Le territoire sauvage de l'âme

Jean-François Létourneau · Chapitre 2 sur 25

Pages du PDF

Le territoire sauvage de l'âme

Chapitre 2

 

Tu es arrivé depuis quelques jours. Tu as fait le tour du village, joué au hockey dans la rue avec les enfants. À l’épicerie, le prix du lait et du jus d’orange t’a étonné, mais peut-être moins que les Big Mac congelés, enroulés dans les papiers du restaurant comme si tu venais de passer au service de commande à l’auto.

Quand l’avion s’est immobilisé, tu as ramassé ton bagage à main dans le compartiment au-dessus de toi, salué l’hôtesse qui t’invitait à descendre l’escalier. En foulant le tarmac sous la pluie, tu as pris une grande respiration ; l’odeur du kérosène t’a fait chanceler quelques secondes. Le vent du nord, le vrai, celui de la toundra, râpait les collines rocheuses ceinturant le village. Tu devais te pencher vers l’avant, tête baissée, pour parvenir à avancer. Avant d’entrer dans le bâtiment principal de l’aérogare, tu as murmuré une vieille chanson de Richard Desjardins : « Le caribou couché dans la gueule du loup / j’ai pris de vieilles étoiles pour me faire un igloo. » Les gens sont venus te serrer la main, tu t’es présenté : le nouvel enseignant. Un autre.

La directrice de l’école, Phoebe, t’attendait dans la camionnette de la commission scolaire. À la radio, l’animatrice parlait en inuktitut, racontait tu ne savais pas quoi. Sa voix a été remplacée par un air de country chanté dans la même langue et Phoebe a baissé le son. Elle parlait français. Grâce à – ou à cause de – René Lévesque. Tu t’es senti un brin rassuré, même si, au nord du 55e parallèle, tu te doutes que Ti-Poil n’incarne pas la figure réconfortante que ton père t’a décrite. Tu l’ignorais à ce moment-là, mais les dirigeants inuit rêvent de l’équivalent d’une Loi 101 pour défendre leur langue. Les plus vieux respectent ce que Lévesque a fait pour les siens ; ils saisissent moins bien pourquoi on leur refuse, à eux, ce qui a fonctionné pour les autres. Défendre sa langue est une chose, mais l’enfoncer de force dans la gorge des autres ? Les enfants du Nunavik sont scolarisés en inuktitut jusqu’en quatrième année du primaire ; puis les parents doivent choisir l’enseignement en français ou en anglais. Le taux de décrochage témoigne de la pertinence d’un système répondant davantage aux besoins du Sud qu’à la réalité du Nord. Voilà le genre de truc que tu aurais dû intégrer avant de monter enseigner au Nunavik.

Vous êtes descendus vers le village par le chemin de l’aéroport qui surplombe la rivière. À la hauteur de Kuujjuaq, « la Grande Rivière », la Koksoak, est à peu près large comme le fleuve sous le pont de Trois-Rivières. D’ailleurs, on l’appelle « rivière » par contamination de l’anglais. En réalité, la Koksoak est un fleuve ouvert aux marées de l’Ungava, mythique et puissant comme les contrées rocheuses qui le font naître.

« Tu vas voir, bientôt, elle sera gelée. Tu pourras aller de l’autre côté à pied ou à ski de fond. Je n’ai jamais compris pourquoi, mais les profs aiment beaucoup marcher. Au village, ce sont les seuls qui se promènent à pied. Faut croire que les Inuit ont assez marché dans leur histoire. Fort-Chimo est de l’autre bord de la rivière, un peu en aval. C’est l’ancien emplacement de Kuujjuaq. Chimo est la déformation de Saimuk, une forme de salutation qui veut dire “Serrons-nous la main !”. Tu vas voir, dans le Nord, tout le monde se serre la main tout le temps. Un petit conseil : enlève tes mitaines si tu ne veux pas avoir l’air impoli. Dans le vieux Chimo, il y a encore des bâtisses, le vieux poste de traite. Ma mère est née là-bas. Tu sais, comme dans le temps des “Esquimaux”. »

Elle s’est esclaffée. Tu as ri avec elle sans trop savoir pourquoi. À l’entrée du village, un inukshuk géant, haut de plusieurs mètres, souhaite la bienvenue aux visiteurs. La directrice te l’a pointé en silence, puis vous êtes passés devant le centre communautaire, avez traversé un quartier.

