Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
Pris alors d’une de ces rages du…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Pris alors d’une de ces rages du désespoir qui ne font plus peser l’importance des phrases, il avait répliqué:
—Merci du conseil, j’irai demander ce bain de pieds à Gervaise.
Et il était parti sans se rappeler que, sous le scélérat endurci, il y avait le père, adorant sa fille d’un immense amour. En voyant son secret connu, il était capable de tout pour que son enfant n’apprît pas la sinistre vérité qui, peut-être, la ferait le maudire. Alors Doublet avait voulu parler, mais il était trop tard: les cris de la foule avaient couvert son appel au lieutenant et le bourreau avait saisi sa proie.
Anéanti, brisé de douleur, Vasseur était revenu à l’auberge du Bon-Repos d’où il allait partir pour son expédition à la poursuite du Beau-François.
Il n’avait pu soustraire Doublet à cette mort ignominieuse, et, plus tard, la fille, si elle apprenait la vérité, se sentirait prise d’horreur pour celui qui avait livré son père aux juges.
—Je veux la revoir encore une fois, s’était dit le pauvre amoureux.
Reculant son départ de trois heures, Vasseur, on l’a vu, était parti pour le village de Mégin.
Le jour tombait quand il atteignit la maisonnette. Un horrible pressentiment lui broya le coeur à la vue de cette demeure dont les portes et volets étaient hermétiquement clos.
Le logis était désert.
Qu’était devenue Gervaise? Quelle cause avait amené sa disparition? Avait-elle appris la vérité sinistre?
Elle n’était plus là, cette gracieuse jeune fille près de laquelle il avait passé de si charmantes heures. Il revoyait son délicieux et candide sourire et ses doux yeux, quand il la berçait de l’espérance que son père reparaîtrait bientôt.
Alors il comprit que ce sentiment, qu’il avait cru n’être qu’un vif intérêt porté à une jeune fille menacée d’un malheur épouvantable, était bel et bien un de ces amours profonds qui suffisent à remplir la vie d’un homme.
Et comme, pour la dixième fois, après avoir fait le tour de la maison, il revenait devant cette porte fermée, un paysan, qui passait en regagnant le village, lui demanda:
—Est-ce à Gervaise Augé que tu en as, citoyen?
Vasseur n’osa répondre affirmativement.
—Je venais pour voir ma parente Annette, dit-il.
—Annette a suivi sa jeune maîtresse.
—Ah! elles sont parties?
—Oui, hier matin.
—Pour où? prononça l’amoureux avec une voix tremblante.
—Là-dessus, je ne saurais te renseigner, citoyen. Ce que je sais, c’est que Gervaise allait rejoindre son père.
—Rejoindre son père! répéta Vasseur avec un frémissement.
—Oui, il paraît que le citoyen Augé, qui avait empli son sac, s’est établi à l’autre bout de la France. Alors, comme il ne veut plus revenir en ces pays-ci, il a envoyé chercher sa fille.
Le lieutenant avait écouté, tout secoué par la terreur. Quel autre, connaissant le secret de Doublet, avait fait disparaître sa fille? Dans quel but? Gervaise n’avait-elle pas été entraînée dans quelque piège exécrable par un de ces complices de Doublet échappés à la justice?
Alors, avec un frisson d’épouvante, il pensa au Beau-François, ce Lovelace de filles publiques.
—Ah! reprit-il, le maquignon Augé a envoyé chercher sa fille!... Je devine par qui… Son dresseur de chevaux, n’est-ce pas? Un grand bel homme blond?
—Oh! non! pour ça, non! répliqua le paysan en riant; celui-là est bel homme comme je suis muet, et s’il a jamais dressé des animaux, ce ne doit être que des ours.
Vasseur avait respiré en apprenant qu’il ne s’agissait pas du Beau-François; mais les renseignements donnés avaient éveillé sa curiosité.
Cependant, le renseigneur avait continué en gouaillant:
—Oui, des ours… auxquels il ressemble, du reste, par l’aspect et la force. Un poilu de première force! Pas grand, mais avec des épaules larges de ça… et des bras comme ma cuisse… En voilà un par qui je ne voudrais pas, s’il était en colère, être ceinturé! Il m’aplatirait sur sa poitrine comme une galette… Ah! et le caractère, donc! Aimable comme un coup de trique et pas beaucoup plus bavard qu’un poisson. Trois ou quatre grognements qui veulent dire oui ou non et il est à bout de conversation.
Sur ce portrait donné par lui, le paysan fut pris d’un rire qu’il termina en disant:
—Pas de chance, la petite Gervaise.
—Pas de chance en quoi? reprit le lieutenant étonné.
—Dame! il lui tombe du ciel un oncle inconnu et il lui arrive d’un pareil calibre, ce n’est vraiment pas avoir de chance… Oui, un oncle, par sa mère, dont elle n’avait jamais entendu parler…
—Et la citoyenne Gervaise l’a suivi sans hésitation?
—Il paraît qu’il était porteur d’une lettre du père, qui commandait à sa fille de le suivre… à ce que nous a dit Annette, quand elle est venue faire ses adieux à ma femme… Elle était même bien intriguée de savoir où l’ours allait les mener, la pauvre vieille; car il n’en soufflait mot.
C’était sur ces renseignements qui, loin de le rassurer, lui avaient inspiré une inquiétude profonde, que le lieutenant était revenu au Bon-Repos, d’où, immédiatement, il était parti pour son expédition en compagnie de ses deux soldats et de Fil-à-Beurre.
Et, à cette heure que, suivi de Fichet et Lambert, il chevauchait sur la route, après avoir été quitté par Fil-à-Beurre, parti en avant pour éclairer le chemin, le lieutenant, tête baissée, se rappelait le passé en murmurant avec joie:
—Barnabé m’a dit qu’il sait où se trouve Gervaise.
Ce pensant, il avait relevé la tête.
À distance, sur la route, se dressait une maison devant laquelle il aperçut Fil-à-Beurre qui, en le quittant, lui avait dit:
—Là où vous me trouverez vous attendant sur la route, il y aura du neuf.
