Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863

Fernand Desnoyers · Chapitre 6 sur 23

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Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863

Chapitre IV

 

SOMMAIRE

La noblesse des Refusés remonta à bien avant les

croisades.—Les imbéciles n'admettent que leurs nez.—

Heureuse comparaison entre plusieurs peintres et une

fleur exotique.—Le 93-Courbet.—Bain d'eau-forte.—La

soupe est sur la table des aqua-fortistes!—Un guitariste

se révèle.—Tabatière à diable.—Des peintres devenus

pierrots.—Conquête de toutes les Espagnes.—La séance

est ouverte et levée.—Les rassemblements sont

défendus.—Bonjour. Thomas.—Un poète prisonnier.—

L'Infant n'a plus de droits au trône.—Le vieux persiste.—

Portraits. Silence!—Le Jury-Charivari.—Oeufs brouillés et

œufs sur le plat.—Retour en Espagne sans canons.—Le

Jury—Journal amusant.—Souvenirs du jeune âge.—Vol

de diamants.—Du latin!—Andromaque.—Charenton.—M.

Biard.—M. Millet.

 

La race des Refusés ne vient pas d'éclore. Tout artiste, tout auteur d'une œuvre nouvelle, faite en dehors des routines, des conventions et des confections, est presque toujours refusé. Il blesse trop de gens de la majorité pour ne pas être rejeté dans son individualité. Les sots veulent qu'on leur ressemble et qu'on fasse comme eux. Non seulement un artiste n'imite pas, mais il ne veut pas être imité. Celui même qui ne peut pas être imité est le plus fort.

Il y avait donc, depuis trois ou quatre ans, bien des peintres prédestinés à être refusés avant l'Exposition dont nous nous occupons. Or, parmi ceux-là, s'épanouirent tout d'un coup comme des magnolias: MM. Manet, Legros, Fantin, Karolus Duran, Bracquemond, etc. Le girondin de la révolution-Courbet, M. Amand Gautier, relie cette révolution à cette jeune pléïade que l'enthousiasme pour Rembrandt a poussé à l'eau-forte.—Ils font, je crois, tous partie de la société des Aqua-Fortistes, qui s'est également illustrée par ses dîners aussi fameux que ceux du journal le Figaro. Le célèbre éditeur Cadart présidait à ces banquets, et publie avec luxe les superbes gravures de ces messieurs.

A la précédente Exposition—des reçus,—un groupe de jeunes peintres ci-dessus désignés, s'arrêta coi devant un tableau, représentant Un joueur de guitare espagnol. Cette peinture, qui faisait s'ouvrir grands tant d'yeux et tant de bouches de peintres, était signée d'un nom nouveau, Manet.

MM. Legros, Fantin, Karolus Duran et autres, se regardèrent avec étonnement, interrogeant leurs souvenirs et se demandant, comme dans les féeries à trappes, d'où pouvait sortir M. Manet? Le musicien espagnol était peint d'une certaine façon, étrange, nouvelle, dont les jeunes peintres étonnés croyaient avoir seuls le secret, peinture qui tient le milieu entre celle dite réaliste et celle dite romantique. Quelques paysagistes, qui jouent un rôle muet dans cette nouvelle école, exprimaient par une pantomime significative leur stupéfaction. M. Legros. qui avait fait lui-même quelques tentatives audacieuses contre les Espagnols, mais qui n'avait pas dépassé le Tage, considérait le musicien comme une conquête des Espagnes, au moins jusqu'au Guadalquivir.

Il fut décrété séance tenante, par ledit groupe de jeunes peintres, qu'on se porterait en masse chez M. Manet. Cette manifestation éclatante de la nouvelle école eut lieu.

M. Manet reçut très-bien la députation, et répondit aux orateurs qu'il n'était pas moins touché que flatté de cette preuve de sympathie. Il donna sur lui-même et sur le musicien espagnol tous les renseignements qu'on voulut. Il apprit aux orateurs, à leur grand ébahissement, qu'il était élève de M. Thomas Couture. On ne s'en tint pas à cette première visite. Les peintres même amenèrent un poète et plusieurs critiques d'art à M. Manet.

Après divers amendements, il fut convenu qu'on abandonnerait l'Espagne à M. Manet. Les portraits de Mademoiselle V. en costume d'Espada, et du Jeune homme en costume de majo; les Petits cavaliers, d'après Velasquez; Philippe IV, d'après Velasquez, et Lola de Valence, gravures, le tout admis aux Refusés, justifient pleinement la grave détermination du comité de la jeune pléïade. Le Bain, même, la plus grande toile de M. Manet, quoique représentant des Parisiens et des Parisiennes (elles en costume de bain d'homme, eux presque en costume de majo), a des allures espagnoles qu'on ne peut nier. On remarque dans cette peinture surtout, l'influence des victoires et conquêtes de M. Manet dans les Espagnes.

