . IL CONTINUE À PEINDRE DES œUVRES SUR DES GRANDS THÈMES HISTORIQUES, AINSI QUE DES PORTRAITS MÉDITATIFS DE COMPOSITEURS ET ÉCRIVAINS RUSSES. SON œUVRE INSPIRERA LA PEINTURE DU RÉALISME SOCIAL SOVIÉTIQUE DU MILIEU DU XXe SIÈCLE.

— Par pitié ! Il n’y a personne qui puisse lui arranger son clavier ?

Pour toute réponse, une rose rouge grimpa sur l’écran blanc accompagnée d’un mot qui disait « Pour toi, Donna ».

— Mesdames et messieurs, la question principale est la suivante, reprit Roi, sans faire plus de cas de la discussion. Melentiev veut le tableau intitulé Moujiks peint par Krilov en 1916, actuellement en possession de l’industriel allemand Helmut Hubner.

— Hubner… ? demanda Rook, les biscuits Hubner ?

— En effet, les biscuits, pains et gâteaux Hubner.

— C’est un des hommes les plus riches d’Allemagne, n’est-ce pas, Läufer ? Ses entreprises sont cotées sur les plus importantes places boursières européennes et, selon le magazine Forbes, sa fortune personnelle s’élève à plusieurs centaines de millions de dollars.

Fidèle à lui-même, Läufer fit sonner dans nos haut-parleurs la musique très connue des publicités pour la marque de biscuits.

— J’AI TRAVAILLÉ POUR LUI UNE FOIS. JE DEVAIS FAIRE L’ESTIMATION NÉGATIVE D’UNE PIÈCE QU’IL VOULAIT ACQUÉRIR, UNE CARAFE DE VERRE DOUBLÉE SOI-DISANT PRODUITE PAR LA COMPAGNIE DES CRISTALLERIES DE BACCARAT . C’ÉTAIT EN FAIT UNE œUVRE DE LA VERRERIE DE SAINTE-ANNE.

— Mais celle-ci a précédé la cristallerie de Baccarat, s’étonna Roi, pourquoi as-tu fait une estimation à la baisse puisque la pièce possédait une cote bien supérieure ?

— PARCE QUE SEUL L’INTÉRESSAIT LE CRISTAL DE BACCARAT FABRIQUÉ PAR LA COMPAGNIE ENTRE 1861 ET 1875, JE M’EN SOUVIENS PARFAITEMENT. AINSI, BIEN QUE LA VALEUR DE L’œUVRE FUT PLUS IMPORTANTE, L’ESTIMATION DUT ÊTRE NÉGATIVE .

— Nous parlons donc d’un collectionneur sélectif, dit Cavalo, un type qui sait ce qu’il veut et qui doit posséder un nombre appréciable d’œuvres d’art soigneusement choisies, parmi lesquelles se trouve la toile de Krilov.

— Un homme qui aura donc bien protégé ses trésors, dis-je de mauvaise humeur.

Car si Roi était l’organisateur, Rook le blanchisseur d’argent, Läufer l’informaticien, Donna et Cavalo les faussaires, moi, malheureusement, j’étais l’exécutrice des vols, celle qui jouait sa peau à chaque opération, la silhouette sombre et agile qui forçait les fenêtres, marchait sur les toits, escaladait les murs et esquivait les systèmes d’alarme.

— Du calme, Peón, me consola Roi, tout le monde fera comme toujours du bon travail, et tu connaîtras parfaitement le terrain sur lequel tu devras avancer.

— Je ne connais jamais assez le terrain dans ces moments-là.

— OUIN ! OUIN ! PEÓN EST UNE PLEURNICHARDE !

— LÄUFER, TAIS-TOI, cria Roi à son tour. JE NE VEUX PAS VOIR UNE LIGNE DE TOI AVANT QUE JE NE TE LE DEMANDE . Je suis désolé, Peón, cela ne se reproduira plus… Revenons à notre affaire, s’il vous plaît.

Plusieurs lignes blanches suivirent pour nous laisser le temps de respirer.

— Je m’occupe de réunir toute la documentation nécessaire sur le tableau. Läufer fera une enquête sur Helmut Hubner. À ton avis, Donna, la copie du tableau te paraît présenter un problème particulier ?

— Aucun, mais cette fois, envoie-moi les reproductions en format

JPEG 3, et utilise une compression de haute qualité. J’ai besoin d’agrandissements précis. Cherche aussi tout ce que tu peux sur les matériaux utilisés par Krilov et ses habitudes de travail. J’aurai également besoin de l’histoire complète du tableau : les différents lieux où il s’est trouvé, pendant combien de temps, dans quelles conditions. Et aussi tous les détails sur la vie de Krilov, même les plus insignifiants, que tu pourras me fournir.

— Je peux m’en occuper, proposa Cavalo.

— Adjugé, dit Roi. Nous t’enverrons toutes les informations d’ici quelques jours, Donna. Bien, chers amis, attention… Läufer, tu es prêt ?

Un bruit de tambour envahit mon bureau. Miracle de la technologie : six ordinateurs distincts situés dans plusieurs villes d’Europe émettaient au même moment le même vacarme électronique !

— Mesdames et messieurs, j’annonce officiellement le début de l’opération Krilov. Comme vous le savez, à partir de maintenant toutes communications et rencontres personnelles entre vous sont interdites. Tout avis, changement ou information devra être transmis par mon intermédiaire et toujours avec le code du groupe, le chiffre privé individuel que vous possédez chacun, et la clé secrète que je vous donnerai et qu’il vous est interdit de communiquer aux autres. N’oubliez pas qu’arrêter le Club d’échecs est le rêve d’Interpol. Et n’oubliez pas, une sécurité maximale est notre plus grand avantage. Si l’un de nous tombe, nous tombons tous.

 

Je consacrai les jours suivants à régler les problèmes administratifs du magasin, à payer les factures laissées en attente, à répondre, munie d’une volumineuse documentation, aux lettres de mes acheteurs par correspondance, et à m’inscrire à plusieurs ventes aux enchères de novembre et décembre. Bien entendu, je dus aussi annoncer que je partais de nouveau en voyage à l’improviste.