Donc, il y avait du neuf.
—Un temps de galop! commanda-t-il à ses hommes, impatient de connaître ce neuf.
Quand les cavaliers atteignirent la maison, Fil-à-Beurre, qui les avait attendus sans bouger de place, alla tout droit à Fichet et lui demanda sérieusement:
—Vous qui savez tant de choses, citoyen Fichet, sauriez-vous, par bonheur, accoucher une dame?
Le gendarme, d’abord interloqué par cette question, regarda Barnabé en dogue; mais tant de bonhomie se lisait sur la mine anguleuse de l’échalas, qu’il répondit de la meilleure foi du monde:
—La fatalité elle veut que l’accouchement il n’est pas dans ma constitution.
VLe lieutenant avait eu grand’peine à retenir son rire en entendant Barnabé adresser une demande aussi étrange à son soldat.
—Pourquoi cette question? souffla-t-il à Fil-à-Beurre, qui s’était rapproché.
Ce dernier n’eut pas le temps de répondre, car, soudainement, sortit de la maison un petit homme rond comme un muid et à jambes et bras tellement courts qu’il avait l’air d’un saucisson à pattes, qui se jeta sur la poitrine de Barnabé en glapissant d’une voix joyeuse:
—Un fils! c’est un fils.
Et le Saucisson-à-Pattes se redressa plus fier qu’un coq sur ses ergots pour ajouter:
—Un fils… au bout de six mois de mariage… Hein! quelle femme j’ai là!
—Et dire que si une forte émotion n’avait pas fait à votre épouse devancer le terme habituel, vous auriez eu peut-être deux fils, avança Barnabé imperturbable.
—Je le crois, dit gravement le mari.
Puis, en branlant la tête:
—Le fait est que ma Léocadie a éprouvé là une forte émotion… Prou! Prou! j’en frémis encore quand j’y pense!
Ensuite, tout prévenant, il alla au-devant des gendarmes descendus de cheval, en leur débitant:
—Suivez-moi, citoyens, je vais vous conduire à l’écurie.
Les soldats, sur les pas du Saucisson-à-Pattes, disparaissaient en emmenant les montures, quand Vasseur demanda curieusement à l’échalas:
—Le Mans n’est tout au plus qu’à une lieue. Plutôt que de nous laisser gagner la ville, pour que tu nous aies fait mettre pied à terre ici, tu as donc découvert ce que tu appelles du neuf?
—Tout ce qu’il y a de plus neuf, lâcha Barnabé.
—De quel genre?... Car je ne pense pas que ledit neuf consiste en cet accouchement pour lequel tu requérais l’aide de Fichet? continua Vasseur en riant.
—Eh! eh! vous brûlez, dit Barnabé.
—Quoi! fit le lieutenant étonné, c’est au sujet de cet accouchement à six mois?
—Tu, tu, tu… à six mois… mettons-en neuf et nous serons dans le vrai. Car l’imbécile que vous venez de voir a épousé la maîtresse d’un autre. Il a eu à la fois la poule et l’oeuf.
Regardant Vasseur en homme qui sait qu’il va porter un coup, Fil-à-Beurre continua en traînant la voix:
—Et connaissez-vous l’homme qui a été l’amant de la femme de ce grotesque?
—Non. Dis!
—C’est le Beau-François.
Vasseur regarda tout ébahi le squelette et finit par demander:
—Comment sais-tu cela?
Mais, subitement, sans attendre la réponse, il passa d’une question à une autre en s’écriant:
—Que fais-tu donc là, Barnabé?
—Vous le voyez, je charge mon fusil.
—Pourtant, tantôt, quand tu m’as quitté, tu venais déjà de le charger. Tu as donc fait feu, depuis que nous nous sommes vus?
—Oh! un tout petit coup de fusil de rien du tout… Histoire de rire.
—Et avec qui as-tu ri?
La réponse fut empêchée par le retour du Saucisson-à-Pattes, qui s’avança en disant à voix basse:
—Ma Léocadie dort… Après une telle secousse, elle a besoin de repos, la chère âme… Je l’ai laissée sous la garde de la bonne dame et de ma servante…
Il poussa un soupir de satisfaction, qu’il fit suivre de ses mots:
—N’empêche qu’elle s’est trouvée là bien à propos, la bonne dame, pour tirer ma Léocadie de peine.
Après quoi, s’adressant directement à Fil-à-Beurre:
—Vous savez, ajouta-t-il, qu’elle ne se doute de rien?
Vasseur avait écouté sans mot dire, regardant Barnabé, dont l’oeil semblait lui conseiller de laisser parler le Saucisson-à-Pattes, comme si les paroles de ce personnage saugrenu devaient tout lui expliquer.
Le lieutenant allait perdre patience quand un nom lui fit soudainement dresser l’oreille aux divagations du pantin, qui venait de reprendre:
—Non, elle ne se doute de rien, la bonne dame Annette. Elle croit la jeune fille toujours endormie dans sa chambre.
—Annette! la jeune fille! répéta vivement Vasseur dont, sans qu’il pût se dire pourquoi, le coeur était serré.
Sa voix avait attiré l’attention du gros homme qui, de Barnabé, revint à lui.
—C’est vrai! fit-il, vous ne savez rien. Je vais alors vous expliquer la chose. Sachez donc que la bataille venait d’avoir lieu quand Léocadie a été prise des premières douleurs…
Le bonhomme avait le récit quelque peu haché, car, au lieu de suivre le courant de sa narration, il s’interrompit pour venir serrer la main de Fil-à-Beurre en s’écriant:
—Ah! à propos, je ne vous ai pas remercié.
—Expliquez d’abord votre «à propos», dit Barnabé qui, à son tour, semblait ne pas comprendre.
—À propos des douleurs de Léocadie.
—Bon!... et remercié pourquoi?
—Pour votre coup de fusil. L’explosion lui a causé une peur qui, dans sa situation, lui est venue bien en aide… Vous savez l’effet d’une peur subite?
