Le salon d'ambre

Matilde Asensi · Chapitre 6 sur 6

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Le salon d'ambre

Épilogue

 

Ce n’est pas que je sois d’une nature délicate, une fleur de serre qui s’évanouit dès qu’elle entend un gros mot. Non, c’est que le bras de Roi m’avait empêché de respirer pendant si longtemps que mon cerveau avait cessé de recevoir de l’oxygène. C’est pour cette raison que je tombai à terre en perdant connaissance au moment même où José tirait sur Roi et le tuait.

Ce dernier avait réussi à défaire ses liens dès que j’eus abandonné la salle des œuvres d’art. Je suppose qu’il s’était rendu compte de ma précipitation et de ma nervosité quand je l’avais attaché. Il avait dû placer ses mains de façon que les courroies soient le plus lâches possible. Une fois libre, il avait tué Melentiev et ses acolytes avec ce même couteau en or gravé de pierres dont il m’avait menacé. Il l’avait sans doute pris dans une des collections d’armes volées par Koch. En tuant ces trois malheureux, il s’assurait non seulement la possession des trésors contenus dans la salle, comme son contrat avec Melentiev le prévoyait, mais aussi celle du salon d’ambre.

Il avait ensuite traversé les dortoirs et était arrivé à l’extrémité de la galerie, juste de l’autre côté de la porte blindée. Il était resté là en attendant le moment propice pour attaquer la personne qui était la plus proche de sa cachette, c’est-à-dire moi. Son plan avait parfaitement fonctionné. José avait pris les trois pistolets avant de sortir de la grande salle. Roi, en se servant de moi comme d’otage, s’assurait que José les lui rendrait. Mais il calcula mal la réaction de ce dernier. José, en me voyant faiblir, crut que Roi m’avait réellement enfoncé le couteau dans les côtes — il est vrai qu’il s’en était fallu de peu ! Aveuglé par la rage, alors que Roi était convaincu qu’il allait lui rendre les armes, José agrippa fermement l’une d’elles, visa la tête et tira. Il atteignit sa cible.

José, Heinz et moi abandonnâmes cette même nuit les égouts de Weimar par la bouche située à proximité de Buchenwald, non sans avoir auparavant enterré, sous la terre noire et humide, les corps du comte Philibert, de Vladimir Melentiev et de ses gorilles. Les cadavres sur les paillasses attendraient notre prochaine visite.

Tandis que nous quittions la région dans la voiture de Heinz, José établit un contact avec Amalia et Ezéquiela par téléphone portable. Nous eûmes une longue conversation sans entrer pour autant dans le détail des événements. Les portables sont des objets peu sûrs, n’importe qui peut capter leur signal par scanner et écouter les conversations. Nous les rassurâmes tandis que Läufer se dirigeait vers Bonn où il demeurait. Nous devions y rester deux jours pour nous reposer et nous remettre de toutes ces frayeurs. José put enfin se raser, mais je lui fis promettre de se laisser pousser de nouveau la barbe, j’avais découvert que je le préférais avec. Il nous fallut aussi régler certains points importants comme le démantèlement du système informatique du Club. La disparition de Roi, définitive désormais, finirait bien un jour par attirer l’attention d’un de ses acolytes, aussi Läufer détruisit à distance le contenu du disque dur de l’ordinateur du comte, rendant impossible toute récupération des données. Il était impensable que Roi eût été assez inconscient pour y laisser des papiers compromettants et des photos. Aucun membre du Club ne le faisait, précisément à cause de son insistance sur les questions de sécurité, de sorte que la procédure de Läufer nous tranquillisa complètement. Ce dernier se garda bien d’effacer le fichier des clients du Club et des collectionneurs les plus importants, il le transféra d’abord intégralement sur son ordinateur.

Rook et Donna reçurent un message anonyme très simple ne contenant qu’un seul mot suffisamment chargé de sens pour eux : « Échec ». Ce signal devait les mettre en alerte. Ils devaient vider leurs ordinateurs, éliminer le moindre signe de leur appartenance au Club et attendre les instructions.

José était très inquiet pour sa voiture que nous avions abandonnée dans un garage désert de l’édifice en ruines de la Römerhofstrasse de Francfort, et pour la vieille Mercedes que nous avions laissée à Weimar. Läufer lui assura qu’il se rendrait lui-même à Francfort pour récupérer la Saab et qu’il s’en occuperait en attendant que José puisse venir la chercher. Quant à la Mercedes, cela faisait seize jours qu’elle était garée au même endroit, impossible de savoir ce qui avait pu advenir d’elle. Elle pouvait très bien se trouver à la fourrière, par exemple. Ou, pire encore, être soumise à une surveillance en attendant qu’apparaisse le propriétaire. Cela n’était guère probable, mais comme nous étions paranoïaques, Läufer alla fouiller dans les ordinateurs de la municipalité de Weimar. Après plusieurs essais infructueux, il finit par trouver une brève note qui faisait état du ramassage, dans la rue où nous l’avions laissée, d’une Mercedes identique, mais avec une autre plaque d’immatriculation que celle volée dans un atelier de réparation de Francfort au mois d’octobre. On l’avait sans doute rendue à son propriétaire sans faire plus de recherches, ce qui était la procédure normale appliquée dans ces cas, d’autant plus que nous n’avions laissé aucune empreinte. Cela nous permit de retrouver toute notre sérénité et de tirer un trait là-dessus.