J’ai toujours été un être assez peu social mais j’approchais dangereusement de cet âge où l’on commence à se demander qui s’occupera de vous quand vous serez vieille. Je suppose que tout nouveau projet commence par ce genre de sentiment égoïste qui me conduisait à regretter les amis que je n’avais jamais eus, les enfants que je n’aurais probablement jamais, et une relation amoureuse qui dure un peu plus longtemps que deux nuits d’hôtel dans un lieu reculé du monde. J’en venais même à désirer une relation dans laquelle le sexe ne représenterait pas tout comme celles que dépeignaient les films romantiques à la télévision. À trente-trois ans, mon entourage affectif se réduisait à ma tante, ma vieille gouvernante et l’ami de mon père, Roi, chacun d’entre eux ayant fêté ses cinquante ans à la fin du siècle dernier. Mais pouvais-je vraiment rêver d’autre chose alors que je menais une vie aussi échevelée ? Comme d’habitude, je finis par me dire que l’aube d’une nouvelle opération n’était peut-être pas le meilleur moment pour se mettre à penser à ces choses-là, et je les mis de côté une fois encore, en espérant que le jour arriverait où je pourrais enfin consacrer à ma vie sentimentale toute l’attention qu’elle méritait.

Le jeudi 10 septembre commencèrent à arriver les premières informations transmises par Roi et le lendemain, après la fermeture du magasin, je m’enfermai dans mon bureau, prête à passer la fin de la semaine à étudier les détails de l’opération Krilov. En réalité, la tâche du bien intentionné comte Philibert se limitait à m’envoyer une copie des documents qu’il recevait afin que je puisse disposer de toute l’information nécessaire sur le sujet. Il était convaincu qu’il me procurait ainsi une grande tranquillité. Il se trompait complètement. Il était beaucoup plus facile, à mon avis, de percer des fichiers confidentiels ou des bases de données secrètes assis confortablement devant un ordinateur que de perpétrer physiquement un vol en jouant sa vie au sens le plus littéral de l’expression. Roi disait néanmoins toujours qu’à la façon dont se comportaient actuellement les polices du monde entier, il était plus probable qu’ils attrapent Läufer avant moi car la paranoïa du délit informatique avait rendu idiots tous les grands enquêteurs du crime autrefois si brillants. Notre authentique ennemi, insistait toujours Roi, était le groupe de travail d’Interpol consacré aux délits en relation avec la technologie de l’information. Il était étroitement lié au dangereux, bien que plus lointain, NIPC, le Centre national de protection des infrastructures du FBI.

Le dimanche soir, je commençai à organiser la partie du travail qui m’incombait. Les photos du tableau de Krilov étaient arrivées dans l’après-midi. Je les étudiai soigneusement et en fis plusieurs tirages de haute qualité pour mieux connaître cette œuvre méritoire bien que sans génie : trois générations de pauvres moujiks (un vieillard, deux hommes et trois enfants) assis, la mine sombre, autour d’une table misérable regardaient le spectateur droit dans les yeux. Le visage du vieux évoquait le dur labeur et la fatigue du paysan russe du début du vingtième siècle. Une marmite vide disait la faim. Un chat trapu semblait bien mieux alimenté que le reste de la famille ; il se nourrissait sans doute des souris qui devaient peupler cette masure à peine chauffée par le petit feu qui brûlait à droite de la scène.

Selon les données, les dimensions du tableau étaient de 1,13 x 1,59 mètre, ce qui le rendait peu commode à manipuler. L’œuvre présentait cette particularité d’avoir la toile accrochée au châssis par de curieux clous numérotés produits en Russie au début du siècle, des clous que Donna essayait désespérément de trouver au cas où j’en casserais quand je tenterais de décrocher la toile pour lui substituer la copie. Mais à part ces deux petits détails, l’œuvre ne laissait pas présager de grands problèmes quant à sa manipulation et sa falsification : l’examen des pigments réalisé par microscope électronique avait révélé que les couleurs utilisées par Krilov étaient toutes de production industrielle (le blanc, par exemple, était du vulgaire oxyde de titane). Elles se caractérisaient par un grain de toute petite dimension en comparaison avec celui des pigments anciens qui étaient moulus à la main et présentaient donc de nombreuses impuretés. La toile n’offrait même pas ce doux craquelé dans les zones proches du support comme c’était le cas des tableaux qui avaient quatre-vingts ou cent ans d’ancienneté. Sans doute parce que, selon les notes envoyées par Cavalo, Krilov préparait ses toiles avec un très fin apprêt blanc de plâtre et de colle dissous dans l’eau pour maintenir la bonne élasticité des tissus fabriqués par les métiers à tisser mécaniques modernes.

Pour ce qui concernait l’emplacement actuel du tableau, il fallait s’en remettre aux renseignements volumineux, désordonnés et époustouflants fournis par Läufer qui avait une idée de l’information utile réellement tordue. Tout document qui contenait ne serait-ce qu’une ligne portant le nom Hubner avait été considéré comme digne d’être collecté. Comme il n’y avait aucune adresse ou protection dans le monde qui résistât à notre Fou, mon ordinateur commença à se remplir de mémorandums, notes internes, dates de production de biscuits et de pains, listes de cadres, facturations de filiales, courriers de régulation de l’emploi, indices historiques boursiers, etc., concernant l’entreprise Hubner. Je fus sur le point de voir saturée la mémoire du disque dur à cause de cet idiot qui ignorait l’usage des critères de sélection. Heureusement, comme pour confirmer le proverbe : « Tout vient à point à qui sait attendre », peu de temps après, Läufer annonçait à grands cris que le « cheval de Troie » qu’il avait envoyé dans l’ordinateur personnel de Helmut Hubner avait commencé à fonctionner. Il s’agissait, semblait-il, d’un back orifice sophistiqué, un petit programme informatique qui ressemblait à un virus et permettait, dans le plus grand des secrets, le libre accès à la machine du magnat chaque fois bien sûr qu’elle était connectée. Et comme Hubner n’éteignait jamais son ordinateur, Läufer n’eut aucun problème pour examiner les mystères les plus intimes du collectionneur.

Le tableau de Krilov se trouvait au château de Kunst, au bord du lac de Constance, dans l’État de Bade-Wurtemberg situé au sud-ouest de l’Allemagne. Une partie de la riche pinacothèque de Hubner avait été transférée dans les galeries de ce château en 1985, une fois achevés les impressionnants travaux de réhabilitation entrepris par l’homme d’affaires pour convertir cette forteresse du quatorzième siècle en l’une de ses résidences secondaires. Celui-ci se rendait en général à Kunst trois mois par an, le plus souvent au printemps, et partait ensuite dans sa villa de Majorque jusqu’à Noël.