—Oui, ça fait passer le hoquet.
—Et les enfants aussi, paraît-il; car, au bruit de votre coup de fusil, Léocadie a poussé un énorme cri douloureux… et, une seconde après, j’étais père!!!
Après cette interprétation de l’effet d’un coup de fusil, le Saucisson-à-Pattes se remit à secouer la main de Fil-à-Beurre en répétant:
—Merci! cent fois merci!
Sur quoi, repris à nouveau et plus fort par l’orgueil de la paternité, il releva fièrement la tête et accentua d’un ton vainqueur:
—Je déteste me vanter, mais être père au bout de six mois de mariage… Hein! c’est être assez adoré par sa femme!
Vasseur piétinait d’impatience. Il arrêta net ce nouveau genre de lyrisme conjugal en disant d’un ton sec:
—Si vous reveniez à votre récit, citoyen? Vous étiez en train de parler d’une dame Annette…
Mais il était écrit dans le livre du destin que la curiosité du lieutenant ne serait pas encore satisfaite, car apparut une grosse fille de basse-cour effarée, larmoyant, qui hurla:
—Le petit! Qui qu’a pris le petit? J’ai perdu le petit!
Et elle courut au Saucisson-à-Pattes, qu’elle secoua en beuglant:
—C’est-y vous qui m’avez fait la farce de me cacher le petit?
Un immense frissonnement, qui donnait à sa masse l’apparence d’une montagne de gélatine secouée, ébranla l’époux de Léocadie. Telle était l’émotion qui lui serrait la gorge, qu’on eût dit qu’il soufflait dans un mirliton cette exclamation désespérée:
—Tu as perdu mon fils, misérable!
«Misérable!» était trop. La fille, qui avait bec et ongles, se redressa sous l’injure, et d’un ton gouailleur:
—Votre fils! oh! votre fils!... Voyez-vous cet amateur de besogne faite! lâcha-t-elle.
Le Saucisson-à-Pattes n’en crut pas ses oreilles.
—Qu’a-t-elle dit? demanda-t-il à Barnabé.
—Qu’elle donnerait son âme pour retrouver votre fils, répondit sérieusement Fil-à-Beurre.
—Alors j’avais mal entendu, avoua le grotesque.
La servante avait vite rentré sa colère imprudente. Elle reprit son ton pleurard pour continuer.
—C’était l’heure de nettoyer la sue aux cochons… J’avais emporté le petit… Alors je l’ai posé je ne sais plus où…
—Pourvu que ça ne soit pas dans l’auge aux cochons, avança Fil-à-Beurre.
Et, d’une voix lugubre:
—Je les ai vus, vos porcs, continua-t-il; des bêtes maigres, qui m’ont paru habituées à rester sur leur faim… Il y a eu grande imprudence à les tenter…
—Mon fils mangé par les cochons! bégaya douloureusement l’époux de Léocadie.
Si Barnabé avait lâché son atroce plaisanterie, c’était que, de loin, il avait vu arriver Fichet.
Le brave gendarme s’approchait, tenant entre ses mains son chapeau, coiffe en l’air, qu’il portait avec autant de précautions que s’il eût eu à promener un plat trop plein de sauce.
Et quand il fut près du lieutenant, il lui montra son chapeau en disant, d’une voix qui n’entendait pas raillerie:
—Que je serais cupide de connaître le pierrot qu’il a eu l’hilarité d’infuser un singe dans mon chapeau.
Ce singe n’était autre que l’enfant perdu! le citoyen Saucisson-à-Pattes fils.
Dans son délire de joie, le père plongea la tête dans la coiffe de chapeau pour embrasser son fils, mouvement que Fichet mit sans doute sur le compte de la voracité, car il ajouta:
—Que je vous préviens qu’il n’est pas cuit.
Pour l’intelligence de ce qui va suivre, nous abandonnerons momentanément nos personnages, afin de donner quelques explications utiles.
En l’année 1800, époque de notre récit, les voyages étaient longs, pénibles et trop souvent dangereux. Les moyens de locomotion étaient la diligence, le bateau et le cheval. De tous, le moins fatigant était le bateau qui, par rivières, fleuves et canaux, finissait par vous amener à destination, mais au prix d’une énorme perte de temps, car la distance de la moyenne franchie en vingt-quatre heures n’excédait pas sept lieues,—espace que la vapeur met aujourd’hui quarante minutes à parcourir.—Encore le voyage en bateau était-il soumis aux caprices du froid ou de la chaleur, qui desséchait les cours d’eau ou les obstruait de glace.
La diligence, sous le rapport de la vitesse, était préférable; mais c’était le mode le plus coûteux et surtout le plus dangereux. Malgré l’ordre et la tranquillité un peu revenus, les routes étaient encore si peu sûres, en certains départements, que les diligences ne se mettaient en voyage que protégées par une escorte de cinq soldats qu’on installait sur le haut de la voiture. De là le nom de «patrouille ambulante» donnée à ces cinq soldats qui, dans toutes les attaques de voitures publiques, tombaient frappés par les cinq premières balles.
Il y avait aussi le roulage qui transportait les marchandises. Pour leur sécurité, les rouliers s’attendaient au départ ou à des rendez-vous, afin de marcher en compagnie. Eux et leurs chiens, animaux de rude défense, faisaient un noyau assez redoutable auquel se joignaient les pauvres diables que leur bourse plate contraignait à voyager à pied. Un convoi de roulage se montait quelquefois à trente ou quarante individus, tous armés. Ce nombre respectable écartait les assaillants qui alors se contentaient de suivre à la piste. Tout allait bien tant que la troupe se tenait serrée; mais à mesure qu’elle avançait sur la route, elle finissait par s’égrener en des destinations diverses et alors, de tous ces tronçons du convoi rompu, il était rare qu’un seul parvînt à destination. Aux portes mêmes de Paris où, naturellement, affluaient les bons coups à faire, les bandes à main armée infestaient la grande banlieue.