Les trois tableaux de M. Manet ont dû jeter une perturbation profonde dans les idées arrêtées du Jury. Le public lui-même ne laisse pas que d'être étonné de cette peinture qui, en même temps, irrite les amateurs et rend goguenards les critiques d'art. On peut la trouver mauvaise mais non médiocre. M. Manet n'a certes pas un demi-parti-pris. Il continuera par ce qu'il est convaincu.—Finalement, quoique les amateurs prétendent retrouver dans la manière de M. Manet des imitations de Goya et de M. Couture,—légère différence. —Je crois que M. Manet est bien lui-même; c'est le plus bel éloge qu'on puisse lui faire.

M. Legros a un grand tableau aux Reçus et un petit portrait aux Refusés. Ce portrait est très-bien; mais il doit faire peur aux membres du Jury, en les poursuivant comme un remords. Pourquoi l'a-t-on mis à la porte? Silence du Jury.

Je signale aussi un beau portrait de et par M. Fantin. Ce même portrait, dans diverses poses, avait déjà été reçu plusieurs fois. Pourquoi ne pas l'admettre encore? Enigme du Jury.

En plus, M. Fantin jouit d'une grande réputation au Louvre pour ses belles études. Son système pictural ne se développe pas d'une façon aussi absolue que celui de M. Manet; mais son portrait, par exemple, est sans défaut, et vaut seul un long tableau. Je n'en dis pas autant de son ébauche intitulée Féerie. C'est un amas, une macédoine, un plat de couleurs brouillées; c'est une palette qui n'est pas faite sur laquelle on pourrait prendre de la couleur pour faire un tableau.

M. Gustave Colin, dont le nom n'est pas dans le catalogue, a laissé aux Refusés un tableau très-remarquable: Basques Espagnols jouant à la pelote. C'est plein de vie, de mouvement et de soleil; c'est bien le midi. On entend crier, grouiller et grasseyer, une longue galerie de Basques châtoyants qui jugent les coups. Les joueurs ont une attention, une promptitude et une adresse très-observées. M. Gustave Colin gagne d'emblée la partie contre le Jury. Il n'a pas eu peur de peindre la chose comme elle est. Les costumes uniformément bleus et rouges des Basques, leurs attitudes, leur ciel, leur terrain, rien n'a effrayé le peintre; tout cela est curieux et intéressant et mérite d'être vu comme toute chose particulière.— Refusé!—Pourquoi?—Rébus du Jury.

Un très-joli portrait encore, est celui de M. B. par M. Gilbert. M. B. est vu de profil, en train d'écrire. La pose, le regard, la main, la plume, la robe de chambre d'un autre temps, le bonnet d'Antan, tout est d'un calme et d'un naturel parfaits. Il semble qu'on a connu ce vieillard; une bonne figure bourgeoise, de larges joues de papa; on redevient enfant en le regardant; il ne faut pas le déranger pendant qu'il écrit. C'est très-bien fait, c'est peut-être trop bien fait; ce l'a été sûrement pour le Jury qui l'a rejeté.

Gants, fleurs et bijoux, par M. Pipard, est un petit chef-d'œuvre. Il est impossible de représenter plus finement un sujet aussi simple. Les gants, c'est à les mettre; le verre, c'est à boire dedans; les bijoux, c'est à les voler, tant ils sont bien exécutés.—Refusé.—Logogriphe du Jury.

La Mort de l'enfant, du même peintre, a les mêmes qualités poussées un peu moins loin.—Refusé.—Charade du Jury.

Eh bien! tous ces logogriphes et toutes ces charades, on peut les pardonner au Jury. Mais son plus grand crime, ce qui ne peut s'expliquer que par une haine corse, c'est le refus d'un grand portrait par M. Paulus Cœsar Gariot qui a ajouté après son nom: Faciebat Parisiis anno MDCCCLXIII. Faciebat est joli surtout: Il faisait en 1863!!!

Je ne sais de qui est élève M. Paulus Cœsar Gariot, mais il est une des nombreuses victimes du professeur Flandrin. Le portrait est peint exactement d'après son procédé; c'est d'un élève, mais malgré la faiblesse, c'est la même chose. Les ordres du Jury sont rigoureusement exécutés et il refuse. Quand M. Paulus Cœsar lui dit avec raison:

...Quoi! ne m'avez-vous pas,

Vous-même,—ici,—tantôt,—ordonné, etc.