Läufer ne tarda pas à m’envoyer une superbe collection de photos du château prises avec un puissant télé-objectif à des angles différents. Ce qui attira en premier lieu mon attention fut qu’il était construit au milieu du lac et uni à la terre ferme par un pont de bois d’une dizaine de mètres. L’idée du constructeur médiéval n’était pas mauvaise en soi car les eaux servaient de fossé naturel, et l’on pouvait retirer le pont ou le détruire en cas d’assaut. La muraille de pierre de forme hexagonale était jalonnée de deux tours de guet et de quatre tours de flanquement aux bases épaisses et aux murs courbes, parsemées d’étroites meurtrières ogivales qui laissaient passer la lumière à l’intérieur et avaient permis en leur temps aux archers de tirer. Le mur, d’une hauteur de douze mètres, culminait en créneaux saillants pour rendre plus difficile toute escalade ennemie.

Les plans techniques arrivèrent plus tard ; Läufer avait eu des difficultés à retrouver le nom de l’architecte qui avait dirigé les œuvres de réhabilitation. En réalité, on avait respecté la forme et l’aspect premiers de la forteresse — on s’était contenté d’ajouter une petite piscine sur la partie postérieure et un garage derrière le vieux puits — et effectué le plus gros de l’ouvrage à l’intérieur d’une des tours redevenue, comme dans le passé, la demeure du châtelain. De forme carrée avec des murs de trois mètres d’épaisseur, la tour abritait seulement une cave et cinq étages. Le premier était destiné à la cuisine et au personnel de service. Les trois suivants constituaient la demeure proprement dite avec ses chambres, salles à manger et salons. Il y avait même une bibliothèque et une chapelle privée. Enfin, au dernier étage se trouvait la pinacothèque de Hubner. L’escalier de pierre en colimaçon adossé au mur avait été renforcé par un petit ascenseur central qui traversait les étages aux planchers de bois.

Quant au personnel qui travaillait à Kunst, Läufer découvrit leurs noms grâce aux relevés bancaires de leurs salaires payés par une des nombreuses entreprises de Hubner. M. et Mme Seitenberg, majordome et gouvernante, avaient la charge du château pendant toute l’année et étaient domiciliés au premier étage. Les voisins les plus proches étaient deux énormes rottweilers dont la niche se trouvait collée au mur occidental. De plus, tous les matins, un vieux jardinier et une assistante venaient du village. Läufer put le vérifier personnellement pendant ses heures d’observation. On pouvait supposer que pendant les trois mois de l’année pendant lesquels Hubner résidait là-bas, le nombre de domestiques augmentait, mais leurs salaires n’apparaissaient pas parmi les dépenses du château.

Il fut un peu plus difficile de mettre la main sur l’entreprise chargée d’installer le système d’alarme. Au terme de nombreuses recherches, Läufer finit par découvrir qu’il s’agissait de l’entreprise internationale White Knight Co., bien connue pour ses méthodes de travail traditionnelles. Cette nouvelle ne m’ôta donc pas le sommeil. Deux jours plus tard, Läufer disposait de tout le descriptif des circuits d’alarme, modèles et séries inclus.

L’histoire du tableau fournie par Roi se révéla bien plus intéressante. Grâce aux références et notes trouvées dans les revues spécialisées, dans les livres d’art et d’histoire ainsi que dans les fiches de certains galeristes et collectionneurs, nous apprîmes que l’œuvre, après être restée plus de vingt ans au musée d’État de Leningrad (actuelle Saint-Pétersbourg), fut volée et transférée en Prusse, à Königsberg plus précisément (l’actuelle Kaliningrad), en octobre 1941, lors de l’invasion de l’Union soviétique par une partie de l’armée allemande. Les nazis avaient constitué deux commandos de troupes spéciales consacrées au pillage à sac systématique des objets de valeur artistiques : le Künstberg, sous les ordres de Joachim von Ribbentrop, ministre de l’Extérieur de Hitler, et le Rosenberg, sous les ordres d’Alfred Rosenberg, ministre des Territoires occupés de l’est de l’Europe. Les deux commandos avaient l’ordre de mettre en sécurité les œuvres d’art des musées de Leningrad et de Moscou pour les emporter, évidemment, en Allemagne.

Dans les premiers mois de 1945, alors que l’armée Rouge encerclait Königsberg au cours d’un des combats les plus violents de la Seconde Guerre mondiale, une expédition chargée des trésors volés abandonna cette

zone dangereuse que gouvernait le terrible gauleiter4 Fritz Sauckel, responsable du camp de concentration de Buchenwald à Weimar, plus tard condamné à mort par le tribunal de Nuremberg et exécuté. Cet ancien ministre plénipotentiaire du Reich déclara avant de mourir que les œuvres d’art reçues pendant les dernières années de la guerre avaient quitté Weimar à destination de la Suisse. Cela ne put être confirmé car, par la suite, on ne les retrouva jamais.

Il était donc très curieux que, vingt ans plus tard, le tableau intitulé Moujiks du peintre russe Ilia Krilov apparaisse enregistré dans le modeste catalogue d’un ancien dirigeant nazi reconverti en un respectable entrepreneur de panification, un certain Helmut Hubner… C’était vraiment incroyable ! Depuis la Thuringe ou la Suisse, le tableau était arrivé entre les mains de Hubner par des voies inconnues, mais ce qui était plus étonnant encore, c’était que ce millionnaire connu du monde entier, ce collectionneur éclairé, fût un ancien nazi.

Donna, qui disposait maintenant de toute l’information dont elle avait besoin, se mit au travail, et réalisa un tableau si parfait qu’il éveilla l’admiration du Club. Nous reçûmes deux photos scannées apparemment semblables en tous points et on nous demanda de distinguer l’original et la copie. Tout le monde se trompa sauf Läufer, qui reconnut avoir pris sa décision non sur la base de ses connaissances de spécialiste de l’authentification d’œuvres, mais en ayant tiré à pile ou face après avoir bu un certain nombre de bières.

