Le salon d'ambre
Chapitre 3
Cavalo et moi marchions par de longs tunnels quand soudain la sonnerie du téléphone retentit avec insistance. Ce doit être pour toi, lui dis-je sans me tourner pour le regarder. Il dut répondre parce qu’à la troisième ou quatrième sonnerie le bruit cessa. Nous continuâmes à avancer vers une porte semblable à celle du château de Kunst. Et la satanée sonnerie recommença à retentir. « Mais qui est-ce à la fin ? » lui demandai-je en poussant une porte qui ouvrait sur un pré baigné de la chaude lumière du soleil. « Réponds donc une bonne fois pour toutes, José », le suppliai-je, énervée. Quelque trois ou quatre sonneries plus tard, Cavalo répondit. Je me dirigeai vers un grand arbre dont le tronc était sec et fendillé. Une crevasse permettait de se glisser à l’intérieur et je distinguai quelques marches. Alors recommença à retentir le timbre désespérant du téléphone. « José, s’il te plaît ! » m’exclamai-je, fâchée, en me tournant vers lui. Et alors je vis que ce n’était pas José qui était derrière moi mais Ezéquiela. « Ezéquiela… ? Mais que fais-tu à Weimar ? »
J’ouvris les yeux en sursautant et tendis l’oreille. Je me trouvais dans ma chambre et le téléphone qui sonnait était celui du salon.
— Oh ! non, où diable est-elle passée ? murmurai-je en me mettant la tête sous l’oreiller.
Malgré mes précautions, la voix d’Ezéquiela, gaie comme une clochette, parvenait à mon cerveau endormi, me tirant de la commotion du rêve.
— Oui, oui, merci ! C’est si gentil de penser à moi, s’exclamait-elle, séductrice. À cinq heures, d’accord, ne sois pas en retard.
Je soupirai. C’était l’anniversaire d’Ezéquiela… « Bon, la diane a sonné », me dis-je en me levant avec difficulté, et en essayant d’éloigner de moi les toiles d’araignée du sommeil. Cette journée allait me paraître très longue. Le téléphone ne cesserait de retentir, la porte de s’ouvrir et de se fermer mille fois, toutes les amies d’Ezéquiela viendraient prendre le goûter chargées de cadeaux, et transformeraient ma maison en un salon de thé agité rempli de vieilles dames indignes.
Je sautai du lit à terre et me dirigeai vers la commode. J’avais caché la veille dans l’un des tiroirs le cadeau pour ma vieille gouvernante. Comme je ne savais jamais très bien quoi lui acheter, chaque année je me mettais à trembler quand approchait le 14 octobre, et chaque fois je finissais par acquérir au dernier moment la chose la plus absurde que l’on puisse imaginer. Mais Ezéquiela, année après année, faisait semblant de croire que mes cadeaux étaient exactement ceux qu’elle désirait le plus, et faisait preuve d’une joie débordante. J’espérais que l’ensemble que j’avais acheté pour sa salle de bains, assorti aux azulejos, lui plairait.
— Joyeux anniversaire ! criai-je en sortant de ma chambre le paquet dans les mains.
— Merci, Ana ! Merci ! Tu n’as pas oublié ! Comme c’est gentil !
Je fronçai les sourcils en entendant la phrase habituelle mais mon air renfrogné disparut aussitôt alors qu’elle avançait vers moi les bras tendus, le visage empreint d’une félicité béate. Elle ne perdit pas de temps en minauderies. Elle me planta deux baisers rapides sur les joues et m’enleva le paquet des mains.
— Qu’est-ce que c’est ? me demanda-t-elle, émue, tandis qu’elle déchirait l’emballage.
— Pourquoi me poses-tu cette question alors que tu es sur le point de le découvrir ? lui dis-je en souriant. Attention, tu vas te couper. Ouvre-le lentement. Je vais me servir un café.
De la cuisine, je l’entendis pousser des exclamations admiratives et je ne pus réprimer le même doute qui m’envahissait tous les ans en ce jour. Ces manifestations d’enthousiasme si exagérées ne correspondaient pas tout à fait au distributeur de gel, porte-savon et verre à dents que je lui avais offerts. Mais enfin… Elle paraissait contente, c’était l’essentiel.
Elle entra dans la cuisine et se mit sur la pointe des pieds pour m’embrasser.
— C’est ravissant, ravissant ! Et assorti au carrelage de ma salle de bains ! Merci, Ana, tu ne sais pas…
Je fus sauvée par la sonnerie du téléphone. Ezéquiela partit comme une flèche vers le salon.
Elle y était encore quand je fermai la porte de la maison derrière moi et sortis dans la rue. J’avais sous le bras un porte-documents avec les derniers papiers envoyés par Läufer : une série de photos du Gauforum restauré de Weimar et de la gigantesque Beethovenplatz avec des marques indiquant les bouches d’égout qui permettaient d’accéder au sous-sol. Il y avait aussi des photos des rues adjacentes et un plan du centre de la ville ; une grande croix marquait l’emplacement du musée.
À midi, je déjeunai dans une auberge près de la boutique. Ezéquiela était trop occupée à arranger la maison et à préparer le goûter pour ses amies. Je disposais dans l’arrière-boutique d’un bureau et d’un petit canapé sur lequel, après avoir étudié de près les documents envoyés par Läufer, je m’endormis le temps d’une sieste réparatrice. J’avais rendez-vous cet après-midi-là avec l’agent d’un acheteur anglais intéressé par une console espagnole du dix-huitième siècle aux larges pieds qui se terminaient par des griffes de lion. J’avais acquis ce meuble pour un prix très bas, curieusement, lors d’une vente aux enchères à Madrid. Il faisait partie d’un lot que je revendis le jour même en gardant la très belle console. Je l’avais incluse dans mon catalogue du semestre suivant en lui consacrant un espace bien détaché. En moins de deux semaines, j’avais déjà plus de vingt offres d’acheteurs étrangers.
L’agent, un homme pâle et ventru d’une cinquantaine d’années à l’aspect souffreteux et l’haleine avinée, examina la console sous tous ses angles, puis, arborant une meilleure mine, signa rapidement la pile de documents que je plaçai devant lui. Il disparut d’un trait, sans doute pour fêter cela dans le bar le plus proche. Je fignolais les derniers détails de la transaction quand le téléphone sonna.
— Ana… ? C’est Juana, ta tante.
Mon Dieu ! j’avais complètement oublié de lui apporter l’argent, ces maudits huit millions pour le plafond lambrissé du scriptorium !
— Tu es là, Ana Maria ?
— Oui, ma tante, dis-je d’une petite voix.
— Tu devines pourquoi je t’appelle…
— Oui, ma tante, je devine.
— Et je suppose que tu as une bonne excuse.
— Oh ! oui, ma tante, j’en ai une.
— Tu n’es pas malade ?
— Non.
— Parfait, alors arrête de faire l’idiote ! me dit-elle en rage. Quand comptes-tu m’apporter le chèque ?
— Je ne sais pas parce que je dois de nouveau partir en voyage.
— Quand ?
— Après-demain.
— Nous serons vendredi.
— Exactement. Je pars en fin d’après-midi, j’ai déjà ma réservation. Mais ne t’inquiète pas, je reviens dimanche soir et lundi sans faute je t’apporte l’argent.
— J’en prends note, dit-elle d’un ton méfiant. Je t’attends lundi. Ne manque pas au rendez-vous.
— Mais non, puisque je te dis que je serai là ! me fâchai-je, lasse de cette insistance.
— Ah ! au fait…
Au secours !
— Si je ne me trompe pas, c’est bien aujourd’hui l’anniversaire d’Ezéquiela ?
Ouf !
— N’est-ce pas ? répéta-t-elle avec l’accent menaçant de la marâtre de Cendrillon.
— Oui.
— Alors, tu peux la féliciter de ma part.
Je protestai faiblement.
— Félicite-la.
— Oui, ma tante.
— Bon. Je t’attends lundi. Fais un bon voyage.
— Merci.
— À lundi.
— Oui, ma tante.