Le mardi 17 novembre au matin, nous étions dans un avion à destination de Madrid. À notre arrivée, nous prîmes le temps de déjeuner et sortîmes de l’aéroport au même moment qu’un groupe de voyageurs français qui venaient d’arriver. Un taxi nous conduisit jusqu’à Avila. Finalement, dans l’après-midi nous passâmes le seuil de ma maison, heureux comme deux naufragés qui mettent enfin pied sur la terre ferme après plusieurs semaines passées en mer. Amalia et Ezéquiela nous embrassèrent comme si nous étions deux enfants perdus, deux enfants prodigues, mais elles échangèrent de plus longues embrassades encore quand, trois jours plus tard, José et sa fille prirent le train pour rentrer à Porto. Amalia était à juste titre très fière de son intervention miraculeuse dans notre aventure, et bien qu’il ne lui retirât nullement toute son importance et valorisât son rôle comme il se devait, José la fit redescendre sur terre et la rendit à sa condition d’adolescente qui devait encore continuer à aller a l’école. La veille de leur départ, alors que José dormait déjà, je me levai de mon lit et me rendis dans mon ancienne chambre. Amalia se réveilla d’un coup, et me regarda, surprise.

— Je voulais juste te remercier entre quatre yeux, lui dis-je en souriant. Sans toi, nous ne serions pas ici. Si plus tard, quand tu seras plus grande, tu veux faire partie du Club, sache que tu auras mon appui. Mais ne dis rien à ton père, d’accord ? Je crois qu’il ne serait pas d’accord avec moi. Ah ! j’oubliais, tu peux revenir ici quand tu veux et utiliser mon ordinateur.

Le pacte fut conclu. Amalia me serra dans ses bras et je répondis à son étreinte, ce qui, pour deux tempéraments aussi froids que les nôtres, avait vraiment valeur d’alliance. Ezéquiela s’était prise d’affection pour l’enfant et m’exprima largement sa satisfaction devant l’apparente stabilité de ma relation avec le père de celle-ci. Elle parvint même à insinuer que cela lui serait égal de quitter Avila et de vivre dans un pays voisin si c’était nécessaire. Bien entendu, je la fis taire en débitant des horreurs.

La vie reprit très vite son cours habituel. Tous les week-ends, José et moi nous retrouvions à Porto ou Avila pour passer quelques jours ensemble, parfois avec Amalia, parfois sans elle. Ces voyages commencèrent à faire partie de ma routine. Nous avions établi un modus vivendi commode et agréable, bien que José me le reprochât et se lamentât comme un galérien condamné à perpétuité. Mais il me suffisait de ne pas faire attention à ses plaintes.

Grâce à la base de données sauvegardée par Läufer avant d’effacer le contenu de l’ordinateur de Roi, nous pûmes retrouver le collectionneur français qui avait acheté l’icône russe volée dans l’église orthodoxe Saint-Dimitri. À la mi-décembre, encore assez effrayés par les répercussions que pouvaient avoir les événements de Weimar, nous laissâmes l’icône dans les toilettes d’une station-service des abords de Lyon, et six heures plus tard récupérions quinze mille dollars dans la consigne du terminus des autobus. Trop inquiets encore et incertains, nous ne donnâmes rendez-vous à Donna et Rook qu’au mois de mars de l’année suivante.

Quatre mois s’étaient déjà écoulés. Weimar fêtait sa nomination comme « Ville européenne de la culture » et l’on en entendait souvent parler dans les journaux télévisés. Bien sûr, les journalistes évitaient de manière significative de mentionner le passé nazi de la ville et l’existence du camp de Buchenwald si proche.

L’absence de Roi était passée inaperçue dans les cercles artistiques, comme si personne ne voulait se souvenir de l’avoir connu ou comme si tout le monde tenait pour entendu qu’il s’était enfui dans une île paradisiaque des Antilles et profitait d’une retraite bien méritée. La disparition de Melentiev, comme nous l’apprîmes plus tard, fut rapidement couverte par son fils qui dirigeait déjà depuis longtemps les affaires familiales.

Le 2 mars 1999, nous célébrâmes une première réunion de l’IRC convoquée par Heinz à travers un nouveau système de cryptage qu’il avait conçu. Au cours de cette brève rencontre, nous décidâmes que le moment était venu de changer certaines choses dans le Club. Nous fûmes d’accord pour nous rencontrer tous les cinq, le lundi suivant, à l’hôtel Casuarina Beach situé sur l’île Mahé des Seychelles. Ainsi, tout en nous bronzant sur les plages de sable blanc devant des eaux turquoise ou en profitant d’un spectacle créole à la tombée du soir, nous pourrions parler paisiblement des nombreux problèmes qu’il fallait résoudre et prendre toutes les décisions nécessaires pour le futur.