Donna avait commencé sa carrière comme peintre à l’âge de vingt ans et, aux dires de la critique, était dotée de magnifiques dons naturels pour le dessin et la couleur. Mais elle découvrit bientôt qu’elle n’était qu’une candidate dans un océan de prétendants, et qu’elle n’obtiendrait jamais un trône dans l’Olympe des grands maîtres. Avec une profonde amertume, elle se rendit compte que son nom ne traverserait pas les siècles enveloppé d’une auréole de gloire : il ne restait plus de chapelles Sixtine à peindre et il n’y avait plus de papes mécènes comme Jules II ou Léon X. Même pour le travail le plus insignifiant, les candidats se pressaient par milliers. Aussi changea-t-elle de cap en se dirigeant vers des terres plus profitables. Suivant en cela les pas de son admiré Michel-Ange Buonarroti, elle se consacra au métier de faussaire. Michel-Ange, selon son ami et biographe Giorgio Vasari, « imitait aussi de manière magistrale des dessins de maîtres anciens et renommés, il les teintait et les vieillissait avec de la fumée et d’autres matières premières, les tachant de sorte qu’ils paraissent anciens et qu’on puisse les confondre avec les originaux ». Et même, une fois, alors qu’il était déjà connu et riche, il prépara un Cupidon afin qu’il ait l’air d’avoir été trouvé dans des fouilles. Le faisant passer pour une pièce antique, il le vendit à un cardinal pour la somme de trente ducats florentins.

Le vendredi 25 septembre, à la première heure, Cavalo s’embarqua sur un vol d’Alitalia en direction de Rome ; il déjeuna avec Donna dans un restaurant chic de la place Farnèse et revint l’après-midi à l’aéroport de Fiumicino, portant en bandoulière un tube contenant diverses gravures roulées et quelques reproductions lithographiées des vues de Rome par Piranèse, pour prendre un autre avion qui devait l’amener à Porto. Le samedi 26, il se consacra à ses parties d’échecs, jeu qu’il aimait autant que son père et son grand-père, et le dimanche 27, il sortit très tôt de chez lui au volant de sa voiture pour traverser la frontière espagnole à Fuentes de Oñoro, et déjeuner avec moi dans l’auberge du petit village médiéval de San Marcos de Castañedo, près de Salamanque, à mi-chemin entre nos deux villes. Pendant les quatre longues heures qu’il me fallut pour arriver au lieu de rendez-vous, je demeurai attentive aux informations sur les élections générales qui se tenaient ce jour-là en Allemagne. J’étais curieuse de savoir si Kohl serait de nouveau élu chancelier ou si au contraire le social-démocrate Schröder parviendrait à lui enlever la victoire et pactiserait ensuite avec les verts pour former un gouvernement. Ce serait merveilleux, pensai-je, que l’Allemagne soit la première puissance économique à renoncer à l’énergie nucléaire. Cela aurait l’effet d’un cataclysme dans les bases de l’industrie atomique et peut-être de cette façon le monde commencerait à être un peu plus propre. Les verts allemands auraient-ils assez d’influence si Schröder gagnait ? Je le souhaitais de tout mon cœur.

Je garai ma BMW sur la place du village et pris une ruelle qui me conduisit à l’auberge. Ce vieil édifice du seizième siècle avec sa façade à moitié restaurée et couverte d’échafaudages dégageait une impression de vulgarité étudiée. L’intérieur était décoré dans le style le plus rustique, c’est-à-dire avec beaucoup de céramiques de terre cuite, beaucoup de tissus de lin et de coton, beaucoup de bois de pin et de hêtre, de fleurs séchées et de fer forgé. Je poussai la grande porte et tombai sur un personnage maigre qui s’arrêta et me regarda fixement avec un air d’illuminé. Par expérience, je savais qu’il ne dirait pas un mot si je n’en prenais pas l’initiative, aussi le saluai-je aimablement et lui demandai-je si M. José da Costa-Reis était arrivé. Il continua à me regarder sans rien dire, sans ciller ni bouger, puis me céda brusquement le passage, me permettant ainsi de voir la salle à manger au fond de laquelle José, assis à une table, bavardait gaiement avec une jeune fille de douze ou treize ans, très brune, très maigre, qui avait de grandes dents. Ce devait être sa fille, il m’en parlait toujours quand nous nous retrouvions dans cette auberge avant chaque mission. Je lâchai un grognement de déplaisir face à cette invitée inattendue et me dirigeai vers eux en descendant d’un pas décidé les trois marches qui séparaient l’entrée de la petite salle à manger.

J’étais toujours heureuse de revoir Cavalo ; pour moi, c’était un de ces hommes tranquilles et d’une courtoisie exquise qui donnent l’impression que le monde a un sens même s’il n’en a aucun. Les yeux profondément sombres et rieurs, de taille haute, l’allure sportive, toujours rasé de près, sa chevelure grise parfaitement coiffée, José était un homme désirable qui néanmoins, en accord avec les règles du Club, était hors de ma portée.

— Tu es ravissante, Ana, me dit-il en se levant pour m’accueillir avec ce castillan rond et musical qu’utilisent les Galiciens et les Portugais quand ils parlent notre langue.

Puis il me donna deux baisers.

— Tu as l’air en forme, José.

Il eut un sourire enfantin bien séduisant et recula pour tirer une chaise par le dossier et m’inviter à m’asseoir. Sa fille ne me quittait pas des yeux.

— Voici Amalia, ma fille, l’enfant la plus belle et la plus intelligente du monde. Amalia, je te présente Ana, Ana Galdeano.

— Bonjour, Amalia, réussis-je à dire d’un ton que j’espérais aimable.

— Bonjour, me répondit-elle en me regardant comme si elle avait deux rayons X à la place des yeux.

José s’était séparé de sa femme peu de temps après la naissance d’Amalia. Comme le divorce n’existait pas encore au Portugal, ils étaient parvenus à un accord civilisé pour que leur fille grandisse sans manquer de père. Les jours où ce dernier en avait la garde étaient sacrés pour lui, si sacrés qu’il était capable de suspendre une rencontre avec moi ou remettre à plus tard une opération du Club pour ne pas perdre une minute de ce temps précieux qu’il partageait avec sa fille. Pourtant, cette fois, sans me prévenir, il l’avait amenée avec lui.

— Comment se présente notre affaire en Allemagne ? me demanda-t-il tout en s’asseyant.

Je suis consciente que je ne pus retenir un sourire idiot. Sa question me laissa muette. Comment osait-il me la poser devant sa fille ? Je respirai un grand coup et repris mon sang-froid avant de répondre :

— Tout est prêt. Dès que tu m’auras remis le… le dessin, je rentrerai et ferai mes valises.