Restait donc le voyage à cheval, qui n’était pas possible à tout le monde, aux femmes surtout. Outre que chacun n’était pas écuyer, le voyage à cheval astreignait le voyageur à la préoccupation constante de veiller au meilleur état de sa monture. De là cette nécessité pour lui de faire halte à l’auberge devant laquelle la nuit le surprenait, pour y laisser manger et reposer sa bête.
Or, de toutes ces auberges, qui l’attendaient sur la route, il en était dont le voyageur ignorait la réputation sinistre. L’homme pénétrait de confiance… et il n’en sortait plus.—Plus tard et bien lentement, la justice a fini par entrer dans ces repaires de crimes dont le plus célèbre fut celui que le procès fit connaître par son épouvantable surnom de l’Auberge-aux-Tueurs.
À l’époque de ce récit, nous le répétons, ces lieux maudits jouissaient encore de la plus complète impunité, principalement dans les parties de la France qui n’étaient pas encore remises tout à fait des récentes et horribles secousses de la guerre civile.
Le ministère de la police, que dirigeait Fouché, avait entrepris la destruction de ces assassins de grand’route, pillards des campagnes et détrousseurs de diligences; mais c’était là une tâche ardue et difficile à laquelle, pour procéder à bon escient, il fallait du temps et, surtout, un espionnage habile et occulte qui, avant d’agir, étudiât bien les localités.
Aussi les autorités des pays ainsi infestés par les bandes de malandrins se gardaient-elles bien de dire que le ministère de la police avait expédié une dizaine de ses limiers les plus fins qui, semblables à des furets en chasse, s’étaient éparpillés dans toutes les contrées à surveiller.
Cela dit, nous reviendrons à l’auberge de la Biche-Blanche, tenue par le citoyen Doulan, que sa conformation physique avait fait surnommer, à dix lieues à la ronde, le Saucisson-à-Pattes.
Située à une petite lieue du Mans, l’auberge de la Biche-Blanche, par sa position, était en pleine prospérité. En plus de la population ouvrière qui, chaque décade, venait s’y régaler d’un certain petit vin blanc remarquable, la Biche-Blanche était le lieu de rendez-vous des rouliers et des conducteurs d’eau, car, à vingt pas de ses constructions, coulait la Sarthe.
Tous les rouliers sortis du Mans ou venus de plus loin, allaient s’attendre à la Biche-Blanche et y festoyaient jusqu’à ce qu’ils se fussent réunis en assez grand nombre pour former un convoi capable d’affronter les dangers de la route.
D’un autre côté, les bateliers qui, par la Sarthe et la Mayenne, gagnaient la Loire, en conduisant jusqu’à Nantes les envois des pays traversés, se seraient fait scrupule de passer devant l’établissement du Saucisson-à-Pattes sans savourer son vin blanc, et comme ce liquide en valait la peine, ils le savouraient à longue haleine.
Et puis, tous, y faisaient aussi des pintes de bon sang à se gausser du Saucisson-à-Pattes dont la stupidité profonde était une source intarissable de rire. On se complaisait surtout à lui faire raconter l’histoire de son mariage, que l’imbécile narrait ainsi:
—J’étais allé au Mans pour y faire mes provisions d’andouilles. Dans la rue, j’ai rencontré Léocadie qui pleurait. Aussitôt, à sa vue, ça m’a fait pouf dans le coeur et, en même temps, le ciel, qui était couvert, s’est immédiatement éclairci… Alors je me suis dit: «Tout t’annonce que cette femme-là fera ton bonheur…» J’ai aussitôt oublié mes andouillettes et je suis allé à elle.
Malgré moi, une sorte de mélodie persuasive m’était venue sur les lèvres quand je lui débitai: «Je lis dans vos yeux que ce qui manque à votre âme c’est une âme jumelle qui lui déverse ses trésors de tendresse. Je vous apporte cette âme; prenez-la et allons devant l’officier municipal de la section la plus proche, qui nous passera les liens de l’hymen.» Alors elle a promené tout le long de ma personne un regard de reconnaissance, puis un sourire a séché ses larmes.
—Mais pourquoi pleurait-elle? ne manquait jamais de s’informer un des écouteurs du récit.
—Quand je le lui ai demandé, elle m’a répondu: «C’était de joie. Un pressentiment venait de m’annoncer que j’allais rencontrer l’homme de mes rêves. Alors les larmes de bonheur m’ont jailli si abondantes que, pour les cacher aux passants, j’ai été obligée de me tourner vers un mur.» Et, de fait, quand je l’ai abordée, elle faisait semblant de lire une affiche, collée sur la muraille, qui annonçait qu’à Chartres on venait de pincer une partie de la bande d’Orgères avec son chef, le Beau-François… mais vous comprenez qu’elle n’en lisait pas un seul mot, la chère créature. À son pressentiment, qui lui annonçait l’homme de ses rêves, joignez mon pouf dans le coeur à sa vue et le ciel qui s’était éclairci, n’était-ce pas assez pour nous prouver que nous étions nés l’un pour l’autre? Dix minutes après, l’officier municipal, au nom de l’amour et de la République, nous avait enlacés dans les doux liens du mariage.
Parmi les auditeurs de l’idiot, il s’en trouvait toujours un qui, sceptique à l’endroit de la sagesse de l’épousée qu’on voyait trop se presser en sa grossesse, ce qui donnait à supposer que l’aubergiste n’avait été qu’un enfonceur de portes ouvertes, demandait sans rire:
—Est-ce que vous ne lui aviez pas trouvé la taille un peu épaisse, à votre chère créature?
Là-dessus, le Saucisson-à-Pattes se redressait, et, avec une voix grave qui prêchait:
—Dans notre ex-religion, l’Écriture ne disait-elle pas: «Choisis-toi une compagne aux mamelles puissantes et aux reins solides?» Je me suis donc conformé aux ex-textes saints.