Évidemment, je m’abstins de passer le message. Je n’avais pas le courage d’écouter une fois encore la litanie des vitupérations d’Ezéquiela contre Juana.
L’avion décolla de Barajas à sept heures du soir mais quand j’atterris à l’aéroport de Porto, les haut-parleurs annoncèrent qu’il était sept heures cinq. Déconcertée, je regardai ma montre. Puis je me souvins qu’il y avait une heure de différence entre le Portugal et l’Espagne. Ainsi, officiellement, je n’avais mis que cinq minutes pour faire un trajet qui me prendrait deux heures et cinq minutes au retour !
Je descendis de l’avion et montai dans un autocar qui m’emmena jusqu’au terminal de l’aéroport. Là, tandis que j’attendais mes valises sur le tapis roulant, j’aperçus José et Amalia qui me faisaient de grands gestes derrière la vitre de séparation. José portait avec son élégance naturelle un large manteau bleu foncé et une écharpe autour du cou, un pantalon impeccablement repassé et des chaussures lustrées. Je sentis mon estomac se serrer. Une fois de plus, je me demandai comment j’allais résister à son charme ! Mais sa fille était là, elle servirait de chaperon !
José me serra dans ses bras et son parfum si masculin, âpre et rêche, éveilla furtivement mes sens. Amalia, qui portait une veste de daim, un jean et des baskets, se limita à approcher sa joue de la mienne en soufflant dans mon oreille. Quand je me séparai d’elle, pourtant, elle arborait un sourire angélique… Cette gamine devait être une dure à cuire. Elle ne devait pas du tout apprécier que je passe deux jours chez elle. Si elle croyait que je le faisais par plaisir, elle se trompait lourdement. J’aurais préféré occuper une de ces belles chambres du Grand Hôtel de Porto où j’avais déjà résidé en d’autres occasions, entre autres pour prendre un bain quand cela me chantait, mais Cavalo s’y était fermement opposé. Que cela plût ou non à sa fille, elle devrait supporter ma compagnie jusqu’au dimanche après-midi.
Porto me procurait chaque fois la sensation d’une petite ville au bord du chaos absolu. Seul Paris me donnait cette même impression de foule envahissante à cette différence près qu’à Paris les avenues sont larges et les feux de signalisation plutôt respectés, tandis qu’à Porto les vieilles ruelles qui montent et descendent comme une vague interminable sont bondées à toute heure du jour et de la nuit avec des embouteillages monstres. Malgré tout, Porto avait quelque chose de familier et d’agréable ; j’avais un peu l’impression de me retrouver chez moi.
José laissa la voiture dans un parking souterrain de la rue Alegría et porta mon petit sac de voyage jusqu’à la rue Passos Manuel qui était au coin. Je distinguai tout de suite l’enseigne de sa joaillerie. J’étais très heureuse de connaître sa maison natale, le lieu où comme moi dans la mienne il avait vécu toute sa vie.
De fait, une fois à l’intérieur, elle me parut semblable à mon foyer. C’était une demeure ancienne, vaste, aux plafonds hauts, aux nombreuses pièces, la plupart inutilisées. Le salon qui donnait sur la rue, que l’on apercevait par de grandes fenêtres, comportait plusieurs canapés et bibliothèques en acajou. Dans un coin se trouvait une petite télévision devant laquelle un fauteuil confortable et un tabouret assorti étaient placés. Dans le coin opposé, se trouvait la grande table à manger. Un immense tapis occupait pratiquement toute la salle.
— J’adore, José ! m’exclamai-je en admirant la pièce.
— Vraiment ? me demanda-t-il avec la même joie qu’un enfant félicité pour ses succès scolaires.
— J’aime énormément, affirmai-je, tout est si accueillant.
En mon for intérieur je me dis que s’il devait venir visiter ma maison, il me faudrait absolument retirer le vieux fauteuil abîmé d’Ezéquiela et sa table adorée avec le brasero en dessous.
— Vous dînerez dehors, papa ? voulut savoir Amalia tandis qu’elle s’éloignait par le large couloir qui faisait communiquer le salon avec les autres pièces.
— Oui, mais j’aimerais que tu ne partes pas si vite et que tu m’aides à montrer la maison à notre invitée.
Il y avait dans la voix de José une note menaçante que la fillette détecta immédiatement. Elle revint docilement sur ses pas et se plaça à côté de son père.
Ils me firent visiter toutes les pièces de la maison, l’une après l’autre. La chambre d’Amalia était décorée de manière aberrante. Elle présentait un mélange hétéroclite avec ses peluches, ses rideaux rehaussés de rubans et festons assortis à la couverture du lit, ses posters de groupes de musique et ses icônes de la technologie moderne. Amalia ne possédait pas moins de trois ordinateurs dont un portable, connectés en réseau à un grand écran, et l’on voyait dans un coin une imposante chaîne hi-fi reliée aux ordinateurs par câbles. Sur une petite chaise près du lit reposait un gigantesque ours en peluche. Ce tendre compagnon portait sur les yeux une visière de réalité virtuelle, avait des écouteurs aux oreilles, et était vêtu d’un tee-shirt noir portant, dessinée dessus, la langue rouge de Mick Jagger.
La chambre de José offrait un aspect plus normal. Elle aurait même pu paraître austère sans l’immense lit de fer forgé dont la tête couverte de volutes et de feuilles de vigne s’étalait le long du mur et paraissait bien dangereuse. D’où avait-il sorti un lit pareil qui avait bien l’air d’avoir fêté ses cent ans ? Peut-être même deux cents. Grinçait-il… ? Je fus ravie en découvrant l’énorme quantité de jouets anciens posés sur les meubles et les consoles de la chambre. Il suffisait sans doute de tourner la manivelle pour qu’ils se mettent tous à bouger en émettant de la musique. À droite, à côté d’une grande armoire, une porte couverte d’une glace donnait sur la salle de bains.
La chambre que l’on m’avait réservée tout au bout du couloir était très agréable, et je dus retenir une exclamation de joie en constatant qu’elle possédait aussi une salle de bains attenante. La fenêtre donnait sur la rue, comme le salon, aussi était-ce un peu bruyant, mais le lit était superbe et grand, et le matelas assez ferme pour moi.
Cette nuit-là, José m’emmena dîner dans un petit village voisin appelé Foz de Douro. La salle du restaurant offrait une vue superbe du coucher de soleil sur l’Atlantique. Le repas, un peu gras à mon goût, mais très marin, me rappela certains restaurants de la côte méditerranéenne. Nous étions tous les deux étrangement intimidés. Les sujets de conversation s’épuisaient à peine ébauchés comme si nous ne savions pas quoi dire ou pensions à des choses bien éloignées de celles dont nous parlions. J’observais José avec attention tandis qu’il s’efforçait de m’expliquer des choses d’un ton raisonnable et de la même manière, je le sentais m’examiner minutieusement quand venait mon tour de parler. Nous souriions tous les deux beaucoup. Nous flirtions évidemment d’une manière scandaleuse. Mais, par chance, seuls lui et moi l’avions remarqué. Le dîner en était arrivé à un tel point qu’il nous fallait trouver un sujet de conversation qui requière toute notre attention et tout notre intérêt sans quoi nous étions irrémédiablement perdus. Ce sujet ne pouvait être que le travail. C’était à lui que je devais mon voyage et ce dîner.
— Incroyable, cette histoire du salon d’ambre, non ? laissa échapper José en levant son verre de vin.
— Je ne comprends toujours pas très bien comment nous en sommes arrivés là, tu sais, dis-je avec un soupir.
— Et pourtant, tout est de ta faute ! fit-il remarquer d’un ton amusé. Qui a trouvé la toile cachée ? Qui a résolu l’énigme du code Atbash ? Qui a retrouvé les pièces du puzzle et a pu fournir ainsi une explication cohérente ?
— Mais c’est Läufer qui a secoué Internet comme un cocotier !
— Oui. Et Donna, Rook, Roi et moi avons aussi notre part de responsabilité, mais tu es la principale coupable. Et ne t’inquiète pas, tu vas le payer très cher dans ces maudites galeries de Weimar.
