Le saucisson à pattes I Fil-à-beurre
—Songez-y donc, continua-t-elle, ce billet n’a-t-il pas…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
—Songez-y donc, continua-t-elle, ce billet n’a-t-il pas été trouvé sur le cadavre de ce malheureux gendarme Patigneul?... Oui, il vous serait funeste. Croyez-en l’instinct de mon coeur.
Mais le mot à peine lâché, elle rougit, et, bien vite, elle se reprit en disant:
—Croyez-en la voix… de ma raison.
Déjà troublé par le contact de la peau douce et tiède de la main de Clotilde, qui effleurait la sienne, l’ardent soudard, au mot de coeur, avait redressé son torse. La tête rejetée en arrière, l’air triomphant, il allait lâcher son cocorico de coq vainqueur, quand la veuve lui coupa la parole en disant d’une voix suppliante:
—N’abusez pas, mon ami!
Au lieu de reprendre la lettre, il s’éloigna du guéridon en se disant:
—La belle, décidément, m’adore à ce point qu’elle n’est plus maîtresse de cacher sa passion.
Cependant la veuve avait commandé à son embarras. D’un ton qui implorait encore, elle reprit:
—Parlons d’autre chose.
Au hasard, sans réfléchir, car, dans son trouble, le sujet de diversion qu’elle proposait était lugubre, elle ajouta:
—Parlons de l’assassinat de Patigneul.
—Mais, fit le général, Patigneul n’a pas été assassiné. Sa mort résulte d’un accident. Comme je vous l’ai dit, l’ivrogne avait tant bu à votre office qu’il ne pouvait plus se tenir à cheval. Il a vidé l’étrier à deux cents pas au plus de mon cantonnement. Quand une patrouille a ramassé le corps, un énorme trou à la tempe et un gros caillou ensanglanté retiré de dessous sa tête expliquaient suffisamment que sa mort provenait d’une chute de cheval.
—Et c’est avec l’idée qu’en trouvant le corps on trouverait aussi son billet que Meuzelin a glissé son écrit dans la poche de Patigneul, avança la veuve.
—Oh! ce n’est pas supposable. Il est plutôt à croire que Patigneul, avant sa chute, avait dû rencontrer le policier qui l’avait chargé de me remettre son billet.
—S’il se sait attendu par vous, pourquoi Meuzelin, au lieu d’écrire, ne vient-il pas? objecta madame de Méralec.
Le général haussa les épaules en homme qui n’en peut mais.
—Puisqu’il est dans le pays, vous devriez donner l’ordre de le chercher, insista Clotilde.
—À cela, il existe une difficulté.
—Laquelle?
—En donnant l’ordre, il me faudrait aussi fournir le signalement du policier… et je n’ai jamais vu cet homme. Je l’aurais là, sous les yeux, qu’il me serait impossible de dire que c’est lui… Patigneul aurait pu me renseigner… il est mort trop vite.
Un souvenir revint à madame de Méralec sur le trépas du gendarme.
—N’a-t-il pas, m’avez-vous dit, prononcé deux mots en expirant? demanda-t-elle.
—Oui, il a murmuré: «Beau-François.» Voilà tout.
—Eh bien, fit Clotilde d’un ton interrogateur, cela ne se rattacherait-il pas à l’introuvable Meuzelin?
Avant que le général pût répondre, un coup fut frappé à la porte.
C’était le Marcassin qui se présentait.
—Général, annonça-t-il tout troublé, on envoie d’Ingrande vous prévenir que, dans la matinée, une bande a pillé une ferme entre Loirière et la Cornouaille. Le fermier, son fils et une servante ont été chauffés. La servante a seule survécu à ses tortures.
—La bande de Coupe-et-Tranche? demanda Labor, rouge de colère et à demi étranglé par le juron qu’il avait été contraint de ravaler devant la comtesse.
—Non, une autre bande, paraît-il, répondit le Marcassin.
Puis en montrant la cour:
—Du reste, général, ajouta-t-il, si vous désirez des renseignements, c’est chose facile à avoir, car, du cantonnement, on vous a expédié l’homme même qui est venu apporter la nouvelle à Ingrande. Il est dans la cour qui attend.
—Fais-le monter, commanda la veuve à un regard de Labor qui sollicitait la permission de laisser venir l’homme en question.
Au bout d’une minute, le messager, amené par le Marcassin, fit son entrée.
C’était un pauvre diable plus long qu’un jour sans pain, plus maigre que le carême en personne.
—Ton nom? demanda le général.
—Barnabé Gobin, surnommé Fil-à-Beurre, à cause de mon embonpoint, déclara tranquillement l’interrogé.
XIIIC’était bien, en effet, le brave et bon Fil-à-Beurre. Par quel miracle avait-il échappé à la catastrophe qui avait anéanti la Saunerie? Qu’étaient devenus ses compagnons? Pour le savoir, il faut retourner au moment où, traqués par le Beau-François et ses Chauffeurs dans la masure, ils s’attendaient à être attaqués de deux côtés à la fois.
En même temps que Barnabé découvrait la ruse des assaillants qui entassaient des combustibles sur le faîtage de la bicoque pour leur faire tomber sur la tête la toiture en feu, Vasseur avait surpris, sous ses pieds, un bruit de coups sourds qui, en ébranlant le sol, indiquait un travail de sape souterrain pour arriver jusqu’à eux.
—Saperlotte! Par en haut, par en bas, nous allons avoir tout à l’heure bien de la réjouissance, avait dit l’échalas au lieutenant.
