Le territoire sauvage de l'âme
Chapitre 4
Le lendemain, pendant que Caroline s’occupe d’aller déposer Marie-Claire à la garderie, Guillaume conduit Laure et Samuel à l’école. Ils montent l’allée à travers la prucheraie et rejoignent le chemin de campagne, au sommet de la colline. Puis ils descendent vers le marécage, envahi par les brumes de septembre. Les troncs pourris encore debout dans l’eau vaseuse prennent un air fantomatique et Guillaume a du mal à distinguer la cabane des castors au bout du marais.
Malgré la fraîcheur du temps, il baisse sa vitre, éteint la radio. Une odeur de feuilles mortes et de terre noire emplit l’auto. Passé le marécage, ils remontent en direction des hauteurs de la ville. Ils s’extirpent du brouillard quelques instants, le temps d’apercevoir le clocher de Beauvoir au nord, le sommet des monts de Stoke à l’est, puis ils redescendent vers le centre-ville enfoui sous les brumes des rivières. Au moment où ils disparaissent dans le brouillard, Laure et Samuel se mettent à s’engueuler. Guillaume rallume la radio, monte le son du bulletin de nouvelles. Les malheurs du monde enterrent les cris, les pleurs et les chicanes des enfants.
De retour à la maison, les brumes se sont dissipées sous le soleil de septembre. C’est presque l’été qui revient et Guillaume descend dans la prucheraie avec son deuxième café, arrosé d’une bonne rasade de brandy. C’est le premier mois de sa sabbatique. On est encore au tout début de la session, et ses collègues se promènent avec leurs piles de corrections en rêvant aux vacances des Fêtes. Toute une vie peut passer comme ça, à attendre une fin de session.
Assis sur la souche de la vieille pruche, Guillaume scrute la forêt, cherche l’endroit où dresser la tente prospecteur, une tente en toile épaisse comme on en trouve dans les pourvoiries, dans les anciens camps de bûcherons, derrière les maisons des kokum dans les réserves de la Côte-Nord ou de l’Abitibi. Guillaume l’a achetée d’un artisan, voisin de son père. Les bonshommes vivent au fond d’un rang. C’est là que Guillaume a grandi, là qu’il voudrait encore vivre. Avec les vieux mal-commodes comme son père qui font leur bois de chauffage, ne sortent jamais sans leur .12 – juste au cas, des lièvres, des perdrix, un peu de viande de bois pour les mois creux de l’hiver –, passent leurs soirées à se bercer en racontant des histoires. Mais pour les enfants et l’école, pour Caroline et le travail, c’est plus pratique ici, pas trop loin de la ville.
Il finit son café. En déposant la tasse sur le sol, il aperçoit l’espace parfait, délimité par quatre cèdres qui se détachent entre les pruches et les épinettes. Idéal pour y attacher le double toit. Il s’imagine déjà sous la tente, racontant aux enfants le passé des bonnes femmes et des bonshommes qui ont fait le pays en vivant d’espérance et de labeur ; il s’entend partager avec les siens les contes et légendes d’une contrée qui s’est voulue libre et enracinée ; il se voit vivre, au quotidien, avec des histoires à dormir debout, des histoires pour réconcilier les rêves du Nord avec la nuit.
À l’aide de quatre palettes qu’il a récupérées à la sortie de la ville dans la cour de la quincaillerie, il se fait un plancher. Il les assemble avec des bouts de vieux deux par quatre, des restants qui datent de la construction de la maison. Ils ont quitté le Nunavik il y a quelques années, troqué la toundra contre la prucheraie. La maison debout, leur première fille est née. Ils l’ont appelée Laure, en souvenir de la mère de Guillaume, morte alors qu’il n’avait pas un an.
Quand elle est décédée, il paraît qu’il a neigé pendant quatre jours. Les premières neiges de l’hiver ! Elles s’étaient fait attendre jusqu’en février, jusqu’au jour où le cancer a sorti sa mère de l’hôpital. Pour de bon. Après son décès, il est tombé soixante-dix centimètres de neige. La police patrouillait en motoneige, les écoles ont été fermées pendant une semaine. Guillaume n’a jamais su quoi penser de cette histoire, il n’a aucun souvenir de sa mère. Et son père, quand il s’agit de l’hiver, il raconte pas mal n’importe quoi. Quand il bordait Guillaume, il lui décrivait ses courses en raquettes, les pistes des animaux, les collets tendus. Ces souvenirs de froid et de neige les apaisaient tous les deux. Avant d’éteindre la lumière, le père embrassait son fils, et la forêt aux effluves de bois brûlé et de gomme d’épinette imprégnait les draps jusque dans les rêves. Guillaume a tant aimé les hivers de son père, le sourire qu’ils faisaient résonner dans sa voix.