— Mais je ne serai pas seule…, dis-je en laissant ma voix glisser sur une note de plaisir.
José avait des yeux sombres striés de miel, et, alors qu’ils se posaient longuement sur moi, je ne pus m’empêcher de penser qu’ils étaient magnifiques et que je me sentais capable de n’importe quelle folie pour me réveiller un jour près d’eux. J’étais attirée par cet homme au point de… me reconnaître amoureuse… J’étais amoureuse ? Évidemment ! Qui essayais-je de tromper ? Mon cœur s’arrêta presque de battre quand je découvris mes propres sentiments tandis que je continuais de sourire comme une idiote en serrant mon verre dans ma main. Bien sûr ! pensai-je, je suis amoureuse de José. Je l’étais depuis longtemps, mais la distance, les interdits posés par Roi, ma manière de vivre… Tout s’était ligué pour m’empêcher de reconnaître la vérité. Il avait suffi pourtant de quelques heures passées près de lui, dans son univers, pour que j’y voie enfin clair. J’étais vraiment stupide ! Oui, stupide parce que maintenant, qu’allais-je faire ? Je n’avais pas d’échappatoire.
— C’est trop dangereux, murmurai-je.
— Non. Tout dépend de la façon de s’y prendre.
José avait une voix aussi peu assurée que la mienne. Je ne savais plus de quoi nous parlions, s’il s’agissait de notre mission ou de nous. La peur du ridicule me fit reprendre un peu le contrôle de moi-même mais mon pouls s’était accéléré et j’avais l’impression d’étouffer.
— Une longue nuit de travail nous attend…, dis-je en regrettant aussitôt ces paroles.
Mon Dieu, comment une telle bêtise avait-elle pu m’échapper ! Mon subconscient s’était comporté comme un vulgaire Judas Iscariote, me trahissant, me dévoilant. J’étais certaine d’avoir rougi, et je suppliai la terre de m’avaler, mais José sourit, et, en tendant le bras, fit tinter son verre contre le mien.
— Je bois à cette nuit, dit-il en me regardant fixement.
Je ne me souviens plus très bien de ce qui suivit. Je suppose que le vin me monta à la tête. J’ai le souvenir d’avoir eu très chaud, d’avoir débité beaucoup de bêtises accompagnées de grands éclats de rire. Dans la voiture, au retour, tandis que José conduisait, le regard fixé sur la route, je m’installais confortablement dans mon siège et profitais de l’obscurité, bercée par les doux et mélancoliques fados que chantait Dulce Pontes. Le visage de José était éclairé de temps en temps par les phares des voitures que nous croisions. Je l’aimais ! Même s’il ne partageait pas mes sentiments, à cet instant il m’appartenait, et cet instant m’appartiendrait à jamais… Soudain, José, sans tourner la tête, me prit la main et la serra dans la sienne. Je répondis à son geste. Et c’est main dans la main que nous arrivâmes chez lui, et montâmes les marches sans dire un mot pour ne pas rompre la magie. Dès qu’il eut fermé la porte derrière moi, il me serra passionnément dans ses bras et nous échangeâmes de longs baisers fougueux dans la pénombre du hall…
Heureusement, la tête du lit en fer forgé vieille de deux siècles ne parvint pas à me blesser.
La journée du lendemain fut bien remplie mais occupée à tout autre chose qu’au travail. Le matin, José m’emmena découvrir sa ville. Tandis que nous nous promenions, si l’on peut considérer ainsi la prouesse de monter et descendre ces côtes raides sans un petit souffle de vent, je traversai l’impressionnant pont de fer qui enjambe le fleuve Douro, et visitai la gare de São Bento, la tour des Clercs, et quelques célèbres bars à vin.
À midi, José m’emmena déjeuner dans un restaurant appelé A Brasileira comme le célèbre café de Lisbonne, décoré dans le plus pur style Art nouveau avec miroirs, lustres et marbres, et peuplé de serveurs habillés des traditionnels tablier blanc et gilet noir. L’après-midi, José me fit visiter la librairie centenaire Lello, à la fois magasin, bibliothèque et musée, construite autour d’un incroyable escalier en colimaçon. Je ne pus m’empêcher d’y commander plusieurs ouvrages ; écrits en portugais, je ne les lirais probablement jamais. Mais rien n’avait d’importance ce jour-là, car j’étais heureuse. J’avais la sensation de flotter comme un esprit enchanté, la main dans la main de l’homme le plus beau, le plus merveilleux du monde. Un sourire béat demeura collé à mes lèvres toute la journée. Jusqu’à ce que…
— Nous devons rentrer à la maison, dit José. Je ne veux pas laisser Amalia seule trop longtemps.
— Ta fille n’a pas d’amis ? lui demandai-je non sans une certaine rancœur que je ne pus maîtriser.
— C’est une enfant très spéciale, dit-il d’un ton songeur. Elle est solitaire, introvertie, intelligente… Elle s’entend très mal avec sa mère et cela l’a rendue très susceptible.
Je crois que c’est à cet instant que je me rendis compte que José était comme la console espagnole du dix-huitième siècle aux pieds terminés en griffes de lion que j’avais vendue à mon client anglais : il faisait partie d’un lot et la petite Amalia était incluse dedans. C’était la fille et le père, que cela me plaise ou non. Je ne pouvais l’éliminer de la surface de la terre. Ou j’acceptais Amalia ou je perdais José.
— Très bien, dis-je, rentrons.
Durant toute cette magnifique journée, nous n’avions parlé ni du travail ni de notre relation. Les deux sujets demeuraient en suspens. Mais de nouveau, alors que le moment paraissait opportun pour engager la discussion sur notre future expédition, la fillette s’interposa comme un obstacle.
— Je dois te faire une confession, Ana, avant d’arriver à la maison, me dit soudain José en m’ouvrant la portière de la voiture.
Je demeurai immobile et muette. Il me sourit en me caressant la joue.
— Je sais que tu vas te fâcher, mais à toi, je dois l’avouer.
Quand Ezéquiela commençait une phrase de cette manière, je sentais immédiatement s’allumer dans ma tête des voyants rouges. Les paroles de José pourtant m’écrasaient le cœur, aussi lourdes qu’une tonne de plomb. Que voulait-il donc me dire ? Je montai dans la voiture en silence, et attendis qu’il s’assît à côté de moi, agitée par les pensées les plus noires. Mais il se contenta de démarrer et de quitter la rue. Il ne desserra pas les lèvres avant que nous ne soyons arrêtés par un énorme embouteillage sur l’avenue Dos Aliados.
— Amalia sait tout de nous… Du Club d’échecs, je veux dire.
J’eus l’impression de recevoir un coup sur la tête. Je me tournai pour regarder José, ouvris la bouche et ne pus proférer un mot.
— Oui, oui, je sais très bien ce que tu vas dire, s’excusa-t-il maladroitement. Et je sais que tu as raison, que ce que tu penses en ce moment est tout à fait fondé. Et je ne t’en voudrai pas si tu te fâches. Mais même si nous ne devons plus nous revoir, je te supplie de m’écouter une dernière fois.
Je commençai à sentir un sifflement gênant dans les oreilles. Un vertige angoissant m’obscurcit la vue et me retourna l’estomac. J’étais effrayée, terrorisée par ce qu’il venait de me dire comme si le comte Dracula, l’authentique Mr Hyde, et le monstre du Dr Frankenstein étaient apparus devant moi tous à la fois, prêts à me dépecer. Mais l’affaire n’avait rien de drôle. Elle était au contraire très sérieuse, très grave. Si Roi l’apprenait… Si Donna, Läufer, et Rook en venaient à soupçonner que José avait mis, par son indiscrétion, leur vie, leur travail et leurs propriétés entre les mains fragiles d’une enfant de treize ans, sévère et solitaire…
— Je ne lui ai rien dit, tu sais, continua Cavalo.
— Ah non ? réussis-je enfin à proférer, suffoquée. Maintenant tu vas me dire qu’elle a réussi à briser les protections de Läufer, et qu’elle a tout deviné toute seule !
