Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

Eugène Chavette · Chapitre 3 sur 4 · partie 1/3

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Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre

Vasseur était des mieux costumés. Rien dans…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

—Venez, lieutenant.

VIII

Vasseur était des mieux costumés. Rien dans son travestissement n’indiquait autre chose que ce qu’il prétendait représenter, c’est-à-dire un campagnard aisé. À se dire commerçant en grains, il pouvait être cru sur l’apparence.

En s’entendant donner son titre de lieutenant, il y eut sur son visage un étonnement dont l’aubergiste devina la cause, car il dit en riant:

—Oh! je vous connais pour vous avoir déjà vu à Chartres sous l’uniforme… J’avais besoin de me mettre en mémoire les traits de celui dont, un jour ou l’autre je pourrais avoir à réclamer l’aide… Et, voyez-vous, quand j’ai dévisagé quelqu’un, il est impossible que j’oublie sa figure.

—Et ceux-là? dit Vasseur en montrant Fichet et Lambert, aussi travestis.

—Oh! ceux-là! Qui connaît le chien de tête, devine la meute… Deux gendarmes qui, par cela même qu’ils vous accompagnent, doivent être deux loyaux et braves soldats… Ils se seraient déguisés en anges que je les aurais reconnus.

Et, sans que rien trahît qu’il plaisantât:

—Pourtant, reprit-il, peut-être aurais-je hésité pour Fichet, qu’à son langage choisi j’aurais pu prendre pour un maître d’école.

—Et moi? fit Barnabé en s’avançant.

—Toi, mon garçon, tu n’es pas déguisé. Les loques qui te couvrent sont même tes habits de fête… Seulement, l’intelligence et l’honnêteté que je lis sur ton visage ne t’ont pas encore enrichi… Bast! tout arrive à qui sait attendre.

Tout cela avait été dit d’un ton leste, dégagé, rieur, qui était loin de rappeler l’accent traînard, aigu et niais du Saucisson-à-Pattes. Son allure avait aussi changé. Au lieu du lourd poussah, l’homme, malgré son embonpoint excessif, était devenu agile et remuant. Il en témoignait, du reste, par la vivacité avec laquelle, tout en parlant, il s’occupait à fermer les lourds volets qui, en plus d’épais barreaux de fer, fermaient intérieurement la grande salle de la Biche-Blanche.

Sa clôture terminée il répéta:

—Venez.

—Où nous conduis-tu? demanda Vasseur.

—Pincer le Beau-François.

—Tu le connais donc? s’écria Barnabé surpris.

—Deux fois, il est venu dans mon auberge. Aujourd’hui et il y a trois jours.

Un souvenir revint à Fil-à-Beurre.

—Mais, dit-il, pour aujourd’hui, comment le sais-tu? Pendant l’heure que le brigand est resté ici, toi, tu étais à bord de la Juliette.

—Oui, mais j’ai mon élève.

Et le Saucisson-à-Pattes marcha vers la porte en ajoutant:

—Mon élève que je vais vous présenter.

Au moment d’ouvrir, il s’arrêta en disant:

—Pas de lumière qui nous trahisse. Il faut qu’on nous croie bel et bien endormis.

Il vint à la table où brûlaient les deux chandelles, en souffla une et porta l’autre sous le manteau de la cheminée. Certain alors qu’aucune lumière ne s’apercevrait du dehors quand il ouvrirait la porte, il y retourna, en fit tourner le battant et prononça:

—Pancrace!

Aussitôt le valet d’écurie pénétra dans la salle et repoussa la porte.

Si promptement que la porte eût été ouverte et refermée, cela avait suffi pour que le lieutenant et Fil-à-Beurre pussent entendre, sur le bord de la Sarthe, se répéter le sifflement, mais cette fois plus strident et surtout plus précipité, ce qui dénotait l’impatience du siffleur.

—Où est le Beau-François? demanda l’aubergiste à brûle-pourpoint au valet.

Celui-ci comprit qu’il était autorisé à parler devant les étrangers, en présence de qui l’interrogeait son maître. Il répondit sans hésiter:

—Toujours dans la Saunerie.

Après une pause qui laissa encore entendre le sifflement s’accentuant de plus en plus impatient, Pancrace continua:

—Tenez, écoutez comme il s’égosille après l’équipage de la Juliette.

En prononçant ce nom, le valet éclata de rire.

—Ah! si vous les voyiez, les gens du bateau! reprit-il. Les brigands s’en vont à la dérive sans pouvoir parvenir à se rapprocher du rivage.

Puis, avec un éclat de rire:

—Sapristi! patron, s’écria-t-il, vous leur avez versé une bien jolie drogue dans leur dernière rasade.

Ces paroles éclairèrent Fichet sur le vin qu’il avait été sur le point de boire et que l’aubergiste avait jeté sur le parquet.

—Que j’ai la compréhension actuelle de l’inconvenance d’avoir transfusé mon verre, avoua-t-il d’un ton reconnaissant.

Cependant, pour mieux édifier Vasseur, l’aubergiste avait continué l’interrogatoire de Pancrace:

—Tu es bien certain que l’individu que nous entendons siffler dans la Saunerie est le Beau-François?

—Pour ça, oui… C’est moi qui ai reçu les chevaux lorsqu’il est arrivé avec l’autre, le poilu, pendant que vous étiez sur la Juliette. Je les ai reconnus pour les deux particuliers qui étaient déjà venus, il y a trois jours, et dont vous m’avez dit que le géant était le Beau-François.

Pancrace, après cette réponse se remit à rire en disant:

—L’entendez-vous? Hein! l’entendez-vous? En donne-t-il du galoubet, l’enragé!

En effet, le sifflement du Beau-François avait repris de plus belle. Cela eut pour effet de réveiller l’ardeur du lieutenant qui s’écria:

—Mais, à trop attendre, nous allons laisser fuir ce misérable; il gagnera la Juliette à la nage.

—Oh! fit tranquillement l’aubergiste, je l’en défie bien; il se noierait, car il aurait trop lourd à porter.