Mais, tout à coup, une idée subite était venue à Vasseur. D’un signe, il avait appelé à lui Lambert et Fichet et, à eux et à Barnabé, il avait dit vite à voix basse en leur montrant le sol à l’endroit où s’entendait le bruit:
—Vite, vite, déblayons la place de ces décombres. À coup sûr, le salut nous arrive par ici. Pourquoi ceux qui travaillent là-dessous, s’ils sont des Chauffeurs, tiendraient-ils à arriver jusqu’ici quand ils savent que, tout à l’heure ce toit va nous anéantir sous l’incendie?
Alors, donnant l’exemple, Vasseur s’était mis à la besogne après avoir ajouté:
—Ce doit être Meuzelin.
L’instant n’était pas aux si et aux mais, ni à discuter la supposition du lieutenant; il fallait agir, et promptement, car l’ennemi en était à apporter là-haut ses dernières brassées d’herbe sèche et de bois mort.
En deux minutes, les quatre compagnons eurent rejetés dans un coin de la salle les décombres entassés à l’endroit désigné. Le bruit de leur travail était couvert par celui des Chauffeurs qui, certains de la réussite, ne se gênaient plus, maintenant, dans leurs préparatifs d’incendie.
—Enfumons ces lapins en leur terrier puisqu’il n’en veulent pas sortir! criait le Beau-François à ses bandits.
À quoi Barnabé, tout en travaillant au déblai avec ardeur, secouait la tête en murmurant:
—Oui, oui, mon bel homme, des lapins tant que tu voudras, mais si ces lapins-là ne sont pas rôtis, il t’en pendra lourd au bout du nez.
—Vois! vois! lui souffla alors Vasseur.
En effet, à une profondeur de près de trois pieds de gravois enlevés, apparaissait une trappe qu’un effort, fait en dessous, cherchait à ébranler dans sa feuillure gonflée par l’humidité. Ce dernier obstacle empêchait de soulever la trappe sur laquelle ne pesait plus le poids des décombres.
Et, sous le bois, on entendit la voix assourdie de Meuzelin qui disait:
—Allons, Pancrace, encore un dernier effort et nous les sauvons.
Il y eut en dessous deux vigoureux «hein!» de gens qui s’efforcent à une besogne et la trappe, sortant alors brusquement de son encadrement gonflé, laissa apparaître les têtes du Saucisson-à-Pattes et de son valet d’écurie.
—Détalons! il n’y a pas de temps à perdre, commanda l’aubergiste.
Il avait raison, car en même temps s’entendait au dehors la voix du Beau-François donnant à ses chenapans l’ordre de mettre le feu aux broussailles.
Lambert et Fichet passèrent les premiers par la trappe qui ouvrait sur un escalier en ruines. Vint ensuite le tour de Barnabé. Il avançait le pied vers la première marche quand il s’arrêta:
—Tiens, une idée! fit-il. Autant faire la farce complète à ce grand bélître de François.
Et s’adressant à Vasseur qui, sans savoir son intention, voulait le presser de descendre:
—Nous en avons bien encore pour six ou sept minutes avant l’effondrement de la toiture, dit-il. Venez m’aider, lieutenant, à jouer la farce.
Tout en parlant, il marchait vers l’endroit où se trouvait le grand pot qui, dans ses flancs, bien qu’entamés par la balle, renfermait encore la majeure partie du trésor volé par François au Marcassin.
—Emportez la tirelire, lieutenant, dit-il pendant que, dans mon chapeau, je vais recueillir tous ces jaunets que le trou de la balle à laissés s’éparpiller.
Sourd aux remontrances de Vasseur, qui voulait l’arracher à sa tâche, car on entendait les premiers pétillements de l’incendie, l’échalas se mit à sa cueillette.
Son affaire faite, quand il se retourna, il vit l’aubergiste qui, le corps à demi sorti de la trappe faisait rouler dans la salle un petit tonnelet dont une douve disjointe laissait échapper une traînée noire.
C’était un baril de poudre.
—Une surprise que je ménage à nos aimables coquins, annonça-t-il au squelette.
Puis il disparut par l’ouverture en disant:
—Venez. Nous n’avons pas le temps d’enfiler des perles.
Derrière lui, Barnabé s’élança sur l’escalier et laissa retomber la trappe. Au bas des marches se tenait Pancrace, une lanterne à la main.
—Éclaire-nous la route. File d’un bon pas. Nous te suivons, commanda l’aubergiste à son valet.
À la lueur incertaine de la lanterne, Vasseur put néanmoins reconnaître qu’on suivait un long couloir étayé de madriers et de solives comme un boyau de mine.
—Où débouche ce passage? demanda-t-il au Saucisson-à-Pattes, qui marchait devant lui.
—Dans une des caves de la Biche-Blanche. Il a été creusé par le grand-père de Pancrace, l’ancien faux-saunier pendu. Il mit trois ans à achever ce travail souterrain qu’il lui fallait exécuter sans éveiller la méfiance de la gabelle. La nuit, il allait jeter la terre enlevée dans la Sarthe. Le sel de contrebande qu’on introduisait dans la maison du passeur, aujourd’hui appelée la Saunerie, venait s’enmagasiner dans les caves de l’auberge. La gabelle eût vu du sel entrer chez le passeur qu’elle n’aurait pu le retrouver en fouillant chez lui.
Après ce renseignement qui expliquait comment il était arrivé au secours des assassins, Meuzelin continua:
—Quand Pancrace et moi, nous nous escrimions à cogner sous vos pieds, nous avions peur ou de n’être pas entendus par vous ou que vous ne comprissiez point qu’il vous fallait dégager la trappe de la lourde épaisseur des décombres qui nous empêchait de la soulever.
—J’avais mis mon dernier espoir en vous, Meuzelin. Cela m’a rendu inventif, répondit le lieutenant.