— Tu ne vas pas me croire, mais c’est presque ça.
— Comment ? criai-je, soudain hystérique. Tu as le culot de…
— Calme-toi, Ana. Je t’assure que ma fille ne dira rien à personne.
— Comment oses-tu affirmer cela ? Tu n’en sais rien, elle n’a que treize ans, bon sang ! C’est une gamine !
— C’est ma fille ! Je la connais.
— Et merde, José, tu as tout gâché ! Tout !
Et j’éclatai en sanglots, désespérée. Je sais aujourd’hui que mes nerfs à fleur de peau, mon émotivité de ce jour-là m’empêchaient de réfléchir, d’examiner la situation avec calme, mais à ce moment-là je voyais Amalia comme un terrible danger qui menaçait ma vie et celle des autres membres du Club.
— Je veux rentrer chez moi cette nuit même, dis-je en montant les marches que nous avions montées la veille au soir, main dans la main, le désir flottant autour de nous comme un halo électrique.
— Ne sois pas idiote, me répondit-il en sortant les clés de sa poche et en ouvrant la porte.
Sa maudite fille n’était pas en vue. La maison silencieuse était plongée dans l’obscurité.
— Ce que tu m’as révélé est très grave, José. Très très grave.
— Je sais, mais je n’avais pas le choix, il fallait que je te le dise. Il me regarda droit dans les yeux. Ta tante Juana est au courant, elle aussi, n’est-ce pas ? Et j’en mettrais ma main au feu, je suis sûr que la vieille Ezéquiela sait tout depuis de nombreuses années. Cela ne semble pas t’avoir jamais préoccupée.
Il sourit d’un air sarcastique et poursuivit :
— Tu peux me croire, Ana, ma fille est de toute confiance, bien que tu ne puisses pas le voir maintenant parce que tu es encore sous le choc. Je veux que tu comprennes qu’elle ne dira rien à personne. Elle connaît l’importance de nos affaires. L’an dernier, commença-t-il à expliquer tandis qu’il allumait la lumière et ouvrait les portes, je lui ai donné la permission de connecter l’ordinateur de la bijouterie avec les trois appareils qui se trouvent dans sa chambre. Il fallait juste faire un petit trou dans le plafond et tirer un peu de câble, m’avait-elle assuré, pour qu’elle puisse ainsi profiter de ma connexion Internet. Je ne savais pas encore à quel point ma fille était un génie en informatique pour qui découvrir le dossier dans lequel je gardais les fichiers du Club était d’une simplicité enfantine. Je pensais avoir tout bien caché, mais je me trompais. J’avais un code d’accès secret, pourtant, dit-il en haussant les épaules. Mais j’avais oublié qu’Amalia connaissait tous les numéros de mes cartes de crédit.
— Tu as choisi le numéro d’une de tes cartes de crédit comme code de sécurité ? m’exclamai-je, incrédule face à une telle naïveté.
— Mais je ne les ai écrits nulle part, protesta-t-il, je les connais par cœur !
— Ta fille aussi, apparemment !
— C’est vrai, je le reconnais… Mais à cette époque, je l’ignorais complètement. Tu comprends, elle voulait juste se connecter de sa chambre sur Internet. Mais c’est une fille, et comme toutes les filles de son âge, elle s’est mise à fouiller dans les papiers de son père. Tu n’aurais pas fait la même chose, toi, à sa place ?
José l’ignorait, mais une de mes grandes fiertés était d’avoir découvert toutes les cachettes que mon père avait dans la maison en lui laissant croire ingénument qu’il conservait certaines choses loin de mes yeux et de ma portée. J’avais même réussi à percer le secret du coffre-fort qu’il avait fait installer dans ce qui était actuellement mon bureau, et qui s’ouvrit docilement sous mes mains infantiles comme si c’était un jouet. La combinaison secrète en était aussi simple et bête que le code de José : il s’agissait de la date de naissance de ma mère.
— Écoute, dis-je en me laissant tomber sur un des canapés, il faut me laisser le temps de digérer la nouvelle. Mais je te le dis sincèrement, je ne pourrai plus vivre en paix à partir de maintenant.
— Mais si, voyons, cela ne dépend que de toi. Le mois dernier, Amalia était déjà au courant et tu dormais tranquillement pourtant. Alors, qu’est-ce qui a changé ?
— Maintenant, je sais que je suis en danger, c’est tout.
— Mais tu n’es pas en danger, bon sang ! s’écria-t-il en donnant un coup de poing rageur sur le dos du canapé où j’étais assise.
— Comment oses-tu crier et donner des coups de poing sur les meubles en ma présence ! répondisse sur le même ton, l’air indigné.
Il me regarda surpris et demeura coi… mais cela ne dura pas. Avant que j’aie pu réagir, il bondit sur moi comme un fauve en lâchant un énorme éclat de rire.
— Ana, ma chère Ana, répétait-il tout en m’embrassant.
— Papa… ? dit soudain une petite voix.
Le sang se glaça dans mes veines. La maudite morveuse était là.
José se mit debout d’un saut si rapide que je n’eus pas le temps de dire « ouf », et regarda sa fille avec une expression de honte et de culpabilité. Mais lui encore avait de la chance : moi j’étais allongée sur le canapé, dans une position équivoque, les cheveux et les vêtements froissés.
— Papa, j’ai faim. Vous avez déjà dîné ?
Amalia nous regardait du seuil de la porte avec un air de profond ennui.
— Où étais-tu passée ? Je croyais que tu étais sortie.
— J’étais dans ma chambre avec Joan. J’avais fermé ma porte.
— Et où est Joan ? demandai-je avec appréhension.
Il ne manquait plus que ça, qu’une personne de plus ait écouté la conversation entre José et moi, et ce qui ne relevait pas exactement du strict registre de la conversation.
— Sur le Net, me rassura son père qui avait lu dans mes pensées. Joan vit à Washington. Amalia pratique l’anglais avec elle.
— Bon, reprit la jeune fille, vous avez dîné ou pas ? Parce que moi, j’ai faim. Je ne savais pas si je devais vous attendre ou pas.
— Une pizza, cela vous dit ? proposai-je immédiatement tout en finissant de m’arranger discrètement. Je mangerais volontiers une énorme pizza avec beaucoup de peperoni, qu’est-ce que vous en dites ?
Une lueur d’espoir apparut dans les yeux d’Amalia.
— Papa ne me laisse jamais manger de pizza, mais peut-être qu’aujourd’hui…
José fronça les sourcils mais se rendit compte qu’il était dans une position délicate.
— Bon, d’accord, va pour une pizza.
Amalia poussa une exclamation de joie et me remercia d’un grand sourire. Elle n’était peut-être pas si terrible que je le craignais.
Une demi-heure plus tard, nous étions assis tous les trois devant une énorme pizza couverte de peperoni dégoulinants de graisse et des canettes de Coca. Ce n’était pas exactement ce que l’on appelle un dîner romantique, mais, étant donné les circonstances, c’était ce que l’on pouvait faire de mieux. Je repartais le lendemain, et personne n’aurait pu dire comment tout cela allait se terminer, mais je me consolais en me disant qu’au moins à Weimar nous serions seuls.
José nous parla d’une montre à réparer que l’on devait lui apporter prochainement, un projet qui l’enthousiasmait. Il s’agissait d’une création réalisée à Amberes par un horloger inconnu qui datait probablement de la fin du seizième siècle.
— Un véritable bijou, Amalia, tu verras, je ne mens pas ! expliquait-il à sa fille. Elle a la forme d’un lion dont les yeux de rubis bougent avec les heures. La machinerie dispose de suffisamment de corde pour trois jours, sonne les quarts d’heure et possède un réveil ! Une merveille ! Le double système de transmission des cadrans, celui des heures et celui qui marque les phases de la lune, ne fonctionne plus depuis cinquante ans d’après ce que l’on m’a dit, mais je crois que je vais pouvoir le réparer.
— Où se trouvent les cadrans ? demandai-je pour participer à la conversation.