Le jury lui répond:

Hé! fallait-il en croire une amante insensée!

Il y a de quoi devenir fou. C'est à croire que les examinateurs, que les magistrats de la peinture et du dessin ne veulent plus rien du tout et qu'ils recommencent, sans cheveux, la guerre des chevelus désordonnés, des jeunes-France, des romantiques contre les faux classiques, tapant d'estoc et de taille sans savoir où, uniquement pour taper.

Mais au moins, quelques romantiques savaient ce qu'ils faisaient.

J'ai cité un petit article de M. Henri de la Madelène, concernant M. Signol. Voici un autre extrait non moins virulent et non moins juste du même auteur, sur M. Biard.

M. BIARD

«J'espère parler aujourd'hui de M. Biard pour la dernière

fois de ma vie. Ce triste farceur, dont la popularité fut un

moment si grande, perd décidément sa clientèle, et

n'arrête plus personne devant ses toiles. Voilà un

excellent symptôme de santé publique qui vaut bien la

peine d'être signalé.

«J'ai souvent entendu comparer la peinture de M. Biard à

la littérature de Paul de Kock, et cela m'a toujours paru

souverainement injuste. Certes, l'auteur de la Pucelle de

Belleville ne saurait être rangé parmi les classiques de la

langue; mais on retrouve au milieu de sa banalité comme

un dernier écho de verve gauloise. Paul de Kock est

commun au possible, mais il est gai somme toute, et le

Cocu nous a tous déridés.

«M. Biard, au contraire, incarne en lui la plus lamentable

déviation de l'esprit français; quand le bourgeois de Paris

se met à être bête, Dieu sait s'il l'est plus qu'aucun

bourgeois du monde: M. Biard est le plus plat des

bourgeois de ce temps. Il a toute la gravité de M.

Prud'homme. C'est le pitre du pinceau, un queue-rouge,

un bouffon, un grimacier lugubre. Nous savons ce qu'est

Mon voisin Raymond avant que Paul de Kock fasse crever

sa culotte, et la grossièreté de l'accident est sauvée par

les détails qui le précèdent. Chez M. Biard, aucune

précaution: la brutalité de ce jocrisse excessif ne connaît

ni ménagements ni mesure. Il développe la laideur, non

dans le sens du caractère, comme fait Daumier, par

exemple, mais par complaisance pure pour la laideur

même. Il ne conçoit pas, ce pauvre homme, qu'on puisse

rire sans se tordre, exprimer un sentiment intérieur sans

tirer la langue, équarquiller les yeux, hérisser les cheveux,

convulser le corps tout entier. Et remarquez qu'avec cette

grossièreté des moyens il n'atteint pas même une vérité

triviale. Sa Bourse est au-dessous de la réalité, son

Plaidoyer en province n'a jamais pu être plaidé par

personne. Tout cela est glacé, faux, pénible, outré,

navrant, et je m'étonne que cela puisse encore faire rire

quelques sots.

«Et dire que ce barbouilleur est décoré depuis 1838, pour

ses œuvres, et qu'il a gagné, par ses œuvres, dix fois plus

d'argent que Poussin!»

(Figaro-Programme.)

H M .

Autre guitare!

Je trouve dans le journal l'Exposition une lettre de M. Millet, adressée à M. Théodore Pelloquet. Cette lettre est tout un programme où le peintre démontre qu'il faut chercher dans la peinture autre chose que la peinture.

Je ne suis pas du tout, du tout, de cette opinion.

Je vais d'abord citer la lettre et l'analyser ensuite

«Monsieur,

«Je suis très-heureux de la manière dont vous parlez de

mes tableaux qui sont à l'Exposition. Le plaisir que j'en ai

est grand, surtout à cause de votre façon de parler de l'art

en général. Vous êtes de l'excessivement petit nombre de

ceux qui croient (tant pis pour qui ne le croit pas), que tout

art est une langue et qu'une langue est faite pour exprimer

ses pensées. Dites-le, puis redites-le, cela fera peut-être

réfléchir quelqu'un; si plus de gens le croyaient, on n'en

verrait pas tant peindre et écrire sans but. Y a-t-il pourtant

rien de plus insipide et de plus écœurant que de montrer

seulement le plus ou le moins d'habitude qu'on a de

l'exercice d'une profession? On appelle cela de l'habileté,

et ceux qui en font commerce en sont grandement loués.