On fit encore quelques pas, puis Pancrace, qui marchait en tête avec sa lanterne, la posa sur le sol en disant:
—Nous voici dans les caves de la Biche-Blanche!
Ils venaient d’y arriver par une basse et étroite porte qui, d’habitude, était soigneusement dissimulée derrière des tonneaux gerbés.
—Que j’ai la consolation de croire que nous sont plus mieux ici que dans la posture oùsque nous étrions tout à l’heure, avoua naïvement Fichet avec un soupir de satisfaction.
Il achevait quand une effroyable explosion se fit entendre.
—Qu’est-ce cela? fit le lieutenant étonné.
—C’est ma surprise au Beau-François. En ce moment, le chenapan vous croit, tous les quatre, aplatis par les ruines de la Saunerie, qui vient de sauter, avança le Saucisson-à-Pattes.
Tout en parlant, il avait monté les marches de l’escalier qui, de la cave, conduisait à la grande salle de l’auberge. Quand ceux qu’il venait de sauver y furent entrés derrière lui, il reprit:
—À coup sûr, notre stupide colosse va perdre son temps à fouiller les ruines pour y retrouver vos cadavres.
—Oh! nos cadavres? dites plutôt ses jaunets, ricana Fil-à-Beurre en faisant bruire les pièces d’or entassées dans le fond de son chapeau.
—Qu’il cherche cadavres ou jaunets, nous allons profiter de sa distraction pour filer à toute vitesse, reprit Meuzelin.
—Vous aussi? demanda Vasseur.
—Moi tout le premier, affirma Meuzelin. Maintenant que j’ai levé le masque, il ne fait plus bon pour moi en ces lieux, que je vais quitter à tout jamais.
—À tout jamais! répéta Vasseur; vous allez donc abandonner votre auberge?
—Mais je n’ai jamais été aubergiste, dit le policier en riant.
Et montrant du doigt Pancrace:
—Voici, continua-t-il, le vrai propriétaire de la Biche-Blanche. Dans la diligence qui m’a amené ici, j’ai rencontré ce brave garçon qui revenait de Paris où il apprenait le commerce. Il était rappelé à la Biche-Blanche par la terrible nouvelle que son père, attaqué chez lui, et torturé par les Chauffeurs, était mort de ses souffrances en laissant la Biche-Blanche sans maître. Pendant la route, nous causâmes. Pancrace était tout ardent de vengeance contre les Chauffeurs. Je m’ouvris à lui sur ma mission de débarrasser le pays de ces mécréants. En haine de ceux qui avaient tué son père, Pancrace, qui revenait homme au pays d’où il était parti gamin, ce qui ne lui laissait pas à craindre d’être reconnu, consentit à me céder son rôle.
Ceci débité, Meuzelin demanda gaiement:
—Dites-moi, à présent, si c’est l’auberge qui m’empêche de partir.
—Non, fit l’échalas, mais vous êtes marié.
Meuzelin se frappa le front en éclatant de rire.
—Tiens! j’oubliais que j’ai une femme! s’écria-t-il.
Puis il se gratta l’oreille, cligna de l’oeil et ajouta d’une voix bien tranquille:
—Seulement, je crois bien qu’à cette heure, je suis devenu veuf.
Ton et phrase de l’aubergiste, annonçant qu’il croyait bien être veuf, étaient déjà assez étranges pour étonner ceux qui l’entendaient. Ils furent surpris à plus forte dose quand Meuzelin, après avoir été examiner la porte sur la route, dont la serrure, à demi arrachée de ses vis, témoignait qu’elle avait été forcée par une vigoureuse poussée du dehors, ajouta non moins gaiement:
—Bien décidément, je suis veuf.
Comme confirmation de ses paroles, un cri de terreur retentit à l’étage supérieur et, au haut de l’escalier, apparut la servante, la face épouvantée et livide, pantelante de tous ses membres. En trébuchant à chaque marche, elle descendit l’escalier, vint droit à l’aubergiste et, d’une voix étranglée, bégaya avec peine:
—Ma maîtresse est morte!... On lui a coupé la gorge.
Et, dans sa crainte d’être accusée du meurtre, la fille continua en paroles hachées par le frémissement qui la secouait des pieds à la tête:
—Je n’ai pas quitté le pied de son lit… seulement, je me suis endormie après avoir bu une rôtie au vin sucré que Pancrace avait apportée pour madame… J’avais pensé que ce breuvage, dans l’état de fièvre où elle était, pouvait être nuisible à ma maîtresse.
Il eût semblé que le mari, à cette nouvelle, aurait dû se montrer profondément ému. Pas du tout. L’aubergiste avait tranquillement écouté la servante. Lorsqu’elle eût fini de parler, il lui montra la porte en disant:
—Je veux bien croire, ma fille, que tu n’es ni coupable ni complice du crime. Mais les gens de justice, que je vais faire venir, ne seront pas si crédules. Si j’ai un bon conseil à te donner, c’est celui d’avoir à décamper d’ici avant qu’ils arrivent.
Affolée par la peur d’être rendue responsable du meurtre, la servante ne se le fit pas dire deux fois. Elle s’élança vers la porte et disparut.
Barnabé, le lieutenant et ses hommes avaient été présents quand l’aubergiste, avant le départ pour la Saunerie, avait donné à Pancrace l’ordre de monter à sa femme cette rôtie au vin, en exprimant l’espoir que le breuvage, auquel devait être mêlé un narcotique, serait bu par la servante. Donc les quatre hommes devaient arriver à cette conviction, que si le mari avait endormi la fille, c’était pour commettre impunément son crime.
Pour eux, Meuzelin était le meurtrier.
