Le Salon des Refusés: Le Peinture en 1863
Chapitre V
SOMMAIRE
La Bamboula du style.—Les cotons sont en baisse.—
Citations... au tribunal.—Une nouvelle langue qui n'est pas
française.—Cette vieille immorale, qu'on nomme la
morale!—Garçon, encore une langue!—Le but est atteint.
—Monsieur, cela ne vous regarde pas.—Le sergent de
ville était dans son droit.—Oeuvre pie.—Saint-Eustache.
—La quête.—Pour les pauvres, s'il vous plait!—Apollon
avale la ciguë—Joseph Prud'homme.—Je n'ai pas le
courage d'aller plus loin.—Comment vous portez-vous?—
Faisons les cartes.—Une lettre... d'un homme à la
campagne.—Nouvelles bévues du maître.—La vertu est
récompensée.—Ils ont pissé partout (hémistiche du grand
Racine).—Pile ou face?—La lune comme un point sur un
i.
Après avoir lu cette lettre, je suis de plus en plus convaincu que les peintres ne devraient jamais écrire,—pas même des lettres.—C'est pour eux que la télégraphie a été inventée,—et pour les commerçants et amateurs,—tous gens qui n'ont pas le temps, comme ils disent. La correspondance par signes, par télégrammes, qui, pour faire des économies de lettres, exige qu'on écrive par exemple: R .—V M .—C .—M ,
... etc. Ce langage-nègre est le style qui convient aux peintres
et autres personnes trop occupées et trop pressées.
Tant pis, écrit M. Millet, pour qui ne croit pas que tout art est une langue.
Je suis persuadé que l'art de la peinture n'est pas une langue, et que toute son esthétique gît dans la représentation des objets.
(Cette définition pourrait s'appliquer également à la photographie qui n'est pas un art).
Quand vous faites un paysage, ou un intérieur de pauvres, ou un travailleur dans les champs, ne vous obstinez pas à croire que vous avez approfondi quelque haute question philosophique, et que même cet intérieur, ce paysage et ce travailleur sont des pensées. M. Millet dit que c'est une très-petite minorité qui croit que tout art est une langue, mais c'est tout le contraire: Je ne crois pas qu'il y ait un seul peintre, par exemple, qui ne soit persuadé qu'il exprime ses pensées par la peinture, que ses tableaux sont remplis de poésie, de tout ce qu'on voudra, et que conséquemment la peinture est une langue.
Si plus de gens le croyaient, on n'en verrait pas tant peindre et écrire sans but.
Quel but?—Celui de donner un enseignement, de châtier en riant les mœurs, de faire de la politique ou de la philosophie?—Alors il y a beaucoup de gens qui écrivent sans but, mais il y en a peu qui peignent sans but, car les peintres croient tous que tout art est une langue, etc.
Moi, je suis sûr, au contraire, que tout art qui sort de lui-même, qui s'occupe d'autre chose que de lui, se mêle de ce qui ne le regarde pas et se nuit.
Pourquoi, s'il en était autrement, les philosophes ne prétendraient-ils qu'ils font de la peinture?... à l'huile?
Montrer l'habitude qu'on a de l'exercice d'une profession n'a rien de bien écœurant, et cette expression exercice d'une profession ressemble à celle de la 6e Chambre dans l'exercice de ses fonctions.
L'habileté employée seulement en vue d'accomplir le bien, puis se cacher modestement derrière l'œuvre! Ne croirait-on pas que nous sommes à l'église; franchement c'est plus catholique qu'artistique.
Le sermon continue par... flatter le mauvais goût et les mauvaises passions, sans aucun souci du bien, etc.
Il n'y a rien à répondre à ceci: Qu'Apollon soit Apollon et Socrate Socrate. Ne les mêlons point l'un dans l'autre, etc.
Tout le reste de la lettre est le développement plus ou moins solennel, comme on peut revoir, du commencement que je viens d'épiloguer. Je ne veux pas continuer. Je n'ai voulu prouver qu'une chose: c'est que les peintres, même du renom de M. Millet, ont tort d'écrire, et d'écrire publiquement des manifestes, des programmes. Ils ne devraient que donner de leurs nouvelles à leurs amis, et c'est précisément ce qu'ils ne font pas.—Je parle d'un grand nombre.
Pourtant, voici encore une lettre de peintre, mais pleine de gaîté, celle-là. Bing! Bing! Je vais la placer ici,—pour les paysagistes, bam! la voici, boumm!
«Voyez-vous, c'est charmant la journée d'un paysagiste: «on se lève de bonne heure, à trois heures du matin, avant «le soleil, on va s'asseoir au pied d'un arbre, on regarde «et on attend.