Sans demander l’explication de cette dernière phrase, Vasseur reprit:

—Alors il gagnera la Juliette à l’aide de cette barque que j’ai vue attachée au bord de l’eau.

—J’en ai retiré les avirons tout à l’heure, déclara Pancrace.

—Patience, citoyen Vasseur, patience! fit l’aubergiste d’un ton calme. Soyez bien persuadé que le gueux ne peut nous échapper.

Et, à titre de justification du retard, il ajouta cette phrase énigmatique:

—Il ne faut pas en vouloir aux gens de vouloir faire d’une pierre trois coups!

—Trois coups, répéta Fil-à-Beurre étonné.

Mais, au lieu de continuer, l’aubergiste revint à Pancrace pour lui adresser une question qui arrivait bien étrangement:

—Dis donc, fit-il, ma nouvelle servante, la Victoire, elle liche, n’est-ce pas?

—C’est son péché mignon.

—Et la pauvrette ne dédaignerait pas une rôtie au vin chaud, bien sucré, qu’on lui planterait sous le nez.

—J’en suis certain.

—Alors, il faut être indulgent pour le goût de cette fille. Tout à l’heure, en disant que c’est pour donner des forces à ma femme, tu monteras une rôtie là-haut, que tu mettras bien à portée de Victoire.

—Une rôtie au vin… c’est un peu raide pour une accouchée qui a peut-être la fièvre, objecta Pancrace.

—C’est aussi ce que se dira Victoire, et comme elle ne voudra pas nuire à sa maîtresse, elle se décernera la boisson.

—Il y a gros à parier.

L’aubergiste porta la main à sa poche dont il tira quelque chose qu’il glissa dans celle du valet, en disant:

—Pour qu’elle trouve meilleur goût à sa régalade, tu lui mettras cela dans son vin.

—Bon! fit Pancrace en riant, comme aux gens du bateau… ce sera drôle!

—Ensuite…

Au lieu de terminer sa phrase, l’aubergiste se pencha à l’oreille du valet et, à voix basse, lui souffla une longue phrase qu’il termina par cette question:

—C’est bien compris?

—Tout ce qu’il y a de mieux compris.

—Alors, va, mon bon Pancrace.

Et pendant que le valet entrait dans la cuisine, probablement pour préparer la rôtie au vin, l’aubergiste alla rouvrir la porte donnant sur la rivière en disant:

—Venez examiner, lieutenant.

La nuit, sans être trop claire, permettait de voir les objets à distance. Un peu plus loin, sur la Sarthe, apparaissait la masse sombre de la Juliette qui, depuis qu’elle avait démarré, aurait dû être déjà bien loin.

—Pourquoi est-elle encore là? et surtout pourquoi est-elle allée s’arrêter à l’autre rive, au lieu de revenir à celle-ci? demanda Vasseur.

—Parce que le bateau, descendant à la dérive, a été poussé par le courant de la rivière, qui porte sur la rive gauche.

—À la dérive? répéta le lieutenant; mais alors que fait donc l’équipage?

—Il dort à poings fermés, grâce au narcotique contenu dans le vin que je lui ai offert pour son coup du départ. Voilà donc comment, ainsi que vous le voyez, toute la largeur de la Sarthe sépare le bateau de notre siffleur enragé.

Pendant qu’ils étaient seuls, le lieutenant voulut satisfaire sa curiosité.

—Tu t’es fait connaître à moi avec le nom de passe, dit-il, mais j’ignore ton vrai nom.

—Meuzelin!

—Bigre!!! lâcha Vasseur avec l’accent de la plus sincère admiration pour le porteur de ce nom.

Parmi ceux qui étaient au fait des agissements du ministère de la police, et le lieutenant, par ses fonctions, était de ceux-là, on citait Meuzelin comme le plus habile et le plus audacieux des policiers de l’époque. Rien donc de plus justifié que l’exclamation de surprise louangeuse échappée à Vasseur, en apprenant qu’il se trouvait en présence de cette célébrité de la police.

Le compliment que contenait le juron du lieutenant fut compris par Meuzelin qui, faisant bon marché de l’éloge, répliqua gaiement:

—Peut-on se méfier du bonhomme ridicule que je représente… du Saucisson-à-Pattes, comme on m’appelle, dont la bêtise est citée à vingt lieues à la ronde? Je n’ai pas grand mérite, croyez-moi, à rouler tous ces naïfs de province.

Ensuite, redevenant sérieux:

—Voici le moment d’agir, dit-il; lieutenant, faites venir vos hommes.

—Armés? demanda Vasseur.

—Jusqu’aux dents, car je crois que nous aurons à batailler.

—Batailler, répéta dédaigneusement le lieutenant. Si vigoureux que soit le géant que nous allons prendre, nous sommes quatre hommes contre lui… et même cinq, en te comptant, Meuzelin.

—Oui, mais il ne faut pas me compter.

—Parce que?

—Parce que, débita l’aubergiste en tapant sur son ventre monstrueux, mon rôle se borne à être le gros morceau de lard qui doit attirer le rat hors de son trou… Vous verrez cela tout à l’heure. Quant à batailler, comme je vous l’annonce, et dont vous doutez, soyez-en certain… et non pas contre un seul homme, mais contre vingt ou trente garnements qui nous tomberont sur les reins…

—Qui te le laisse croire?

—La visite d’une heure que j’ai faite aujourd’hui sur la Juliette, sous prétexte d’y retenir mon passage pour Cormières, m’a donnée sujet d’ouvrir l’oeil.

Et, sans plus d’explications, l’aubergiste répéta:

—Faites venir vos hommes.

Sitôt Barnabé et les deux soldats arrivés, l’aubergiste ferma soigneusement sa porte, dont il plaça la clef sous la dalle cassée d’un banc qui avait jadis existé à côté de l’entrée.

—En cas de retraite, le premier arrivé trouvera la clef en cet endroit, annonça-t-il.

—Pour un seul vaurien à prendre, Meuzelin, tu vois l’avenir bien en noir, dit Vasseur, persistant dans son idée qu’on n’aurait affaire qu’au Beau-François.