— Dans le dos, où donc pourraient-ils être ? répondit José, surpris, sous le regard de sa fille qui acquiesçait en hochant la tête.
— J’aimerais voir ton atelier, José.
— Je t’emmènerai après le dîner. Mais nous devrions commencer à penser à Weimar, Ana.
J’enfournai un énorme morceau de pizza dans ma bouche pour dissimuler mon mécontentement. J’allais devoir m’habituer à parler devant Amalia de ce que j’avais considéré jusqu’alors comme le secret le mieux gardé du monde.
— Vous n’avez pas… beaucoup de temps, dit la jeune fille en avalant un grand verre d’eau pour faire passer sa bouchée.
L’avion qui devait me ramener à Madrid décollait à cinq heures et demie le lendemain.
— Tu sais, Amalia, c’est Ana l’experte. Moi je ne suis que son assistant.
— Ce n’est pas très compliqué, dis-je en essayant d’enlever de l’importance à la chose. Organiser le voyage, faire la liste du matériel indispensable, décider ce qu’il faut acheter…
— Vous aurez de l’aide extérieure ? demanda Amalia en se servant un autre morceau de pizza.
— De l’aide extérieure ? répéta son père, surpris.
— Il y aura bien quelqu’un dehors pendant que vous serez dans les galeries, non ? Au cas où il vous arriverait quelque chose, où vous auriez besoin de quelque chose…
Et elle mordit à belles dents dans sa part. J’échangeai un regard étonné avec José puis nous eûmes une illumination, en même temps :
— Ah ! non, il n’en est pas question ! déclara-t-il.
— Ta fille a des idées vraiment incroyables ! dis-je pour jeter de l’huile sur le feu.
— Ma fille va cesser d’avoir la moindre idée à ce sujet si elle continue à dire des bêtises.
Amalia nous regardait avec candeur. Elle me rappelait Ezéquiela quand celle-ci prenait son expression de charmante vieille dame incomprise.
— Mais je n’ai rien dit ! fit-elle remarquer, indignée.
— Ce n’était pas la peine, répliqua son père d’un ton sévère. Nous avons lu dans tes pensées !
— « Nous », bien sûr ! Alors maintenant, tu n’es plus tout seul, c’est ça, hein ? Tu ne sais plus parler au singulier ! s’exclama-t-elle en se levant et en le toisant d’un air de mépris.
José la regarda longuement.
— File dans ta chambre, ordonna-t-il d’un ton calme.
— Pourquoi ? le défia-t-elle.
— Pour les mauvaises intentions qui étaient contenues dans tes paroles. Pour m’avoir parlé sur ce ton. Et pour avoir offensé notre invitée. Je crois que ce sont des raisons suffisantes de te punir, conclut-il.
Il lui caressa le bras de manière conciliante et ajouta :
— Allez, va.
— On pourrait croire que tu cherches seulement à te débarrasser de moi.
Oh ! mais elle est aussi très douée pour le chantage, pensai-je.
— Oui, mais comme tu sais que ce n’est pas vrai, tu ne le penseras pas. Si j’avais voulu être seul avec Ana, nous ne serions pas venus dîner ici.
José était un bon père, cela ne faisait aucun doute et Amalia le savait, c’est pour cela qu’elle se retourna vers moi et, d’un air très sérieux, me dit :
— Je m’excuse.
— Très bien, dis-je avec un léger sourire. Ce n’est rien.
— Bonne nuit.
— Bonne nuit, répondis-je en même temps que son père.
Dès que nous l’eûmes entendue fermer la porte de sa chambre, José me prit la main :
— J’aimerais te présenter mes excuses, moi aussi.
— Tu n’as aucune raison de le faire.
Mais je lus dans ses yeux une véritable inquiétude. Je lui passai la main dans les cheveux et m’approchai pour déposer un léger baiser sur ses lèvres.
— Écoute, José, personne n’a dit que ce serait facile. Nous ne sommes pas deux jeunes tourtereaux irresponsables. Nous avons chacun notre vie, notre maison, notre travail… Et toi, en plus, tu as une fille adolescente ! ajoutai-je en riant. Sais-tu ce que tu attends de moi, de cette relation ? Tu y as réfléchi ?
Il me regarda et se pencha pour m’embrasser.
— Cela te paraîtrait-il terriblement conventionnel si je te disais que je t’aime, que je veux t’épouser et avoir des enfants ?
— Oui, je crois que oui.
— Alors, dis-moi, toi, ce que tu veux !
— Je veux…
— Je m’interrompis, songeuse, puis repris :
— Je crois que j’aimerais continuer comme avant, mais en te voyant davantage, bien sûr.
— Tu préfères que nous dépensions notre argent en billets d’avion ?
— Oui, murmurai-je, toute autre possibilité serait bien trop compliquée, je crois.
— Mais cela pourrait se révéler dangereux pour le Club. Roi s’y opposera tout net.
Je baissai la tête en laissant mes cheveux dissimuler mon visage. José les écarta et me releva le menton.
— Il y a beaucoup de choses que Roi ne sait pas et qu’il n’a pas à savoir, affirmai-je — et je ne pensais pas tant à notre relation qu’à ce qu’Amalia avait découvert de nos activités.
José prit une profonde inspiration et leva la tête vers le plafond. Je gardai le silence. Je suppose que chacun, de son côté, soupesait les avantages et les inconvénients de ma proposition qui était sans aucun doute la plus sensée. Pourrait-il jamais quitter Porto, son atelier d’horlogerie, et vivre loin de sa fille ? Et moi, pourrais-je abandonner Avila, mon magnifique magasin d’antiquités, ma vieille maison et arracher Ezéquiela à son univers familier ? Tout cet effort, à quoi servirait-il ? Notre relation venait à peine de naître. Je préférais vivre cinq jours de la semaine à le regretter et deux à ses côtés, plutôt qu’une semaine entière avec lui en pensant que nous nous étions trompés. Et puis, c’était quoi cette histoire d’avoir d’autres enfants ? Qui voulait des enfants ? Pas moi, en tout cas.
— Bien, acquiesça-t-il finalement, mais pour moi ce n’est qu’une solution temporaire. Je ferai tout pour te convaincre de m’épouser, sache-le.
— Tout ? répétai-je en souriant.
— Tout ce qui est possible et aussi impossible. Et je vais commencer maintenant…
Bien entendu, cette nuit-là, nous n’eûmes pas le temps de travailler non plus.
La lumière du jour me réveilla. Contrairement à José, j’avais l’habitude de dormir les volets fermés et bien que deux heures seulement se fussent écoulées depuis que nous nous étions endormis — le réveil sur la table de chevet indiquait huit heures et demie —, j’ouvris les yeux et cillai sans reconnaître cette pièce remplie d’automates.
À cette heure matinale du dimanche, Porto se reposait encore. L’avenue si bruyante d’habitude était silencieuse et l’on pouvait entendre clairement le chant des oiseaux. Je regardai José qui dormait profondément à mes côtés, les yeux fermés et les cheveux ébouriffés. Sa respiration était régulière. J’essayai de déplacer légèrement son bras droit posé sur ma taille pour mieux le voir, mais il serra plus fort, comme s’il craignait que je ne le quitte au milieu de son sommeil. Peut-être étais-je tombée amoureuse d’un homme possessif, me dis-je, préoccupée, mais je chassai rapidement cette idée en me moquant de moi-même : j’étais bien trop vieille pour ne pas reconnaître et apprécier un geste d’amour. Je refermai les yeux et me collai contre lui. José, sans se réveiller, m’accueillit dans ses bras, et je me laissai bercer par une douce léthargie.
Un pas ferme se fit entendre soudain dans le couloir. Un pas rapide. J’ouvris les yeux brusquement. Mon pouls s’accéléra. Mon alarme intérieure commença à m’envoyer de hautes doses d’adrénaline. On frappa à la porte.
— Vous êtes réveillés ?
— Non ! criai-je en tirant la couverture pour nous cacher, José et moi.