Après Laure, le passage des saisons a ajouté Samuel et Marie-Claire à l’histoire de leur famille. Les enfants n’ont jamais connu leur grand-mère, mais ils adorent visiter le bonhomme au bout de son rang. Pas surprenant, avec la quantité de sirop d’érable qu’il verse dans leurs bols de petits fruits, avec toutes les menteries qui pimentent ses histoires !
Après s’être assuré de la solidité de la structure, Guillaume visse des feuilles de contreplaqué sur son assemblage de palettes, qu’il fixe sur trois troncs de cèdres écorcés couchés de travers. Il les a abattus pendant l’été parce que Caroline voulait plus de lumière dans le salon. Il n’a jamais coupé autant d’arbres depuis qu’il a installé sa famille dans le bois. Mais la matinée est douce, l’automne rougit dans les érables et il travaille sans se poser de questions. Le cèdre ne pourrit pas et la base de palettes est bien vissée.
Sur l’heure du midi, il mange un sandwich au jambon accompagné d’un V8, assis sur la souche sous le soleil de septembre. La moutarde, l’acidité du jus de légumes, le jambon passé à la moulinette : il se croirait avec son père, quand ils partaient bûcher ensemble. Ne manquent que l’odeur d’huile et d’essence, le vacarme de la chainsaw, les histoires à dormir debout pendant les pauses.
Après la sieste au pied d’une épinette, Guillaume monte les murs de quatre pieds avec le reste des deux par quatre. Le son de la drill et des vis résonne dans les bois, il sifflote À la claire fontaine. Il construit trois structures triangulaires pour le toit. Il les cloue à égale distance sur les deux murs latéraux. Ça branlotte un peu, mais ça fera ! On va pouvoir se tenir debout dans la tente, peut-être même y danser. En grimpant dans une échelle, il réussit à passer la toile par-dessus la structure en bois ; il commence par l’avant de la tente, puis déroule la toile vers l’arrière. Il attache le double toit aux quatre cèdres et la tente prospecteur est là, érigée à l’ombre de la prucheraie.
À l’intérieur, dans le coin gauche en rentrant, il place le poêle à bois – son père aurait dit la truie – sur quatre carreaux de céramique qu’il ne colle pas afin d’éviter que le premier gel ne les casse. Le voisin de son père, l’artisan qui a confectionné la tente, lui a refilé le poêle en fonte. Il a chauffé pendant des années la vieille cabane à sucre derrière la maison du père de Guillaume, avant qu’elle soit rénovée, électrifiée et vendue à des gens de la ville.
Avec le reste du bois de palette, Guillaume construit une boîte à bois, un lit de camp. Il ouvre son sleeping du Nord, les souvenirs s’envolent avec l’odeur des nuits froides. Il fait une attisée dans le poêle. Il s’allonge, les branches des arbres bercées par le vent créent des ombres chinoises sur la toile de la tente, comme un rêve pris derrière les paupières du dormeur.
Le monde sera beau jusqu’à la fin. Du moins, c’est ce que Guillaume a dit à ses enfants en les mettant au monde. C’est la promesse silencieuse et naïve qu’il leur a faite. À la merci de l’avenir, ils sont nés. Prolongeant la lignée, l’écho des chants. Jusqu’à quand ?
Couché sous la toile, Guillaume sait ce qu’il va faire de sa sabbatique : il racontera des histoires aux enfants. Il leur parlera de leurs grands-parents. De la mère qu’il n’a pas connue. De l’amour du bois de son père. Il leur dira les noms de ses anciens élèves de Kuujjuaq, leur décrira les levers de lune sur la rivière Koksoak.
Entre l’instinct du fils et la puissance des filles, il ne sait pas trop encore comment, mais il veut transmettre l’histoire d’un silence qui s’est fait, entre le Nord et ici, entre la toundra et cette prucheraie où, pas très loin de la ville, la tente se dresse.
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