Sur cette réponse, le grotesque ne manquait pas d’ajouter:
—C’est ainsi que j’ai ramené du Mans ma Léocadie, l’ange qui a transformé mon existence en un torrent de félicité conjugale.
—Elle vous aime à ce point? gouaillait encore le sceptique.
À ce doute, l’époux de Léocadie souriait en vainqueur, et, baissant la voix, répliquait sur le ton de la confidence:
—Elle m’adore à ce point que, vingt fois déjà, elle m’a dit: «Mon amour pour toi est si ardent qu’il me semble que sa chaleur mûrit le fruit de mes entrailles. Je ne serais pas surprise si je te rendais père avant terme…» Hein! est-ce être aimé cela?
Alors un farceur demandait:
—Et vos andouilles que vous étiez aller chercher au Mans?
—J’avoue les avoir oubliées.
—Oh! m’est avis que vous en avez ramené au moins une… et une fameuse encore! lâchait le farceur au nez de l’époux de Léocadie, lourde plaisanterie qui faisait éclater de rire tout l’auditoire.
La bêtise profonde du Saucisson-à-Pattes était donc connue au grand loin et, au lieu de nuire à la Biche-Blanche, elle contribuait à sa prospérité, puisqu’elle offrait aux consommateurs le double avantage de lamper un excellent picton en se pâmant de rire aux conversations ineptes du cocasse aubergiste.
Que la femme du comique hôtelier eût déjà vu le loup avant d’aller au bois avec son époux, là n’était pas la question. La vérité était que c’était une commère active, forte en gueule, très travailleuse. Une fois introduite au logis, elle mena rondement rouliers et bateliers, ses clients, qui, avant elle, en prenaient trop à l’aise sous le rapport du crédit. L’argent entra en caisse et ce n’était que justice, car on n’eût pas trouvé à la ronde plus doux lits, meilleur fricot et aussi bon vin.
Mais de ces écus qui affluaient, l’époux n’en voyait pas lourd, car sa femme avait accaparé la clef de la caisse. Le Saucisson-à-Pattes, qui s’y entendait à ravir, continuait, comme par le passé, à faire tous les achats utiles pour la maison. Quant au payement, les vendeurs devaient passer à la caisse de la femme qui, il faut le dire, payait rubis sur l’ongle et sans conteste.
Grande et belle femme, un peu plantureuse, la citoyenne Léocadie, qui avait, pour ainsi dire, happé un mari au vol, avait passé, depuis six mois qu’elle était mariée, par deux phases distinctes d’humeur.
Elle s’était mariée la larme à l’oeil, ainsi que l’apprenait le récit de son époux lorsqu’il disait l’avoir rencontrée ruisselante de larmes, le nez collé sur une affiche. Dès le lendemain de son union, soit qu’elle eût trouvé une âme à son âme, soit qu’elle fût heureuse de se voir aussi subitement à la tête d’un établissement florissant, son humeur avait été joyeuse et même des plus aimables pour son mari, qu’elle ne pouvait guère regarder sans rire, mais auquel, à satiété, elle prodiguait les épithètes flatteuses d’ange, de chérubin, de chéri et même celle de «mon beau vainqueur», qui faisait se rengorger l’époux avec de petits ronronnements de fatuité.
Pendant cette phase d’heureux caractère, le Saucisson-à-Pattes avait tenté… un peu tard, il faut en convenir… de connaître le passé de celle qu’il avait cueillie sous l’influence d’un pouf au coeur.
À ces tentatives d’interrogatoire, Léocadie exhibait son plus aimable sourire et demandait:
—Comment, mon bel ange, as-tu trouvé le melon que tu as mangé ce matin?
—Délicieux. Je l’ai savouré avec un plaisir extrême.
—Et sais-tu de quel potager il venait?
—J’avoue que je ne m’en suis pas inquiété.
—Ce qui ne t’a pas empêché de le trouver délicieux, n’est-ce pas, mon doux chérubin?
—Puisque je te dis l’avoir savouré.
—Eh bien, mon beau vainqueur, traite ta Léocadie comme le melon de ce matin. Savoure-la sans t’inquiéter de quel potager elle t’est venue.
Elle s’en tenait à cette comparaison, ce qui, en somme, ne pouvait point passer pour une confidence.
Et, chose plus extraordinaire, le Saucisson-à-Pattes s’en contentait. Sa sottise avait trouvé l’explication de la réserve de sa femme sur son passé.
Quand il racontait la scène à ses clients, car le bavard imbécile ne savait rien cacher à qui voulait lui tirer les vers du nez, il ne manquait pas d’ajouter en se pavanant:
—Je sais le motif qui fait taire ma belle Léocadie sur ce sujet délicat.
—Quel motif?
—Son immense amour pour moi.
—Vraiment! s’écriait l’auditoire en retenant son rire.
—Oui. À n’en pas douter, Léocadie doit être,—ses manières distinguées la trahissent assez,—une ci-devant princesse que la révolution a privé de son titre. Son adoration pour moi veut, pour ne pas m’humilier, me laisser ignorer qu’elle m’a sacrifié ses illustres aïeux… Elle avait droit à habiter plus tard des palais dorés, mais, après m’avoir vu, elle a préféré l’humble toit de la Biche-Blanche.
Que pouvait-on répondre à une aussi épaisse bêtise? On s’en allait colportant partout, en riant, la cocasserie de l’épouse, ci-devant princesse, trahie par ses manières distinguées… manières qui rappelaient fort les harengères du marché du Mans.
Telle avait été la première phase de l’humeur de la citoyenne Léocadie, humeur enjouée, sans soucis, qui avait duré deux mois.
À cette époque où les journaux, fort rares dans les villes, étaient chose à peu près inconnue dans les campagnes, les nouvelles étaient colportées par les voyageurs; ce qui, tout naturellement, faisait que, dans les auberges, on était des premiers informés. Il arriva un jour que des rouliers qui avaient passé à Chartres racontèrent qu’il n’était bruit, en cette ville, que de l’évasion du Beau-François, le chef de la bande d’Orgères.