—Je souhaite de me tromper, dit l’aubergiste d’un ton grave en prenant la tête du groupe qui, sur ses pas, contourna l’auberge pour gagner la route dont les taillis qui la bordaient faisaient un chemin moins découvert que le rivage de la rivière.

On parvint à un bouquet d’arbres situé à cent toises tout au plus de la Biche-Blanche.

—Voici où vous allez prendre l’affût, annonça le policier en pénétrant sous le couvert.

Quarante pas plus loin, sous les arbres, se voyait la Sarthe, et de l’autre côté de la rivière, apparaissait la Juliette, en face de laquelle allait se dresser l’embuscade.

À peine arrêté sous bois, Vasseur demanda:

—Où donc est la Saunerie?

—Là, sur la lisière du bois, cette bicoque, dit l’aubergiste en montrant une petite masure tombant en ruines.

—Cernons-la, proposa le lieutenant impatient de tenir le Beau-François.

Mais à son oreille la voix de Fil-à-Beurre murmura:

—Et Gervaise, qu’il doit tenir enfermée avec lui? N’est-il pas à craindre que le misérable, en se voyant pris, ne tue la jeune fille?

—Alors que faire? dit Vasseur pris d’épouvante.

—Me laisser agir, souffla l’aubergiste, qui avait entendu. Ne vous ai-je pas dit que je serai le morceau de lard qui doit attirer le rat hors de son trou?

Et se couchant à terre, il ajouta:

—Imitez-moi et attendons.

—Attendons quoi? demanda Fil-à-Beurre curieux, en s’étendant à côté du policier.

—Le lever de la lune qui éclairera bien en plein le morceau de lard, répondit l’aubergiste.

Tout avait été dit à voix basse. Après que les cinq hommes se furent couchés, le silence se fit.

Un quart d’heure se passa.

Tout à coup, Meuzelin dressa vivement la tête et sembla écouter. Son mouvement avait été simultanément imité par Fil-à-Beurre, qui lui souffla:

—Avez-vous entendu?

—Oui.

—Un bruit de branches brisées! n’est-ce pas? De ce côté, près de la Saunerie, vers ce gros arbre dont une énorme branche s’étend au-dessus de la masure, appuya Barnabé.

—Grosse branche où, jadis, fut pendu le grand-père de Pancrace, auquel appartenait la Saunerie. Le pauvre diable s’était fait pincer. Dame Justice l’a accroché au-dessus de sa propriété pour effrayer les fraudeurs de la gabelle, dit l’aubergiste.

Pour l’intelligence de ce qui va suivre, quelques explications au sujet de la Saunerie sont nécessaires sur ce qu’on appelait la gabelle et les faux-sauniers.

Ce nom de gabelle fut d’abord commun à plusieurs taxes. Plus tard, il fut uniquement appliqué à la taxe du sel, dont le monopole constituait un des plus gros revenus de la monarchie. «Autrefois, dit Boullet, qui nous fournit ces renseignements, le roi avait seul le droit de fabriquer et de vendre le sel, ainsi que d’en fixer le prix. On était, en outre, obligé d’acheter au roi une quantité déterminée de sel, avec défense de revendre ce qu’on avait de trop; de là l’impopularité qui, tant qu’elle dura, s’était attachée à cette taxe inique et vexatoire.

Et il tenait ferme à son monopole, ce bon roi de France, tant et si bien qu’il faisait pendre tout pauvre diable qui se laissait pincer en contrebande de sel. C’était le procédé dont usait la monarchie pour attaquer son monde en concurrence déloyale.

Voilà pourquoi le grand-père de Pancrace, faux-saunier qui était jadis tombé entre les mains des gens du roi, avait été accroché à la maîtresse branche de l’arbre qui abritait la maisonnette où il cachait son sel de contrebande.

En 1800, époque du présent récit, il y avait dix ans déjà que le monstrueux impôt avait été aboli.

Tout en parlant de la mort du grand-père de Pancrace, le policier n’avait pas quitté des yeux la branche qui avait jadis servi de potence à l’infortuné faux-saunier. Que voyait-il?

À ce moment, Barnabé lui souffla encore:

—Nouveau bruit de branche cassée. Décidément quelqu’un rôde autour de nous sous ce couvert…

—Chut alors! fit l’aubergiste; raison de plus pour vous taire. On pourrait entendre.

Donnant l’exemple du mutisme et de l’immobilité, il se recoucha à plat sur le sol. Mais, dans cette position, son regard ne quittait pas la branche.

—Je m’en doutais! pensa-t-il, en faisant allusion sans doute à ce que guettaient ses yeux.

Une demi-heure s’écoula encore.

Alors les berges de la rivière s’éclairèrent d’une lueur douce qui dessina les contours de la Juliette dont le pont apparut désert.

C’était la lune qui se levait.

Bien doucement, l’aubergiste se glissa près de Vasseur.

—Voici la lune; je pars, lui souffla-t-il. Voulez-vous accepter de moi une consigne?

—Parle.

—Le principal quand j’aurai fait sortir le Beau-François de sa tanière, sera de lui fermer la retraite pour l’empêcher d’y rentrer. Aussitôt que vous me verrez apparaître là-bas, à l’angle de l’auberge, commencez à vous approcher bien doucement de la Saunerie.

Et, en appuyant, il répéta:

—Bien doucement, vous m’entendez… car il est tout près d’ici d’autres oreilles au guet.

—Quelles oreilles? demanda le lieutenant étonné.

Meuzelin parut n’avoir pas entendu la question et continua:

—Ne faites feu qu’à la dernière extrémité, car je flaire aux environs une meute que l’explosion nous attirerait. À bientôt.

Cela dit, le Saucisson-à-Pattes, avec une agilité qu’on n’aurait pu attendre de son obésité, se glissa dans les taillis et disparut.

—Que je présuppose que nous allerions avoir de l’amusement récréatif et surabondant, murmura Fichet à son voisin Lambert.

Ensuite, avec un soupir de regret:

—Quelle infortune que je n’aurais pas mon sabre!