— Dépêchez-vous, il est neuf heures passées ! J’ai fait du café et des toasts !
— Nous voulons dormir ! cria José sans ouvrir les yeux et en m’attirant contre lui.
— Oui, mais je vous rappelle que vous avez un voyage à préparer…, ajouta Amalia dont la voix nous parvenait plus affaiblie. Après ne viens pas me faire la leçon, et me dire que je dois me montrer plus responsable, papa !
— Je déteste cette enfant, murmura José en m’embrassant, puis il s’exclama en haussant la voix : Tu pourrais nous apporter le petit déjeuner au lit !
— Non mais ça ne va pas ! Quelle idée ! dis-je angoissée.
— Je suis trop jeune pour voir certaines choses, répondit Amalia de loin.
— Ah ! quand même, tu le reconnais.
Nous tardâmes à sortir de la chambre — à cause de la douche et toutes ces choses-là. Un excellent arôme de café frais nous accueillit à la cuisine où nous apparûmes enfin. Amalia était assise à table avec une tartine beurrée et un livre à la main. Elle portait toujours un jean et des baskets, avec cette fois un vieux pull d’une horrible couleur vert olive. Avec ses cheveux si noirs, une couleur plus gaie aurait été plus seyante. Son père se pencha pour l’embrasser et elle lui tendit la joue.
— Vous allez travailler à l’atelier ou là-haut ? voulut-elle savoir sans lever les yeux de son livre.
— À l’atelier. Ce sera l’occasion de le montrer à Ana et nous ne te dérangerons pas. Toi aussi, tu as des choses à faire, non ?
Amalia fronça les sourcils et acquiesça d’un signe de la tête.
— J’ai deux contrôles demain. Anglais et maths.
J’emportai une tasse de café à l’atelier qui était situé dans l’arrière-boutique de l’élégante horlogerie-bijouterie. On y accédait de la maison par un étroit escalier en colimaçon. La boutique était spacieuse et offrait un aspect luxueux avec ses grandes vitrines regorgeant de bijoux qui brillaient malgré la faible lumière dispensée par les interstices des persiennes métalliques. Je fis bien attention à ne pas tacher la moquette immaculée. J’avais l’impression de me trouver dans la salle du trône d’un palais royal.
— Tu dois avoir un système de sécurité très sophistiqué…, commentai-je avec admiration.
— Et une excellente assurance contre le vol ! s’exclama-t-il.
La bijouterie m’avait impressionnée. L’atelier me fascina. Il tenait à la fois du laboratoire moderne et du chantier médiéval, comme si Isaac Newton y travaillait main dans la main avec Léonard de Vinci ! L’ample salle contenait plusieurs tables sur lesquelles reposaient les plus étranges mécanismes. Le lieu m’enchanta. J’allai d’un banc à l’autre, d’un automate à l’autre, d’un microscope à l’autre comme une boule de billard renvoyée d’une bande à l’autre. Je ne me lassais pas d’examiner les polissoirs, les petites lampes à alcool, les innombrables boîtes d’engrenage, de petites manivelles, de ressorts, les délicates et fines cordes de soie… Partout, on voyait des montres anciennes et des jouets mécaniques. Les rayonnages des vitrines croulaient sous le poids des pièces que José avait accumulées. Certaines, d’ailleurs, devaient valoir une fortune. Si j’avais pu faire une photographie de cet atelier, je l’aurais fait agrandir puis encadrer pour l’accrocher au-dessus de mon bureau.
Au fond, sur une large table d’acajou, étaient posés un ordinateur, une imprimante et un scanner reliés par des câbles qui montaient du poste de téléphone situé au ras du sol jusqu’à un trou dans le plafond qui devait donner dans la chambre d’Amalia.
Comme la table était collée au mur, pour agrémenter sa vue José avait suspendu une lithographie sur laquelle était dessiné un vieux mécanisme de montre. On pouvait clairement y distinguer les principaux éléments du mouvement, le poids, l’échappement et le pendule. Des annotations avaient été griffonnées sur les côtés. José dut percevoir l’envie qui se reflétait sur mon visage.
— Elle te plaît… ? me demanda-t-il. C’est une illustration d’un manuel d’horlogerie de Ferdinand Berthoud, elle date de la première moitié du dix-huitième siècle.
— Elle est très belle.
— Merci. Si tu veux, je t’en offrirai une copie. Viens, installe-toi ici, à ma place. Je prendrai la chaise.
Nous travaillâmes intensément jusqu’à l’heure du déjeuner. En réalité, je faisais des propositions qu’il notait avec diligence sur un petit cahier. Nous commençâmes logiquement par l’organisation du voyage. Je lui expliquai que le plus pratique serait de faire tout le trajet en voiture afin de ne laisser aucune trace. De cette manière, il nous serait possible d’aller et venir sans que personne ne soit au courant. De plus, nous pourrions charger le matériel dans la partie arrière de la voiture et abattre les sièges pour nous reposer tour à tour.
José s’arrêta d’écrire.
— Tu veux dire que nous ne nous arrêterons pas pour dormir dans un hôtel confortable avec un lit pour deux ?
— Je regrette, lui répondis-je avec un sourire, mais j’ai pour habitude de ne jamais dormir dans aucun établissement public quand je suis en mission. Il vaut mieux se rendre directement là où l’on doit travailler, faire ce qu’il y a à faire et repartir immédiatement. Ainsi personne ne peut savoir que tu es passé.
— Ah ! fit-il simplement d’un ton déçu.
— Une fois en Allemagne, nous devrons changer notre véhicule pour un autre immatriculé dans le pays. Läufer devra se charger de nous en procurer un de telle manière que nous puissions le laisser garé plusieurs jours dans une rue sans éveiller les soupçons.
— Pourquoi pas dans un parking public ?
— À cause des employés qui ne manqueraient pas d’être intrigués par le ticket d’une voiture qui serait restée là plus de vingt-quatre heures.
— Je vois.
— Le matériel devra être mis dans des sacs à dos imperméables d’une capacité assez grande, rembourrés au niveau des épaules et munis d’une suspension ajustable si possible. Nous devons prévoir de les porter plusieurs jours. Tu auras besoin d’un costume de plongée comme celui que je porte habituellement. Ils sont très pratiques, ils maintiennent la chaleur du corps et évitent l’humidité. J’imagine qu’il fait terriblement froid dans ces maudits égouts, et nous ne pouvons pas y aller couverts d’une tonne de vêtements.
— Où est-ce que je peux en acheter un ?
— Le mieux serait de faire tes achats ailleurs qu’à Porto. Descends à Lisbonne et rends-toi dans un magasin de nautisme.
— Toute la côte portugaise est remplie de ce genre de magasins.
— Alors ce sera encore plus facile pour toi, tu ne devrais avoir aucun problème pour en trouver un. Achètes-en un de couleur noire. Ah ! et aussi un bonnet de bain de la même couleur.
— Avec des dessins, des fleurs, ce genre de choses ?
— Non, idiot ! lui dis-je en le frappant du bout de mon crayon. Noir, lisse et en caoutchouc.
Je lui décrivis dans le détail toutes les pièces de mon équipement pour qu’il puisse acheter les mêmes. Nous aurions aussi besoin de bonnes bottes en caoutchouc alvéolé pour isoler les pieds de l’humidité et du froid. La seule chose que je ne pouvais pas me procurer, c’était les amplificateurs de lumière car leur vente et leur distribution étaient contrôlées par l’armée. Mais on pouvait trouver certains modèles de moins bonne qualité et de moins grande puissance dans des magasins d’articles de pêche. Il nous fallait également des lampes frontales avec de puissantes ampoules halogènes. Et nous ne devions pas oublier d’emporter une bonne réserve de piles alcalines.
José leva le stylo en l’air pour demander la parole :
— Et nous ne changerons pas de vêtements une seule fois ? C’est un peu ennuyeux, non ?
— Je le regrette, mais ce n’est pas possible. Nous ne pouvons porter un tel poids. Il te faudra attendre de sortir et d’être rentré chez toi pour te doucher, te raser et enfiler des vêtements propres.