Les choses ne se passèrent pas exactement ainsi, mais ce fut très émouvant de nous retrouver au petit matin dans la chambre de Läufer, fenêtres et volets hermétiquement fermés, la peur au ventre. Rook se montra plus ambitieux, plus stupide et plus laid que ce qu’il semblait sur Internet. C’était un Britannique typique, avec parapluie, bretelles, chapeau melon et âme de yuppie moderne. Mais Donna se révéla une femme exceptionnelle, aux idées très claires, avec une salutaire passion pour l’art. Nous n’étions plus que cinq pièces sur l’échiquier. Depuis le début, il était évident que notre groupe ne pouvait continuer ainsi décapité, sans leader, sans roi. Mais nous avions beaucoup de bonne volonté et très envie de poursuivre nos activités. Sans compter que nous possédions un immense trésor enterré dans le sous-sol de Weimar.

Le soleil était au zénith quand nous parvînmes enfin à la conclusion qu’il fallait laisser le salon d’ambre dans sa cachette. Ennuyés de ne pas trouver de solution, nous avions envisagé plusieurs possibilités, mais il était évident que nous n’étions pas à la hauteur d’un travail de cette envergure. Nous allions avoir besoin de personnel qualifié, sans parler d’un matériel très voyant : excavatrices, grues, élévateurs. Et puis, où allions-nous pouvoir mettre tout cela ? Où cacher dans de bonnes conditions de gigantesques panneaux d’ambre doré vieux de deux siècles ? Il valait mieux les laisser là où ils se trouvaient jusqu’à ce que nous ayons vidé de ses œuvres d’art la salle contiguë. Là-dessus, il y eut unanimité. Il fallait imposer une périodicité de visites au labyrinthe de galeries de Weimar pour vider doucement la grande salle. En deux ou trois ans, nous pourrions avoir sorti tout ce que Sauckel et Koch avaient caché. Nous n’aurions ensuite aucun problème pour vendre de si beaux objets sur l’ample marché clandestin des collectionneurs privés.

Donna évoqua la possibilité de rendre le salon d’ambre aux Russes par la bande. Mais Läufer fit observer que cela créerait un conflit diplomatique entre la Russie et l’Allemagne qui étaient déjà en bisbille au sujet du trésor de Troie découvert au dix-neuvième siècle par l’archéologue allemand Heinrich Schliemann. Apparemment, les Soviétiques l’avaient emporté en URSS comme trophée de guerre à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La vérité, pensais-je, c’est que tout le monde avait des raisons de se taire.

Ainsi donc, le salon resta notre secret. Un jour peut-être, il finirait par nous servir, et pas nécessairement dans un sens économique. Il pourrait nous servir de monnaie d’échange comme avait voulu le faire Erich Koch. À moins que nous ne finissions par le rendre si les circonstances l’exigeaient. Le temps nous le dirait…

À quatre voix contre une, la mienne, fut aussi approuvée la motion prévoyant de louer une ou deux cellules supplémentaires à ma tante Juana dans son monastère. De cette manière, m’expliquèrent patiemment mes compagnons, nous pouvions garder les pièces vendues jusqu’à leur remise. Je leur répondis que j’imposai une seule condition : que les demandes d’argent de ma tante pour la restauration de son couvent soient financées par le Club. J’en avais plus qu’assez de cette sangsue ! Ils acceptèrent bien sûr et je dus ravaler la bile qui me montait à la gorge en pensant que la chère mère supérieure allait bientôt être pleine aux as !

Aujourd’hui, le Club d’échecs continue à travailler activement, par goût, bien sûr. Beaucoup de choses se sont passées depuis cette dernière réunion, à ma grande satisfaction. Ainsi, avant la fin de l’année, nous avions réussi à nommer un nouveau Roi. C’est un homme formidable qui remplit magnifiquement ses fonctions. Peu de temps après eut lieu l’affaire de… Mais là, c’est une autre histoire…

 

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1) Yemas : sucreries à base d'œuf. (N. d. T.) ↵

 

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2) L’IRC (Internet Relay Chat) est un réseau mondial qui abrite des centaines de groupes de canaux ou

« chats » qui agissent comme des lieux de rencontre virtuels, des agoras ou places publiques dans

lesquelles des personnes du monde entier peuvent se rencontrer et parler. ↵

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3) Joint Photographic Experts Group (JPG ou JPEG), standard international pour les images

photographiques compressées très utilisé sur Internet. JPEG est la meilleure option pour

transmettre sur la toile des images avec un large spectre de tonalités comme des photos ou des

images scannées. ↵

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4) Gouverneur nazi d’une région durant le Troisième Reich. ↵

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5) Que désirez-vous boire ? ↵

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6) Une bière, s'il-vous-plaît. ↵

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7) En français dans le texte. (N. d. T.) ↵

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8) La Bible, traduction française par Émile Osty, Seuil, 1973. (N. d. T.) ↵

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9) Transmisson Control Protocol/Internet Protocol, protocole ou « langage » de connexion à Internet.

(N. d. T.) ↵

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