«On ne voit pas grand'chose d'abord. La nature ressemble «à une toile blanchâtre où s'esquissent à peine les «profils de quelques masses: tout est embaumé, tout frissonne «au souffle fraîchi de l'aube. Bing! le soleil s'éclaircit... «le soleil n'a pas encore déchiré la gaze derrière «laquelle se cachent la prairie, le vallon, les collines de «l'horizon.... Les vapeurs nocturnes rampent encore comme «des flocons argentés sur les herbes d'un vert transi. «Bing!... bing!... un premier rayon de soleil... un second «rayon de soleil.... Les petites fleurettes semblent s'éveiller «joyeuses... elles ont toutes leur goutte de rosée qui «tremble... les feuilles frileuses s'agitent au souffle du «matin.... Sous la feuillée, les oiseaux invisibles chantent.... «Il semble que ce sont les fleurs qui font leur prière... «Les amours à ailes de papillons s'abattent sur la prairie
«et font onduler les hautes herbes.... On ne voit rien... «tout y est.... Le paysage est tout entier derrière la gaze «transparente du brouillard, qui monte... monte... «monte..., aspiré par le soleil... et laisse, en se levant, «voir la rivière lamée d'argent, les prés, les arbres, les «maisonnettes, le lointain fuyant.... On distingue enfin «tout ce que l'on devinait d'abord.
«Bam! le soleil est levé.... Bam! le paysan passe au «bout du champ avec sa charrette attelée de deux bœufs.... «Ding! ding! c'est la clochette du bélier qui mène le «troupeau... Bam! tout éclate, tout brille... tout est en «pleine lumière... lumière blonde et caressante encore. «Les fonds, d'un contour simple et d'un ton harmonieux, «se perdent dans l'infini du ciel, à travers un air brumeux «et azuré.... Les fleurs relèvent la tête... les oiseaux «volètent de ci de là.... Un campagnard, monté sur un cheval «blanc, s'enfonce dans le sentier encaissé.... Les petits «saules arrondis ont l'air de faire la roue au bord de la «rivière.
«C'est adorable!... et l'on peint... et l'on peint!... Oh! «la belle vache alezane enfoncée jusqu'au poitrail dans les «herbes humides.... Je vais la peindre.... Crac! la voilà! «Fameux! fameux! Dieu, comme elle est frappante!... «Voyons ce qu'en dira ce paysan qui me regarde peindre «et n'ose pas approcher.—Ohé! Simon!
«Bon, voilà Simon qui s'avance et regarde.
«—Eh bien, Simon, comment trouves-tu cela?
«—Oh! dam! m'seu... c'est ben biau, allez!...
«—Et tu vois bien ce que j'ai voulu faire?
«—J'crois ben que j'vois c'que c'est.... C'est un gros
«rocher jaune que vous avez mis là,
«Boum! boum! midi! Le soleil embrasé brûle la terre.... «Boum! tout s'alourdit, tout devient grave.... Les fleurs «penchent la tête... les oiseaux se taisent, les bruits du «village viennent jusqu'à nous. Ce sont les lourds travaux... «le forgeron dont le marteau retentit sur l'enclume.... «Boum! Rentrons....—On voit tout, rien n'y est «plus.
«Allons déjeuner à la ferme. Une bonne tranche de la «miche de ménage, avec du beurre frais battu... des «œufs... de la crème... du jambon!... Boum! Travaillez, «mes amis, je me repose... je fais la sieste... et je rêve «un paysage du matin... je rêve mon tableau... plus tard, «je peindrai mon rêve.
«Bam! bam! le soleil descend vers l'horizon... il est «temps de retourner au travail... Bam! le soleil donne un «coup de tam-tam.... Bam! il se couche au milieu d'une «explosion de jaune, d'orange, de rouge-feu, de cerise, «de pourpre.... Ah! c'est prétentieux et vulgaire, je n'aime «pas ça.... Attendons, asseyons-nous là, au pied de ce «peuplier... auprès de cet étang uni comme un miroir.... «La nature a l'air fatiguée... les fleurettes semblent se «ranimer un peu... pauvres fleurettes... elles ne sont pas «comme nous autres hommes, qui nous plaignons de «tout.—Elles ont le soleil à gauche... elles prennent «patience.... Bon, se disent-elles, tantôt nous l'aurons à «droite.... Elles ont soif... elles attendent!... Elles savent «que les sylphes du soir vont les arroser de vapeur avec «leurs arrosoirs invisibles... elles prennent patience en «bénissant Dieu!
«Mais le soleil descend de plus en plus derrière l'horizon.... «Bam! il jette son dernier rayon, une fusée d'or et «de pourpre qui frange le nuage fuyant... bien! le voilà
«tout à fait disparu..., bien, bien, le crépuscule commence.... «Dieu! que c'est charmant! Le soleil a disparu.... Il ne «reste dans le ciel adouci qu'une teinte vaporeuse de citron «pâle, dernier reflet de ce charlatan de soleil, qui se fond «dans le bleu foncé de la nuit en passant par des tons «verdâtres de turquoise malade d'une finesse inouïe, d'une «délicatesse fluide et insaisissable.... Les terrains perdent «leur couleur... les arbres ne forment plus que des masses «brunes ou grises... les eaux assombries reflètent les tons «suaves du ciel.... On commence à ne plus voir... on sent «que tout y est.... Tout est vague, confus.... La nature «s'assoupit.... Cependant, l'air frais du soir soupire dans les «feuilles... les oiseaux, ces voix des fleurs, disent la prière «du soir... la rosée emperle le velours des gazons.... Les «nymphes fuient... se cachent... et désirent être vues.