Lorsqu’il revint au groupe, après avoir poussé les verrous de la porte par laquelle avait fui la servante, le policier lut sur le visage des quatre hommes la pensée qui les tenait.
Il secoua la tête en disant d’une voix grave et le doigt tendu vers la porte:
—Je n’ai participé à la mort de cette femme, je vous le jure, qu’en laissant pénétrer la vengeance par cette porte dont, exprès, je n’avais pas poussé les verrous ni fermé la serrure au double tour. Croyez-moi, la morte était une misérable créature que l’échafaud réclamait. Quand je l’ai amenée ici, grosse des oeuvres du Beau-François, je connaissais tous les crimes de la vie passée de cette femme, qui avait été d’une bande de Chauffeurs à l’autre, octroyant ses faveurs aux chefs dont, pas une fois, elle n’a voulu réprimer les cruautés.
Une question arrivait naturellement aux lèvres de ceux devant qui se justifiait le policier. Ce fut Vasseur qui la prononça.
—Alors, Meuzelin, demanda-t-il, pourquoi l’as-tu épousée puisque tu la connaissais?
—Justement, parce que je la connaissais, appuya l’agent. Aujourd’hui que le divorce sépare en dix minutes des gens mariés de la veille, j’ai tenté l’épreuve… et puis, à défaut du divorce, n’avais-je pas la guillotine qui, demain, si je l’avais voulu, m’aurait fait veuf.
La voix du policier prit un accent de gaieté sinistre pour continuer:
—Pouvait-elle se méfier du grotesque époux, de l’imbécile Saucisson-à-Pattes? Jamais n’aurait pu lui venir le soupçon que si je l’avais amenée sous mon toit, c’était pour surprendre, un à un, les secrets de tous les crimes auxquels elle avait pris part. Combien de nuits ai-je passées, guettant, penché sur sa couche, les mots échappés à son sommeil secoué par de terribles cauchemars!
Le policier montra encore la porte et poursuivit:
—Quand, hier soir, j’ai préparé cette entrée au châtiment qui allait venir, j’ai hésité un moment, et ma main s’est tendue vers les verrous que je n’avais qu’à fermer pour lui sauver la vie. Mais toute ma pitié s’est éteinte au souvenir que la maudite n’avait jamais eu pitié des autres… même des siens… même de sa pauvre soeur Julie, pauvre fille qu’elle a sacrifiée de complicité avec un scélérat du nom de Croutot… que je trouverai, lui, un jour ou l’autre.
Et d’un accent ému, le policier prononça lentement:
—Une bien triste histoire que celle de Julie! Au premier moment, je vous la conterai.
Cela dit, Meuzelin se secoua brusquement comme pour se débarrasser de son émotion et s’écria:
—La Saute est morte, n’en parlons plus. Comme on dit: Morte la bête, morte le venin!
Ensuite reprenant sa voix gaie:
—Le plus pressé pour le quart d’heure, dit-il, est de nous éloigner du voisinage du Beau-François.
Il éclata de rire en ajoutant:
—Nous éloigner… mais pas pour longtemps, car je compte bien le retrouver avant peu.
Tout en parlant, le policier avait ouvert le volet d’une fenêtre donnant du côté de la Sarthe, dans la direction de la place où avait existé la Saunerie.
—Tiens, fit-il, le maladroit nous laisse la route libre.
Les quatre compagnons vinrent le rejoindre à la fenêtre pour se rendre compte de l’exclamation.
—Comme pour la servante, expliqua Meuzelin, mon narcotique a cessé d’agir sur les bateliers de la Juliette. Peut-être, même, est-ce l’explosion de la Saunerie qui les a réveillés. Alors ils ont amené le bateau à l’autre rive et le Beau-François, renonçant à ses recherches dans les ruines, a jugé prudent d’embarquer ses sacripants.
En effet, la Juliette, se laissant aller au courant de la Sarthe, s’éloignait lentement. Sur son arrière se voyait, au jour naissant, la haute stature du Beau-François qui faisait descendre ses hommes sous le pont pour qu’on n’eût pas soupçon d’un chargement aussi suspect.
—À bientôt, grande bête! gronda entre ses dents le policier à l’adresse du Beau-François.
Plus n’était donc besoin de quitter à la hâte la Biche-Blanche. Malgré sa corpulence, Meuzelin était marcheur. Mais il ne pouvait lutter contre les longues perches de Fil-à-Beurre.
Pancrace, pour remplacer le bidet du Marcassin estropié par la balle de Barnabé, fut au Mans en acheter un autre qu’on attela à la voiture qui avait servi au chouan à amener Gervaise jusqu’à l’auberge.
Le soir, on se mit en route, Vasseur et ses soldats, remontés en selle, Meuzelin dans la voiture. Quant à Fil-à-Beurre, il avait annoncé vouloir faire la route moitié à pied, au montoir du cheval de Vasseur, moitié en voiture, à côté du policier.
—Où allons-nous? demanda le lieutenant au départ.
—C’est le Beau-François votre gibier, n’est-ce pas? interrogea Meuzelin. Alors nous ferons route jusqu’au bout, car, là, où je vous mène, il y a gros à parier que nous entendrons parler de votre animal.
—Quel est le but de ton voyage?
—Je vais à Ingrande où j’ai reçu l’ordre de rejoindre le général Labor, qui, aussitôt les troupes arrivées, doit entreprendre une battue du pays ravagé par les bandes.
—En route donc! dit Vasseur.
Pendant ce début du voyage, Barnabé marcha à côté du lieutenant.
—Saint-Florent-le-Vieil, où, m’as-tu dit, Gervaise est conduite par son oncle, est-il loin d’Ingrande? demanda Vasseur à l’échalas.