José leva les yeux au plafond et les baissa :

— Ah ! le dessin, s’exclama-t-il, c’est vrai. Je crois que nous l’avons oublié dans la voiture, n’est-ce pas, Amalia ?

— Oui, papa.

— Nous bavardions et… Je te le donnerai en sortant. Il faut reconnaître que Donna a fait un travail exceptionnel. Tu trouveras aussi, dans le tube, un petit sac avec deux clous numérotés.

— Ah ! formidable ! m’exclamai-je sans pouvoir effacer mon expression de stupeur.

Mon visage allait-il rester ainsi déformé jusqu’à ma mort à cause de cet inconscient de Cavalo ? Dès mon retour à Avila, il me faudrait parler très sérieusement à Roi.

— Comment comptes-tu opérer ? me demanda José tout en allumant une cigarette et en exhalant la fumée par le nez et la bouche en même temps.

Pourquoi diable était-il si séduisant ? Et surtout pourquoi me posait-il des questions si compromettantes ?

— Je compte suivre ma méthode habituelle, répondis-je en avalant un bout de toast avec du foie gras. Le chemin le plus court, le plus sûr et le plus logique. Cela m’a toujours donné de bons résultats, comme tu le sais.

— Cela ne fait aucun doute, tu connais très bien ton travail. Mais je te trouve néanmoins un peu fatiguée, murmura-t-il en me regardant d’un air préoccupé. Tu ne t’es pas reposée après le voyage en Russie ?

— Je me fatigue beaucoup à chaque… affaire, mais je récupère vite grâce aux bons petits plats d’Ezéquiela. Mais cette fois, je n’ai pas eu le temps. Tout s’est passé très vite.

— Tu as raison, acquiesça-t-il avec un geste désolé.

Pendant ce temps, Amalia nous regardait tour à tour et écoutait notre conversation avec grand intérêt.

Celle-ci se poursuivit sur ce même ton superficiel pendant tout le déjeuner mais il était impossible de parler d’autre chose devant l’enfant. Je n’ai jamais vu d’homme plus gâteux avec sa fille que Cavalo. Cependant, à bien y réfléchir, mon père ne le lui cédait en rien. Lui aussi m’avait emmenée assister à des réunions avec Roi au cours desquelles on parlait de choses auxquelles je ne comprenais rien. Mon père avait agi avec moi comme Cavalo avec sa fille.

Le déjeuner terminé, nous sortîmes de l’auberge et fîmes une promenade par le village totalement désert en ce début d’après-midi. On aurait dit une petite famille en pleine promenade dominicale. Heureusement, José avait pris la précaution de garer sa voiture dans un quartier peu habité, près d’un petit pont romain loin du regard des curieux. En y arrivant, il ouvrit le coffre et en sortit le tube qu’il déposa délicatement entre mes mains. Nous échangeâmes un regard entendu, et je mis le tube en bandoulière — c’était ainsi que je comptais le porter pendant l’opération.

— Amalia et moi avons un petit service à te demander, Ana, me dit Cavalo avec quelque timidité.

— Amalia et toi, répétai-je… Bien, je vous écoute.

— Cela t’ennuierait-il de nous rapporter un petit paquet d’Allemagne ? Il s’agit d’une commande très spéciale que j’ai faite à Heinz.

Il voulait parler de Heinz Kemmler, notre cher Läufer, que j’allais avoir le plaisir de retrouver cette semaine même.

— Non, bien sûr, cela ne m’ennuie pas, répondis-je avec sincérité.

Mais je me repentis à l’instant même. Et s’il s’agissait d’un paquet lourd ou qui attire l’attention ? José lut dans mes pensées.

— Il s’agit d’un petit objet très léger qui ne te gênera pas du tout. Amalia et moi sommes passionnés par les engins mécaniques anciens. Nous avons une collection magnifique de jouets animés : danseuses, manèges, clowns, animaux…, n’est-ce pas, Amalia ?

— Oui, papa.

— J’ai demandé à Heinz qu’il achète pour moi un Märklin de 1890 qui est sorti aux enchères il y a quelques semaines à Bonn. Une pure merveille ! Un bijou qui n’a pas de prix. Il s’agit d’une petite poupée de fer-blanc, peinte à la main, qui glisse sur une piste enneigée.

Comme tout bon joaillier-horloger, José avait hérité de son père et de son grand-père le goût des machineries compliquées. D’après ce que je savais, un de ses passe-temps favoris, en plus des échecs, était la restauration de montres anciennes. L’imaginer en train de travailler, concentré, sur un mécanisme fondé sur le fonctionnement parfait et la synchronisation de centaines de pièces minuscules altéra notablement mon système hormonal.

Amalia murmura à cet instant quelque chose en portugais.

— Que dit-elle ? demandai-je, déconcertée.

— Elle t’expliquait que cela fonctionne avec un dispositif de ressorts.

Ainsi donc la fille avait hérité de la passion et probablement de la compétence de trois générations de joailliers renommés. Je commençais à comprendre pourquoi son père vantait sans cesse son intelligence.

José s’était retourné pour la regarder d’un air sévère.

— Amalia, je t’ai dit de parler en castillan quand nous serions avec Ana.

— Je m’excuse, murmura la fille d’un air ennuyé.

— Elle le parle parfaitement mais elle a honte.

— Ce n’est pas grave, dis-je. Et ne vous inquiétez pas, je ramènerai le jouet, je vous le promets. Nous arrangerons plus tard les détails de la remise.

— Merci, Ana, à charge de revanche. Je te souhaite bonne chance, vraiment. Et salue de ma part cet idiot de Heinz, ajouta joyeusement, en partant, celui qui aurait pu être l’homme de ma vie.

Avec un soupir, il posa sa main sur l’épaule d’Amalia et la poussa doucement vers l’intérieur de la voiture. Je me sentis soudain très vieille et pleine d’amertume.

« Tu nous mets inutilement en danger, Ana », s’était exclamé l’exigeant Philibert lors de sa dernière visite à la villa. « Arrête de flirter avec Cavalo chaque fois que nous entrons dans l’IRC. N’y a-t-il pas d’autres hommes dans le monde ? Moins on a de contacts entre nous, plus notre sécurité est assurée. » Il m’avait tellement grondée que j’avais l’impression de voir encore ses yeux gris, furibonds, surmontés de ses épais sourcils blancs hérissés.