— On va finir par empester le rat mort ! Mais tout bien réfléchi, qui sait, cela a peut-être des vertus aphrodisiaques…
Nous attaquâmes la question de la nourriture. C’était sans doute le sujet le plus important, car nous ne ressortirions pas à l’extérieur tant que nous n’aurions pas parcouru tout ce maudit dédale de galeries. Il nous fallait des aliments légers et nutritifs, peu encombrants, comme des purées lyophilisées, des préparations sèches de légumes et de viande, du lait en poudre. Pour concocter ces splendides mets, il suffirait d’un petit réchaud, pliant si possible, et de quelques bonbonnes de gaz. Nous emporterions aussi des barres vitaminées. Si, comme je le pensais, ces tunnels contenaient suffisamment d’humidité pour remplir plusieurs étangs de grenouilles, la quantité d’eau à prévoir serait relativement minime. Il fallait compter juste le nécessaire pour préparer les repas, et emporter quelques boissons isotoniques chargées de sels minéraux.
Je poursuivis la liste : une paire de bons sacs de couchage, une trousse à pharmacie, une boussole digitale, un télémètre manuel pour mesurer les distances, un magnétomètre portable pour lire derrière les murs, et un équipement radio avec batteries de rechange pour nous maintenir en contact avec l’extérieur, puisque aucun téléphone mobile, aussi puissant soit-il, ne pouvait fonctionner à une telle profondeur.
— Qui sera notre contact à l’extérieur ? demanda José en levant le nez de ses notes.
L’image d’Amalia se présenta à notre esprit.
— Läufer, bien sûr, répondis-je.
— Heinz ? Tu le lui as demandé… ?
— En fait, dis-je en me mordant la lèvre, je suis à peu près certaine que cela ne lui plaira pas du tout, mais il faudra bien qu’il obéisse, non ?
— Je crains qu’il ne refuse. Il a déjà fait sa part de travail, Ana, et ce n’est pas précisément le genre d’homme à risquer sa peau en direct.
— Mais il faut bien que quelqu’un nous assiste de l’extérieur ! objectai-je. On ne va pas rester là-dessous je ne sais combien de temps sans que personne ne se préoccupe de nous. Nous pouvons nous perdre ou nous blesser et rester enterrés sous terre à jamais.
La meilleure solution était sans doute de laisser Roi résoudre le problème. José lui envoya un message urgent en lui posant la question. Il programma son ordinateur pour qu’il se connecte automatiquement toutes les demi-heures et réceptionne le courrier. Puis il continua à prendre des notes. Nous allions avoir besoin d’une caisse à outils ainsi que d’une mini-perceuse, un appareil à dessouder, un détecteur de métal, des rouleaux de corde, des harpons, des crochets, des étriers, des poulies et des poignées d’ascension, des masques, des gants renforcés… La liste nous parut interminable.
— Tu as oublié la peinture pour marquer les endroits par lesquels nous passerons, fit remarquer José.
— Tu ne préfères pas un fil d’Ariane ou des miettes de pain ? me moquai-je. Ne t’inquiète pas, je crois qu’un papier et un stylo feront l’affaire.
Nous nous répartîmes les achats en décidant de ce que chacun apporterait. La voiture de José, une Saab grise dotée d’un coffre immense, nous parut plus appropriée pour effectuer le voyage que la mienne.
L’ordinateur de José nous prévint de la présence d’un message. C’était Roi qui nous donnait les dernières nouvelles. Étrangement, il ne répondait pas à notre courrier antérieur.
Nous continuâmes à travailler. Il était presque midi, et nous devions commencer à penser au déjeuner, mais il restait encore quelques menus détails à résoudre.
— Il nous faut des cartes routières détaillées de France et d’Allemagne, ainsi qu’un plan précis de la ville de Weimar.
— Je les achèterai cette semaine, affirma José, d’un air distrait en traçant une ligne sous la fin de la liste.
— Non, je veux dire que nous en avons besoin maintenant. Nous devrions planifier notre route, et apprendre le tracé des rues par lesquelles nous devrons passer.
— Oui, mais aussi bizarre que cela puisse te paraître, je ne dispose d’aucune de ces cartes !
— Mais moi, j’en ai papa !
Si l’on m’avait pincée à cet instant on n’aurait pas obtenu une seule goutte de sang ! José me regarda fixement, les yeux exorbités, avant de lever lentement la tête vers le plafond d’où provenait la voix étouffée de sa fille.
— Amalia… ? dit-il d’un ton incrédule.
— Oui, papa.
— Amalia, tu nous écoutais ?
— Vous parlez très fort, et par le trou, on entend tout.
— Il ne manquait plus que ça ! m’exclamai-je en éclatant de rire.
— Amalia ! cria son père, fâché, descends tout de suite ! Il faut que je te parle !
Il n’y eut pas de réponse.
— Tu m’as entendu, Amalia !
— Oui, papa.
— Alors, descends.
De nouveau le silence. La fillette devait avoir pris le long et tragique chemin vers son père et ses réprimandes.
— José, si tu préfères que je vous laisse…
Il me regarda longuement en réfléchissant, et juste au moment où la porte de communication avec l’atelier s’ouvrait, il me dit d’un air grave :
— Non, reste. Il va falloir qu’elle s’habitue à toi… Et toi aussi, il faut que tu t’habitues à elle.
— Mais ce n’est peut-être pas le bon moment…
— Je suis là, annonça Amalia en voyant que nous ne faisions pas attention à elle.
Elle s’était plantée devant nous deux d’un air très digne, les bras croisés dans le dos. José demeura à la regarder, les sourcils froncés, une expression froide sur le visage.
— Pourquoi écoutais-tu notre conversation ?
— Je ne l’ai pas fait exprès. J’ai essayé de travailler mais vos conversations et vos rires me gênaient.
— Et qu’as-tu entendu exactement ? lui demandai-je en faisant bien attention de ne pas prendre un ton sermonneur.
— Tout.
— Tout ! cria José.
Amalia baissa la tête comme si elle se repentait, mais je ne crois pas qu’elle éprouvait de véritables regrets. Elle avait dû passer une matinée très distrayante à nous espionner. Mais apaiser son père par une attitude de soumission était une bonne tactique, je l’avais souvent employée, même quand je bouillais intérieurement d’indignation et d’orgueil blessé.
— Je ne l’ai pas fait avec une mauvaise intention, dit-elle. Si j’avais voulu me cacher, je n’aurais pas proposé de vous aider.
— Eh bien, malgré ta bonne foi et ton admirable intérêt envers nous, tu comprendras que…
— Tu ne peux pas me punir deux fois de suite, papa ! Tu m’as déjà punie hier soir.
— Mais c’est que tu n’arrêtes pas ! En ce moment c’est bêtise sur bêtise !
Ils se lancèrent alors en portugais dans une discussion violente à laquelle je ne compris mot. Mais au ton de leurs voix je décelai, avec surprise, que José était en train de perdre. Finalement, au bout d’un long moment de silence qui me parut éternel, les regards du père et de la fille se posèrent sur moi en même temps. J’imaginai qu’ils venaient de dire quelque chose à mon sujet.
— Bien, Amalia, apporte-les-lui, reprit José en espagnol.
— M’apporter quoi ?
— Les cartes et le plan de Weimar. Elle les a sorties hier d’Internet en prévoyant que nous en aurions besoin. Elle a amélioré la résolution et créé un petit programme de recherche pour qu’il nous soit plus facile de localiser l’emplacement et la zone que nous voulons étudier.
— J’ai réuni les données de plusieurs cartes, expliqua Amalia d’une voix ferme, pour que vous ayez une plus grande quantité d’informations en cliquant avec la souris ou en introduisant le nom ou une partie du nom de ce que vous cherchez. En plus, ce programme vous donnera la meilleure route pour accéder à un point donné si vous lui indiquez où vous vous trouvez.
Je souris et m’approchai d’elle.
Je fis le geste de poser ma main sur son épaule mais elle s’écarta comme si mon contact la brûlait. Le sourire s’effaça de mon visage.