Vasseur approuvait pleinement la manoeuvre indiquée par l’aubergiste. Une fois qu’il serait sorti de sa tannière, il fallait que le Beau-François n’y pût rentrer, en trouvant derrière lui la retraite coupée.

Quant à ce danger terrible dont le menaçait l’agent, danger que pouvait attirer un coup de feu, le lieutenant n’y croyait pas beaucoup. Quel danger pouvait exister autre que celui encouru en empoignant le Chauffeur? Si vigoureux que fût le bandit, et fût-il même armé, eux, n’étaient-ils pas quatre hommes pour venir à bout du colosse et le prendre vivant, car Vasseur le voulait vivant? Son amour-propre exigeait que le Chauffeur montât, en pleine place de Chartres, sur la guillotine qui avait exécuté ses complices.

Les yeux tournés vers l’auberge de la Biche-Blanche, dont on apercevait au loin la façade bien éclairée par la lune, le lieutenant guettait l’apparition du Saucisson-à-Pattes, qui devait donner le signal d’entourer la Saunerie…

—Crois-tu, en dehors de la capture de François, à ce danger dont parle le policier? demanda-t-il à Fil-à-Beurre qui se tenait près de lui.

—J’y crois si bien et j’ai tant pris au sérieux la recommandation de Meuzelin de ne faire feu qu’à la dernière extrémité que, pour ne pas céder à la tentation, j’ai remis mon fusil désarmé en bandoulière.

—Mais quel est, selon toi, ce danger?

—J’ai la doutance qu’en ce moment, dans quelque coin des environs, peut-être à vingt ou trente pas de nous, il doit y avoir deux ou trois douzaines de vauriens en train de rudement endêver.

—Ils ont hâte de nous attaquer?

—Non, pas du tout… et probablement même qu’ils ignorent notre présence sous bois.

—Alors, pourquoi enragent-ils?

—À cause de l’immobilité de la Juliette qui a été s’arrêter de l’autre côté de la Sarthe quand, au contraire, elle devrait être sur notre rive pour les embarquer… Ils ne comprennent rien au silence de l’équipage que n’a pas fait bouger le sifflet de leur chef le Beau-François.

Vasseur, à ces mots, haussa les épaules d’incrédulité.

—Où diable vas-tu t’imaginer cette bande qui marche avec le Beau-François? ricana-t-il.

—Qui marche avec lui… non… mais qui l’a rejoint, appuya Barnabé pour faire comprendre la différence.

Et, à l’appui de son dire, il continua:

—Avez-vous donc oublié les trente ou quarante mécréants, ce reste de la bande d’Orgères échappé à votre poigne, que nous avons eu à nos trousses à la sortie de Chartres? Ces aimables drôles, pour qui le séjour en Beauce est devenu périlleux, n’émigrent-ils pas, vous le savez, pour aller, à la suite de leur ancien chef, chercher fortune en provinces chouannes et vendéennes, que le Beau-François n’a pas dû manquer de leur représenter comme le vrai pays de cocagne des pillards!

—Soit! accorda Vasseur; mais ces coquins, nous les avons laissés derrière nous, arrivant à l’auberge des Buchard. L’homme et la femme, tués par toi, laissaient au pillage des arrivants la cave de leur cabaret qui, m’as-tu annoncé, était bien garnie… L’ivresse, à ton dire, devait les retenir.

—Oui, les retenir, mais pas à tout jamais. Or, en route, nous avons d’abord perdu six heures à laisser reposer nos chevaux fatigués et ensuite six autres heures se sont écoulées depuis notre arrivée à la Biche-Blanche... Total, douze heures, pendant lesquelles on a le temps de boire pas mal de vin et de le cuver… Nous avons donc perdu notre avance.

Au fond, ce que Barnabé avançait là était fort possible. Le lieutenant fut un peu ébranlé en son incrédulité.

Fil-à-Beurre reprit:

—Et puis nos gueusards se sont-ils soûlés? Qui sait si le Beau-François, en partant le matin de chez les Buchard, avec le Marcassin et la voiture où était Gervaise, n’avait pas laissé un ordre pour ses hommes, à leur arrivée, de le rejoindre sans retard à la Biche-Blanche, où les attendait un bateau qui les embarquerait?

—Tu pourrais bien avoir raison, avoua le lieutenant à demi convaincu.

Pour arriver à donner une conviction pleine à Vasseur, l’échalas poursuivit:

—Tout a été bien convenu d’avance, croyez-le. La bande, en arrivant ici, devait se tenir cachée en attendant un signal du Beau-François qui lui annoncerait que l’embarquement pouvait se faire sans danger. Or, ce danger, le Beau-François le flaire à cette heure. S’il ne donne pas le signal à ses gens qui attendent en leur cachette et s’il ne sort pas lui-même de son trou, c’est qu’il est alarmé par l’immobilité de la Juliette et le silence de l’équipage. En voyant le bateau, qu’un coude du courant colle là-bas en cet endroit où la rive se creuse, notre chef chauffeur ne peut se douter que si l’embarcation n’est pas manoeuvrée, c’est parce que les bateliers sont endormis par la drogue de Meuzelin. Dans cette persistance à ne pas répondre à son sifflet, il a fini par croire que la Juliette l’avertissait qu’il y a mauvaise anguille sous roche pour lui.

Sur ce, l’échalas se mit à rire en ajoutant:

—Notre sacripant doit fièrement pester de ne savoir pas nager.

—Crois-tu qu’il ne le sache pas.

—Dame! c’est évident. Est-ce qu’il n’y aurait pas belle lurette qu’il aurait dû traverser la Sarthe à la nage pour se rendre à bord de la Juliette? Il reste dans sa taupinière, faute d’un moyen quelconque d’arriver au bateau.

—Et ma pauvre Gervaise est enfermée avec lui! soupira tristement Vasseur.

Fil-à-Beurre ne lui laissa pas le temps de s’assombrir.

—Elle sera bientôt avec nous, reprit-il, Meuzelin ne nous a-t-il pas promis d’attirer François hors de son trou?