Je les regardai s’éloigner et poursuivis seule ma promenade jusqu’à ma voiture. Seule, me dis-je, maintenant, j’étais vraiment seule. Le succès de l’opération Krilov reposait entièrement entre mes mains.

Tandis que je passais les remparts d’Avila, la radio annonça la victoire du candidat social-démocrate Schröder, et de ses alliés les verts. L’Allemagne commençait une nouvelle étape dans sa longue et étrange histoire.

L’aéroport international de Zurich, en Suisse, était plus près du Bade-Wurtemberg que celui de Stuttgart, aussi Roi m’avait-il réservé une place dans l’avion qui décollait à quatre heures de l’après-midi de Paris-Orly en direction du centre financier le plus prospère du monde. Une heure après, j’étais assise dans la magnifique Mercedes de Läufer qui roulait à toute vitesse sur l’autoroute en direction de Gossau et de la frontière allemande.

Heinz était la symbiose parfaite de deux natures opposées, comme s’il existait deux hommes distincts en lui : l’un approchant de la quarantaine, bien bâti, charmeur, responsable et intelligent ; l’autre nageant en pleine adolescence, voyou, téméraire et figé dans une sorte d’éternelle et fausse jeunesse avec son épaisse chevelure blanche, sa veste de cuir noir, ses vieilles baskets et son jean usé. Il faisait preuve d’ostentation dans les signes extérieurs — sa voiture, son téléphone portable, l’extraordinaire bouquet de fleurs avec lequel il m’avait accueillie à ma descente d’avion, mais il montrait une profonde bonhomie dans ses goûts personnels.

— 5 Möchten Sie etwas trinken ? lui demanda le serveur du bar où nous nous arrêtâmes pour dîner, une fois la frontière traversée.

— 6 Ein Pils, bitte.

Et il but d’un seul et long trait la chope d’un demi-litre qu’on lui avait servie. Je pus quant à moi à peine finir cette bière blonde couverte de mousse amère que les routiers allemands affectionnent tant.

— Nous devons rester ici jusqu’à sept heures, dit Heinz en regardant sa montre, pour arriver à Friedrichshafen à sept heures et demie. Tu n’as besoin de rien ? Tu veux te détendre avec un pétard ?

— Ce que je veux, c’est que tu te calmes, toi, déclarai-je en souriant. Tu vas finir par me rendre nerveuse pour de bon. Revoyons ton rôle, il ne faudrait pas que tu commettes d’impair.

— Mais je dois seulement venir te chercher quand tu auras terminé et te conduire à l’aéroport.

— Oui, mais répète-le sans t’arrêter pour ne rien oublier.

Je ris beaucoup avec Läufer pendant le dîner. C’était au fond un génie solitaire, un Peter Pan incompris. Une partie de son charme résidait dans le fait que ses impressions se lisaient immédiatement sur son visage, et qu’il parlait avec enthousiasme, chaleur et spontanéité. À dire vrai, passer un moment avec lui était amusant, surtout un temps mort comme celui-là avant d’entrer en action.

À sept heures et demie pile, nous traversions les rues de Friedrichshafen, aussi vide et désolée qu’une ville fantôme. Pas un bar, pas une discothèque ni le moindre passant nocturne… Pas même un policier.

— Nous sommes en Allemagne, pas en Espagne, Ana, m’expliqua Heinz avec un léger geste de regret, et encore moins à Majorque, Benidorm ou Marbella.

— Mais il n’y a pas une seule voiture à part la nôtre !

— Écoute, ici c’est normal à cette heure. À Stuttgart ou à Munich, ce serait plus animé. Mais on est dans un petit village de travailleurs et de pêcheurs qui sont habitués à se lever tôt.

Nous quittâmes la ville par le nord-ouest en suivant la route qui serpentait sur une colline élevée et traversait une zone totalement boisée qui me parut sinistre à cette heure de la nuit. Une fois arrivés au sommet, nous eûmes une vue magnifique sur le lac de Constance. La lune s’y reflétait et l’on distinguait, à moins de cinq cents mètres, les contours du très beau château de Kunst totalement endormi, toutes lumières éteintes. C’était impressionnant de voir cette forteresse médiévale construite sur un îlot près de la rive, unie à celle-ci par un lourd pont que j’allais traverser en courant dans une minute.

Läufer éteignit les phares et gara sa voiture dans le noir, derrière des arbres qui la cachaient de la route. Mon compagnon, un peu craintif, peu habitué à ces missions nocturnes, m’aida à sortir ma petite valise du coffre et demeura immobile, me contemplant tandis que j’accomplissais les rapides et habituels préparatifs : j’enlevai ma veste et mon chemisier, puis mon pantalon, gardant juste des sous-vêtements de maille légère et souple sur lesquels j’enfilai un vêtement isotherme noir comme ceux qu’utilisent les marins pour garder la chaleur de leur corps en cas de naufrage. La combinaison, serrée comme une seconde peau, bien qu’extraordinairement confortable, couvrait tout mon corps, sauf les mains et la tête.

— Jamais je n’aurais pensé…, murmura Läufer dans le noir. Tu fais toujours ça, Ana ? Je veux dire… tu t’habilles toujours de la même façon et tout ?

— Toujours, lui répondis-je en glissant soigneusement mes cheveux dans un bonnet de caoutchouc noir. Le costume me protège du froid mais empêche aussi mon corps d’être détecté par les capteurs infrarouges. Nous émettons des radiations thermiques équivalentes à celles d’une ampoule de 50 watts environ. Si la ceinture de capteurs placée sur les remparts détectait une émission de chaleur dans les créneaux, les alarmes se déclencheraient aussitôt et nous finirions toi et moi notre nuit en prison.

— J’adore ton costume, Ana, vraiment, il te va à ravir.

J’enfilai des gants en latex, et des bottes dont je fermai les cordons. Läufer se mourait de curiosité.

— Ces bottes aussi sont spéciales ?

— Elles ont des semelles de caoutchouc bien pratiques pour escalader des parois verticales. Elles s’accrochent aux creux et fissures comme de vraies griffes. Et avant que tu ne me le demandes, je vais te dire ce que je suis en train de me mettre dans les oreilles, ajoutai-je. Ce sont deux mini-écouteurs avec amplificateurs de son qui me permettent de t’entendre respirer comme si un cyclone soufflait. Avec ça, personne ne peut me surprendre et cela me permet aussi de contrôler mes propres bruits. Et maintenant, s’il te plaît, silence. Entre dans la voiture et profites-en pour dormir un peu. Je serai de retour d’ici une heure.