Et un de ces rouliers ajouta:
—De sorte que ceux auxquels il peut en vouloir et qui croyaient que le couperet de la guillotine les tiendrait quittes envers lui, vont avoir encore à compter avec ce scélérat qui, dit-on, a la dent longue.
Ce fut à dater de cette nouvelle que l’humeur charmante de Léocadie se transforma. Elle devint inquiète, nerveuse, acariâtre. Sa parole se fit aigre comme verjus pour son seigneur et maître qui lui répétait à l’heure:
—Mais qu’as-tu? Épanche-toi en mon sein.
Et, là-dessus, il développait son énorme rotondité qui, vraiment, offrait large place pour s’épancher.
Comme sa moitié haussait les épaules au lieu de se livrer aux épanchements, il ajoutait:
—Dis-moi, sylphe adoré, en quoi je puis t’être utile.
Alors Léocadie promenait du haut en bas de la masse de viande qui représentait son époux un regard méprisant qu’elle ramenait sur la face niaise du poussah et, après quelques secondes d’examen, elle répondait sèchement:
—En vérité, un joli polichinelle pour m’être utile… Un dindon ferait mieux mon affaire… Tu es trop cruche, mon boulot.
Cruche et dindon froissaient le mari, mais il n’avait pas le temps de protester, car sa femme lui coupait net la parole en articulant:
—Allons! ferme ton bec… Tu es incapable de tout!
—Oh! non, non, pas incapable de tout, lâchait l’époux en attachant un regard triomphateur sur le ventre de Léocadie développé par la grossesse.
Mais elle appuyait en répétant:
—Incapable de tout, vantard!
Cette insistance de sa femme glissait, comme eau sur marbre, sur la fatuité du Saucisson-à-Pattes qui, suivant sa manie d’aller se confier à tous venants, lorsqu’il racontait la scène à ses clients, trouvait cette explication de l’humeur atrabilaire de sa moitié:
—C’est le petit qui se remue et donne des coups de pied dans le ventre de ma Léocadie.
Plusieurs fois, pourtant, sous le coup d’une obsession trop forte, la femme fut sur le point d’avouer l’angoisse qui la torturait; mais toujours la vue du visage niais de son homme arrêta l’aveu sur ses lèvres.
—Non, décidément, tu es trop cruche! finissait-elle par dire.
Mais tous ces aveux rentrés devaient étouffer Léocadie, car, la nuit, dans l’inconscience du sommeil, elle se soulageait par des paroles sans suite, hachées d’une voix qui frémissait d’épouvante. Alors le Saucisson-à-Pattes, que son embonpoint condamnait au lit séparé, était réveillé par ces cauchemars de sa femme et, quittant sa couche, venait, pieds nus, se pencher sur celle de Léocadie, pour tâcher de découvrir la vérité dans ces divagations d’un sommeil agité par une pensée incessante.
Le peu qu’il comprit, mêlé au souvenir de ce qui avait été conté, un jour, sur l’évasion du Beau-François, fit donc qu’il se mit à souffler à ses buveurs:
—Vous savez, motus devant ma Léocadie, si vous connaissez du neuf de ce qui se passe à Chartres. Une femme en état de grossesse se frappe facilement. Avec toutes vos histoires de Chauffeurs et de guillotine, vous finiriez par être cause que mon épouse mettrait au monde un enfant sans tête.
On était tellement habitué à plaisanter le crétin qu’on lui répliquait:
—Bast! venir au monde sans tête… pourvu qu’on vive, cela ne manque pas d’agrément. On est exempté des maux de dents et de la migraine.
—Oui, mais cela offrirait un grave inconvénient, ajoutait un autre loustic.
—Quel inconvénient?
—Faute de tête, il serait impossible au papa de constater si son fils lui ressemble.
—Il y aurait toujours un moyen d’établir une ressemblance, avançait un troisième farceur.
—Comment?
—En guillotinant le papa.
—Vous entendez? C’est une idée qu’on vous donne! criait-on en choeur au Saucisson-à-Pattes.
Néanmoins, la consigne fut observée. Léocadie, tout en feignant de ne pas écouter, eut beau tendre l’oreille, pas un mot ne fut plus dit sur ce qui se passait à Chartres.
Il y avait deux mois que ce silence durait quand, certain matin, un voyageur, grand bel homme d’une trentaine d’années, se présenta à la Biche-Blanche.
Beau, mais d’une beauté commune, l’arrivant était un solide gaillard à l’oeil plein d’audace et d’énergie brutale. La fortune ne devait pas avoir visité ses poches, car sa mise était en piteux état. Une culotte de grosse toile, des guêtres en cuir éraillé et crevassé, et dont bien des boucles étaient remplacées par des ficelles, des souliers usés au possible, une mauvaise veste en ratine et un chapeau à larges bords formaient son costume, couvert d’une épaisse poussière qui attestait une longue marche à pied.
C’était de grand matin, après le départ d’un convoi de rouliers qui s’étaient mis en route à la fraîche. La vaste salle de l’auberge était vide de buveurs. Il ne s’y trouvait que l’époux de Léocadie qui, dans un coin, s’occupait à récurer ses pots et gobelets d’étain.
Il se retourna au bruit de l’énorme gourdin que le voyageur venait de jeter, avec son chapeau, sur une table.
—Un pot de vin, citoyen, et un morceau à manger, demanda le client d’une voix rude.
Bien qu’il se crût le plus bel être de la création, le Saucisson-à-Pattes était appréciateur du mérite des autres.
—Oh! oh! voici un rude gars! pensa-t-il à son premier coup d’oeil sur l’arrivant.
Il s’empressa de sortir du buffet un énorme morceau de jambon et un croûton de pain qu’il posa devant le consommateur.
—Je vais tirer le vin à la cave, annonça-t-il; tu l’auras plus frais, citoyen.
Et il s’éloigna en se répétant:
—Un rude gars!