—Quelle est son idée?

—Je l’ignore. Mais sitôt François sorti, nous nous emparerons de la porte et il ne remettra plus le pied dans la Saunerie.

Cet espoir de retrouver Gervaise irrita l’impatience de Vasseur, qui murmura:

—Meuzelin tarde bien à agir.

Comme son regard remontait vers l’angle de l’auberge où l’agent devait apparaître, il rencontra la barque qui servait à Pancrace pour ses pêches sur la Sarthe.

—François aurait pu se servir de cette barque pour traverser l’eau, avança-t-il.

—Oui, fit Barnabé, mais vous oubliez que Pancrace a eu la précaution d’en retirer les rames.

Puis, revenant à son idée:

—Décidément, notre Beau-François ne sait pas nager, ajouta-t-il gaiement.

À la pensée de Gervaise, qu’il allait bientôt revoir, Vasseur s’énervait dans l’attente.

—Meuzelin ne paraît pas! Pourquoi n’attaquerions-nous pas le Beau-François immédiatement? proposa-t-il.

—Non, non, dit vivement le squelette alarmé, songez au péril que peut courir Gervaise entre les mains du bandit exaspéré.

Et, en insistant d’un ton de prière pour vaincre la résistance du lieutenant, qui s’obstinait en une attaque subite, il continua:

—Fions-nous au policier que vous m’avez annoncé comme le malin des malins. Son plan doit être bon. Du reste n’avons-nous pas promis de suivre sa consigne de point en point?

—Soit! attendons, concéda enfin Vasseur, faisant céder son amour à la voix de la raison.

Pendant qu’il obtenait gain de cause, Fil-à-Beurre après un coup d’oeil sur Fichet et Lambert, voulut avoir son procès entièrement gagné.

—Et songeons que cette consigne de Meuzelin nous recommande, pour ne point attirer sur nous la bande des Chauffeurs qui attend aux environs, de ne faire feu qu’à la dernière extrémité. Au premier coup de pistolet, les gueusards accourraient sur notre dos.

Cette phrase préparatoire de Fil-à-Beurre n’avait d’autre but pour lui que d’amener un conseil.

—Aussi feriez-vous bien, lieutenant, de commander à vos hommes de remettre à leurs ceintures les pistolets qu’ils ont à la main… Un doigt, appuyé par inadvertance sur la gâchette, peut amener le coup de feu que nous avons à éviter.

—Quittez vos armes, commanda Vasseur à ses hommes.

En replaçant ses pistolets à sa ceinture, Fichet gronda:

—Que si tant seulement j’aurais Bec-Fin!

—Qui appelles-tu Bec-Fin, citoyen Fichet? demanda Barnabé.

—Que c’est mon sabre. Un gendarme qu’a son sabre, il vaut plus mieux, je t’en fiche l’incertitude, que six gendarmes qu’à tant seulement que des joujoux à poudre, accentua le sabreur avec le dédain qu’il avait pour les armes à feu.

Un petit cri étouffé par le lieutenant joyeux fit retourner Fil-à-Beurre.

Là-bas, à l’angle de l’auberge, venait enfin d’apparaître le policier. Bien éclairé par la lune, il arrivait, suivant le rivage dans la direction de la Saunerie, de son pas lourd et avec son allure grotesque du Saucisson-à-Pattes. Le policier était redevenu l’aubergiste ridicule qui faisait tant rire.

Il allait jouer le rôle, annoncé par lui, du morceau de lard devant faire sortir le rat de son trou.

—Que porte-t-il donc sur son épaule? demanda Vasseur empêché par la distance de reconnaître l’objet.

La vue plus perçante de Fil-à-Beurre lui permit de découvrir quel était le fardeau de l’aubergiste.

—Eh! eh! fit-il en riant, il paraît que Meuzelin est de mon avis.

—Quel avis?

—Que le Beau-François ne sait pas nager. Alors il lui apporte de quoi se tirer d’affaire… Ça va être drôle! À coup sûr le rat doit sortir… Pourvu, pourtant, qu’il n’en cuise pas à l’ami Meuzelin! acheva Fil-à-Beurre d’une voix alarmée.

Enfin la distance diminuée laissa le lieutenant se rendre compte de ce que l’aubergiste tenait sur son épaule.

—Des avirons! dit-il.

—Oui, des avirons, reprit Barnabé, et son plan, que je devine, est des meilleurs. Il arrive vers la barque de Pancrace en homme qui se propose de jeter le filet au clair de la lune. Le Beau-François qui, comme nous, doit l’avoir vu, va se dire que les avirons lui permettront d’utiliser la barque pour se rendre à la Juliette, et nous allons le voir sortir de sa cachette.

Mais la voix de l’échalas, d’abord joyeuse, tourna au grave pour ajouter:

—Seulement, j’en suis toujours pour ce que j’ai dit. J’ai peur qu’il en cuise à Meuzelin.

Le moment était venu de se diriger vers la Saunerie pour être tout prêt à fermer la retraite au Chauffeur si, une fois sorti, il voulait revenir sur ses pas et rentrer en son repaire.

À pas assourdis, en évitant tout bruit, les quatre hommes s’approchèrent de la bicoque et vinrent se coller sur un des côtés de la Saunerie.

Seul, l’Échalas, dépassait de la tête l’angle de la façade, observant, pour les autres, ce qui allait se passer.

—Sort-il? demanda bien bas Vasseur, placé derrière Barnabé.

—Pas encore, souffla Fil-à-Beurre.

Il avait à peine répondu qu’il leva vivement la tête.

Au-dessus d’eux s’étendait cette grosse branche de l’arbre qui, jadis, avait servi de potence au faux saunier, le grand-père de Pancrace. Après avoir, en grande partie, recouvert le toit de la Saunerie, cette branche faisait brusquement saillie au-dessus de la porte du bâtiment qu’elle protégeait de son épais feuillage, impénétrable à l’oeil.

—C’est drôle, pensa Barnabé, il me semble avoir encore entendu là-haut un craquement.

