Le territoire sauvage de l'âme
Chapitre 1
L’avion décolle, arrache ses tonnes de mécanique au macadam de la piste, soulève ton cœur jusque dans ta gorge. Dans deux heures et demie, tu auras survolé du sud au nord l’immense territoire où tu es né. Montréal-Kuujjuaq. Bienvenue sur les ailes de First Air.
Autour de toi, des familles discutent en inuktitut. Tu ne comprends rien, n’arrives pas à distinguer à quel moment les mots commencent, quand ils se terminent. On dirait une seule et même phrase tirée d’un pays inconnu. Les parents rient entre eux, les enfants boivent du Coke en se chamaillant, surexcités par leur séjour en ville, le fast-food, les embouteillages, les magasins à grande surface. Tu aimerais leur parler, ne peux que leur sourire.
À l’avant, des passagers penchés sur leur portable : anthropologues, biologistes, géologues. Pour les rescapés des études supérieures, le Nord est un grand terrain de jeu. Mythique, enneigé, infini. Une illusion. Pour les adolescents assis à l’arrière, au fond de l’avion, capuchon sur la tête et écouteurs dans les oreilles, le Nord, c’est chez eux. Ils ne t’ont pas regardé quand tu es passé devant eux, toi qui brûlais d’envie de les saluer, de te présenter. Tu l’apprendras bien assez vite : ils détestent les sourires de rentrée scolaire.
Tu saisis une revue dans la pochette du siège devant toi. Les articles abordent les réalités de la vie dans le Nord. Les textes sont en inuktitut, en anglais et en français. Trois langues pour un pays. L’écriture syllabique t’intrigue. Tu te demandes quand, par qui et pour quoi a été inventé ce code. Tu passes les photos d’ours polaires et de renards arctiques, les panoramas de fjords, de toundra ou d’aurores boréales. Tu t’arrêtes sur l’article qui relate la course de traîneaux à chiens de l’hiver dernier.
Ivakkak, le nom de la compétition, signifie « Quand les chiens courent à bonne allure ». La course a été créée au début des années 2000. C’est une façon de garder en mémoire les déplacements ancestraux dans la toundra, de célébrer les liens entre les hommes et les bêtes qui parcourent le territoire ensemble depuis des milliers d’années. Les chiens ont été au cœur de la vie des Inuit jusqu’aux événements que les habitants du Nunavik nomment « le massacre des années cinquante ». Les forces de l’ordre avaient alors procédé à l’abattage de milliers de chiens de traîneau. Pour les autorités, il s’agissait de contrôler une population malade qui représentait une menace à la sécurité des villageois. Les Inuit, de leur côté, y ont vu une attaque à l’âme de leur culture, une politique pour accélérer la sédentarisation des familles, pour les empêcher de se déplacer sur leur terre comme elles l’avaient toujours fait. Les chiens aidaient à traquer le gibier, protégeaient contre les ours polaires, ramenaient au campement les chasseurs perdus en plein blizzard. Après le massacre, on a vendu des motoneige aux Inuit.
Les rires des chasseurs américains assis un peu plus loin te tirent de ta lecture, enterrent les discussions en inuktitut autour de toi. Les hommes avec leur casquette, une Budweiser entre les mains, rêvent bruyamment de leur trophée de chasse. Ils sont dans leur bon droit ; ils ont payé des milliers de dollars pour le voyage d’une vie. Les photos seront éclatantes, et les panaches, bien exposés à la visite dans les bungalows.
Pendant que l’appareil entreprend une boucle au-dessus du lac Saint-Louis, tu te demandes ce que tu fais, seul, dans cet avion. Par le hublot, au loin, tu aperçois les gratte-ciel du centre-ville. Sous l’avion, le fleuve dans lequel tu ne t’es jamais baigné. Très vite, la métropole et les eaux vertes du Saint-Laurent sont remplacées par les clochers d’église qui se dressent sur la plaine agricole, quadrillée par des kilomètres de rangs rectilignes.
Après quelques minutes de vol, les boisés, d’abord enserrés sur les berges des ruisseaux, gagnent peu à peu du terrain sur les cultures et rejoignent les érablières ombrageant les premiers coteaux. Trop nerveux pour déjeuner avant le départ, tu es rattrapé par la faim alors que l’image de ton père t’apparaît. Il est debout dans la cuisine de la vieille maison en bois, au fond du rang où tu es né. Il fait cuire des steaks de chevreuil sur le poêle Bélanger. Il a mis trop de beurre dans la poêlonne, sa bière tiédit sur le comptoir de la cuisine et il fredonne des chansons de viande de bois : « Si tu veux des lièvres ∕ tu n’as qu’à courir après ∕ là-bas dans ces petits bois de forêt ∕ y en a des gros paquets. » Ton père te l’a dit et répété : il y a un air traditionnel pour chaque moment du quotidien. Mais tu n’as pas envie de chanter.