«Bing! Une étoile du ciel qui pique une tête dans «l'étang... charmante étoile dont le frémissement de l'eau «augmente le scintillement, tu me regardes... tu me souris «en clignant de l'œil.... Bing! une seconde étoile apparaît «dans l'eau, un second œil s'ouvre. Soyez les bienvenues, «fraîches et souriantes étoiles.... Bing! bing! bing! trois, «six, vingt étoiles.... Toutes les étoiles du ciel se sont «donné rendez-vous dans cet heureux étang.... Tout «s'assombrit encore.... L'étang seul scintille.... C'est un «fourmillement d'étoiles.... L'illusion se produit.... Le soleil «étant couché, le soleil intérieur de l'âme, le soleil de l'art «se lève.... Bon! voilà mon tableau fait!»
Corot.
(Figaro, 24 mai 1863.)
Après cette amusante lettre, d'un des maîtres du paysage, bing! bing! il est bon de parler d'un des meilleurs, des plus consciencieux et des plus fins paysagistes, M. Chintreuil, bam!
Depuis vingt ans, je crois, il lutte, observe, recommence, sans se lasser, toujours heureux d'entrevoir seulement une étude un peu plus approfondie d'un effet de la nature. Un nuage qu'il ne connaissait pas encore, qu'il n'avait pas rencontré dans un tableau, le rend fou de joie. Il est le plus sincère amoureux du paysage. Dans tous ses tableaux on trouve quelque secret de jour ou de crépuscule, de pluie ou de vent, pris à la nature. Voilà un peintre convaincu et vraiment voué à son art, un chercheur éternel, un trouveur, même, indiscipliné, qui méritait bien d'être évincé par les professeurs gardés par les fameux lions riants et bouclés, symboles de l'Institut.
Tant que ces lions inonderont les portiques de ce temple, les académiciens seront les mêmes.
Les trois paysages de M. Chintreuil sont des plus beaux qu'il ait faits.
Il n'y a pas de saison qui tienne, on entre dans la saison qu'a peinte M. Chintreuil. Nous sommes en juin, mais quand nous regardons le paysage représentant un coup de vent dans une forêt en novembre, nous sommes en plein novembre. C'est désagréable, mais le peintre connaît si bien son calendrier qu'il en joue à son gré.
Le rejet des trois tableaux de M. Chintreuil est un jet de salive qui retombe sur le nez du jury.
M. Julian a beaucoup de talent. On lui a refusé deux portraits très-bien faits et un tableau savamment peint, qui excite la joie, l'ironie de baudruche et l'indignation du public.
Le peintre a eu raison de mettre au bas de son tableau une strophe explicative, autrement, quoique la peinture soit une langue, on ne comprendrait jamais le sujet.
Voici les vers célèbres d'Alfred de Musset:
Assez dormir, ma belle,
Ta cavale, Isabelle,
Hennit sous tes balcons.
Vois les piqueurs alertes,
Et, sur leurs manches vertes.
Les pieds noirs des faucons.
Les balcons, la cavale, les manches vertes des piqueurs, eux et les faucons aux pieds noirs, on ne voit rien de tout cela dans le tableau.
Une jeune femme nue, comme le discours d'un académicien, a dit le même de Musset, retournée sur un lit, regarde, on ne sait quoi, à travers les carreaux de sa fenêtre, et montre ses postères à ceux qui la regardent, c'est-à-dire au public.
Un cavalier joyeux, à la moustache blonde, se penche en appuyant une main sur la susdite partie charnue pour faire voir à Isabelle
Les pieds noirs des faucons, etc.
quelques cerises détachées d'un collier de corail sont menacées d'être écrasées sur le lit par le gros... derrière d'Isabelle.
Cheveux noirs et moustaches rousses, postères et cerises, linge et chair, tout est bien fait, vigoureusement peint.
Ce que ce tableau fait épanouir de lazzis, de bons mots, parmi les spectateurs, est énorme.
«Cela s'appelle le Lever,—Lever de la lune, à la bonne heure!» disait un loustic en posant, comme le cavalier joyeux, sa main sur les reins souples et dispos d'Isabelle,—devant lesquels s'arrêtent les dames, pendant un quart d'heure, pour rire. Et que de coups d'œil à travers les coups d'éventail!—D'autres dames passent plusieurs fois, indignées, devant ces rondeurs de fille nue.