Mais le moment était à chose plus pressée. Il reprit son poste d’observation.

—Et bien? demanda le lieutenant.

—Ça mord! ça mord! lui murmura Fil-à-Beurre.

Le Beau-François, en effet, avait aperçu l’aubergiste arrivant à la barque avec ses rames. Il venait d’entre-bâiller la porte, juste de quoi passer la tête pour observer le Saucisson-à-Pattes.

Les quatre compagnons étaient aussi immobiles que des statues. Le plus petit bruit, en donnant l’éveil au Beau-François, le prévenait du voisinage de ses ennemis. Alors il rentrait en la cache où il tenait Gervaise, et la jeune fille avait tout à redouter du premier transport de rage qui s’emparerait du colosse en se voyant découvert.

Cependant l’Échalas soufflait toujours à Vasseur, dont la tête lui touchait l’épaule:

—Ça mord au mieux. Le maître rat se laisse attirer de plus en plus.

C’était la vérité. Le Beau-François s’était avancé d’un pas. Son plan était bien facile à deviner: il allait bondir vers l’aubergiste aussitôt que celui-ci atteindrait la barque. Alors, il l’assommerait sur place et possesseur des avirons qui lui permettraient d’utiliser l’embarcation, il traverserait la Sarthe pour se rendre à la Juliette et connaître la cause de son immobilité.

Comme l’araignée, après avoir paru au bord de son trou, guette la mouche qui va se prendre en sa toile, le Beau-François, sur le seuil de la Saunerie, laissait sa victime arriver.

Il crut enfin le moment favorable.

Pourtant, avant de s’élancer, il interrogea du regard les alentours de l’abri qu’il allait quitter.

Fil-à-Beurre n’eut pas le temps de retirer sa tête qui dépassait l’angle.

À un petit claquement qui se fit entendre, il avança le nez à nouveau.

Le Beau-François venait de fermer la porte et, ayant pris son élan, il courait sur l’aubergiste, se montrant de dos à Barnabé.

—En chasse, le rat décampe! annonça le squelette.

Aussitôt, les quatre compagnons, quittant leur poste, bondirent sur ses traces. Le plus urgent pour eux était d’arriver à temps pour sauver le Saucisson-à-Pattes des mains du géant. Une fois le scélérat pris et garrotté, ils reviendraient alors vers Gervaise.

Assourdi par sa course, le Chauffeur ne pouvait entendre les ennemis qui lui arrivaient sur les talons.

Ceux-ci le virent, tout courant, tirer de sa poche et ouvrir un long couteau. Il allait frapper l’aubergiste que, probablement, il jetterait ensuite à l’eau.

—J’avais bien raison de dire qu’il en cuirait à Meuzelin! pensa Fil-à-Beurre tout alarmé, en cherchant à gagner l’avance qu’avait le Beau-François.

Loin de se tenir sur ses gardes, l’aubergiste semblait ne pas même se douter du danger. Après avoir mis les avirons dans la barque, il était resté sur le rivage, occupé à rassembler les plis de son épervier étalé à terre, tournant le dos au Chauffeur qui approchait.

Le Beau-François finit par l’atteindre et leva sa main armée du couteau.

—Garde à vous! cria Vasseur, oubliant toute prudence à la vue de l’arme qui menaçait le policier.

Il était trop tard.

Le bras du Chauffeur s’abattit.

—Imbécile! ricana soudain l’aubergiste au lieu de tomber sous le coup.

La lame, loin de s’enfoncer dans le dos de l’agent, venait de voler en éclats, ne laissant plus que son manche au poing du géant.

Mais le cri d’alarme, jeté par Vasseur, avait fait se retourner le Chauffeur. Il avisa, encore à dix pas, ceux qui allaient fondre sur lui.

Il se vit pris.

Alors, poussant du pied la barque pour lui faire quitter le rivage, il s’y élança. Mais son intention n’était pas de s’en servir. Il avait aperçu les armes de ses adversaires et, ignorant qu’ils ne voulaient pas en faire usage, il eut peur qu’une décharge l’atteignît en sa fuite. En conséquence, il se dressa à l’avant du bateau et plongea dans la Sarthe.

Le bateau, déchargé de son poids, s’en alla à la dérive.

La vue du plongeon de François avait abasourdi Barnabé.

—Tiens! il sait nager, s’écria-t-il.

Tout à coup, il tressauta de colère. Malgré la consigne, un coup de feu avait retenti.

Il venait d’être tiré par Fichet qui, mauvais coureur et n’ayant pu suivre les autres, se trouvait encore à dix toises du groupe.

Seulement, fixé sur place, il regardait du côté de la Saunerie.

—Pourquoi as-tu tiré malgré la consigne? gronda Vasseur quand il l’eut rejoint.

—Que la consigne, il me figure, elle avoir été de ne pas tirer sur le Beau-François, objecta le soldat tout placide.

—Eh bien, alors? fit le lieutenant surpris.

—Et bien que j’ai visé un autre particulier.

Ensuite, tout en remettant à sa ceinture un pistolet déchargé, le soldat poursuivit:

—Que la nature dans sa compatissance quant à moi, elle a oublié de me gratifier des jambes d’un cerf. Courir, il n’est pas dans mes agréments. Pour lors, il m’est incombé, tout à l’heure, que je m’ai en allé les quatre fers en l’air. Comme je me recueillais de par terre en mon altitude, que t’est-ce que j’ai observé?

—Oui. Qu’as-tu vu en te relevant de ta chute? fit Vasseur sèchement.

Fichet montra du doigt la Saunerie en continuant:

—J’ai observé un homme qu’il dégringolait de la grosse branche qu’elle se superpose dessus la porte de la maison. Alors, dans la crédulité qu’il venait à la secouration de François, j’ai tiré sur lui.

—Et tu l’as atteint?

—Que son chapeau, il a sauté de sa tête. Mais je dubite que je l’aurai touché dans la gravité, car il est pénétré dans la Saunerie, et, tout succinctement, il s’en est excédé en emportant une femme dans ses bras.

—Gervaise! s’écria Vasseur avec un accent d’angoisse indicible.