La cave s’ouvrait, par une trappe, à l’autre extrémité de la salle. Pour y arriver, l’hôtelier avait à passer devant la porte ouverte de la cuisine, où, en ce moment, se tenait sa femme écrivant ses comptes.
—Je descends à la cave, veille à la salle s’il arrivait du monde, recommanda l’époux.
—Sois sans crainte, répondit la voix de Léocadie.
Puis, en insistant:
—N’oublie pas que tu dois aller ce matin au Mans pour les provisions du dîner de baptême du bateau neuf la Juliette que son équipage fait ici tantôt.
—Dans une demi-heure, je serai en route, promit l’époux qui fit deux pas vers la trappe de la cave.
Mais sa femme le rappela:
—Dis-donc, fit-elle, pendant que tu seras au Mans, lis bien toutes les affiches pour me rapporter des nouvelles.
—Oh! quelles nouvelles peuvent t’importer?
—Mais quand ce ne serait que de savoir s’ils sont arrivés à remettre la main sur le Beau-François.
—Tu t’intéresses donc à ce gueux-là?
—Comme on s’intéresse à un gredin dont on voudrait que justice fût faite, répliqua Léocadie d’un ton rieur.
Ce dialogue entre l’aubergiste et sa femme, invisible au voyageur, s’était tenu sur le seuil de la cuisine, à voix couverte, mais, pourtant, assez haute pour que l’étranger pût entendre.
Au premier son de la voix de Léocadie, il avait vivement dressé la tête; puis un sourire cruel avait paru sur ses lèvres, au voeu exprimé par l’hôtelière, à propos du Beau-François.
—Allons! je tâcherai de rapporter des nouvelles de ce chenapan, promit l’époux qui, cette fois, alla soulever la trappe de la cave.
Il était à peine disparu dans les profondeurs de l’escalier que le voyageur fit entendre un petit sifflement très doux et modulé de façon particulière.
À ce signal, on vit apparaître, dépassant la porte de la cuisine, la tête de Léocadie, dont le visage livide était contracté par l’épouvante.
Elle se tenait immobile sur le seuil de la porte, frémissante, attachant sur le siffleur ses yeux agrandis par la terreur.
Le voyageur tendit le doigt vers le pied de sa table et, d’une voix basse, mais accentuée du ton d’un commandement brutal et des plus impérieux, il prononça, comme s’il s’adressait à un chien:
—Ici, la Saute!
Semblable à l’oiseau fasciné par le serpent, Léocadie, pantelante de peur, s’avança lentement vers l’homme qui ordonnait de la sorte et qui, quand elle fut arrivée à la table, la regarda avec un mauvais sourire, en disant d’une voix railleuse:
—Je te remercie, la Saute, du bon souhait que tu viens d’exprimer tout à l’heure à mon égard.
Avec effort, car sa terrible émotion lui serrait la gorge, elle parvint à bégayer:
—N’en crois rien, François, je disais cela pour mon mari, mais…
—Tu as donc épousé l’énorme magot que je viens de voir? interrompit le Beau-François.
—J’étais seule… Tu venais d’être pris…
—Et tu me voyais déjà raccourci, ricana le bandit. Tu n’es pas longue à lâcher les amis dans la peine, toi?
Sans doute que celle qui portait l’étrange sobriquet de la Saute, savait par expérience, que l’ironie était une des formes qui cachaient les colères sourdes du Beau-François, car sa voix se fit suppliante pour répondre:
—Ne dis pas que je t’avais oublié, non, non, ne dis pas cela! Je te jure que je ne t’ai jamais oublié.
À cette réponse, le Beau-François montra du doigt le ventre de la femme enceinte et, toujours en gouaillant:
—Parbleu! lâcha-t-il, je t’avais laissé un souvenir.
La Saute, si terrifiée qu’elle fût, connaissait assez à fond son ex-amant pour savoir en jouer. Aussi sa voix fut-elle plus raffermie quand elle ajouta:
—Je t’ai si peu oublié que, dès que j’ai appris ton évasion, j’ai commencé à mettre de côté pour toi tout le bénéfice de l’auberge… Et il y a déjà une grosse somme va!...
L’effet de cette agréable révélation sur l’ancien amant fut coupé par la voix du Saucisson-à-Pattes qui revenait gagner l’escalier de la cave. Sur l’air du «Menuet d’Exaudet», le mari chantait cette chanson, déjà vieille de douze années à Paris, mais qui, au fond de la province, pouvait encore passer presque pour une nouveauté:
Guillotin, Médecin Politique, Imagine un beau matin, Que pendre est inhumain Et peu patriotique. Aussitôt Il lui faut Un supplice Qui, sans corde ni poteau, Supprime du bourreau, L’office.La voix du chanteur, en se rapprochant, indiquait qu’il venait d’atteindre le pied de l’escalier.
—Détale. Tu reviendras quand tu auras éloigné d’ici ton marsouin, commanda vivement le Beau-François.
—Ce ne sera pas long, promit la Saute.
Et elle rentra dans la cuisine pendant que son mari remontait en achevant sa chanson:
Et sa main Fait soudain La machine Qui gentiment occira Et que l’on nommera Guillotine.Avec le dernier mot, reparut l’aubergiste portant un pot plein, qu’il posa sur la table du Beau-François, en disant:
—J’ai été un peu longtemps, citoyen, mais je tenais à te tirer cela du meilleur tonneau.
Et pendant que son client, qui avait grand’soif, buvait à même le pot, il le contempla en se répétant encore:
—Un rude gars tout de même!
À ce moment, du fond de la cuisine, s’éleva la voix de Léocadie, qui disait:
—Tu sais, cher ange, que tu dois aller au Mans pour les provisions?
—Et pour te rapporter des nouvelles du Beau-François, ajouta le bel ange.
Ce rappel n’était plus du goût de Léocadie. Sa voix résonna cassante et impérieuse.
—Pars donc, pie bavarde! disait-elle.
—Le temps d’atteler et je serai en route, répondit humblement le bel ange devenu pie.
Dix minutes après, le Saucisson-à-Pattes, qui s’était hissé péniblement dans sa carriole, s’en allait au Mans.