—Juste en face, sur l’autre rive de la Loire, affirma Fil-à-Beurre. Quand nous arriverons, Gervaise sera installée chez son oncle depuis quelques jours, car le Marcassin, qui a déjà sur nous une avance de dix-huit heures, va voyager d’un autre train que celui dont nous menace la mauvaise rosse de la voiture de Meuzelin.
De fait, ce cheval était un animal qui eût fait ses quatorze lieues en quinze jours. Dix fois, Vasseur voulut marcher de l’avant et quitter Meuzelin. Mais, toujours, celui-ci le retint en disant:
—Croyez-moi, lieutenant, à vouloir aller trop vite, vous manquerez le but. Je vous promets le Beau-François… mais à mon heure.
En disant cela, le policier semblait être si certain de son fait que Vasseur calmait son impatience.
Si lentement qu’on marche, on finit toujours par arriver. Ce fut ainsi que le matin du sixième jour, après avoir passé la nuit à Angers, car Meuzelin s’était toujours, le chemin durant, opposé au voyage nocturne, on atteignit le village de Monciel, six lieues avant Ingrande.
Tout le village était sens dessus dessous.
Dans la nuit, la bande du terrible Coupe-et-Tranche avait attaqué la diligence. En plus du meurtre des soldats de la patrouille ambulante, les bandits avaient assassiné une femme dont les habitants de Monciel avaient ramassé le cadavre sur la route et qu’ils avaient rapporté au village.
Chose horrible! ce cadavre n’avait plus de tête!
Les autorités avaient fait étendre la victime sur une table dans la salle de l’auberge jusqu’à l’arrivée de la justice, qu’on avait demandée à la fois d’Angers et d’Ingrande.
En attendant, les villageois, curieux et effrayés, faisaient foule autour du cadavre, se demandant quelle pouvait avoir été cette femme.
—Si nous allions voir? proposa Meuzelin à ses compagnons.
À cette époque, les magistrats, touchés par la panique générale, n’étaient pas des plus chauds à aller instrumenter aux champs. Tant qu’ils avaient à instruire dans les villes, où ils se sentaient en sûreté, cela marchait de soi; mais il n’était plus de même quand il était question de franchir les murs. L’idée de se montrer aux campagnards, c’est-à-dire d’appeler sur eux la vengeance des malfaiteurs qui, un jour ou l’autre, les guetteraient à leur première sortie de la ville, les faisait reculer. Pour les maintenir en cette salutaire et prudente réserve à aller instruire les crimes aux champs, ils avaient à se citer le sort de quelques-uns de leurs collègues qui, après avoir donné cette rare preuve d’audace, un jour qu’ils avaient été faire une simple promenade hors la ville, avaient été ramassés au pied d’une haie, tués par la balle d’un de ces campagnards, tant bonnaces et naïfs en plein jour, mais qui se transformaient en bandits nocturnes.
Donc, pour leur montrer le cadavre de la femme sans tête, les habitants du village de Monciel avaient envoyé prévenir les magistrats d’Ingrande et d’Angers, mais ils s’attendaient bien à ne pas les voir venir.
Leur surprise fut énorme à la vue de Meuzelin, du lieutenant, de l’échalas et de Fichet, qui se présentaient après avoir laissé Lambert à l’entrée du village, à la garde des chevaux et de la voiture.
—On nous prend pour des gens de justice, souffla Meuzelin à Vasseur.
—Est-ce que nous allons jouer leur rôle? demanda le lieutenant.
—Pourquoi pas? Vous le savez, on s’instruit toujours en voyageant, dit le policier souriant.
Chez Meuzelin, son métier absorbait si bien l’homme qu’il ne pouvait laisser passer cette occasion d’exercer son flair et sa sagacité.
Aussitôt qu’il eut pénétré dans la salle de l’auberge où la foule entourait la table sur laquelle était étendu le corps, l’agent ordonna de sa voix la plus impérieuse:
—Tout le monde dehors, sauf les gens de la maison.
Pendant que les villageois sortaient, l’aubergiste s’approcha de lui et demanda:
—Est-ce que vous ne gardez pas Fourchu, mon magistrat?
—Qu’est-ce que Fourchu?
—C’est le postillon qui a conduit la diligence pendant le relais d’Angers à Monciel.
—Alors que Fourchu reste.
La foule sortie, les quatre compagnons demeurèrent avec l’aubergiste, son valet et le postillon Fourchu, un garçon trapu, à la mine décidée, qui portait le bras gauche en écharpe, car il avait reçu une balle à l’attaque de la diligence.
—Que pour vous complaire, une femme sans tête elle est en comparaison avec une arête sans poisson, déclara Fichet à Barnabé, après avoir examiné le cadavre décapité.
Muet, froid, recueilli, Meuzelin tourna lentement autour du corps. Un moment son regard s’arrêta sur le cou tranché, dont les chairs hachées accusaient que la décapitation avait été faite à plusieurs reprises par une main inexpérimentée.
—Ni un boucher, ni un équarrisseur, ni un homme d’un métier qui dépèce la viande n’a coupé cette tête, murmura-t-il.
Puis il examina la main du cadavre, main blanche, douce, aux ongles soignés, main d’une oisive ou d’une femme dont le métier ne comportait pas un travail manuel.
Malgré le sang qui les maculait, il était facile de reconnaître que les vêtements, fort simples pourtant et d’une coupe un peu en retard sur la mode, étaient d’étoffe de prix. Les bas étaient en soie et les chaussures, fines, de cuir souple, nullement déformées accusaient que la morte ne devait pas être grande marcheuse à pied.