Et, oubliant tout, affolé par le désespoir, il se précipita vers la Saunerie, sourd à la voix de Meuzelin, qui lui criait d’une voix alarmée:

—À l’auberge! vite à l’auberge, le coup de feu a tout gâté. Gagnons la Biche-Blanche.

Fil-à-Beurre par amitié, les deux soldats par devoir s’étaient élancés sur les traces du lieutenant.

—Le policier nous donne pourtant un bon conseil, mais, bast! Gervaise avant tout! pensa Barnabé tout en courant derrière Vasseur.

Resté seul sur la berge, le policier promena son regard sur la Sarthe pour apercevoir la tête du Beau-François venant reprendre haleine après son plongeon. Il ne vit que la barque, déjà éloignée, qui, contenant ses avirons, s’en allait à la dérive.

—Tout à l’heure, il ne fera pas bon ici, pensa-t-il.

Puis, mettant ses mains en entonnoir sur sa bouche, il envoya, à pleins poumons, un dernier cri d’appel à ceux qui venaient de disparaître dans la Saunerie.

Après avoir un peu attendu, comme il ne les voyait pas reparaître, il secoua la tête en disant:

—Chacun pour soi!

Sur ce conseil de prudence qu’il se donnait, il reprit le chemin de l’auberge.

Après y être entré et en avoir soigneusement verrouillé la porte, il se prit à rire.

—N’empêche, dit-il, que j’ai bien fait de me cuirasser le dos. Sans cela, le Beau-François me trouait comme une vieille savate.

Malgré le silence qui régnait au dehors, la fine oreille de Meuzelin dut surprendre quelque faible bruit lointain et inquiétant, car il murmura:

—Voici mes gredins qui entrent en chasse… Satané coup de feu! Comment secourir ces braves gens?

IX

C’était bien improprement que la masure de l’ancien pendu s’appelait la Saunerie. Elle ne contenait ni puits, ni fontaines, ni bassins, en un mot, rien de ce que comporte le travail du sel. Du vivant du faux-saunier, elle n’avait été que le dépôt du sel qu’il amenait par bateau de la basse Loire et qu’il vendait ensuite, en contrebande, dans tout le pays.

Encore ce dépôt, qu’il fallait dissimuler sous peine de mort, ne s’entassait-il qu’en des caves bien sèches, sur lesquelles s’élevait la maison qui, jadis, avait été celle du passeur d’un bac, établi en cet endroit de la Sarthe, que s’était fait allouer le grand-père de Pancrace. La gabelle restait insoucieuse de cette maisonnette du passeur, pauvre diable au service du contrebandier, sans se douter qu’une entrée habilement cachée descendait à ces caves où s’amassait le sel dont le prix de vente lui filait sous le nez.

Plus tard, le contrebandier pendu et le bac supprimé, la maison, dont le souvenir de l’exécution détournait tout locataire, était tombée en ruines. L’escalier des caves s’était peu à peu effondré, puis s’était comblé avec les débris d’une partie de la bicoque qui s’était écroulée. En somme, la construction ne consistait plus qu’en les quatre murailles qui entouraient celle des deux chambres, restée debout, qu’avait possédées l’habitation.

C’était en ce refuge, que protégeait encore une partie de toiture, que s’était caché le Beau-François, après y avoir amené Gervaise.

Donc, quand Vasseur, que suivaient Barnabé et les deux soldats, tous sourds au cri d’alarme de Meuzelin, se fut précipité dans la ruine, il ne fut pas long à constater l’horrible vérité.

—Disparue! s’écria-t-il douloureusement à la vue de la chambre déserte.

Ainsi, pendant qu’ils poursuivaient le Beau-François, en comptant revenir à Gervaise après la capture du Chauffeur, quelqu’un s’était introduit dans la Saunerie et en avait enlevé la jeune fille.

—Et tu dis avoir aperçu cet homme? demanda Vasseur s’adressant à Fichet.

—Oui. Qu’il s’est déchu de cet arbre qu’il dépasse le toit, affirma le soldat, en montrant la grosse branche qui surplombait l’entrée de la maison.

—Et, une fois sauté à terre, après avoir essuyé ton coup de feu, il est entré ici d’où il est ressorti aussitôt en emportant une femme? continua Vasseur d’une voix brisée.

—Que c’est comme j’ai l’honneur de vous écouter, déclara Fichet.

Il n’y avait pas à douter pour l’amoureux. La jeune fille était encore perdue pour lui!

Cette révélation de la lugubre vérité fut suivie d’un moment de silence, pendant lequel résonna, au loin, la voix de Meuzelin, qui leur criait encore:

—À l’auberge! vite à l’auberge!... Le coup de feu a gâté tout!

Mais Vasseur, le coeur brisé, ne pouvait entendre cet appel, tout frémissant qu’il était du sort de Gervaise. Une seule pensée s’imposait à lui: retrouver la jeune fille.

—Il faut rejoindre le ravisseur! s’écria-t-il.

Et, avant qu’on pût le retenir, il s’élança hors de la Saunerie.

Il n’avait encore fait que deux pas quand un coup de feu éclata et une balle, lui rasant le visage vint s’enfoncer dans le mur de la masure.

D’un bond, Barnabé rejoignit le lieutenant et, sans lui laisser le temps de résister, il l’emporta, pour ainsi dire, dans la Saunerie. Si prompte qu’avait été cette retraite, elle avait été saluée de deux coups de carabine, qui, heureusement encore, manquèrent leur but.

Devant le danger, qui se révélait menaçant à Vasseur, l’amoureux redevint subitement soldat.

—Barricadons la porte et défendons-nous, commanda-t-il.

—Euh! euh! marmotta Barnabé, il y aura de l’ouvrage; nous avons à faire aux gars du Beau-François, que le coup de pistolet de Fichet nous a amenés sur le casaquin.

En un clin d’oeil, les quatre compagnons eurent entassé, derrière la porte, tous les obstacles, en pierres et en solives, que leur fournissaient les ruines éparses dans leur refuge.