Les collines prennent du relief, se métamorphosent en montagnes. Le massif laurentien, le gardien de l’arrière-pays, ce que les gens de Montréal appellent « le Nord ». Tu as une pensée pour les voyageurs, les coureurs des bois, les gars de chantier, tous ces François Paradis perdus dans la tempête. Des falaises rocheuses plongent dans d’innombrables lacs, striés par les hors-bord des plaisanciers. Des chalets apparaissent sur les berges, reliés au monde par des routes qui cisaillent la forêt. Tu t’attendais à du vert partout, à du résineux sur des milliers de kilomètres. Mais ici, une voie routière. Là-bas, une autre. Puis encore une. Ces rivières de gravier, nouvelles veines du pays, sortent le bois à pleins camions, mènent les citadins et leur marmaille à leur résidence secondaire, les chasseurs et les pêcheurs à leur camp transformé en chalet quatre-saisons avec télé satellite. Les Inuit autour de toi jouent aux cartes, indifférents aux émotions de ce « fils déchu d’une race surhumaine » qui contemple sa contrée du haut des airs. Les chants de ton père, la poésie d’Alfred DesRochers, les campagnes carrées ou les forêts de feuillus et de conifères : ce territoire n’est pas le leur.
Après la première heure de vol, la taïga prend ses aises, un défilé d’épinettes noires et de tourbières. Ici et là, quelques bosquets de mélèzes. Tu ne connais pas grand-chose des nomades qui ont longtemps parcouru cette région, qui la parcourent encore. Les familles quittaient le campement estival et remontaient les rivières jusqu’à leur territoire de chasse, un long voyage en canot avant l’arrivée du gel et du froid. À la tête des eaux, en plein cœur du territoire que les gens venus de l’autre côté de l’Atlantique allaient appeler le Québec, elles se rencontraient pour commercer, se marier ou guerroyer. Les unes venues du « fleuve qui marche » et les autres des grandes rivières froides du Nord. Des centaines de kilomètres, en canot et à pied, des familles entières qui, par leurs échanges sur la ligne de partage des eaux, se donnaient des nouvelles du territoire. Pas un endroit où elles n’aient passé, qu’elles n’aient nommé et aimé.
Quand les Européens, tes ancêtres, sont arrivés, ils n’ont vu qu’une terre de Caïn, une contrée de roches et de brumes, de mouches et d’épinettes, parcourue par des bandes de sauvages sans culture ni religion. Cette histoire de nomades affamés poursuivant des caribous, c’est celle qu’on t’a transmise. Dans l’avion, tu souris à une jeune fille, son visage glissé entre les deux sièges devant toi. Ses yeux noirs te racontent un autre monde, celui dont personne ne t’a jamais parlé.
Tu es incapable d’imaginer le quotidien de la jeune Inuk assise devant toi. À part Agaguk qu’un frère défroqué t’a fait lire en première secondaire et le roupillon que tu as piqué au cinéma pendant Atanarjuat, tu ne connais pas grand-chose de son peuple, de la vie de ses ancêtres. Tu ne peux la saluer dans sa langue et tu as appris il y a quelques jours à peine la différence entre le Nunavik et le Nunavut. Pourtant, tu t’en vas vivre dans son village, tu t’en vas enseigner dans son école.
Tu somnoles quelques minutes, le temps de rêver à la toundra dans sa longue nuit rocheuse de bout du monde. Tu te réveilles aussitôt : les gens qui y vivent, comment sont-ils ? Tu épies les familles éparpillées dans l’avion, incapable de concevoir la géographie de ce pays, de t’imaginer converser – dans quelle langue ? – avec les gens qui l’habitent.
L’avion entame sa descente. Par le hublot, tu aperçois le village, déposé comme un jouet d’enfant sur les berges d’une immense rivière. À travers la grisaille, le crachin et le roc, les maisons colorées, typiques des villages du Nunavik, essaient d’égayer le paysage morne. Tu distingues l’aréna, ce que tu imagines être l’école, le centre communautaire. Des camionnettes et des quatre-roues en modèle réduit circulent dans les rues de gravier.
Sur la carte du Nunavik imprimée au dos de la revue, tu suis du doigt le cours de la rivière Koksoak. Elle se jette dans la baie d’Ungava, plus loin au nord. Dans ta tête, tu essaies de prononcer les noms des quatorze communautés inuit : Kangiqsualujjuaq, Kuujjuaq, Tasiujaq, Aupaluk, Kangirsuk, Quaqtaq, Kangiqsujuaq, Salluit, Ivujivik, Akulivik, Puvirnituq, Inukjuak, Umiujaq, Kuujjuarapik… Que faire de tous ces « Q », de tous ces « K » ? Quelles histoires racontent ces toponymes ?
Malgré tes diplômes universitaires, tu ignores que le gouvernement québécois de Jean Lesage, celui dont ton père a été si fier, celui qui était maître chez lui, a rebaptisé les villages inuit dans les années 1960. Port-Nouveau-Québec, Notre-Dame-de-Maricourt, Notre-Dame-de-Quaqtaq, Saglouc, Port-Lapérouse, Poste-de-la-Baleine… Quelle histoire raconte-t-on ici ? Tu n’en sais rien. Mais demain, tu enseigneras les règles des participes passés à des adolescents de Kuujjuaq.
Tu abandonnes la carte et la revue. Désespéré, paniqué, tu souhaites un blizzard venu du nord ; tu pries pour que le tarmac soit envahi par un troupeau de caribous ou de bœufs musqués. Tu supplies n’importe qui, n’importe quoi, du moment que le pilote fasse demi-tour, que tu n’aies pas à quitter le monde connu et réconfortant de l’avion.
Tu ne connais rien du Nord.
Tu ne connais même pas le territoire que tu viens de survoler. Un coin de pays que tu croyais aimer.
Il est trop tard.
Dans quelques minutes, tu marcheras sur la terre des Inuit.
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