—Mettez le corps à nu, commanda Meuzelin à l’aubergiste et à son valet.
Dépouillé de ses vêtements, le cadavre apparut beau de formes, aux chairs jeunes, à la gorge ferme, au ventre ne révélant pas que la morte eût été mère. Excepté les horribles blessures résultant des quatre coups de fusil qui avaient tué cette femme, le corps ne montrait aucune cicatrice ni signe qui dût servir à constater plus tard l’identité de la victime.
—Elle devait avoir de vingt à vingt-cinq ans, déclara Meuzelin, après un dernier regard jeté sur le cadavre.
Le lieutenant, Barnabé et Fichet assistaient, sans souffler mot, à l’examen du policier. Au dehors, devant l’auberge, s’entendait le murmure de la foule échangeant ses commentaires en attendant le moment où elle pourrait rentrer dans la salle.
Sur l’ordre de Meuzelin, l’aubergiste et le domestique cachèrent la nudité du corps en jetant dessus les vêtements dont il avait été dépouillé.
Alors Meuzelin se retourna vers le postillon Fourchu.
—C’est toi qui conduisais au moment de l’attaque, entre Angers et ce village? demanda-t-il.
—À preuve que j’y ai attrapé un vilain noyau, dit Fourchu en montrant son bras blessé… Voilà comment c’est arrivé: Ils étaient bien une trentaine; ils avaient barré la route avec deux grosses cordes tendues d’un côté à l’autre. Un de mes chevaux s’est abattu; alors ils ont fait feu sur la patrouille. C’est une des balles qui lui étaient destinées qui m’a percé le bras… La chute du cheval avait arrêté la voiture. Quatre gredins sont venus me mettre le pistolet sur le corps pendant qu’un cinquième me fouillait pour me prendre ma feuille de route…
—Sur laquelle étaient inscrits les noms de tes voyageurs?
—Oui, avec leur point de départ indiqué. Ils en avaient sans doute besoin pour savoir si je voiturais celle qu’ils voulaient tuer… Ah! ça n’a pas été long, allez! Cinq ou six sont allés droit au coupé; ils en ont arraché une des voyageuses et, avant qu’elle pût dire un mot, pan! pan! et ç’a été fini. Enfin, ils ont détaché leurs cordes et ont relevé mon cheval, puis ils m’ont ordonné de filer sans demander mon reste.
—Ils ne t’ont pas rendu ta feuille de route.
—Non, et j’avoue que je n’ai pas pensé à la réclamer.
—Sais-tu où la victime avait pris la voiture?
—À Angers.
—Tu en es certain?
—Quand j’étais à Angers à attendre pour prendre mon service, j’ai vu arriver la voiture amenée par Chatriot. Il n’y avait alors qu’une femme dans le coupé. Pendant que les palefreniers attelaient, j’ai été prendre un verre avec Chatriot. Quand je suis revenu pour monter en selle, j’ai vu alors deux femmes dans le coupé.
—Sans pouvoir affirmer laquelle des deux était la première?
—Ma foi, non, car il faisait noir dans le coupé.
—Et des Chauffeurs qui ont attaqué la diligence, as-tu pu en reconnaître un?
Fourchu se mit à rire à cette question:
—Oh! oh! fit-il, allez donc reconnaître des gredins qui se sont barbouillés le visage de suie ou qui ont la tête enveloppée d’un morceau de crêpe noir.
Meuzelin revint à la femme morte.
—De sorte que tu ne saurais dire quelle était la femme tuée?
—Non, mais c’est facile à savoir. En lui coupant la tête, les brigands n’ont pas été bien malins. Il n’y a qu’à aller à Angers, au bureau de la diligence, s’informer de la femme montée en voiture cette nuit à quatre heures du soir.
—Oui, objecta Meuzelin, mais rien ne dit que la victime n’était pas l’autre femme, celle qui occupait le coupé avant Angers.
—On n’a qu’à interroger celle des deux qui vit.
—Tu sais donc qui elle est?
—J’ai assez entendu prononcer son nom par ceux qui, cette nuit, à une lieue de l’endroit de l’attaque, l’attendaient au passage pour lui faire escorte à sa descente de voiture… Il paraît que c’est une comtesse de Méralec, qui revenait d’émigration. Elle rentrait à son château de Brivière. Ses gens ont pris les bagages et lui ont fait passer la Loire. Si quelqu’un peut vous donner des renseignements, ce doit être cette comtesse, car elle ne doit pas avoir été sans causer avec l’inconnue pendant la demi-heure qu’elles sont restées en compagnie dans le coupé, entre le départ d’Angers et l’attaque.
—Bon! fit Meuzelin en casant tous ses renseignements dans sa mémoire.
Puis il jeta un dernier regard sur le cadavre dont la nudité était voilée sous ses vêtements amoncelés pêle-mêle, et se tournant vers l’hôtelier:
—Faites rentrer le monde, commanda-t-il.
—Pas avant que nous ne soyons partis, lui dit Vasseur.
—Non, non, nous restons encore, répondit vivement le policier.
—Qu’espères-tu donc découvrir parmi ces villageois qui, en somme, ne sont que des curieux?
—Qui sait! fit Meuzelin.
Poussés par une curiosité sauvage, les villageois rentrèrent en se bousculant. Bientôt ils entourèrent la table se repaissant du lugubre spectacle, guettant d’un regard en dessous ceux qu’ils prenaient pour des magistrats, et dont ils attendaient quelques paroles qui leur apprissent le résultat de l’enquête, ou échangeant à voix basse leurs réflexions.
Meuzelin s’était glissé derrière ses compagnons. La face paterne, la bouche niaisement entr’ouverte il regardait la scène d’un oeil indifférent et immobile en apparence, mais qui embrassait toute l’assistance.