— … Tu as toutes les qualités pour occuper le poste de Läufer quand tu seras plus âgée.
Je crois que c’est la première fois qu’Amalia me regarda droit dans les yeux en me souriant. À cet instant, sans le savoir encore, j’avais gagné son cœur. Apparemment, je venais presque d’exaucer l’un de ses plus grands désirs.
— Je peux te montrer comment cela marche, si tu veux, me répondit-elle. Regarde, tu peux imprimer la zone que tu recherches à la taille de ton choix.
Peu de temps après arriva l’e-mail que nous attendions. Roi nous prévenait d’un ton catégorique qu’il était exclu que Läufer soit impliqué dans aucune tâche. Il en avait déjà suffisamment fait pour cette opération, et il était bien trop occupé pour aller perdre du temps à Weimar pendant que nous parcourions les égouts. José et moi fûmes évidemment surpris par son ton virulent, mais je supposais que Läufer avait répondu de manière bien plus violente quand Roi lui avait présenté notre requête. Néanmoins, après cette petite philippique, le comte nous rassura : il s’occuperait personnellement de nous. Juste après avoir traversé la frontière, nous trouverions, caché dans un lieu sûr qui restait à déterminer, l’argent dont nous aurions besoin ainsi que les clés d’une voiture allemande et les instructions nécessaires pour la trouver et faire l’échange. Dès que nous aurions décidé des dates de notre voyage, il mettrait le plan en marche. Il comptait s’installer à l’hôtel Kempinski de Weimar pendant la durée de la mission, prêt à intervenir en toute urgence pour nous faire sortir des galeries si un incident désagréable survenait.
José mit au four une énorme daurade et je l’aidai en préparant une garniture d’oignons et de pommes de terre qui allait merveilleusement avec le poisson. Amalia participa en mettant la table. Elle se montra si charmante, comme si une fée l’avait transformée d’un coup de baguette magique, que son père la contempla avec adoration. Le programme informatique qu’elle avait créé pour nous était vraiment d’une excellente qualité. Je sentis la poitrine de José se gonfler d’un orgueil paternel justifié. Je me reprochai, avec résignation, d’avoir choisi un respectable géniteur pour une fois que je tombais amoureuse. Je m’en voulus de ne pas avoir pris soin de trouver quelqu’un qui était réellement seul dans la vie. Mais José m’embrassa soudain et toutes ces mauvaises pensées s’effacèrent aussitôt de mon esprit.
À table, tandis que nous profitions du repas savoureux, Amalia souleva le dernier problème dont il restait à trouver la solution. Et il était de taille.
— Que comptes-tu faire de moi pendant ton absence, papa ?
— Je suppose, murmura José en posant sa fourchette avec un geste préoccupé, je suppose que tu peux rester avec ta mère deux semaines, non ? Peut-être moins d’ailleurs.
— Je ne veux pas retourner chez maman.
— Tu ne peux pas rester seule, Amalia.
— Et pourquoi pas ? Je suis grande maintenant. Je n’ai qu’à rester ici.
— Tu iras chez ta mère, un point c’est tout. Je te reprendrai à mon retour.
Je savais que les parents de José étaient morts mais les grands-parents maternels auraient peut-être pu s’occuper de l’enfant. Comme j’ignorais le degré d’inimitié entre la mère et la fille, je me dis qu’après tout ce ne devrait pas être si difficile pour Amalia de rester avec elle deux semaines. En fin de compte, là était sa vraie maison car le fait de vivre chez son père jusqu’à Noël n’avait été qu’une solution provisoire pour régler un problème, même si je n’en connaissais pas la nature.
— Les parents de Rosario vivent très loin, à Ferreira do Alentejo, un petit village du sud du Portugal, m’expliqua José quand je lui soumis mon idée, et Amalia n’a jamais eu beaucoup de relations avec eux. Elle retourne chez sa mère et on n’en parle plus. Et puis elle ne peut pas rater les cours aussi longtemps.
— Cela n’a rien à voir, papa, les examens de demain sont les derniers jusqu’en décembre. Et je ne veux pas aller à la maison avec maman. Elle est beaucoup mieux sans moi, et tu le sais très bien.
— Écoute, Amalia, je ne vois pas comment tu pourrais rester seule ici alors que ta mère vit à trois rues. À ton avis, que penses-tu qu’elle dirait si elle l’apprend ? Elle irait aussitôt le raconter au juge et tu ne pourras plus venir me voir jusqu’à ta majorité.
— Alors, emmène-moi avec toi.
Je lâchai un rire sardonique que je noyai par une longue gorgée de Coca. Et Ezéquiela qui disait que j’étais plus têtue qu’une mule. Il y avait là quelqu’un qui me surpassait !
— Mais comment veux-tu que je t’emmène ? protesta José sans perdre patience.
Si elle avait été ma fille, la dispute se serait terminée depuis longtemps, pensai-je.
— C’est incroyable, Amalia, à ton âge, les absurdités que tu peux dire. Tu es trop grande, voyons.
— Puisque je suis grande…
Et ils se remirent à parler en portugais ! Je poursuivis mon repas tranquillement loin de la tourmente qui soufflait d’un côté et de l’autre de la table, laissant père et fille se débrouiller avec leurs problèmes. Mais soudain une drôle d’idée me passa par la tête :
— José, et si tu laissais Amalia avec Ezéquiela, chez moi ?
— Chez toi, en Espagne ?
Oui, je sais l’idée était inattendue, mais j’avais au moins réussi à rompre le cercle vicieux de leur discussion.
— Ezéquiela saura parfaitement s’occuper d’elle pendant notre absence. C’est elle qui m’a élevée, tu sais, depuis que je suis toute petite. Et comme tu as pu le constater, le résultat n’est pas si mal.
Amalia me jeta un regard méfiant tandis que José jaugeait ma proposition.
— Qui est Ezéquiela ? me demanda Amalia.
— Ma vieille gouvernante. Elle a toujours vécu auprès de ma famille et comme j’ai perdu ma mère très tôt, elle s’est chargée de moi. Et aujourd’hui, elle vit encore avec moi, à Avila. Je te préviens qu’elle est ronchon et susceptible, qu’elle n’a pas connu d’autre enfant que moi, mais elle a bon cœur et elle cuisine à la perfection.
— Je vais m’ennuyer à mourir.
— Oui, mais tu seras bien avec elle, intervint José les yeux brillants. Et nous pourrions dire à ta mère que tu m’accompagnes en Espagne pour un voyage d’affaires.
— Je crois que je ne veux pas.
— Alors tu vas chez ta mère, c’est décidé.
Amalia sembla réfléchir. Puis elle leva les yeux vers moi :
— Je pourrai utiliser ton ordinateur ?
Je faillis hurler qu’il n’en était pas question, mais finalement, l’âge a ses bienfaits, puisque je réussis à lui répondre sans perdre contenance, d’une voix douce et mélodieuse :
— Je ne crois pas, ma chérie.
— Alors je préfère rester ici.
— Tu pourrais prendre l’ordinateur portable, proposa son père, et Ana te laissera te servir de sa connexion à Internet.
De nouveau retentirent les cris de l’enfant possessif qui était en moi, mais je la fis taire et dis d’un ton doucereux :
— Cela pourrait se négocier.
— Bon, alors dans ce cas, d’accord, j’irai à Avila. À condition que je puisse utiliser la connexion.
Cette nuit-là, après un long vol de retour suivi d’une heure de route jusqu’à Avila, j’appris la nouvelle à Ezéquiela. Nous étions assises toutes les deux à la chaleur du brasero de la table de repos du salon. Elle acquiesça sans mot dire, elle ne me posa aucune question. Mais le lundi matin, quand j’ouvris les yeux pour commencer la nouvelle journée, je la trouvai en train de nettoyer à fond mon ancienne chambre que j’avais toujours gardée jusqu’à ce que je prenne celle de mon père plus grande et lumineuse, astiquant, cirant, faisant briller. Je crois que l’idée d’avoir de nouveau une fillette à la maison ne lui déplaisait pas du tout.
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