Mais de bonne foi, et quand même ce serait de la vraie

habileté, est-ce qu'elle ne devrait pas être employée

seulement en vue d'accomplir le bien, puis se cacher bien

modestement derrière l'œuvre? L'habileté aurait-elle donc

le droit d'ouvrir boutique à son compte?

«J'ai lu, je ne sais plus où: «Malheur à l'artiste qui montre

son talent avant son œuvre!» Il serait bien plaisant que le

poignet marchât le premier.... Je ne sais pas textuellement

ce que dit Poussin dans une de ses lettres à propos du

tremblement de sa main, quand il se sentait la tête de

mieux en mieux disposée à marcher; mais en voici à peu

près la substance: «Et quoique celle-ci (sa main) soit

débile, il faudra pourtant bien qu'elle soit la servante de

l'autre, etc.»

Encore un coup, si plus de gens croyaient ce que vous

croyez, ils ne s'emploieraient pas aussi résolument à

flatter le mauvais goût et les mauvaises passions à leur

profit, sans aucun souci du bien, et comme le dit si bien

Montaigne:

«Au lieu de naturaliser l'art, ils artialisent la nature.»

«Je saurais gré au hasard qui me donnerait l'occasion de

causer avec vous, mais comme cela ne peut, dans tous

les cas, se réaliser immédiatement, au risque de vous

fatiguer, je veux essayer de vous dire comme je le pourrai

certaines choses qui sont pour moi des croyances, et que

je souhaiterais de pouvoir rendre claires dans ce que je

fais: que les choses n'aient point l'air d'être amalgamées

au hasard et par occasion, mais qu'elles aient entre elles

une liaison indispensable et forcée. Je voudrais que les

êtres que je représente aient l'air voués à leur position, et

qu'il soit impossible d'imaginer qu'il leur puisse venir à

l'idée d'être autre chose que ce qu'ils sont. Une œuvre

doit être d'une pièce, et gens et choses doivent toujours

être là pour une fin. Je désire mettre bien pleinement et

fortement ce qui est nécessaire, et à tel point que je crois

qu'il vaudrait mieux que les choses faiblement dites ne

fussent pas dites, pour la raison qu'elles en sont comme

déflorées et gâtées; mais je professe la plus grande

horreur pour les inutilités (si brillantes qu'elles soient) et

les remplissages, ces choses ne pouvant amener d'autres

résultats que la distraction et l'affaiblissement. Ce n'est

pas tant les choses représentées qui font le beau, que le

besoin qu'on a eu de les représenter, et ce besoin lui-

même a créé le degré de puissance avec lequel on s'en

est acquitté. On peut dire que tout est beau, pourvu que

cela arrive en son temps et à sa place, et par contre, que

rien ne peut être beau arrivant à contre-temps. Point

d'atténuation dans les caractères: Qu'Apollon soit Apollon,

et Socrate, Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre,

ils y perdraient tous les deux.

«Quel est le plus beau d'un arbre droit ou d'un arbre

tordu? Celui qui est le mieux en situation.

«Je conclus donc à ceci: Le beau est ce qui convient.

Cela pourrait se développer à l'infini et se prouver par

d'intarissables exemples. Il doit être bien entendu que je

ne parle pas du beau absolu, vu que je ne sais pas ce que

c'est, et que cela me semble la plus belle de toutes les

plaisanteries. Je crois bien que les gens qui s'en occupent

ne le font que parce qu'ils n'ont pas d'yeux pour les

choses naturelles, et qu'ils sont confits dans l'art accompli,

ne croyant pas la nature assez riche pour toujours fournir.

Braves gens! Ils sont de ceux qui font des poétiques au

lieu d'être poètes. Caractériser! voilà le but. Vasari dit que

Bacci Bandinelli faisait une figure devant représenter Ève.

Mais, en avançant dans sa besogne, il s'est avisé que

cette figure, pour son rôle d'Ève, était un peu efflanquée. Il

s'est contenté de lui mettre les attributs de Cérès, et Ève

est devenue une Cérès! Nous pouvons bien admettre,

comme Bandinelli était un habile homme, qu'il devait y

avoir dans cette figure des morceaux d'un modelé

superbe et venant d'une grande science, mais tout cela

n'aboutissant pas à un caractère déterminé, n'en a pas

moins dû faire l'œuvre la plus pitoyable. Ce n'était ni chair

ni poisson.

«Pardon, Monsieur, de vous en avoir dit si long et peut-

être si peu; mais laissez-moi encore vous dire que s'il

vous arrivait de rôder dans les environs de Barbison, vous

vouliez bien entrer dans ma boutique.»

J.F. M .