—Oh! oh! l’entendit murmurer le lieutenant, qui se tenait devant lui.
—As-tu donc déjà découvert les assassins? demanda tout bas, en se retournant, Vasseur, avec un peu de moquerie.
—Non. Mais j’ai déniché un vilain merle.
Et, avec assurance, il prononça:
—Je viens de découvrir celui qui a décapité le cadavre.
Puis, lentement, d’une voix basse qui prêchait la prudence, il poursuivit:
—N’ayez l’air de rien. Gardez-vous que vos visages ou vos regards donnent l’éveil à mon coquin. Celui qui a coupé la tête doit être cet homme barbu, noir de crasse, à tablier de cuir, qui est à droite de la cheminée.
Après cette indication, il ajouta:
—À présent, nous pouvons quitter la salle.
Derrière Meuzelin, qui se dirigeait vers la porte, Vasseur et les autres suivirent. Ce fut seulement à cent pas de l’auberge, loin des oreilles indiscrètes, que le lieutenant demanda:
—Tu plaisantais, n’est-ce pas? en avançant que c’est l’homme au tablier de cuir qui a tranché la tête de la victime?
—J’en jurerais! affirma sérieusement le policier.
—Pourtant, dit Fil-à-Beurre, rien ne distinguait cet homme de ses voisins.
—Oh! que si! appuya le policier en souriant.
—Et à quoi as-tu puisé cette certitude? reprit le lieutenant, qui, malgré les éloges qui lui avaient été faits de la sagacité de l’agent, refusait de se laisser convaincre.
—À quoi? répéta Meuzelin, à un détail bien simple, qui a pu vous échapper, mais qui devait me frapper.
—Apprends-nous-le.
Le policier regarda le lieutenant et lui posa cette question:
—Quel jour sommes-nous?
—Le cinquième jour de la décade.
À cette époque, le calendrier républicain, on le sait, avait supprimé les semaines pour diviser chaque mois en trois périodes de dix jours (décade), dont le dernier, portant le nom de décadi, représentait l’ancien dimanche, le jour du repos.
—Donc le dernier décadi était il y a cinq jours, c’est-à-dire que voici cinq jours que cet homme s’est remis au travail, insista Meuzelin.
—Sans doute.
—Et vous reconnaissez mon individu pour être d’un état à forger: maréchal, forgeron ou serrurier?
—La fumée et la poussière de forge qui lui salissent le visage ainsi que son tablier le prouvent évidemment, avança Fil-à-Beurre.
—Très bien! fit le policier. Maintenant, passons à une autre question.
Sans rire, il demanda au lieutenant:
—Tous les combien pensez-vous que cet homme change de chemise?
—Toutes et quantes fois qu’il en met une autre, lâcha Fichet, prenant voix au chapitre.
Mais, si profondément vraie que fut cette réponse, elle ne satisfit pas Meuzelin qui redemanda au lieutenant:
—Répondez, tous les combien?
—Dame! cet homme doit être comme tous les ouvriers qui attendent le décadi, jour de repos, pour se faire beaux et propres.
—Parfait! approuva l’agent.
Et, après une petite pause:
—Alors, reprit-il, si cet homme n’était pas, hier, d’une noce, d’un baptême ou d’une fête quelconque, c’est lui qui a coupé la tête de la morte.
—Parce que? demanda Vasseur un peu abasourdi par cette déclaration.
—Parce que aujourd’hui, c’est-à-dire cinq jours après le décadi, cet homme porte une chemise blanche. Donc il a été forcé de faire disparaître son linge maculé de sang, à moins qu’il n’ait eu hier, je le répète, une occasion de se faire beau.
En secouant la tête, Meuzelin ajouta avec un sourire plein d’assurance:
—Encore, en avançant cette supposition d’une fête, je suis intimement persuadé qu’elle est fausse, attendu qu’il se fût débarbouillé. Or, s’il a du linge blanc et les mains à peu près propres, il a conservé sur son visage la crasse d’un travail de cinq jours.
Et pendant que ses compagnons restaient émerveillés devant lui, le policier répéta d’un ton convaincu:
—Oui, il a été forcé de faire disparaître sa chemise tachée de sang.
Le doute avait cessé chez Vasseur qui s’écria:
—Alors pourquoi avoir laissé ce misérable libre?
—Oh! soyez bien tranquille, dit Meuzelin en souriant, il ne le restera pas longtemps. L’arrêter séance tenante eût été maladroit. Nous donnions l’éveil à ses complices s’il en avait dans la salle. Mieux vaut qu’il vienne tout seul se placer sous nos mains.
Comme le lieutenant et Barnabé restaient ébahis sans comprendre sa dernière phrase, il continua:
—Il y a chez les dix-neuf vingtièmes des criminels un mouvement involontaire qui les pousse à se trahir. Qu’un homme commette un meurtre et qu’il puisse s’échapper sans avoir été vu; malgré lui il quittera sa cachette pour venir dix fois rôder sur le lieu de son crime, incité par la peur qui lui crée un besoin irrésistible de savoir ce qu’on dit, qui on accuse, s’il est soupçonné. Au lieu de passer muet, il lui faudra parler, s’informer, questionner jusqu’au moment où il lâchera une parole imprudente… Notre homme au tablier sera de même. Il nous a pris pour gens de justice, et, par cela même que nous n’avons rien dit, il sera invinciblement poussé par la nécessité de se rassurer lui-même en nous questionnant.
Tout en parlant, Meuzelin faisait face à ses compagnons, rangés devant lui, tournant le dos à l’auberge. Son regard passa par-dessus l’épaule de Vasseur.