J’ajustai sur mon bonnet la courroie des intensificateurs de lumière — les lunettes de vision nocturne — et les appuyai fermement sur le nez. Le monde s’illumina soudain sous une curieuse lumière verte puissante. Même le pâle visage de Läufer !

— Et si tu ne reviens pas ? me dit-il en tremblant.

— Ne t’inquiète pas, dis-je en mettant à l’épaule le sac à dos contenant les outils et le rouleau à dessin avec la copie faite par Donna. Tu seras réveillé par les sirènes des voitures de police.

Je traversai rapidement la route et m’arrêtai un instant devant le pont de bois. Je suppliai les dieux qu’il ne crisse pas sous mon poids et par chance les dieux m’écoutèrent. Ramassée sur moi-même, j’avançai à pas feutrés jusqu’à ce que j’atteignisse l’île puis je fis silencieusement le tour de la muraille pour arriver au mur ouest. Les amplificateurs de son m’indiquèrent que les chiens n’avaient pas encore flairé ma présence. Leur niche était juste de l’autre côté des murs. Je calculai ma position, l’angle de tir, la force, la hauteur, et après en avoir arraché l’anneau, lançai une bombe de gaz neutralisant qui dessina un arc dans le ciel et disparut derrière les créneaux. La bonbonne atterrit au sol avec un bruit sourd et un chien aboya, surpris. L’autre n’eut sans doute même pas le temps d’ouvrir les yeux : une bonne dose d’anesthésiants les mirent hors jeu en un dixième de seconde. Ces produits étaient sans danger. Le lendemain, ils se réveilleraient ravis comme des chiots après un bon somme.

Je sortis du sac à dos le petit rouleau de corde de treize mètres de long et seulement dix millimètres d’épaisseur, et plaçai à l’une de ses extrémités l’anneau du harpon à trois pointes que je devais accrocher au chemin de ronde de la muraille. Je le fis tourner comme les ailes d’un moulin en traçant un cercle de plus en plus grand et quand j’eus obtenu le rayon voulu, le lançai vers le haut comme si j’aspirais à gagner la médaille olympique de lancer de marteau. Je devais être très précise si je ne voulais pas que le harpon tombe sur le sol du chemin de ronde derrière les créneaux et déclenche alors l’alarme. Mais il s’accrocha à la corniche du premier coup. Je plaçai ensuite sur la corde les deux poignées d’ascension aussi solides que des gueules de loup et, m’accrochant avec fermeté aux poignées, commençai à escalader rapidement le mur. Une fois arrivée au sommet, je m’assis à califourchon sur la muraille et cherchai du regard les éventails de rayons infrarouges que mes lunettes me permettaient de déceler. Ils étaient bien là, lançant de faibles éclairs dans la clarté verte. Ils ne couvraient même pas complètement la distance entre les deux tours de guet. « White Knight Co. » venait de me donner de nouveau une grande joie par leur travail mal fait. Comment osaient-ils se faire payer des fortunes pour de telles installations ? J’avançai le long de la muraille jusqu’à la zone d’ombre entre les deux passages de rayons et me laissai tranquillement tomber au sol. J’accrochai de nouveau le grappin et me laissai glisser lentement par la corde jusqu’à l’herbe spongieuse de l’ancienne et magnifique cour d’armes. Ce terrain silencieux et solitaire que je foulai maintenant à pas de loup avait été autrefois le cadre des exercices militaires, duels, tournois, jeux, joutes et fêtes d’une société disparue à jamais.

Je trouvai là mes féroces rottweilers au pelage noir brillant qui dormaient paisiblement comme deux petits anges. Je ramassai la bonbonne de gaz et la mis dans un sac à fermeture hermétique que je rangeai. Je disposais de peu de temps, aussi m’élançai-je en courant vers la tour principale. Je sortis du sac à dos la corde de trente mètres, la petite arbalète de chasse féminine de fabrication belge, acquise des années auparavant par mon père aux enchères, et un autre petit crochet d’acier à trois pointes. Je préparai le matériel adossée à la pierre. Quand tout fut prêt, je m’éloignai de trois ou quatre mètres, tendis la corde de l’arc avec la manivelle, l’ajustai à l’arrêt de l’arbrier, plaçai le crochet, visai le sommet du rempart et tirai. Un léger sifflement déchira le silence et me laissa presque sourde à cause des amplificateurs. Il n’y a pas d’instrument plus précis, plus mortel et silencieux qu’une belle arbalète de chasse.

J’escaladai la paroi de l’édifice et me retrouvai sur une terrasse carrée au sol de ciment et d’asphalte d’où débouchaient la machinerie de l’ascenseur, la ventilation, les canalisations, les chaufferies et la souche de cheminée. Tout cela était bien peu médiéval. Heureusement, je n’avais plus à affronter d’autres systèmes de sécurité, il me fallait juste entrer dans l’édifice par la porte de la terrasse pour pénétrer ensuite dans la pinacothèque. La porte avait une serrure sophistiquée pourvue d’un mécanisme anti-rossignol et anti-foret. J’esquissai un sourire malicieux et poussai un soupir de soulagement… Bien que cela ne doive pas être très difficile, je n’avais en vérité pas la moindre idée de la manière de crocheter une serrure, mais j’en savais assez sur les clés, et la preuve en était la magnifique clé à pistons et ressorts en bronze que j’avais fait faire par l’entreprise allemande Brühl Technik & Co., qui entra parfaitement dans la serrure en s’ajustant aux gardes et en ouvrant le verrou.

Et voilà7 ! Le château de Kunst était tout à moi !