« Ici, on appelle ça le downtown. Ce sont les premières maisons qui ont été construites par le gouvernement. Les plus vieux du village ont eu le temps d’avoir trois vies. D’abord celle des Inuit, dans la toundra, nomade. Celle d’ensuite, suspendue entre la banquise et les maisons surchauffées du gouvernement. Et celle d’aujourd’hui : trois générations entassées sous le même toit, dans un mélange d’internet et de chants de gorge. »

La directrice s’est tue, a monté le son de la radio. L’animatrice devait raconter une histoire drôle ; ses phrases étaient entrecoupées de rires joyeux. Vous êtes passés devant l’épicerie, avez monté la côte de l’aréna. De là, la vue sur la rivière est magnifique. Tu aurais aimé t’arrêter, prendre le temps de contempler l’endroit où tu venais d’atterrir, où tu allais passer la prochaine année scolaire. Le ciel était immense ; un sentiment de claustrophobie t’a envahi et tu n’as rien demandé. De toute façon, tu n’étais plus certain que tes jambes allaient supporter ton corps si vous sortiez de la camionnette. Toute une année, dans ce village d’où on ne peut sortir qu’en avion. Toute une année, dans ce village où tu ne connais personne. Toute une année, dans ce village… dans ce village.

Vous êtes redescendus par le nouveau quartier, formé des maisons de la commission scolaire et de Makivik, la corporation qui gère les fonds générés par la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. Ça te disait quelque chose, ton père t’en avait sûrement déjà parlé. Mais si la directrice t’avait questionné sur le contenu de cette entente, tu n’aurais pas eu grand-chose à en dire, à part ta fierté instinctive d’appartenir au peuple qui a fondé Hydro-Québec. Mais l’autre version de l’histoire ? Vous avez roulé en silence devant la coop, l’école, le Northern – genre de magasin général qu’on trouve partout dans le Nord canadien –, le bureau de poste.

« Voilà, on a fait le tour du village. Ton appartement, c’est celui-là. Si tu continues plus loin dans la rue, tu vas passer devant le restaurant et le bar et tu vas rejoindre la route de l’aéroport. La boucle est bouclée, c’est pas plus compliqué que ça. On se voit demain à l’école. »

Elle t’a laissé avec tes bagages au bord du chemin. Tu as passé l’après-midi à t’installer dans l’appartement de la commission scolaire : cuisine, salon, deux chambres et une salle de bains. Chaque jour, l’eau est livrée par un camion, un autre vient pour les eaux usées. Il n’y a ni aqueduc ni égout dans le permafrost, et tout le monde espère que le gars des eaux usées ne se trompera pas de sens avec sa pompe.

En fin de journée, tu t’es forcé à sortir – si tu t’étais écouté, tu serais resté couché sur le divan à regarder en boucle les nouvelles du sport – et tu es allé te promener. Tu as monté la côte de l’aréna ; tu voulais revoir la rivière dans la lumière du couchant. Elle coule du sud vers le nord, de la taïga à la toundra. Peu importe où ton regard se posait : au-delà du village, il n’y avait rien. Vous étiez deux mille personnes isolées du reste du monde. S’il arrivait une catastrophe, une guerre, une pandémie, vous seriez livrés à vous-mêmes. Comment agiraient alors les Inuit avec les travailleurs blancs du village ?

Tu as continué à marcher, es sorti du village par le chemin de la dompe. Tu as marché longtemps dans les collines. Tu imaginais l’ombre des loups derrière les rochers, espérais apercevoir des caribous courir au loin, un troupeau de bœufs musqués dans la toundra. La nuit tombait ; tu as décidé de faire demi-tour. Tu as croisé quelques pick-up, tu t’es demandé où s’en allaient ces gens, qui eux se demandaient ce que tu foutais là, à marcher seul dans le noir. Un nouveau Qallunaaq au village !

Ce soir-là, ton premier au Nunavik, tu t’es perdu dans les rues mal éclairées, tu t’es retrouvé devant le bar. Tu entendais la musique country ; le stationnement était rempli de quatre-roues et de pick-up. La partie de hockey allait commencer à TSN, tu aurais pu entrer prendre une bière. Tu as continué jusque chez toi, tu t’es assis sur les marches froides du perron.

Au moment où tu allais entrer, tu les as vus, pour la première fois de ta vie : des filaments verts, rouges et mauves qui ondoyaient dans le ciel. Tu es resté longtemps dehors. Assis dans la nuit froide, tu ressemblais à ce que tu étais : un Qallunaaq après sa première journée dans le Nord, hébété sous les aurores boréales comme un étranger perdu dans son propre pays, comme un dormeur qui se réveillerait dans le rêve – ou le cauchemar – d’un autre.

Seul.

OceanofPDF.com

OceanofPDF.com