—Ne vous retournez pas! dit-il vivement.
Sa recommandation faite, il reprit en riant:
—Hein! que vous disais-je? Voici notre homme qui vient de sortir de l’auberge; il a abandonné les autres. La peur le met à nos trousses et il va nous suivre jusqu’au premier coin où il pourra nous interroger sans témoins. Je vous en supplie, ne vous retournez pas. Continuons notre chemin en allant rejoindre Lambert qui garde vos chevaux et ma voiture. Le coquin va se mettre à notre piste comme un chien qui flaire une saucisse.
Donnant l’exemple Meuzelin se mit en marche, suivi par ses compagnons, qui s’étaient gardés de se retourner. Dès qu’on eut rejoint Lambert à l’entrée du village, le policier se mit à tourner autour des chevaux, leur soulevant les pieds pour examiner les fers.
Cependant, il avait glissé un regard en dessous.
—Le gredin a fait comme je l’ai dit. Il nous a emboîté le pas. Il est là-bas qui nous guette. Nous jouerons de chance si c’est un maréchal, car voici un cheval dont le fer s’est cassé.
Alors se relevant avec les gestes désespérés d’un homme qu’un accident empêche de se remettre en route, il feignit d’apercevoir l’homme au tablier de cuir.
—Eh! citoyen! cria-t-il en lui faisant signe de venir.
L’homme s’avança lentement, avec hésitation, semblant appeler à lui son courage.
—Qu’y a-t-il pour ton service, citoyen? demanda-t-il quand il fut arrivé.
—Le village possède-t-il un maréchal?
L’homme montra son tablier de cuir en disant:
—Oui. C’est moi.
—Ta forge est-elle loin?
—La voici, dit le maréchal en indiquant du doigt la seconde maison du village.
—Alors, mon garçon, tu vas mettre un fer à ce cheval, et fais vite, car nous avons hâte de partir.
Le maréchal marcha vers sa forge suivi par les voyageurs amenant après eux chevaux et voiture.
—Fais vite, fais vite, nous sommes pressés, répétait Meuzelin au maréchal qui forgeait son fer en tendant l’oreille.
D’un clin d’oeil, Meuzelin commanda aux siens de ne souffler mot. Ce silence irrita le besoin qu’éprouvait le maréchal de parler. Aussi, en enfonçant son premier clou, il dit au policier qui lui tenait le pied du cheval:
—Tu as trouvé le village bien alarmé par ce drame sanglant, citoyen magistrat.
—Que veux-tu, citoyen, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Aujourd’hui on est dans la consternation; hier on sautait aux crins-crins d’une noce.
—Personne ne s’est marié hier à Monciel, déclara le maréchal en rabattant son second clou.
—Ou on fêtait joyeusement un nouveau-né, dit insoucieusement le policier.
—Le dernier nouveau-né date de trois semaines.
—Enfin, quoi? je veux dire que si aujourd’hui Monciel est en alarme, il était peut-être hier dans la joie. Le corps n’est pas de fer, que diable! On ne peut pas toujours travailler. Il faut bien se reposer un brin en se donnant du bon temps. Tel qui travaille aujourd’hui, hier la passait douce.
—Pas moi alors; car, hier, je n’ai pas quitté ma forge. J’ai ferré onze chevaux, dit le maréchal en remettant tenailles et marteau dans la poche de son tablier.
Puis, en examinant de l’oeil les pieds des autres chevaux, il demanda:
—Tu n’as plus besoin de moi, citoyen?
—Si, mon garçon, fit Meuzelin.
C’était débité d’un ton si bon enfant que le maréchal s’empressa de dire:
—À quoi puis-je t’être utile?
—À me donner un renseignement, articula le policier en lui faisant la risette.
—Parle, citoyen magistrat.
—Au fond, c’est de peu d’importance.
—N’importe.
—C’est plutôt une affaire de curiosité.
—Crois que s’il est en mon pouvoir de la satisfaire, je serai tout heureux de te procurer cette satisfaction.
—Oh! tu dis cela!
—Prenez-moi au mot.
—Avant que je t’interroge, veux-tu d’abord me faire une toute petite promesse?
—Laquelle?
—Celle d’être bien franc.
—Je vous le jure, dit le maréchal amadoué par tant de bonhomie.
Meuzelin lui posa la main sur l’épaule, et toujours souriant, il demanda de sa voix la plus aimable:
—Alors, mon garçon, puisque tu es si bien disposé, dis-moi donc où tu as caché la tête de la femme que tu as coupée cette nuit?
Le maréchal, à ces mots, eut un effroyable tressaillement de tout le corps. Pâle comme la mort, les cheveux dressés sur la tête, les yeux pleins d’une folie d’épouvante, il agita convulsivement les lèvres sans pouvoir parvenir à prononcer les mots que le saisissement arrêtait dans sa gorge.
Puis l’instinct de la conservation lui vint. Sans se dire que fuir c’était se trahir, il se ramassa sur ses jarrets comme la bête fauve qui va bondir, poussa une sorte de rugissement et s’élança. Mais le cercle des compagnons s’était resserré. Il fut, pour ainsi dire au vol, saisi à chaque poignet par Lambert et Fichet.
Au contact de ces deux mains qui paralysaient sa résistance, l’homme se devina perdu. À la surexcitation nerveuse succéda la réaction d’une complète prostration qui, anéantissant ses forces, le fit vaciller sur ses jambes. Il se fût affaissé s’il n’eût été soutenu par Fichet qui, croyant à une comédie, le remit sur pied en disant:
—Le quart d’heure il n’est pas à songeasser de nous faire l’imitation de la jeune vierge qu’elle accouche.