Derrière la porte, un petit escalier de bois poli menait à un ample couloir avec tapis, tapisseries espagnoles, splendides cristaux de Baccarat et porcelaines de Sèvres entre les grandes fenêtres. J’avançai sur la pointe des pieds. Il n’y avait aucun risque que je sois entendue, le revêtement épais du sol étouffant mes pas, et le ménage Seitenberg dormant quatre étages plus bas. Tout au bout, une porte de chêne gravé qui s’ouvrit sans faire de bruit me donna accès à la galerie de tableaux. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant, suspendue aux murs et panneaux placés au centre de la salle, la plus grande partie des œuvres volées dans les plus importants musées d’Europe ces dernières années : le paysage inachevé de La Cabane de Jourdan de Cézanne et les deux Van Gogh, L’Arlésienne et Le Jardinier, soustraits à la galerie d’art moderne de Rome ; Le Chemin de Sèvres de Camille Corot, L’Autoportrait de Robert de Nanteuil et Le Turpin de Crissé volés au Louvre ; Les Falaises de Dieppe de Monet et L’Allée des peupliers de Moret de Sisley récemment volés au musée des Beaux-Arts de Nice ainsi que bon nombre d’autres œuvres qui éveillèrent mon admiration et mon envie. Le Club d’échecs n’était pas le seul à se consacrer à cette tâche lucrative en Europe, même s’il fallait reconnaître qu’il était le meilleur, et que là où les autres employaient les armes pour mener à bien leurs vols, nous n’utilisions que l’intelligence. Ainsi, me dis-je avec ironie, Helmut Hubner, le célèbre entrepreneur philanthrope des biscuiteries, ancien membre du parti nazi, était derrière toutes ces soustractions.

« Eh bien ! Eh bien ! », murmurai-je sans m’en apercevoir. Mon cœur s’arrêta, je retins ma respiration, effrayée par le son de ma propre voix. C’était la première fois que je perdais ainsi le contrôle pendant une opération, mais le spectacle que j’avais sous les yeux aurait fait frissonner de plaisir n’importe quel amateur de peinture.

Le tableau de Krilov était accroché tout en haut d’un panneau central. Je reconnus les traits familiers des moujiks que j’avais vus si souvent sur l’écran de mon ordinateur. Ils étaient soumis maintenant à la lumière verte et artificielle de mes lunettes. Je ne permis pas que leurs tristes regards m’impressionnent pendant que je décrochais le tableau et le déposais sur le foulard de soie que j’avais étalé par terre et qui allait me servir de table de travail improvisée. Je sortis les outils du sac à dos et me mis à l’œuvre. Cela faisait quinze minutes que j’avais laissé Läufer dans la voiture, il m’en faudrait tout autant pour rentrer, je disposais donc d’à peine une demi-heure pour réaliser la substitution et effacer toute trace de mon passage. Cela me laissait bien peu de temps.

Je plaçai le cadre face contre terre et à l’aide d’un tournevis soulevai les broquettes qui maintenaient le châssis sur le cadre en les extrayant avec des pinces. Je séparai ensuite ces deux supports avec soin et me lançai dans la tâche délicate de retirer un à un les maudits clous numérotés qui reliaient la toile au bois. Je me félicitai silencieusement de ne pas avoir eu à utiliser les rechanges que Donna avait eu tant de mal à se procurer car les pièces sortirent proprement malgré la difficulté. Je me redressai pour m’étirer et observer le résultat : tout allait bien, il n’y avait pas de quoi s’en faire, aussi respirai-je profondément plusieurs fois. Je m’apprêtai à continuer quand juste à cet instant, quelque chose attira mon attention. Je ne sais pas ce que ce fut exactement, peut-être une tonalité distincte sur les bords du tableau produite par la lumière infrarouge de mes lunettes ou une tache d’humidité, ou l’ombre du panneau … je l’ignore. En fait, il ne s’agissait de rien de tout cela. Qu’avais-je donc vu ? Je me penchai intriguée et découvris un inattendu et absurde rentoilage dans la toile.

Les rentoilages s’utilisaient exclusivement dans le processus de restauration de toiles très abîmées par le passage du temps. Quand un original présentait des déchirures ou des zones sur lesquelles le tissu était effilé par la tension du châssis, on appliquait une toile forte sur le revers pour conférer plus de solidité et de résistance au tableau, une fois restaurées bien sûr la toile originale et la peinture affectée. Néanmoins le tableau de Krilov n’avait qu’un peu moins de quatre-vingts ans et ne présentait aucune détérioration apparente. Peint sur une toile de facture industrielle moderne, forte et résistante, il paraissait encore en parfaite condition. Pourquoi donc lui avoir ajouté cet absurde entoilage ?

Je sortis le faux du tube de Donna et mis l’original de Krilov à sa place. Puis je me penchai de nouveau vers le sol et ajustai le faux sur le châssis, le tendant avec précaution et le soutenant avec les clous numérotés qui reprirent chacun leur place. Je replaçai le cadre face contre terre sur l’ample foulard de soie et introduisis la toile à l’intérieur. Je clouai les mêmes broquettes que j’avais enlevées avec les pinces. Une fois la substitution terminée, j’accrochai le tableau au panneau, examinai le résultat avec satisfaction puis ramassai mes affaires. Il ne me restait plus qu’à sortir de là au plus vite pour me mettre à l’abri.

Je regagnai la terrasse, me glissai par la paroi de la tour et, après avoir repris le crochet, ramassai mon matériel et parcourus à toute vitesse la cour d’armes. Je me sentais cruellement exposée sous la lumière blanche de la lune. « Un jour arrivera où je ne pourrai plus faire ce genre de choses », me dis-je. Un jour mon corps n’aurait plus les réflexes face aux risques qu’entraînait ce genre de travail, et alors que deviendrais-je ? Parmi tous les membres du Club j’étais la plus sujette à une mise à la retraite anticipée, et quand ce jour arriverait, irais-je m’enfermer dans ma petite boutique d’antiquités à regarder passer le temps… ? Eh bien, oui, certainement oui, il valait mieux que je me fasse à cette idée et que je profite du présent parce qu’une fois devenue toute vieille et ridée, je devrais me contenter de regarder le spectacle des gradins ! J’escaladai la muraille en jetant un dernier regard sur les pauvres chiens endormis et redescendis de l’autre côté avant de toucher le sol de l’île. Dès que j’aurais traversé le pont et serais montée dans la voiture de Läufer, une nouvelle opération du Club d’échecs serait couronnée de succès.

La lune croissante continuait à briller et semblait ruisseler sur les eaux du Bodensee, le lac de Constance, tandis que je traversais la route. Läufer poussa un tel soupir de soulagement en me voyant qu’il me rappela un enfant oublié par ses parents à la porte de l’école. J’eus de la peine en lui faisant mes adieux, quelques heures plus tard à l’aéroport de Zurich, après avoir reçu de ses mains le petit paquet pour Amalia et Cavalo. Au fond, c’était un génie bien sympathique.

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