Léocadie était revenue à la table de son ancien amant.
—Écoute bien, ma fille, commença le Beau-François.
Mais avant qu’il pût continuer, une voiture basse et couverte, en usage au pays vendéen, qui venait en sens inverse de la carriole emportant l’aubergiste, s’arrêta devant la Biche-Blanche.
De cette voiture descendit un homme qui, après avoir pénétré dans la salle, demanda:
—Une potée de blanc, citoyenne.
À son tour, Léocadie dut descendre à la cave.
Pendant cette absence, le nouveau venu, sans même regarder François, car son regard était tourné vers la route, prononça à mi-voix, comme s’il réfléchissait:
—Sans sabots, on s’enrhume.
—Sept et quatre font neuf, riposta l’autre.
—La faîne est tombée, ajouta l’homme de la voiture qui, alors, se tournant vers le grand gars demanda:
—Donc, tu es le Beau-François?
Si l’ancien chef de la bande d’Orgères était un magnifique athlète aux formes superbes, il n’en était pas de même du nouveau venu. Et, pourtant, dans une lutte entre ces deux hommes, il n’aurait pas trop fallu gager pour le premier. L’autre devait posséder la vigueur formidable de l’ours dont, pour ainsi dire, il avait la structure et l’aspect.
De petite taille, il se rattrapait de sa hauteur en largeur; car ses épaules étaient si démesurément larges qu’il en paraissait, en quelque sorte, carré sur sa base. À ses énormes bras, dont les biceps s’accusaient monstrueux sous les manches de sa veste, étaient emmanchées des mains gigantesques et velues.
Son visage, au front bas, que recouvrait une épaisse crinière, disparaissait sous une barbe inculte et touffue, qui ne laissait voir que deux yeux gris, au regard aigu et à l’expression féroce.
En voyant le Beau-François, on pouvait douter de sa cruauté. Rien qu’à première vue, l’autre se devinait implacable.
Quand, de sa voix rauque et lente, qui ressemblait à un grognement, il eut demandé:
—Donc, tu es le Beau-François?
Ce dernier, s’empressa de dire:
—Et toi, le Marcassin?
—Oui, fit l’homme, et j’ai reçu ta lettre.
Alors, s’asseyant devant le chef des Chauffeurs d’Orgères, il s’accouda sur la table et demanda:
—La vérité sur Doublet?
—Les parrains (dénonciateurs) et marraines ont trop bavardé sur son compte; il aura le cou fauché.
—Quand?
—Il paraît que tous les pourvois sont rejetés; ce sera donc dans deux ou trois jours.
Une lueur de rage froide éclaira l’oeil du Marcassin, qui poursuivit:
—Pourquoi Doublet ne s’est-il pas évadé avec toi?
—Parce qu’il était trop gros. Comme moi, il s’était fait admettre à l’infirmerie. Au dernier moment, il n’a pu passer par le trou qui a facilité ma fuite… trou tellement étroit que, pour m’y glisser, j’ai dû abandonner ma veste.
Cela dit, François sourit et ajouta:
—Heureusement que j’ai de la mémoire.
Le Marcassin le regarda sans comprendre.
—Ce qui veut dire, reprit le Chauffeur, qu’il ne m’en a pas cuit pour avoir laissé ma veste. Alors que nous nous promettions de fuir ensemble, Doublet me parlait des bons coups que nous trouverions encore à faire en pays des chouans et des Vendéens, où nous irions organiser une nouvelle bande et il me parlait de toi qui nous donnerais un coup de main.
—Mauvais depuis la guerre finie, tous ces pays-là! Doublet aurait dû le savoir, débita Marcassin.
Sans s’arrêter à cet avis décourageant, le Beau-François continua:
—Seulement, Doublet était un homme prudent. Il prévit le cas où les événements nous sépareraient… ce qui est arrivé puisqu’il n’a pu fuir. Alors, par écrit, en quelques mots, il me donna tous les renseignements utiles pour me faire reconnaître par toi… Au besoin, son écriture, que tu connais, me servirait de témoignage… Or, ce billet était caché dans le collet de la veste que j’ai dû laisser là-bas… C’est ce qui me fait me réjouir d’avoir de la mémoire; car, sans elle, je n’aurais pu rien me rappeler, et, par conséquent, ne savoir où aller te trouver pour exécuter la mission que j’avais à accomplir de vive voix.
Et, en répétant de mémoire, le Beau-François débita à voix posée:
«Si la mauvaise chance nous sépare, m’a dit Doublet, tu iras en Loire, au village de Saint-Florent-le-Vieil, trouver Marcassin et tu lui diras qu’il sait ce qu’il sait et que je le prie d’exécuter ce que je lui ai demandé pour le cas où je viendrais à mourir.»
Là-dessus, le Beau-François éclata d’un gros rire, en s’écriant:
—Voici la commission faite, et du diable si j’en comprends un traître mot.
Était-ce pour provoquer une explication? En ce cas, le Chauffeur manqua son but, car le Marcassin demanda:
—Puisque ta commission devait se faire de vive voix, pourquoi m’as-tu écrit au lieu de venir me trouver?
—Eh! eh! ricana François, parce que, après mon évasion, il faisait trop malsain pour moi sur les grandes routes, où mon signalement était donné. Mieux valait attendre que la surveillance s’endormît, et je suis resté six mois bien en sûreté, dans la cachette de l’auberge des Buchard… Quand j’ai pensé que je pouvais mettre le nez dehors, je t’ai écrit pour te donner rendez-vous à la Biche-Blanche, où je m’acquitterais de la commission de Doublet.
En dialoguant ainsi, tous deux ne se rendaient pas compte que Léocadie aurait dû être remontée de la cave. Sans chanter comme son mari et plus légère que lui, elle était revenue, mais elle s’était arrêtée sur l’escalier. Le pot de vin à la main et sa tête ne dépassant pas la trappe, elle écoutait, prête à sortir à la moindre alerte.