Pendant ce travail, apparaissaient, sortant du bois et des taillis qui entouraient la Saunerie, une trentaine de mécréants à mine patibulaire. N’ayant pu surprendre leurs ennemis, ils se décidaient à une attaque ouverte, attaque d’autant plus acharnée que, lors de sa sortie, ils avaient reconnu Vasseur. Pour ces survivants de la bande d’Orgères, le lieutenant était une proie convoitée par leur haine féroce. Aussi hurlaient-ils, avec une joie sauvage:

—C’est le Vasseur, avec ses deux cognes! Nous les tenons! À mort! à mort!

Et ils se rapprochaient de la Saunerie.

Aux cris de mort qui menaçaient ses compagnons, Fil-à-Beurre se sentit jaloux et il grogna:

—Vasseur et ses cognes à mort!... Il paraît que je ne suis pas de la fête, moi; alors je vais me faire inviter.

Sans se garer, montrant bien son visage à l’ennemi, il vint à une des deux étroites fenêtres ajuster un assaillant:

—Un de moins pour la guillotine! cria-t-il quand l’homme qu’il avait visé tomba foudroyé par une balle en plein front.

C’était un beau début; et, pourtant, il ne contenta pas le pauvre Barnabé, qui pesta tout chagrin:

—Toujours maladroit! Pas de précision! Je vise l’oeil et j’attrape le front!... Je ne serai jamais qu’une mazette!

Mais un succès le consola de son déboire. En tirant à la fenêtre, il s’était montré aux Chauffeurs. La mort du camarade redoubla leur rage.

—Tu nous le paieras, la grande perche!

—Mort au maigriot!

—Il est si sec qu’il nous servira de bois quand nous chaufferons les pieds de Vasseur et de ses cognes!

À toutes ces menaces, Barnabé, qui rechargeait son fusil, secouait la tête en souriant et disait, joyeux:

—Ah! à la bonne heure, ils sont gentils. Ils m’invitent à la fête.

Et comme il tenait à les remercier de la politesse, il mit en joue son fusil rechargé et fit feu.

Cette fois, il demeura stupéfait du résultat.

—Ah! fit-il étonné, c’est bien un pur hasard. Juste dans l’oeil!

En même temps que le squelette, Vasseur et ses hommes, par l’autre fenêtre, avaient fait feu. Le lieutenant bon tireur, troua une poitrine. Lambert brisa une jambe.

Quant au pauvre Fichet, sa balle fut perdue.

—Oh! mille bourriques! que, tant seulement, si j’aurais Bec-Fin, jura-t-il! sans penser qu’à être ainsi enfermé entre quatre murs, son sabre ne lui eût été d’aucune utilité.

À cette défense, les assaillants ripostèrent par une décharge générale. Sitôt après avoir fait feu, les assiégés s’étaient retirés des fenêtres. Les balles des Chauffeurs s’incrustèrent dans la façade de la Saunerie. Une seule entra par l’ouverture qu’avait occupée Fil-à-Beurre.

Mais trois hommes tués et un blessé avait un peu calmé l’ardeur première des Chauffeurs. Ils battirent en retraite pour aller se cacher derrière les taillis qui, sauf du côté de la Sarthe, entouraient la masure. L’assaut menaçait de se convertir en blocus.

—Ils ont trouvé notre soupe trop chaude, avança Fil-à-Beurre, tout en bourrant son arme.

—Nous n’en avons pas fini avec eux, dit Vasseur en riant. Ils nous préparent quelque tour de leur façon.

Cependant Fichet avait pris Lambert dans un coin et, désolé de n’avoir pas Bec-Fin ni la possibilité d’en jouer, il lui disait:

—Que, vois-tu, un âne qui serait devant un grain de millet, il ne serait pas plus dans la mortification vexatoire que moi quant à ce qui décerne les armes à feu.

Pendant cinq minutes, il y eut répit de la part des Chauffeurs.

—Est-ce qu’ils nous oublient, les ingrats! murmura Barnabé en caressant son fusil. J’ai pourtant été poli avec eux.

Comme une réponse à son accusation d’ingratitude, il s’éleva, du côté de la rivière, une voix railleuse et mordante qui disait:

—Ah çà, les riffaudeurs, est-ce que vous vous cherchez les puces au lieu d’en finir avec ces gens-là? Allons, ouste! À la besogne, fainéants?

—Oh! oh! fit Barnabé, en voilà un qui le prend de bien haut avec nos drôles.

Et curieux de voir celui qui malmenait si cavalièrement le monde, il avança doucement la tête à la fenêtre.

Si Fil-à-Beurre ne connaissait pas la voix, il n’en était pas de même pour la figure de celui qui avait parlé, car il eut à peine regardé qu’il tressauta de joie en disant à Vasseur:

—Devinez qui? Le Beau-François en personne!

Et il arma son fusil en ajoutant:

—Justement, il est là bien en vue, à portée… Au sortir d’un bain froid, comme celui qu’il vient de prendre, on a de l’appétit et on n’est pas fâché de se mettre quelque chose dans le corps… Je vais lui offrir un pruneau.

Vasseur n’eut que le temps de relever le fusil de l’échalas.

—Non, non, dit-il, je veux avoir ce misérable vivant. L’échafaud le réclame.

Au même moment, le Beau-François disait à ses hommes:

—Je vous donne dix minutes pour vous emparer de cette cahute. Les deux cognes et la perche, je vous les abandonne; mais le lieutenant, gardez-le-moi vivant.

—Tiens! tiens! fit Barnabé en regardant Vasseur, il paraît qu’il y a de la sympathie entre vous.

Puis, croyant que la recommandation du Beau-François aurait fait Vasseur changer d’avis, il remit le colosse en joue et demanda:

—Faut-il que je le descende?

—Je te le défends! accentua le lieutenant d’un ton sec.

Il achevait quand, au dehors, la voix impérieuse du Beau-François donna cet ordre étrange:

—Quatre gars par rang, mouchoir en main, qu’on m’enlève cette taule à la bombe.

Continuer : partie 2 sur 3